Libr-critique

18 novembre 2020

[Chronique] Eric Chevillard et Philippe Favier, Zoologiques, par Jean-Paul Gavard-Perret

Eric Chevillard & Philippe Favier, Zoologiques, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, automne 2020, 96 pages, 18 €, ISBN : 978-2-37792-052-5.

 

Ce qui habite l’être n’a rien à voir avec dieu sauf à estimer que l’animal possède lui-même une spiritualité vagissante, qu’il est un Narcisse mélancolique ou une mante religieuse hantée par la maladie de l’idéalité. C’est pourquoi, et face à cette hérésie d’interprétation, Éric Chevillard peuple son texte de toutes sortes de créatures. Et Philippe Favier crée des collages pour en ajouter une bonne louche en guise de meute grouillante.

Le bestiaire fourmille de crabes, punaises, hérissons, orangs-outans, tortues. Ces créatures plus ou moins hirsutes peuplent la ménagerie de l’auteur. Il y a là dix-huit cages et autant de scènes ou cavalcades intempestives. Dans un tel zoo peu logique chaque couple d’une espèce différente évoque des questions de séduction, de territoire ou de mort. On peut d’autant plus trouver de telles considérations anecdotiques ou essentielles que l’auteur laisse la serrure des grilles ouvertes.

Le discours des animaux produit un effet loupe ou miroir sur les vertébrés que nous sommes. Ils sont scrutés par un langage vicieux voire scrofuleux. L’auteur s’amuse à appuyer là où ça (nous) fait mal, quitte à noyer notre imaginaire souffreteux.

C’est sans doute le signe que Chevillard n’espère rien des hommes. Car, dans ses textes, l’animal renvoie à deux chaos . Celui de nos marais, celui des nos étendues continentales. Nous sommes en de tels territoires, conquis (et non pas en territoire conquis).

Dès lors, des sortes d’archiptères et de thysanoures peuplent l’antre que nous habitons . Ils sont nos hôtes innombrables et accouchent notre chimère. Nous en restons pétris. Notre merde et notre sang qui tendent toujours à refroidir les nourrissent. Ce n’est peut-être pas beaucoup, mais ça leur suffit . Ils se seraient contentés de moins.

Preuve que l’imaginaire humain est soluble dans les animaux. Ceux-là ne nous apprennent pas à vivre et les « lire » dans le verbe de Chevillard n’apprend pas à penser. Celui-là est fait non seulement pour nous amuser, mais encore pour nous plonger dans une fièvre de cheval, même s’il est remplacé ici par d’autres quadrupèdes.

17 juin 2014

[Livre] Eric Chevillard, Dans la zone d’activité, par Jean-Paul Gavard-Perret

Eric Chevillard, Dans la zone d’activité, dessins en couleur de Philippe Favier, Fata Morgana, Fonfroide le Haut, 2014, 88 pages, 10 €. [Première publication : 2008, Publie.net]

 

A chaque métier (28 au total), la langue d’Eric Chevillard glisse, dérape vers l’humour, mais de manière à trouver le mot juste qui permet de tirer une ligne de démarcation entre l’apparence et le réel. Elle possède une liberté, crée des syncopes qui déteignent mutuellement les unes sur les autres, s’entrelacent, se prêtent à des états d’âme, tissent des liens, des pauses dans une sorte d’opéra figuratif. Chaque portrait devient une danseuse qu’anime Chevillard travesti en Dora l’exploratrice. La richesse de ses nuances qu’il accorde au réel permet au lecteur d’ajouter ses propres couleurs mentales à un tel jeu de société.

Entre mémoire et imaginaire, une hybridation plus fantomale que spectaculaire a lieu dans cet assemblage d’activités professionnelles. Chacune est happée par le vertige, mais Chevillard remet les choses à leur place, sort l’être de sa réserve d’orgueil et de pompe comparable à celle du maître-nageur qui ne fait que tourner  « autour de la piscine en faisant claquer ses sandalettes de bois sur les dalles. Semblable au morse ou à l’hippopotame, prétendument aquatiques, plus souvent vautrés sur les berges ou les banquises ». Manière pour lui d’assoir l’autorité de son anti-savoir.  En ce sens la littérature touche à l’organique face aux impostures qui assurent des aliments à l’inconscient collectif.

Chevillard traque ceux qui nous terrorisent en feignant l’absurde. Par ce biais il offre des liaisons inattendues dans le point de fuite du visible et de l’énoncé « officiels » en créant des dérives entre le fantastique et un expressionniste littéraire. Bien des impostures ( et les postures qu’elles produisent) sont mises à nue voire abattues par une distance critique là où chaque métier dégagé de ses illusions d’optique ou mentales est sur le point de s’étaler comme une porte sortie de ses gonds.

Powered by WordPress