Libr-critique

30 mars 2019

[Chronique] Sylvie Aflalo-Haberberg, Ce que tu me vois, par Guillaume Basquin

Sylvie Aflalo-Haberberg, Ce que tu me vois, avec 139 photographies en noir-et-blanc et des textes de Jean-Paul Gavard-Perret, mars 2019, 180 pages, 29 €, ISBN : 979-10-699-3249-4. [Le livre est en vente à la librairie Tschann, Paris 6e].

Le titre de ce livre, « Ce que tu me vois », est un oxymore du plus bel effet, puisque son auteure, la photographe Sylvie Aflalo-Haberberg, fait tout, dans chacune de ses prises de vue, pour empêcher la vision directe du nu (exclusivement) féminin : la couverture annonce « le programme » : un voile, très « Le Bernin » dans ses plis, empêche la vision directe d’une « moderne Olympia ». Le très grand cinéaste Robert Bresson nous avait enseigné ceci : « Ne vas pas montrer tous les côtés des choses » (in Notes sur le cinématographe, Gallimard, « blanche ») ; Sylvie Aflaloen a retenu la leçon. Sinon, c’est la voie ouverte à la pornographie ou à un hyperréalisme qui ôte tout érotisme aux choses montrées, représentées, mais pas présentées. D’où l’analyse de Jean-Paul Gavard-Perret : « Pour Sylvie Aflalo-Haberberg, le corps n’est jamais quelque chose de donné. Il est une construction. » Le noir-et-blanc crée une distance aux choses, le fameux Verfremdungseffekt que recherchait Bertolt Brecht pour son théâtre : « effet de rendre étrange » ; il présente « la femme, pas toute » (dédicace de l’auteure à moi adressée) ; c’est une offrande : « Ceci est mon corps ; prenez-en [c’est-à-dire, mangez-en] tous » (fig. 1). « Tu me vois » ? Mange-moi ! De l’équivalence entre l’appétit sexuel et l’appétit tout court : « Qu’est-ce qu’un coït ? L’un des deux entre dans l’autre ; l’appétit qui les maintient l’un l’autre dans cette agression. » (L’origine très freudienne de cette citation a été par moi oubliée…). C’est aussi un éloge du secret.

Alain Fleischer pense que la pornographie est « une idée fixe de la photographie » (sous-titre d’un de ses livres publié par La Musardine en 2000) : « L’Origine du monde (selon Courbet) est aussi l’origine des images photographiques en même temps que leur visée ultime. » Telle est certainement l’origine masculine de la photographie (voir ces béances — s’exciter dessus ?) ; avec Sylvie Aflalo, nous avons une déclinaison féminine de cette « idée fixe » : dans chaque photographie, un voile (ou un livre, un masque [fig. 2], un dos tourné, une chevelure, un morceau de tissu, un cadrage, voire un parapluie [fig. 3]) empêche la vue directe du pubis, de la vulve, ou du visage. Dans une revisitation du célèbre cadrage de Courbet évoqué plus haut, la photographe entrave l’accès aux nymphes par un fouet (un serpent ?) malicieux (fig. 4). (Puis ce seront des billets de banque, autre objet de délit prostitutionnel, qui les cacheront, dans une photographie non reproduite ici.) En anthropologie, le fétiche est un objet partiel, symbolique, sur lequel on a reporté l’affectivité d’un sujet réel ; on lui attribue généralement une efficacité d’influence supérieure sur la réalité. En psychologie, le fétiche est une dérivation du désir sexuel sur une partie du tout (un pied, un sein, le creux d’une hanche, une épaule dénudée) ; en un mot c’est une métonymie : « Le découpage métonymique du corps, loin de l’altérer, permet de l’imaginer » (Sylvie Aflalo, « Entretien avec Gavard-Perret »). On regarde les photographies de l’artiste ; on imagine les corps, les visages. « La photographe refuse le piège “descriptif” », confirme Gavard-Perret. On désire, dans ce manque. Le désir ne peut provenir que d’une envie de dévoilement ; c’est une flèche (comme nous l’enseignait d’ailleurs le mythe de Cupidon). De nombreux effets de brouillage, dans l’œuvre, empêchent cette flèche d’atteindre trop vite ses cibles. Ils ouvrent des hiatus. De ce « retard », naît l’érotisme. N’oublions pas qu’une des étymologies de fétiche semble être le terme portugais « feitiço » : charme, sortilège ; le « feiticero » est le sorcier. Ainsi, Sylvie Aflalo : « sorcière », elle ré-enchante l’érotique féminine. C’est une fée. Elle « se venge des miroirs » réalistes trop réalistes (Gavard-Perret).

Concluons sur cette citation du long texte de Gavard-Perret qui accompagne ce livre (et saluons par la même occasion le critique le plus prolixe et généreux de notre temps) : « La vie est dans les plis qu’orchestre la photographe. Elle donne une autre assiette à l’éros et une gravité cérémonielle : la présence devient un renversement du point de vue qui est porté sur la femme lorsque les photographes mâles s’en emparent » (c’est moi qui souligne) : notre dire est complètement vérifié par le premier commentateur de l’artiste ; c’est « gagné » !

15 février 2018

[Chronique] Claude Louis-Combet, Elizabeth Prouvost : chorégraphie originaire, par Jean-paul gavard-perret

Claude Louis-Combet, Né du limon, photos de Elizabeth Prouvost, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2018, 41 pages, 12 €, ISBN : 978-2-37792-009-9..

« La Terre est grosse d’une forme qui ne diffère pas d’elle-même » (Cl. L-C).

En des « emportements » de formes corporelles, Elizabeth Prouvost cherche une vérité à transmettre en vibrations et rapports, afin qu’entre chaos et sérénité jaillisse un espace aussi premier que neuf, aussi sexuel que « sacré ». Chaque image devient le « vitrail d’une chapelle imaginaire. » Elle est un pur objet de sensation mais aussi de méditation sur l’indicible qui habituellement échappe.

Les photographies créent ici une valse. Celle d’avant le verbe, où le premier spectacle s’offre dans « le resserrement et l’exiguïté » des trois strates de l’existence que précise Louis-Combet : l’état confusionnel,  l’état androgynique et l’état anthropologique au sein des « aspirations contradictoires de la lumière et des ténèbres ».

La photographe les montre dans leur dialectique créatrice au moment où tout se scinde avant de se réunir : « C’est la naissance du sexe. C’est le commencement de l’histoire », écrit le poète. Et les deux œuvres au moment où tout semblerait accès à la clarté ramènent aux ténèbres d’un « limon » toujours plus profond et plus dense. D’où cette danse au cœur du viscéral et sa végétation. S’abandonnant à leurs vagues se distingue volontairement mal la valse nuptial de deux corps qui ne se lâchent plus le temps sinon de la passion du moins du coït et l’assouvissement imprescriptible.

Les corps d’Elizabeth Prouvost s’écartèlent alors et se distendent. Par ce qui remue se cherche une forme, « une terre plus vivante que la Terre, une face radieuse, des membres rayonnants », écrit Louis-Combet. Et la photographe montre le soufflet des deux corps ; le chant des entrailles et la danse des scalps, aube de l’aube, aube de « la nuit sexuelle » dont parle Quignard et que nul ne connaîtra jamais.

Rarement le mariage texte/image n’a été aussi fort et ruisselant de sens dans la blancheur de la page et le limon de l’infusion d’un acte sans limite et dont le lieu n’a pas de fin. Tout homme n’a cesse d’y revenir, toute femme de l’y accueillir. Preuve que Michaux avait raison : « au commencement la répétition »…

4 janvier 2014

[Chronique] Gilles Berquet ou la butée des fantasmes, par Jean-Paul Gavard-Perret

Le texte de Jean-Paul Gavard-Perret est à l’image du fascicule de Berquet : fascinant.

Gilles Berquet, « Pickpocket », éditions Derrière la Salle de Bain, Rouen, « Blow-up Sessions », Editions Chez Higgins, Paris, 9 € (livre fabriqué à la main et livré dans une pochette de papier cristal).

Les photographies de Gilles Berquet ont pour dénominateur commun le viol de la chimère attendue. Galbes blancs, galbes noirs, spectres dorsaux, poitrines de gisante renvoient le voyeur des ardeurs de nécromant aux songes creux d’un trépas. Il se retrouve dans de beaux draps mais pas ceux de satin qu’il espérait. L’artiste reste à ce titre le hussard des images voluptueusement pieuses, d’érotiquement gymniques. Et s’il présente son arme photographique aux amazones les plus impénétrables comme aux maîtresses femmes en goguette, celles-ci se tordent devant elle afin de faire prendre l’ombre pour la proie. Saisi par la peur de leurs tendresses ou de leurs mirages, il ne peut ruisseler en leurs oubliettes. L’œil dans la nuit regarde l’apparence de l’apparence dans le rappel d’une mémoire éblouie. Elle neige au souvenir d’une corolle légère ou salace. Mais seul l’esprit y coulisse sans heurts, avant de rentrer en lui-même déçu de ses attentes non satisfaites.

Mais c’est bien là tout l’intérêt de telles fausses prises et pistes. Entre la magie céleste et la magie terrestre, Berquet fait entrer le cosmos dans une image simple comme il permet au corps d’une femme de pénétrer dans l’image. Néanmoins, même nue, elle y avance masquée. Le sujet – plus qu’objet –  de ses prises tord les fantasmes à sa guise. Ornée de strass et de paillettes, la femme charme d’abord l’opérateur pour ensuite enchanter celui qu’une telle opération ferme sur lui-même. Ce qui peut sembler un comble, puisque toute opération (photographique ou anatomique) est avant tout ouverture… Aguichante, le modèle s’exécute pour mieux couper la tête du voyeur. Le pauvre magicien ne s’en tire pas mieux : croyant scier la femme en deux, elle le manipule.

Berquet pend le voyeur au gibet de ses mises en scène. Pour botter le cul du réel, il ne manque jamais d’entrain. Sous couverts d’images surannées, il transforme le présent sans présent en une pseudo-fiction plastique où la fantaisie est faite de rigueur. L’hygiène la plus intime restera celle du mental. Divers dégommages sont la règle. Les raies alitées produisent des sourires dangereux. Ils mordent le croyant qui boit son Darjiling comme du petit lait maternel dans des tasses athées. Restent de magnifiques coups d’épée dans toutes les histoires d’O de l’histoire. Les vitriers pourraient y porter des costumes à carreaux qu’on n’y prêterait plus garde.

Demeurent de son égérie Mirka comme de ses autres modèles les trames en sourdine de leur corps nu. Ils deviennent des motifs d’introspection et de méditation, même s’ils sont présentés de manière convulsive dans leurs poses parfois paroxysmiques. S’imposent au regardeur bien des topos. L’horizon de l’être s’y trouve renversé. Celui-ci est aspiré par une telle aventure plastique dont les itinéraires marient le ciel et la terre, la perdition et la rédemption au sein du secret qui demeure caché là où le fantasme vient s’écraser contre le mur de l’image.

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