Libr-critique

30 décembre 2018

[News] News du dimanche

En ce dernier dimanche de l’année 2018, deux livres à (re)découvrir : Guillaume Vissac, Accident de personne, et Jean-Pierre Verheggen, La Grande Mitraque… Et quelques premiers RV en 2019…

Livres reçus /Fabrice Thumerel/

â–º Guillaume Vissac, Accident de personne, éditions Le Nouvel Attila, coll. « Othello », hiver 2018, 136 pages, 13 €, ISBN : 979-10-95244-14-1.

« Mourir une fois par jour, ce n’est rien.
À force, j’ai fini par arrêter de compter » (p. 90).

« Accident de personne »… La puissance de la langue technocratique (novlangue) réside dans sa capacité à déréaliser le monde social : dans les faits – têtus et concrets -, le corps que heurte tel ou tel train n’est à proprement parler celui de personne, sans identité fixée ; le suicide devient « accident » et la personne humaine rien, un corps d’abord anonyme, un individu quelconque – un néant social, un Nul. Et cet individu insignifiant peut suffire à vous gâcher le réveillon : « ce réveillon est nul : sont tous venus déguisés en suicidés & je me tape encore les bouchons dans les transports à cause d’eux » (112)…
Ce « roman en pièces détachées » – qui renvoie aux corps éclatés à cause d’un « accident de personne » – est la forme livresque d’une série publiée sur le compte de @apersonne et obéissant donc aux contraintes du tweet. Et ce n’est pas un hasard s’il est édité sous un label « dédié aux livres mutants » : ces « carnets du sous-sol métropolitain » – mais également du sous-sol sociopsychologique – proposent une polyphonie tragique, un subtil entrelacement entre texte et notes, un jeu de miroirs déto(n)nant. Soit par exemple le fragment suivant :
je paye plus mes factures,
on m’a coupé les ponts :
si j’arrête mon abonnement
SNCF le train va-t-il piler
devant ma tête offerte ?

Il renvoie à deux notes : « Voilà précisément pourquoi il faut, plus aujourd’hui encore qu’hier, « sauter à pieds joints dans la modernité » (ligne 2) ; « Les règles du jeu sont claires. Pas de ticket : pas de suicide »… La fantaisie atteint ici le saugrenu surréaliste et l’humour noir.

â–º Jean-Pierre Verheggen, La Grande Mitraque, 1968 ; rééd. L’Arbre à paroles, Amay (Belgique), dessin de couverture par Valère Novarina, décembre 2018, 100 pages, 12 €, ISBN : 978-2-87406678-8.

En plein 68 et juste avant l’aventure TXT, cette grande foutraque qui a obtenu un beau succès critique : « La Grande Mitraque, c’est le monde actuel dans ses aspects les plus immédiats, c’est aussi le conformisme, la bêtise, la cruauté de notre temps, c’est le baroque bariolé des Prisunics, la fureur des gadgets, c’est l’érotisme arrogant de la rue, des bars et des magazines » (André Miguel).

Libr-brèves

â–º

â–º Mercredi 9 janvier 2019 à 19H30, Les mercredis de Montévidéo (3, impasse Montévidéo 13 006 Marseille) : suite à la parution de Cas soc’, lecture de Jérôme Bertin et d’Élodie Griset.

► Jeudi 10 janvier à 17H30, Librairie Ombres Blanches à Toulouse : lecture-rencontre avec Jean-Claude Pinson, animée par Yves Charnet.

Jean-Claude Pinson, Là (L. – A., Loire-Atlantique). Variations autobiographiques et départementales, Joca Seria, Nantes, été 2018, 280 pages, 19,50 €.

C’est LÀ, en Loire-Atlantique, qu’a vécu et vit le poète et philosophe Jean-Claude Pinson : cette somme egogéographique rassemble souvenirs personnels et familiaux, des évocations de la Loire et des villes qui l’ont marqué, des retours sur l’oeuvre (comme « Habiter la couleur »)…

En ce monde où claironnent les identitarismes les plus fallacieux, on retiendra cette salutaire mise en garde : « je crois dangereux d’invoquer des racines. La métaphore, avec son « pathos tellurique », suggère que « l’identité, remarque le philologue Maurizio Bettini, viendrait justement de la terre« . Ce faisant, elle conduit à établir une dangereuse hiérarchie entre ceux qui seraient les seuls fils authentiques d’une certaine terre qui les aurait engendrés (les Grecs parlaient d’autochthonia) et ceux qui y seraient simplement « survenus » (autrement dit les immigrés) » (p. 27). Et aussi la réflexion qui suit : « Chacun est un palimpseste, et il y a en nous autant d’identités dans les limbes que de langues mortes enfouies dans nos archives intimes, à notre insu le plus souvent » (p. 28). /FT/

â–º Jeudi 10 janvier à 19H, Librairie L’Imagigraphe (84, rue Oberkampf 75011 Paris) : rencontre avec Pierre Jourde à l’occasion de la sortie ce jour même de son dernier roman.

Présentation éditoriale. Mal aimée par une mère avare et dure, sa fille unique, à la mort de celle-ci, hérite d’un canapé-lit remarquablement laid. Elle charge ses deux fils et sa belle-fille de transporter la relique depuis la banlieue parisienne jusque dans la maison familiale d’Auvergne. Durant cette traversée de la France en camionnette, les trois convoyeurs échangent des souvenirs où d’autres objets, tout aussi dérisoires et encombrants que le canapé, occupent une place déterminante. À travers l’histoire du canapé et de ces objets, c’est toute l’histoire de la famille qui est racontée, mais aussi celle de la relation forte et conflictuelle entre les deux frères.
Un récit hilarant, parfois féroce dans la description des névroses familiales, plein de tendresse bourrue, de hargne réjouissante, d’érudition goguenarde.

23 août 2018

[Recherche] Valère Novarina : les quatre sens de l’écriture, par Marion Chénetier-Alev

Voici en avant-première la partie essentielle de l’ouverture au Colloque international de Cerisy « Valère Novarina : les quatre sens de l’écriture », prononcée le vendredi 10 août par Marion Chénetier-Alev, l’une des meilleures spécialistes de l’Å“uvre. [En photo liminaire, les trois directeurs, de gauche à droite : Marion Chénetier-Alev, Fabrice Thumerel et Sandrine Le Pors]

L’œuvre écrite de Valère Novarina a déjà fait l’objet d’innombrables publications, monographies, articles, numéros spéciaux de revues, entretiens, thèses et autres mémoires universitaires – dont le recensement exhaustif sur le site internet de Valère Novarina, remarquable de pédagogie et d’ordonnance, a du mal à dissimuler les origines suisses de notre auteur…
À ce jour, trois colloques lui ont déjà été consacrés en France : celui que dirigea Pierre Jourde en 2001 à l’université Stendhal, dont les actes ont été édités sous le titre La Voix de Valère Novarina ; celui qu’en 2004 Louis Dieuzayde, ici présent, dirigea à l’université d’Aix-Marseille, qui a donné lieu à la publication du volume intitulé Le Théâtre de Valère Novarina ; puis, en 2013, le colloque organisé par Olivier Dubouclez, Évelyne Grossman et Denis Guénoun à l’université de Paris 7, intitulé « Littérature et théologie », qui a nourri un numéro spécial de la revue Littérature (n° 176, décembre 2014). À ces manifestations dont les actes sont venus grossir le rayon des ouvrages collectifs (une dizaine à ce jour), il convient encore d’ajouter la journée d’études conçue et dirigée par Enikö Sepsi, « Le théâtre et le sacré », dans le cadre de la création de L’Opérette imaginaire en hongrois au théâtre de Debrecen en 2009, et celle que coordonna Didier Plassard à Montpellier en février 2013.

Trois colloques en l’espace de douze ans, ce n’est pas rien, sans compter une multitude de tables rondes, festivals, conférences et lectures publiques, venant constituer parallèlement aux représentations des œuvres scéniques un autre mode de présence, d’autres formes de discours, rigoureusement quoique subtilement contrôlés par un auteur qui veille à ce que l’esprit de son œuvre ne soit pas trahi. Au reste, Valère Novarina accompagne depuis le début sa production dramatique d’une sorte de garde rapprochée critique et théorique, dont nous aurons à reparler.

Avec Novarina, nous sommes effectivement en présence du cas rare, sinon exceptionnel dans le contexte théâtral, d’un auteur dramatique doublé d’un théoricien, non seulement du théâtre mais de sa propre œuvre : l’auctor n’a eu de cesse d’établir le cadre spéculaire d’un dialogue très serré, qu’on aurait envie de qualifier d’impitoyable, d’une confrontation entre ses textes dits dramatiques, et ses textes dits théoriques issus d’une réflexion continue, aiguë, inquiète sur son activité d’auteur écrivant « vers le théâtre ». Ce faisant, il a instauré entre lui et lui une dynamique de questionnement, de relance et de mise à distance, d’analyse et de synthèse, dont on ne peut que souligner la singularité, la fécondité, la rigueur ; mais il a aussi institué, entre lui et ses lecteurs, un appareil théorique dont la séduction et l’efficacité sont redoutables. Où que se tourne le lecteur dans ces essais admirables, il semble que toute question trouve sa réponse et que toute réponse trouve la voie d’un questionnement plus vaste ; que toutes objections soient anticipées, toutes perspectives déroulées, que tout détail trouve à se ramifier dans l’architecture d’ensemble, que tout thème trouve à se cristalliser dans une de ses formules denses et simples dont l’auteur a le don.
Par la puissance de son style et la profondeur de sa réflexion, Valère Novarina donne autant à penser qu’il canalise la pensée.
Pour le dire sans détour : il est difficile d’échapper à l’emprise de ce discours théorique que Novarina offre tout apprêté aux lecteurs et aux chercheurs. Tel est le double risque que prend ce colloque, qui non content de se consacrer à un auteur vivant, dont la présence oriente inévitablement les propos, a en outre l’ambition d’offrir à son œuvre un autre miroir.

Ce colloque international de Cerisy s’imposait-il ? Oui, et pour plusieurs raisons.
D’abord, Cerisy n’est pas un lieu comme les autres, et dans l’illustre histoire de cette maison qui fait suite aux décades de Pontigny, le théâtre est le très grand absent. Le fait est d’autant plus curieux qu’en 1952, l’année même où s’inaugurent les colloques de Cerisy, deux colloques sont programmés : « Les chemins de la prose », dirigé par Marcel Arland et « Le théâtre de notre temps », dirigé par Jacques Madaule. Or depuis 1952, en tout et pour tout trois colloques, sur des centaines voire plus d’un millier, ont été consacrés au théâtre ou plutôt à un aspect du théâtre :

– celui de 1987 sur la dramaturgie claudélienne, conçu par Pierre Brunel et Anne Ubersfeld ;
– celui de 1988 organisé par Georges Banu sur « Théâtre et opéra : une mémoire imaginaire » ;
– celui de 2005 dirigé par Chantal Meyer-Plantureux sur « Le théâtre dans le débat politique ».

Il est remarquable qu’à une époque, les années 50-60-70, où le théâtre était si vivace et si prodigieusement questionneur et inventif, il n’ait pas fait l’objet d’un retour réflexif beaucoup plus intense et général. Il est significatif qu’aujourd’hui, où le théâtre inlassablement continue de déranger et de questionner, il soit toujours le grand absent d’un haut lieu comme Cerisy.

Qui veut regarder le théâtre en face ? Son impossibilité, chaque soir recommencée ?
À cet égard l’entrée de Valère Novarina à Cerisy est formidablement salutaire.

La deuxième raison qui justifie ce colloque : il constitue rien moins que le premier grand colloque international qui se donne pour objectif d’aborder la totalité de l’œuvre novarinienne. Nous l’avons intitulé : « Valère Novarina, les quatre sens de l’écriture ». Et notre texte de présentation invitait à « explorer les voies poétiques, dramatiques/dramaturgiques, picturales et musicales — mais aussi philosophiques et théologiques » de son œuvre, il se demandait même s’il ne fallait pas « excéder le 4 ».

Ce titre a-t-il orienté en partie les lectures qui en ont été faites, et mené à une approche restrictive de la notion d’écriture ? C’est bien possible. Car les propositions qui nous sont parvenues font encore trop peu de place à son Å“uvre graphique et picturale, rarement étudiée ; de même n’avons-nous reçu aucune proposition sur le Valère Novarina metteur en scène – or il y aurait là beaucoup à dire -, pas plus que sur son Å“uvre radiophonique.
Ainsi, et nous le disons bien haut afin que les étudiants et chercheurs ici présents puissent s’en emparer, il y aurait sans doute encore un colloque à faire sur le peintre, le dessinateur et le metteur en scène Valère Novarina ! Pour ce qui est de l’œuvre radiophonique, un colloque se déroulera à Paris en octobre prochain, organisé par Pierre-Marie Héron, Karine Le Bail et Christophe Deleu, qui traitera de la part des écrivains dans la radio de création entre 1969 et 1999. Votre servante y interviendra pour parler des créations radiophoniques de Valère Novarina. Mais nous avons surtout la chance d’avoir parmi nous, en la personne de Claude Buchvald, la responsable d’une des meilleures dramatiques radio réalisées sur un texte de Novarina, Le Repas, dans une émission diffusée par France-Culture en 1995.

Vous l’aurez compris, ces journées offriront pleinement les espaces et les interlocuteurs nécessaires pour aborder tous les aspects de l’œuvre. Car nous avons tenu à réunir tant les chercheurs déjà chevronnés que les doctorants et les étudiants dont nous saluons la présence ; tant les universitaires que les praticiens de théâtre dont l’activité est étroitement liée à l’univers musical et pictural de l’auteur ; tant les interlocuteurs français que les chercheurs et artistes étrangers, venus d’Allemagne, du Brésil, de Corée, de Hongrie et du Japon, grâce à qui l’œuvre de Novarina est traduite, et peut lancer son offensive linguistique et métaphysique au cœur des autres cultures.

8 décembre 2016

[Recherche] Thierry Durand, Figurations du post-divin dans le roman de l’extrême-contemporain

Où est allé Dieu ? s’écria-t-il [l’insensé], je vais vous le dire. Nous l’avons tué… vous et moi ! […] Mais comment avons-nous pu faire cela ? Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné une éponge pour effacer l’horizon ? Qu’avons-nous fait quand nous avons détaché la chaîne qui liait cette terre au soleil ? Où va-t-elle maintenant ? Où allons-nous nous-mêmes ? Loin de tous les soleils ? Ne tombons-nous pas sans cesse ? En avant, en arrière, de côté, de tous les côtés ? Est-il encore un haut et un bas ? N’allons-nous pas errant comme un néant infini ?[i]

 Dieu n’existe pas. S’il existe, c’est une brute.[ii]

  1          Ce travail est une approche des formes diverses que le “mouvement de gravitation autour du soleil noir de l’athéisme”, selon l’expression de Jean-Luc Nancy[iii], revêt dans l’écriture romanesque contemporaine. Il y est question de ces récits souvent proches de l’essai, dans lesquels une réflexion est à l’œuvre qui explore la dimension de l’“après dieu” selon le mode narratif propre au roman – ce que Jacques Bouveresse appelle “la culture de l’émotion”[iv]. Pour les romanciers considérés, il ne s’agit pas tant, en effet, de combattre point par point le Dieu de l’Ancien ou du Nouveau Testament, que de donner la mesure d’une dramaturgie au sein de laquelle la foi et les croyances religieuses traditionnelles se montrent incapables d’intégrer la violence et l’absurdité du vécu. À travers de nouvelles histoires et de nouveaux mythes, se trouve ainsi peu à peu mis en place un “évangile” matérialiste auquel les romanciers ont conscience de contribuer.

  2          L’organisation en quatre parties s’inspire du diagnostic de l’insensé : effacement de l’horizon (la non-finalité de la souffrance) ; interrogation sur le pouvoir (la matière érigée en principe premier) ; rupture de la chaîne (l’esprit vaincu et déclassé) ; éloignement de tous les soleils (le message du retrait, l’éthique du désœuvrement). Bien sûr, les frontières ne sont pas imperméables et les formes suggérées s’interpénètrent les unes les autres. Reprenant la métaphore “galactique” de Nancy, on peut dire cependant qu’elles constituent une constellation possible de l’imaginaire post-divin de notre modernité.

1. “Effacement de l’horizon” – la souffrance du monde

  3          Les auteurs de cette première partie prennent acte d’une souffrance indéniable, omniprésente, et qui a perdu sa dimension rédemptrice. Avec l’effacement de l’horizon salvateur, c’est ainsi la figure d’un dieu absolument bon et providentiel qui disparaît. C’est à cette forme d’athéisme que pense Ricœur dans la définition suivante : “L’athéisme signifie au moins la destruction du dieu moral, non seulement en tant que source ultime d’accusation, mais en tant que source ultime de protection, en tant que Providence”[v]. Sont mis en avant la ruine de toute économie du salut et le désabritement de l’homme exposé désormais aux caprices d’une universelle cruauté. Le sentiment qui domine est le désespoir ou le dégoût, en dépit de rares moments d’un bonheur qui se révèle toujours illusoire.

  4          Il s’agit là de l’athéisme le plus répandu : comment un dieu parfaitement bon pourrait-il être à l’origine d’un monde où le bien est si rare et de si peu de poids par rapport au mal ? La seule transcendance qui subsiste chez Jourde, par exemple, est la  transdescendance d’une irrémédiable noirceur : l’horizon a été englouti et la beauté est une exception qui confirme la règle. Dans cette forme d’athéisme axiologique, Dieu, s’il est figuré, est démissionnaire, suicidaire, ou cruel. C’est le dieu méchant, qui, selon Alfred Simon, pèse sur l’univers de Beckett : “Dieu s’est tué par méchanceté ; par haine de l’homme. Et s’il a fait l’homme à son image, alors Dieu s’est tué par haine de soi.  Ce sado-masochisme de Dieu constitue le fond même du tragique moderne”[vi]. Ne subsiste désormais qu’un démiurge joueur et sadique[vii] comme dans Le Maître de jeu du canadien Sergio Kokis — peut-être est-ce d’ailleurs un aspect peu remarqué de la figure de l’enfant qui apparaît à la fin de chacun des deux actes d’En attendant Godot —, ou un dieu dépressif et démissionnaire, comme dans Ressemblances de Philippe Raymond-Thimonga, ou encore un dieu surnuméraire et oiseux comme cela est le cas dans L’Enquête de Philippe Claudel.  Ce sont là des manières conséquentes d’envisager l’homme comme créature – où l’on retrouve, mais inversées, les thèses de Feuerbach : si, comme l’explique l’auteur de L’Essence du Christianisme, “la conscience de Dieu est la conscience de soi de l’homme”[viii], cette conscience se trouve médiatisée, cette fois, par une conscience de soi comme mal. Penché sur lui-même et son histoire individuelle ou historique, l’homme contemple, horrifié, sa corruption et sa perversité.

  5          Volodine est un exemple sans concession de cette forme d’athéisme. Ses récits décrivent un monde défait, au bord de l’exhaustion, un monde en lambeaux où le sacré, sans rapport aucun avec le saint, est ramené à des formes primitives et brutales. Le pire n’est plus à craindre, il s’est déjà produit et le bien est un mal masqué. Dans Le Port intérieur, l’écrivain Breughel et sa compagne essaient d’échapper au “Paradis”, une organisation totalitaire qui les traque pour actes de dissidence. L’univers volodien décrit un combat déjà perdu, toute résistance aura été inutile ; c’est la fin de l’homme : “La population à deux pieds sans plume s’était dissoute dans le rien”[ix], ironise l’un des narrateurs de Des Anges mineurs en référence à l’idéalisme platonicien. La première phrase du Port intérieur souligne la volonté d’en finir avec l’histoire dès son commencement, celle de l’humanité, sans aucun doute, mais aussi celle du témoignage rédempteur ou explicatif : la narration à bout de souffle et à court de mots constitue souvent le registre dans lequel s’inscrivent les romans post-exotiques de Volodine :

La bouche tremble. On voudrait ne plus parler. On aimerait rejoindre l’ombre et ne pas avoir à décrire l’ombre. Le mieux serait de s’allonger dans l’amnésie, à la frange du réel, les yeux mi-clos, et d’être ainsi jusqu’au dernier souffle, momifié sous une pellicule trouble de conscience trouble et de silence.[x] (9)

  6          Breughel, le narrateur du Port intérieur, déclare : “La férocité des relations entre les hommes m’a toujours donné passionnément envie de vomir” (48) et il veut crier son “dégoût de vivre” (53). Dans un extrait qui décrit le passage d’un typhon sur un asile tenu par des religieuses, Dieu est directement mis en cause :

Trépident les cordes vocales [des patientes]. En vain elles supplient. Les manifestations d’irrationnelles détresses n’inspirent aucun scrupule à l’ouragan. Quant aux religieuses, elles dorment ou elles somnolent dans le pavillon […]. Elles ne se dérangent jamais pour interrompre les petites insurrections nocturnes. Elles sont habituées […] Elles ont décidé de ne plus s’émouvoir. Elles attendent le matin. (217)

  7          L’attente du matin signifie le refus de voir la nuit pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une irrémédiable violence originaire, aveugle et cruelle, où le dieu du jour ne fait plus illusion. Dans Alto Solo, c’est encore un écrivain, dans lequel il faut reconnaître Volodine lui-même, qui contredit l’espérance béate des religieuses : “Lire un roman de Iakoub Khadjbakiro revenait souvent à voyager sans tenue de sauvetage, périlleusement, à travers les hantises et les hontes de notre temps, au cœur de ce que refoulent et nient les gens qui passent”[xi]. Puis, un peu plus loin : “Mais il [Iakoub] ne réussissait pas à mettre en page, sans métaphores, sa répugnance, la nausée qui le saisissait en face du présent et des habitants de ce présent” (33). Il ne faut pas se laisser abuser par ce “présent” : le narrateur d’Alto Solo parle du mal comme d’une fatalité[xii]: c’est “quelque chose “d’instinctif” qui “pousse les grandes masses humaines à cautionner ce qui promet la désolation et le carnage. Un élan mystérieux anime collectivement les esprits et les dévoie vers le pire” (35).  Le lecteur entend le silène : le mieux est de ne pas être né ou, étant né, de disparaître le plus rapidement possible. À la fin du récit, Iakoub se suicide.  L’importance du suicide par dégoût de soi et du monde se retrouve chez d’autres auteurs, notamment Philippe Claudel, Pierre Péju et Philippe Raymond-Thimonga.

  8          La Fortune de Sila[xiii] et L’origine de la violence[xiv] de Fabrice Humbert, doivent également être interprétés comme la condamnation sans appel d’une humanité corrompue par sa violence et sa perversité. Le contexte humbertien est, certes, très différent de celui de Volodine, mais le diagnostic reste le même : la violence s’inscrit chez les deux auteurs dans une fatalité à laquelle l’espèce humaine ne peut échapper. Pour Humbert, le monde ne cesse de vivre l’apocalypse de sa propre méchanceté et c’est toute notre modernité qui se retrouve complice et criminelle. Dans La Fortune de Sila, la fortune en question est celle, ironique, d’un jeune serveur noir humilié puis assassiné par un riche homme d’affaires. L’emploi du mot “fortune” révèle au lecteur l’aspect à la fois sordide et tragique d’un monde moralement indéfendable :

Plus je réfléchis sur l’Histoire, plus je suis sensible à l’irrationnel, aux formes à la fois tribales et sauvages de nos sociétés, comme si des pulsions secrètes cherchaient en permanence à se libérer, n’attendant qu’une faille dans l’organisation sociale pour éclater. Hitler, sans doute inconsciemment, a trouvé la faille. (L’Origine de la violence 220)

  9          L’auteur de La Fortune de Sila imagine une parodie sinistre de la cène au cours de laquelle les adorateurs se lient les uns aux autres autour d’un sacrifice : l’humiliation de Sila. Un message de violence barbare prend la place de l’amour universel et trouve là ses séides. À la fin du récit, tous se retrouvent à l’hôtel où eut lieu leur première rencontre. L’indifférence de chacun face à la brutalité de l’un des personnages, Ruffle, indifférence ou, plus exactement, acceptation tacite de l’humiliation de Sila, fait place à la destruction symbolique de l’hôtel où les protagonistes avaient dîné : “Tous ces gens étaient venus des pays les plus lointains pour étancher leur soif de carnage. Ils étaient ivres de leur massacre. […] Une jouissance barbare les prenait à détruire le monde ancien” (317). L’auteur souligne ainsi le cynisme des gagnants, celui, en l’occurrence, de Ruffle et Matthieu, qui font disparaître à coups de masse la scène du sacrifice originel sur lequel se bâtissent nos existences et notre bien-être, notre quête d’une puissance affranchie de toute dette : “Je me suis installé au sommet de la tour. Et personne ne m’en délogera” (310), affirme Matthieu. Victime d’une violence sacrificielle indéracinable, triomphante et déculpabilisée, Sila, en qui il est permis de voir une personnification de l’esclavage et des masses prolétarisées, a été éliminé en même temps que toute transcendance morale. Quant à Simon, trahi par Matthieu, renvoyé à sa propre insuffisance, à son manque d’agressivité, il abandonne “tous les combats” : “Il était heureux: il était vaincu” (317). Nous reviendrons plus loin sur ce bonheur de la défaite.

2. “Comment avons-nous pu…” – le déterminisme

10          Ici, c’est l’homme comme causa sui, donc comme volonté libre, qui se trouve mis en cause à travers l’expérience du corps vécu comme un massif de déterminations, comme une énergie qui abolit le privilège de la raison. On trouve une expression de cette forme de matérialisme chez des romanciers comme Régis Jauffret, Lorette Nobécourt et Bruce Bégout. C’est dans une nouvelle de ce dernier, intitulée “Jerrycan”[xv], que se trouve le passage suivant qui, privé à dessein de ponctuation, emporte le lecteur vers l’indistinct qui habite chacun :

Et cette énergie terrible qui par-delà le refoulement et la sublimation ne trouve aucun exutoire ni dedans ni dehors cette énergie sans frein venue des profondeurs abyssales du vouloir-vivre qui ne veut rien n’aspire à rien est son propre objet tout simplement énergie sans origine ni destination brute sévère catégorique qui meut le monde avec ses enroulements d’ADN ses architectures de protéines et d’acides nucléiques au service de nul maître et qui ceint chaque organe sensoriel le pousse à son extrême limite là où le sensible devient insensible qui n’est ni force ni forme ni lumière ni son ni figure mais substance originelle indistincte où s’abreuve chaque être cellulaire dans la chair gélatineuse du protoplasma immémorial énergie de vie et de mort comme un soufflet de forge qui ranime incessamment les brandons pourpres de la persévérance dans l’être (230-1).

L’inspiration est aussi bien schopenhauérienne que freudienne. Le désir y est représenté comme une “dé-dialectisation du mal ou du négatif”[xvi]. Une volonté aveugle est à l’œuvre qui inscrit le devenir dans la fatalité physico-chimique de la pulsion.

11          Les récits de Régis Jauffret se situent dans la même veine.  Il faut les lire comme une véritable investigation heuristique de l’homme esclave de cette fatalité. Jauffret montre l’être humain mécaniquement agi par ses pulsions, qu’il s’agisse de la domination ou de la pulsion sexuelle. Dieu disparaît derrière la force aveugle, têtue, mécanique et répétitive d’une histoire individuelle marquée par la dictature de ce qu’on appelait les “passions” et que l’auteur désublimise pour les ramener à un instinct qui abaisse le désir au rang de besoin et qui est tout l’homme et tous les hommes. Connaître l’être humain, l’étudier, c’est comprendre et décrire la manière dont il est l’esclave de ses besoins, c’est nier toute dualité entre la res cogitans et la res extensa, c’est replacer l’existence dans une évolution biologique dont la tyrannie immémoriale se fait sentir à tous les instants ; c’est enfin mettre la matière avant l’esprit, démystifier la conscience et noyer le libre-arbitre dans l’océan démonté d’un ça indomptable, absurde, et qui gouverne tout. L’instance ultime, chez Jauffret, est bel et bien l’automatisme d’un ça qui rappelle le vouloir schopenhauérien dans son obsédante répétitivité. Pris dans un déterminisme imparable, l’homme est une machine régie par des lois sans causalité sinon celle, aveugle, d’un conatus universel et anonyme[xvii]. Dans un tel univers, Dieu, s’il “figure” encore, devient une projection psychobiologique vidée de tout contenu métaphysique et qui fait partie, au même titre que n’importe quel autre besoin, de “la machine infernale du vouloir vivre”[xviii], la liberté n’étant, explique Clément Rosset, qu’une « illusion”[xix]. Comme le déclare la narratrice de Substance, de Lorette Nobécourt, “votre Dieu n’est rien d’autre qu’une expérience chimique et vous n’êtes rien de plus qu’un monde de cette expérience-là”[xx], une idée reprise par Thierry di Rollo dans son roman d’anticipation, Meddik : “Dieu le chimiste, le seul en lequel je crois – celui que je me suis créé il y a un peu plus de dix ans de cela”[xxi]. Dans le roman, l’apparition de Dieu prend la forme d’un éléphant – pourquoi pas, après tout, dans un monde où chacun voit l’univers selon ses désirs de destruction, exacerbés, dans le cas du personnage principal, par une savante pharmacopée. Il faut, explique le narrateur, “remplacer toutes les occurrences du mot ‘Dieu’ par celles de ‘mort’ ” : “Je hais le monde entier”, déclare un personnage, “parce que cela m’arrange et que cette sensation ne me déplaît pas”; il ajoute: “Cette boucherie dantesque m’appartient. D’une certaine manière, je la secrète, la provoque par ma seule nature d’être humain. Je ne peux pas refuser de prendre part au spectacle de ce que je suis” (14).

12          Dans L’Equarrissage[xxii] de Lorette Nobécourt, la narratrice retrace dans une compacité déchirante et fulgurante l’expérience d’une existence humaine ramenée à la conscience équarrie de sa substance-viande. Elle relate une scène fondatrice, une prise de conscience qui fait de la vision, non pas celle, rédemptrice, du divin en souci de sa création, mais celle, effroyable, du vivant réduit à sa chair sanguinolente. Mais s’il y a dépouillement et mise à nu (“La fête est finie” [15]), il y a aussi mise en forme de l’être-viande qui est la réalité fondamentale de l’humanité. Être, c’est mettre sa viande en forme, pour Nobécourt.  C’est ce qu’illustre la couverture du livre : on y voit une Vénus de la Renaissance qui relève de sa main droite la peau de son abdomen pour montrer ses viscères. C’est résolument tournée vers le sujet, vers l’être humain, que la narratrice bâtit son récit, comme si elle désirait radicaliser la tâche des humanistes pour la mener à son terme qui est la matière-sujet. Dans ce contexte matérialiste et immoral, c’est donc aussi autour de l’acceptation de la mort, autre obsession de la Renaissance, que le récit est axé : “Les hommes ne veulent pas être libres tant c’est une charge qui relève de l’effroi. Ils ne veulent pas être libres parce qu’ils ne veulent pas se confronter au petit singe de la mort”, peut-on lire dans un autre texte de Nobécourt[xxiii]. Ou encore, replacée dans ce grand tout spinozien qu’est la matière et ses lois : “Nous n’étions que la multitude des modes à travers lesquels la substance déferlait.”[xxiv]  Alors que la liberté est impossible chez Jauffret, elle est clairement recherchée chez Nobécourt : la liberté est chez celle-ci la réflexivité lucide d’une matière qui se sait mortelle.  La différence est de taille : le matérialisme donne lieu à l’exigence d’une renaissance, chez Nobécourt.

13          C’est également dans le contexte d’un fatum matérialiste que Nobécourt appelle aussi « la chimie liquide de l’esprit » [xxv], que prend place la nouvelle d’Améric Patricot intitulée “L’enfant liquide”[xxvi]. On y assiste à la revendication de l’humain par la substance, justement, par la matière et ses humeurs. On y prend également connaissance de la décision, sorte de révolte instinctive que dénonçait Nobécourt, de s’en détourner, de ne pas la voir, de se mentir. Laure, infirmière, s’est attachée à un garçon de 12 ans, le “petit garçon”, atteint d’un cancer incurable ; elle l’entoure “d’attentions inédites”. Mais le garçonnet meurt : “Laure trouvait que les pupilles du garçon se vidaient, petit à petit. Elle aurait voulu déceler dans ce phénomène quelque chose comme un éblouissement.” Afin de respecter la décision de la famille de retarder la descente du corps à la morgue, 24 heures s’écoulent avant que Laure soit en mesure d’accompagner la dépouille jusqu’à la morgue dans les sous-sols de l’hôpital. Une fois dans l’ascenseur, “Laure découvrit ce phénomène dont elle avait souvent entendu parler : le corps se vidait, littéralement, par plusieurs orifices. […] L’enfant devenait un monstre. Il était assailli par des phénomènes agressifs et dégradants qui n’avaient rien à voir avec le figement qu’elle imaginait être la mort.” À la suite de cet épisode, Laure renonce à sa profession d’infirmière : “C’est le sentiment de ma propre force qui m’a convaincue d’aller voir autre chose” est la dernière phrase de cette courte nouvelle.  Toute la brutalité du récit réside dans la fulgurance du passage de l’éblouissement attendu (espéré ?) à la chimie dégradante du petit corps qui pourrit.  Laure a été le témoin d’un envers[xxvii] qui doit rester caché pour que la vie puisse continuer en demeurant, en quelque manière, de l’autre côté de l’immonde.  Laure fait ce que Marcel Conche appelle une « ‘expérience mystique négative ‘ ; elle suffit ‘ à nous donner la révélation de l’absence de Dieu’ »[xxviii].  L’athéophanie[xxix] est ici la dramatisation d’une innocence, celle de l’enfant, réclamée par les processus physico-chimiques.

3. "Rupture de la chaîne" – l’absurde

14          La chaîne qui se brise, c’est la description d’un monde en proie à des finalités sans fin. Tout se perd dans un indécidable qui n’est pas en souci de l’homme, pas plus, d’ailleurs, qu’il ne réclame sa tête. Le monde est d’abord indifférent, “idiot” dirait Rosset, c’est-à-dire singulier, sans double ou arrière-monde, sans « référentiel ontologique » : « […] L’existence n’est approuvée que si en est approuvé en même temps le caractère factice et artificiel »[xxx].

15          Penser l’absurde n’est pas chose aisée. D’une certaine manière, nous sommes spontanément présocratiques : être et être pensé sont la même chose. Nous nous croyons volontiers destinés par nature à l’adéquation parfois difficile, certes, mais toujours possible de l’esprit à l’être. L’athéisme dont il s’agit ici renverse cette assomption : l’être est un mythe en deçà duquel s’affirme la nécessité d’un chaos fondamental et impensable. Le langage se trouve dès lors désontologisé, si on peut dire les choses ainsi, c’est-à-dire incapable d’établir un rapport nécessaire au sens. À l’image du monologue de Lucky dans En Attendant Godot, le sens, comme affecté par un puissant acide, perd son unité et laisse apparaître un être failli, déficient. Emmanuel Carrère[xxxi], Mathieu Jung et Philippe Renonçay abordent ainsi cette question du désajointement du sens chacun à sa manière. Le divin est ici remis en cause à partir d’une dissonance originelle qui devient l’inessentiel et qu’il appartient au roman de mettre en scène dans son absurdité : c’est, par exemple, la fonction chez Jung d’un social omniprésent et omnipotent : il façonne les êtres selon des modes, des slogans ou des mythes qui trouvent en chacun un relai sans autre fondement. Le Très Haut est ici l’arbitraire d’un tout-social qui est tendance ou buzz. Chez Carrère, l’écroulement des fondations prend la forme d’un pari aveugle, nécessaire mais sans garantie, pour une forme de justice qu’il faut postuler pour échapper à la folie, au malin génie.  S’il y a bien retour à un rapport fiduciaire à la fin de L’Adversaire, par exemple, celui-ci reste sans fondation et trouve, sans la trouver en vérité, sa justification dans une sorte de scrupule de la dernière seconde, dans une justice infigurable et énigmatique, que l’on suppose par provision et faute de mieux, et pour laquelle il faut bien parier pour éviter la désintégration de la pensée. La nouvelle “foi” de Carrère s’inscrit dans cette démarche qui ne retient du sens, à la toute extrémité de la pensée, qu’une trace déjà effacée : la nécessité de croire au langage pour tenir encore debout.  Comme le dit Beckett, il faut continuer, même si l’exigence de l’exigence est impossible.

16          La troisième forme, d’inspiration nietzschéenne, est plus radicale : Dieu est certes mort mais son ombre, et notamment la grammaire, continue de nous hanter : “Quand toutes ces ombres de Dieu cesseront-elles de nous obscurcir? Quand aurons-nous totalement dédivinisé la nature” (Gai savoir, parag. 109). Pour Renonçay[xxxii], il faut poursuivre l’œuvre de Nietzsche et continuer de lutter contre l’ombre immense. Les romans de Renonçay sont un combat sans merci contre la tyrannie de la fin et de l’unité qui sont, selon l’auteur, les symptômes d’un mal porté essentiellement par le langage. Le serpent se dissimule dans l’obsession pornographique pour la vérité, dans le délire attaché à la maîtrise d’un regard qui embrasserait tout. C’est la volonté scopique de vérité qui crée la vision, sa division et l’adversaire. Il faut donc introduire du non-sens, faire retour à une forme de terrorisme littéraire qui, s’il rappelle celui du surréalisme – "L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tout ce qu’on peut dans la foule"[xxxiii] –, demeure cette fois sans l’illusion d’un d’accès possible à une réalité supérieure. L’effraction renoncienne demeure, et c’est là son objet, absolument négative ; elle travaille au non-être.

17          Dans Sphex, Bruce Bégout s’amuse à placer ses personnages en présence d’un non-sens qui les accable sans raison. Le titre du recueil de Bégout renvoie peut-être, on peut l’imaginer en tout cas, au Sphex ammophile de Bergson dans L’Évolution créatrice[xxxiv] et peut-être également à l’ichneumon que mentionne le biologiste Stephen Jay Gould dans "Nonmoral Nature"[xxxv]: chez le premier, l’exemple du Sphex sert à montrer le parfait agencement instinctuel de la nature, une organisation qui, selon Bergson, participe de l’élan vital sans en exprimer le dynamisme tel qu’il apparaît chez les grands mystiques ; chez Gould, il souligne l’amoralité du règne naturel auquel l’homme ne fait pas exception. On peut dire par comparaison que le sphex incarne chez Bégout l’agencement d’un parfait chaos amoral, la nécessité du hasard. Dans la nouvelle intitulée “Americana deserta”, le ciel est d’un bleu qui rappelle “les origines du monde” (34). Z est en voyage. Il songe à ce qu’il va découvrir tout en se rafraîchissant dans la piscine du motel. Tout à coup, un serpent corail, surgi de nulle part, ondule dans la piscine autour de Z. Terrifié, celui-ci ne parvient pas à déceler “la moindre intention” dans les yeux du serpent qui, peu de temps après, disparaît. Z sort de l’eau encore tremblant puis :

Machinalement [il] penche la tête au-dessus de la surface de l’eau, et là, à quelques centimètres de lui, sous la lumière veloutée d’une fin d’après-midi caniculaire, il voit grouiller des centaines de serpents corail qui nagent en tous sens comme surexcités par une irrépressible frénésie sexuelle et destructrice (36-7).

Il entend un “gargouillis, comme remonté avec peine des provinces lointaines et ténébreuses du temps” (36). C’est dans cet “abîme métaphysique du hasard et de la nécessité” (36) que Bégout plonge son lecteur – dans ce qui est, en fin de compte, une auto-contemplation en vase clos du désordre humain : représentation d’un matérialisme que l’imagination du philosophe peut illustrer sans contradiction en romancier. À la fin du recueil, le narrateur mentionne une page oubliée et mystérieuse qu’il a retrouvée par hasard et qu’il déclare avoir rédigée durant une nuit d’insomnie, sans qu’il puisse cependant se rappeler ni la date ni les circonstances, et dont il croit, s’il pouvait seulement la comprendre, qu’elle pourrait apporter la cohérence qui manque aux nouvelles du recueil. Mais son travail demeure fils de la nuit et de l’oubli, tributaire d’Atè ou d’une malfaisance obscure avec laquelle ses personnages ont partie liée : un non-sens premier, violent et ultime dans une nouvelle genèse imaginée autour d’un point aveugle.

18          Dieu, dans un tel athéisme, apparaît comme “cet asile de l’ignorance”[xxxvi] dont parle Spinoza dans L’Éthique. Dans Saga, de Tonino Benacquista[xxxvii], on se shoote au récit, à l’histoire, on a besoin de la dose quotidienne de fiction. C’est rassurant, ça va quelque part. La fiction fonctionne dans Saga comme un essentiel divertissement.  Les consommateurs de Saga veulent un imaginaire fléché, un écran de signes entre eux et le chaos qui les ramènerait au hasard de l’être et de leur existence.  Jung montre ainsi que loin d’être à l’écoute de “l’immortelle et céleste voix” du bon vicaire, nous sommes tous à l’écolage de la rumeur, élevés et dressés bien plus qu’éduqués et éclairés : ainsi en va-t-il dans Le Principe de précaution[xxxviii] et La Vague à l’âme[xxxix] dans lesquelles c’est le social, bien plus que de très improbables principes moraux éternels, qui est notre substance licite, notre dresseur à coup de slogans. Selon Jung, tout est affaire de conditionnement, la morale comme le reste. S’affirment ainsi dans Le Principe de précaution la toute-puissance des messages publicitaires qui envahissent l’espace social. Elle souligne l’intérêt de l’auteur pour le règne du “on” dont parle Heidegger lorsqu’il examine les existentiaux de l’être-jeté.  Une nausée ontologique prend à la gorge le lecteur de Jung face à la confusion d’une époque devenue illisible “en vérité” et où tout discours, quel qu’il soit, se trouve d’avance désamorcé de par sa contiguïté avec des milliers d’autres. L’athéophanie est là, dans cette perte du fondement et d’une intériorité qui trouverait dans son for intérieur une assise inébranlable. Tout est contaminé, jusqu’à l’intimité d’un père qui, complètement pénétré par l’actualité du « on », tue son fils “par précaution”. Les descriptions de Jung, tout à la fois funestes et drôles, mettent en scène l’individu comme un lieu de transition, un relai perméable aux mythes, aux fables, à la pensance d’une époque, toute intériorité étant réduite à l’affirmation d’un moi crispé sur une survie sans objet : un devenir hystérique et histrionique. On retrouve cette inauthenticité dans Exhibitions de Michel Assayas[xl], un roman qui rappelle les analyses de Murray sur la festivocratie de nos sociétés modernes. Assayas décrit un monde faux, celui du spectacle, qui ignore le mal et fait du bien la nouvelle tyrannie en deça de laquelle continue d’ailleurs d’œuvrer la cruauté la plus radicale :

Tout se dit, tout s’écrit, tout s’exhibe, pensait Philippe, mais aucune parole n’est prononcée, au fond rien n’est dit, rien n’est montré. Plus une parole prononcée dans le monde contemporain n’a le moindre poids, plus aucune image montrée n’a le moindre poids […] Non, se disait Philippe, je n’écrirai pas une ligne, plus rien, je vais me taire à tout jamais parce que les mots auxquels je me suis toujours fié servent à fournir du contenu, et je préfère ne rien déverser du tout, et surtout pas de contenu. (307)

19          On retrouve ce vide intérieur, non-sens du sens et de l’espoir, ce que Pierre Jourde appelle dans Pays perdu “Une intimité sans figure” (100)[xli], dans Moi aussi, un jour, j’irai loin de Dominique Fabre[xlii]. Le personnage principal, Lômeur, mélange de “Loman” (le personnage de Death of a Salesman de Miller) et de “chômeur”, veut continuer de croire à la possibilité de retrouver un emploi et une vie sociale normale. Chaque chapitre revient avec une insistance têtue et mécanique sur l’espoir de Lômeur de s’en sortir. Mais la solitude et l’absence d’interlocuteur le plongent peu à peu dans un irrémédiable processus de désidentification : “Alors je finirai par me demander si moi, celui de mes souvenirs, c’est encore moi Pierre Lômeur, et je parlerai tout seul, pesant le pour et le contre, et puis, je retournerai dans le bar d’André (203). Arraché au tissu social, Lômeur constate qu’il n’est “presque plus personne” (80) et surtout : “Au comptoir, mon reflet taché de marques de doigts était une ombre” (98). Ce qui compte dans le récit de Fabre, c’est la dérive d’une existence prise dans le cliché social de l’auto-réalisation, dans la réitération obstinée d’un rêve (américain pour Loman), d’une propagande apprise sans que rien – ni personne, ni homme, ni dieu – ne soit en mesure de constituer le noyau dur d’une subjectivité. Privé du support sociétal et de son miroir structurant, déraillé des exigences pychosociales qui pèsent sur tout individu, Lômeur devient flou puis cesse d’exister lorsque le masque social se défait.

4. "Éloignement de tous les soleils" – la souveraineté tragique

20          On peut suivre le chemin qui conduit du désespoir matérialiste et de l’impossibilité de "penser" l’homme jusqu’à une forme de souveraineté tragique. C’est dans cette voie que s’engage parfois la pensée romanesque lorsqu’elle se trouve confrontée à sa propre obscurité. Foi et savoir de Derrida[xliii] en offre peut-être un équivalent philosophique : le philosophe parle d’un lieu "anarchique et anarchivable" ou d’une “foi sans dogme qui s’avance dans le risque de la nuit absolue” (28). Derrida parle ainsi de la Khôra qu’il définit comme l’indemne, comme espacement ou différence, et qui n’est "ni l’Être, ni le Bien, ni Dieu, ni l’Homme, ni l’Histoire” (31). C’est sur cette trace que se trouvent certains personnages, à cet espace sans qualités (ni ceci, ni cela) qu’ils aspirent. Il correspond à la volonté de se mettre hors-jeu ou de se vivre “vaincu”, comme l’exprimait Simon, l’un des personnages de Humbert.

21          La recherche de l’indemne n’est pas ici celle du saint ou de la fusion mystique.  Elle n’est pas fuite du monde mais une modalité différente de l’être-au-monde. À une certaine volonté de puissance du moi dont Ionesco, par exemple, met si bien en scène le nihilisme dans Le Roi se meurt, se substitue ici celle d’un moi désinvesti de lui-même.  La sagesse réside ici dans l’indifférence à la permanence du moi comme à celle d’autrui ; l’amour, écrit Nobécourt dans Substance, « est indifférence » (103) : ce peut être, comme cela est le cas chez Pierre Péju, l’attente désinvestie de tout objet, la pratique de la passivité et de la perte; ce peut être aussi l’expérience d’un hasard infiniment renouvelé dans sa représentation, d’un hasard fécondant l’émerveillement sans fin d’une incessante création/décréation de soi (Philippe Raymond-Thimonga) ; ou encore une volonté de souveraineté qui n’est plus celle du moi ou de l’unité mais celle, dionysiaque, de la désintégration de l’Un et de l’identique vers une forme de jouissance relancée par un constant déséquilibre et libérée du ressentiment (Robert Alexis).

22          Cette quatrième figure de l’athéisme reprend la souffrance omniprésente de la première, et assume aussi l’irrémédiable non-sens de l’homme, du monde, de l’univers et de l’être. Elle reprend aussi à son compte les critiques portées à l’encontre de l’impérialisme de l’identité, à l’encontre également de la pulsion de domination et de destruction toujours susceptible de s’affirmer chez l’individu et dans les états. La recherche de la khôra dont nous parlions plus haut prend ici la forme d’une pratique qui se détourne de l’accomplissement du “petit moi” tyrannique et moralisateur. À la certitude de l’absence qui définit l’athéisme conventionnel se substitue ici une acceptation de la perte de la maîtrise jusque dans l’absence de certitude : une éthique est possible, disent ces romanciers, celle de l’incertitude et de l’effacement. Dans les romans, l’expérience est celle d’un vagabondage qui est aussi bien refus ou perte de la mêmeté que reconfiguration de l’humain en devenirs multiples et éphémères, et cela à partir d’une contingence fondamentale qui se présente comme la fatalité de la chance. L’œuvre de Philippe Raymond-Thominga résume ce mouvement qui prend acte du mal, imagine dans Ressemblances le suicide d’un dieu qui ne supporte plus de voir son reflet dans le monde comme il va (Satan est son frère jumeau), envisage ensuite dans un autre récit, L’Avancée, la volonté de tout faire sauter puis en arrive, dans des textes jubilatoires, à célébrer la fécondité de l’imaginaire dans sa recréation constante – foi, donc, en la capacité de l’homme à renaître incessamment dans une florescence de formes.

23          Pour le docteur Lafontaine, dans Le Rire de l’ogre[xliv] de Pierre Péju, “le monde n’est que l’effort que fait Dieu pour s’anéantir lui-même, horrifié par sa propre création” [91]. Dans La Diagonale du vide[xlv], l’auteur suggère cependant la possibilité d’une voie en diagonale qui est abandon et retrait : Marc Travenne, designer reconnu, décide de tout arrêter à la suite de la mort de son ami et associé, Mathieu Wolf. Il part dans l’Ardèche pour une longue randonnée qui emprunte un tracé géographique qui traverse la France d’est en ouest et qui est surnommé “la diagonale du vide” :

Une large bande de solitude et d’abandon où les sensations sont atténuées, les événements absents. Comme si les temps forts, les aventures, les grandes et les petites passions avaient toujours lieu ailleurs, au loin, dans quelque Afghanistan mental, dans le roman de la vie des autres, dans un passé aboli ou dans un futur menaçant. (146)

24          Cette diagonale (que souligne d’ailleurs le nom du personnage principal) tranche avec la violence du monde : “Partout massacres, terreur. Injustices hurlées dans le noir. Un cœur sans cœur bourré de fiel qui bat dans les ténèbres dont nous ne pouvons pas sortir, puisqu’il n’y a que ça : les ténèbres” (238). Le narrateur décrit plus loin l’expérience de l’effacement comme un trait qui le traverse “sans douleur”, “un espace ouvert où des êtres humains respirent et se taisent” (280) : “La perte à ma place, désormais” (280), confie-t-il encore dans une inspiration blanchotienne. Ce cheminement conduit Marc du deuil d’un ami cher à une sorte de “positivation” de la perte qui le voue désœuvré à un vide apaisé, à ce que le narrateur appelle le “désastre obscur” qui rappelle L’Écriture du désastre de Maurice Blanchot – le décès de l’auteur du Pas au-delà est d’ailleurs annoncée dans le roman. Dans un autre récit, La vie courante[xlvi], l’auteur appellera cet appel au vide une “intensité passagère” (87-88), l’extase impossible du rien et de la vanité de toute chose… Le réconfort de sa propre nullité.

25          Dans Mammon, de Robert Alexis[xlvii], l’homme se découvre aussi bien être multiple que fils de la dissonance, “la puissante disharmonie qui commande”. Le narrateur remarque ainsi “le fabuleux écart entre les valeurs reconnues par l’humanité et le monde dans lequel elles tentent de se greffer”[xlviii]. Tous les récits d’Alexis sont, à cet égard, l’illustration d’un conflit mille fois répété entre le Dionysos de La Naissance de la tragédie et l’individuation apollinienne. Dieu et la religion apparaissent au narrateur alexien comme une conjuration de la civilisation. Au Dieu ensanglanté de la Croix, Alexis veut opposer le dynamisme d’une création/destruction dépourvu de ressentiment et très étranger au noyau dur et personnel du moi. Nauséeux face à “l’insignifiance du juste milieu”[xlix], les personnages alexiens s’engagent sur la voie d’une découverte qui est à la fois libération à l’égard des interdits sociaux et moraux et pressentiment extatique de la perte. Le narrateur de La Véranda voit “derrière tout ce qui exist[e] l’ombre détachée de son double tragique” ; il poursuit : « Ces ombres s’unissaient dans le seul monde possible, le reste n’étant qu’un leurre […] »[l]. Et ce double de toute chose est la dissolution dans la mort, dans la dé-composition. La mort qui veille « sous les rires d’un enfant »[li] se présente dans un autre récit comme le pressentiment de ce “qui rend l’être aux énergies confuses de la matière”[lii]. On pense ici à Bataille, à l’importance de la transgression, notamment sexuelle, et à l’horrible attirance qu’est la mort : “Tout exige en nous que la mort nous ravage”[liii], écrit Bataille ; “faire violemment effraction dans l’homme” pour le porter “à l’état de la plus intense présence au monde”, explique Michel Surya[liv]. L’écriture alexienne se présente ainsi comme l’exploration d’une identité enfin rendue à ce qui la ravage en l’accomplissant hors d’elle-même, et les récits de l’auteur décrivent le lent apprentissage qu’une volonté individualisée doit faire de ce fatum de dissolution, désir infini dans lequel le moi n’a jamais le dernier mot. Ici aussi, comme chez Péju ou Raymond-Thimonga, l’écriture romanesque devient l’expérience jouissive ou apaisante d’un moi en quête de sa décréation. S’indifférer : c’est cette expérience d’une dialectique dans laquelle l’autre ne revient jamais au même, déséquilibre qui est aussi jubilation[lv], que la quatrième forme d’athéisme met en avant.

26          On le constate : les écritures de l’athéisme, à tout le moins celles mentionnées ici, reflètent la souffrance d’un monde qui en a trop vu pour se reprendre à espérer. La détermination de faire avec la matérialité pulsionnelle de l’homme souligne le refus de tout refuge métaphysique. Les récits mis en avant dessinent une ligne de crête : d’un côté, la contemplation horrifiée d’un tohu bohu frénétique et la dénonciation, jusque dans la vie quotidienne, des pulsions mortifères ; de l’autre, cependant, des expériences de fiction qui s’efforcent d’imaginer à nouveaux frais non pas les conditions de possibilité d’une humanité rédimée par de nouveaux projets politiques – ceux-là ont, eux aussi, fait leur temps – mais un pas de côté ou un tracé oblique qui ne peut s’accomplir qu’à l’écart des grands engouements collectifs et qui recherche dans un désert politique une éthique enfin débarrassée de ses automatismes destructeurs. Chez ces romanciers du retrait, la seule voie possible est le paradoxe d’une mise hors-jeu volontaire : travailler à détrôner le moi, accepter l’errance et le vagabondage. L’exotisme divin a fait son temps. C’est en ce sens que ces romans sont d’abord des explorations, des fictions-essais en quête de dés-espoir.



[i] Le Gai Savoir, Folio/Gallimard, 1950, p 166.

[ii] Robert Alexis, Mammon, José Corti, 2011, p.88.

[iii] “La pensée est le réveil du sens” – Entretien avec Jean-Luc Nancy. Philosophie Magazine n. 13, octobre 2007, p. 56.

 iv La Connaissance de l’écrivain — Sur la littérature, la vérité et la vie, Agone, 2008, p.162.

[v] Le Conflit des interprétations, Seuil, 1969, p. 445.

[vi] Alfred Simon, Esprit, n. 323, (12), Déc. 1963, p. 908.

[vii] Voir à cet égard Le Maître de jeu de Sergio Kokis (XYZ, 1999).

[viii] Ellipses, 2000, p. 7.

[ix] Des Anges mineurs, Seuil, 2001, p. 116. 

[x] Le Port intérieur, Minuit, 2010.

[xi] Minuit, 1991, pp. 32-3.

[xii] On retrouve cette fatalité dans les descriptions guerrières d’Emmanuel Darley : Un des malheurs (Verdier, 2003), ou de Nicole Caligaris : La Scie patriotique (Mercure de France, 1997).

[xiii] éds Le Passage, 2010.

[xiv] éds Le Passage, 2009.

[xv] Sphex, L’Arbre vengeur, 2009.

[xvi] Michel Erman. La Cruauté – Essai sur la passion du mal, PUF, 2009, p.68.

[xvii] Dans son étude sur Schopenhauer, Rosset écrit : “L’homme est un esclave sans maître, qui obéit sans ordre” Schopenhauer, philosophe de l’absurde, PUF  2010 [1967], p. 76.

[xviii] Voir    Jacques   Darriulat, “Schopenhauer     et la tragédie”, mis en ligne le 29 octobre 2007 :                http://www.jdarriulat.net/Introductionphiloesth/PhiloContemp/Schopenhauer/SchopTragedie.html.

[xix] Rosset, op. cité, p. 86.

[xx] Substance, Pauvert, coll. J’ai lu, 2001, p. 33.

[xxi] Meddik, Folio, 2008, p. 137.

[xxii] Mille et une nuits, 2001

[xxiii] Substance, op. cité, p. 28. Nietzsche : “Vous êtes des portails à demi ouverts devant lesquels des fossoyeurs attendent.  Et cela, c’est votre réalité.” (Zarathoustra, Le Livre de Poche, 1972, p. 167).

[xxiv] Ibid., p. 105.

[xxv] Ibid., p.101.

[xxvii] À propos du cadavre d’une jeune fille, Jourde parle dans Pays perdu (L’Esprit des péninsules, 2003) “des épousailles [qui] se préparaient dans le noir” (39).

[xxviii] Marcel Conche, Orientations philosophiques, cité par André Comte-Sponville, Du tragique au matérialisme (et retour), PUF, 2015, p. 565.

[xxix] Le mot est emprunté à Comte-Sponville, op. cité, p. 565.

[xxx] Clément Rosset, L’Anti-nature, PUF, 2004 [1973], p. 311.

[xxxi] Voir La Moustache, Gallimard, 2005, et L’Adversaire, Gallimard, 2002.

[xxxii]  Voir par exemple : Le Cœur de la lutte, Climats, 2005.

[xxxiii] André Breton, Second Manifeste in La Révolution surréaliste (15 décembre1929), mis en ligne le 20/04/2009 :   http://melusine-surrealisme.fr/site/Revolution_surrealiste/Revol_surr_12.htm       

[xxxiv] PUF, 1981, pp.173-5

[xxxv] « Nonmoral Nature », in Natural History, Feb 1982, 91, pp.19-26

     http://bert.stuy.edu/pbrooks/spring2015/materials/HumanReasoning-2/Gould%20-%20Nonmoral%20nature.pdf

[xxxvi] Éthique, « De Dieu », appendice, Gallimard, 1954, Pléiade, p. 350.

[xxxvii] Gallimard/Folio, 1999.

[xxxviii] Stock, 2009.

[xxxix] Scali, 2007.

[xl] Gallimard, 2002.

[xli] “Nous sentons cette relation intime, cette identité profonde de l’être et du rien. […] On tue pour faire apparaître la réalité. […] On tue ce qu’on aime, ou ce qu’on ne veut pas, ce qu’on ne devrait pas tuer, parce qu’on pressent que le rien est déjà dans ce qui est, et on ne le supporte pas.  On tue pour effacer cette vérité cruelle, et au lieu de cela on la fait surgir” (Paradis noirs, p. 174).

[xlii] Points, 2012.

[xliii] Seuil, 2001.

[xliv] Pierre Péju, Folio/Gallimard, 2007.

[xlv] Gallimard, 2009.

[xlvi] Gallimard, 2005.

[xlvii] Voir notamment Mammon, José Corti, 2011.

[xlviii] U-Boot, Corti, 2009, p. 183.

[xlix] Robert Alexis, Nora, Corti, 2010, p. 54.

[l] Robert Alexis, La Véranda, Corti, 2007, p. 61.

[li] Ibid., p. 61.

[lii] U-Boot, op. cité, p. 87.

[liii]La pratique de la joie devant la mort”, O.C. I

[liv] Georges Bataille, La mort à l’œuvre, Gallimard, 1992, p. 302.

[lv]  Le plaisir qu’engendre le mythe tragique, écrit Nietzsche dans La Naissance de la tragédie, a la même provenance que cette impression de plaisir que provoque, en musique, la dissonance.” (op.cité, p. 139).

16 avril 2016

[Livre] Chevillard dans tous ses états

Les Actes du premier colloque sur l’œuvre d’Eric Chevillard (2013) viennent de paraître. On trouvera ci-dessous, juste avant et juste après la Table des matières, un extrait de l’introduction par O. Bessard-Banquy et P. Jourde et un autre, tiré de mon article.

Eric Chevillard dans tous ses états, sous la direction d’Olivier Bessard-Banquy et de Pierre Jourde, Classiques Garnier, coll. "Rencontres", n° 140, avril 2016, 276 pages, 22 €, ISBN : 978-2-8124-4920-8.

Introduction (extrait), par O. Bessard-Banquy et P. Jourde

"Chevillard écrit ses livres comme autant de haïkus ou de maximes : le moindre mot pesé, pas de gras, pas de bavardages, un texte tendu à son maximum, vers la trouvaille. C’est cette exigence même qui fait de Chevillard un antiréaliste : il refuse la facilité qui consiste à s’adosser au réel, sa seule garantie est le langage. Mais le langage lui-même abonde en formules toutes faites, en habitudes et en paresses. Il s’agit de les éviter, ou bien de les prendre de front, de les exploiter, de faire de ce langage mort un matériau créatif. L’humour est encore un aspect de cette exigence : perpétuelle distance avec soi-même, perpétuelle remise en cause du texte par lui-même. Chevillard est peut-être, par-dessus tout, un humoriste, un prestidigitateur de l’incongru, capable de faire surgir, à partir des substances les plus banales, des merveilles de poésie cocasse" (p. 8-9).

TABLE DES MATIÈRES

Olivier Bessard-Banquy et Pierre Jourde
Introduction ……………………………….… 7

Éric Chevillard
Le colloque pour tous …………………………… 15

Claro
Chevillard, un traître parmi les traîtres ……………..… 17

Claude Coste
La mauvaise foi d’Éric Chevillard …………………… 23

Alexandre Gefen
La littérature sans la littérature …………………..… 39

Fabrice Thumerel
Portrait de l’écrivain en animal polymorphe ………….… 51

Christine Jérusalem
Éric Chevillard au Mali ……………………….… 63

Marc Daniel
Éric Chevillard et le conte ………………………… 73

Laurent Demanze
Meurtre en bas de page ……………………….… 83

Aurélie Adler
Espaces du renversement et de l’inachèvement …………… 93

Marie-Odile André
Palafox au pays des moralistes ……………………… 107

Béatrice Bloch
La disposition du grognon ……………………….. 121

Jean-Bernard Vray
Virulence de Chevillard …………………………….. 137

Gaspard Turin
« Énumérations dilatoires » …………………………… 151

Lia Kurts-Wöste
La dynamique énonciative dans les récits d’Éric Chevillard ….. 169

Christelle Reggiani
Démolir la phrase ? L’art de la prose d’Éric Chevillard …….. 183

Pascal Riendeau
L’Autofictif observe le monde …………………… 201

Anne Roche
Chevillard lecteur ………………………………… 215

Blanche Cerquiglini
L’auteur en entretien ……………………………… 227

Ekaterina Koulechova
Éric Chevillard par la presse ………………………. 241

Index des œuvres

d’Éric Chevillard citées ……………………………. 259

Présentations des auteurs et résumés ………………. 261

♦♦♦♦♦

Extrait de F. Thumerel : "Portrait de l’écrivain en animal polymorphe" (p. 58).

 

Des tigres et des hommes

En ces temps où « la littérature ne mord plus » (L’Auteur et moi, Minuit, 2012, p. 238) et où « l’heure est au commerce » (L’Œuvre posthume de Thomas Pilaster, Minuit, 1999, p. 100), selon Albert Moindre, double de l’auteur, il est un autre animal qu’il faut réintroduire, le tigre, car « l’homme n’est vraiment un homme que dans le voisinage du tigre » (« Trois tentatives pour réintroduire le tigre mangeur d’hommes dans nos campagnes », TP, 102). Quelle peut bien être cette espèce sauvage qui vient stimuler une humanité affaiblie par la médiocrité de ses routines et de ses conformismes, comme par la lâcheté de ses renoncements, sinon celle qui incarne la puissance anti-systématique, la capacité de perpétuelle réinvention grâce aux pouvoirs du langage ? Imposant sa griffe1, l’écrivain digne de ce nom n’épargne rien ni personne de ses coups (de griffe, bien sûr) : lâcher ses tigres, c’est combattre l’ordre établi, les systèmes institués. À celui qui a réussi sa sortie de l’humain au contact du tigre, il reste à se garder de tous ceux qui ont les moyens de se faire la peau du tigre, de toutes les forces intégratrices capables de le domestiquer (reterritorialisation). Dans la jungle littéraire, nul avenir pour les félins réduits à l’état de chats…

1« Le style pourrait bien être une forme de monstruosité. Il faut avoir la bouche tordue pour proférer de telles phrases. Seul un être défiguré peut parler ainsi et, s’il ne possédait également un fond de violence, comment aurait-il le cœur d’infliger à sa langue maternelle une pareille correction ? S’il lui imprime sa patte ou sa griffe, c’est bien en pesant un peu. Il s’écarte de la norme, il excède, il perturbe l’ordre au sein duquel il fait irruption » (Le Monde des livres, 18 janvier 2013, nos italiques).

3 mars 2016

[Recherche] Pierre Jourde ou l’écriture du non-vouloir, par Thierry Durand

Pierre Jourde ou l’écriture du non-vouloir

Thierry Durand, Linfield College (USA)

 

“Un jour, je dormirai”

(Pierre Jourde,  L’Heure et L’Ombre).

 

« Or, tout dernièrement m’étant trouvé sur le point de faire le dernier couac!

j’ai songé à rechercher la clef du festin ancien, où je reprendrais peut-être appétit. 

La charité est cette clef. — Cette inspiration prouve que j’ai rêvé ! 

Tu resteras hyène, etc…, se récrie le démon […] »

(Rimbaud, Une saison en enfer, Prologue).

 

La réputation de Pierre Jourde est celle d’un pamphlétaire, mais il est aussi romancier et il a déjà derrière lui une œuvre conséquente et militante de théoricien de la littérature.  À cet égard, il le dit et l’écrit à de nombreuses reprises, la littérature est liée à la vérité, à celle du rapport à soi et au monde: “La vérité, c’est le travail de la littérature”, déclare-t-il dans un entretien sur France Culture (« L’Adieu aux paysans », Répliques, 22/11/2003 / FC).  Or, que se passe-t-il, demande Jourde, lorsque le récit s’attarde à ces expériences à la fois communes et précieuses de l’immanence que sont, par excellence, l’amour, le deuil ou encore la colère ; lorsque nous sommes ainsi tout à notre amour ou tout à notre chagrin, ou bien absorbés dans la colère ?  Doublant la revendication la plus fondamentale de l’individu à l’identité, au réel, “il y a toujours, tout au fond, […] quelque chose [qui] s’en fout” (Paradis noirs, Gallimard, 2009, p. 39 / PN) et qui révèle “notre défaut de réalité” (Littérature et authenticité, L’Harmattan, 2001, p. 52 / LA)[1], écrit Jourde ; nos grands moments ne sont au fond que des fictions, que des “opérettes” — ce dernier mot revient à de multiples reprises dans Littérature et authenticité.  Voici donc l’obsession qui occupe le centre des réflexions jourdiennes et hante le cœur de ses romans : “Nous ne sommes pas à nous-mêmes”,  lit-on sur son blog dans un article intitulé “À quoi sert la littérature?”[2]; “Nous n’y sommes pas”, dit Littérature Monstre (L’Esprit des péninsules, 2008, p. 19 / LM) [LA, 25] ; c’est là, formulation-témoin d’un principe de raison insuffisante, le leitmotiv de sa théorie et de sa pratique littéraires ; Littérature et authenticité y insiste : “Nous ne sommes pas à ce que nous faisons” (63) ; nous sommes “hors de notre véritable lieu” (13) ; “J’ai beau faire, je n’y suis pas” (40).  Telle est, selon Pierre Jourde, l’originalité de l’expérience de l’écriture littéraire, à la fois son mensonge romantique et sa vérité romanesque, son retour éternel à ce qui manque et l’objet d’un congédiement essentiel puisque, écrit-il après Blanchot dont s’inspirent ses travaux pour une part non négligeable, “la parole directe compromet ce qu’elle désigne” (LM, 484).  Considérée à l’aune d’une “altérité primordiale sans qualités” (LA, 199) qu’il appelle aussi fadeur, c’est ainsi la question du rapport entre fiction, vérité et réel que soulèvent ses récits et sa critique.  Elle interroge ce privilège – qui distinguerait la littérature des autres formes de savoir – d’aller, en quelque manière, à la chose même, et remet en cause la prétention littéraire d’éviter ce costume mal taillé qu’est l’approche conceptuelle de la réalité pour la saisir du dedans.  C’est ce paradoxe exemplaire qu’il faut éclaircir dans l’œuvre de Jourde : si, selon le mot de l’écrivain, nous sommes des “bêtes à secréter de la fiction” (FC), comment la fiction elle-même peut-elle nous aider à sortir de sa fausse naturalité ?  Ou, selon la formulation de l’écrivain, “comment sortir de la fiction par la littérature” (FC) ?

 

Écrire contre Kant

L’ambition de réveiller le lecteur de son approche dogmatique de la réalité, c’est-à-dire de ses fictions, trouve chez Jourde sa raison première dans une certitude intime de la conscience qui s’éprouve comme divisée et inactuelle.  Jourde, qui a étudié la philosophie, souligne cette radicalité de l’expérience avec l’utilisation d’un vocabulaire kantien et, à travers cet emprunt, par la reprise au compte de la littérature de l’ambition épistémologique qui est celle de l’auteur des critiques : la littérature, explique Jourde, examine rien moins que les conditions de possibilité de “l’intelligibilité” ; contre “les calcifications mentales” (LM, 19) et le “sommeil dogmatique” (LA, 66), l’écriture “crée les conditions d’une expérience et d’une intelligibilité” (LM, 29) ; la littérature est “la recherche des limites” (LM, 15) ; elle exerce “un travail critique” (LM, 19) et doit envisager comme une “propédeutique” (LA, 200).  Le terme “intelligibilité”, à la connotation plus inaugurale que celui, kantien, de “connaissance”, introduit une différence notable : pour Kant, “l’intelligible” est l’inaccessible noumène ; concept en quelque sorte “négatif”, il demeure inconcevable et ne fonctionne que comme idée régulatrice quant aux limites de l’entendement.  Chez Jourde, au contraire, l’intelligibilité fait de la littérature l’expérience non des limites imposées au bon fonctionnement de l’entendement par le tribunal de la raison, mais bien plutôt celle d’une sensibilité ou d’une intuition plus large, impossible chez Kant, et qui s’ouvre à un monde qui la comprend et dont la vérité l’excède.  La littérature doit être ainsi entendue “comme un retour au réel dans sa complexité, [un] élargissement du champ du sensible” ; elle consiste à éveiller “de nouvelles dimensions de la sensibilité” (“A quoi sert la littérature ?”, op. cit.).  C’est dire la mesure ou la démesure du projet métaphysique jourdien (et, par suite, son anti-kantisme) et son souci d’un rapport avec quelque chose de plus originaire que le “phénomène”.  À travers sa référence à Kant, c’est ainsi l’éminence de la littérature dans son rapport à la vérité que Jourde met en valeur.  Or, placée ainsi comme au seuil, à l’orée ou à l’aube de l’existence, la conscience narrative ne part pas de rien : l’intelligibilité jourdienne est d’abord l’expérience de ce qui la précède, de la pré-réflexivité qui l’enveloppe et la défait.  C’est cette pré-réflexivité déformante, critique de la structuration kantienne de l’entendement par les catégories, qui est à l’œuvre dans ses romans et récits.  La conscience jourdienne est ainsi affectée avant d’être entendement et cela est évident dans les romans qui mettent en scène une conscience plus narrative que narratrice, davantage racontée que racontant.  Prise ainsi dans l’entre-deux de la passivité et de l’initiative, la conscience peine à la clarté dans Festins secrets ou L’Heure et l’ombre.  Encore ensommeillé et comme à demi enfoui dans ce qui le précède et obscurément le sollicite, le personnage romanesque[3] est tout à la fois privé et préservé de ses lumières par un “avant” qui le hante.  Jourde parle à ce propos d’une inquiétude, d’une humeur ou d’une tonalité associée à une précédence destituante.  Une telle intelligibilité “pathique” qui enveloppe l’éclairage du sujet se traduit dans ses romans par l’incertitude qui affecte le temps et l’espace et par des plongées intérieures et vertigineuses dans le souvenir qui déstabilisent le sens interne.  Dans Littérature et authenticité, Jourde parle d’”états hypnagogiques” (106), c’est-à-dire de dessaisissements qui se définissent par la mise à l’écart des réductions rationalistes en faveur d’un certain somnanbulisme qui affecte en retour la perception diurne et maîtrisée d’un coefficient d’insuffisance.  Car c’est là l’important : le retour à la clarté — il faut bien écrire, il faut bien penser — est tissé d’arrière-pensées. 

            L’écriture romanesque jourdienne a donc ce côté expérimental qui rappelle le surréalisme : à la faveur d’états de distraction qui détachent la conscience de l’ici-maintenant ou, au contraire, le fouillent en détail jusqu’à en éprouver l’étrange inconsistance, le récit jourdien se présente comme la descente dans un monde intérieur hanté par une quatrième dimension absente de l’efficace de la veille, par un défaut de substance qui double toute affirmation de l’intuition de sa contingence absolue et qui conduit Jourde et ses personnages à dire qu’ils “n’y sont pas”.  La gravité accordée à la littérature, son rapport de savoir à l’identité, à l’authenticité, au réel, font ainsi de chaque roman jourdien une sorte d’expérience de pensée au cours de laquelle la “réalité humaine” se risque tout entière dans un rapport à une “source obscure”, à une sur-naturalité.  À lire Jourde, on passe ainsi de l’assise kantienne à une inquiétude métaphysique touchant à l’intentionnalité qui est à l’origine du savoir.

            Avant d’examiner les manifestations romanesques de la sensibilité jourdienne, il faut donc noter ce travail de déstabilisation de l’identité.  Il s’inscrit dans une réflexion sur le décentrement ou l’excentricité et cela, c’est suffisamment original pour qu’il faille le noter, à travers une référence persistante aux contes, ceux de notre enfance et, plus généralement, à tout un imaginaire fantastique auquel Jourde assigne la tâche de susciter des points de contact entre identité et l’excès pré-réflexif dont il vient d’être question, entre “l’esprit de la modernité et les thèmes archaïques de la pensée mythique”, pour reprendre une expression que Claude Louis-Combet utilise à propos de Maldiney[4].  On a mentionné le criticisme kantien pour souligner la radicalité de l’approche jourdienne[5]. S’il ne faut pas trop développer cette comparaison, en fin de compte paradoxale, au philosophe des Lumières chez un écrivain qui, dans son rapport à la vérité, éprouve des réserves certaines à l’égard des clartés de l’entendement, les références jourdiennes à Kant nous permettent en revanche de mieux comprendre sa structure de l’intelligibilité et notamment le rôle des contes dans la constitution d’une sorte de “fantastique transcendantal” (l’’expression vient de Gilbert Durand dont Jourde se dit “nourri”) qui rappelle l’“esthétique transcendantale” du philosophe.  Référence omniprésente dans ses récits, les contes fonctionnent en effet chez l’écrivain comme la forme fondamentale à laquelle est liée l’intuition propre à la littérature. Mais la différence entre l’écrivain et le philosophe est importante : au contraire de l’architectonique kantienne, solide charpente conceptuelle et constitutive de la connaissance, la référence à la vérité immémoriale du conte invite à considérer le savoir non plus comme un champ fermé au-delà duquel plus rien ne serait assuré en connaissance, mais comme un glissement progressif, toujours déjà entamé en quelque manière, vers l’obscurité de l’origine.  On peut dire que chez Jourde, le récit prend la place du concept. La forêt des contes, les fées ou les bonnes marraines, les démons, les ogres, les monstres et autre méchant loup, apparaissent comme autant d’étoiles dans une constellation narrative qui se veut à la fois référentielle et essentiellement insuffisante. Leur mention incongrue (inactuelle) et comprise comme telle par les personnages eux-mêmes sous la forme de l’analogie, sagesse aussi bien qu’enfantillage mentionnée à titre de retour à un illo tempore auquel on ne croit évidemment plus, suscite cependant le souvenir fasciné d’un rapport tout à la fois plus vrai et plus léger avec une altérité archaïque qui ne cesse de se dérober, ce que Claude Louis-Combet appelle “la présence d’une instance nouménale”[6].  Si l’on peut dire que tout, selon Jourde, revient à un conte, c’est que la vérité dont il est question dans ses romans est, en quelque manière, un retour à l’enfance, à sa grâce distraite et sérieuse, à une essentielle et grave superficialité qui hante le souvenir de l’adulte. Les références aux contes apparaissent ainsi comme autant de commentaires métadiégétiques d’une réflexivité en contact, mystérieusement, merveilleusement, avec quelque chose qui reste en retrait, qui informe en déformant et qui constitue, si on peut utiliser ce verbe, l’intelligibilité à l’œuvre dans l’écriture jourdienne. 

            On peut donc résumer les choses ainsi pour conclure sur le rapport de Jourde à Kant : d’un côté, l’imposant édifice critique kantien prête au projet littéraire jourdien son sérieux, sa radicalité et son urgence ; de l’autre, il offre le point de départ d’une critique possible, déjà exploitée par Schopenhauer puis par Bergson, et qui concerne les limites de l’intuition chez Kant.  La littérature ou, plutôt, l’intuition à l’œuvre dans la pratique littéraire représente chez l’écrivain la possibilité d’une émancipation à l’égard des contraintes de la connaissance positive pour aller au-delà du phénomène vers l’intelligibilité du réel.  Il est donc temps d’abandonner la sédentarité (et la sécurité) de l’enclos kantien[7] pour s’aventurer dans les espaces improbables du nomadisme jourdien.

   

            1. Temps :

C’est justement l’ébranlement des fondations de la connaissance que sont le temps et l’espace chez Kant, mais également pour toute science et tout sens interne, qui frappe d’entrée de jeu le lecteur des romans jourdiens. Loin d’être structurante, l’expérience du temps y est celle du dévoiement et de l’égarement.  Le temps n’est plus linéaire mais privé au contraire de l’impulsion originelle qui aurait dû l’orienter; il est comme dé-téléologisé.  De là, l’impression d’un désordre temporel dans les romans comme dans les récits semi-autobiographiques de Jourde ; on n’y est pas: “Je navigue parmi le désordre mouvant des temps” (La Présence, Les Allusifs, 2010, p. 66 / LP).  L’Heure et l’ombre évoque un temps perdu, obscur, irrécupérable : “Je voyais s’étendre l’ombre du temps, […] absorbant ces heures perdues […].  Leur disparition n’était pas étrangère à leur nature. […] Elles étaient leur disparition” (HO, 194).  La conscience d’un temps out of joint, disloqué, désorganisé et doublé par son ombre, se manifeste ainsi à travers le souvenir qui, à la faveur d’un endormissement qui est aussi éveil à un en-deçà, émerge chez Jourde d’un oubli plus fondamental et dont l’exigence pressentie demeure mystérieuse, infiniment interprétable dans une confusion et une profusion de signes : il y va du moi, de sa vérité, mais en quoi?  Le temps de la quête s’abîme ainsi dans un labyrinthe d’interprétations qui détourne toujours de la pièce centrale ou encore de la “chambre du fond” (LP, 44) que l’auteur présente comme une image structurante de son propre imaginaire.  À l’image de Pays perdu, le trésor reste introuvable.  Le temps se retourne sur lui-même à la manière de l’Ouroboros des mystiques. Le personnage s’y double ou s’y reflète, s’y superpose à lui-même sans s’y retrouver, sans s’y reconnaître. Quand, à la fin de Festins secrets, le narrateur mystérieux, en retrait, compagnon vocatif et instance oraculaire de Gilles Saurat, prend enfin figure, la présence énigmatique apparaît sous la forme d’un démon qui habite les combles de l’asile d’aliénés où est interné le personnage devenu un vieil homme : “J’avais pris mon temps pour te conduire là, explique le démon. […] Il t’avait fallu encore des mois, des années pour aller jusqu’au bout” (L’Esprit des péninsules, 2005, 507 / FS).  Le bout, le démon ou figuration délirante de la folie de Gilles Saurat, n’est cependant qu’un “veston flapi” (FS 507).  Au bout, donc, “de la conscience, sans rien d’autre. Sans propriétaire et sans contenu” (87).  L’habit est nu, débarrassé de son moi, et cette coquille vide apparaît au lecteur comme l’ultime, c’est-à-dire comme un reflet parodique et désincarné, négatif d’une identité qui n’a jamais été que d’emprunt.  Ce n’est plus une liberté qui porte un habit (démarche sartrienne) mais l’habit qui porte une singularité de rechange (démarche jourdienne).  L’identité-ipséité (se retrouver dans l’expérience de l’altérité) cesse ici d’être la dialectique du même et de l’autre figurée dans l’intrigue du temps et s’abîme au contraire dans la folie d’une éternelle non-reconnaissance. Le fil du temps de l’histoire s’est cassé.  Ce que Sartre appelle le “circuit de l’ipséité”, c’est-à-dire le retour de la conscience à elle-même comme assignation à sa liberté, se transforme ici en un labyrinthe infigurable ; l’intrigue y est celle de l’égarement et de l’effacement. Passif et comme vidé par un trou de vidange, le temps intérieur devient pure nostalgie et “se tourne vers le fondement absent, l’origine toujours dérobée de ce monde” (LA, 71). 

            Le temps jourdien n’est pas de notre côté.  Il est parcouru de chemins qui se croisent et ne cessent d’opposer l’ironie du “non” à toutes les reprises identitaires du personnage, à toutes les coïncidences merveilleuses.  “J’ai rêvé dans la grotte où nage la sirène” (Nerval, “El Desdichado”) devient dans Festins secrets un fait divers sordide qui mène son acteur principal à une clinique spécialisée pour cause de violence et d’abus sur mineure.

 

            2. L’espace / le monde

Le deuxième pilier, l’espace, n’est pas moins désorienté et doublé.  Mis en scène dans la lutte de l’ombre contre la lumière, d’une écriture obombrante, voire érotique, contre une écriture pornographique, l’espace de l’être-au-monde jourdien s’augmente de la “Présence”. Cette présence, c’est proprement la hantise de l’imaginaire que l’écrivain définit comme “croisement de temps et d’espace” (LM, 25), “bouleversante coexistence de la présence et de l’absence” (LP, 84). L’habitation — mode fondamental de l’être-au-monde, apparaît ainsi au lecteur comme la doublure de l’ici par l’ailleurs d’une spectralité (la présence, dit Jourde, est “l’apparition fantômatique d’une négation” [LM, 25]) qui déréalise le monde et le transforme en copie de lui-même.  L’intuition jourdienne, celle aussi que portent ses personnages, est que le monde “est virtuel, non réel” (LA, 71), que “le paysage est sur le mode du comme si” (LA, 47) et qu’il s’ouvre devant l’écrivain “comme un théâtre” (LA, 43) avec ses coulisses inexplorées : les maisons contiennent des pièces mystérieuses, elles sont plus grandes à l’intérieur qu’à l’extérieur et dessinent des symétries envoûtantes ; elles sont hantées par des “créatures du chaos” (LP, 46) qui ne sont, les personnages en sont conscients, que le rendu mythique d’un manque à dire qui échappe à l’entendement mais se rappelle à l’intuition, celui d’une présence “étrangère, sans visage, sans corps, sans lieu” (LP, 53).  Une fois chassée l’impénitence d’un certain romantisme, la forêt désintentionnalisée révèle “la sauvagerie rendue présente ; ce monde étranger, qui excluait ma présence”, écrit Jourde dans La Présence (130).  Plus largement, l’expérience pressentie d’une chair du monde (LA, 77) signifie d’emblée le paradoxe d’une composition toujours déjà décomposée et, d’une certaine manière, celui d’un monde accompagné de sa doublure morte.  Au démon du temps répond celui de la matière. 

            Deux images de la percée incessante de l’innommable dans les romans de Jourde : d’une part, la correspondance onto-géologique du magma et onto-physiologique de l’excrémentiel, deux images prégnantes, à tel point que la récurrence obsessionnelle de la “merde” (“La grande déesse” [PP, 140]) ou des toilettes comme “déchirure à la surface du monde” (PN, 191) dans les récits, rappelle l’exercice spirituel recommandé par le Bouddha de la contemplation de cadavres en décomposition[8].  Il y a ainsi une phénoménologie de la merde chez Jourde — “cet enfoncement lent des formes dans la substance” (PP, 39) — comme il y en a une du poil chez Ricœur (“la fine pointe de l’ambiguïté, écrit Ricœur : quand il tombe il préfigure le cadavre que je deviens.[…] quand il pousse c’est mon être-pour-la-mort qui grandit en moi”) ; les deux sont moins des figurations de notre être-pour-la-mort que celle de l’effacement qui est la texture même de tout ce qui est.  Écrire, chez Jourde, c’est se sentir mourir et, d’une certaine manière, comme ces médaillons gothiques, adaptations modernes et kitsh des vanités de la Renaissance, qui, selon la perspective, représentent la personne ou son squelette décharné, surprendre la mort sous le soi puis, comme par l’inversion d’un regard devenu blanc, le soi comme doublure de la mort. À l’image de l’athéologie bataillienne, l’extase se confond ici avec l’abject, avec une pornographie du réel qui nous attire et nous répugne, et l’un parce que l’autre. 

            L’autre image revient à plusieurs reprises sous la plume de Jourde : il s’agit de celle, justement, de la double vue dont l’une des inspirations les plus importantes sans doute se trouve chez Blanchot dans un fragment de L’Écriture du désastre intitulé “une scène primitive” ; dans ce fragment, Blanchot met en scène un enfant à qui, soudainement, sans raison, l’invisible est offert. Le rien apparaît alors comme un ciel vide, absolument vide dans un monde pourtant absolument inchangé[9] (LA, 46, 52 ; HO, 26 ; PN, 196).

 

            3. Le personnage

Ainsi jetés dans un espace/temps que Jourde compare tantôt à un ruban de Mœbius, tantôt à une géométrie invraisemblable, la mise en scène des personnages apparaît au lecteur comme la choréographie tâtonnante d’identités flottantes, incapables de se ressaisir dans un sens interne, dans une spécularité fixe et structurante.  Tout comme celles des personnages eux-mêmes, les interprétations du lecteur quant à la réalité de certains épisodes s’entre-dévorent; elles semblent toutes revêtues de la tunique de Nessus dont il est question dans Littérature et authenticité. Le personnage n’est jamais loin de la folie et le lecteur du désappointement : rêve ou réalité, ici ou ailleurs, maintenant ou jadis, le même ou l’autre ?   À travers la représentation de vies entières, ce qui est le cas de L’Heure et l’ombre, de Festins secrets, de Paradis noirs et de La Cantatrice avariée, c’est donc l’unité narrative d’une vie que les récits jourdiens s’appliquent à méticuleusement définaliser. Au cœur de la quête identitaire du personnage, une usure ontologique est à l’œuvre dans les récits, un travail de sape, une obsolescence qui défigure les paysages intérieurs et extérieurs, un chaos sans finalité qui ne cesse de harceler la forme à la manière de ces éruptions volcaniques qui redessinent sans cesse le relief selon d’imprévisibles effets de surface. Le personnage jourdien se défait dans sa part d’ombre, pris comme il est dans un rapport fasciné avec une opacité inaugurale, et qui fait de l’identité, de l’espace et du temps, les résultats contingents de bricolages précaires (le “garage moderne” de L’Heure et l’ombre, mal déchiffré par l’un des personnages, devient “gorge moderne”, oracle cambouis du rafistolage à perpétuité d’une identité cassée). Festins secrets est cette tragédie moderne de la désubstantification, d’un devenir monstrueux qui déchire les formes et où tout et rien (ne) font, désormais, sens. L’écrivain, déclare Jourde à ce propos, est un “montreur de singularités (de monstres)” (LM, 22).

            Que ce soit dans L’Heure et l’ombre, Festins secrets ou Paradis noirs, le personnage jourdien apparaît donc comme l’inflexion d’un anonymat primordial, la déclinaison d’une hyperbole. Au bout du compte, la clé du récit ne réside plus dans une psychologie particulière (“La littérature […]déborde toute psychologie” [LA, 200]). L’individu n’est pas original chez Jourde. Dans L’Heure et l’ombre, les histoires se répètent et s’interpénètrent ; Gilles pourrait être Martin, et le narrateur, qui y voit “La fatalité du redoublement” (HO, 12), retrouve son amour d’enfance, Sylvie, en Denise (les prénoms choisis s’inscrivent d’ailleurs dans une histoire plus vaste, celle de la littérature que Jourde reprend et répète : Diane, Denise, Laure et Sylvie rappellent ainsi Bataille, Blanchot ou Nerval). Le soupçon existe que le tourment du narrateur, né de la rencontre d’un amour qui lui demeure inaccessible par excès d’idéalisation  — platonite aiguë —, l’ait conduit au meurtre paroxystique, au bord d’un ruisseau, d’une enfant en forêt ; “Gilles”, le même prénom est repris dans Festins secrets, fait alors écho à Gilles de Rais et apparaît comme l’incarnation des mêmes démons. Par delà les vies particulières, les identités et les âges (les répétitions intradiégétiques, littéraires et historiques), les actions semblent ainsi s’inscrire dans un formalisme qui réduit les personnages à des types dans le retour infini d’une même histoire fondamentale — celle, justement, que révèle selon Jourde l’herméneutique du conte : texte immémorial, au casting exemplaire et dont la superficialité qu’il revêt, a fortiori de nos jours, exprime à merveille l’ontologie plate de la “réalité humaine”[10]. Dans le conte jourdien, l’ange et la bête, la tragédie et le grotesque, le sérieux et le comique, la grâce de la caresse et l’obscénité pornographique sont intimement liés. Bien et mal s’y abîment dans un “c’est ainsi” sans créateur, ainséité qui est aussi celle des contes, selon Jourde, platitude doublée de son impossibilité que L’auteur de Littérature et authenticité appelle neutre ou fadeur. Les personnages sont pris dans une “cause errante” que représentent par exemple les figures d’Hécate et de Gérion dans les romans et que le lecteur retrouve dans Pays perdu : « La voix posée de l’aïeule laissait entendre qu’on pouvait être les deux, le jeune homme impeccable au regard doux dans son cadre, et l’autre, celui de la baïonnette dans le ventre du Boche, de l’éclat de fer entrant dans la cuisse.  Les deux estompaient insensiblement leur différences pour revenir à un point où ils étaient les mêmes, quelque chose de fade et d’un peu sur comme l’odeur des pommes dans la pièce » (PP, 93). 

Au sein de cet  “effacement de l’être individuel”, “on dirait que le pays ne cesse depuis des lustres d’inhumer et de réinhumer inlassablement les mêmes défunts” (PP, 120), lit-on dans le même récit de 2003.

 

Que dois-je faire? “En être sans y être” ou portrait de l’écrivain en excentrique

On comprend donc en quoi l’écriture jourdienne peut apparaître au lecteur comme un exercice spirituel ou une infinie méditation autour d’un point d’usure ou de démotivation.  Pour être “vraie”, pour échapper à ses mythes, la volonté à l’œuvre dans l’écriture est amenée à renoncer à son authenticité et à “viser à sa suppression” (LA, 199). Elle doit se montrer inessentielle sans que cette inessentialité devienne essentielle.  Le récit jourdien s’applique ainsi à la recherche de ce point où il se devient indifférent ; il s’applique à s’être excentrique. Ce qui caractérise l’excentricité, en effet, davantage que son indifférence aux conventions, est surtout son indifférence à sa propre anomalie, à son propre excès ; l’excentrique est toujours hors de soi comme par distraction : il dit sans vouloir dire et c’est là d’ailleurs sa grâce: il en est sans y être.

            Le maître-récit, à cet égard, est un texte publié en 2008, La Cantatrice avariée.  Il s’agit d’un conte loufoque, farfelu et qui, contrairement à l’invitation du titre, est plus proche d’En attendant Godot, voire du message perdu des Chaises, que de La Cantatrice Chauve (et ce, en dépit du recommencement que signale la fin de la pièce de Ionesco). On peut lire En attendant Godot comme une représentation parodique de la structure irrémédiablement téléologique de l’esprit humain, de sa nature fondamentalement “religieuse”, en ceci que toute conscience, animée par une foi incorrigible en l’achèvement, son devenir réel, est programmée par son intentionnalité même comme projet de soi-même, projet d’une conscience de soi réalisée. En cela, on peut dire que la pièce de Beckett et, par exemple, la dialectique cassée du maître et de l’esclave illustrée par Pozzo et Lucky, sont la parodie de cette tyrannie métaphysique de la substance et du salut qui dévalorise le ici-maintenant en numéro de cirque. Mais c’est là encore trop dire pour Jourde et La Cantatrice avariée peut être lu, à l’endroit du texte de Beckett, comme une surenchère parodique. Cette fois, l’ambigu et néanmoins irrécusable Godot a disparu et l’insignifiant y est démasqué comme tel ; il est d’ailleurs si insignifiant qu’il reste innommable ; il est d’abord appelé “La Chose”; la majuscule du début disparaît à la fin. La question devient en effet : comment ne pas trahir l’insignifiant, comment ne pas attendre Godot tout en s’assurant que c’est bien Godot, c’est-à-dire l’insignifiant que l’on n’attend pas, puisque l’attendre donnerait sens et signification à l’insignifiant ; c’est bel et bien Eurydice qu’il ne faut pas voir en se retournant. Tel est le paradoxe clownesque ou bouffon — Jourde parle de “divinité bouffonne” (HO, 25) — de la mécanique du désir à l’œuvre dans l’imaginaire, la fiction déshabillée par ses fictions, même, qui doit défaire la nuit l’écriture du jour, “tomber dessus” sans chercher, pour que ce qui est trouvé soit dépouillé de l’intention, toujours valorisante, d’avoir trouvé — définition, on l’aura compris, de la grâce, et fantasme mallarméen de l’écrivain devenu le spectateur de son œuvre : “La grâce seule, immotivée, coupe l’entrelacement des motifs” (LA, 117).  Voici donc un récit, La Cantatrice avariée, racontant une quête pour rien, escamotant l’objet du désir au nom de son authenticité, authenticité qui consiste en la présence hyperbolique d’une absence absolue d’authenticité.  Ce qui reste est à mourir de rire. L’écriture comme dégagement et farce, opérette auto-proclamée de l’auto-monstration du monstre mais dont la mise en scène de l’auto-effacement du dire est dans le vrai : faire en se défaisant, créer contre l’acte de créer, effacer par le rire et l’outrance la volonté de parvenir, introduire, au bout, la défaite dans le vouloir. C’est là le devenir excentrique et le pari impossible que Jourde assigne à la négativité de la littérature. À la présence des dieux, formidable et irréfutable dans Œdipe-roi, puis à celle de Godot, à laquelle nous sommes programmés, écho de la machine bergsonienne à faire des dieux, se substitue ici le paradoxe d’une inconvenance radicale, en l’occurrence un faux oncle, Amadée Ouin, sainteté trafiquant en “ferraille et vieux métaux” (reprise de la gorge-oracle de nos rafistologes apolliens) et qui annonce, superbe d’insignifiance : “Moi, l’oncle éternel […] je dédouble au fond du grand miroir mon irrémédiable platitude” (215).  Au bout du récit et, cette fois, dépouillé du sérieux pathétique du démon de Festins secrets, La Cantatrice avariée illustre l’émergence d’un fond d’absence neutre selon une figure dont la farcissure et le grotesque soulignent aussi bien l’irrémédiable excès de l’écrivain lui-même dans la manière dont il conduit l’identité narrative au “chaos intime” (FC), et ce dans une proximité asymptotique qui le “relie [à] l’ensemble de l’univers”. Il faut “bouffonner l’orgueil. Le refuser serait encore de l’orgueil” (LA, 187).  Court-circuité par le neutre, rendu aphasique, le “circuit de l’ipséité” flirte avec une intensité qui le dépasse et le “dé-dialectise” : « En délivrant notre pensée de son rapport d’appropriation au réel, l’inspiration affranchit en même temps le réel de l’intention, c’et-à-dire du poids de la prévisibilité et de la détermination.  Elle inaugure une nouvelle temporalité, substitue une circularité à la linéarité.  Le paradis de l’antériorité fabuleuse se profile devant nous » (LA, 130).

            Dans ce dialogue très nourri entre philosophie (Pascal, Kant, Schopenhauer, Heideger, Sartre, Merleau-Ponty, Rosset sont conviés au panthéon jourdien) et littérature, le parti /pari jourdien est donc que ce que la raison ne saurait concevoir dans sa demi-habileté (on ne peut pas voir sans voir ; on ne peut pas se débarrasser du principe de non-contradiction), la littérature peut le souffrir dans la vérité de son intuition. C’est cette souffrance ou passivité qui, finalement, permet à Jourde de superposer la figure de l’écrivain et celle de Job.  Mais dans un contexte peu religieux : la grâce est due un peu à l’expérience de l’écriture et beaucoup, semble-t-il, à un insondable caprice qui fait que certain l’auront tandis que les autres en seront privés. Là encore, Jourde se distingue de Kant en faisant de la raison à l’œuvre dans l’écriture un usage qui dépasse nos forces. La littérature “ne compromet le sens, déclare Jourde, qu’afin de nous rendre libres de recevoir la grâce” (LA, 201). À la question : “Qu’ai-je à espérer?”, l’écrivain jourdien répond donc par la nécessité infinie de faire le vide et l’affirmation d’une alliance paradoxale et démotivée, on a envie de dire jubilatoire, entre “le désespoir du manque et la sérénité du neutre” (LA, 100), entre “l’illimité de la joie et de la douleur” (LA, 101), entre possibilité et nécessité (LA, 123).  L’écrivain, déclare Jourde, recueille “la plainte” qui lui “donne forme” (LA, 101), “ce que l’homme appelle son moi” (LA, 101) et, dans le meilleur des cas, « reçoit la grâce véritable de “celui pour qui plus rien n’est justifié” » (LA, 119). C’est ce saut ou cette élection qui, on peut voir les choses ainsi, évite à l’écrivain la nausée d’une descente infinie et infernale, et qui caractérise non seulement l’éthique jourdienne de l’effacement mais aussi la beauté comme chant noir et convulsif, l’“imminence monstrueuse qui [est] la substance de l’enfance” (85), écrit Jourde.  En être sans y être, se glisser dans l’effacement, tel est la conversion hasardeuse de l’excentricité de l’écriture jourdienne qui conduit son lecteur de la folie possessive de Festins secrets à la révélation de l’amitié dépossédée dans L’Heure et l’ombre pour les réunir enfin dans Paradis noirs sous la figure de l’écrivain-personnage qui dresse la (s)cène de ses fictions universelles pour mieux s’en absenter.



 



[1] Jourde parle ainsi de la littérature comme d’un “exercice spirituel” qui cherche à rejoindre un “silence parfaitement neutre” (LA, 200).

[3] Le théoricien également, qui déclare avoir rédigé Littérature et authenticité par culpabilité (LA, 106).

[4] “Stèle pour un homme à hauteur de son mythe”, in L’Atelier contemporain , n° 4, automne-hiver 2001, p. 586.

[5] C’est Jourde lui-même qui suscite le rapprochement dans ses textes critiques.

[6] op. cité, p. 582.

[7] Jourde ridiculise avec cruauté la “culture” représentée par le professeur Blancpain dans Festins secrets. L’universitaire incarne non seulement l’inadéquation savante face à l’enjeu mais surtout l’absence de risque que représente une certaine recherche qui laisse le pain noir aux véritables écrivains.  Et la science n’est pas en reste, qui se borne à des diagnostics et solutions psychiatriques là où c’est toute une dimension existentielle de l’être-au-monde qui apparaît.  

[8] Dans Paradis noirs, Jourde parle à ce propos d’“une révélation”: “Une expérience métaphysique et sale, comme lorsqu’on éventre un petit animal, et qu’on y trouve la matière première de l’univers, encore tiède, au lendemain de la création.” (139)

[9] Voir L’Écriture du désastre (Gallimard, 1980) p.177.

[10] “Le monde se réduit à un spectacle sans épaisseur. […]Ce monde ne se double pas d’arrière-monde” (LA, 47).

15 décembre 2013

[News] News du dimanche

Une semaine avant la trêve relative de fin d’année, voici votre programme chargé : nos Livres reçus (Liliane Giraudon et Jérôme Leroy) ; nos Libr-rendez-vous, avec la Maison de la poésie Paris (Fiat, Jallon, Oberland ; Lucot ; Delaume, Menauge et Montessuis), le 118e Mille-Feuilles, Pierre Jourde et Annie Ernaux.

Livres reçus (FT)

â–º Liliane Giraudon, La Sphinge mange cru, Al dante, 4e trimestre 2013, 48 pages, 7 €, ISBN : 978-2-84761-781-8.

Celle qui mange cru ("Un simple steak tartare sans condiments" !) "n’est qu’une horrible chanteuse posant l’énigme au fond d’un bar". Voilà pour la démythification.

Ce qui n’empêche pas Liliane Giraudon d’aborder la question de la tragédie, qui "est à la fois un ordre et un désordre". Car, "dans ce féroce moment historique que nous traversons", "parce que les monstres se rapprochent", le tragique nous guette. Nul optimisme, donc, ici, nul lendemain-qui-chante : "organiser le pessimisme est un acte révolutionnaire". Quant à la parole révolutionnaire : "la bourgeoisie n’est pas une classe sociale mais une maladie"…

Ce texte singulier délivre lui-même son principe scriptural : c’est bel et bien un jeu de phrases éparses que nous devons déchiffrer… "Corps restreint ou étendu le poème scintille parmi les choses rencontrées"…

â–º Jérôme Leroy, Le Bloc (2011), rééd. Folio policier, automne 2013, 336 pages, 7,20 €, ISBN : 978-2-07-045309-2.

Saluons la réédition en poche de ce polar noir qui a obtenu le prix Michel Lebrun 2012. Sexe, violence et politique dans ce scénario catastrophe : pensez donc, "la trouille honteuse de tout un pays" pousse au pouvoir Agnès Dorgelles, du Bloc patriotique… (Préfiguration de 2017 ?). Alternant présent dramatisé et retours en arrière, première et deuxième personne du singulier, ce récit centré sur le duo fraternel Maynard réussit à dévoiler de l’intérieur le fonctionnement d’un parti facho comme la culture et la vision du monde d’extrême-droite.

De l’intérieur… on ne saurait mieux dire : Antoine Maynard n’est-il pas devenu "fasciste à cause d’un sexe de fille" ?

Libr-rendez-vous

â–ºMaison de la poésie Paris, Mardi 17 décembre – 20H

Christophe Fiat, Hugues Jallon
& Frédéric D. Oberland  (Farewell Poetry)
WAR
Performance musicale
 
Le Cri de Godzilla – Christophe Fiat
En avril 2011, un mois après la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima, Christophe Fiat se rend au Japon. Il en revient avec une performance artistique qui met en scène le monstre le plus célèbre du cinéma japonais. Né en 1952 des essais atomiques américains dans le Pacifique, Godzilla est la jonction entre la fin de la seconde guerre mondiale et le début de la guerre froide. Dans cette performance artistique mêlant musique low-fi, transe psychédélique et poésie sonore,
Christophe Fiat dénonce, via une fable ironique, la terreur de l’ère atomique.
Cette performance artistique a été créée au Frac île de France / Le Plateau en juillet 2012 dans le cadre de l’exposition « Le mont Fuji n’existe pas ».

Reluctant Hero – Hugues Jallon & Frédéric D. Oberland
Reluctant Hero, c’est un nom sans visage, le nom le plus glorieux, le héros de tous les temps, sous le regard de tous, un soir de juillet, jeté au coeur d’une guerre qu’il faut gagner, au coeur de la guerre froide. Écoutez, c’est la plus grande semaine de l’histoire du monde depuis la création, a dit le Président, et si, pour vos discours à venir, vous vouliez utiliser les mots « beaux » et « fantastiques », ce serait parfait, n’essayez pas d’inventer. Poème sonore et musical, Reluctant Hero est le récit d’une vie, celle d’un héros mutique et absent à sa propre histoire.
En savoir plus :  http://bit.ly/1b568gf

â–º Mardi 17 décembre 2013, de 19H30 à 23H30, 118e Mille-Feuilles, restaurant « LE TRUMILOU » → 84, quai de l’Hôtel de Ville – 75004 Paris (métros: Pont-Marie ou Hôtel-de-Ville).

« Un auteur qu’on aime fait autant partie d’une vie qu’un ami, qu’une femme aimée. Les rapports qu’on tisse avec lui, au fil des ans, font partie du tissu intime. »

C’est par cette citation de Serge Doubrovsky qu’Isabelle Grell introduit l’enjeu littéraire que représente « Le Livre / La Vie », la collection qu’elle a créée et dirige depuis trois ans aux Éditions Cécile Defaut. Elle se propose de « relever avec quelques écrivains connus le défi de Roland Barthes dans son Roland Barthes par Roland Barthes : "Le livre / la vie (prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an)". Il s’agit donc pour l’auteur de choisir une œuvre ou un écrivain, un philosophe, un peintre qui l’a marqué et qui reste ancré d’une manière constante dans son travail, ses pensées, son quotidien. Le pacte est que l’auteur dispose d’exactement 365 jours pour noter dans son propre style d’écriture en quoi cette œuvre choisie existe, LÀ, dans sa vie. L’écrivain date ses inscriptions et rend le texte 365 jours après avoir commencé. »

Huit titres ont paru à ce jour. Deux ans après une première présentation, nous avons souhaité, pour notre 118ème Mille-Feuilles, réinviter ISABELLE GRELL, qui sera cette fois-ci accompagnée de SARAH CHICHE, ÉRIC PESSAN et JEAN-LUC STEINMETZ, les trois plus récents "contributeurs" à sa belle et originale collection.

Ce soir-là, nous pourrons donc rencontrer et entendre :

• Isabelle GRELL, écrivain et éditrice,
directrice de la collection « Le Livre / La Vie » aux Éditions Cécile Defaut,
co-organisatrice et animatrice de plusieurs colloques sur l’autofiction,

• Sarah CHICHE, écrivain, psychologue clinicienne et psychanalyste, pour :
"Personne(s) – d’après Le Livre de l’intranquillité, de Fernando Pessoa",
« Le Livre / La Vie », 2013,

• Éric PESSAN, écrivain, auteur de romans, de fictions radiophoniques,
de pièces de théâtre, ainsi que de textes en compagnie de plasticiens, pour :
"Ôter les masques – d’après Shining, de Stephen King", « Le Livre / La Vie », 2012,

• Jean-Luc STEINMETZ, poète, essayiste, biographe, pour :
"L’Autre saison – d’après Une saison en enfer, d’Arthur Rimbaud",
« Le Livre / La Vie », 2013.

Ces trois livres seront disponibles sur place
grâce à la librairie « LA BELLE LURETTE »,
sise 26 rue Saint-Antoine – 75004 Paris.

La présentation et l’échange, formalisés, seront suivis d’un second temps, plus informel, autour d’un repas, le tout, INDISSOCIABLE, pour le prix de 25 €
(hors boissons).

IL EST ABSOLUMENT NÉCESSAIRE DE RÉSERVER

Réservations : contact@mille-feuilles.fr ou 06.08.43.50.53
Renseignements : http://mille-feuilles.fr

â–º Maison de la poésie Paris, Jeudi 19 décembre – 19H

Hubert Lucot
Je vais, je vis 
Lecture-rencontre animée par Alain Frontier
 
Pendant plus d’un demi-siècle, un homme et une femme ont vécu un roman d’amour, parfois tumultueux. Il a 75 ans. Elle a 76 ans. Une équipe médicale détecte chez elle un cancer redoutable. Il l’accompagne, de sa personne et de toute son écriture. Souvent celle-ci s’attarde sur les beautés et les malheurs de notre planète, sur les mystères de l’être et du temps, captant la sensation brève et le sentiment long. Je vais, je vis est un nouveau volume de cette autobiographie qu’Hubert Lucot mène inlassablement, passant le monde, son entourage et lui-même au tamis d’une écriture qui s’efforce d’envisager toutes les faces et tous les angles de la réalité à la fois. La réalité étant aussi bien l’air du temps que l’Histoire, l’intime que le collectif, le trivial que le sublime. On est saisi par l’ampleur de cette écriture qui assemble l’émotion sensuelle, l’impression fugace, la spéculation intellectuelle ou l’intangible. Je vais, je vis est un très grand livre, bouleversant et unique, impitoyable et infiniment tendre, amoureux au sens le plus fort et profond.
En savoir plus : http://bit.ly/1b573gM

â–º Maison de la poésie Paris, Samedi 21 décembre – 20H

Chloé Delaume, Cyril Menauge & Joachim Montessuis
De l’usage du solstice d’hiver
Performance

« La nuit la plus longue de l’année, calendrier païen, un sabbat parmi d’autres. Avant le christianisme, des entrailles d’une déesse sortait le dieu cornu. Le soleil renaissait, du passé les sorcières savaient quoi faire des cendres. Nous sommes en 2013, et si « la politique ce n’est pas de la magie », le seul espoir réside pourtant dans sa pratique ».
Pour enrayer la machine à fabriquer des fictions dominantes,Chloé Delaume propose ce soir une narration alternative. Une fiction collective où la magie devient un geste politique. Si vous voulez sauver le monde, vous pouvez y participer. Joachim Montessuis présentera Regen, une exploration musicale et poétique du principe de régénération. Chloé Delaume tentera ensuite d’invoquer certaines forces occultes, accompagnée des instruments et machines de Cyril Menauge.
â–º Pierre Jourde, qui vient de recevoir le prix Jean Giono pour sa Première pierre, est à l’honneur dans le dernier numéro du Matricule des anges.

â–º C’est avec impatience que nous attendons le prochain écrit d’Annie ERNAUX en 2014 : un texte fin mars dans une nouvelle collection lancée au Seuil par Pierre Rosanvallon, "Raconter la vie" : un "Journal d’hypermarché", Regarde les lumières mon amour.

25 octobre 2013

[Chronique] Pierre Jourde, La première pierre, par Périne Pichon et Fabrice Thumerel

Maintenant que l’honneur est sauf (pensez donc : faisait partie de la première liste des nominés au prix Goncourt 2013 celui-là même qui, depuis La Littérature sans estomac (2002), s’était fait une réputation de "Tonton flingueur" en s’attaquant à toutes les médiocrités et complaisances du petit milieu – et donc à la spécificité française en matière de prix littéraires), revenons sur un roman qui, succédant au carnavalesque Maréchal absolu, – selon un mouvement de balancier propre à l’auteur – développe une méditation mélancolique sur son pays perdu comme sur le pouvoir de la littérature. Et comme cette Première Pierre est marquée du sceau de la dualité, cette chronique le sera également (FT puis PP).

 

Pierre Jourde, La Première Pierre, Gallimard, septembre 2013, 192 pages, 17,90 €, ISBN : 978-2-07-014215-6.

"Tu prends la mesure, petit bonhomme, de la déflagration produite par les quelques dizaines de pages publiées par un écrivain obscur chez un petit éditeur. Ce n’est pas seulement ta vie qui s’en trouve changée, mais c’est, définitivement, celle de tout le village, et d’une bonne partie de ceux qui le fréquentent. Toi qui ironisais volontiers sur ceux qui débitaient de grands discours sur le pouvoir de la littérature…"

Pour n’avoir pu prendre suffisamment de distance par rapport aux histoires locales, ou s’être perdu dans les fictions villageoises, il est arrivé à Pierre Jourde dans son pays auvergnat ce que n’a pas connu Richard Millet en limousin : en ce pays des pierres et des taiseux, pays perdu dans ses légendes, l’écrivain a failli se faire lapider un an après la parution de Pays perdu (L’Esprit des péninsules, 2003), qu’il était loin de considérer comme une offense à son (mi)lieu originel : "Le livre ne se voulait pas réaliste, parce que la réalité n’est pas réaliste. Ou plutôt parce que le réalisme est impuissant à délivrer toute la charge d’imaginaire qui bonde le réel. Le livre était une élégie pour une jeune fille morte, une tragédie se déroulant en un même lieu en un seul jour, une épopée, un conte mythologique" (p. 135). C’est alors que le péquenot rattrape l’intello

La Première Pierre est un dialogue avec le premier Pierre – le "péquenot" -, son habitus primaire de paysan conservateur ; un récit écrit par un "tu" – celui du "petit bonhomme", du dépositaire – pour dire le "je" du père qui s’est toujours tu – et à jamais depuis la tombe. Rien d’étonnant à ce que ce récit sobre et émouvant de la dualité interne soit dynamisé par toute une série de couples antinomiques : secret/révélation, étrangeté/familiarité, rêve/réalité, honte/honneur, propre/sale, ombre/lumière, merde/poésie, régional/universel, absence/présence… /FT/

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Il y a peu, l’écrivain Pierre Jourde s’est vu décerner le prix Jean Giono pour son livre La Première Pierre. Ni roman, ni pamphlet, ce discours à la recherche de son “je” propose une analyse des effets d’un livre, Pays perdu, sur les habitants d’un village d’Auvergne l’ayant inspiré. En prenant racine dans les fictions intimes des paysans, Pierre Jourde a enfreint un tabou qui appelle un châtiment : la lapidation. L’écrivain et sa famille sont accueillis par des jets de pierre. Mais, dans ce pays perdu qui a vu naître le premier Pierre, qui est responsable de la première pierre ? La Première Pierre ressemble à une enquête intime, servie par un pronom “tu” vindicatif, scrutateur. Cette quête nous projette dans une époque légendaire où l’écriture est considérée comme une pratique sacrilège et mortifère. Le temps, dans ce village d’Auvergne, a perdu sa linéarité, et les morts du Coudair sont appelés à parler eux aussi, à sortir de leurs tombeaux.

La pierre est à la fois fondatrice et destructrice ; et son double jeu sert le jeu binaire sur lequel se construit le texte. Les alliances de contraires, déjà soulignées par F. Thumerel (familier/étranger, obscurité/lumière, etc.), révèlent la tension et l’écart entre ce qui se passe sous la pierre et sur la pierre. C’est d’ailleurs d’un "lourd vêtement de pierres" que les habitants du village se parent, pour garder intact un "je" intime, un "noyau de silence" sous la "fiction de l’être". En écrivant Pays perdu, l’écrivain avait malgré lui lancé une pierre contre ce manteau et rompu l’équilibre du village en perforant le mur de la fiction. La fiction est un mode de vie dont il faut scrupuleusement respecter les rites, en commençant par ne jamais la désigner comme fictive. Les habitants du village vivent dans la nécessité de se représenter dans une fiction codifiée. Les histoires secrètes et intimes de chacun conservent leur saveur à partir du moment où la fiction vécue maintient son charme à l’extérieur des enveloppes de pierre. “Car s’entourer d’un lourd vêtement de pierre, que renforcent encore les interdits et les rites, visibles toujours en transparence sous les postures calculées de la simplicité paysanne, c’est créer la fiction de l’être en entourant de formes son noyau de silence.” (p. 126). La fiction est une nécessité, une nourriture de la réalité, un rideau poreux où s’abrite le "je" intime et silencieux. Nécessité dans le petit village décrit par Pierre Jourde, où les histoires sur les familles des uns et des autres se transmettent de la bouche des uns aux oreilles des autres. Montrer l’histoire est le rôle du livre, la montrer c’est également briser un "tabou", une loi sacrée, c’est faire basculer la représentation jouée par les villageois. La pierre découverte montre l’abîme secret, l’angoisse du "je" jusque là masqué par les histoires trop racontées et l’honneur chevaleresque de comédie. De quoi nous interroger sur le pouvoir et le pourquoi de nos propres fictions.

C’est d’ailleurs en remontant le fil des histoires des autres que l’écrivain revient à sa propre histoire, ou plutôt à celle de son père, la « première pierre ». La Première Pierre nous convie donc à remonter jusqu’à la parole hésitante et conciliante du père. Le “je” qui finit par faire face au “tu” utilisé au début de l’enquête se veut le “je” du père, un retour à une parole qui n’a jamais osé se dire et s’est retrouvée emmurée dans le tombeau. Là commence la filiation dont est issu l’écrivain, mais également l’origine de son attachement à la terre. Le village devient à la fois si présent, tentant, et pourtant absent, intouchable, pour l’écrivain excommunié comme pour son lecteur, qu’il oscille entre fiction et réalité fantasmée. Le pronom « tu » indique la rupture, la déchirure avec le lieu des origines, lieu de l’enfance. On en ressent l’absence de concession et la violence comme un dernier hommage au lieu et à ses habitants, à leur brutalité mais aussi à leur dignité singulière. /PP/

8 septembre 2013

[News] News du dimanche

En cette Libr-reprise, l’actualité est des plus denses : parmi les œuvres reçues, Benfodil (Le Point de vue de la mort), Sébastien Lespinasse (Fougax et Barrineuf vont en bateau et "Pneuma-R") et Pierre Jourde (La Première Pierre). Libr-événements : rencontre avec Tatiana Arfel, exposition de Roland Dauxois (cf. reproduction en arrière-plan) et centenaire de Charlotte Delbo.

Œuvres reçus

â–º Mustapha Benfodil, Le Point de vue de la mort, Al dante, été 2013, 136 pages, 15 €, ISBN : 978-2-84761-787-0.

"Quelle vie sociale quand tu n’as pour compagnie que des cadavres réfrigérés et un ventilo ronronnant" ? "Que deviennent les morts sur Facebook ?" "Et toi, si tu devais faire cette autopsie inversée, quelle serait d’après toi la cause de ta vie ?" Telles sont quelques-unes des questions que se pose Moussa dans cette pièce dont le personnage principal est le silence. Le point de vue adopté n’est pas tant celui de l’être-pour-la-mort que celui depuis la morgue, celle de BalBala, "ville de merde" régie par des cyber-illettrés, "bourgade maudite macérant dans l’ennui et la poussière" aux confins du désert… BalBala, ville improbable dans laquelle l’espérance de vie n’est que de 45 ans… De quoi faire méditer Moussa, "nécroloque en chef", ethnographe du Néant qui, accroché à son dictaphone, fustige la corruption ("L’argent est un lubrifiant miraculeux"), dénigre l’autobiographique, fait le point sur la sanglante Histoire de l’Algérie : "Faisons le compte, Monsieur le Thanatopracteur : 1 million et demi de martyrs + les 3000 morts de la crise de l’été 62 + les 1000 morts du coup d’État manqué (et réprimé dans le sang) de Tahar Zbiri + les 200 morts du Printemps Berbère d’avril 1980 […]"…

Humour noir, satire et poésie caractérisent ce texte inventif dont, pour terminer ce bref aperçu, on laissera le lecteur apprécier cet énoncé métaphorique: "J’ai allumé mon corps pour le regarder vivre" (titre de la seconde partie)… /FT/

â–º Sébastien Lespinasse, Fougax et Barrineuf vont en bateau, de. Gros Textes, 2013, 115 pages, ISBN : 978-2-35082-228-0.

â–º Sébastien Lespinasse, "Pneuma-R", CD-audio, Trace-label.

â–º Pierre Jourde, La Première Pierre, Gallimard, septembre 2013, 192 pages, 17,90 €, ISBN : 978-2-07-014215-6.

"Tu prends la mesure, petit bonhomme, de la déflagration produite par les quelques dizaines de pages publiées par un écrivain obscur chez un petit éditeur. Ce n’est pas seulement ta vie qui s’en trouve changée, mais c’est, définitivement, celle de tout le village, et d’une bonne partie de ceux qui le fréquentent. Toi qui ironisais volontiers sur ceux qui débitaient de grands discours sur le pouvoir de la littérature…"

Pour n’avoir pu prendre suffisamment de distance par rapport aux histoires locales, ou s’être perdu dans les fictions villageoises, il est arrivé à Pierre Jourde dans son pays auvergnat ce que n’a pas connu Richard Millet en limousin : en ce pays des pierres et des taiseux, pays perdu dans ses légendes, l’écrivain a failli se faire lapider un an après la parution de Pays perdu (L’Esprit des péninsules, 2003), qu’il était loin de considérer comme une offense à son (mi)lieu originel : "Le livre ne se voulait pas réaliste, parce que la réalité n’est pas réaliste. Ou plutôt parce que le réalisme est impuissant à délivrer toute la charge d’imaginaire qui bonde le réel. Le livre était une élégie pour une jeune fille morte, une tragédie se déroulant en un même lieu en un seul jour, une épopée, un conte mythologique" (p. 135). C’est alors que le péquenot rattrape l’intello

La Première Pierre est un dialogue avec le premier Pierre – le "péquenot" -, son habitus primaire de paysan conservateur ; un récit écrit par un "tu" – celui du "petit bonhomme", du dépositaire – pour dire le "je" du père qui s’est toujours tu – et à jamais depuis la tombe. Rien d’étonnant à ce que ce récit sobre et émouvant de la dualité interne soit dynamisé par toute une série de couples antinomiques : secret/révélation, étrangeté/familiarité, rêve/réalité, honte/honneur, propre/sale, ombre/lumière, merde/poésie, régional/universel, absence/présence… /FT/

Libr-événements

â–º Rencontre avec Tatiana Arfel – l’auteure de L’Attente du soir et de Des clous – pour son dernier roman La Deuxième vie d’Aurélien Moreau (Corti, 2013, 320 pages), récit de repossession de soi : Librairie José Corti (11, rue de Médicis 75006 Paris), vendredi 13 septembre 2013 à 18H30.

â–º Exposition des oeuvres du peintre Roland Dauxois, à la clinique du Parc, 155 boulevard Stalingrad, Lyon 6éme. Du 13 septembre au 8 novembre 2013.

Poète et peintre lyonnais, Roland Dauxois a exercé différents métiers dans l’industrie des arts graphiques. Il édite son premier recueil en 1997. Elève de l’atelier du peintre Jean Dulac à Lyon, il se lie d’amitié avec l’artiste belge Jean Raine disparu en 1986. Expositions personnelles dans des lieux publics, nombreuses expositions collectives (Salon d’automne, membre du jury du salon Regain). Il expose plus de trente peintures et encres récentes à la clinique du Parc (Lyon) à partir de vendredi prochain.

â–º Centenaire de Charlotte Delbo, femme de lettres et résistante (1913-1985) : manifestations à la Fonderie les 14 et 15 septembre 2013 (23, rue de Neuilly à Fontenay-sous-Bois).

10 juillet 2013

[News] Libr-estivales

Avant même la pause estivale (de fin juillet à fin août), voici d’ores et déjà un avant-goût de ce que l’on appelle la "Rentrée romanesque" : Pierre Jourde, La Première Pierre (Gallimard) et Iegor Gran, L’Ambition (P.O.L). Mais auparavant, à partir de demain, RV à la Friche Belle de mai à Marseille pour EXHIBITION – Corps et Histoire ; et nos Livres de poésie reçus : Daniel Pozner, Trois mots (Le Bleu du ciel) et Jean-Marc Undriener, Zugzwang (éditions Centrifuges).

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30 mars 2013

[Chronique] Critiques de la critique, numéro spécial des Temps Modernes

"La critique ne doit, ne peut même se limiter à parler des livres ;
  à son tour, elle se prononce toujours sur la vie."

"Ne nous leurrons pas, notre jugement ne découlera pas de notre savoir :
celui-ci nous servira à restituer la voix de l’autre, alors que la nôtre
trouve sa source en nous-même, dans une responsabilité éthique assumée"
(Tzvetan Todorov, Critique de la critique, Seuil, 1984, p. 190 et 187).

" Faudrait-il tout gober, rejoindre le troupeau des consommateurs, soutenir aveuglément la rentabilité, louer de pseudo-petits-maîtres et contribuer à la déperdition de culture ? " En ces temps d’anomie, telle est la question que doit se poser avec Micheline B. Servin tout lecteur qui s’interroge encore sur la notion de "valeur esthétique", et donc a fortiori celui qui s’adonne à cette activité à propos de laquelle Tzvetan Todorov affirmait d’emblée dans Critique de la critique qu’elle " n’est pas un appendice superficiel de la littérature, mais son double nécessaire (le texte ne peut jamais dire toute sa vérité) " (Seuil, 1984). En ces temps hypermodernes qui voient le règne des "graphomanes entoilés" (Antoine Compagnon) et d’un fantasme de communication directe des œuvres avec le public, et où triomphe une publicité diablement efficace – fournissant "un conditionnement attrayant, un service commercial combatif, […] une politique de prix agressive et une mise en rayon de grande envergure" (William Marx, "Critique littéraire et critique yaourtière") -, à quoi bon la critique, en effet ? Les critiques vont-ils céder le pas aux animateurs ? De fait, le plus inquiétant est le brouillage des frontières : ""Qu’il y ait une fiction de divertissement et une fiction littéraire, cela ne pose pas de problème. Mais qu’on désigne comme littéraire ce qui est du pur divertissement et qu’on passe sous silence ce qui est littéraire, c’est au mieux de la paresse, au pire une forme de collaboration avec la domination capitaliste" (Thierry Guichard).

Par ailleurs, pour qui les critiques écrivent-ils aujourd’hui ? Si, dans les années 70, la réponse à la question "Que doit faire la critique ?" paraissait évidente – devenir une science, comme l’avançait Northrop Frye -, qu’en est-il en cette deuxième décennie du XXIe siècle ? C’est dire à quel point s’avère stimulant le numéro spécial des Temps Modernes que, une trentaine d’années après l’ouvrage de Todorov, coordonne Jean-Pierre Martin : le pluriel du titre renvoie à la grande diversité des perspectives classées en quatre parties ("Diagnostics", "Affects", "Approches" et "Enjeux").

Les Temps Modernes, Gallimard, n° 672 : "Critiques de la critique", janvier-mars 2013, 256 pages, 20,50 €. [Disponible de mi-février à mi-avril dans les points de vente habituels ; après, commandable à l’éditeur]

â–º Sur Libr-critique : "Libr-critique.com dans l’espace littéraire numérique. Notes (auto)réflexives" ; "De la critique et de la fonction critique en terrain miné" ; "De la critique en terrain miné. Dialogue avec Pierre Jourde".

[Suite de la chronique ci-dessous, en trois temps : "Crise de la critique ?", "Des trois critiques aujourd’hui" et "Au risque de la critique…"]

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6 mars 2013

[News] Colloque international Eric Chevillard (dossier 1/2)

Le colloque international organisé par Pierre Jourde et Olivier Bessard-Banquy se déroulera les mardi 26 et mercredi 27 mars 2013 sur le site de l’antenne universitaire de Valence, université Stendhal-Grenoble III.
Ci-dessous la présentation et le programme. Notre seconde livraison portera sur le dernier livre d’Eric CHEVILLARD, L’autofictif croque un piment (L’Arbre vengeur, 2013).

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3 janvier 2013

[Chronique-News] Libr-13…

Faisons fi des superstitions et commençons l’année avec 13 notes dissonantes (Libr-réflexions, Libr-retours, Libr-anticipations, Libr-événements)… /FT/

[Où il sera question de Babel, de changement de / de fin du monde, de "crise"… Mais aussi, entre autres, de Samuel Rousseau, Luc Dellisse, Jean-François Amadieu, Frédéric Lordon, Sylvain Lazarus, Nicole Caligaris… Eric Chevillard, Bernard Desportes, Annie Ernaux, Jean-Michel Espitallier, Claude Favre, Pierre Jourde, Marc Perrin, Christian Prigent, Mathias Richard, Cole Swensen…]

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22 septembre 2012

[Chronique] Carnet de libr-critique / 2. L’imposture Millet

Il n’y a d’"affaire Millet" que par la réaction de tous ceux qui, plutôt classés à gauche, ont pris le risque de passer pour de belles âmes tombant dans les travers qu’elles ont toujours dénoncés : la condamnation morale, la censure, l’ostracisme… Et en effet, on a pu parler à leur encontre de "lynchage", de "police de la pensée", de "fatwa germanopratine"… Dans "Pourquoi me tuez-vous ?" – publié dans L’Express en réponse immédiate au texte d’Annie Ernaux dans Le Monde approuvé par une centaine d’écrivains –, l’auteur lui-même, qui n’hésite pas à se ranger en droite ligne de Dostoïevski, de Drieu la Rochelle ou de Céline, se pose en victime d’une haineuse "chasse à l’homme", d’autant plus incompris que pas vraiment lu. On appréciera la mesure dont il fait preuve à l’égard de ses contradicteurs : "Mes ennemis ? Des fonctionnaires du système médiatico-littéraire, journalistes, échotiers, écrivains parvenus, indigents essayistes. […]. Quelques têtes molles se croient tenues de clamer leur indignation, parmi lesquelles un multiculturaliste invertébré, un poète liquide, un francophone mal à l’aise dans la langue française, un pop philosophe reconverti dans le méharisme saoudo-qatari, une romancière extralinguistique, une pasionaria de l’aveuglement postracial, des KGBistes de l’inculture active et tous ceux qui, n’en doutons pas, vont chercher à exister enfin à mes dépens… Pourquoi me tuez-vous ?"

De quoi s’agit-il ? Un auteur-éditeur aussi connu pour ses provocations extrémistes que pour son œuvre romanesque publie chez un éditeur quasi inconnu, sous couvert du label "éloge littéraire", ce qu’il n’était pas de bon ton que Gallimard publiât : non pas tant une apologie totalement explicite du crime, mais, dans la plus pure tradition de l’extrême-droite, un pamphlet xénophobe contre la décadence de l’Europe. L’indignation suscitée dans le champ littéraire comme dans le champ du pouvoir, notamment parmi les autres auteurs de la vénérable maison d’édition – dont le prix Nobel Le Clézio –, n’est pas sans conséquence : jeudi 13 septembre, Richard Millet démissionne du prestigieux Comité de Lecture.

Assurément, plusieurs questions demeurent en suspens : la publication d’un tel livre était-elle censée bénéficier d’un quelconque poids social et symbolique ? La polémique n’en fait-elle pas la promotion ? Est-ce, comme le prétend son auteur, la littérature qu’on vise à travers lui ? Fallait-il fustiger Richard Millet en le suivant sur son propre terrain, celui du lexique moral, voire en jouant les procureurs ? Pourquoi s’arrêter au seul Éloge littéraire d’Anders Breivik, sans le rattacher à l’essai principal (Langue fantôme, Pierre-Guillaume de Roux, été 2012, 120 pages, 16 €), lequel fait écho, chez le même éditeur, à De l’antiracisme comme terreur littéraire (été 2012) et à La Fatigue du sens (2011) ? S’opposer à une quelconque bien-pensance suffit-il pour être subversif ? Toute réaction à un excès affiché comme dérangeant doit-il être taxé de "réactionnaire" ? En fin de compte, de quoi Richard Millet est-il le nom ?

Sans oublier de renvoyer à quelques positions emblématiques, on tentera ici de préciser, avec le plus de distance et de rigueur possibles, en quoi consiste l’imposture Millet.

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7 septembre 2012

[Livre-événement] Pierre Jourde, Le Maréchal absolu

Pierre Jourde, Le Maréchal absolu, Gallimard, septembre 2012, 739 pages, 28 €, ISBN : 978-2-07-013669-8.

"J’ai à te parler de meurtres, de viols, de massacres, d’actes de ténèbres
de forfaits abominables, de complots, de perfidies, de trahisons, de crimes,
lamentables à entendre, impitoyablement exécutés" (citation en exergue : Shakespeare, Titus Andronicus).

En cette période de temps fort pour la production – et donc de temps mort pour la création (en cette "rentrée littéraire", seuls n’émergent véritablement que quelques titres : Autobiographie des objets de François Bon, L’Auteur et moi d’Éric Chevillard, Acharnement de Mathieu Larnaudie…)  – vient de paraître en librairie le meilleur roman de Pierre Jourde – avec Festins secrets (L’Esprit des Péninsules, 2005), auxquels renvoie le nom de Hellequin (à partir de la page 519). De quoi confirmer qu’il fait désormais partie des grands bâtisseurs de cathédrale littéraire : ingéniosité architecturale et fantaisie verbale ont engendré cette Nef des Fous – dont nous avions eu le plaisir et le privilège de publier le premier chapitre en 2008, au moment même où le chantier prenait forme. [Écouter un extrait lu par un comédien de la Comédie-Française, Thierry Hancisse]

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5 septembre 2011

[News/chronique] « RENTRÉE LITTÉRAIRE » ?…

Le discours anti-Rentrée tendant à devenir lui-même un topos, on trouvera ici dix notations supra/para/périphénoménales, accompagnées de deux dessins du caricaturiste Joël Heirman.

On pourra par ailleurs s’amuser à relire les posts des années précédentes, somme toute complémentaires : 2010 ; 2009 ; 2008.

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8 avril 2011

[Livre-chronique] Pierre Jourde, C’est la culture qu’on assassine

Pierre Jourde, C’est la culture qu’on assassine, Balland, 2011, 288 pages, 18,90 €, ISBN : 978-2-35315-098-4.

"Nous pouvons nous élever au-dessus de la spécialisation et du philistinisme dans la mesure où nous apprenons à exercer notre goût librement" (Hannah ARENDT, La Crise de la culture, cité en exergue par l’auteur).

Ce livre regroupe en sept parties ("Les Médias", "L’éducation", "L’Université et la Recherche", "La Politique culturelle", "Vie culturelle", "Livres et écrivains" et "éthique et littérature") 44 chroniques parues pour la plupart en 2009-2010 sur un blog ("Confitures de culture") hébergé par le site du Nouvel Observateur, Bibliobs, dirigé par Grégoire Leménager.

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