Libr-critique

25 février 2020

[Chronique] Joachim Séné, L’Homme heureux, par Ahmed Slama

Joachim Séné, L’Homme heureux. Détruire internet, Publie.net, coll. « Temps réel », 2020, 216 pages, 18 €, ISBN : 978-2-37177-592-3 ; 5,99 € en format numérique : télécharger.

Il est des œuvres dont on rend compte plus difficilement que d’autres, L’Homme heureux est de celles-là, tant elle déroute par son foisonnement et sa manière, agencée par des flux entremêlés qui composent cette matière tout à fait englobante : tout y est pris, tout y est brassé, nos lubies et nos désirs, nos divertissements et nos errements, c’est le quotidien qui s’y esquisse, celui de nos vies contrôlées et disciplinées.

Quel fil tirer, ou plutôt quel câble ? Parce que de câbles – sous-terrains et sous-marins – il en sera question tout au long des 200 pages qui composent ce texte singulier, ces câbles qui font internet, par l’intermédiaire desquels vous lisez ces lignes. Et C’est là l’une des particularités de ce texte, rendre compte du monde en s’attardant sur la manière dont le média numérique en façonne notre représentation – nous l’évoquions avec Pierre Ménard –, tout en prolongeant le questionnement du côté des infrastructures qui font et font tourner le média numérique.

Le pouvoir est dans l’infrastructure

Nous sommes passés des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle, il faut avant tout contrôler et non pas simplement réprimer. Et pour exercer ce contrôle, il faut des infrastructures, car « le pouvoir réside désormais dans les infrastructures de ce monde » (Le Comité invisible, À nos amis, La Fabrique, 2014, p.83). Et c’est ce que démontre admirablement L’homme heureux, on les voit, on les lit ces mots d’ordre qui partout essaiment, dans le monde de l’entreprise comme dans celui des transports –  « Vous êtes à bord du tramway 1, en route pour une belle journée de travail, avec la ratp et votre employeur » –, les corps, donc les êtres et leurs manières, domestiqués –  « tout le monde est debout, les sièges ont été enlevés des transports en commun pour des questions d’optimisation (…) tout se joue debout désormais ». Mots d’ordre qui se répercutent et que lentement on intériorise, cette Karine végétarienne et qui se met à manger de la viande parce qu’ « être carniste permet de mieux s’intégrer (…)  elle a développé d’autres compétences relevant de la virilité me dit-elle, une autorité agressive quand il faut, les blagues aussi, sous forme d’une misogynie tendre qu’elle s’applique avant les autres.» Elle se rassure, Karine, « c’est un rôle qui lui sert ». Mais à y regarder de plus près, à y regarder du côté de l’étymologie, le rôle, l’adoption d’un rôle, c’est déjà la victoire du contrôle.

Et c’est là la force de ce texte, c’est de s’attarder sur la représentation, ce monde de la représentation – « tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation » (Guy Debord, La société du spectacle, Folio Gallimard, 1992 [1967], p.15) –, mais en pointant la manière, la matière physique dont se construit le spectacle de la représentation ou la représentation du spectacle. Ces câbles, ces câbles qui charrient la masculinité. Et la finesse de Séné, en excellent connaisseur du numérique, ce n’est pas de faire du web un mal en soi[1]. Pour internet comme pour toute chose, il n’y pas de mal, mais du mauvais, ce mauvais venu par la centralisation, le bon étant le code, ce code qui nous permet de faire d’internet ce que nous voulons et désirons. « Le code ne pourra pas faire loi sur les réseaux sociaux, comme il fait loi sur le transport neutre de données malgré les tentatives des états de casser ça. »

Ainsi s’agira-t-il de « Détruire internet » tel qu’il s’est construit, tel qu’il se fait prolongement du contrôle. Sortir internet, et nos vies avec, de la marchandise, du travail marchand, de la production qui n’a d’autre but que de produire et se reproduire.

« … cette étanchéité entre les deux, total schizo mais ça marche et se maintient et ça ne bouge pas, c’est une condition de fonctionnement de l’ensemble et on tremble de penser que, sous d’autres conditions, dans les murs d’une entreprise on pourrait vivre comme dehors en lisant, en créant, en prononçant des mots vains sans rapport direct avec demain et la production, en organisant des événements, en imprimant des journaux. »

Un tramway simonien

À lire les lignes ci-dessus, on pourrait croire que nous avons affaire à un essai ou à quelque roman à thèse, il n’en est pourtant rien. L’une des plus grandes forces de L’Homme heureux est que le propos s’insère dans l’écriture, et cette même écriture sert le propos. Joachim Séné fait partie de ces quelques écrivains et écrivaines  ayant lu avec l’attention qui lui est due Claude Simon, et qui prolongent à  leur manière l’écriture simonienne – il y a peu, je vous parlais de Ryad Girod. À lire L’Homme heureux, à voir tout au long de ses pages ce tramway cheminer, impossible de ne pas faire le parallèle avec l’auteur du Tramway et ce n’est pas tant à ce roman que je pense, mais au Palace – 1962, Minuit – trop injustement méconnu, se déroulant à Barcelone au cœur de la révolution de 1936, et dont la troisième partie met en scène, selon une composition tout à fait singulière, le cheminement de tramways portant des enseignes publicitaires disséminant ces « réclames » dans toute la ville, répétant l’apparition de ces réclames par leurs allers et retours incessants, avec les arrêts de ces tramways, leurs cahots. Et c’est à un tel jeu que se prête Joachim Séné avec ce tramway qui va et qui vient, ce tramway qui traverse le roman et qui, à mon sens, est l’allégorie de la révolution. Tramway et révolution, quel lien ? Pour le comprendre, il faut en revenir à l’épigraphe du roman de Claude Simon susmentionné :

« Révolution : Mouvement d’un mobile qui, parcourant une courbe fermée, repasse successivement par les mêmes points » (Larousse).

Ce tramway donc qui sillonne le roman de Séné et qui fait écho à la contre-révolution advenue, ce passage, que nous évoquions, de sociétés disciplinaires à des sociétés de contrôle. Et voici, comment nous bouclons notre propre boucle.

 

[1] Spinoza et tant d’autres nous ont appris à nous affranchir des conceptions du Bien et du Mal, leur préférer la relativité du bon et du mauvais. Une chose étant bonne ou mauvaise selon son contexte et sa situation. « Par exemple, la Musique est bonne pour le mélancolique, mauvaise pour l’affligé ; et pour le sourd, ni bonne, ni mauvaise » (Préface du Livre 4 de L’Éthique, trad. Bernard Pautrat, Le Seuil, 2014).

19 décembre 2019

[Chronique] Mémoire vive de Pierre Ménard, par Ahmed Slama

Pierre Ménard, Mémoire vive, éditions Abrüpt, automne 2019, 112 pages, 9 €, ISBN : 978-3-0361-0072-2.

Celles et ceux qui portent l’attention qui lui est due à la littérature qui s’écrit dans et par le web, Pierre Ménard est une figure familière ; son site – liminaire.fr – est un passage obligé dans le champ de ce que, dans un essai stimulant paru en 2017 chez Hermann, Gilles Bonnet nomme la poétique numérique (ou e-poétique). Et lorsqu’un tel écrivain, aussi imprégné de culture numérique nous gratifie d’un ouvrage au titre évocateur Mémoire vive, servi dans l’écrin d’une maison aussi singulière qu’Abrüpt, on ne peut que s’y pencher avec attention.

En parlant de poétique numérique, j’évoquais récemment dans les pages de Libr-critique le dernier roman de Philippe Toussaint, La Clé USB. Mémoire vive pousse dans le même sens, la manière est pourtant toute autre, plus radicale. Les effets du numérique ne sont pas simplement disséminés ou suggérés, fondus dans une intrigue et une écriture somme toute réalistes, non, le média numérique, du moins son influence sur nos manières de penser, sentir se donnent à voir dans et par la langue, le langage et la composition même de l’œuvre. Car, si La Clé usb parle de numérique, Mémoire vive parle numérique.

Des chemins denses et fragmentaires

L’ouvrage se présente comme une succession de fragments agencés dans une écriture dense et serrée ; on s’abandonne à leur flux. Chaque fragment trace son chemin, ouvre une voie tout en faisant écho aux précédentes. Fragments plus ou moins courts, ne dépassant que rarement les 10 lignes. Soit souvenir, soit pensée fugace, soit réflexions des plus stimulantes sur un monde en perpétuelle mouvance.

«

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Ce principe de liste qui juxtapose des affirmations hétérogènes dans un ordre aléatoire. S’interroger sur la difficulté à s’énoncer, à s’articuler avec les autres, avec le monde. Apprendre à revenir à la ligne, mais quoi pour nous y contraindre ? »

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L’ensemble de ces fragments sont recoupés autour de trois parties dénombrées à l’aide de trois codes binaires 01, 10 et 11. Les fragments composants chacune des parties sont séparés à l’aide de doubles barres obliques qui, dans le langage informatique, servent à spécifier un chemin. Par l’ensemble de ce paratexte, c’est bien un chemin qui semble se tracer :

« Je peux tirer quelques phrases heureuses, quelques trouvailles, les recueillir. Tout se tient à tel point que c’en est inextricable. Non pas suites sans principes de construction, mais entrelacements complexes. »

Composition et écriture audacieuses que vient compléter la couverture représentant un disque dur, balisant le sens de la lecture ; une mémoire numérique qui s’écrit.

Au travers des media

Nous n’en sommes plus aux simples agencements involontaires tels qu’on les a (d)écrits du côté de chez Marcel Proust, mais plutôt dans le cadre mémoire que je nommerais rapidement médiarchique ; mémoire liée aux Media [1]. À la manière dont ces Media influencent nos manières de penser et d’interagir avec le monde, nous pourrions citer à titre d’exemple La Dernière Bande de Samuel Beckett qui me semble creuser en ce sens ; pièce de théâtre où le vieux Kraps écoute et réécoute cette bande qui recèle l’enregistrement de quelques épisodes majeurs de sa vie. On pourrait également citer dans ce registre Claude Simon ou Annie Ernaux et la manière dont lui puis elle usent des photographies comme supports d’une certaine mémoire. Ainsi ce sont bien des « media » (la bande sonore, les photographies) dont usent les narrateurs pour se souvenir – les exemples en son sens pourraient abonder chez Proust même. Mais ici, c’est à une Mémoire vive que nous avons affaire, jonction ou basculement marqué dès la première phrase de l’ouvrage « Rien n’est plus pareil ». Phrase inaugurale contrebalancée une page plus loin par ce « rien ne se perd, je sais » ça se transforme bien sûr.

C’est que l’influence du médium numérique se ressent dans la manière dont Pierre Ménard transcrit ou retranscrit le monde qui l’entoure.

« Toute appréhension du dehors disparaît. On y voit plus clair au lever du jour. Je prends, je garde, je conserve et je préserve. L’écriture est un fragment infime de l’errance. Écouter sa propre respiration qui n’est pas vraiment à soi à la fin. Ce qu’on appelle réalité, c’est ce qu’on codifie. »

Le code, codifier, bien évidemment cette affirmation n’est pas simplement vraie pour le médium numérique, il en a toujours été ainsi. Mais c’est bien la recherche d’un langage qui s’agence au fil des pages ; « Vivre est une chose, découvrir le langage afin d’exprimer la vie en est une autre ».

Une opposition de mémoires

Qu’il me soit permis en guise de conclusion d’évoquer la signification concrète de la mémoire vive et l’implication de cette signification sur l’œuvre qui nous occupe. La mémoire vive, en informatique, permet de stocker momentanément les informations dont l’ordinateur a besoin rapidement et dont il se sert souvent. Et c’est ainsi que surgissent une série de paradoxes, le premier est que Mémoire vive donc une mémoire volatile et temporaire se présente sur le support du papier imprimé ; ineffaçable. Le second paradoxe recouperait la couverture représentant un disque dur appelé mémoire statique et qui s’oppose à ce que l’on nomme la mémoire vive.

Et c’est là qu’intervient la singularité de la maison d’édition : Abrüpt, car bien évidemment un éditeur ou une éditrice participe de l’œuvre. Ainsi par la mise en place d’un antilivre dynamique se présentant sous la forme d’un site, disponible ici, on recoupe plus strictement le sens de la mémoire vive ; car à chaque fois que l’on parcourt un site se déposent quelques données dans la mémoire de votre navigateur (appelée cache) et qui s’effaceront au moment où vous le viderez annihilant ainsi les traces qui se sont déposées au fil de voter navigation.

[1] « Des MEDIA (sans accent ni -s final) et par l’adjectif MÉDIAL, concerne tout ce qui sert à enregistrer, à transmettre et / ou à traiter de l’information, des discours, des images, des sons » (Yves Citton, Médiarchie, Le Seuil, coll. La couleur des idées, Paris, 2017, p. 28).

16 juillet 2018

[News] Libr-vacance 2018 / 1

Plus que jamais, en ce temps de saturation médiatique, c’est le moment d’entrer en vacance : ce premier volet de Libr-vacance vous invite à méditer avec Leslie Kaplan sur/avec Mai 68, à lire une sélection de livres très récents, à rendre hommage à Christophe Marchand-Kiss, et vous donne RV au festival de poésie Voix vives…
Face à la liesse de ce 14-Juillet à double révolution, faut-il suivre le flaubertien fleuve humain auquel fait allusion Jean-Claude Pinson dans son dernier livre, LÀ (L. – A., Loire-Atlantique)  ? « Flaubert, qui n’aimait pas la foule, écrit à Louise Colet que, néanmoins, "les jours d’émeute", il se sent "enivré par une poésie humaine, aussi large que celle de la nature, et plus ardente" »…

UNE : le Mai 68 de Leslie Kaplan, du chaos au chantier…

Leslie Kaplan, Mai 68, le chaos peut être un chantier, P.O.L, mai 2018, 80 pages, 9 €.

Il était un temps où l’espace social français n’était pas saturé par une seule obsession, l’invasion des "Migrants", que seul peut chasser cet antidote magique, la Victoire-des-Bleus… Une Coupe du monde quand la coupe est pleine, des Bleus contre les bleus à l’âme, le Mondial contre les ravages de la mondialisation…

« Et alors "quelque chose se passe"
qui remet en cause l’ordre normal, habituel, les choses en l’état, le surplace, apparemment calme, en fait violent, la répétition du mensonge […]
en mai 1968, c’est l’absence de hiérarchie
au contraire, c’est l’égalité, la liberté réciproque
la parole est partout, dans tous les milieux, chez tout le monde » (p. 39).

« ET ALORS vient la question : tout ça s’est fait dans des mots, paroles, dialogues
est-ce suffisant pour une révolution ? certes non
une révolution suppose un changement du cadre de pensée établi
mai 1968 a été un mouvement de contestation du cadre actuel, de la société capitaliste marchande
un mouvement très fort, général
et après 68, il y a eu une "reprise en main" terrible
un retour en force de la société de consommation

les paroles vivantes ont été "récupérées", c’est-à-dire : sont devenues des clichés » (p. 47-48).

Ces clichés, nous les avons tous en tête sous forme de slogans : "Faites l’amour, pas la guerre !" ; "Il est interdit d’interdire !" ; "L’imagination au pouvoir !" ; "La beauté est dans la rue" ; "Prenons nos désirs pour des réalités !" ; "Soyons réalistes, demandons l’impossible"… Mais, dans sa conférence interrompue par quelques personnages tout droit issus de ses textes, Leslie Kaplan insiste autant sur la chape de plomb du régime gaulliste que sur la prise de parole : mutisme des dominés… silence sur les opprimés… silence sur la France de Vichy, la guerre d’Algérie… Contre une certaine doxa selon laquelle Mai 68 est avant tout une révolte hédoniste et consumériste, un soubresaut individualiste, l’auteure nous invite à penser 2018 grâce à ce mouvement anticapitaliste : plutôt que de nous laisser engluer dans un individualisme de masse et un identitarisme de mauvais augure, retrouvons notre puissance d’étonnement, un désir de singularité qui passe par l’altérité !

Libr-15 : LC a reçu, lu et vous recommande

♦ Philippe ANNOCQUE, Seule la nuit tombe dans ses bras, Quidam éditeur, à paraître en août 2018, 152 pages, 16 €.

♦ Julien BLAINE, De quelques tombeaux de feus mes amis & de feue mon amie, Au coin de la rue de l’Enfer (04), mai 2018, 54 pages, 13 €.

Julien BLAINE, Catalogue de l’Exposition 1968/2018 = 1/2 siècle & Julien Blaine = 3/4 de siècle, Marseille, édition im/paires et éditions Galerie Jean-François Meyer, mai 2018, 64 pages.

♦ Philippe BOISNARD, Vie et mort d’un transsexuel, éditions Supernova, juin 2018, 86 pages, 10 €.

♦ Comité restreint, L’Inclusion qui va, éditions Louise Bottu, mai 2018, 128 pages, 7 €.

♦ Christophe ESNAULT, Mordre l’essentiel, éditions Tinbad, printemps 2018, 336 pages, 26 €.

♦ Bruno FERN, Suites, éditions Louise Bottu, juin 2018, 162 pages, 14 €.

♦ Laurent GRISEL, Journal de la crise de 2008, éditions Publie.net, printemps 2018, 272 pages, 20 €.

♦ Pierre MÉNARD, Comment écrire au quotidien. 365 ateliers d’écriture, Publie.net, 2018, 450 pages, 24 €.

♦ Cécile PORTIER, De toutes pièces, Quidam éditeur, à paraître en août 2018, 180 pages, 18 €.

♦ Jean-Claude PINSON, LÀ (L. – A., Loire-Atlantique). Variations autobiographiques et départementales, éditions Joca Seria, Nantes, juin 2018, 280 pages, 19,50 €.

♦ Olivier QUINTYN, Implémentations/implantations : pragmatisme et théorie critique, Questions théoriques, 2018, 320 pages, 18 €.

Revue des Sciences Humaines, Université de Lille III, n° 329 : "Orphée dissipé. Poésie et musique aux XXe et XXIe siècles", printemps 2018, 296 pages, 28 €.

♦ Marc-Émile THINEZ, L’Éternité de Jean, éditions Louise Bottu, juillet 2018, 140 pages, 14 €.

♦ Patrick VARETZ, Rougeville, éditions La Contre Allée, Lille, printemps 2018, 96 pages, 8,50 €.

 Libr-brèves

â–º En hommage à notre ami Christophe Marchand-Kiss (1964-2018), qui nous a quittés trop tôt, sur Libr-critique on pourra (re)lire un extrait de Mère/instantanés et une chronique sur l’un de ses textes publié sur Publie.net en 2009.

â–º Bien que ce festival méditerranéen ait bien changé, RV à Sète du 20 au 28 juillet : avec notamment Béatrice Brérot, Sébastien Dicenaire, Frédérique Guétat-Liviani, Jean-Luc Parant et Pierre Tilman.

17 décembre 2016

[Chronique] François Rannou, Poésie et livre électronique : une question d’espaces

Voici le deuxième volet du dossier consacré à François Rannou. Voir le premier : ici.

Le livre électronique (ou livre numérique) est un support neuf qui n’a, jusqu’à présent, pas été beaucoup investi par les poètes. On trouve surtout les livres de poésie numérisés — classiques ou contemporains, dont les fichiers PDF reprennent la forme traditionnelle du livre papier. Il est d’ailleurs à noter que le PDF se justifie souvent par la volonté justement de respecter scrupuleusement la mise en page de l’auteur — faisant ainsi du livre numérisé la simple copie-écran du livre papier[1] sans réfléchir véritablement à la spécificité du nouveau support. C’est à cette différenciation et à ses implications que je m’attacherai tout d’abord. Je tenterai ensuite de montrer ce que le livre électronique, dans ses formes possibles, doit aux recherches des poètes, surtout à partir du 19ème siècle. Enfin, je ferai état de réalisations, de propositions ou projets que je mène actuellement dans le cadre de mon travail d’auteur et éditeur (aux éditions Publie.net[2] et comme directeur de la revue Babel heureuse chez Gwen Catala éditeur).

Livre papier et livre numérique n’offrent pas le même espace, ne s’intègrent pas dans les mêmes dimensions, c’est une évidence.

La page du premier implique un format défini, un équilibre des blancs, une aération, une matière, un toucher, une lisibilité dont se soucient tout particulièrement les poètes pour qui ces éléments jouent un rôle essentiel. Mais c’est par analogie qu’on tourne les pages du livre numérique. En fait, la page a disparu au profit de l’écran, espace multimodal ouvert dont les dimensions s’adaptent aux divers objets qui, quelle que soit leur taille, permettent de lire un ebook (je peux ainsi avoir accès au dernier ouvrage de Virginie Gautier[3] sur mon smartphone, mon Iphone, ma tablette, mon Ipad ou ma liseuse ; sans que la dimension de l’écran restreigne l’apparition du texte).

Alors que le livre papier intériorise l’espace de la parole, le resserre dans un cadre accessible par le recueillement, la concentration — ce n’est qu’à cette condition qu’il peut se déplier chez le sujet-lecteur —, il en va tout autrement pour ce que peut être un livre électronique de poésie qui, lui, extériorise cet espace en l’ouvrant à ce qu’on peut appeler (avec Patrick Beurard-Valdoye) les arts poétiques : vidéo, musique, performances, peinture, danse, etc. En effet, ce nouveau support permet, par sa caractéristique multimédia, d’intégrer des éléments sonores, visuels qui ne doivent pas être considérés comme des suppléments ou des documents venant enrichir, presque de manière décorative ou illustrative, l’ouvrage. Le livre numérique devient ainsi un objet cohérent à la fois clos et ouvert, ayant sa propre autonomie, lisible à tous les sens (ou presque) immédiatement (on est loin de ce que tente[4] le livre papier lorsqu’il est accompagné d’un CD qui n’est trop souvent que la trace mémorielle de ce qui est écrit). Dès lors, il s’appréhende d’un seul tenant, différents temps créant leur jour dans la simultanéité légèrement différée de la lecture. L’ouvrage s’écrit à une ou plusieurs mains, confronté à des nécessités techniques exactement dans l’esprit des collaborations entre musiciens ou artistes et poètes.

Ces derniers d’ailleurs sont, pour ainsi dire, à l’origine de ce qui se dessine plus haut par leurs recherches, le livre numérique les rendant réellement possibles, enfin, dans la variété de leurs intuitions. Il ne s’agit évidemment pas de retracer ici une histoire des avant-gardes, par exemple, mais de montrer comment, avec une constance soutenue et éclairante, certaines personnalités, certains mouvements ont voulu que le livre s’affranchisse de son espace clos afin que le monde, notre réel, la pensée, le langage, le corps, puissent être portés par le lieu ouvert d’un liber[5] aux frontières explorées et renouvelées. Le livre électronique s’avère alors, il suffit de le constater, une possibilité résultant de la coïncidence entre une évolution poétique caractérisée par la richesse, l’inventivité de ses tentatives et expériences, et une évolution technologique à laquelle les poètes, en premier, se sont intéressés parce qu’elle leur permettait d’envisager une autre solution que le livre à leur souci de renouvellement poétique — techniques et machines sont vues d’un œil de bon augure comme des nouveaux moyens d’impression, autrement que mais pas contre le livre traditionnel.

Autrement, oui, car cette recherche d’espace autre (plus vivement présente dès la fin du 19ème siècle et durant tout le 20ème, parallèle, remarquons-le, à l’essor technique, scientifique et aux nouveaux supports qui en découlent) implique la prise en compte de dimensions jusque là mises en réserve : ce sont les dimensions sonore et visuelle.

Que l’oralité soit figurée dans le poème par la ponctuation (chez Corbière[6] par exemple) ; que son rythme soit perçu non plus seulement par le vers libre étendu mais par l’unité nouvelle qu’est, chez le Mallarmé du Coup de dés[7], la double page ; que la lettre même puisse révéler sa sonorité enfouie (du futurisme de Marinetti[8] à la poésie sonore d’Henri Chopin[9] sans oublier les expériences de poésie phonétique, tels le morceau dit par Hugo Ball[10] au Cabaret Voltaire en 1915, la Ursonate de Kurt Schwitters[11] composée entre 1921 et 1932 ou encore la trop oubliée musique verbale de Michel Seuphor[12] dès 1926) ; que la simultanéité des sensations et des traits divers du monde apparaisse audible, voilà ce qu’il faut désormais faire à nouveau entendre — autrement. Que l’aspect visuel voire pictural du poème ait été recherché grâce à l’agencement typographique ou aux collages (de Schwitters encore à Pierre & Ilse Garnier en passant par Cobra pour citer quelques phares seulement), voilà ce qui devrait inspirer l’écriture poétique pour le livre numérique.

On pourra aussi considérer entre autres comme précurseur, en ce qu’il allie dimensions visuelle et sonore, le livre du constructiviste El Lissitzky, Dlia golosa[13], composé par des créations typographiques et des poèmes de Maïakovski à lire à voix haute, les images typographiques guidant l’intonation de la lecture. Ou écouter Apollinaire appeler de ses vœux cette poésie novatrice à l’écoute des arts naissants de l’époque :

« Il eût été étrange qu’à une époque où l’art populaire par excellence, le cinéma, est un livre d’images, les poètes n’eussent pas essayé de composer des images pour les esprits méditatifs et plus raffinés qui ne se contentent point des imaginations grossières des fabricants de films. Ceux-ci se raffineront, et l’on peut prévoir le jour où le phonographe et le cinéma étant devenus les seules formes d’impression en usage, les poètes auront une liberté inconnue jusqu’à présent.

Qu’on ne s’étonne point si, avec les seuls moyens dont ils disposent encore, ils s’efforcent de se préparer à cet art nouveau (plus vaste que l’art simple des paroles) où, chefs d’un orchestre d’une étendue inouïe, ils auront à leur disposition : le monde entier, ses rumeurs et ses apparences, la pensée et le langage humain, le chant, la danse, tous les arts (…) »[14]

 

Or, si cet enthousiasme d’il y a 100 ans a permis que des voies nouvelles en poésie soient tracées, on peut observer que chacune d’elles, sans doute en apparence à l’exclusion des autres, en est arrivée à se spécialiser, générant une histoire particulière, séparée, afin d’en manifester la valeur. C’est sans doute ignorer les ponts qui pourraient naturellement s’établir dès l’instant où la recherche poétique en ce sens aujourd’hui ne peut être que plurimodale et multimédia grâce à ce que le livre numérique peut techniquement créer. On n’en est plus au phonographe d’Apollinaire, aux cinémas muets de Pierre Albert-Birot[15] ou Max Jacob, aux bandes magnétiques des premiers magnétophones de Bernard Heidsieck. Cependant, dès 1929, Bob Brown a l’idée d’une machine à lire (Reading machine). Il écrit : « Pour continuer à lire à la vitesse d’aujourd’hui, je dois avoir une machine, une machine de lecture simple que je peux porter ou avec laquelle je peux me déplacer, brancher à n’importe quelle prise électrique »[16]. Mais cette machine qui fut un temps imaginée reste à l’état de projet expérimental. On peut en trouver néanmoins, je crois, des traces actuellement, même lointaines, dans les œuvres de poésie informatique (dont Jean-Pierre Balpe est le représentant emblématique) ou de poésie cinétique dont Julien d’Abrigeon ou Alexandra Saemmer[17] sont parmi les plus intéressants poètes à l’œuvre[18].

En somme, on voit que, loin de tomber d’une autre planète, le livre numérique, dans toutes ses potentialités, est préparé par l’imagination des poètes qui l’ont précédé.

Une fois ces jalons posés, je tâcherai d’effectuer un point sur tous ces enjeux tels qu’ils se posent maintenant en tant qu’éditeur, auteur et collaborateur d’une équipe directrice[19] dont la réflexion et la pratique s’aiguisent au fur et à mesure qu’elle les rend possibles matériellement.

Pour ce faire, je pars d’un constat critique réalisé à partir de mon travail poétique — il faut, entre parenthèses, souligner qu’outre les ouvrages papier à tirage courant, j’ai participé de près à l’architecture de livres en collaboration avec des artistes, prenant des formes diverses liées aux techniques utilisées, notamment un livre-installation avec le plasticien Yves Picquet et le vidéaste Gilbert Louet[20] ; j’ai également organisé des lectures polyphoniques avec mise en espace de voix, des performances-interventions sur la voie publique, des vidéos, des enregistrements sonores. Victor Martinez écrit ceci à propos de Contretemps paradist[21], mais cela peut s’appliquer de manière plus générale à mes autres ouvrages : « Toute écriture ouverte dépossède du sens et engage invariablement dans une varappe de la langue. Chaque mot est une prise et chaque ligne, horizontale ou verticale, conduit à une croisée à la faveur de laquelle le lecteur conventionnel, avec ses appuis culturels, apparaît comme une hypothèse ancienne. Lire est s’immerger à mains rentrées dans la page, dans le littéral, hors du masque des ressemblances et des analogies. Il faut entendre à la lettre Contretemps paradist comme le contre-rythme du contre-dist ou de la contre-langue. La langue poétique dégrammatise la langue prosaïque en puisant au blanc et en faisant appel à un protocole de lecture nouveau, où l’on doit choisir le sens directionnel, sensible et sémantique, de chaque moment de lecture, dont ni le mot (coupé), ni la ligne (tramée et sectionnée), ni la page (volatilisée hors de ses limites) ne constitue une unité »[22].

Ce « protocole de lecture nouveau » m’amène à étendre mon questionnement et ses implications au domaine du livre numérique. Il n’est pas possible, compte tenu des caractéristiques techniques de ce dernier, de vouloir simplement y transposer ce à quoi j’aboutis — temporairement — par le livre papier. Il faut penser l’écriture sur ce support d’une autre manière, en fonction de ses spécificités.

C’est ce qui se dessine, par exemple, déjà en 2011, avec le livre de Jean-Yves Fick il y a le chemin[23] comme l’explique aux lecteurs François Bon : « On reconnaîtra le travail de voix et d’images que Jean-Yves Fick mène depuis Strasbourg sur son site Gammalphabets. Alors, comment rendre ce travail avec les ressources du livre numérique ? Les images n’illustrent pas le texte, elles sont plutôt un voyage, qui s’amorce depuis des points précis du texte, passeront par une mosaïque qui les rassemble toutes, vous permettant de resurgir depuis l’image vers un autre point du texte. Et c’est ici peut-être, que cette poésie à l’épreuve du réel, se minéralisant comme lui, devient ce rêve qui nous emmène sans plus savoir d’où nous voyageons, ente la carte des images (création epub Gwen Català) et l’arborescence des mots ».

Plus proche de ce qui voudrait être atteint par le livre numérique de poésie, la revue D’ici là[24] est présentée par son créateur Pierre Ménard de la façon suivante : « L’idée de cette revue est de jouer la carte d’une lecture écran, et de former (…) un ensemble éditorial où se confrontent l’image, le texte et le son. (…) Des graphistes, dessinateurs, peintres, illustrateurs, photographes, sont (…) invités (…) à envoyer leur travail. La revue est accompagnée d’une bande son qui forme une approche du thème au même titre que les textes et les images ».

C’est tout à fait l’horizon que je cherche à explorer dorénavant. D’une part, lorsque je publie de Virginie Gautier Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire[25] : espace de création pour écran comprenant texte, images fixes, vidéos, fichiers sonores[26]. D’autre part, quand je m’avance dans la réalisation d’un projet d’écriture pensé en ces termes comme un livre d’artiste pour écran réalisé à plusieurs mains. 

Aussi doit-on considérer le livre numérique comme un livre en plus et pas comme un livre contre — le livre traditionnel, s’entend ; cette opposition, exprimée fréquemment, n’ayant plus lieu d’être. Ou alors, si, contre ; mais contre la tendance grandissante à faire du livre numérique un déversoir accéléré de mots aveuglants qui remplissent les poches de diffuseurs hégémoniques obéissant à la seule logique d’un capitalisme de gavage « culturel » anesthésiant toute pensée ou révolte. Car, pour le poète ici encore, il s’agit d’aller là-contre[27], de façonner un espace de ressaisissement du langage qui de notre monde permette de percevoir la vitesse, de comprendre la puissance et la fascination des images qu’il impose ; dans la simultanéité des perceptions, cette saisie crée l’endroit où le corps et l’esprit se tiennent ensemble en des points de tension (qu’elle n’a pas charge d’élucider mais de soutenir) qui permettent au muet, au vif, d’advenir.

Tenter de saisir le furtif (ce que Derrida reconnaît comme la marque du voleur), le prendre de cours, s’inscrire lucidement dans son rythme subliminal qui emporte — et nous fait entendre/voir/lire ce qui a l’opacité du réel dans la langue, dans notre parole comme son fondement ignoré : terre non vue que le poète, seul, tel le Kolomb de Hölderlin, invente.

En surface et en profondeur, d’ici là (couches superposées, sédiments, archéologie des savoirs et du sujet & extensions géographiques et temporelles de notre mémoire à venir), l’espace de découverte se déplie, polyphonique selon un contrepoint où contradiction, juxtaposition, croisement, confluence permettent une parole vivante toujours à naître, à renaître.

Concrètement, ce doit être l’espace que doit conquérir et inventer le livre numérique.



[1] Par souci parfois de diffuser plus largement le livre au-delà de la contrainte financière de l’impression sur papier.

 

[2] On peut découvrir, chez cet éditeur, la collection de poésie L’Inadvertance à l’adresse suivante : https://www.publie.net/categorie-produit/linadvertance/ (parmi les auteurs publiés : Hélène Sanguinetti, Armand Dupuy, Jacques Ancet, Philippe Rahmy, Nathalie Riera, Dominique Quélen entre autres…). Les titres sont la plupart numériques et « papier » (deux mises en page donc…).

 

[3] Virginie Gautier, Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire

Publié en septembre 2014 aux éditions Publie.net. En voici la description que j’ai rédigée : « Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire, de Virginie Gautier, est le long poème d’une ville traversée qui serait toutes les villes ensemble : métamorphoses d’un monde flottant dont il s’agit de repérer les traces d’ombres. Que le tunnel dont il est question dans le livre soit celui du métro, celui qu’empruntent les « clandestins » pour traverser la Manche, ou la grotte dans laquelle nos « ancêtres » ont dessiné leurs premiers repères, il est surtout le lieu de confluences entre le dessous et le dessus de toute ville. Entre les mémoires accumulées, inscrites, gravées, recouvertes, effacées presque, disparues, retrouvées et l’élan vers ailleurs, vers autre chose à venir qui doit se délester du passé. Lieu mouvant où les déplacements créent une identité toujours fuyante. « On dit je suis d’ici. On est d’un autre temps, qui échappe. Autant dire d’ailleurs, autant dire de plus jamais. » Avec ce titre, se poursuit une nouvelle série de la collection L’Inadvertance, déjà amorcée par Ma mère est lamentable de Julien Boutonnier. Chaque ouvrage comprend un texte, des images fixes, des fichiers sonores et des vidéos courtes ainsi que des liens.

Deux versions disponibles : l’une enrichie, et l’autre interopérable qui comporte des liens vers les morceaux audio et vidéo hébergés sur notre site. »

 

[4] Mais il faut louer ce travail éditorial fait par quelques-uns, je pense notamment aux éditions de l’attente et à Al Dante.

 

[5] Livre en latin…

 

[6] « Lire la poésie de Corbière, c’est entendre un bruissement de voix multiples », déclare Elisabeth Aragon dans « Tristan Corbière et ses voix » (in Jean-Louis Cabanès dir., Voix de l’écrivain : mélanges offerts à Guy Sagnes, Presses Universitaires du Mirail, 1996, p. 179). Et, dans son travail de recherche sur L’Antipoésie dans les œuvres de Tristan Corbière, Alfiya Enikeeva explique : « Corbière souligne cette interaction des voix entendues comme l’opposition d’attitudes et de points de vue par la ponctuation abondante, les interjections, les parenthèses, par les ruptures de syntaxe, l’arythmie, l’usage des blancs » (Mémoire de recherche en littérature dirigé par Monsieur Gerard DESSONS, professeur de l’Université Paris-VIII, et encadré par Monsieur David RAVET, enseignant de littérature au CUF de Moscou, 2015).

 

[7] « Mallarmé a laissé deux brouillons de préface pour le coup de dés (version de Cosmopolis, Pléiade (édition Marchal) I, p. 403) ; et non seulement l’« Observation » finalement publiée ne découle pas de ces brouillons mais elle peut même sembler les contredire. Ces deux très brefs brouillons posent, pour l’essentiel, l’antériorité de l’oralité sur l’écrit : « ainsi, la poésie est d’abord une parole et dans l’éventualité où l’on a besoin de coucher la parole sur le papier, il faut développer des moyens d’adapter l’imagerie d’une poésie orale au medium imprimé », écrit Nicolas Wanlin dans son commentaire au livre de Michel Murat, Le Coup de dés de Mallarmé. Un recommencement de la poésie, Belin, « L’extrême contemporain », 2005 (cf. « Pour revenir sur la "musicalité" du Coup de dés et le récent livre de M. Murat », Acta fabula, vol. 6, n° 2, été 2005).

 

[8] Je pense notamment aux « cinq synthèses radiophoniques » de Marinetti dans son manifeste de 1933 La Radia (Un paysage entendu, Les silences parlent entre eux, Combat de rythmes notamment).

 

[9] « Au milieu des années 1950, Henri Chopin, prenant acte des expériences des musiciens concrets, s’arme d’un micro et d’un magnétophone (suivront table de mixage et amplis) et décide de sortir la poésie de la page. Il travaille avec sa voix, la transforme, libère la phonétique, produit des sons particuliers et donne naissance à Pêche de nuit, l’un de ses premiers enregistrements. Le micro placé sur les lèvres, il suggère et restitue, au-delà des mots, le ressac, le vent et le bruit d’un bateau de pêche faisant route sur zone, initiant là ce qu’il répètera plus tard pour la toundra puis dans bien d’autres lieux explorés d’abord par la voix puis par le corps (vibrant) tout entier », écrit Jacques Josse le 22 février 2008 sur remue.net.

 

[10] « J’ai inventé un nouveau genre de poésie, la « poésie sans mots » ou poésie phonétique » écrit-il.

 

[11] « Dans un rythme libre, les paragraphes et la ponctuation sont utilisés comme dans la langue, pour un rythme rigoureux, les barres de mesure ou les indications de mesure apparaissent par la division proportionnée en sections spatiales égales de l’espace typographique, mais pas de ponctuation. Donc ,. ;!?: ne sont lus que pour la tonalité », écrit Kurt Schwitters dans sa revue Merz n°24. Pour en écouter un fragment lu par Schwitters lui-même, ce lien est disponible : Ursonate lue par Schwitters.

 

[12] « Le biographe de Mondrian, Michel Seuphor, invente, en 1926, la musique verbale qui, au lieu de transmettre un texte, exploite la puissance évocatrice de la voix et du phonème, c’est-à-dire du son en-dehors de tout sens ; quatre ans plus tard, il accompagne sa poésie phonétique avec le Russolophone, instrument inventé par Russolo, une sorte de piano dont les touches actionnent des bruits tous disparates, les uns métalliques les autres obtenus à partir de vaisselle brisée. On pense à ce que seront, plus tard, les pianos préparés de John Cage », précise le Centre Georges Pompidou…

 

[13] Voici quelques liens qui permettent de découvrir ce travail : Lissitzky 1, Lissitzky 2, Lissitzky 3, Lissitzky 4.

 

[14] Guillaume Apollinaire, L’Esprit nouveau et les poètes, in Mercure de France, Paris, n° 491, 1-XII- 1918, p. 385 à 396.

 

[15] Sur Pierre-Albert Birot, Marianne Simon-Oikawa, « La Poésie idéographique de Pierre Albert Birot », in RiLUnE, n. 8, 2008, p. 145-164.

 

[16] D’autres textes publiés dans la rubrique « The Revolution of the Word » privilégient une expérimentation sur la plastique du mot, tels les « Readies » dont Bob Brown, jeune Américain exilé en France, présente le principe dans le numéro 18 de novembre 1929. Le terme est forgé à partir de « talkies » : de même que les « talkies » représentent le cinéma moderne, les « readies » sont la quintessence de la littérature moderne. Partant du principe que le livre est un médium ancien, inadapté au monde moderne, Bob Brown met au point une machine permettant de lire plus vite et dans de meilleures conditions. La « machine à lire » [« reading machine »] permet de faire défiler à la vitesse désirée un texte spécifique (le « readie »), tapé linéairement sur un long ruban. Les avantages liés à cette nouvelle méthode de lecture sont nombreux, selon son inventeur : possibilité d’agrandir le texte grâce à un système de loupe, économie de papier, économie de main d’œuvre (le « readie » ne nécessite pas d’être relié), économie d’encre grâce à la loupe. Comme l’écrit Bob Brown, inscrivant par là même son invention dans le cadre de la « Révolution du Mot » : « Révolutionnez la lecture et la Révolution du Mot se fera sans verser d’encre » (traduit de t19-20, p. 171). Mais le principal avantage de la machine est de permettre une lecture plus rapide : l’œil n’a plus besoin de se déplacer puisque c’est le texte qui défile. Plus que la machine, rapidement abandonnée par son inventeur, c’est le « readie » qui intéresse Bob Brown : « La machine de par son existence même rend nécessaires de nouveaux mots et en efface d’autres trop usés » (traduit de t19-20, p. 171). Il suggère en particulier une condensation de la phrase, réduite à ses composants les plus expressifs, à savoir les noms, verbes et adjectifs. Il s’agit également, pour le jeune exilé, de travailler à un « Art Optique de l’Écriture » (t19-20, p. 167). Contrairement à la « machine à lire », restée à l’état de concept, l’idée du « readie » se concrétise sous la forme de deux anthologies, tirées chacune à trois cents exemplaires, Readies (1930), modeste volume d’une cinquantaine de pages, et Readies for Bob Brown’s Machine (1931), plus imposant avec ses quelque deux cents pages. La typographie joue un rôle décisif dans cet « Art Optique de l’Écriture » que Brown appelle de ses vœux. La linéarisation du texte, en particulier, entraîne des recherches typographiques. Dans l’anthologie de 1931, Laurence Vail utilise des tirets entre les mots, James T. Farrell faisant pour sa part le choix des points de suspension. La contribution de William Carlos Williams, le court poème « Readie Pome », fait également preuve d’originalité dans ce domaine : « Grace – face : hot – pot : lank – spank : meat – eat : hash – cash : sell – well : old – sold : sink – wink : deep – sleep : come – numb : dum – rum : some – bum  21. » Ainsi, sans être directement publiés dans transition, les nombreux « readies » regroupés dans Readies et Readies for Bob Brown’s Machine correspondent à une lecture, médiatisée par Bob Brown, de la « Révolution du Mot ». Les nombreuses coïncidences entre la liste des participants à la seconde anthologie et celle des collaborateurs de transition révèlent d’ailleurs l’étroitesse des liens qui unissent ces deux expériences : sur les trente-huit collaborateurs à Readies for Bob Brown’s Machine, vingt-trois sont publiés par transition », explique remarquablement Céline Mansanti dans son ouvrage La revue transition (1927 – 1938) : le modernisme historique en devenir, Presses Universitaires de Rennes, 2009.

Le lien suivant permet de découvrir cette reading machine

 

[18] Il faut mentionner aussi la poésie animée avec un poète comme Ernesto Manuel de Melo e Castro, fondateur également en 1968 de la vidéopoésie, qui écrit ceci : « La page n’existe plus, pas même en tant que métaphore. L’espace est maintenant équivalent au temps et l’écriture n’est plus une partition mais une réalité de dimension virtuelle ».

 

[19] Je pense particulièrement à Roxane Lecomte, Guillaume Vissac et Philippe Aigrain de Publie.net et à Gwen Catala, devenu éditeur à son compte (gwencatalaediteur ).

 

[21] François Rannou, Contetemps paradist (épuisé).

 

[25] Op.cit.

 

[26] Fichiers accessibles sans recours nécessaire à l’espace extérieur d’internet ou en y ayant accès — pour des raisons de format — dans la version interopérable qui comporte des liens vers les morceaux audio et vidéo hébergés sur le site Publie.net.

 

22 novembre 2014

[Chronique] Alain Cressan, Du jeu dans la lecture, par Bruno Fern

Avec celui de Pierre Ménard, ce poster clôt une série démarrée en 2009 par les éditions Contre-mur. Alain Cressan – qui dirige la très discrète collection Ink – y présente la « version cartographiée » d’un texte paru initialement dans le n° 1 de la revue ligne 13 – qu’on aura intérêt à lire en parallèle.  

Alain Cressan, Du jeu dans la lecture, version cartographiée, éditions Contre-mur, Marseille, octobre 2014, 2 €, ISBN : 978-2-9547306-0-8.

 

Sur l’affiche couleur ivoire de format A1, ce texte est distribué en différents fragments diversement espacés qui ne permettent pas toujours des raccords syntaxiquement habituels et vont même parfois jusqu’à se chevaucher. Leur longueur et leur typographie sont variables et certains d’entre eux sont reliés par des lignes fléchées dans un sens ou aux deux extrémités. De plus, en haut à droite, figure une rose des vents où seuls deux points cardinaux sont désignés par une lettre : le nord par un H et l’ouest par un W, ces lettres étant très probablement les initiales des noms des écrivains dont les citations sont à peine lisibles en haut à gauche, Emmanuel Hocquard (« User des mêmes mots sera notre manière / de nous taire sans avoir l’air de laisser mourir / la conversation. ») et Ludwig Wittgenstein (la fameuse phrase « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. »). Citations que l’on suppose servir tout autant à orienter le texte qu’à créer entre elles un intervalle où il puisse se déplier, à mi-distance du silence et d’un usage singulier de la langue. Enfin, l’ensemble renvoie explicitement à une carte au trésor puisque, dès son origine (si l’on choisit de lire de haut en bas, malgré cette disposition éclatée qui tend avec raison à signifier qu’il ne saurait y avoir de terme à la lecture), est évoqué le célèbre roman de Stevenson, L’île au trésor.

Il faut donc trouver son chemin parmi ces ramifications, règle qui est d’ailleurs clairement précisée : « Les énoncés, comme la carte, constituent cet espace d’indécision dans lequel le lecteur doit tracer sa propre carte. » Entremêlant les citations d’auteurs (outre les deux mentionnés ci-dessus, on croisera aussi celles de Jacques Roubaud, Lewis Carroll et Éric Audinet) et les réflexions sur les rapports du texte et de l’image, Alain Cressan offre ici une forme qui correspond adéquatement à la complexité de ces mêmes rapports. Bien loin de certaines logorrhées à la mode, il y établit avec précision de multiples liens (essentiellement entre tout ce qui touche à la photographie, à la lecture et à la mémoire) qui reposent finalement sur deux sens du mot jeu, d’une part à travers sa dimension ludique (cette chasse au trésor que constituerait l’acte de lire), d’autre part dans la création d’une marge de manœuvre accordée au lecteur, « une tache blanche ou un trou noir : une distance, du jeu dans le processus » où, en perdant ses habitudes, il doit s’efforcer de voir autrement pour pouvoir jouer sa partie.

 

9 novembre 2014

[News] News du dimanche

Avant que de revenir en début de semaine sur l’événement autour de DOC(K)S, ce soir nos Libr-brèves : Poésie action en Avignon, l’Autre Salon, NEXT Festival, Citéphilo, RV avec les éditions Contre-mur…

 

 â–º Véronique Bergen est nominée pour le prix Rossel 2014, suite à la publication de sa biofiction Marilyn, naissance année zéro (Al dante) – que nous venons de saluer cette semaine.

â–º Jusqu’au 26 novembre à Lille et environs, Citéphilo : "De quel droit ?" (programme : ici).

â–º Du 14 au 29 novembre 2014, sur la métropole lilloise : Next Festival.

â–º POÉSIE ACTION EN AVIGNON avec Al dante (autour de Doc(k)s morceaux choisis, 1976-1989)

novembre 13 @ 18 h 00 mindécembre 20 @ 19 h 00 min

Navigation de l’événement

  •  

9782847617726Expositions / rencontres / performances /lectures

— Jeudi 13 novembre
• 18h > La poésie à outrance
une introduction à la poésie élémentaire de Julien Blaine avec Jean-Charles Agboton-Jumeau
• 19h > L’ambiguïté est belle
Exposition de Julien Blaine
vernissage + Déclara©tion de Julien Blaine
• 20h > Interventions performatives de
Laura Vazquez
A.c. Hello
+ performance sonore de Sylvain Courtoux
• de 18h à minuit > « Temps/travail »
performance de Fabienne Letang

— Vendredi 14 novembre
• 19h > Lectures de
Yannick Torlini
Liliane Giraudon 
Amandine André

— Jeudi 20 novembre :
• 19h > Avava-ovava*
Rencontre avec le collectif La Voix des Rroms
sur le thème Violences contre les Rroms : résistances d’hier et d’aujourd’hui,
autour du livre Avava-ovava, (Al Dante 2014) en présence des auteurs Saïmir MileAnina CiuciuPierre Chopinaud, Lise Foisneau et Valentin Merlin.
+ Débat suivi d’un apéro festif au son
de DJ Rrom & Roll.

— Jeudi 4 décembre
• 19h > Plan de situation #7 : Consolat-Mirabeau
Un conte documentaire de Till Roeskens.
« Nous mettrons quelques chaises en cercle, et je vous raconterai ce que j’ai vu et entendu là-bas, dans ce petit coin du grand nord de Marseille. Je prendrai un bout de craie et tracerai sur le sol une carte des espaces fragmentés que j’ai parcourus deux années durant, du port jusqu’au sommet de la colline. Je vous dirai les êtres que j’ai croisés là et ce qu’ils m’ont confié de leurs vies mouvementées ».
+ Présentation de son livre À propos de quelques points dans l’espace (Al Dante, 2014)

— Vendredi 5 décembre
• 19h > La peau sur la table, lecture de Jérôme Bertin
suivi de lectures performées de
Stéphane Nowak Papantoniou
Anne Kawala

Détails

Début :
13 novembre 2014 18 h 00 min
Fin :
20 décembre 2014 19 h 00 min

Lieu

Centre européen de poésie
Téléphone :
04 90 82 90 66
4-6 rue Figuière, Avignon, 84000 France
Site Web : http://www.poesieavignon.eu/

 

â–º L’Association L’Autre Livre vous offre, du 14 au 16 novembre 2014 à l’Espace Blancs Manteaux (48, rue Vieille du Temple 75014), la possibilité de découvrir plus de 2000 livres, qui font rarement les têtes de gondole, quelque 400 auteurs de 160 maisons d’édition dont de nombreux éditeurs de province, mais aussi belges, suisses ou canadiens (entre autres, vous y retrouverez les éditions Al dante).

 

â–º Samedi 15 novembre 2014, 19H-21H, soirée proposée par les éditions Contre-mur, Librairie Le Lièvre de mars (21, rue des trois mages à Marseille) : lancement des inventifs posters signés Alain Cressan, Du jeu dans la lecture (version cartographiée) et Pierre Ménard, Les Accolades.

4 décembre 2011

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de décembre, deux Libr-événements (103e Millefeuilles et une Journée sur les Mutations numériques) et Libr-librairies (1/2).

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18 juillet 2010

[News] En attendant la Libr-Rentrée…

Après une bonne centaine d’entrées depuis le 1er janvier, LIBR-CRITIQUE entame sa 5e pause estivale – mais d’ici fin août il n’est pas impossible qu’il y ait une ou plusieurs mise(s) en ligne selon les circonstances. Profitez-en pour lire/voir/écouter, parmi les centaines et centaines de posts, tout ce qui a pu vous échapper mais qui vous intéresse. Ou pour écouter les poètes invités à la Nuit Remue 4, dont nous nous étions fait l’écho.

Merci à tous pour votre attention, vos attentions ou votre contribution.
LIBR-CRITIQUE, c’est aussi ça : une francophone, de passage au Marché de la Poésie, qui offre à Sandra Moussempès pour la remise de son prix Hercule de Paris le tirage papier du dossier intégral publié sur le site…

Sur Libr-critique, on pourra lire nos "Notes (auto)réflexives" et le compte rendu du débat qui a eu lieu à la Sorbonne en février 2009, "Quel avenir pour la revue littéraire ?" (La Revue des revues, n° 42, automne 2009, pp. 91-96). Ci-dessous, pour ceux qui découvrent le site, "LIBR-CRITIQUE mode d’emploi".

â–º Petit aperçu de la Libr-Rentrée : créations de Cuhel, Yves JUSTAMANTE, Ecorce Sébastien, etc. ; présentation du numéro spécial de la revue IL PARTICOLARE sur Prigent, chronique sur le n° 4 de Lgo (été 2010), etc. ; chroniques sur les deux dernières parutions de la collection "Le Répertoire des îles" (éditions Burozoïque), Xavier SERRANO, S614 (éditions Imho, mai 2010), Patrick VARETZ, Jusqu’au bonheur (POL, 2010), Jean-Pierre Martin dir., Bourdieu et la littérature (éditions Cécile Defaut, mai 2010)… ensuite, entretien avec Manuel Joseph, compte rendu du numéro 18 de Fusées (Yves di Manno, Dominique Meens, etc.)… Une rubrique mensuelle consacrée à Publie.net (chronique sur le n° 5 de la revue de Pierre Ménard sur Publie.net, D’ici là)… Premier événement Libr-critique de la Rentrée : "Les Formes narratives contemporaines : nouvelles poétiques", le samedi 30 octobre à la Bibliothèque Marguerite Audoux à Paris (autour de Philippe Boisnard et Fabrice Thumerel : Mathieu Brosseau, Bernard Desportes, Christian Prigent et, sous réserves, Pierre Jourde).

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27 juin 2010

[News] News du dimanche

Soleil oblige, nous entamons nos Libr-estivales avec l’opération Libr-vacance : que prévoyez-vous de lire/écouter/voir pendant cette période de vacance ? Envoyez vite vos réponses avec adresse postale (les cinq premiers recevront une surprise à lire lors des longues soirées d’été) : libr.critik@yahoo.fr.

Ce soir, découvrez l’édition originale de Quatre caisses d’espace, livre de bibliophile qui résulte de la collaboration de Christian PRIGENT et du peintre Mathias PÉREZ ; nos Libr-brèves (autour de Pierre Ménard, puis des écrivains en bord de mer à La Baule)… /FT/

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28 février 2010

[News] News du dimanche

On insistera surtout ce soir sur la prochaine parution (10 mars 2010), suite à la polémique entre partisans de la "poésie écrite" (Roubaud, suivi de jeunes poètes et critiques) et partisans de la "poésie orale" (Prigent, Bobillot), du dossier organisé par la revue Hapax (à lire en ligne ou sur papier) : Disputation XXI. À lire également, nos Libr-brèves : Soirée de lectures d’ici là ; enquête sociologique ("Où va l’enseignement du français ?").

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22 février 2008

[Chronique] Cole Swensen, « L’Âge du verre. La Fenêtre ouverte (extrait) »

  Cole Swensen, "L’Âge du verre. La Fenêtre ouverte (extrait)", traduit de l’anglais par Maïtreyi et Nicolas Pesquès, Résidence Suzanne Doppelt, http://www.inventaire-invention.com

"Un tableau possède toujours un motif qui lui est extérieur ; c’est toujours une fenêtre" (Deleuze).

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27 octobre 2007

[News de la blogosphère] Programme de l’émission du 28 octobre

newsblogo.jpgAprès une longue interruption, nous refaisons une émission vidéo-live dimanche 28 octobre, à 11 H du matin.
Au programme :
[+] Les sites internets : Le site de la mémoire de la librairie contemporaine; Le site de Didier Mouliner, Poésies élémentaires; Erratum le site de Joachim Montessuis et la collection de film qu’il met en ligne; le site d’Alexandra Saemmer : Mandelbrot; l’audio-blog de Arnaud Prudon.
Les livres reçus : Philippe Rahmy, Demeure le corps (Cheyne éditeur); Patrick-Beurard Valdoye, Le narré des îles Schwitters (éditions Al Dante); Claude Chambard, La rencontre dans l’escalier (éditions La porte d’à côté); Charles Reznikoff, Holocauste, (Prétexte éditeur); Cécile Holveck, Imagier (R-Editions); Pierre Ménard, Le spectre des armatures (éditions Le quartanier).
Nous parlerons en dossier du rapport entre corps et poésie à partir du dernier livre e Philippe Rahmy.

10 octobre 2007

[Livre + chronique] Le spectre des armatures de Pierre Ménard

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band-menard.jpg Pierre Ménard, Le spectre des armatures, ed. Le Quartanier, coll. Phacochères, 31 p.
ISBN : 978-2-923400-20-4 // Prix : 6 €.
[site des éditions Le Quartanier]

menard.jpg4ème de couverture :
C’est une question de tour de main. Je ne peux m’empêcher de venir ici, d’aller là, j’ai oublié d’ailleurs le froid et l’humidité ces dernières semaines. Je parle comme une paysanne qui est sombre, duveteuse, tachetée, striée d’or. Comme une aile de papillon. Je sais ce que vous voulez dire. Il n’y a que cela. Je sais ce que vous voulez dire. Il n’y a que cela. Les chemins désertés. Le soleil s’est caché, le vrai ciel est gris. Les ombres terribles au milieu de ce qu’elles ont été. Le vide inhumain de la forêt désaffectée. D’ailleurs on ne revient que très tard. Traverser la rue dans un état incertain de chagrin aboutit beaucoup plus loin. Les incidents sont juxtaposés en une interminable série. On commence à construire. Le monde verdoie au milieu de la ville grisâtre, presque devant chaque porte, comme un défilé pratiqué par un tailleur d’images gothiques à même la pierre.
Né en 1969, Pierre Ménard vit à Paris. Écrivain et bibliothécaire, il a publié des textes dans les revues Nouveaux délits, la Planète des signes, BoXon, Doc(k)s, Le Quartanier et Hypercourt. Sur internet, il anime depuis 2004 le wiki d’écriture Marelle : zone d’activités poétiques et tient un bloc-notes sur son site liminaire.

Notes de lecture : 
D’emblée, commencer la lecture du Spectre des armatures, cela demande de s’interrompre. S’interrompre, car avant même la première des sept parties de ce petit recueil, une définition apparaît. Ayant toujours été sensible aux définitions, elle ne peut passer inaperçue à mes yeux. Elle énonce ce qu’est objectivement le spectre des armatures : « un défaut d’aspect de la peau d’un béton, dû à la présence d’armatures trop proches de la surface, ou à leur mise en vibration. Ce phénomène se traduit par le dessin visible des armatures sous le béton ».
Définition précise, qui donne immédiatement à voir de quoi il s’agit. L’espace urbain s’étant construit depuis un siècle avec le béton armé. Immédiatement donnant cette définition, qui vient rompre l’engagement poétique d’un titre qui pouvait être mystérieux, pourtant il ouvre un espace poétique qui entre en résonance avec la page de droite : un titre -> « JE METS EN MÉMOIRE ».
L’association apparaît d’emblée. Entre sensibilité de l’existence  — qui se structure sur une mémoire enfouie, « si reculée, plus irréelle encore que les projections de la lanterne magique » —  et ces traces vibratoires de la rouille, de l’oxydation des armatures, qui dessinent spectralement à la surface du béton. L’association : un rapport. Cette dureté de l’existence en présence qui laisse apparaître à la lisière de sa peau, la multiplicité des souvenirs qui la constituent et la soutiennent.
Car il semblerait bien que tout se joue par ces traces de vie d’avant le présent, par ces traces qui ne cessent de refluer des profondeurs pour marquer chaque instant présent de leur marque tangible.
« Comprendre les tableaux de la mémoire ».
Face à une oeuvre de Nicolas Poussin, on observe facilement les gestes de repentir, le jus de fond, les aplats qui ont permis la structuration de ce présent visible, mais vibratoire par le jeu de transparence des couches.
Ce que montre Pierre Ménard, ce qu’il présentifie, dans l’imparfait de la conjugaison, c’est cette âpre présence en soi de ce qui fût, en tant qu’armatures de ce qui est : cette présence d’écriture, là, qui ne peut se dire que dans la série de ce qui fût vécu.
C’est bien là une des questions de notre être, de sa possible position de sujet, de son énonciation en tant qu’individuel. Nous ne sommes pas d’abord parce que nous sommes ouverts à un futur [thèse heideggerienne], mais nous sommes parce qu’en nous se sont sédimentées, affectivement, intimement, singulièrement, des traces et qu’elles emplissent notre horizon de provenance.
Proust en a donné le paradigme par le titre même de son oeuvre : La recherche du temps perdu. Un baiser tant attendu en début de premier tome.
Mais ce n’est pas de cette recherche qu’il s’agit ici, mais bien plus de celle de recoler un recto et un verso entre celui qui écrit là, et celui dont on parle dans le texte [« il »] : « entre lui et l’instant présent, pensant à tous les événements ».
« Des années passées non séparées de nous, obligé de redescendre pour le réapprendre, dans cette évaluation, ce passé indéfiniment déroulé ».
Livre sensible, aux phrases discrètes et poétiques, parfois énigmatiques, un petit livre à méditer pour ouvrir nos propres existence aux spectres de leurs armatures.

11 septembre 2007

[TEXTE] DRUMS & GUNS de Pierre Ménard

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menard-drum.jpg SPIELTRIEB
J’ai vécu trop longtemps. Je suis confus, dit le vieillard. Nous vivons et voilà tout. De moins en moins. Tout en plus et pire. Ca va vite, cette parole qui dit tu, de l’un à l’autre. D’une silhouette à l’autre. Qui parle de solitude ? Un travail en amont qui appelle un effacement. C’est comme des copeaux. J’ai beaucoup aimé les copeaux. C’est le lieu du combat qui déchire. Pour ces esprits fatigués de tout, reste alors l’instinct du jeu, l’ultime forme possible de notre existence. Parle parle parle que je contemple ta voix. Rien entre les dents, rien sous la paupière, vers l’intérieur, rien rétine ouverte, rouge arraché. Nous ne sommes pas loin s’en faut. Ne leur donne pas davantage prise, cela se comprend.Dresser la liste de ses ennemis. La vie s’appuie dans les formes. Chaque chose à la lumière du jour se voile à l’idée que la rue, si ce n’est sa présence, est déserte. Quelque chose de pareil et pourtant chaque forme tournée dans un tourment singulier. Vider ses poches. Le lit est gonflé de peluches. La vie s’appuie dans les formes. Jouer c’est provoquer l’inattendu, une affaire de fêlés, et parfois la fêlure donne de sacrées surprises. Penser à un ami à qui on ne pense pas assez. Dessiner des soleils. Ainsi nous naviguions parfois sans le dire.

Un truc simple, intelligible et drôle. Un fond sonore mais pas exactement. Car je n’ai mal que quand je respire, tu vois. Tout est là. Malheureusement chacun d’entre nous n’a pouvoir que de parler son seul langage. A quoi bon vouloir être un autre qui nous fascine par ses mots ? Ce qui est censé se passer, se dérouler, se jouer en nous. Je m’éveille brusquement agrandi ou dans un puits, jeté dans le monde parmi les autres sans le secours de ce qui n’existe. Avec juste ce qu’il faut de clin d’œil au canular pour payer de mine. C’est beaucoup de choses l’émotion, l’émeute, le mauve accentué autour du tilleul. Quelque chose qui fait corps avec notre fragilité essentielle. C’est si beau une page blanche.
LIFE IN CARTOON MOTION
Aujourd’hui on rencontre une réelle frilosité, car on est dans la proximité. Ce qui vient dans ce qui s’en va. Ce qui s’éloigne dans ce qui s’approche. Si nous avions su d’abord que c’était cela que nous étions venus voir, peut-être ne nous serions-nous pas mis en route. Ensuite, la pureté de l’air. Pour nous abandonner à nos seules suppositions, pensées fragmentaires et particularités imaginées ? Sans compter les images qui en dérivent comme celle, à peine voilée, du tumulus de terre. Ne s’y abîmera pas mais c’est rare. Or, paradoxalement, cette part vécue est à l’origine de la part d’invention et d’imaginaire du texte. Tandis que / alors. Comment mieux définir notre angoisse devant cette solitude insupportable, ce silence déchirant ? Une étonnante simultanéité. Comme elle est douce la pierre qu’il a pour oreiller. C’est d’autant mieux que les mouvements et les gestes intriguent. Tout est là, simplement. Et c’est là où je me perds. Depuis longtemps, je n’essaie plus de savoir ce que je cherche.

Le principe du jeu est très simple. L’importance du regard face à l’ordre apparent des choses. Question de point de vue, de découpe, d’échelles, j’en passe et des meilleures. On va trop loin dans cette histoire. Être là-bas en même temps qu’ici. Alluvions de visions, d’illusions et d’allusions. Cherchez l’échelle ! Ici autre chose survient dont il reste trace. Ce que l’on ne peut pas dire, il faut le répéter. Les véritables hallucinogènes ce sont les mots. Un ensemble de sillons et de rainures. Forme et chaos restent distincts. C’est la vitesse, le décalage permanents. Il est là, il faut l’admettre. Je ne sais pas, quand je comprends, mais ça fait passer le présent comme un courant. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier. Un seul élément étrange suffit à faire une bonne histoire.

Les zones de tensions. Tout une exploration. On leur donne un lieu et les images se forment. Avec ou sans personne. On dérive. On cherche quand même encore un instant. Là-bas, à domicile. Sa manière à lui de nous faire embarquer, son approche singulière, faire semblant de ne pas en faire partie. C’est peut-être de lui-même qu’il s’agit, ainsi se construisent les indices, un moteur, pour mieux les voir à nouveau. On leur donne au moins. Rien ne se perd, tout se transforme. Avec ou sans personne. Un courant continu. C’est peut-être quelque chose qu’on attend. Chaque artiste a son approche singulière. Les voir à nouveau, étrange satisfaction. Faire semblant de ne pas en faire partie. Je garde les yeux bandés. Les repères se métamorphosent, se recomposent. Ils prennent la pose, nous tournent le dos. On finit par se perdre dans le pays lointain qui les entoure. Les pistes sont brouillées. On est ailleurs, on cherche quand même, pas bien à leurs places. Et l’histoire continue.

Pierre Ménard

……….. La version sonore de ce texte est à écouter sur Radio Marelle

2 septembre 2007

[NEWS de la blogosphère#8] Auteurs.contemporains.info + page 48 + Live libr-critique

Filed under: News,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 7:38

blogosphere.gif [+] Comme l’a annoncé le 25 aout François Bon sur son site, un nouveau site de référencement canadien d’études critiques vient de voir le jour : auteurs.contemporains.info. Ce site vise à rassembler les références des études consacrées à des auteurs contemporains. L’équipe est dirigée par René Audet. Si pour l’instant, hormis quelques écrivains, la plupart sont plutôt des écrivains aux langues traditionnelles, il est à espérer que des contributions viendront ouvrir ce travail de référencement à des écrivains plus modernes ou expérimentaux.

[+] J’indique ici une belle initiative de Pierre Ménard découverte grâce au lien donné par Laure Limongi lors du blogday sur le blog des éditions Léo Scheer. Il s’agit de Page 48. Pierre Ménard propose de mettre en ligne des lectures de textes issus de la page 48 de livres qu’il a choisi. On y trouve de très nombreuses contributions. S’il est dommage que l’interface ne permette pas d’avoir un accès direct à l’index des auteurs lus ou bien des lecteurs, reste que l’exploration permet de découvrir de nombreux horizons littéraires. Actuellement, il y a une liste d’auteurs à lire, tels Claude Simon, Kôbô Âbé, Malcolm Lowry, William Faulkner ou encore Pierre Alferi.

[+] Aujourd’hui, inauguration d’une émission en direct sur libr-critique, à 11 H ce matin. C’est un test devant permettre une forme d’inter-action entre nous qui présenterons et ceux qui regarderont, via un chat. Nous parlerons de la revue Livraison#8, qui a pour thème traduction/translating, des blogs de Lucien Suel et de Pierre Ménard [Liminaire], notamment page 48.
Pour livraison#8, nous parlerons notamment du travail de Stephen Gill, qui par son travail des Billboards series, interroge l’envers de l’espace publicitaire urbain, ce qui se cache derrière les panneaux publicitaires. Ceci nous faisant penser au dernier livre de Philippe Vasset dont parle aussi bien Dominiq Jenvrey sur remue.net que François Bon sur le tiers-livre.
Nous parlerons aussi de Vuc Cosic, l’un des pionniers du net art, qui a participé à ce numéro de Livraison [voir +] sur Rhizome.org.

Le principe que nous adopterons dés la semaine prochaine, ce sera celui d’un direct avec participation lié à un différé qui sera mis en ligne durant la semaine avec les éléments du chat et l’ensemble des liens qui ont été mentionnés.
Pour cette première émission en direct, Hortense Gauthier et moi-même n’avons pas prévu de durer précise.

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