Libr-critique

31 décembre 2017

[Livres] Libr-kaléidoscope (1), par Fabrice Thumerel

Le mieux, pour bien franchir le cap de 2018, est de lire/commander ces ouvrages incontournables parus depuis un an : La Poésie motléculaire de Jacques Sivan ; le numéro de NU(e) consacré à Jean-Claude Pinson ; le Dictionnaire de l’autobiographie.

 

â–º La Poésie motléculaire de Jacques Sivan, Al dante, 456 pages, 25 €. [Un inédit de Jacques Sivan vient d’être mis en ligne sur Remue.net]

Éditer un tel volume pour saluer une œuvre importante de ces trois dernières décennies (Jacques Sivan : 1955-2016) est tout à l’honneur des éditions Al dante, à nouveau pilotées par son fondateur Laurent Cauwet : de la belle ouvrage, pour les yeux comme pour les oreilles ! Mais nulle folie : ce ne sont point des œuvres complètes, mais un choix de textes parus en revues et/ou en volumes entre 1983 et 2016 (textes intégraux ou extraits : Album photos, Le Bazar de l’Hôtel de ville, Sadexpress, Similijake, Des vies sur deuil polaire, Alias Jacques Bonhomme, Pendant Smara…).

Les textes liminaires, signés Vannina Maestri, Emmanuèle Jawad, Jennifer K. Dick, Gaëlle Théval, Luigi Magno et Jean-Michel Espitallier, constituent une excellente ouverture sur la poétique de Jacques Sivan : l’écriture motléculaire ressortit à un art du montage, à une poésie du dispositif, au ready-made duchampien (G. Théval). Ni complètement phonétique, ni complètement glossolalique, c’est un idiolecte qui remet en question la lisibilité ambiante, se veut critique jusqu’à revêtir une dimension politique évidente, comme dans Le Bazar de l’Hôtel de ville. Des "blocs d’écritures" pour exprimer "des fragments de réalités" (V. Maestri) : c’est dire que cette écriture pose la question de la "difficile appréhension" du monde (cf. E. Jawad).

 

â–º NU(e), n° 61 : "Jean-Claude Pinson" (numéro coordonné par Laure Michel), automne 2016, 218 pages, 20 €.

Ce somptueux numéro de l’élégante revue NU(e), tout en papier glacé, est consacré à un poète-philosophe dont on gagnerait à (re)découvrir l’œuvre : Jean-Claude Pinson, celui-là même grâce auquel "nos vies sont poétiques" (Jean-Pierre Martin). Aux inédits de l’auteur et à l’entretien d’abord publié sur Libr-critique ("Jean-Claude Pinson : poéthiquement impur"), s’ajoutent les témoignages et réflexions de Jean-Pierre Martin, Pierre Bergounioux ("Mon camarade chinois"), Yoann Barbereau ("Le Petit Maquisard des pins") et d’Arnaud Buchs ("Une écriture pour la vie"). Tandis que Renée Ventresque retrace le long cheminement que constitue son "devenir-écrivain", James Sacré reparcourt l’œuvre, de J’habite ici (1990) à Alphabet cyrillique (2015), à la lumière d’un motif élémentaire pour qui entend habiter le monde en poète, la cabane. Michel Deguy met en regard la poéthique de Pinson et la poétique de Leopardi. Pour Philippe Forest, cette poéthique a le mérite, contre les postmodernes, de redonner toute son importance à la notion d’"expérience" ; Alexander Dickow étudie ce concept avec beaucoup de pertinence dans une étude fouillée ("Les Poéthiques de Jean-Claude Pinson"). Stéphane Bouquet explore les "géographies" de l’écrivain ; Michel Collot interroge son lyrisme ("Sentimental et naïf ?") – lequel fait l’objet de deux articles fort intéressants pour clore le volume : Michael Bischop, "Jean-Claude Pinson et les mots de la tribu" ; Laure Michel, "Un lyrisme free jazz".

 

â–º Dictionnaire de l’autobiographie. Écritures de soi de langue française, sous la direction de Françoise Simonet-Tenant, Honoré Champion, 848 pages, 65 €.

Cette somme élaborée par près de deux cents spécialistes n’est pas seulement un dictionnaire des auteurs et des œuvres de Christine de Pizan (1365-1429) à Chloé Delaume (née en 1973) : c’est aussi et surtout "un instrument de réflexion sur les écritures de soi, sur leurs formes, leurs fonctions, leur histoire, leur poétique, mais aussi sur le rapport des auteurs aux écritures de soi quand bien même ce rapport est redouté, dénié, refusé" (p. 9). On y trouve ainsi des synthèses par pays : Afrique centrale (et la problématique du "sujet postcolonial"), Europe centrale, histoire du genre en France par périodes, Maghreb, Moyen-Orient, Québec, Russie… Par thèmes plus ou moins attendus : aveu, avortement, camps, clandestinité, corps, deuil, éducation, érotisme, exil, famille, folie, guerre, handicap, homosexualité, identité, narcissisme, nom propre, rêves, secret, sincérité, suicide, vieillesse… Par formes et concepts : antiautobiographie, antimémoires, aphorisme, autofiction, autosociobiographie, BD, biographème, blog, confessions, CV, journaux intimes et extimes, fragment, liste, mémoires, roman autobiographique, témoignage (même sur Facebook)… Au jeu des oublis : exobiographie (René de Obaldia)…

13 mai 2016

[Livre] Jean-Claude Pinson, Alphabet cyrillique

Peu avant la sortie du numéro spécial que la revue NU(e) a consacré à Jean-Claude Pinson – qui reprend le Grand entretien paru sur Libr-critique ("Poéthiquement impur") -, revenons sur une somme entamée il y a déjà quelques années.

Jean-Claude Pinson, Alphabet cyrillique, Champ Vallon, novembre 2015, 270 pages, 24 €, ISBN : 979-10-267-0084-5. [Extrait sur Libr-critique : ici ; article lié, "Pour une poésie impure"]

"À monde inhabitable, poésie inadmissible" (p. 190).

Voici un livre qui, à la suite de Drapeau rouge – auquel fait allusion le chapitre intitulé "intoxication au drapeau rouge" -, se présente comme un texte morcelé dans lequel le sens se trouve disséminé : c’est qu’il ressortit à l’esthétique du "poikilos", une forme impure qui croise les propriétés poétiques et romanesques. Y devisent, entre autres, Lermontov, Beaudelaire, Leopardi, ou encore Kojève… Et il y est question, entre autres, de l’"art de disparaître en Sibérie" (147), de faire l’idiot à la russe, de la méthode empruntée à Tolstoï pour déclarer sa flamme, d’"histoires de chaussures", d’"exercices d’estrangement" ("se déplacer dans Moscou en métro sans connaître l’alphabet cyrillique et seulement muni d’un plan du métropolitain parisien" – p. 203)…

Le texte met du reste en abyme sa propre écriture : ce livre qui devait être sous-titré "roman russe" "n’est pas un roman", mais un "pot-pourri d’anecdotes plutôt, qui s’en vont zigzaguer en tous sens" (171). Et curieusement, au sein d’un dialogue entre Cælebs et Léo ("annales d’un formaliste"), l’esthétique romanesque de Christian Prigent est rattachée à cette "façon spéciale de raconter", le carnavalesque russe prenant appui aussi bien sur le skaz (la verve du récit oral, son sens de la drôlerie) et le sdvig cher à Daniil Harms, évoqué à plusieurs reprises et surtout mis en scène dans le morceau intitulé « spage de dératage » (p. 240) :
"L’illusion du récit parlé. Une écriture prête à être mise en bouche. Avec des phrases pressées de brûler les planches.
Priorité à l’oralité. Verve et comique avant toute chose.
[…]
Une façon de jazzer la langue, et même de la free-jazzer" (p. 330).

De quoi faire jaser un peu, l’écrivain-essayiste aimantant l’auteur des Enfances Chino (2013) vers son territoire…

 

On terminera cette présentation sur un bel "appel au poétariat" :

"laissés pour compte, écartés volontaires de l’économie, unissez-vous.
Ne faites pas l’autruche, mais l’émeu. Grognez, protestez.
Mais surtout, loin des foules, des émeutes et des métropoles, émouvez-vous.
Émeuvez-vous, même, si ça vous chante. Tant pis pour la conjugaison" (333).

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