Jean-Luc Parant, La découverte du vide, dessins de l’auteur, Dernier télégramme, Limoges, 2018, 80 pages, 12 €, ISBN : 979-10-97146-10-8.
Une Genèse, une extinction. Un Sermon sur la Montagne du vide en nous, du trop plein d’infini. Pascalienne, cartésienne, une apothéose des contraires, Pascal transfigurant Descartes, Descartes de ses animaux-machines appesantissant Pascal, un vanité des vanités retourné comme un gant, un onguent qui s’épand. En trois essais-poèmes Bossuet d’aporie en aporie fait rebondir la parole divine. De l’aigle de Meaux le regard jadis affrontant le soleil fleurdelisé converti en regard intérieur. Sa redoutable éloquence de prédicateur ad majorem Dei gloriam tout en Que si de (dé)liaison infinie et de reprise inlassable – ici sous-jacente. De style coulant, écoulant leur jeu d’antinomies, des litanies plus versets que vers secs nous suspendent de big bang en long crunch au fil d’arantèle des siècles. La Bible imprégnée dans la langue, les cosmologies contemporaines se déploient d’expansion infinie en rétraction latente.
« L’infini ne finit pas, l’infime ne commence pas. » « Nous marchons, nous nous déplaçons, mais nous ne pouvons faire le tour d’aucun monde, car tout espace est sans limites dans l’infini, et le parcourir ne fait que l’agrandir encore, jusqu’à en reculer sans cesse l’horizon. » Ou les prolégomènes du vide, de l’angoisse existentielle lissée. « L’infini prend fin sans cesse pour renaître sans fin sans cesse. […] Le vide monte sur le vide pour engrosser le vide et faire naître encore le vide. » Et pourtant « Il faudrait délimiter l’infini pour que l’infime qui contient tout puisse grossir et augmenter de volume jusqu’à ce que tout devienne visible et touchable, pour que tout nous revienne en mémoire. »
Des volumes de controverses théologiques en un nominalisme nouveau rédimés, feutré leur cliquetis dialectique. Opposés le toucher et le voir comme l’immatière de tout et la matrice de tout et rien, de tout terrien. Opposés l’homme et l’animal, l’homme et les hommes, le toucher et le voir, mis en balance la terre et le soleil, disjoints la tête et le corps jusqu’à appeler « la guillotine » comme métaphore de la preuve de Dieu et instrument spirituel. « L’homme s’est mis debout et il s’est séparé de la terre comme il s’est séparé de son corps. » « L’homme voit son corps pour ne plus sentir que sa vue intouchable sur sa peau voyante. » « Les hommes ont coupé la tête de l’homme quand ils ont pris conscience que l’homme n’est pas un animal. » « Si les animaux n’ont pas de visage, c’est que leur visage a pris la forme de leur corps. » Postulat premier que l’homme voit et ne se voit pas – comme le chien et le chat et déjà plus le singe.
« Si les animaux sont sans tête, l’homme est sans corps ». À croire qu’insatiable railleur Isidore Ducasse s’est plu à contrefaire Descartes. « L’homme n’a pas besoin d’être découpé tout entier pour être un animal mort que les hommes ne reconnaissent plus. Seule sa tête coupée suffit pour qu’il soit découpé tout entier et que les hommes ne voient plus quel homme il est, comme en découpant un animal ils ne voient plus quel animal il est. » Passés à la trappe les rites funéraires des éléphants. Aux réversibles lueurs d’une dialectique apophatique point Dieu l’innommé. Deus absconditus joue à cache-cache mieux qu’à casse-noisette.
De cette rhétorique coulant de source de sourcier, dont la modernité déguise l’anachronisme, monte un plain-chant. Y répondent les dessins de l’auteur sur fond de notes d’agenda : d’animaux aux contours indécis voués à la seule reproduction ; celui de couverture de deux mains s’attouchant, de grain plus et moins serré, évoque La Création d’Adam de Michel-Ange à fresque sur la voûte de la Sixtine et les empreintes en positif / négatif sur les parois des grottes du Paléolithique ; on distingue des séries d’entailles suivies de chiffres, celles des premiers nombres.

Pourquoi se complaire dans "la nanosociété des hommes" (p. 34) ? Celle dans laquelle Machin est ceci, Machine est cela… Pourquoi ne pas devenir bête, ne pas être avec les animaux dans la matière, nous taire avec les choses ? C’est dire que les bêtes abondent dans cet univers de "cartoon" et de conte de fée : félin, méduse, araignée, loup, canard, oiseaux, céphalopode, hydre…
conséquence de l’épluchage : cet adverbe « ici » qui ne cesse de s’affirmer. Il creuse, par sa présence incisive, un moule pour le fruit absent mais pourtant « ici » et presque « là ». Transformé en nom, « ici » en vient également à désigner le texte comme un lieu ; dans le mot « citron » se crée alors comme un espace-lettre doté d’une ampleur et d’une profondeur où prennent place des « pépins /comme des ballons ».
train de lire : « Dans cette salle où le poème, parcouru ligne à ligne,/ Est écouté ou lu distraitement,[…] ». Le lecteur se trouve d’ailleurs mis à contribution à plusieurs reprises.
Cette livraison se présente sous la forme d’un objet poétique singulier : quatre dépliants recto/verso sous rabat, signés Marie Cosnay ("le – termite – zéro que – j’ai- inventé"), Stéphane Korvin ("et tu disparaîtrais"), Christophe Manon ("l’animal, ce n’est pas lui") et Marie de Quatrebarbes ("l’animal le plus moche de la terre"). De subtils liens les unissent : lyrisme inventif, interrelations entre humanité et animalité, Eros/Thanatos… Homme : "un individu pourvu d’une touffe de poils sur la tête"… Et cet homme est-il "l’animal le plus moche de la terre" ? Se distinguent, sans doute, l’animalangue de Christophe Manon et l’agencement de Marie de Quatrebarbes, dont les répétitions et translations font termiter le texte dans les galeries du souvenir halluciné. /FT/
bête, jamais. Et s’il fallait préférer chanter ? Et si rien n’avait jamais séparé l’homme de sa tête ? Et si le devenir-animal n’était pas un devenir-autre mais un devenir-soi.
Poète, lecteur-performeur, belge, né dans les années 60, ayant commis une quinzaine d’ouvrages où les genres (fiction, poésie, BD, harangue, etc.) croisent le fer, où la langue pulse avec joie