Libr-critique

30 septembre 2018

[News] News du dimanche

En ce dernier dimanche de septembre, nos Libr-12 ; mais auparavant, Hommage à Pascale Casanova dans nos Libr-brèves

Libr-brèves

â–º Nous venons d’apprendre avec une grande tristesse – par Jean-Pierre Salgas – la mort de Pascale Casanova (1959-2018), qui avait participé à notre premier volume Manières de critiquer, quelques années avant le lancement de Libr-critique.com : elle représentait un âge d’or de France Culture ; c’était une critique exigeante qui s’inscrivait dans la perspective de la sociologie critique de Pierre Bourdieu.

â–º À découvrir sur le Net : le dossier que Laure Gauthier a lancé sur Remue.net, « Poésie et musique aujourd’hui »

â–º À ne pas manquer le 11 octobre : une ciné-séance Belle Époque, comme si vous y étiez…

Libr-12

En cette période pénible de palmarès et listes de nominés aux prix de novembre, LC vous propose 12 livres qui comptent et que nous vous recommandons vivement.

► Éric ARLIX, Terreur, saison 1, Les Presses du Réel/Al dante, été 2018, 96 pages, 10 €.

► Véronique BERGEN, Tous doivent être sauvés ou aucun, éditions ONLIT, septembre 2018, 272 pages, 18 €.

â–º Philippe BOISNARD, Vie et mort d’un transsexuel, éditions Supernova, été 2018, 86 pages, 10 €.

► Jean-Michel ESPITALLIER, La Première Année, été 2018, 192 pages, 17,90 €.

► Bruno FERN, Suites, éditions Louise Bottu, mai 2018, 162 pages, 14 €.

► Pierre GUYOTAT, Idiotie, Grasset, août 2018, 256 pages, 19 €.

► Christophe HANNA, Argent, éditions Amsterdam, septembre 2018, 264 pages, 20 €.

► Hans LIMON, Poéticide, Quidam éditeur, paraît en ce début octobre 2018, 96 pages, 13 €.

â–º Michèle MÉTAIL, Le Cours du Danube en 2888 kms/vers… l’infini, Les Presses du réel/Al dante, été 2018, s. p., 17 €.

â–º Valère NOVARINA, L’Homme hors de lui, P.O.L, septembre 2018, 160 pages, 14 €.

► Jean-Claude PINSON, Là (L.-A., Loire-Atlantique), Joca séria, été 2018, 280 pages, 19,50 €.

► Jacques SICARD, Suites chromatiques, éditions Tinbad, septembre 2018, 152 pages, 16 €.

2 avril 2015

[Chronique] Un poème écrit à la vitesse de 3 cm par minute (à propos de S. Moussempès, Sunny girls), par François Crosnier

Voici le second volet du diptyque consacré au dernier livre de Sandra Moussempès, Sunny girls : une chronique de François Crosnier qui met en évidence le fait poétique même. [Premier article sur Sunny girls ; autre article de F. Crosnier sur A. Moussempès]

Sandra Moussempès, Sunny girls, Flammarion, février 2015, 216 pages, 17 €, ISBN : 978-2-0813-4191-3.

 

Comme l’héroïne dans la scène finale de Zabriskie Point (Antonioni 1970) – film générationnel, dont le texte qui donne son titre au livre apparaît comme un commentaire décalé –, Sandra Moussempès observe les retombées au ralenti des éléments du récit épique qu’elle a fait exploser :

 

J’ai décidé d’écrire ce poème à la vitesse de trois centimètres par minute

 

Rien d’étonnant, dès lors, que la construction de Sunny Girls relève du mouvement brownien (comme s’intitule la cinquième partie de l’ouvrage, qui en compte quinze) plutôt que d’une trajectoire linéaire. Et certes, le lecteur est averti d’emblée que rien ne doit être explicable si l’explication est la seule chose qui reste.

 

Certaines lignes apparaissent cependant avec évidence, et tout d’abord l’ancrage autobiographique matérialisé par des lieux (j’habitais Londres, puis de nouveau Paris), par des fragments de passé tantôt clairs :

 

Punks en 78 à Worthing. J’ai 13 ans, en discothèque je danse le slow avec un garçon dont le copain me plaît davantage je rentre manger dans la maison de brique de la jelly et des spaghettis on toast, chaque nuit dans ma chambre, j’entends une clé tourner dans la serrure

 

tantôt énigmatiques (l’auteur affirmant ne choisir que par distillation des éléments portés à votre connaissance) :

 

 J’ai pensé à la « nymphette » de treize ans que je fus / Avec un bruit de fusil derrière moi, un bruit pour seul compagnon / Et ce n’est pas une métaphore

 

et par un poème entier (Cluedo) qui évoque de nouveau, comme dans Acrobaties dessinées, la figure paternelle.

 

L’humour ensuite, qui est consubstantiel à la poésie de Sandra Moussempès, fait de fantaisie :

 

mad men, mad cow, madly in love, mad’moiselle 

 

de rapprochements cocasses :

 

un cerveau

un oeuf

un insecte

un employé de banque

 

ou d’autodérision :

 

Ensuite ils s’expliquèrent sur la façon d’amener du monde aux lectures de poésie et du monde il y en eut davantage lorsque de poésie on passa à performance zodiacale / Et de patience psychique à ambiance post-transcendantale

 

Mais là n’est pas l’essentiel. On sait que tout recueil de poèmes est plus ou moins délibérément un Art Poétique, et Sunny Girls, à cet égard, est probablement le plus explicite de tous les livres de Sandra Moussempès. Sans entreprendre le relevé exhaustif des passages qui renvoient à l’écriture même – ils sont trop nombreux –, j’emprunte à la section VIDEOGRAPHIA les trois propositions suivantes (extraites du texte L’illusion des dernières choses) :

 

Faut-il attendre une REPONSE, on écrit ce qu’on pense vouloir écrire parfois on arrête d’écrire pensant frôler la volonté d’écrire

 

En ne sachant pas ce que j’écris du livre futur, dans les moments d’attente, je deviens ce qui sera écrit plus tard

 

Une fois introduite dans une proposition la volonté d’écrire devient déjà une abstraction co-écrite

 

Je voudrais, par ces citations, attirer l’attention sur quelque chose qui dépasse le dispositif biographique/fictionnel/fantasmatique mis en œuvre de manière récurrente par l’auteur dans cet ouvrage et dans les précédents, et largement commenté ailleurs. Ces affirmations définissent en effet une poétique subtile où la « volonté d’écrire » est déjà écriture, où le corps même de l’écrivain devient écriture (corpoème selon la belle expression de Jean Senac). Peut-être marquent-elles l’amorce d’une évolution dans le travail de Sandra Moussempès.

 

25 février 2015

[Chronique] Sandra Moussempès, Sunny girls, par Emmanuèle Jawad

Après une première présentation aussitôt la parution en librairie, l’article d’Emmanuèle Jawad revient dans le détail sur ce singulier recueil.

Sandra Moussempès, Sunny girls, Flammarion, février 2015, 216 pages, 17 €, ISBN : 978-2-0813-4191-3.

 

Dans un travail remarquable de distanciation ironique et critique, Sunny girls agence des propositions comme autant d’énoncés hétérogènes se référant à un monde des apparences et des contradictions sociales où s’y mêlent un univers cinématographique et un caractère d’étrangeté.

 

Sunny girls« filles rayonnantes, toujours souriantes », caractéristiques emblématiques de ce qui pourrait s’apparenter à des « filles californiennes » selon Sandra Moussempès – regroupe 15 sections dont les titres empruntent explicitement au lexique cinématographique, au mythe ( Lilith), à un monde paranormal (clôture du texte par un Musée des médiums). Dans les titres, la référence au registre cinématographique renvoie précisément à un langage technique (cadre, mouvement), à ses genres (ainsi western à la réécriture gothique) et à sa structure (industrie).

 

L’ensemble du texte, qui repose, d’un point de vue formel, sur l’agencement de propositions fragmentées non liées, hétérogènes dans leurs discours et leurs registres de référence, met en évidence des langages (« un dialogue en vente ») et esthétiques préfabriqués ainsi que des contradictions et incohérences sociales (« faux punks des villas cossues », « une maoïste milliardaire », « parle d’Artaud mais ne le lit pas »).

Les personnages apparaissent, dans leur réduction, tels des rôles constitués, dans un jeu des apparences, des surfaces esthétiques et sociales, dans l’incompatibilité convenue et habituelle de leurs caractéristiques, une superficialité exacerbée où « seuls les publicitaires et les promoteurs sont restés tels quels ».

 

Cet assemblage de propositions convoque à la fois les micro-récits, bribes narratives à caractère autofictif ou non, et les propositions à caractère général, péremptoire ou encore théorique, pouvant détourner un langage scientifique (« Toute algèbre est physiologique »). Défaites de leur contexte référentiel, des propositions non ancrées sont rendues à l’abstraction, contribuant ainsi à marquer le détachement et la distanciation prégnantes dans cet ensemble. Un lexique relevant de l’abstraction, des notions s’y référant, renforcent ainsi ce marquage (« système », « formule de votre esprit », « la réduction des idées », « un théorème », « mathématique », etc.), employé également avec un vouvoiement récurrent qui met en position centrale le rapport proximité/ distanciation avec l’objet de son énoncé.

 

Sunny girls convoque au fil de ses sections des formes particulières où s’insèrent propositions souvent non liées sur le plan sémantique, fragments de récits, amorces de dialogues, répartis en sous-sections le plus souvent titrées, parfois soulignées, pouvant être marquées par une ligne de partage coupant le texte, où la recherche graphique dans l’éclosion de ses signes et ses éléments typographiques est omniprésente (propositions entre guillemets, lignes en pointillés, numérotation, effet de polices, ratures, astérisques, barres obliques, quantité de parenthèses fermées en système de numérotation, amorces d’éléments typographiques d’un journal avec dates). Dans la juxtaposition des fragments qui concourent à la mise en évidence de la multiplicité des discours, on peut retrouver ainsi à la suite une considération générale sur la poésie ou ce qui pourrait être un extrait d’un discours sur la poésie, un fragment qui relève de l’anecdote, la reprise d’un propos familial, une considération enfin sur les comportements féminins (p.111). Des répétitions, dans certaines sections, sous-tendent la structure éclatée du texte, instaurant un leitmotiv faisant lien, où les phrases en boucle évoquent alors une bande son marquée par des échos (en particulier dans la section Caméra-corpus). Ainsi, dans la voix faisant écho ou reprise, reprenant les codes techniques cinématographiques d’une bande son travaillée, « suivez le son qui sort de mes lèvres en différé ».

 

Les personnages de Sunny girls renvoient le plus souvent à des personnages cinématographiques et médiatiques de second rôle (« cataloguée pin-up en devenir », « nymphette », « speakerine scintillante ») et caractérisés à grands traits acides, parfois acerbes, dans une ironie implacable (« autres actrices aux visages fades (…) s’éventant avec les programmes TV » ou encore « Daria (bis) quitte les hommes qu’elle a choisis quand un nouvel homme plus intéressant à ses yeux se profile sur les dunes…»). Les personnages de Sunny girls peuvent déjouer également les codes, Sandra Moussempès leur rendant alors une forme d’épaisseur énigmatique (un « faux punk », « une femme » qui « n’est pas lesbienne mais souhaiterait l’être » ou encore « je devenais toi, mais ton corps ne se transformait pas c’est moi qui reprenais tes codes machistes »). L’univers du conte est repris également dans ses personnages clés (fée, sirène, princesse, sorcière), détourné aussitôt dans la critique d’une contemporanéité sociale, sur un mode ironique (« le royaume dans un deux-pièces mauve »).

 

Sunny girls se rapporte à l’univers cinématographique dans son ensemble, dans les domaines de la réalisation et de la production, empruntant par endroit son lexique (« fondu au noir », « caméra subjective »), dans des éléments descriptifs de tournage (plateaux de cinéma et décors, éléments de dialogues). Le document photographique reste présent dans Sunny girls reprenant ainsi l’idée d’une planche-contact ou de suite photographique, présente également dans Photogénie des ombres peintes. Les références cinématographiques jalonnent l’ensemble, s’axant principalement sur Antonioni et en particulier le film Zabriskie point, M. Haneke (film Code inconnu) et Chris Marker (Sans soleil).

 

L’étrangeté, dans une posture de distanciation ironique, qui émane des énoncés de Sunny girls, se rapporte à la fois à l’incongruité de certaines propositions mettant en équation des contradictions (ainsi « la maison californienne dans un hameau cévenol ») et à la mise en situation même d’une thématique en filigrane (et explicite dans sa dernière section) qui a trait au paranormal. Ce dernier s’immisce dans la description et la critique sociale (« rêves répétitifs », « ultra-mémoire », « infiltrations mémorielles », « caddy mémoriel », « l’angle d’hypnose ») et vient ainsi complexifier les rôles attribués aux personnages de Sunny girls (« l’infirmière/ liquéfiant des mémoires/ sur sa coupelle de métal », un personnage aux « 9000 vies passées »).

 

Multipliant les procédés de distanciation critique, dans l’évocation de ce qui pourrait être les « strates » individuelles et sociales qui animent les individus, Sandra Moussempès révèle, dans la séduction d’une écriture distanciée, un réel impitoyable et énigmatique aux confins de l’imaginaire.

© Photo : Sandra Moussempès au festival ActOral, par A. Donadio.

 

 

 

 

 

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