Libr-critique

10 mars 2018

[Chronique] De la nuit à la lumière (à propos de Laurence Skivée, L’Air est différent), par Jean-Paul Gavard Perret

Laurence Skivée, L’Air est différent, éditions La Lettre volée, Bruxelles, 2018, 104 pages, 17 €, ISBN : 978-2-87317-507-8.

Forte et fragile, attentive et poreuse à tout, de manière discrète Laurence Skivée crée un livre rare. Un  principe de survie  jaillit loin de tout concept de résilience : « Nous apprîmes le vide et le manque / Du miel coulait dans l’atelier / C’était quelque chose ». Preuve que si parfois nous pouvons nous dire que nous ne savions pas avant certaines morts, passée leur limite nous savons qu’après nous comprenons que nous allons avoir vu.

Existe en conséquence une torsion particulière. Elle ne transgresse pas la mort mais l’emporte avec elle. Et soudain le passé prend une autre forme. Il revient, réanimé, il  « change d’air » mais ne manque pas de la force qui fut trouvée pour l’auteure dans les livres premiers qui l’accompagnaient.

Laurence Skivée va, à partir de ce point de capiton, à l’essentiel, cultive l’intensité. Le passé simple prend un rôle essentiel  et en rien affecté : entre autres dans deux pages presque finales où l’émotion se crée de manière originale.

La mort est là, puissante, lancinante mais elle rend elle-même l’âme au moment où  la poétesse redécouvre ce qu’elle souligna dans un livre de la bibliothèque d’enfance: « Mon corps est un visage d’enfant ».

Par ses fragments elle noue des entrelacs. La lumière n’efface pas toute ombre :  le passé empiète sur le présent. Néanmoins la vie devient  presque un conte : « D’un geste lent / Je tapissais ta gorge en  feuilles lumineuses // La journée finie / je t’enlaçais dans mon sommeil / Sans un mot dire / Je t’aimais ». Mais pour un tel conte (où le réel fait loi) nul besoin de recours à l’imaginaire : les mots les plus simples font tout.

Ils relient le présent au passé pour forcer le futur. C’est – tout simplement – beau et impressionnant. Les fragments dans leur goutte à goutte  instillent le ferment contre la mort. Laurence Skivée l’affronte car elle n’est pas de celle  qui pousse la poussière sous le tapis. Mais par delà son livre crée une lumière rasante (du crépuscule ou de l’aube) difficile à oublier.

5 avril 2014

[Création] Laura Vazquez, TOUT TOMBE [Libr-@ction – 18]

Cette dix-huitième livraison de Libr-@ction se présente sous la forme d’une vanité inédite : un agencement répétitif qui nous entraîne jusqu’au vertige dans une méditation sur la dégradation de toutes choses. Nulle action possible contre l’universelle entropie ; la libr-@ction poétique de Laura Vazquez nous invite donc à perdre toute chose, mais en mesure – lentement.
Selon le principe de Libr-@ction, écoutez/voyez/lisez et partagez de toutes les façons cette fascinante création de la talentueuse Laura Vazquez. /FT/ [Libr-@ction – 17]

Voir la vidéo (cliquez ici si vous n’arrivez pas à la voir) :

 

La maison tombe, lentement,
elle tombe lentement,
les enfants tombent lentement,
ils tombent lentement,
leurs bouches tombent lentement,
les bouches des enfants vont lentement,
et leurs jambes tombent lentement,
leurs jambes tombent lentement,
tout tombe lentement,
la ville tombe,
elle tombe, elle tombe lentement,
la ville tombe, elle tombe doucement,
depuis longtemps,
depuis beaucoup de temps,
la maison tombe et les gens tombent,
les bouches tombent et les gens tombent

et le dessus des yeux et le dessous du ventre et le dedans du ventre et le dedans des joues et le dessus des cils, et le dessus des mains et le dedans des pieds et le dessous des tables et le dessous des seins, et le dessus des tombes et le dessus des crânes et le dessous de soi et le dessus de soi, et le dedans des ventres et le dessus des ventres et le dessous des ventres et le dedans des ventres,

tout tombe tombe

tout tombe lentement,

les pierres tombent

et les échanges

et les histoires

et les objets

et les liquides

et les ruisseaux

et les vidanges

et les serpents

et les échanges

et les liquides

et les échanges

et les salives,

tout tombe tombe

tout tombe lentement,

dans les organes,

dans les maisons,

dans les chemins,

dans les échanges,

c’est la tournure,

c’est le chemin,

c’est la méthode,

c’est la mesure,

c’est un échange,

c’est une idée,

c’est un problème,

c’est une idée,

c’est un chemin,

c’est un échange,

c’est un rapport,

c’est un chemin,

c’est la tournure,

c’est la méthode,

c’est la mesure,

tout tombe tombe
tout tombe doucement,
tout tombe lentement,
tout tombe doucement,

dans les maisons,

dans les tournures,

dans les endroits,

dans les bordures,

dans les forêts,

dans les histoires,

dans les paroles

et sans arrêt
et sans vitesse et sans vacarme, et sans penser et sans souffrir, c’est la tournure.
C’est ce qui tombe

et le dessous des bras et l’idée des figures et l’idée de la mort et l’idée de la honte et l’idée de la fonte et l’idée des liquides et les liquides eux-mêmes et les personnes lentes et les personnes biens
et la vie est bien lente
et la vie est tombée
et la vie est bien calme
et la vie est bien lourde
et la vie est bien belle
et la vie est la vie
et la vie est tombée
et la vie est en train de tomber,
mais lentement

tout tombe lentement
dans les personnes et dans la gorge des personnes et dans les ventres des personnes
et tout avale et tout avale les personnes et dans la gorge et lentement et tout va dans la gorge mais lentement

dans la maison des hommes,

dans la maison des loups,

dans la maison des mères,

dans la maison très noire,

toutes les mères noires,

on se donne de l’eau,

on se donne des branches,

on se donne des ventres,

on se donne des langues,

on se donne du pain

et tout tombe dessus.

24 juillet 2013

[Entretien] La mort dans la langue, dialogue entre Mathieu Brosseau et Matthieu Gosztola [Dossier Brosseau 2/3]

Plutôt que ici, mais toujours dans ça… le dialogue exceptionnel entre deux poètes de talent.

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