Plus que jamais, en ce temps de saturation médiatique, c’est le moment d’entrer en vacance : ce premier volet de Libr-vacance vous invite à méditer avec Leslie Kaplan sur/avec Mai 68, à lire une sélection de livres très récents, à rendre hommage à Christophe Marchand-Kiss, et vous donne RV au festival de poésie Voix vives…
Face à la liesse de ce 14-Juillet à double révolution, faut-il suivre le flaubertien fleuve humain auquel fait allusion Jean-Claude Pinson dans son dernier livre, LÀ (L. – A., Loire-Atlantique) ? « Flaubert, qui n’aimait pas la foule, écrit à Louise Colet que, néanmoins, "les jours d’émeute", il se sent "enivré par une poésie humaine, aussi large que celle de la nature, et plus ardente" »…
UNE : le Mai 68 de Leslie Kaplan, du chaos au chantier…
Leslie Kaplan, Mai 68, le chaos peut être un chantier, P.O.L, mai 2018, 80 pages, 9 €.
Il était un temps où l’espace social français n’était pas saturé par une seule obsession, l’invasion des "Migrants", que seul peut chasser cet antidote magique, la Victoire-des-Bleus… Une Coupe du monde quand la coupe est pleine, des Bleus contre les bleus à l’âme, le Mondial contre les ravages de la mondialisation…
« Et alors "quelque chose se passe"
qui remet en cause l’ordre normal, habituel, les choses en l’état, le surplace, apparemment calme, en fait violent, la répétition du mensonge […]
en mai 1968, c’est l’absence de hiérarchie
au contraire, c’est l’égalité, la liberté réciproque
la parole est partout, dans tous les milieux, chez tout le monde » (p. 39).
« ET ALORS vient la question : tout ça s’est fait dans des mots, paroles, dialogues
est-ce suffisant pour une révolution ? certes non
une révolution suppose un changement du cadre de pensée établi
mai 1968 a été un mouvement de contestation du cadre actuel, de la société capitaliste marchande
un mouvement très fort, général
et après 68, il y a eu une "reprise en main" terrible
un retour en force de la société de consommation
les paroles vivantes ont été "récupérées", c’est-à-dire : sont devenues des clichés » (p. 47-48).
Ces clichés, nous les avons tous en tête sous forme de slogans : "Faites l’amour, pas la guerre !" ; "Il est interdit d’interdire !" ; "L’imagination au pouvoir !" ; "La beauté est dans la rue" ; "Prenons nos désirs pour des réalités !" ; "Soyons réalistes, demandons l’impossible"… Mais, dans sa conférence interrompue par quelques personnages tout droit issus de ses textes, Leslie Kaplan insiste autant sur la chape de plomb du régime gaulliste que sur la prise de parole : mutisme des dominés… silence sur les opprimés… silence sur la France de Vichy, la guerre d’Algérie… Contre une certaine doxa selon laquelle Mai 68 est avant tout une révolte hédoniste et consumériste, un soubresaut individualiste, l’auteure nous invite à penser 2018 grâce à ce mouvement anticapitaliste : plutôt que de nous laisser engluer dans un individualisme de masse et un identitarisme de mauvais augure, retrouvons notre puissance d’étonnement, un désir de singularité qui passe par l’altérité !
Libr-15 : LC a reçu, lu et vous recommande
♦ Philippe ANNOCQUE, Seule la nuit tombe dans ses bras, Quidam éditeur, à paraître en août 2018, 152 pages, 16 €.
♦ Julien BLAINE, De quelques tombeaux de feus mes amis & de feue mon amie, Au coin de la rue de l’Enfer (04), mai 2018, 54 pages, 13 €.
♦Julien BLAINE, Catalogue de l’Exposition 1968/2018 = 1/2 siècle & Julien Blaine = 3/4 de siècle, Marseille, édition im/paires et éditions Galerie Jean-François Meyer, mai 2018, 64 pages.
♦ Philippe BOISNARD,Vie et mort d’un transsexuel, éditions Supernova, juin 2018, 86 pages, 10 €.
♦ Comité restreint, L’Inclusion qui va, éditions Louise Bottu, mai 2018, 128 pages, 7 €.
♦ Revue des Sciences Humaines, Université de Lille III, n° 329 : "Orphée dissipé. Poésie et musique aux XXe et XXIe siècles", printemps 2018, 296 pages, 28 €.
♦ Marc-Émile THINEZ, L’Éternité de Jean, éditions Louise Bottu, juillet 2018, 140 pages, 14 €.
♦ Patrick VARETZ, Rougeville, éditions La Contre Allée, Lille, printemps 2018, 96 pages, 8,50 €.
Libr-brèves
â–º En hommage à notre ami Christophe Marchand-Kiss (1964-2018), qui nous a quittés trop tôt, sur Libr-critique on pourra (re)lire un extrait de Mère/instantanés et une chronique sur l’un de ses textes publié sur Publie.net en 2009.
â–º Bien que ce festival méditerranéen ait bien changé, RV à Sète du 20 au 28 juillet : avec notamment Béatrice Brérot, Sébastien Dicenaire, Frédérique Guétat-Liviani, Jean-Luc Parant et Pierre Tilman.
« Une oreille », c’est une affaire sonore réalisée depuis Québec par Maja Jantar et Vincent Tholomé. Réalisée à l’aide d’objets trouvés sur place, dans la neige, dans les rues. Des pierres, des bois, des petites voitures, des barres métalliques, une table de jardin, une boîte métallique, etc. Petits objets qu’on fait sonner. Petits objets dont on joue comme autant d’instruments de musique. « Une oreille », ce sont textes aussi. Directement inspirés de « profils » que l’on trouve sur les sites québécois de rencontres ou d’agences matrimoniales. Ou improvisés à partir des objets trouvés sur place. « Une oreille » parle donc d’amour. De désirs. De premières rencontres.
« Une oreille », c’est un extrait d’un travail en cours. C’est avec Maja Jantar (chant, voix, texte, boîte métallique, pinceau, pierre, tasse à thé, théière) et Vincent Tholomé (voix, texte, table de jardin, barres métalliques, papier, élastique, petite voiture jaune). Et ça s’écoute ici : "Une oreille".
Écouter la première performance de S. Courtoux à l’abbaye de l’Ardenne le jeudi 3 juillet 2014):
Nobody is original,
we’re all thieves
Ozzy Osbourne
FT. Consume rouge regorge de réflexions critiques sur l’espace poétique actuel ou, du moins, contemporain. Outre qu’il est impossible de se situer soi-même objectivement, n’est-il pas dangereux et illusoire de vouloir décrire un champ poétique auquel on appartient ? Quelle place, quel sens, quelle importance accordes-tu à cette sociologie empirique ? Au reste, le milieu se caractérise par la lutte des classements…
SC. Tu as sans doute remarqué que je ne suis pas sociologue, ni même un théoricien conséquent qui écrit des essais réfléchis et ponctuels sur le poétique. Et, cela, même si j’ai été traumatisé par Bourdieu et que le méta-poétique et toutes les questions qui ont trait à l’énonciation, est une grande part de, dans mon travail. Après, je pense que tous les agents qui sont dans un champ, comme le champ poétique, en ont une perspective et en sont une expression. Une perspective qui se traduit en raison pratique (en us et coutumes, et textes, mais aussi en trajectoires) et qui a des effets sur les autres perspectives du champ. Tout cela est interconnecté, nous sommes tous objectivement situés les uns par rapport aux autres, et personne n’a une vision globale et englobante de ce champ. Un sociologue, après un long travail d’enquête sur un échantillon d’écrivains donné, peut se rapprocher le plus possible de cette vision globale, mais sinon, elle est impossible. Donc je revendique mon point de vue particulier, c’est-à-dire la place d’où j’écris. Ma perspective : en gros, poète, ayant une licence (après une scolarité poussive et passable), venant d’un milieu populaire, élevé par un père veuf, vivant avec un RSA, dans une ville moyenne de province, qui défend des positions esthétiques précises liés à l’avant-garde (l’avant-garde, pour moi, ce n’est pas juste une histoire avec son historiographie, c’est un état d’esprit qui existe et qui continue d’exister, une catégorie méta-historique). Il ne s’agit pas de calquer arbitrairement (abstraitement) des théories sur un texte, mais de s’en servir comme des outils pour penser, dans ce monde, ma pratique de poète. C’est sans doute relativement sauvage de ma part. Mais je crois être assez lucide sur ce qui se passe dans le milieu de la poésie. En plus, j’ai une relative position d’extériorité (et aussi de subalternité, bien sûr), à Limoges, chez un éditeur qui n’est pas parisien, œuvrant dans un courant qui n’est pas vraiment dominant, surtout en ce moment (le textualisme), avec un capital social (un carnet d’adresses) qui est sans doute égal à mon capital économique et qui ferait rire n’importe quel héritier. Donc cette pseudo-position d’extériorité (pseudo, car l’extériorité absolue est un mirage), à tous les points de vue, m’est quand même bien utile quand je regarde les prises de position artistiques (esthétiques) et les trajectoires (les stratégies) des uns et des autres. Surtout que les poètes (et les écrivains en général, contre-exemple notable : Annie Ernaux, mais je trouve son écriture trop sage1) oublient ou même cachent (inconsciemment ou pas) les circonstances (notamment) sociales qui leur font écrire des livres (Gleize dirait qu’on ne voit pas ce qu’il y a sous leurs costumes). C’est un point aveugle (mais c’est là le rôle idéologique de la poésie, notamment lyrique), un impensé majeur, car c’est un sujet radical pour moi, radical – c’est-à-dire, qui va à la racine des choses. Et aujourd’hui, comme l’affirmait Pierre Bourdieu, ce n’est plus le sexuel qui est tabou, mais le social. C’est tellement plus facile de faire des textes sur des objets géographiquement éloignés (le Japon était à la mode, chez les poètes, il y a quelques années cf. Roubaud/Sadin & co) que de se coltiner le social que l’on a tout autour de nous, même quand nous ne bougeons pas d’un pouce, les vies ordinaires de plus en plus minées par une précarité ordinaire (y compris chez les auteurs, comme moi).
Pour moi, cette sociologie sauvage, qui s’apparente à une guerre symbolique, a au moins ce mérite : regarder d’où les autres parlent et écrivent et ne pas oublier, moi, d’où je viens et où je peux aller (et ne peux pas aller). Comme cet espace est un espace de luttes, de luttes symboliques entre des courants, des éditeurs, des auteurs, des revues, et que cette lutte porte à la fois sur le pouvoir de consécration et de reconnaissance mais aussi sur la définition des enjeux et des modes de cette légitimation, le front de la lutte se joue constamment entre "conservation" et "hérésie". Conservation des positions et des postes (des acquis institutionnels, par exemple, poste en école d’art ou directeur de publication), conservation dans les textes. Ce qui est intéressant, et qui est l’un des problèmes des écritures modernistes vouées à vouloir l’institutionnalisation : c’est la distance qui peut s’opérer entre une œuvre de poésie qui se réclamerait de l’avant-gardisme et la position de consécration institutionnelle de l’intéressé qui implique des postures et des actes précis entrant en contradiction formelle avec les textes. Là se joue une éthique conséquentialiste qui est au cœur de ce que devrait être une véritable pratique poétique (Wittgenstein ne mettait-il pas un signe d’égalité entre éthique et esthétique ?). Car écrire comme Roubaud (ou d’autres, que je pourrai nommer mais à quoi bon, c’est leur faire trop d’honneur) aujourd’hui, c’est se rattacher à l’exercice du pouvoir et de ses marqueurs. Et certains livres aujourd’hui ne sont que des « outils de communication » à la gloire d’un nom qui est devenu une marque.Et les mirages sont nombreux. Surtout qu’on est dans une époque de restauration lyrique qui est puissamment anti-avant-gardiste, et que les auteurs réellement expérimentaux, qui osent quelque chose hors des sentiers battus et rebattus (en faisant des synthèses inouïes et qui travaillent des « dispositifs »), se comptent sur les doigts de la main gauche de Django Reinhardt. « Il y a tant d’œuvres (…), nous avons commencé à les lire, mais nous avons même fini de les lire dès la première page : programme connu » (disait Derrida). On en est là.
FT. Je te suis parfaitement. Cela dit, une telle posture – pour authentique qu’elle soit (anti-imposture) -, ne t’expose pas moins au risque d’être taxé d’ « aigri »… Autrement dit, cette « sociologie sauvage qui s’apparente à une guerre symbolique » peut-elle (doit-elle) s’accompagner d’un romantisme noir qui confine parfois à l’égotisme (je n’ai donc pas dit « égocentrisme ») ?
SC. L’aigreur ne peut survenir que si on a des buts précis, liés à des rapports et à des (en)jeux de pouvoir précis. Moi, je n’ai aucun désir de ce type-là, en particulier et en général. Je ne vise pas de postes en école d’art, de collection où je publierais mes potes, ni même de Festival à diriger. Et si jamais on me le demande, pour être tout à fait clair, j’y réfléchirai à deux fois. Je n’ai jamais envoyé un manuscrit à un autre éditeur, depuis que je suis chez Al Dante. Et j’ai même refusé le Seuil en 2007 (dans la collection de François Bon, quand il la mettait en place) parce que je voulais être chez Al Dante. Si j’arrive à continuer à écrire et pouvoir publier mes textes, comme je le veux, ça sera déjà beaucoup (le reste, c’est de l’enthousiasme). En tant que « transfuge de classe », dans un milieu où la violence symbolique fait frontière et territoire, et où les auteurs venant d’un milieu populaire préfèrent s’auto-éliminer, je pense avoir largement intériorisé l’échec sous toutes ses formes, sans espoir de duchés, ni de dotations. Et tout ce qui peut m’arriver de bon, ça sera avec tout l’enthousiasme possible (et imaginable) que je le prendrai.
Quant à cette question de l’égotisme, du « je », ça fait partie de ma "poétique sampliste autofictionaliste" : (résumons) : 1. L’autobiographie étant impossible (car le sujet est multiple, incertain et non-transparent à lui-même, voire « aliéné » – si l’on définit l’« aliéné » par quelqu’un « qui est un sujet étranger à lui-même » – ce qui fait de la « biographie », littéralement, une « fiction »). – 2. Or, toute pensée est forcément autobiographique (Nietzsche2). – 3. Or, si le sujet est incertain, c’est qu’il est troué par du texte, de la structure, de l’autre (là est le travail du sample). – 4. Donc je ne peux qu’utiliser le sample, le discours des autres, pour tenter de renouer avec l’expression de ma propre pensée – ce qui est impossible, et donc interminable. C’est ma façon à moi de ne pas tomber dans le piège du sujet-tout-puissant propre au lyrisme traditionnel, et le piège d’une écriture totalement déterminée idéologiquement ou matériellement (comme la concevaient ou pourraient encore la concevoir les positivistes marxiens). A la fois, donc, les structures + les affects. Ainsi les samples (tels que je les conçois) sont les portes et les fenêtres de la monade/conatus que je suis, et sont des brèches, entre le passé et l’à-venir / entre la structure et l’affect.
FT. Pourrais-tu préciser les raisons pour lesquelles tu as choisi comme sous-titre « Post-poèmes de combat » ? Comment te positionnes-tu par rapport à Denis Roche ? Aux Modernes ? À la postmodernité ?
SC. Jean-Marie Gleize, dans Sorties, identifie plusieurs points comme étant spécifiques de la post-poésie, telle qu’il la conçoit : 1. les textes excluent tout dimension expressive ; 2. ils ne se réfèrent à aucun système esthétique antérieur ; 3. ils sont liés à leurs modes de production, notamment l’informatique (PAO, MAO, etc.) ; 4. ils sont réflexifs, méta-techniques, méta-discursifs ; 5. ils sont des dispositifs de montage. Sans vouloir discuter un à un tous les points (le point #2, notamment, est vraiment discutable), je me suis rendu compte que mes textes avaient beaucoup de propriétés de la "postpoésie selon Gleize". Sauf, le plus important d’entre eux, le côté expressif, le côté expression d’une subjectivité (la signification). Par rapport à mon travail sur le sample, je trouvais que c’était là un paradoxe tout à fait intéressant : comment se fait-il qu’en travaillant sur le sample, qu’en volant comme ça les énoncés (les discours) des autres, en ne faisant des textes qu‘avec les textes des autres (poèmes, romans, essais), j’arrive, pour ainsi dire, à exprimer quelque chose qui soit encore plus moi ou qui tente à être plus moi que le moi du discours direct – qui arrive donc à exprimer in fine un plus de singularité expressive ? Voilà le pourquoi de ce sous-intitulé, qui condense, en quelque sorte, la grande question qui travaille/sous-tend mes recherches, mes écrits (la multiquité du sujet, l’ubiquité des textes, sa dissémination en sujet d’énonciation et/ou sujet d’énoncé).
Denis Roche n’a pas arrêté lui aussi de picorer les énoncés des autres pour ses Dépôts de savoir et de technique. Seulement, le paradigme photographique l’emporte (chez lui) sur le paradigme littéraire, et seule la forme (visuelle, en bloc cousu/décousu) au fond lui importe (il aime bien citer ses sources aussi, il y prend même un véritable plaisir dans Notre antefixe). Moi je travaille sur le contenu, la signification : je choisis scrupuleusement les samples que je monte et greffe, et je fais tout pour qu’il y ait le moins de discontinu possible (à l’inverse du travail de Vannina Maestri, que j’aime beaucoup, par exemple). Est-ce un travail post-moderne ? Sans doute ; mais si on reprend la définition très claire qu’Umberto Eco donne du post-moderne dans son Apostille au nom de la rose, où il dit que le post-moderne consiste à reconnaître que le passé doit être revisité avec ironie, je me porte en faux contre cette innocence de la littérature qui devrait être perdue. Etre ironique, être toujours de biais, ça permet aux auteurs de tout faire pour éviter de fonder leurs textes sur un méta-discours de dénonciation politique (comme ceux qui fabriquent leurs textes à partir d’usage verbaux médiatiques, qui démasquent les représentations pour les retourner contre elles), ça crée in fine un boulevard politique vers tout ce qu’ils auraient voulu déconstruire, c’est-à-dire, le statu quo social qu’aiment si bien au fond les classes dominantes. Et ce refus (textuel, aussi bien) de toute politique directe va si bien aux auteurs post-modernes, que cela peut leur ouvrir grandes les portes de l’institution, à tous les sens du terme, sans que ça leur pose de problèmes insolubles – puisqu’ils sont dans la « subversion » des signes3. Autant dans mon premier livre travaillé/travaillant avec le sample, Action-Writing (Dernier télégramme, 2006), il m’arrivait d’utiliser des samples dans un contexte d’antiphrase (ironique, donc), autant je n’utilise plus du tout les samples comme cela depuis longtemps. Sans doute suis-je encore trop engoncé dans un paradigme post-romantique (ce mot qui fait frémir tous les post-modernes) de la diction, et sans doute que c’est le tribut à payer du milieu populaire d’où je viens (l’ironie étant plutôt l’apanage des classes dominantes), mais je préfère ça que de me retrouver dans les petits papiers de l’institution à sucer des queues (l’institution qui fait que l’on ne peut plus discuter la figure d’un grand poète – ses prises de position, sa trajectoire – puisque c’est un grand poète / Les institutions poétiques/littéraires reproduisent-elles la distribution du capital social/culturel et ainsi la structure de l’espace social ?). La littérature est un monde peuplé de fayots corruptibles qui s’appliquent parfois des règles mafieuses (Guy Hocquenghem). cf. All About Eve de Joseph Mankiewicz (1950). Et la mafia est le « business plan » modèle de tout Capitalisme (à dominante financière – tel est notre paradigme pour aujourd’hui) qui se respecte.
FT. Que t’inspirent les analyses critiques du champ poétique qu’a développées Jean-Michel Espitallier dans le dernier grand entretien de Libr-critique intitulé « Libr-Java » ?
SC. A la fin de son entretien, Espitallier demande qu’on n’oublie pas qu’être poète c’est être fondamentalement minoritaire. Et je suis parfaitement d’accord avec ça, et je pense qu’il a bien raison de le marteler. Mais que l’on oublie pas que cette minorité implique nécessairement des « devoirs » politiques (envers ses pairs comme ses lecteurs). C’est-à-dire : une morale, une éthique conséquentialiste sincère qui lie les textes aux gestes et au parcours de l’auteur. Pas seulement dans les textes, donc, mais aussi ce qui va avec les textes, ce qui est à côté des textes et qui ne se lit pas forcément dans ceux-ci. Il ne faudrait pas pouvoir se dire « yeah, je suis minoritaire au sens de Deleuze », je crée donc je résiste, et faire la pute à tire-larigot, hold-up à tout va, sur les tiroir-caisses du show-biz. C’est une éthique, la minorité : contre les agencements de pouvoir (et Deleuze nous a montré que c’est le pouvoir qui est désir – car le pouvoir est rassurant, puisqu’il il séduit). Certains jouissent toujours fort quand il s’agit de récupérer du pouvoir. La poésie est donc un contre-pouvoir, au sens strict, à la fois contre la toute-puissance symbolique du roman (et le désir le plus crucial du romancier, n’est-il pas de tout faire pour « purger » sa fiction de toute écriture, de toute « poésie »), ce que Derrida appellerait le « narratologocentrisme » (le roman comme système d’exploitation monopolistique de toutes les scènes d’écriture – et les poètes en seraient donc pour moi comme les lois anti-trusts), mais, à la fois, aussi, contre les formes putassières de l’in-sincérité poétique : Emmanuel Hocquard parle de la poésie comme d’un « test de sincérité » (et pour moi, c’est une notion centrale), je rajouterai : « non-institutionnalisé » (dans la lignée d’un « agir non-institutionnalisé » de Christophe Hanna). Après, comme le dit bien Michel Foucault, il y a la grosse difficulté tactique de fixer un sujet cohérent du combat politique quand le pouvoir lui-même s’exerce à partir de points innombrables et que la résistance n’est jamais en position d’extériorité par rapport à lui.
FT. Quelles différences vois-tu, personnellement, entre cut-up et sampling ? En quoi Patrick Bouvet et Olivier Cadiot, selon toi, pratiquent-ils plus le cut-up que le sampling ? En quoi ta propre pratique diffère-t-elle ?
SC. Ce n’est pas parce que Cadiot a pu s’inspirer de livres de grammaire, et je dis bien, s’inspirer, ou même qu’il a pu copier par-ci, par-là des éléments de ces livres (dans L’art poetic’, grand livre) et que Bouvet a pu s’inspirer de l’écriture clinique/cinématographique d’une certaine prose journalistique (ce fameux degré zéro de l’écriture dont parle Barthes, qu’on trouve aussi dans l’Objectivisme U.S.), que je les mets dans la case des poètes-sampleurs. Sans doute, l’époque, les années 90’s, avec son nomadisme techno et le culturel se disséminant dans toutes les pratiques et les formes, a pu faire croire cela (les musiques électroniques étaient à la mode : du label Mille Plateaux aux Raves Parties/ William Burroughs dans un clip de U2/ Moby squattant les charts avec son plunderphonisme grand public, etc.). Et puis, certains théoriciens, comme Emmanuel Hocquard pour son pote Cadiot, ont pu aussi faire croire cela (sans doute y avaient-ils également intérêt ?). Alors qu’il suffit d’ouvrir l’Art poetic’ pour y voir que Cadiot s’est largement inspiré des livres de grammaire, voire qu’il ait pu en piquer quelques figures, mais que son livre est loin d’être uniquement un livre fait de samples, d’échantillonnages. Après, il y a du collage et du montage chez Cadiot. Ce qui explique que Prigent, quand il écrit « morale du cut-up », le met dedans (c’est marrant au fond cette définition plus que floue du cut-up). Mais quelques « échantillons » de textes dans un livre ne font pas un livre samplé. Cadiot, je pense, exemplifie mieux que quiconque la notion d’Intertextualité, mais ça ne va pas plus loin. Alors que le sample est intertextualité multiplié par le dialogisme.
La grande différence entre le cut-up et le sample – qui, dans l’usage commun, sont souvent cités ensemble, voire sont interchangeables – c’est que l’usage du sample n’est dû à aucun hasard. Je n’active pas les samples après les avoir fait tourner dans mon chapeau. Leur greffe vient d’un long moment de montage, où l’assemblage doit être le plus fluide possible, le discours le moins cassé possible. Car, chez moi, tout est sample – à part certains moments très particuliers (comme les « contre-cartes postales poétiques » dans Consume rouge, ou certains éléments de « fixation » des samples ensemble), tout vient de textes que je choisis. Chaque échantillon de textes est scrupuleusement choisi, soit pour ce qu’il dit, soit pour la manière dont il le dit. Et le montage se fait scrupuleusement aussi. Bien sûr, il y a sans doute quelques mots de liaison qu’il me faut rajouter, ou des pronoms ou des articles que je change, mais 90 % du livre vient de ce que j’ai volé, plagié, dans les textes des autres – des textes d’auteurs que j’aime le plus souvent. Car, là aussi, dans le processus de lecture, il n’y a pas de hasard – un processus hautement actif donc, puisqu’à chaque fois que je rencontre une phrase que j’aime, je la note dans un carnet, et je m’en servirai – peut-être ou peut-être pas – pour le montage final. Dernière chose qui distingue un livre comme Consume Rouge de tous les usages samplistes que l’on peut voir fleurir depuis vingt ans, c’est que j’utilise toujours les samples de la façon la plus « innocente » possible, pourrais-je dire, la plus directe, la moins « ironique » ou sémioclastique possible. Alors que la plupart des textes qui s’arrogent le droit d’utiliser le mot sample, le font par détournement négatif général, comme quand on utilise des idiolectes médiatiques pour en montrer l’inanité politique (dans un usage, que je dirais, "naïf"). Il n’y a aucune « subversion » générale des énoncés dans Consume Rouge. La subversion politique est de toute façon un leurre.
FT. En ces temps de recyclage poétique, que réponds-tu à ceux qui pensent que la création poétique actuelle est en perte d’inventivité, ne sachant pas se doter d’un regard neuf ?
SC. Les gens qui doivent dire cela, soit 1. ne connaissent rien à la poésie 2. se sont refugiés depuis longtemps dans la morne plaine du roman (comme tous ces types qui viennent de la poésie et qui se tournent vers le roman : sans doute espèrent-ils des gains symboliques et pécuniaires plus importants, et une place parmi la classe dominante ?).
Mais, et il ne faut pas être devin pour le remarquer, il y a une crise de la pratique expérimentaliste avant-gardiste – qui touche aussi le désir de théorie… J’ai l’impression que les jeunes poètes que je rencontre n’ont pas envie de se poser des questions chiantes & théoriques (alors que s’il y a bien une sorte d’essence de la pratique poétique, c’est de se mettre en question : la poésie comme pratique inquiète). Mais ça ne veut pas dire qu’il ne se passe rien d’intéressant. Il se passe sans doute, en terme de textes, moins de choses qu’il y a dix ans – mais ça s’explique aussi par le fait que la « nouvelle poésie française » des années 90’s, d’un point de vue démographique, socio-historique, a fait son temps. Et elle fut à tous les points de vue tellement exceptionnelle (en terme de quantité de publications, travail des revues, vitalité du travail formel, thématiques qui n’avaient jamais été abordées par des poètes, socle de performances nouvelles, etc.) que forcément on a l’impression qu’aujourd’hui il y a un trou (il faut dire aussi que certains poètes de cette génération sont plus dans la gestion de carrière qu’autre chose). Exactement comme les cycles Kondratiev en économie. Et puis, il y a le fait terrible (démographique, aussi) de ces poètes nés dans les années 30 ou 40 (ceux-là mêmes qui ont émergé dans les années 60-70) et qui disparaissent les uns après les autres (comme Anne-Marie Albiach ou Mathieu Bénézet). De toute façon, il y aura toujours des types un peu fous pour continuer ce travail poétique hors des point de repère dominants. Des types un peu barrés qui ne se satisferont jamais, comme dit Prigent, de ce qu’écrivent leurs contemporains, et qui voudront faire un poil merder la langue (la merde : première défense) et recommencer (« Rip it up and start again » comme le chante le groupe post-punk Orange Juice : tout foutre en l’air et recommencer). Pour ça, je ne me fais pas de soucis : il y aura encore de grands livres. Même si la crise économique4 enfonce encore un peu plus le clou, le trou d’où il faut émerger coûte que coûte – ce qui a coûté la vie à des revues, des festivals, des collections (comme celle de Chloé Delaume, celle de François Bon), et peut-être même des livres. Si nous vivons bien dans un monde de pseudo-valeurs, de faux noms et de fausses figures, et que la sphère non marchande de la vie ne cesse de rétrécir, il n’empêche que les actes de représenter et de figurer demeurent pour nous vitaux. Et il faut puiser dans la mémoire de l’héritage avant-gardiste poétique les outils perceptuels, interceptuels pratiques (qui nous attendent5) permettant de contester les limites que cet héritage a imposées – ce que j’appelle « créer des synthèses inouïes ». Comme quand on mixe Denis Roche à William Burroughs par exemple, ou Céline à Vladimir Maïakovsky (comme le fait Jérôme "Bidou" Bertin).
FT. Pour être constitué d’échantillons, Consume rouge n’en est pas pour autant si « anonyme » que cela : le je n’y est pas absent… et nous retrouvons le Courtoux de la fiction noxienne… Au reste, le noxisme n’est-il pas un romantisme noir ?
SC. C’est marrant comme tu veux me faire parler de ce « romantisme noir » ! C’est la seconde fois que ça revient dans tes questions et il faut se demander si ce n’est pas plutôt ton phantasme que le mien (rires). Ou alors tu veux absolument me faire dire ce que je n’écris pas. Comme si, à partir du moment où on écrit des choses sombres, on devait nécessairement se lier aux décadents du XIXe et à toute cette généalogie (Maurice Rollinat, qui était d’ailleurs limougeaud, Jean Lorrain, etc.). Et, au moins, tu seras peut-être d’accord avec moi, les « romantiques » n’aiment pas trop se coltiner des problèmes et des questions politiques (hormis sans doute Hugo). Qu’ils soient d’énonciation ou de pratique. La question politique dans Consume Rouge invaliderait seule ton désir de qualificatif. Et, au bout d’un moment, à force d’entendre "Oh c’est glauque ce que tu fais6", tu te dis, ben ouais mon pote, regarde par la fenêtre, et si tu y vois des choses qui toujours t’égaient l’âme, préviens-moi car on ne doit pas vivre dans le même monde ou la même réalité…
Même si on pense un concept de littérature le plus dé-subjectivé possible, où le sujet serait le moins présent possible, comme le veut légitimement Christophe Hanna dans Nos dispositifs poétiques parus en 2010 (« la subjectivation maximale de l’écriture est la condition de la fermeture fonctionnelle du concept de littérature »), fidèle à la tradition d’un mix « non-hypocrite d’énonciations variables » entre l’art et la vie, on n’y arrive véritablement jamais7. Le « je » reste fermement tapi dans les coins, même les plus obscurs d’un texte (une référence, des locutions idiomatiques, des obsessions thématiques, des obsessions formelles, etc.). Autant il y a échec d’une écriture qui serait la moins subjective possible, autant il y a échec d’une écriture vouée à l’autonarration, car le sujet n’est jamais identique à lui-même et transparent (il y a un échec programmé de tout auto-récit – en grande partie parce que 1. nous ne pouvons pas faire confiance à la mémoire et 2. parce que nous sommes des identités multiples, incertaines). Echec pour échec, opacité pour opacité, confusion pour confusion (confidences pour confidences, tra-la la la), ma pratique se trouve là, au milieu, avec tous les paradoxes et toutes les questions (les voies de garage comme les appels d’air) que ça peut impliquer. Et sur ces questions, j’en sais trop ou trop peu. Nous en savons trop ou trop peu. Car toute ma pratique de poète est dans le questionnement et le paradoxe – l’inquiétude (Joë Bousquet : écrire = « permettre à mon destinataire d’assister à toutes les vicissitudes des situations que je cherche à tirer au clair »). Même si je donne peut-être l’impression d’avoir des certitudes – en politique, par ex. – ce n’est en vérité pas du tout le cas. Mes textes sont constamment, constitutivement même, déchirés entre ce qu’ils veulent dire, ce qu’ils disent et comment ils veulent le dire. C’est aussi tout le paradoxe qu’on peut retrouver dans la question politique de l’énonciation : le conflit entre la perspective révolutionnaire transcendante et l’immanence bloquée de la phrase qui prétend l’énoncer. Les procédures complexes de "négociations" entre le poète-sampleur, le poète-des-classes-populaires, le poète-autonarrateur, le poète-qui-n’aime-pas-le-roman, etc. Ce savoir n’est jamais fondé en vérité, il est condamné à la plus parfaite imperfection. Travailler à la fois donc sur un Textualisme conséquent (je ne peux remettre en cause mon "amour" de ce qui s’est joué dans les années 70’s autour de Tel Quel–TXT–Change–Mantéia–Dérive), mais ne pas oublier que nous sommes aussi faits d’affects et que des affections peuvent avoir des répercussions très importantes dans les textes, nos théories poétiques et nos trajectoires. Comme l’écrit Frédéric Lordon dans un livre génial et très important pour moi (La société des affects, Seuil, 2013) : prendre et le structuralisme et les affects. Pour ne pas tomber dans le sujet tout-puissant et transparent d’un lyrisme qui se voudrait transcendantal.
FT. Comme ta prestation de l’Ardenne en juillet dernier est en rapport avec Consume rouge, et à une époque où la poésie scénique a le vent en poupe, pourrais-tu faire le point sur ta propre conception de la performance ?
Oui, la performance, la lecture a le vent en poupe depuis 20 ans, et, aujourd’hui, même les (jeunes) romanciers s’y mettent (c’est dire). Et beaucoup pensent que c’est une partie comme une autre du "job" de l’écrivain. Il y a même des circuits, des bonnes adresses qu’on s’échange, et des spécialistes qui sont invités parce qu’on sait qu’ils feront "bien le job", que le public sera content, un public qui sera sans aucun doute flatté par ce que fait le performeur, un public qui ne sera pas trop bousculé (c’est pour cela que la lecture-verre d’eau est toujours autant à la mode, malgré son ennui), comme dans le Tour de France, avec ses rouleurs, ses sprinters, ses montagnards. Si bien que ça tourne, le circuit est (souvent) toute l’année le même, ça emploie du monde, ça donne de l’argent de poche, ça fait vendre quelques livres, et puis on rentre chez soi, on attend la prochaine ou l’année prochaine. Et tout le monde est content. C’est devenu, bref, disons-le, un business. Une sorte d’équivalent underground de ce qui se passe dans le monde du rock ou du théâtre. Dans ses joies comme dans ses problématiques politiques. Et pourtant, s’exhiber comme ça, devant une salle, ça ne va pas de soi. Il y a une sorte de fonctionnement social, de codage « naturel » qui fonctionne comme n’importe quel champ où il y a des enjeux de pouvoir, qui ne me plaît pas.
Il y en a sans doute pour qui c’est « sincère », pour qui le sonore, que ce soit la langue (la diction) ou la musique, ne peut pas se constituer en un domaine séparé de l’écriture. C’est mon cas. C’est la musique qui m’a poussé vers la littérature, et je ne peux pas ne pas faire les deux en même temps comme dans Consume Rouge, livre et disque (mon amour de l’un est égal à mon amour de l’autre). C’est la même face de mon travail, mais avec deux manières (pas si) différentes de l’envisager.
Là où la musique peut être partagée à un moment M par une quantité finie de gens (même si, dans le cas d’un concert, c’est sans doute mieux de connaître, en amont, les morceaux du groupe en question), le texte, l’écrit, ne s’avale pas de la même façon. C’est pour cela, d’ailleurs, que je fais des "chansons". C’est la façon que j’ai trouvé pour "musicaliser" ma pratique poétique. C’était le cas avec Vie et Mort d’un Poète de Merde et c’est le cas avec les textes de Consume Rouge qui sont peu ou prou remaniés pour pouvoir entrer le mieux possible dans les morceaux de musique [post-punk8] que je crée pour mes nouvelles performances (comme à l’IMEC). Et si on n’entend pas bien le texte, qu’importe, puisque quand on écoute pour la toute première fois un morceau à la radio ou à la télé, on ne comprend jamais directement & entièrement le texte – même s’il est chanté en français. Ce travail, disons-le « autour du rock », ou "rockiste" (puisqu’il a les attributs du langage musical du rock) me permet 1. de ne pas séparer les deux (j’ai été un fan de musique, et je le suis toujours, bien avant d’être un lecteur fanatique – aussi – de poésie) 2. de montrer les rapports qu’il peut y avoir entre travail textuel de sample et travail musical sur le sample – de mettre face à face des échantillons de disques avec des échantillons de livres, 3. de faire coïncider la forme de ces musiques (certes, rock, mais avec dissonances, expérimentations sur le son, bruitisme – à faire donc entrer (modestement) dans la grande tradition du rock expérimental) avec la forme des textes (qui, eux aussi, travaillent à une sorte de saturation du sens et une multiplication de celui-ci9). Un avant-gardisme au carré, donc, si on veut.
Écouter la seconde performance renversante de Sylvain Courtoux à l’abbaye de l’Ardenne le jeudi 3 juillet 2014 :
1 Trop sage, car, sans doute, est-elle, mais cela relève plus de sa trajectoire et de son milieu d’origine, trop engoncée dans une doxa du romanesque narratif. Je crois qu’elle s’est plus ou moins débarrassée de cela après, mais je ne connais pas bien ses livres les plus récents.
2 C’est un postulat, certes, appelons-le « postulat de la passion pure », mais deux mille ans d’écriture (globalement autobiographique) ne me feront pas revenir dessus – surtout que j’ai les meilleurs alliés en ce domaine : « En vérité, il n’est pas de théorie qui ne soit un fragment, soigneusement préparé, de quelque autobiographie » (Paul Valéry, cité par Philippe Lejeune – notamment).
3 Je n’aime pas dire que tel auteur a été ou fut « récupéré » par le « système » – car ça implique que la récupération se fasse d’un mouvement extérieur à l’auteur, alors qu’en général, là où le bât blesse, c’est à l’intérieur des textes mêmes de l’auteur. C’est l’auteur, via ses textes et sa trajectoire, qui va vers des positions de pouvoir. Si Moby Dick est le pouvoir, ce n’est pas Moby Dick qui croque l’auteur, c’est l’auteur qui se croque lui-même et qui va se réfugier chez Moby Dick.
4 Je dis "crise", mais il faudrait se poser la question de savoir si une crise est une crise quand elle dure, comme aujourd’hui, plus de quarante ans.
5 Par exemple, j’ai découvert assez récemment les textes poétiques de Michel Robic publiés dans Tel Quel au milieu des années 60 (notamment le n° 31 de l’automne 1967, texte qui s’intitule Clandestinité/prix) – et je dois dire que ce fut un réel choc de voir combien ces textes préfigurent en beaucoup de points ma manière d’en composer (alors même que je ne les connaissais pas).
6 C’est pareil pour la musique (j’imagine que ça fait partie du « sens commun psy-de-base », l’apparence = l’être) – par ex. dans le remake U.S. de la série danoise Those Who Kill, l’une des victimes écoute de la musique « entraînante » et joyeuse, et le profiler en conclut derechef que la victime aimait la vie. Ridicule. Je dirai que plus de 80% des gens sont dans ce genre de paradigme (ma soeur dit que la couverture est glauque, Lise dit que mes textes sont sombres, etc.) – si bien que pour eux, je ne peux être qu’un post-romantique, glauque et, évidemment, nihiliste. Ce qui est bien sûr une manière d’attaquer mon travail sur des choses extérieures aux textes eux-mêmes.
7 On pourrait se demander aussi si la volonté de Christophe Hanna de créer des dispositifs les plus désubjectivés possibles ne serait pas en fait l’ultime point de passage de la tradition moderniste/avant-gardiste ? Mallarmé ne disait-il pas : « L’œuvre pur implique la disparition élocutoire du poète ». Avec le sample, on y est. Sauf que ça reste problématique.
8 Pourquoi « post-punk » ? Parce que je crée des morceaux "rock" avec, comme base, toujours, des samples de batterie, de basse, et de guitare, qui viennent, tous, tout le temps, des groupes de cette période et de ce genre-là. Période et genre que j’affectionne particulièrement, bien évidemment. Héritage qui vient de Clara Elliott.
9 Plus en phase, donc, avec mon travail textualiste que l’était finalement mon opéra-rock Vie et Mort d’Un Poète de Merde.
J’avais rendu compte ici, en juin dernier, des Variations de guerre publiées voici deux ans chez Ypsilon, dans la traduction de Marie Fabre ; voici que celle-ci récidive ce printemps, en nous offrant cette fois La Libellule (La Libellula, Panegirico della Libertà), chez le même éditeur et en version bilingue. C’est un travail splendide sur une œuvre de premier ordre.
Amelia Rosselli, La Libellule, traduction Marie Fabre, Ypsilon éditeur, 2014, 19 €, ISBN : 978-2-35654-035-5.
Agencement
Il s’agit là de la première traduction complète de ce vaste poème où Amelia Rosselli, rompant avec le vers libre, expérimente un travail total de la langue en toutes ses composantes, dans le cadre d’une métrique dont le principe est de mesurer chaque vers pour l’œil et pour la voix en tirant parti de la possibilité qu’offre la machine à écrire d’uniformiser la taille des espaces typographiques. Ainsi chaque vers présente à peu près le même nombre d’espaces (blancs et ponctuation compris), superposant une rythmique spatiale à la ligne accentuelle : l’excellente idée d’avoir repris en italien comme en français le caractère typographique utilisé par l’auteur, rend l’effet parfaitement clair. On se dit, du coup, que Rosselli est en somme l’inventrice de la métrique du « vers justifié » notamment pratiquée aujourd’hui en français par Yvan Ch’Vavar (Cf. Travail du poème, éd. des Vanneaux) ou Claude Favre (que précéda d’ailleurs Roger Giroux):
L A P O I T R I N Ej eE N L ‘ A B S E N
T E D E Q U Ii m p o s s i b l eS I P
A R L E Rc h u t !N E F I G U R E L E
C O U T E A U S O L E I Lm a n q u e u
n o sC E S S E M A I S A U S S I t o m
b a D A N S L E B L A N C t o u j o u r
s C O M M E L I T M A I N T E N A N T t
ê t e E T L E M U Rb a h P U I S T O M
B A C O M M E V E R T E S E N T E N C E
R. Giroux, Poème (1969-1972), éd. « Théâtre typographique », 2007
Rédigé en 1958, La Libellula n’a été publié qu’en 1969 dans le recueil Serie ospedaliera, puis réédité à part en 1985. Rosselli était tout à fait consciente de la charnière décisive qu’il introduit dans son œuvre ; elle en parle comme d’un « délirant cours de pensée occidentale » déroulé comme un immense rouleau chinois que la version définitive condense au quart. Outre la rythmique du vers justifié, l’impétueux flux de langue du poème est constamment relancé par une poétique de la litanie incantatoire, progressant en vastes vagues anaphoriques, cellules syntaxiques répétitives, parallélismes ramifiés, motifs et thèmes récurrents « selon un procédé de répétition-variation, écrit Marie Fabre, qu’elle met ici au point en flux tendu avant de le comprimer dans ses Variations. »
Polyphonie
On sait qu’Amelia Rosselli est parallèlement investie, depuis sa jeunesse, dans la composition musicale et dans l’ethno-musicologie : Dalla-Picola, l’école de Darmstadt (autour de Stockhausen), le dodécaphonisme, etc. D’où son attention aux dynamiques des langues saisies dans le plan de la lettre, du son, du timbre, du « bruit » qu’elle écoute et travaille comme des « particules rythmiques » où se coagule pour elle une expérience à la fois éblouissante et déboussolante : « je suis une qui/expérimente avec la vie ». Détresse et violence, exaltation et déchirement, noyades aux abysses et envols d’écume à la crête de la vague : c’est une polyphonie cyclonique dont la dynamique errante se lie indissolublement – comme chez Van Gogh – aux assauts terrassants de la folie qu’on enferme :
Et le délire me prit à nouveau, me transforma
hébétée et usée en un vaste puits de peur,
m’appela par ses étendards blancs et violents,
me poussa à la porte de la folie. Me ruina
pour cette entière durée et ce jour tout entier.
M’étendit taquine à terre : incapable de bouger,
fatiguée à l’aube, incapable le soir : et l’agonie
toujours plus vive.
De basses eaux en hauts-fonds, le flot du poème brasse et rebrasse la langue italienne en sa diversité (les dialectes y demeurent une réalité très vivante, y compris sur le plan littéraire) comme dans son histoire hantée par de très grands Anciens – dont l’empreinte se découvre d’ailleurs à la pointe même de l’invention moderne, puisque si Rosselli affirme refuser de « soupirer après la sénilité des langues toscanes », elle s’étonne aussi de « rime[r] à l’ancienne avec une modernité/que je n’avais pas soupçonnée dans mes combines. » La traduction excelle, selon moi, à suggérer par un vocabulaire et des tournures inventives audacieusement réactualisés depuis les grands fonds de notre langue, les oscillations énergumènes de cet ouragan italien aussi raffiné que vulgaire à ses heures, instruit des racines latines et ouvert aux néologismes contemporains, mêlé d’archaïsmes et de décalques d’autres langues, etc.
Par exemple :
Et l’esthétique ne fera plus notre joie nous
yrons vers les vents, la queue entre les jambes
dans une vaste expérimentation.
Ou bien :
[…] donc quelle nouvelle liberté
cherches-tu parmi des mots usés ? Pas la suave tendresse
de qui reste à la maison bien rencardé par ses hauts
murs et pense à lui-même. Pas l’oublivion usée
du géant qui sait ne pouvoir rimer qu’à l’intérieur
du cercle fermé de ses fréquentations désolées […]
Ainsi lire Rosselli aujourd’hui, dans cette traduction fidèle à l’étrangeté foncière de tout idiome poétique authentique, mais aussi attentive à trouver notre oreille, c’est à la fois se réjouir du réaffleurement moderne d’un très ancien partage des langues romanes, et vérifier les ressources contemporaines du dialogue créatif des langues et des accents.
L’autre dimension de cette polyphonie qui « cherche les formes universelles » (Espaces métriques, 1962), c’est la littérature elle-même, et particulièrement la poésie occidentale moderne lue et maîtrisée en trois langues : français, anglais et italien. Dans une note jointe à son livre, Rosselli signale d’ailleurs les embrayeurs que lui ont fournis des vers de différents poètes, utilisés « comme points de départs, puis développés, manipulés dans un sens tout à fait subjectif, sur toute la durée du poème ». Les poètes cités sont Campana, Montale, Scipione et le Rimbaud de « H. » (Illuminations), mais il en est certainement bien d’autres, et dans d’autres langues. En effet, dans les années 1950-1958, elle écrit aussi bien en anglais (My clothes to the wind), en italien, en français (Le Chinois à Paris), que dans les trois langues mêlées (Diario in tre lingue). J’ai été sensible pour ma part à une forte présence de Lautréamont, pour son bestiaire (tarentule, requin, chauve-souris, rats, etc.), certaines images : « Souviens-toi de cette vie mienne attachée/à siroter le distillat ignoré de tes pupilles », certains tours de langue : « Et la voix rhétorique du bellâtre que je/vois sans amertume m’enrôle magiquement/et par luxure dans ses bons bras ouverts ». Je pense aussi possible un large dialogue avec le Rimbaud d’Une saison en enfer, notamment la séquence « Délires I » qui a l’air réécrite ici au point de vue de la « Vierge folle » :
Lui pressait pour un nouveau rapport de plaisir,
lui courait à la poitrine de la femme aimée. Je répète
les leçons d’aïeux et de pères vieux comme les cages
d’escaliers ! Àquoi me sert d’être faite de paille
si tu ne viens pas me déplacer avec ta fourche ? Si
tu ne viens pas me déplacer avec des pincettes? Avec
les pincettes de la violence me prier, me déplacer,
m’épouser ? Dans toute la lumière du soleil dans toute
l’oblique lumière du soleil dans toute la charité […]
– Ou encore, le désarroi du « compagnon d’enfer » à l’égard de l’ « époux infernal » : « Enfin sa charité est ensorcelée et j’en suis la prisonnière (…) On voit son Ange jamais l’Ange d’un autre », assez accordé avec la vaste litanie désespérée « j’entends les cris des anges … » des p. 29-31, que lance selon la note de l’auteur, un vers de Scipione :
[…] j’entends les cris anges
qui courent derrière moi, j’entends les stridences
des anges qui veulent mon salut, mais le sang
est doux au péché et il veut mon salut ; les
cris des anges qui veulent mon salut,
qui veulent mon péché ! qui veulent que je
tombe imberbe dans ton sang cri de l’ange.
J’entends les cris des anges qui disent adieu,
je l’ai déniaisé celui-ci, je reviens cet après-midi.
Au début du poème, c’est à Apollinaire que je pense : « Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme/L’Européen le plus moderne c’est vous pape Pie X » (Zone) –évidemment, s’il y a là clin d’œil ou complicité, c’est par l’antiphrase… Car en l’année 1958 où meurt Pie XII, après un règne commencé à l’aube de la seconde guerre mondiale :
La sainteté des saints pères était un produit si
changeant que je décidai d’écarter le moindre doute
de ma tête par trop trop claire et de prendre
l’élan pour un adieu plus difficile. Ce fut alors
que le saint siège fit brigue de s’élancer par-desssus
les fossés, comment ne sais, mais j’en restai hallucinée.
Apollinaire, encore : « C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs/Il détient le record du monde pour la hauteur […]/ Les anges voltigent autour du joli voltigeur/Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane/Flottent autour du premier aéroplane ». Mais qui veut faire l’ange… Le voici parti en vrille et planté en flammes : la libellule, qui « fleuri[t] les vers d’autres altitudes », ne l’envoie pas dire à la sainte alliance démo-chrétienne :
Et la tournoyeuse langue des saints tombés avec les
allumettes allait incendier le vrai ciel
tant déchiré de sermons bien administrés à la meilleure
jeunesse.
Reste la crucifixion térébrante d’une mystique sauvage, comme un glaive plongé dans les vertèbres, entre les ailes :
Ma maladie est différente de la vôtre,
mon sanctuaire n’est pas celui du Christ, et il
l’est aussi, peut-être, si trop piègeuse l’épée entre
mes épaules.
Oppugner
La décennie 1950, c’est l’époque du fameux « boom » italien d’après-guerre dont l’intelligentsia italienne n’est pas vraiment prête à avaliser les valeurs sociales, morales et politiques, si l’on en juge par les romans passablement noirs et désenchantés des meilleurs écrivains de cette époque : par exemple Ragazzi di vita (Pasolini, 1955), LeBaron perché (Calvino, 1957), ou encore Le Guépard de Lampedusa (1958). Les idéaux de la Libération ont fait long feu, quoique le communisme et le syndicalisme constituent un pôle de résistance dynamique à la domination sans partage de la Démocratie chrétienne : relire ici, de Calvino, La Journée d’un scrutateur (1963). Quant à elle, Amelia Rosselli s’inscrit au parti communiste en 1958 et La Libellule est sous-titré : « Panégyrique pour la Liberté ».
On ne pleure pas si la jeunesse est dévoyée,
on ne rit pas si le père est un noble au chômage,
on ne rit pas si la joie est un manège au chômage.
[…]
Ne tombe pas.
Ne gagne pas ! Ne perds pas, – ne fatigue pas. Non
ne déverse pas de rires solennels ; ne te répands pas rebelle!
Dans sa note jointe, elle précise l’enjeu de ce panégyrique libertaire, en reliant le nom de l’insecte avec « les mots ‘libelle’ et ‘liberté’ » : « en effet le poème a pour thème central la liberté, et notre manière, et ma manière, de la « libeller ». Avant les Variazioni belliche, la dimension belliqueuse de la liberté poétique en acte est donc affirmée :
[…]Je ne sais ce que je veux tu ne sais
qui tu es, et nous sommes presque quitte. Mais qu’est-ce
que je recherche si la chanson de la faible pitié n’est
que cette invective inventée par moi, que je ne sais
oppugner dans aucun autre parti qui ne soit le tien,
le mien, nos internes lanternes, et aucune
forte lumière de la vérité, et le monde qui attend
avec ses yeux lumineux, et peut-être pleins de sable.
Sur ce plan, Marie Fabre montre très bien, dans sa postface, que c’est dans son agencement énonciatif même que le poème entier « oppugne », en particulier contre le mode d’adresse habituel, en poésie lyrique, du sujet masculin à la femme désirée ; ici le chiasme du je et du tu brouille constamment le jeu, déstabilisant les rapports sujet/objet, désirant/désiré, masculin/féminin. On vient de lire : « Je ne sais ce que je veux tu ne sais / qui tu es, et nous sommes presque quitte ».
Et on lira plus loin :
Je ne sais si ton visage sait répéter quelque
fêlure interne ou si mes sens savent mieux
que ma tête virile que c’est vrai, ou s’il est
faux celui qui est beau, beau parce que semblable.
Ou beau parce que bon ? Je cherche et cherche, tu cours et cours.
Cela dit, ce libellus-libelle n’a jamais rien de programmé a priori, et encore moins de quoi que ce soit de didactique, y compris pour une supposée bonne cause : il s’invente et se re(dé)compose à tous risques dans les remous et les heurts de ses contradictionssublimement insolubles ; c’est ainsi que le Christ s’y trouve amoureusement paganisé dans une sorte d’anticipation visionnaire de ce que réalisera Pasolini dix ans après, avec Théorème :
[…]
mon sanctuaire n’est pas celui du Christ, et il
l’est aussi, peut-être, si trop piègeuse l’épée entre
mes épaules.
Et en me suivantil sera doux et pur comme les
archanges.
Pour ses yeux si blancs, – pour ses
membres si limpides, je vais cherchant la gloire !
Pour ses membres si doux, pour ses yeux si
rapides, je vais cherchant des gens qui cachent
des armes dans les fourrés. Pour ses yeux si blancs,
pour sa peau si délicate et puis pour ses yeux
si rusés, je vais cherchant des gens qui cachent.
Pour ses yeux si légers et pour sa bouche si
forte, je cherche des gens si forts, qu’ils me nourrissent
moi et lui aussi dans la nuit entre les blanches ailes
des anges si forts si doux si légers.
Ainsi s’exalte l’intensité d’un dire qui ne distingue pas l’éros de la charité, ni la pitié de la séduction ; et quant au chiasme des genres, il n’a ici d’autre statut que d’une crise ouverte, d’une tension déchirante à l’échelle de l’ensemble du poème, de telle sorte qu’on lit aussi, vers la fin, une très belle relance de la thématique provençale et dantesque de l’amour de loin en version ‘masculine ‘, qui rejoint la mystique du Néant pour celle qui a écrit : « Je n’ai aucune sorte d’appel/et aucun credo par lequel commencer mon long/appel » :
Embrassée je l’avays dans une étreinte
sans amour, dans une nuit sans fond, sans
fond d’amour. Et je t’appelle t’appelle t’appelle
sirène, j’y suis seul. Et tu sonnes et résonnes et
résonnes et résonnes ô chimère. Et alors je t’appelle
et t’appelle et t’appelle chimère. Et je t’appelle
et t’appelle et t’appelle chimère.
– Et pour finir en énigme sur une rime dans l’entrelacs des temps, voici une devinette pour mes lecteurs : qui donc écrivit naguère, « Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité, et tel est le néant des choses humaines, qu’hors l’Etre existant par lui-même, il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas » ?
NOTE D’APPOINT
1. On trouvera sur le site de Poezibao une introduction d’Angèle Paoli à la vie et à l’œuvre d’Amelia Rosselli et sur celui de Terres de femmes une notice intéressante de Marie Fabre publiée en 2009 à l’occasion de l’anniversaire de sa disparition. Voir également le site des éditions Ypsilon.
2. La revue Europe n° 1996, avril 2012 a consacré un dossier à Amalia Rosselli, avec des articles de Marie Fabre, Antonella Anedda, Andrea Zanzotto, une anthologie de poèmes et une traduction de l’introduction d’Amelia Rosselli à Espaces métriques.
3. On trouve sur You tube divers enregistrements de lectures données par Amelia Rosselli ; écouter en particulier « Prosavox – Variazioni Belliche », ainsi qu’une interprétation vigoureuse de La Libellula par Consuelo Ciatti.
Nous sommes très heureux de reprendre ce work in progress que constitue le dossier consacré à un écrivain majeur d’aujourd’hui, Jean-Michel Espitallier : la chronique sur la réédition de Caisse à outils séparera les deux parties de ce long entretien exclusif/explosif. [Lire Libr-Java 7]
FT. Jean-Michel, qu’est-ce qui fait courir Espitallier ? Pas vraiment l’amour du sport, ça on l’a compris…
JME. Pas vraiment l’amour du sport, mais au fond, le sujet de mes livres, ça n’est pas le sujet. Je souscris pleinement à ce qu’écrit Valéry à propos de l’intention : « C’est l’intention de faire qui a voulu ce que j’ai dit. » Le sujet, ce serait l’intention. Ce désir de faire. Voire de faire quelque chose. Après seulement vient la question du sens et le travail sur la matière qui fait partir le livre, et le fait toujours partir un peu ailleurs.L’Invention de la course à piedfut d’abord une commande de Laurent Cauwet pour la collection d’architecture que dirigeait Rudy Ricciotti chez Al Dante. Il s’agissait d’écrire sur un stade de foot… Un stade de foot ? Bigre ! Bon, allons-y ! Écrire avec un motif mais contre toute empathie naturelle, pour éviter d’égarer l’intensité de l’écriture, de l’émietter. Et aussi parce qu’un sujet imposé, par soi ou par d’autres, donne la liberté de procéder plus explicitement à des figures telles que le hors sujet, la digression, le quiproquo, la parodie, le détournement, etc., de jouer avec les poncifs, les jargons, les approximations, les paresses qui font sens en ratant la cible, en tournant autour du pot, en tournant à contre-sens. Alors j’ai écrit cette histoire de la course à pied avec une sorte de désinvolture pilotée par un certain nombre de figures qui constituent mon écriture : énumérations, syllogismes, prose énergumène, etc. La contrainte, voilà le sujet, le point d’appui de l’écriture. Un peu comme au saut à la perche ! Elle permet de se débarrasser de ce quelque chose à dire et libère l’intention. Il ne reste plus qu’à ajuster l’écriture et, du coup, le sujet de l’écriture devient l’écriture elle-même, dans ce cadre préétabli qu’est le sujet. On y gagne en liberté. Finalement, quand on tient le sujet à distance, lorsqu’il importe peu, on se sent très libre et on peut s’attaquer au vrai, au seul sujet qui compte pour un écrivain et qui est la question de la langue, de sa position par rapport à la langue. Faire parler la langue, l’explorer, l’exploser et lui rentrer dans le lard. Dans cette liberté gagnée par la contrainte, il s’agit alors de resserrer les boulons pour créer ses propres règles et faire voler l’engin. « Il faut chercher la discipline dans la liberté », nous dit le Monsieur Croche de Claude Debussy.
Je n’écris pas pour donner du sens ni faire sauter des points de résistance, je cherche à installer des conditions de langue propices à activer cette énergie signifiante. Voilà pourquoi, en ce qui me concerne, j’essaie de créer ce que Ponge appelle des « clefs de tension ». Parce qu’il faut tenter de s’approcher au plus près de ce que l’on veut dire, ou de cette intention de dire, tout en restant à distance. La distance est le territoire du désir mais aussi de la crainte. Elle génère donc une tension. J’ai aussi beaucoup observé les dispositifs logiques et déductifs chez Wittgenstein, et j’en ai importé parfois dans mon écriture cette rigueur dure que je surchauffe – et pas seulement dans une intention parodique –, pour aller autre part dans mon expérience de la langue, la recharger et monter le voltage.
Deleuze dit que « le créateur ne fait que ce dont il a absolument besoin ». De quoi ai-je absolument besoin ? D’y voir plus clair, de me retrouver, d’atteindre quelque chose, d’ordonner un peu mon chaos, de me mettre en travers des discours dominants-décérébrants, de réenchanter la langue, au besoin avec du désenchanté, de donner corps à mes révoltes, et en même temps d’obscurcir la ligne d’horizon pour réactiver le champ des possibles. Partir « trafiquer dans l’inconnu », comme écrivait Rimbaud au Harar. De quoi ai-je absolument besoin ? D’avoir besoin. D’avoir besoin de ce besoin. Voilà mon moteur !
Ce qui me fait courir, c’est ce moment de grâce quand, au cours du travail, quelque chose tout à coup se met à marcher. Se met à parler. À montrer quelque chose qui n’était pas montrable, que l’on ne pouvait montrer, que l’on ne savait pas que l’on pouvait montrer. Ce qui rend universel, c’est-à-dire nécessaire, une œuvre, c’est quand cette chose enfin montrée s’impose, naturellement, et devient instantanément irremplaçable. Appelons ça le syndrome inspecteur Bourrel : « Mais c’est bien sûr ! » Louis Zukofsky définit la poésie comme cet instant où, « soudain, on voit quelque chose ». Une épiphanie. Ce moment de grâce est toujours le fruit d’assemblages et d’agencements. L’écriture, le style, c’est du montage, un jeu de permutations, de logique, de construction. Je me définis volontiers comme un bricoleur. J’assemble, j’essaie des trucs, je dispose, je récupère des bouts de choses, je fais sonner, je me fabrique un nouvel outil, je tente des techniques maison en gardant quand même un œil sur le mode d’emploi, etc. Et soudain, quelque chose se dit qui était précisément ce que je cherchais à dire sans le savoir. « L’intention de faire qui a voulu ce que j’ai dit. »
C’est très comparable à la composition musicale. En plus de jouer de la batterie, j’adore jouer du piano, j’ai fait un peu de piano quand j’étais jeune mais disons plutôt que je pianote. J’aime bien essayer des trucs, harmonies, disharmonies, accords dissonants, variations tonales / atonales, jeux sur les intervalles, arythmies, etc. Et voilà que, tout à coup, deux accords s’imposent dans leur majesté ou au contraire leur dissonance agressive. Prenons la quarte augmentée (do-fa#, do#-sol, ré-sol#, etc.), le fameux triton, qui donne une couleur si particulière, l’intervalle dissonant par excellence. Je vais opérer diverses manipulations sur cet intervalle, essayer de l’aggraver, de l’exagérer, chercher à comprendre pourquoi il est si peu agréable à l’oreille, en quoi d’ailleurs est-il désagréable, l’est-il vraiment (le triton, autrement appelé diabolus in musica, était proscrit par l’Église dans la composition musicale jusqu’à l’âge baroque ! Pour dire aussi ce que les formes peuvent mettre en jeu), etc. Ou bien je plaque un accord parfait que je tente de fêler en ajoutant un demi-ton par-ci, une ou deux notes dissonantes par-là, et j’écoute ce que ça produit. Ça raconte toujours quelque chose. Ces manipulations peuvent produire des effets très inattendus. Parfois c’est nul et non avenu, parfois c’est très puissant. On tombe sur quelque chose qui paraît tout à fait neuf à l’oreille, très juste dans sa proposition harmonique, avec des effets très divers : étranges, dramatiques, comiques, ridicules, etc. Eh bien, c’est tout à fait comparable à l’écriture. Soudain, un énoncé se met à sonner avec une grande singularité, uniquement parce que j’ai fait permuter un nom et un adjectif, ou ajouté un adverbe, ou changé la position d’un mot, ou coupé une phrase en deux, etc. C’est du montage. Du cadrage. Et voilà qu’une simple permutation se met à raconter quelque chose différemment, parfois avec une grande précision, une grande finesse, et à raconter quelque chose qui ne pouvait se raconter autrement. Ce « mathématiquement exact[e] » dont parle Baudelaire. On a l’impression que l’énoncé, dans sa singularité, son timbre, vient de rencontrer ce pourquoi il était fait. Ou plutôt qu’une chose était en attente de son énoncé pour la formuler. Céline dit qu’écrire c’est simplement nettoyer une médaille cachée enfouie dans la glaise. Comme du sens préexistant à toute intention de le dévoiler. Chercher dans le fouillis des langues les pièces d’une sorte de maquette à construire soi-même. Aller à la pêche ! En réalité, c’est la langue qui donne du sens au réel. Je veux dire que c’est une situation grammaticale donnée qui produit une situation sémantique inédite et donc un petit territoire inédit du réel. Même s’il faut parfois garder le silence pour lui donner tout son sens. Histoire sans parole. En tout cas, cette attention au style comme vecteur de sens ou d’effets de sens est peut-être l’autre nom de la poésie, qui réinvestit alors son vieux sens d’un faire. Il ne s’agit pas de faire du style pour faire du style. Il s’agit de faire parler la langue. Trouver son style c’est s’ajouter à la langue, mettre son grain de sel, ou de sable, dans la machine. La détraquer pour la revitaliser et y tatouer sa propre langue. C’est très ambitieux ce désir de vouloir se transformer en langue, de s’ajouter au monde ou plutôt à ce qui le constitue. Écrire ce serait énoncer quelque chose d’une « certaine façon ». Et donc, de mon point de vue, le travail de l’écrivain doit d’abord consister en cette « certaine façon », à trouver cette « certaine façon », à rentrer en contact avec soi-même et avec le monde en passant par cette « certaine façon ». C’est assez magique, et je crois que, pour revenir à ta question, ce qui me fait courir ce sont ces manipulations physiques sur la langue, ce bonheur très personnel de se trouver subitement sur l’accord parfait, fût-il absolument disharmonique. L’expression parfaite de quelque chose. De quelque chose de la langue. De quelque chose qui n’existait pas jusque-là. Constater que l’opération de montage fait surgir des effets de sens et, très égoïstement, des explications personnelles du monde (au passage, ces explications personnelles du monde me transforment et, comme j’appartiens au monde, elles transforment le monde) et des explications qui ne s’expliquent pas. Il est arrivé à tout le monde au cours d’une lecture d’être percuté par une phrase, quelques mots, etc., et d’en tirer un sentiment de plénitude, un bonheur absolu, quelque chose de complet. Comme avec la musique. Ce sentiment survient de la même manière quand on écrit. Soudain, on est sur la note juste ! Et donc, le sujet importe peu – d’où l’inanité des 3/4 des romans contemporains qui ne sont le plus souvent écrits que pour raconter une histoire en instrumentalisant la langue avec, de-ci de-là, quelques aimables effets de style. Ça tombe des mains. Ce n’est souvent que du reportage sociopsychologique écrit par des Bac + 3.
Ce qui remet encore une fois le couvert sur la question des genres et de leurs frontières arbitraires. Il y a des romans qui sont fabriqués dans cette attention à la langue, primordiale, qui sonnent, travaillent la langue, où le récit vient comme un motif, s’entrelace au style, un subtil tressage de ce que ça raconte et de comment ça raconte. Eric Vuillard, François Bon, Annie Ernaux, Jean Echenoz, Eric Chevillard, Céline Minard, pour rester chez les Français, sont de ce côté-là, du côté de ce que l’on peut appeler le style, le phrasé, des constructions narratives singulières ; on peut quasiment les fredonner ! Inversement, il existe aussi une poésie qui ne décolle pas du petit exercice de style, de la petite démonstration formelle, assez vaniteuse, en plus, mais sans intérêt, sans muscle, sans nerf, sans proposition, sans vertige, sans rien ! C’est encore pire avec la lecture-performance, terme d’ailleurs un tantinet tautologique. Sauf exception, la lecture-performance est aujourd’hui un peu bloquée dans des postures post-post-ce-que-vous-voudrez (Dada, Beat, Heidsieck, Tarkos, etc.), une pratique d’actionnistes en viennoiseries ou de conceptuels coolos. Un lieu devenu démonstration de force et de supposée audace artistique, de pose qualifiante et d’inscription dans le champ. Chacun y va de son petit truc, c’est généralement très ennuyeux, bouffi de prétention, et le public, qui n’en pense pas moins, écoute sans ciller, un doigt sur la couture mais jure, en douce, et c’est là le problème, qu’on ne l’y prendra plus. La prochaine fois qu’il entendra parler de performance, il s’enfermera chez lui à double tour et il aura peut-être raté Antoine Boute ou Natacha Muslera ! On s’habitue un peu trop aux choses tiédasses, surjouées, dans ce milieu. On ne fait pas de l’expérimental parce qu’on lirait ses textes en gardant une jambe en l’air. Moi j’ai besoin qu’une œuvre me malmène, m’émerveille, me contrarie, me rende profondément heureux, violemment triste ou archidéboussolé. Il n’est que de voir les grands performeurs dont les actions nous sont immédiatement nécessaires, je pense au grand Joël Hubaut, aux pièces sonores d’Anne-James Chaton, aux performances de Charles Pennequin ou de Jérôme Game, aux lectures discrètement chorégraphiées de Gwenaëlle Stubbe qui font exploser dès les premiers tours de roue les petites mises en scène indigentes-indigestes qui pullulent dans cet univers. Bref, aucun genre, aucun geste artistique n’est automatiquement qualifiant. Ce serait trop simple ! Pour redire que cette question des genres et des catégories ne marche jamais ! En tout cas telle qu’on la pose généralement.
Qu’est-ce qui me fait courir ? Ce serait de tenter de m’expliquer pourquoi je cours ! J’écris aussi pour tuer le temps, comme tout le monde ! Inventer des stratégies pour ça, pour me faire croire que j’en aurais la possibilité ! Écrire pour fixer une inquiétude, l’identifier pour la mettre à distance en lui donnant langue. Et aussi, la court-circuiter, la purger, lui coller un nez rouge.
Qu’est-ce qui me fait courir ? Ce serait, j’y reviens, de chercher et de chercher l’objet perdu, comme le fétichiste ou le collectionneur, chercher à rechercher, d’où, sans doute, mon goût pour les listes. Cet objet perdu l’est à jamais – c’est ce qui compte ! – mais c’est là aussi un motif pour mettre en route l’intention de la foreuse, du détecteur et du radar.
FT. Eh, dis donc, tu viens de me faire une réponse de marathonien – un peu guerrier, tout de même, vu les quelques flèches dans ton carquois !
Entre ton Invention de la course à pied et ton précédent livre, beaucoup plus volumineux, De la célébrité, il y a un lien évident…
JME. Le lien évident serait, pardon pour ce truisme, qu’ils ont le même auteur, en même temps que ces deux livres n’ont pas été écrits, réalisés, pensés, conçus, désirés au même moment. De livre en livre, on retrouve les mêmes outils, les mêmes préoccupations formelles mais aussi éthiques, thématiques, politiques, et les mêmes fascinations, et les mêmes peurs, et les mêmes doutes. En réalité, écrire un nouveau livre, m’embarquer dans cette aventure est toujours pour moi un moyen d’expérimenter quelque chose de nouveau. Chaque livre génère son mode de fabrication. Je suis toujours très excité de savoir que, à l’orée d’un nouveau livre, quelque chose d’inédit va se jouer, un espace vierge s’offre à l’exploration, une nouvelle boîte à outils est en train de s’ouvrir dans laquelle je vais devoir choisir. Tout est possible, on rebat les cartes. Et en même temps, quel que soit le motif du livre, mes obsessions, mon univers, mes techniques finissent toujours par me rattraper. On n’échappe pas à qui on est. De la célébrité rejoue et réinvente mes régimes d’écriture ; il est aussi une sorte de prolongement théorique de mon Syd Barrett qui abordait déjà les questions du star system, de la fascination qu’engendrent les rock stars et les idoles, du statut du fan, personnage éminemment postmoderne, et bien sûr de la disparition, de l’effacement. Cette question de l’effacement qui semble me travailler a été une découverte. Je me suis rendu compte que ça revenait sous différentes formes, de livre en livre. Pour dire qu’écrire est aussi un outil de connaissance de soi.
Il y a autre chose. J’ai souvent l’impression que mes livres font diversion au livre disons essentiel et tellement essentiel que trop grand pour moi, au grand livre que je rêve d’écrire. Comme si tous mes livres n’en étaient que les phases préparatoires. Je continuerais donc d’écrire des livres qui diffèrent chaque fois l’instant où je me mettrais (conditionnel !) au livre essentiel qui serait le livre, le seul livre que je devrais écrire et que je n’écrirai pas… Un travail d’approche pour rester à distance ! Comme si je tournais autour du pot. Comme si certaines zones du réel résistaient à se faire attaquer par ma langue, par intimidation, peut-être. Finalement, ne pas écrire ce livre-là est peut-être un moyen de ne pas avoir à faire le triste constat d’une impossibilité de dire. Alors, j’écris peut-être ceci pour ne pas avoir à écrire cela. J’écris peut-être pour ne pas avoir à ne pas écrire.
Je n’ai pas envie d’écrire des livres qui se ressemblent, ça n’est pas programmatique, ça vient naturellement, même si je me retrouve, dans tous mes livres. Il me semble que je n’écris qu’un seul livre, jamais le même mais toujours une suite du livre précédent. Parce qu’il arrive un moment où il faut bien l’arrêter. Chaque livre est donc toujours un livre inachevé. « Tout au plus fait-il semblant » d’avoir un début et une fin, comme dit Mallarmé. J’essaie peut-être de poursuivre, de corriger et d’achever ce livre-ci en commençant un autre livre qui restera lui-même inachevé, etc. C’est un moyen d’éprouver le temps. C’est peut-être aussi une façon d’éprouver l’expérience de la mort, de la différer en se faisant croire que rien n’est jamais fini. L’inachevé donne rendez-vous, alors que la fin donne congé. C’est mon analyse, elle vaut ce qu’elle vaut ! Comme les Détails d’Opalka, cette suite numérique qui ne s’arrêta qu’à la mort d’Opalka. Mais en définitive, revanche sur la mort puisque c’est la mort d’Opalka qui continue son œuvre en l’achevant sans fin et la constitue en objet fini, infiniment fini !
FT. Le monde défile derrière une mire / et dans les graduations de ta lunette de tir… Ce clin d’œil à Armynous fournit assurément un outil pour définir ton travail : variant les angles de tir, tu réussis à faire entrer progressivement dans ton champ différentes cibles sociales (poétique, musicale, militaire, médiatique, et plus largement spectaculaire)…
JME. Je m’ennuie assez vite. En même temps, je suis têtu comme une mule, obsessionnel. Voilà pourquoi je suis toujours sur plusieurs chantiers à la fois. Je passe de l’un à l’autre. Question d’énergie. Je n’aurais pu écrire plusieurs livres avec un même mode opératoire. Je suis assez admiratif des auteurs qui écrivent toujours dans le même univers linguistique, je pense à Valère Novarina, par exemple, ou à Jacques Sivan. Moi je ne peux pas faire ça, je ne sais pas faire ça, même si, bien sûr, je suis pris dans mon propre univers, mon propre style, etc. Je suis plutôt un écrivain à traçabilité aléatoire… Je suis comme ça dans ma vie aussi ! Une foule de choses me passionnent et j’ai souvent le désir d’écrire avec ces passions. En tout cas, elles me percutent, me stimulent, m’électrisent. Dès Pont de frappes, mon premier livre, on trouve des listes, des énumérations, une rêverie sur le langage, une inquiétude, de l’autodérision, des effets parodiques, comiques, mélancoliques, etc. Et mon dernier livre à ce jour, Un rivet à Tanger, formellement très différent puisqu’il s’agit de cut-up, fait apparaître à peu près ces mêmes préoccupations. J’ai besoin de faire varier les plaisirs et, pour reprendre ton terme, de changer les cibles. Mais au fond, comme je disais tout à l’heure, on est toujours rattrapé par soi-même. En ce moment, je travaille sur l’histoire de mon grand-père qui était cow-boy en Californie. Je ne sais pas où ça ira. C’est assez loin, formellement, de mes autres livres et pourtant je vois remonter sur la page tout ce qui constitue mon univers stylistique. C’est encore un motif pour travailler la langue, pour me fondre dans cette chose-là. On écrit d’abord pour soi. Or, si, écrivant pour soi, on donne à lire quelque chose qui peut parler aux autres, alors on fait de la littérature.
FT. Ce travail de déconstruction s’explique par ton horizon premier : littéraire et musical…
JME. En fait j’ai toujours voulu être écrivain ou musicien (ou conducteur de locomotives !), pour moi, il n’y avait pas d’autres choix. Quand j’étais petit, j’avais besoin de passer par la fiction pour m’approprier le réel, il me fallait la reproduction pour m’intéresser à l’original. Par exemple, pour m’intéresser aux montagnes de ma région, lesquelles ne me faisaient pas du tout rêver, j’avais besoin d’aller d’abord regarder des cartes IGN et je rêvassais sur les toponymes et les étranges dessins des courbes de niveau. Il y a là-bas des noms absolument merveilleux, très étranges : Chaude-Oreille, Cornille, Soleil-Bœuf, la Malune, etc. Ensuite seulement je trouvais de l’intérêt à aller voir sur place – pour vérifier quoi ? si le langage tenait ses promesses ? Si le rêve valait la peine d’être réalisé ? – et ça rendait le monde magnifique. C’est un peu du même ordre que l’« artialisation » chère à Alain Roger, cette perception du paysage déterminée par les reproductions qu’on en a. La chose à évaluer devenant la chose qui évalue. Bref, j’ai toujours eu ce rapport linguistique et fictionnel au réel.
Pour la musique, je cherchais depuis longtemps comment connecter la batterie avec la littérature mais je ne trouvais pas, je ne sentais pas de nécessité fondamentale et je n’avais pas envie de faire pour faire. Et puis j’ai eu une commande d’une pièce sonore, à Marseille, en 2006, dans le cadre du projet Vox Hôtel initié par Jean-Paul Curnier (nous étions une petite dizaine d’écrivains poètes, Sivan, Maestri, Quintane, Fiat, etc.). J’ai alors demandé à disposer d’une batterie et j’ai essayé des trucs, sur place, en studio, avec des bouts de textes, etc. Je n’avais pas vraiment d’idée mais beaucoup de désirs – c’est mieux ! –, et tout à coup, quelque chose s’est mis à marcher. Ce sont deux énergies très différentes, et à un moment, elles se sont rencontrées, parfois pour se contrarier, se contredire, s’écrire l’une sur l’autre et emmener le tout ailleurs. Ça a donné Autobiographie. Et puis, la batterie m’a permis aussi de m’éloigner un peu de la poésie en remontant sur scène pour faire du rock, pendant quatre ans, avec le groupe Prexley. Ce fut une expérience exaltante qui m’a beaucoup apporté aussi dans mon rapport à l’écriture et à la scène. Je n’ai plus lâché les baguettes depuis, pièces sonores et collaborations diverses, avec le bassiste Kasper Toeplitz, par exemple, ou le poète Jérôme Game.
J’avoue que j’ai été infiniment partie prenante de cette histoire de poésie contemporaine dans les années 1990 et 2000, notamment avec JavaetPièces détachées, un peu malgré moi, d’ailleurs, mais je m’en suis éloigné après la parution de Caisse à outils en 2006, année qui correspond à mon retour au rock. Caisse à outils a liquidé cette histoire personnelle, ce moment de ma vie. Pour moi, la poésie est d’abord une position politique. Je dis ça sans trémolo dans la voix. Je le vis ainsi surtout depuis que j’ai quitté mon emploi pour me consacrer exclusivement à l’écriture, au printemps 2002, et donc refuser un certain mode de vie, ce confort un peu anesthésiant en même temps que cette brutalité du monde du travail – et aussi pour ne plus avoir à me taper les récits de vacances radicalement ennuyeux des voisins de bureau, ce qui pompe beaucoup d’énergie ! Je ne dis pas qu’il faille quitter son travail pour écrire, mais pour moi c’était ce qui me convenait. Deleuze dit qu’être de gauche, c’est être minoritaire. Eh bien, écrire, et écrire des choses qui s’apparentent à de la poésie, c’est d’abord être minoritaire, se placer dans une minorité. C’est donc une position éminemment politique. Je crois qu’on ne peut pas comprendre la poésie, comme champ, mais aussi comme engagement éthique et esthétique, si l’on ne comprend pas ça.
Périne Pichon vous propose une nouvelle libr-relecture qui vous entraîne dans le sas du ressassement.
François Zénone, Le Ressassement, éditions Fissile, novembre 2011, 48 pages, 10 €, ISBN : 978-2-916164-49.
Ressassement : 1. revenir sur les mêmes choses, faire repasser dans son esprit. 2. répéter de façon lassante, rabâcher.
Le Ressassement est un livre de François Zénone qui contient deux poèmes, « le ressassement » et « vite ». Ces deux poèmes envahissent le format du livre comme s’il s’agissait d’en faire le support insécable du texte. Les mots sont espacés ou resserrés sur une page qui laisse libre de mots un large espace, comme une permission accordée à un commentaire du lecteur ou à une projection de son imaginaire sur le blanc de la page.Ce n’est pas la répétition des mots qui frappe dans le premier texte, il n’y pas de rabâchage lexical, ni dans « ressassement », ni dans « vite ». Le ressassement apparaît donc surtout comme une affaire de rythme, rendu visible presque palpable par les espaces blancs qui séparent parfois les mots entre eux. C’est le ressac d’une phrase qui se crée au fur et à mesure de la lecture, qui cherche ses mots pour se construire, à la fois dans la linéarité et dans des sursauts, des trébuchements, des « balbutiements ». L’image d’une marche bancale et d’une langue aphasique est d’ailleurs évoquée par le texte. Celle-ci, détachée de la linéarité phrastique habituelle, puisqu’elle semble n’avoir ni début ni fin, arrache son lecteur au temps1 pour lui imposer sa cadence si singulière. La phrase est une boucle éternelle condamnée à des aller-retours, à des ratures, à des recommencements. Cette technique d’écriture peut évoquer dans sa forme le " stream of consciousness " en usage dans certains romans. Cependant, il s’agirait d’un flux et d’un reflux de la langue plutôt que de la conscience, grâce auxquels des fragments de discours sont sur le point de s’assembler.
Le tempo de ce flux semble primordial car, si le ressac est perceptible à la lecture du « ressassement », un sentiment d’urgence est présent dans « vite ». La cadence s’emballe, l’adverbe « oui » et l’adjectif « vite » se répètent et laissent pressentir l’avènement espéré vers lequel file la phrase. Voire un désir, une pulsion qui prend forme enfin et amène un dépassement de la langue :
« Je continue cette dressée
rose une langue rouge sans
les dents elle est
sœur d’outre-langue
sœur. fille. fleur. aussi. de. montagne. »
Des poignées de mots sont jetées sur la page blanche, secouées jusqu’à donner naissance à une ébauche de phrase. Celle-ci devient un signifiant et un signifié, elle est comme construite par le texte pour s’évoquer elle-même. Ce que suggère l’article démonstratif utilisé par l’auteur dès la première page : « cette phrase », désignant à la fois la phrase non visible qui se construit et celle qui s’écrit. Mais la deuxième, tracée sur le papier, est une rature, signe de l’échappée finale de la phrase désirée.
« Et la lumière
un mot de plus et
c’est le basculement le ratage
quand tout flanche
le dehors la phrase
qui se dissout inaudible dans le non-sens. »
Le ressassement apparaît donc comme une démonstration de la recherche laborieuse nécessaire pour réussir à construire une phrase juste et singulière à son énonciateur. C’est également un exercice de rythme, ce dernier maintenant sous tension la phrase à naître, la modelant et remodelant, par des pauses, des accélérations, des reprises.
1À propos d’une littérature du ressassement, voir Bernard Vouilloux, Le Geste suivi de Le Geste ressassant, Bruxelles, La Lettre volée, 2002.
Qu’est-ce que tu vas lire toi ? Tu me le montres un peu à l’avance, t’en as une copie sur toi que je voie ? C’est en répèt, dans un studio insonorisé, lourde porte épaisse fermée. Je l’observe, il visse des trucs, ajuste son siège accroupi, ça va vite, il s’assied, jambes écartées, choisit ses baguette, il a la tête un peu détournée, le buste droit, prêt à s’écouter, saisir quelque chose, une puissance qui se formerait en lui et qu’il s’agirait de (re-)capter, comme s’il fine-tunait la radio, jusqu’à choper la bonne fréquence de lui, son instrument, ses avant-bras, son jeu démarre là.
Il y avait Jarry et la bicyclette… Grâce à la savoureuse évocation de Guy Darol, il y a désormais Jean-Michel Espitallier et le petit vélo – ce qui n’est pas rien quand on sait que le sport ne trouve pas grâce auprès de l’auteur de L’Invention de la course à pied…
Tandis que son dernier opus, L’Invention de la course à pied (Al dante), vient tout juste de paraître en librairie, dans ce deuxième volet du work in progress qui lui est consacré tout au long de cette année 2013, faisons le point avec Jacques Sivan sur l’ "attitude Espitallier", avant de nous pencher sur le parcours de l’écrivain atypique.
Après la chronique de Mathieu Nuss et "Sandra Moussempès en 14 dates" [lire ce premier volet du dossier], voici la première partie de l’entretien. On découvrira par ailleurs le site de Sandra Moussempès ainsi que sa playlist sur WebSYNradio.