Libr-critique

18 février 2021

[Chronique] François Crosnier, Avec une force épouvantable (à propos de Fabienne Létang, Chambre froide)

Fabienne Létang, Chambre froide. Textes d’Amandine André, A. C. Hello et Liliane Giraudon. Les Presses du réel, collection « Al Dante », hiver 2020-2021, 96 pages, 20 €, ISBN : 978-2-37896-205-0.

 

Mars, avril, mai 2020 : en pleine période de confinement, Fabienne Létang conçoit et réalise dans son studio les performances photographiques qui composent la partie visuelle de Chambre froide. La polysémie du titre (la « chambre » est également un appareil photographique de grand format) oriente le lecteur vers une réception des images comme partie d’un dispositif industriel
(le lieu de conservation) que confirme l’omniprésence, parmi la trentaine de photographies présentées, d’une ouvrière en bleu de travail. « La mamelle de l’ouvrière », « Machines à nourrir les machines à manger » : les corps féminins sont d’emblée inscrits dans une relation fonctionnelle, qui ne tarde guère à devenir agonistique (« Le procès », « L’accusation »). Deux corps s’affrontent, dans une série de variations sur le thème de la contrainte – et placées sous l’invocation de « Surveiller et punir », livre figurant dans l’une des photographies –, donnant lieu à la mise sous le regard du lecteur de situations de nourrissage ou de refus d’alimentation, de domesticité, d’imposition (« Les mesures économiques »), pour culminer avec l’image de la « mort ouvrière » représentée par une Pietà effectuant l’ostension du vêtement de travail. Pour autant, ce n’est pas un chemin de croix qui est donné à voir, mais bien plutôt la « description d’un combat » dont, qui sait, l’issue pourrait être à l’avantage de l’exploitée (la photographie « Déconfinement » montre l’ouvrière reprenant le dessus avec ses poings). L’iconographie religieuse classique est ici détournée au profit d’une vision matérialiste (« dialectique » comme l’indique le titre de deux photographies), dont le paratexte donne la clé : « Fabienne Létang … considère l’art comme la production de gestes, de conduites et d’actions participant d’une tentative toujours renouvelée de questionner le monde ».

À la traversée de cette « chambre froide », trois auteures : Amandine André, Liliane Giraudon et A. C. Hello ont été invitées à participer. Les textes réunis ici entretiennent un rapport différent aux images : celui de Liliane Giraudon, Ce qu’il reste d’Eurydice, dont le découpage suit l’ordre des photographies, s’y réfère explicitement. En revanche, les textes d’Amandine André (Agôn) et d’A. C. Hello (La fabrication d’une bombe, Désobéissance à la lumière et Sa mère la pute), dont certains sont antérieurs au travail de Fabienne Létang, laissent à l’imagination du lecteur le plaisir d’y retrouver ses propres échos.

Amandine André, dans sa très dense ouverture, joue sur l’opposition (ou plutôt la lutte, Agôn) entre la souffrance et la douleur pour caractériser les régimes d’existence et d’intensité de l’une et de l’autre : « l’état particulier », formule qui revient en leitmotiv de ce texte fort, est un « état d’absolu au monde et à soi » en ce qui concerne la douleur, tandis que la souffrance est un « état de confusion une sorte d’état qui totalise la somme du négatif » :

On le sait la douleur est une intensité de la vie. Elle vient l’habiter et la rend palpable à celui qui la ressent.

(…) La douleur s’apprivoise jamais la souffrance qui est un état sauvage et qui ensauvage.

De cette lutte, au moins sur le plan esthétique, sort vainqueur la douleur :

La douleur est utile à la beauté c’est un besoin qu’elle a c’est un besoin et un outil que la beauté a utilisé dans l’histoire.

Beaucoup moins abstraits, les trois textes d’A. C. Hello font surgir des figures de femmes dont la première, « aux réactions élémentaires jusqu’à un certain point », est décrite comme « noire de pensées tout à son excès de penser fort » dans un récit lui-même excessif dont les termes (« chatte cuite et brisée », « morceau de mort collé sur le bout de ses doigts dont il étudiait le mécanisme avant d’enserrer son cou ») renvoient à la perpétration d’un viol indéfiniment réitéré (La fabrication d’une bombe). Dans Désobéissance à la lumière, la figure qui prend la parole sous le nom de Babak énonce, dans une forme de ressassement, la condition immémoriale d’accusée, de condamnée[1], de maudite, de « tout en bas », de celle « qui n’a plus de Nom » :

Bête immobile

Je parle sans bruit.

Ils n’ont pas détruit en moi

Ce qui annule leur langue.

Ma parole est encore lente.

Enfin, dans Sa mère la pute (2016), A. C. Hello interroge, avec un humour certain, la fabrication du féminin dans un récit mêlant description du bas-corporel maternel :

Une mère se rompt. Presque la moitié de son corps tombe au pied du lit. Elle la scrute. Elle n’y voit rien qu’un œil ouvert dans un gros dos surmonté de trois dents

et discours de la fille « émergée à la surface du monde crevé », laquelle commente sa position dans le monde et son statut de « fille périssable ». La narration, comme la mère, « déconne sec », faisant appel aussi bien au registre de l’imaginaire surréaliste qu’à celui du polar, mais un polar décalé où les forces de l’ordre se livreraient à des considérations grotesques sur l’éducation :

De manière générale, les gens qui réussissent leur vie, ont eu la télévision depuis la naissance. Et ceux qui lisent des livres, ont tendance à la rater, croyez-moi.

Démentant le constat ici énoncé sur « le fin mot de tout ceci, à savoir que nous sommes foutus et que nous ne sommes pas prêts », les textes d’A. C. Hello manifestent « avec une force épouvantable » la résistance par l’écriture.

Liliane Giraudon, on l’a dit plus haut, inscrit son texte dans l’espace ouvert par les photographies de Fabienne Létang, mais choisit de manière subtile le détour par le mythe. Ainsi, pour prendre un exemple, Ce qu’il reste d’Eurydice commente « Pietà : mort ouvrière », image déjà citée, de la manière suivante :

Quelle scène non jouée et pour quelle dépouille (…). On peut toujours bégayer les gestes d’une inusable Pietà. Sans cesse les corps s’effacent. Eurydice, par exemple, sur le point de quitter les Enfers. Tandis que hors champ, les nichons de Tirésias scintillent comme des calamars.

Ici, l’attention littérale portée au sujet, qui n’omet aucune des caractéristiques de la photographie, se double d’une interprétation qui permet au lecteur de convoquer tout un savoir stratifié : la mythologie (l’histoire d’Orphée et d’Eurydice), l’histoire de l’art (l’iconographie de la mère du Christ dans la peinture et la sculpture), l’histoire littéraire et musicale (« Les mamelles de Tirésias », avec la nuance comique et bien apollinarienne, pour le coup, de « nichons »). L’image qui sert de support est ainsi élargie au « hors champ » propre au poète.

Les vingt photographies sur lesquelles intervient Liliane Giraudon (soit la majeure partie du travail de Fabienne Létang) forment une série à une ou deux (exceptionnellement trois) figures féminines se détachant sur fond noir ou neutre, ce qui accentue l’importance du geste. La grammaire de celui-ci est déterminée par la position du bras, de la main gantée ou non, et de la posture verticale ou inclinée des corps sobrement vêtus, à dessein (mais lequel ?) de bleu, blanc ou rouge. Cette syntaxe très simple n’en est pas moins d’une grande puissance d’évocation : accusation, soumission, imposition, dérision, révolte… émergent des « tableaux vivants » ici mis en scène. Dans sa sobriété, le texte qui s’en empare accroît encore ce sentiment grâce aux fulgurances dont il fait preuve :

Pas besoin de tuer un être parlant pour le faire taire (…)

Gavage par le vide (…)

Poussé à l’extrême, le mépris du corps ne peut manquer de rencontrer une banalisation de la mise à mort (…)

Pour ce qui est du passé, on passera sous silence l’avortement intellectuel de siècles entiers de femmes artistes et l’infanticide des œuvres de femmes écrivains.

C’est donc à Liliane Giraudon qu’on empruntera la conclusion de cette chronique, tant son commentaire de la photographie de la page 61 « Misérablement… » – comme une rime presqu’identique à celui de la photographie de la page 45 « Liberté, égalité… » – pourrait valoir pour l’ensemble de ce livre à la beauté duquel concourent à égalité photographe et auteures : « entre splendeur et lamentation, rapport d’un instant d’histoire sans aucune trace d’explication ».

 

[1] La citation qui clôt le texte, Ad omnia citra mortem, renvoie, selon l’Encyclopédie, à une condamnation au fouet, à être marqué et envoyé aux galères.

14 novembre 2019

[Chronique] Vanda Miksic et Jean de Breyne, Des transports, par Christophe Stolowicki

Vanda Mikšić et Jean de Breyne, Des transports, Lanskine, été 2019, 88 pages, 14 €, ISBN : 978-2-35963-018-3.

À deux fois deux mains qui ne font jamais quatre, une exquise politesse transfrontalière : celle de Vanda Mikšić qui a pris la peine d’écrire dans la langue de l’autre ; celle de Jean, découverte dans Rien n’est jamais éteint de feux allumés (2017), de laisser un temps à l’interlocuteur avant de répondre pour le cas où il aimerait rajouter un brin, redécouverte peu après dans Les Cosaques de Tolstoï chez un rude guerrier tatar – ici réclamant à Vanda un second poème avant de reprendre la main ; celle de l’éditeur qui (im)perceptiblement distingue les deux auteurs, d’un trait à peine plus gras la poète croate, contrairement à l’usage confusionnel en vigueur.

Contrainte, une seule, écrire lors d’un voyage, en train, avion, autobus, auto mobile ou à l’arrêt ; l’envoi le plus souvent électronique, décollant dans le subliminal ; sur deux ans (2014-2016).

Dès le premier échange, au jeu à la chute de Vanda sur le passage (« vous rentrez ? / ou avez-vous simplement obligé d’autres passagers / à faire des détours / à prendre des raccourcis ? ») répond de Jean la faute d’orthographe magistrale : « Sur la voix ralentissent le train / Pas des hommes – des animaux […] / Pas des terroristes ce matin ». À ses rejets de scansion serrée, verticale, répondent, amplifiés encore d’une syntaxe poétique lacunaire, les enjambements de Jean – à l’approche de la chute ponctués de tirets. Chute : « Subvertir le feutré ». Chutes : envois, à princes de mots.

Du transport collectif où les congénères abondent sans qu’on ne rencontre jamais personne – le (dé)creusement de l’intériorité, plus visionneuse que voyeuriste, miniaturise, épand le transport verbal. Ce qui saute à l’entendement dans ces poèmes amébées qui avec les mois gagneront en correspondance est le grand écart initial : à Vanda le concret, le cocasse, l’anecdotique : « cons signes de sécurité […] vos / papiers s.v.p. je n’en ai pas mais j’ai / pris des livres et des fromages enlevez / vos chaussures aujourd’hui elles / sonnent […] l’officier gravement con fut » ; à Jean les interrogations consubstantielles sur le voyage : « Retour // Qu’est-ce un retour ? // (Pourquoi retour ? Pourquoi pas aller ? / Qu’est-ce qui fait retour ?) ». À Jean – qui prend beaucoup l’avion –  les jeux abstraits (« Traverser l’aire dans l’air » ; à Vanda un peu d’abstrait aussi mais abrupt (« perfect match / de l’intérieur et de l’extérieur »). Elle voyage sans recul à fleur de paysage, quoique traductrice n’appartenant pas comme lui à la catégorie des « humains en / train / nés » (l’entraînement cité est de lui). Jean : « Qu’il n’y ait que trajet ! », se détachant de tout territoire ; « Je traverse une grande part / de mon histoire », voyageur de l’espace-temps dont la tautologie (« Là où on va on y sera / C’est dit avec mélancolie ») est un marqueur d’éternel retour.

Bientôt révélée la différence d’âge quand la jeune mère évoque le carnet de poèmes où son fils « presque à chaque page [a griffonné] un demi-chien / un ours à cinq pattes / un être faufilé entre les lignes », nous devient sensible sa joyeuse déférence. En deux ans c’est elle (« comment lui dire / on ne parle pas la même langue / la sienne est l’horizon / qui ouvre des possibilités // le monde de toute façon /n’est qu’une pomme », 2014) qui fait vers lui le chemin – d’abstraction : « peut-on en conclure / que tout arrive / au bon moment ? // un jeu / une décision / un voyage / une mise à nu / un oubli / un renoncement […] Kairos [en grec ancien le moment favorable] n’est qu’une machine / à questions », 2016.

De Jean (« J’avance le dos à la marche / Cependant à Grande Vitesse / Sans accident sans trébucher » ou « Lieux-dits comme petits cailloux / Et moi le Petit Poucet / J’en ai semé tant / Tu verras Toi aussi », Jean à qui les noms de lieu dans leur « accumulation » ne sont pas des toponymes anonymes, Jean à saute-flocons sur une marelle dont des cases ont été supprimées, est passée à Vanda une épaisseur profondeur de champ, Vanda condensant l’anaphore en reprise cloutée, Vanda jaillie du « tunnel rayé de lumière / accélérateur de particules / interrogatives ».

Sur une route enneigée en descente de sapinière, aux phares yeux répondent, l’une barrant la page, deux distinctes traînées de brouillard. Pour qui le connaît la photographie de couverture n’a pas besoin d’être signée Jean de Breyne.

3 juillet 2019

[Chronique] Michèle Métail, Pierres de rêve avec paysage opposé, par Christophe Stolowicki

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Michèle Métail, Pierres de rêve avec paysage opposé, photographies de l’auteur, Lanskine, été 2019, 56 pages, 14€, ISBN : 978-2-35963-000-8. [Premier volet d’un diptyque sur Michèle Métail]

Voyager en poète, ne pas faire rêver.

Disséminés dans le paysage suburbain, urbain – le premier par exception placé à une intersection en montagne – douze « miroirs convexes », rétroviseurs avec ou sans visière, intensifient ou amortissent la puissance du hors champ. Sur l’île de Taïwan où le touriste est venu, n’a rien vu, ni vécu, Michèle Métail fait advenir du survenir, celui tapi hors cadre dans les mots.

Accessoirement, « ces douze Paysages opposés sont imprimés en Didot en souvenir des typographes qui composaient en miroir. »

Douze séquences d’un poème à quatre temps : l’intitulé du lieu photographié, en caractères chinois et en français ; la photo, détourée de son vis-à-vis, dans son cadre ovale ; et la description du paysage opposé, illisible en miroir dans un premier temps d’inversion rétinienne, puis rétablie à notre lecture suivant le travail de l’œil et du développement argentique. À l’instar des pierres de rêve « extrait[e]s du marbre veiné […] que collectionnaient autrefois les lettrés. Taillées, polies, montées sur socle, elles renvoyaient l’image de montagnes embrumées, de cascades volantes […] selon l’imagination de l’observateur ».

Tel le cavalier scythe de Tacite, Michèle Métail détend l’arc, sinon en fuyant – par le recul de l’écriture qui vient combler le blanc.

Prétérition du non vu plus efficace que du non-dit. Le mode de récit, si acrobatique et accidenté, conspire au réel.

Amuse-bouche banal trompant le regard mieux qu’un trompe l’œil. Ombres cavernicoles de plein soleil. L’inversion propre au rêve antiphrase du réel. Perspective et ligne de fuite réinventées en plans fixes, arrêts sur image d’un cinéma muet. D’anamorphose naturelle, plus encore sur certaines photographies au miroir plus convexe, la ligne légèrement courbe devient la règle, amorçant un mouvement rétrospectif de retour au big bang, un basculement au trou noir. Un immeuble au loin et ce qui ressemble au premier plan à une cabine téléphonique (à l’ère de la 5G) paraissent amorcer un envol. Les objets se suspendent en un début d’apesanteur.

De ces paysages opposés le premier paragraphe est de pure prose introduite par des blancs, les suivants, s’il en est, empruntent à la poésie son entame abrupte. Aux deux tiers de la plaquette, toute illusion perdue la prose reprend ses droits.

La première photographie bute à une paroi rocheuse, tremplin au contrechamp vertigineux où la vue plonge dans le gouffre ; dans tout le blanc qui emplit l’œil se déploie le paysage intense dérobé qui nous sera narré plutôt que décrit – rendu dans sa gestation, son espace-temps. En contrepoint d’une longue rue montant vers l’indéfini qui s’arrondit, le paysage opposé 4 dit qu’ « Alors que le Pacifique devrait ouvrir sur l’horizon, le rideau est tombé. Brume et pollution en effacent la ligne. […] Une longue colonne de porte-conteneurs stationne au large, balises du commerce mondialisé. Ils sont plus de vingt à patienter, immobiles […] plongeant dans l’attente tout un paysage gris acier.»

En regard de la pierre de rêve 5, miroir d’une convexité exceptionnelle déployant en lévitation un intérieur mi-bureautique, mi-muséal, « L’allée qui mène au musée des Beaux-Arts est jalonnée de caméras de vidéosurveillance fixées aux lampadaires […] Chaque salle d’exposition est équipée de détecteurs de fumée incrustés dans le plafond, de thermostats pour la climatisation et d’hygromètres avec bande enregistreuse […] Le visiteur solitaire est suivi, épié, déjà géolocalisé grâce à son téléphone portable. Sa traçabilité ne tolère aucune faille. Il focalise l’attention, bien plus que les œuvres d’art, sur lesquelles personne aujourd’hui ne pose un regard simple, sans médiation. »

Pierre de rêve 8 et son paysage opposé, cette fois-ci en continuité sordide d’objets et cabanons en bord de route asphaltée, développent la mise en abyme d’ « Une affiche grand format reproduisant l’Autoportrait avec collier d’épines et colibri de Frida Kahlo clouée sur une planche. Des sandows la maintiennent contre la porte du congélateur. Ils barrent le visage impassible de la jeune femme. Les épines acérées de son collier lui écorchent le cou, le sang coule. Et sous la pression des sandows, la douleur paraît plus insoutenable. » D’un basculement supplémentaire, pierre de rêve 10 encadre un rétroviseur au centre du rétroviseur photographié, rendant pour la première fois visible pour partie le narré, de « ruelle » en « venelle » en « alvéole » de Taipei l’errance tournant aux errements, en un seul paragraphe de pure prose.

20 septembre 2016

[Création] Thomas Déjeammes et Claudie Lenzi, Dreamdrum 22

Voici l’une des dernières de DREAMDRUM : un grand merci à Thomas Déjeammes, dont la photo grattée dialogue ici avec un texte de Claudie Lenzi qui nous gratte (une lutte entre œil et ouïe ?). [Lire/voir Dreamdrum 21]

 

ça m’embrouille le regard ça se mélange dans ma bouche

tache aveugle sur un œil

et ce son délavé qui continue de s’effacer

sens éponges à tous les niveaux réglés bas ou haut

sans accroche mes paroles patinent

mises à pied mal chaussées en gris deuil

mais faut de l’eau pour glisser

pour métisser des langues qu’on laisse s’assécher

tiens ! t’as mauvaise mine ! normal ! t’es pas au bon seuil !

 

sous la paupière traits de lumière dans le noir du non voir

ça gratte sur les côtés et au centre de la cornée

scalpel de ton geste qui débite l’essence blanche

des mots mal imprimés

au collyre je peux lire

d’un sort artériel émis par une bonde plastique à réprouver

 

qui de l’œil ou de l’ouïe va remporter cette lutte sans merci ?

et mes cornets si/nus s’épuisent à force de parier…

28 janvier 2016

[Création] Thomas Déjeammes et Maxime H. Pascal, Dreamdrum 21

La série originale initiée par Thomas Déjeammes entame sa troisième dizaine avec, pour accompagner la photo grattée, un texte de Maxime H. Pascal qui développe son propre flux de visions. [Lire/voir DREAMDRUM 20]

 

 

3 décembre 2015

[Création] Vagues [lieu, vagues], par Thomas Déjeammes et Sébastien Lespinasse [Dreamdrum-20]

 Avec cette livraison du projet fécond initié par Thomas Déjeammes, voici notre devenir-naufrageur/é, et ce texte magnifique est signé Sébastien Lespinasse. [Lire/voir Dreamdrum 19]

 

Une page d’écriture n’est pas la mer.

 

Écrire qu’une page d’écriture n’est pas la mer coule de source.

Cela fait une musique de couler. Un air de tomber en cascade de très loin et de très profond. Un air de début du monde quand il n’y avait que la mer et le ciel. Un rythme de chute, une multiplication de gouttes, de gouttelettes et de cordes, une façon de glisser, de se séparer en glissant, de se jeter dedans, d’inventer le dedans à force d’y tomber. De creuser la terre qui tient bon.

 

Une page d’écriture n’est pas la mer qui creuse la terre, n’est pas la main qui retient de couler. Une page n’est pas parages, une épave, une vague, une révolution de vagues qui bruissent sauvages dans un coin du grand cosmos trou.

 

Au loin, apparu ainsi en dehors de toute page, un bruissement sourd qui crève les yeux. Au proche : tout autre, un toucher qui fait paroi de l’écoute. Un coquillage d’entendre si l’on veut mais ce n’est pas tout à fait exact.

Ce qui est exact ne coule pas de source, résiste contre le vague, l’indéfini, le partout, dessine la lande, la presqu’île de terre qui sépare, refuse de glisser.

Ce qui est exact n’est pas la mer qui continue de creuser dans les réserves que la page ignore.

Ce qui est exact n’est pas la mer, le ciel tournoyant, les vagues, la révolution : vagues au creux de la terre.

 

Non seulement « vagues » mais encore : lieu d’infinie dissipation de toutes formes qui s’y ébauchent.

 

La page d’écriture glisse dedans, nécessairement, se remplit de glisser dedans, c’est comme ça qu’elle se creuse, qu’elle se fait terre, terrain vague, puis presqu’île qui refuse toute glissade, tient ferme, tient la terre ferme, tient fermement à son sable, à ses galets, à ses chemins. C’est à un certain moment de glisser que la page se forme, s’est formée, existe : résultat du mouvement incessant d’écrire, de désécrire le blanc du fond des mots, épaisseur déjà bien saturée d’intentions, de tout un monde, tous les mots faisant goutte et système vagues dans la mer langue, obsessionnellement, de quoi s’y noyer, oui, noyer sa vie dedans,- la page s’écrit, s’est écrite de résister aussi, de résister au mouvement, de rendre solide le passage en faisant masse, poids, solidité, en se travaillant par tous les bouts, structure faisant en pleine mer, la page résiste en s’inventant à côté de la langue, une vie, la vie, une vie de vivre comme souffler fort, sa respiration écrasée après une course sous la pluie, une vie de vivre comme d’entendre son propre cœur battre, une vie de vivre comme d’apprendre à marcher, à parler et à sentir, la page se résiste, sort d’elle même, elle existe comme le dehors se fait de partout avec le dedans. La page s’écrit, s’est écrite, coule et résiste un temps. Vagues tout contre.

 

En réserve, en dessous, dans un lieu profond du blanc de la page : les sources.

Sourdes au milieu de la mer à boire, s’écoulent secrètes, viennent irriguer, chants souterrains de la carpe, retenues parfois depuis des temps sans mémoires, inconnues bien souvent même à celui qui se tient en bouche juste en dessous : les sources surgissent un jour, évidences des choses à être ce qu’elles sont.

Simplicité des sources : elles sont.

Ce qui permet d’être.

Ce qui a un nom.

Une légende.

Un jour.

 

Un jour.

 

Un jour, le milieu de la mer à boire entre le ciel tournoyant et la terre qui tient ferme.

Un jour, le milieu du corps immergé au centre des sources. Infusions à macération lente : le lieu milieu des mers à boire, son corps gourde qui flotte, tangue et tourne. Entre ciel et terre, l’opération de se séparer qu’est le corps(,)éponge opaque à boire. Son corps engourdi, non-lieu au milieu des formes, des formules, des formes nulles, des gouffres.
Un phare une phrase une phase pour continuer l’embarcation, poursuivre les routes.
Le vide offert au milieu de la phrase, phare qui flotte au lieu milliers de vagues, la mer en face, s’ouvrir les sources vives, phase qui nous plonge, tangue et tourne. Entre ciel et terre, presqu’île disjointe, -il- en train de boire la mer, de séparer formules de l’informe, d’écouter l’appel des vents et marées. Tente plonge tête première en éclaireur : apprendre les phrasés, le milieu immergé des phrases dans les formes, les formules, les gouffres, le vide qui appelle, plonge, tangue et nous tourne. Au loin, apparu le milieu vague. Le proche à vitesse obscure. Nous s’embarque une route, un tour tout engourdi de vide, une phrase où plonger au milieu, les sources à boire, la page d’écriture qui coule sous les signes.

 

Une page d’écriture n’est pas la mer coule de source à boire.

Une page d’écriture n’est pas la mer entre terre et ciel.

Une page d’écriture retenue au creux de la main.

Ouverte bientôt (en signe de reconnaissance).

 

Nous, nageurs sommes naufragés noyés à temps partiel sirènes poissons volants substantifs hippocampes débris d’embarcadères planctons bouées bues à petites goulées glissements d’algues microscopiques.

 

Se noyer, c’est se mêler mélanger aux choses, dans les choses, les gens, dans les choses les gens, mélanger coincer les gens dans les choses, à l’étouffée, au creux de la main contre la bouche, silence à plus soif.

Se noyer, c’est coller se coller sans espace dans l’espace qui fait peau étanche collée dans la situation d’être là dans l’espace sans espace replié sur soi en soi presser le vide à l’intérieur, exténuation.

Se noyer, c’est être complètement compris, intégralement dévoré par les gens, l’hydrogène des gens qui se massent, pas moyen d’avoir un lieu à soi, une ligne de repli, une fuite, un petit trou, pas moyen, aucun lieu.

Se noyer, c’est prendre conscience que toutes les directions sont bonnes et ne pas être capable d’un seul mouvement.

Se noyer, c’est ne pas voir au delà de son nez, ne pas voir son nez même, ne rien voir, ne pas voir qu’on ne voit rien, croire qu’on voit tout ce qu’il faut voir.

Se noyer, c’est faire bloc, c’est être fait bloc bloqué de partout.

Se noyer, c’est se rendre compte trop tard qu’on ne sait pas nager, qu’on ne sait pas se tenir dans la mer, c’est perdre la possibilité de remuer ses mains, ses pieds, ses jambes, sa tête, c’est oublier qu’on savait se maintenir au bord de l’eau, c’est n’avoir plus aucun souvenir de la terre ferme, c’est ne plus croire à la fermeté d’aucune terre, c’est se laisser dériver dans le vague, l’informe, le mou, c’est devenir mou, couler à l’intérieur de soi, ne plus savoir grimper à quoi que ce soit, se saisir de quoi que ce soit, ne plus être quoi que ce soit, ne plus pouvoir prendre appui, glisser continuellement, devenir l’homme qui dort au fond des mers, qui a oublié qu’il dort, qui est devenu le poids mort, oublié, de sa masse de sommeils sans rêves, homme enseveli dans son propre gouffre de fatigue et d’ennui.

Se noyer, c’est mettre la terre au dessus de sa tête et pédaler dans un vide épais qui agrippe et tire vers le bas.

Se noyer, c’est sentir que le cosmos n’est rien et qu’on est rien dans le cosmos.

C’est ne pas pouvoir commencer ni finir la phrase dans laquelle on s’appelle. C’est prendre la légèreté du morceau de bois emporté par le fleuve, morceau de bois sans attaches. C’est perdre toute orientation devant la liberté trop grande qui nous est donnée, qui a toujours été donnée, offerte en secret au moment de notre venue au monde. C’est la joie de l’angoisse. L’angoisse de la joie. Le fou rire des larmes.

Se noyer, c’est l’invention nécessaire d’une autre manière de nager.

 

Nous, nageurs, sommes la mer, la mer multipliée, recommencée par chacun de ses bouts, sommes les éponges qui boivent, le résultat à moitié solide des averses, des pluies et des rituels d’évaporation. Nous, nageurs, apprenons à aimer en découpant dans l’immensité du mot « mer », en le réduisant en pièces, en visages, personnes, objets fétiches.

Nous, nageurs, sommes la noyade même, la jouissance de nous perdre les uns dans les autres, glissés entre les genoux anguleux, coincés dans le lieu milliers de gens noyés tout contre, le corps les idées les esprits aspirés en entonnoir.

Nous, nageurs, avons beaucoup de noms dans beaucoup de langues au milieu de beaucoup de territoires dans beaucoup d’époques. Nous avons beaucoup.

Nous nous appelons Edith, Charles, Frédérique, Maxime Hortense, André, Serge ou Lili.

Nous nous appelions aussi Ghérasim, Bernard, Gertrude ou Unica.

Nous avons encore bien d’autres noms. Nous avons beaucoup.

Nos chants s’entendent au fond des pages pour ceux qui veulent bien encore se mouiller. Nos chants entremêlés et discordants.

 

Nous coulons de sources, nous sommes les nageurs, sommes l’existence de la nage, sommes le mot « nage » qui se noie en quatre lettres dans l’ensemble vertigineux du vague de la mer langue au milieu du cosmos trou.

 

Nous coulons nous écoulons sommes écoulés, la page la page toujours recommencée.

Vagues dans les vagues, mouvement depuis profond et loin, se forme et referme et forme à nouveau l’étendue toute entière qui reste informulée.

 

Une page d’écriture n’est pas la mer,

7 juin 2015

[News] News du dimanche

Ce soir, retour en images et audio sur l’exposition Amusements de mécanique (Suzanne DOPPELT) ; libr-événements : riches soirées à Angoulême (SUPERSONIQUE littérature) et 33e Marché de la poésie à Paris.

 

Retour sur l’exposition Amusements de mécanique (7 mai – 6 juin 2015),

par Fabrice Thumerel

Les œuvres présentées sont issues des corpus reproduits dans ses trois derniers livres, tous publiés aux éditions P.O.L. : Lazy Suzie (2009), La plus grande aberration (2012) et Amusements de mécanique (2014).

À l’occasion du vernissage, le jeudi 7 mai, Suzanne Doppelt a fait une lecture d’extraits de son dernier livre Amusements de mécanique. Écouter un extrait :

LOCO / L’ATELIER D’ÉDITION: 6, rue Charles-François Dupuis, 75003 Paris, France. T. 01 40 27 90 68 / ÉDITION : ANNE ZWEIBAUM (anne.z@latelierdedition.com) et ÉRIC CEZ (eric.c@latelierdedition.com).

On doit cette exposition à Éric Cez, l’enthousiaste directeur des éditions LOCO, spécialisées dans les interrelations entre photographie, poésie et sciences humaines (on ne manquera pas de consulter leur catalogue).

 

Toute exposition de Suzanne Doppelt est à mettre en relation avec son concept d’IDO (Installation Déréalisante d’Objet).

Avec Suzanne Doppelt, la poésie est quête d’une harmonie optique/poétique/géométrique et le poète « une tête chercheuse qui n’en finit pas de chercher des figures et des rapports, une série de rapports qui bougent l’ensemble à mesure. » D’où les divers dispositifs qui stimulent l’imagination et nous font VOIR le monde autrement, et même à l’envers : bande magnétique, appareils optiques et réflexifs, boîtes à malice, machines à donner le tournis – et même un simple trou, car « voir c’est toujours voir par un trou, le monde s’y perd et s’y ramasse à la fois »…

Avec Suzanne Doppelt, le poète ne nous met pas tant la puce à l’oreille que la mouche à l’œil – et cette vision panoramique/kaléidoscopique nous plonge dans une réalité spectrale. Mieux, la poésie est ici perçue comme « chemin sonore où l’œil rivalise avec l’oreille. » Comme mimèsis tympanisée, donc.

Avec Suzanne Doppelt, la poésie est enquête et épopée cosmopoétique : « on est au spectacle, celui des obscures méditations. »

 

Libr-événements

â–º 33e Marché de la poésie, place St Sulpice (75006 Paris), du mercredi 10 au dimanche 14 juin 2015 : télécharger le programme.

â–º Angoulême, 12 et 13 juin : SUPERSONIQUE LITTERATURE

poésie / performance / film / art sonore

////// vendredi 12 juin _ au Conservatoire d’Angoulême

18h30 _ projection

Bernard Heidsieck, la poésie en action (56 min, 2014)

un film de Anne-Laure Chamboissier & Philippe Franck, en collaboration avec Gilles Coudert

Bernard Heidsieck la poésie en action – extrait VaduzCe film dresse un portrait intime de Bernard Heidsieck, pionnier dès 1955 de la poésie sonore et fondateur en 1962 de la poésie action. Il invite à un voyage dans sa « double vie » d’artiste et de banquier et dans son œuvre, à travers un ensemble de conversations et de documents audiovisuels inédits. Des entretiens avec d’autres figures majeures de la poésie sonore viennent enrichir ce témoignage et dessinent un tableau vivant de l’histoire de la poésie sonore et de ses développements actuels.

suivi d’une discussion avec Philippe Franck

20h30

lecture – performance de Charles Pennequin

# Charles Pennequin est poète, un poète debout, et en action. Publication dans de nombreuses revues. Performances et concerts dans la France entière et un petit peu à côté. Vidéos à l’arrache. Écriture dans les blogs. Dessins sans regarder. Improvisations au dictaphone, au microphone, dans sa voiture, dans certains TGV. Quelques cris le long des deux voies. Petites chansons dans les carnets. Poèmes délabrés en public. Écriture sur les murs. Charles Pennequin écrit depuis qu’il est né.

///// samedi 13 juin _ à DATABAZ _ 16h_18h30

CITY SONIC afternoon

avec Philippe Franck

# Présentation du livre City Sonic, les arts sonores dans la cité (Ed.La Lettre Volée)

coordonné par Philippe Franck, directeur de Transcultures et du festival international des arts sonores City Sonic à Mons (Belgique).

# City Sonic MIX (productions originales, sound art, poésie sonore, électro expérimental…du festival) par Paradise Now (Sub Rosa, Optical Sound, Transonic).

Buvette et petite restauration sur place !

Philippe Franck (Belgique)

Historien de l’art, concepteur et critique culturel, Philippe Franck est directeur de Transcultures. Il est le fondateur et directeur artistique du festival international des arts sonores City Sonic (depuis 2003) et des Transnumériques, biennale/plate-forme des cultures numériques (depuis 2005).

9 avril 2015

[Création] Thomas Déjeammes / Gwénaëlle Rébillard [Dreamdrum-19]

 "Les vies se déploieront bientôt sans heurt ni retenue"… C’est avec plaisir que nous accueillons le 19e post de cette série originale initiée par le photographe Thomas Déjeammes, qui, cette fois a travaillé en duo avec Gwénaëlle Rébillard – à la fascinante poésie visuelle de laquelle on sera sensible. [Lire/voir Dreamdrum 18]

 

 

13 décembre 2014

[Création] Thomas Déjeammes/Stéphane Nowak [Dreamdrum – 18]

"Ce qui s’appelle écrire et non inscrire"… et quant au "devenir-oie des écrivains sur disque dur"… Le flux intérieur critique de Stéphane Nowak suit la photo grattée de Thomas Déjeammes, l’initiateur de cette série originale. [Lire/voir Dreamdrum 17]

 

 

 

elle dit c’est une écaille lovée dans mes lombaires

une écorce lâchée sous les nerfs

quand je brûle je dis des bulles

quand je fume je perds mes rudes

c’est pas un sexe une ex

 

au secret quoi ce qui s’énerve ce qui végète

 

elle dit c’est pas ça elle disait pas ça

elle dit nos égards nos dégâts nos ébats dégagent, regarde

 

 

Secret fil

 

A 13h pile

sans point ni flèche sans carquois ni virgule

avant l’enfance des mots

frappe, frappe, les coups pleuvaient dans une longue phrase de borborygmes

ne cherchez pas à comprendre je vous en prie prenez sans compter

chaque minute de retard une fessée à la face du temps

midi avant & après

la tête assommée par les mannequins lubriques couchés dans la vitrine mélangés avec le souvenir qui n’a pas eu lieu

cet écran ne gardant que ce qui est serti

dans la gare malgré les escarpins les pieds ne touchaient plus le sol

ce qui t’arrive par flash noir triangle ovale biaisé lune

 

à une heure pile

demain la ride promesse de jeunesse

violence discrète

le don est venu sans odeur

 

la baie vitrée donne sur l’immonde la captation des messages racontera des supplices dorés souples filiformes

la jouissance est venue sans orgasme

dans la chambre ils étaient au moins deux

les hauts-parleurs annonçaient les bruits de botte

hier je connaîtrai le bonheur

 

je ne témoignerai pas du vrai non parce qu’il est honteux ou honorable notable ou furieux je voudrais dire

carquois virus vendetta invisible

le confort nous a tué

ce regard sans yeux derrière l’épaule qui fait réaliser l’horreur la honte la noirceur

l’hôtel est bientôt complet, le décalage horaire permet une nouvelle jeunesse ridée, à fourche rabattue, à rythme débridé

au total l’avenir était déjà dépassé par la cascade de souvenirs par anticipation

d’œuf à éclore et de

la charrue nous dévore

ne peut s’enregistrer se numériser

dans les fantaisies ils étaient des millions

ce qui s’est après — l’acte le geste irracontable

donnez nous des oies nous ferons un plumeau la verrue sur le front avec

le mot précis trahit et pourtant de généralités nous nous abstiendrons

les carrés ont remplacé les rectangles dans la censure intérieure

 

 

 

 

 

 

 

 

 

vous ne savez rien du dit et beaucoup du dire, les plats réchauffés passent mal, l’indigestion commence avec l’odeur, rassasié par anticipation, l’origine plante le décor du sol sans fin, demain est un hier plus puissant qu’au carré, des kyrielles de triangles entrent dans les cuisses en ribambelles, la confiture est née avant la rhubarbe, ça n’arrête pas, cette inconnue si intime au cœur de la masse, ce désir sans mot d’après les trop longues heures de discussion, ce texte effacé-volé je ne pourrai le réécrire je ne voudrais pas, brûlez les originaux effacez les traces : ce qui s’appelle écrire et non inscrire, ce qui brûlera demain l’écrit après l’autodafé, les surveillants sont partout la chambre est truffée de machines-espions, nous allons au désastre, le fantasme ne grossit que dans l’air, suce-avale-suce salade salace avérée vraie, ce qui n’advient pas au bon moment, le déjà-raté entrant dans la pièce, le déjà-tombé avant de tituber, le devenir-oie des écrivains sur disque dur, le cerveau gavé aux pixels, demain nous serons midi, quand l’heure tombe la cascade échoue, si les têtes se baissent l’exécution passe, autour des faits irracontables il y a des mots inconnus, le dictionnaire comme guide de haute montagne

15 novembre 2014

[Création] Thomas Déjeammes/Michel Gendarme [Dreamdrum – 17]

 C’est avec plaisir que nous poursuivons cette série originale initiée par Thomas Déjeammes : cette fois la photo grattée de Thomas Déjeammes dialogue avec l’écriture télescopée de Michel Gendarme. [Livre/voir Dreamdrum 16]

 

 

Il est entré dans le Noir-Seul à 18h35

je guettais ton fil de haine

il a lapé trois fois dans mon bol

c’est alors que la machine est sortie de

son pantalon et s’est mise à turbiner

tu orgasmais dans les frontières du mal

j’ai éjaculé sur un rêve

et je suis sorti

pension subite

«Vie bigrement organique.»

 

le poème est paru dans « Les mots invisibles » en 2000 (édition du Non Verbal)

j’ai changé d’avis j’ai acheté des pantoufles

j’écris du théâtre je ne suis pas loin de penser

mais sans cesse elles se retournent ça me darde la cervelle leur accoutumance

ça me darde ça me darde

et hop! un passage encore un autre ça elles savent le faire

moi je ne vois rien à force de trop mais je m’écaille je m’héberge

elles ont la langue trop de rien et ne finissent jamais

elles se bourdent et je me gronde ça prend l’après-midi

tout comme oui c’est ça tu as vu juste tout comme toi c’est drôle

non je ne narre rien j’occupe ce sont des poissons des poissons je dis

sourcillantes au club elles s’occultent de peu oh! pour le bien je me dis

la sécurité l’accent aigre de leurs dents je veux ça

le mordillage mâchonnage des mains

la peur ça je dis toc toc toc et ça ne serait pas fini je leur marche le

côté pour que l’ombre

ce qui se revient c’est une victoire de savoir il n’y a plus de temps c’est là dans

un instant

mais qui berce

n’entendre plus

ouais’L comme toi tu vas bien si bien non

parce que à cause car ton

je ne mange point le rythme

je n’en mets pas du soin trois petits points

j’ai dansé oui ça j’ai dansé

avec elles toutes les nuits chats oui

30 juin 2014

[Création] Thomas Déjeammes/Antoine Simon [Dreamdrum – 16]

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Cette seizième contribution au projet initié par Thomas Déjeammes propose un drôle de dialogue entre texte et image, écrivain et photographe. [Lire/voir Dreamdrum 15]

 

 

Oui, bon ben, voilà, là je sens que ça va pas te plaire. Peut-être vaudrait mieux que tu fasses ton sudoku (qui porte bien son nom), ou alors que tu regardes TF1 (prononcer Tfun). Y en a qui disent qu’ils regardent Tfun pour se vider la tête. C’est faux : pour regarder Tfun il faut déjà avoir la tête vide.

Bon ben, tu vois, je fais des phrases avec des machins remâchés, des sujets, des verbes, tout le fourbi de création du monde, et alors, au lieu de rester dans l’indistinction primordiale, de macérer dans l’inconnaissance, voilà que ça prend forme. C’est drôle…

Et puis si t’es encore là, tant pis pour toi, ou tant mieux. Je ne sais pas. Je ne suis pas expert en savoir. Ce serait plutôt l’inverse En tout cas ce que je peux te dire c’est que la photo de Thomas Déjeammes me projette dans ce que la majorité verront comme un poncif : les vers de Rimbaud, tu sais Elle est retrouvée… et justement là il s’est produit un changement soudain dans ma compréhension du poème: ça fait environ cinquante-cinq ans que je le connais et j’ai toujours vu Rimbaud debout, le regard fixé sur l’horizon. Soudain j’ai vu le mec allongé sur la plage et saisi par ce qu’on peut appeler un sentiment océanique, que d’autres nommeraient satori, éveil (partiel), état de jivan mukta, ou que sais-je.

Un sentiment qui est sans doute le plus profond que l’on puisse espérer expérimenter – toute religiosité mise de côté. Sentiment peut-être bien plus partagé qu’il paraît. Mais la plupart n’ont simplement pas les mots pour le faire exister à posteriori et se contentent du j’étais bien qui fait perdre l’expérience. Une expérience que j’ai éprouvée de rares fois, et dont je me garde de garder la nostalgie, ce serait idiot. Curieusement c’est toujours pour moi à travers la nourriture et pas devant de grandioses paysages : en mordant dans une carcasse de poulet à Tolède en 1967, dans un sandwich au poisson mazouté à Istambul en 1988. Je l’ai évoqué dans Contre-Chant (Gros Textes).

J’ai aussi établi ce parallèle : Un orgasme parfois / te révèle le réel / te donne le goût / de ce que pourrait être / ta vie. Imagine que toute ta vie se passe à ce niveau de ressenti… La différence : l’orgasme n’est qu’une émotion, la plus noble sans doute, et pas un sentiment, tout comme le sous-officier ne sera jamais officier (oui, d’accord, la comparaison…). Bon, je t’avais prévenu…

20 mai 2014

[Création] Thomas Déjeammes / André Gache [Dreamdrum – 15]

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Dans cette quinzième livraison de votre série, l’idiolecte philosyncopé d’André Gache dialogue avec la photo grattée de Thomas Déjeammes. [Lire/voir Dreamdrum 14]

 

22 février 2014

[Création] Thomas Déjeammes/Lucien Suel, Dreamdrum 14

Formidable Dreamdrum 14 avec le texte formellement déjanté de Lucien Suel pour accompagner la photo grattée de Thomas Déjeammes. [Voir/lire Dreamdrum 13]

 

 

 

Bam bam bam bibi. No no. No bibi bam. Please.
Bam bi no bambino. Gratt’ ta mandorle in & off.
Caisse caisse. Tu fais quoi. Tu fais un trou. En corps.
Taupe ici taupe là. Encore molle. Encore skin au top.

Rasé à croc. Rasé à cran. Chien la crampe. Gare tes glyphes.
Hier & aujourd’hui. Héros in & off. Tiens la rampe. Schéma Hiro & Fucki.
Ta volupté de puissance avec heil de guerre dans les escaliers. Elle revient de suite.
Concierge de communion qui spérimente fritefrotting. Fritefrappe. Rauqueraque. Frite feu king size.

Ici & là cloaque touffu. Cloaque on pue. Astique artiste académique endémique acarien. Stink tank nova.
Couac on. Couac hongre. Couac kong. Couac on pense. Couac on bouffe. Couac on goûte. Couac ou couic. Hic. Hop.
Couac on s’pique s’glisse. English speaker délice spoken word. Bird is a word.
Lire & crir with des mots carrés four à quatre.

DRUM+WHAT+EVER+YOUR ++++ KING+SIZE+KONG+TANK+
HERE+BIBI+FAIS+TROU ++++ SKIN+RASE+CROC+CRAN+
GARE+HIER+HIRO+HEIL ++++ NOVA+WORD+BIRD+PUNK+
BABA+JAZZ+ETAT+CACA ++++ PORC+SHIT+FUME+FUCK+

VICE+ARME+VITE+PLUS ++++ MORT+COSY+BOUM+DADA+
STOP+FOUR+STAR+ZERO ++++ PAPA+LOTO+VEAU+SEXY+
AMAS+GRAS+ROCK+CIEL ++++ KALI+CHOC+BLOC+SOLO+
LOVE+LUNE+VRAI+FAUX ++++ DIEU+TRIP+STYX+AMEN+

21 décembre 2013

[Création] Thomas Déjeammes et Méryl Marchetti [Dreamdrum – 13]

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 8:39

Pour la treizième, les photos grattées de Thomas Déjeammes sont accompagnées du fantasmagorique flux poétique de Méryl Marchetti… [Dreamdrum 12, création de Déjeammes/Massaut]

 

 

*

*        *

 

Rotho a tou Kado ? AH Flubzz, AH Flubzz –za dägadă dic tac topîm, niaouhé yachach patrac taghul ahrar mocem, ac niare zawada gädha, òphé apouherfzweb. Nät, tou drat lachkath, offrim epiromoîhé, nalahébrat tadram, ahsram lacdé roffrim talat tadé, talalt tanquat sinéqoué lada pardrÇ­m. Koùa ou quem abu télépa tiënda nosdro Ratâki lina, g·uamru ediam futor tudul lon elûdret, oden dora ödemorem, calcut hibérn « zwölet gá»›öhll ». Ipitem dan : rorolet tut, relot ut.

 

*

*        *

 

Le rayon du phare balaye le ciel, exerçant une puissante et lente accélération vers le sol, s’élargissant jusqu’à nous avant de remonter vers le ciel, s’étendre et s’éloigner en s’étrécissant, comme un projectile qui aurait avalé sa vitesse et s’immobiliserait en l’air, pour retendre de l’autre côté sa basse lumineuse qui prend appui sur l’horizon, et le repousse violemment.

Ce soir je dois sauver ma porte.

 

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*        *

 

Pour le menuisier qui sonde le bois, peu importe que la périphérie soit pourrie : seul le cœur du chêne se débite en bonnes planches.

 

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Les arènes du cirque étaient entièrement remplies, ses flancs s’ouvraient, le chapiteau s’écroule en dedans, se renverse en dehors, selon les câbles qui se tendent ou se relâchent en rythmant poteau après poteau des désastres symétriques sur sa circonférence, entraînant dans leur chute et couvrant de leurs ruines la foule innombrable qui continuait à regarder le spectacle et se pressait à l’entour.

J’étais cerné. Par deux détraqués. D’une part ce chien, qui avançait en chancelant comme si le sable se fut rétracté sous ses pas, de l’autre l’hercule en tablier de peau humaine. Il fallait trouver une stratégie : j’essayais de leur faire peur, et plongeais aussitôt deux doigts dans mon nez tout en tirant mes paupières si haut que j’en révélais l’autre côté, la muqueuse parcourue par des veines fortes gonflant mon front comme deux gros reptiles. Mais les détraqués continuaient à se battre. Roulant rapidement sur le côté pour esquiver la chute d’un projecteur, et d’un geste élégant relever une mèche rebelle, je reprends le contrôle sur la situation. D’autant plus que je ne comprenais pas les mouvements du molosse : ce chien a la peau beaucoup trop large, caché et enveloppé en cent joues monstrueuses de moins en moins interrompues de pattes ou d’épaules à mesure qu’il s’avance, qui tournent sur elles-mêmes et s’entrouvrent sur une gueule qui ne demande qu’à bouffer. Quant à l’hercule avec ses ciseaux, je ne peux pas compter sur lui : chaque fois qu’il coupe une peau dans le clebs il se met lui-même à pisser le sang.

 

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si je stresse je me relaxe, je me relaxe j’ouvre et je ferme la porte, la porte entre mes cuisses. JE FAIS FACE. le bois est possédé. est possédé du désir de faire des enfants, alors, lorsque, alors lorsque je la laisse fermée, fermée la porte frappe, se défonce dangereusement, obstrue le passage de l’air, empêche la voix de sortir. La porte nous préserve, elle demande seulement à ce que je la retourne.

 

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*        *

 

Chaud, craquant et moelleux, si justement sucré sous sa belle croûte dorée, c’est votre compagnon idéal au réveil.

Maintenant, vous pouvez aussi en faire l’ami de votre goûter :

Le Pain au Chocolat.

Rien de plus simple : étalez votre pâte en forme de rectangle, et posez le beurre au milieu. Repliez. Vous renouvelez cette opération sur les deux faces, jusqu’à ce que le beurre ait imprégné toute la pâte. Il suffit alors de glisser la barre de chocolat et d’enrouler la pâte ; enfournez enfin le pain en laissant dorer sa surface au jaune d’œuf sur lequel vous aurez saupoudré un peu de sucre fin.

L’Astuce astucieuse : insérer un ramequin d’eau dans votre four pendant la cuisson pour respecter le taux d’humidité.

 

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*        *

 

Elle avait l’inquiétante silhouette d’une porte dont les gonds étaient trop grands pour elle –et qui plus est, a pris humidité. Ses planches gondolaient comme du carton, on avait dû planter des clous pour les maintenir, et son bois tâché d’une éruption plus que probablement urétique. Ma porte avait été maltraitée.

Ecartées les cartes, la diseuse de bonne aventure avait le buste incliné, ses mains affairées à tripoter son chat sous la table, de sorte qu’il lui fallait lever sur moi ses gros yeux larmoyants pour me parler. Je lui proposais de jouer la porte au bras de fer. Et me voilà le coude à la table et sa main dans ma main. Je m’efforçais de la renverser, mais je ne me faisais guère d’illusion. La vieille était forte, les muscles de son bras ne restent pas immobiles, ils s’enfoncent, tournent sur eux-mêmes, remontent en surface, changent de couleur, voire de forme et de substance. Je tentais de glisser discrètement mon autre main vers mon arme. Mais d’un coup son biceps se détacha de son bras, se dressa en l’air et fila comme de l’huile : une lamproie lança sa ventouse sur ma gorge, et m’aspira violemment en déroulant sa langue jusque dans mon estomac.

Je tirais trois coups de feu, trop tard.

Déjà la boule de cristal se mettait à lancer des éclairs, qui tordaient en travers de la caravane, m’empêchant ainsi d’atteindre la vieille folle qui bondit aussitôt de son fauteuil en menaçant ma porte avec une scie. De dehors j’entendais les pals de l’hélicoptère du groupe d’intervention rapide, et bientôt les câbles au long desquels allaient glisser les barbouzes venus à ma rescousse, mais les parois de la caravane commençaient à se contracter en réponse à la stimulation induite par les éclairs, le véhicule prenant la consistance d’un organe creux et musculaire, d’un système cardiaque pompant dans le vide, s’affolant et se déformant qui empêchait ainsi tout atterrissage de mes alliés sur le toit. Je devais me rendre à l’évidence : je jetais mon pistolet à terre avant que le cœur n’explose, et la sorcière en profita pour se dissiper avec ma porte en un fil de fumée irrattrapable.

 

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A l’âge glaciaire les portes étaient plutôt des portillons aux passages étroits pour ralentir les invasions barbares. On avait l’habitude de bourrer les interstices avec du feutre pour donner une bonne isolation à l’habitat, et surtout les battants en bois étaient cloutés de renforts à grosse tête ou en pointe afin de solidariser les épaisseurs de planches.

Ce n’est qu’à l’âge tropical que quelques expérimentations d’architectes ont été réalisées pour mettre en place des portes fermant alternativement un couloir ou une pièce, et obtenir ainsi une répartition sélective. L’objectif premier consistait à disperser les déferlantes de zombies.

Mais la culture extraterrestre parvint à inventer une danse en rond, sur une combinaison de mouvements alternatifs et circulaires, les uns derrière les autres, capable de déjouer les mouvements tentaculaires de couloirs qui s’accroissent ou se résorbent selon l’avancée de l’intrus.

Aussi revint-on à l’œil fixe des cavernes.

 

*

*        *

 

Je suis dans la cage avec lui. C’est la fin. Le cul monumental dansait d’un pied sur l’autre, sans cesser de balancer son énorme sexe qu’il projetait soudain en avant à travers les barreaux pour en tendre un bout aux spectateurs, comme une main suppliante. Il ne semblait guère avoir envie de poupée gonflable, il en cueillit cependant une poignée qu’il roula en bouchon avec son sexe et porta à son anus dans un mouvement de bascule, puis avec tout autant de grâce, il déroula son sexe, sans lâcher les poupées, deux ou trois fois avant de se les mettre.

La cage où l’on exposait la chose au public reconstituait son environnement naturel, une jungle enchevêtrante, avec son humidité, ses lianes, sa mangrove, ses accidents arboricoles, ses sex-shops, le force massive et sculpturale de ses fougères, sa boue féconde, son canapé en peau de léopard, de larges éclats floraux et l’épaississement de leurs attaches, la kitchenette chromée, des ruts en proie aux pires attritions, afin de créer une atmosphère tropicale et suggérer la présence des prédateurs.

L’épouvantable sexe se détourna d’un coup pour fixer avec une fascination avide son urètre flamboyant sur moi, ses fesses se repoussèrent mutuellement pour avancer sur un pont de troncs qui aboutissait directement au tas de terre où l’on m’avait jeté. Je m’efforçais désespérément de me relever mais le sol m’absorbait, je glissais en direction du marais, où la chose n’aurait plus qu’à me cueillir. Je m’enfonçais un certain temps, jusqu’à ce que ma main tombe sur quelque chose d’insubstantiel qui la traverse et ressorte de l’autre côté ; j’essayais de l’attraper encore et cela se dissipa une fois de plus pour se retendre aussitôt. Mon dos heurta le pont, et une fine poussière de cacahuète pleuvait silencieusement de partout comme de la cendre : l’énorme anus s’ouvrait au-dessus de moi.

La petite chose sous mes doigts sembla gagner en vigueur et en réalité ; l’arrachant à la boue, je tendais cette minuscule souris à l’intestin creux et contractile qui apparut au-dessus de ma tête.

Ca avait marché : le cul monumental fit un écart et partit à la renverse enfouir son gland dans des fougères, alors que ses fesses sous l’effet de leur propre masse expansaient son tremblement.

Alors, je me hissais sur le pont et partis rejoindre ma porte. Avec inquiétude je cognais pour la ramener à la vie et, finalement, elle se signa et se releva. Ce faisant sa poignée s’abaissa par hasard, et je m’aperçus qu’elle tenait dans ma main. Nous nous soutînmes à travers la jungle jusqu’à la sortie de la cage –nous étions sauvés.

 

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*        *

14 novembre 2013

[Création – série] Dreamdrum 12, Thomas Déjeammes / Dominique Massaut

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 20:16

La photo grattée de Thomas Déjeammes entre cette fois en résonance avec l’idiolecte de Dominique Massaut. [Lire Dreamdrum 11 : Thomas Déjeammes/Claude Favre]

 

 

Ils aveuent traché des chures, grufons, strives, sous pongles qui escrissent. Et flougés en bouillesse, les glouveurs alors s’ouplient, flessent dans un vésage aux glorizons ambles. Ça vénit par flougner en buages grisbes, de ciels et d’eaux. Et puis ça fleut. Et nos pongles s’alitent, avec nos yeux.

 

Et aussi la petite fille elle faisait de la neige avec ses doigts parce que le paysage qu’on lui avait fabriqué elle trouvait qu’il était trop tiède. Et aussi la petite fille elle faisait de la neige avec ses doigts. Et aussi la petite fille.

 

5 octobre 2013

[Création – série] Dreamdrum 11, Thomas Déjeammes / Claude favre

Avant même que de mettre en ligne la dernière partie du long poème inédit "A.R.N. _ Agencement Répétitif Névralgique_ voyou", parallèlement au Dossier Claude Favre, donc, voici la seconde collaboration entre l’auteure et Thomas Déjeammes [lire la première], qui a lancé le projet Dreamdrum en mars dernier. Sa photo grattée est accompagnée ici d’un texte à fleur de mots qui nous dit quelque chose d’essentiel : "trop près du corps mal à parler"… /FT/

 

vieille affaire & toujours des mots ne sont pas notre

langue n’est s’ils font bricoles flottent affaires de peu

qu’importe le panache pourvu qu’on soit gagnant

dents & or & nous contents on s’en remet à eux ad

libitum qui tournent dans les bouches tristes

anxieux tout de même de peu être si peu à querelle

on sent parfois qu’il y aurait à dire à n’être que trop

près du corps mal à parler & cette langue finissante

qui n’en jamais à toujours vieille affaire

de mots plaqués à nos peurs cousues de lettres pas

assez mortes mots jusqu’au sang creusés collés raidis

aux parois pharynx palais gorge larynx fortunes

& passages obligés pour quoi lèvres tuméfiées

mots poisseux aux entournures de quelle folie

nôtre se déguiser ainsi couler couture s’arracher la

pour qu’elle aille bon vent langue adieu qui n’est

pas notre langue de quoi adieu baveuses bouches

couvées des mots toujours de toi à moi même

m’aime pareil ça amer & parfois ça démange à

lacérer toutes coutures au vent de l’air entre les

mots de l’air la langue n’existe pas plus n’existe que

peau à la fin peau qu’à jeter en dépit du bon sens

arracher peau des mots jusqu’au sang pour

mots entournures de mal phrases & emboucher

vives langues grenues comme légères & souples de

très jeunes filles qui pressent le pas & riant

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