Libr-critique

10 avril 2014

[Chronique] Claude Favre, A.R.N. Agencement Répétitif Névralgique, par Sébastien Ecorce

Le propre des textes singuliers est de susciter diverses écritures-lectures : après celle de Jean-Nicolas Clamanges, voici celle de Sébastien Ecorce, tout aussi inspirée dans sa radicale différence.

Claude Favre, A.R.N. agencement répétitif névralgique_ voyou, éditions de la Revue des Ressources, février 2014, 146 pages, 10 euros, ISBN : 978-2-919128-07-5.

[Ce volume reprend A.R.N. – que nous avons eu le bonheur de publier dans le dossier Claude Favre en 2013 – et Interdiction absolue de toucher les filles même tombées à terre, développe Comme quoi un mot est un galop et propose Précipités].

 

Le titre est annonciateur (et finement trompeur) de cette force motrice de la langue de Claude Favre. Il reprend un mouvement dans son intégralité publié dans différents sites numériques de qualité, revues et éditeurs indépendants. Mais il est surtout révélateur des identités différenciées qu’il s’agit d’ineffacer. Ce titre suggère qu’il y a de la réplication, de la transformation, et de la trans-duction. Il permet de saisir avec toute facilité l’arrière-fond génétique quant à l’emprunt connoté des pratiques, de déterminations et de transmissions, dans la nature du code (qui reviendrait selon Claude Favre à un faire-corps dans ses actes, ou ses coordonnées). Voyou n’est pas tant là un ajout superflu, dans la mesure où il comporte toute la directionnalité, la profondeur du biais.

Il y a de la scansion, de la répétition, de la plasticité, de la spatialité, dans ces voix. On pourra bien évidemment y décrypter un sens de la structure qui sera limité tant les lignes d’intensités sont riches, segmentées, et proliférantes. Ces bouches abattoirs signent bien souvent d’étranges tétanies, de phosphorescences parcellaires, de complications (complexions) sémantiques, de glissements batailleurs. De l’annotation, de l’incision, de la partition souveraine de l’enfant roi perdu dans son royaume sans sujet de n’être autre que ce commencement perpétuel, de ces trajets, retours. Car savoir aussi que ce n’est jamais le même retour. Nous avançons à pas. Ou au galop ; qu’il faudra raccrocher bien sûr à cet emportement de pouls. Si bien qu’à quelle distance se placer deviendrait presque un impératif si nous voulons frontalement nous lier durablement à cette poétique si singulière, rigoriste et douce. Année lumière ou infra mince. Un Ancien ne nous rappelait-il pas en brouilleur de l’habiter : qu’il ne préférait pas habiter dans l’infini. Ce que Claude Favre ne pourrait infirmer tant elle se joue de ces déterminations à habiter la langue, qu’elle aimerait tant réveillée vivante (je veux la grammaire vivre). Tous les démons tous les esprits cette troupe dans cette traque. C’est la chair qui dicte les emboitements. Claude Favre ne tient pas les choses à distance. Elle écarte finement par ces traversées crans, pour une autre présence. Il y a souvent l’examen froid jovial et lyrique de l’arrachement. Il y aussi, souvent, en ce que la langue du poème est capable de faire passer le temps comme une lame ou un couteau au cœur de l’expérience. Il y a ce temps de prise en charge des énoncés, car la vérité n’est pas l’exactitude.

Si les mots manquent toujours étant cette cinétique de la caravane et des troupes arythmiques. Mais une a-rythmicité qui joue la retrouvaille avec le passage et la décohérence d’un rythme primitif, qui ferait souche et serait en quelque nature princeps au nom d’un réel qui cogne ou d’un sang qui fouette. Tout un système de notations fines, parfois infimes (liens, coupures, sauts, impasses), autant de marques infiltrées qui réifient le souffle pour nous en rendre le potentiel en d’autres fronts. Une implication du corps dans la langue. De rétroaction, de morcellement et de rétrocession. Tout une cinétique de couches minces qui donnent matière, la condensent pour la faire éclater avec douceur (pointe, aiguille, le mouvement, danse). Attendre un point de crise : ou un point de danse dans le mouvement qu’il manque des mots toujours. Pour phraser, il faut savoir parler carnes.

Un corps pour vivre a des verbes. Nous sommes des parlêtres un peu perdus dans l’éblouissement. Même si ça pavane et pagaille. Tout ne se fige pas. Se réamorce. Ça repart tort travers ; et toute possibilité de repartir parce que ça rompt brutalement. Toute une jouissance qui n’est jamais languide, mais tensive. Ces cruautés adoucies par ce qu’elle lance comme propositions d’erreurs, son fou bestiaire. Ce qui renforcera cette trajectorialité, ces petits scénarios voyous. Se croiser ; se recroiser, tisser et détisser, encore dans ce drôle de mix. Mix qui n’est pas à considérer sur le seul angle du montage, mais d’un atavisme (ou une puissance de dévoration) syncrétique, impossible de la grammaire qui déploie ce corps dans la langue. Se cogner au Réel, comme ce qui n’a pas de régime. Elle dit le réel n’a pas de régime régiments de vérité. Il y aura toujours l’issue possible d’un coup qui foire en cette grammaire vivre, qui fonde les séparations pour mieux les relier, assez de seul pour faire communauté. Cet homme de ne, est. Comme le rythme, c’est de cette division, basée sur ce corps qui confond, s’éloigne, plus loin que les discours, qu’il peut y avoir la concrétude d’un lien.

Grammaire donne aux humains ce qu’il en était sorti du Monde. Leur confère un mode de nouage. Un point nodal arraché entre les voix. Le réinscrit dans le périple de bête et de ces mondes hospitaliers. Des petits rituels. Des paroles de diseurs. Se déplace et module l’adresse. Qu’elle déjauge comme entropie. Beautiful crâne, au-dessus du vide. On le voit. Elle danse. Grammaire est cette dette lourde d’une éternité, mais aussi, l’oubli, un temps qui ne reviendra pas, ces petits pharmakons, en tentant de l’habiter si ce n’est pas la paralysie.

La reconnaissance précède son devenir cavalière en des langues fictives affiliatives et recombinantes. Elle projette des mémoires de langues. Déplace sous le visage d’emprunt une altération d’un savoir possible, cette grammaire entre l’anonyme et du mendiant. Un Nous tente toujours de pluraliser. Même si elle le reconnaît la scansion poétique défamiliarise. Tresse les sons des mots perdus. Dans la mortelle douceur des chants. Coupés. C’est ça le réel, elle dit à en. Jouant des mauvaises et terrifiantes rencontres. Animal totémique. La Bête ou un corps horde au tournant refaisant place ou vide. Ou sa place. A la faveur de quoi le monde peut avoir lieu de cette résistance. Elle voudrait dire, des pratiques de déterrement et faire circuler une mémoire, une grammaire vivante de l’interdit. Elle synthétise cette fonction : mi dieu, mi-homme, mi bête, avec ce côté cuiseur à faire gémir le verbe. Mettre en acte un verbe d’état, de transformation, faire vibrer cet état de commencement en un rejaillir vivant. Faire battre ce temps des croyances et des coexistences.

Cette idée centrale et diffuse d’un commencement et d’un revenir. Revenir reviens : au-delà du simple abord du redoublement, un temps à jouer avec les seuils pour lequel le temps ne se laisse pas absorber, faire croiser des lieux de grandes solitudes que ces voix creusent, testent par leur résistance et redistribuent en des franges dangereuses, des espaces d’isolements qui permettent le développement du jeu avec le langage, ça vous sauve, ce jeu, ni passé, ni futur, ni d’ailleurs, pris dans cette incertitude insurrectionnelle, ce champ de manœuvre, ce mouvement d’un monde où il faut faire retour, de passeurs et de mondes culbutés, où les rêves décomposés se consument et se consomment comme des chairs, des retrouvailles comme dans l’évocation même des morts, comme autant de cristallisation et de floraisons, enfant un peu, et s’il peut y avoir dérive c’est pour que cela se rejoue aussi au plan de l’infantile dans la répétition ou l’énumération, l’extraction vaporeuse et stuporale, si elle se met en fureur, c’est pour mieux nous faire porteur de ces courants, de ces limons, saillies ; où chaque courant est la prise non figée d’un commencement, puisqu’elle tisse d’affronts ses propres débandades.

 

Il sera malaisé de scinder les deux premiers opus tant ils se répondent, par une forme d’unité, de récitatif qui les subsument, justement. Un décentrement porté dans et par la danse même. D’imagines et dérives. De galop fracturé, qui renvoie là aussi à la précision des coupes, de la métrique à ouïr, discrète, dans l’écoute quasi physiologique de position mobile dans ces parlers. Elle rassemble des parlers composites ; qui bruissent d’expressions archaïques, apprend à lire, dé-lire dans son petit conservatoire vivant ; ce corps traversé, la respiration vigoureuse qu’elle déclenche à la moindre corporéité du verbe ; Claude Favre puise au pneumatique, à la composition-devenir des pompes, entre enfoui et perdu, même si du montage préfiguré dispose l’allant, toujours du phrasé, le versant et la coupure en avant sec, car la coupe est l’apnée au sec. Elle explore les voix comme des traces mnésiques, les collige : quel chaos boite pandore.

 

Un peu agnostique, épiscopalienne, mystique sans créance en ce qu’elle interjecte ces noms d’absence au monde en cette sacralité du commencement, dans ces modes de touches, et ces sauts. Le saut dans le vide pouvant constituer son mode d’enquête. Ne dit-elle pas admirablement, ou plutôt faussement (facétie des biais) admirablement, qu’elle n’est pas métaphysique. Voudra brouiller avec finesse toute cette généalogie qu’elle jugerait pesante. Préférer l’esquive (voie naturelle plus ou moins incorporée des sans crédos ou des sans parts) pour mieux replonger dans ces phases d’excavations. Cette grammaire, par le travers. Les biais. Tenter d’autres nouages même si le corps la langue ça tourne et quelque fois pire. Ce pire telle une indicialité (et le revers d’indocilité) de cette reprise métaphysique qu’elle semblait vouloir faire refluer, faussement.

 

Le recueil précipité apparaît plus ramassé. Quelques novations typographiques, telle l’esperluette. Un peu comme changer de virgule. Faire amas et coalescence. Produire aussi du différent en cet alignement. Cela confère de la tonicité dans l’insistance. Du renforcement dans ce qui est convoqué. Le temps fuit. Et nous sommes pas bien équipés. Dans l’attente. Une attente qui assigne. Qui fera sarcophage. Alors tout un biais papillon. Rat. Chiens chacals. On pense effraction. Exfiltration. D’aller en déchié, nous prenant par l’encolure d’une cécité qu’il y a toujours cette fonction défécatoire et excrétoire (Rabelais, Guyotat) dans la langue, propitiatoire pour tendre vers cet allant, dans l’ordre de la connaissance (et ce mouvement du défait). Tout un art du bruissement, du bruissement au bruire, et du bruire au bruit, à la carcasse, déjà à l’œuvre. Grenades en têtes. Ce corps dans l’articulation des voix. Rappel d’une incise du grand Vitez. Plus loin, une note de Quignard, quasi cosmogonique. Et l’on sait que ces encoches-là, ne sont pas dues au hasard. Qu’elles font partie vivante de cette toile. De cette mise en espace. Qu’elles peuvent être de nature à infléchir. Des langues pleins la bouche. La parole ne négocie rien. Si ce n’est un jeu de disparition. Je serai tout de viande agonisée pour ne justement pas agoniser et se faire piège mortel.

Comment pourrait-on se faire ajuster ? Dans ces cadrages d’histoires d’histoires, dans ces mal monde qui confinent aux marges de l’histoire, en des centres gravités qu’elle refuse de prendre pour de pures images, à nous braquer son télescope pour nous faire sortir de soi, en des plongées d’attentions aux bords inconsolés ; nous sommes touchés par le beau voir. Même si on fait l’ange / de quoi que voir saisir ? Entendre ce qui fait œuvre. Le doigt sur la bouche. Et ce petit décalage : quel œil quand le doigt sur la bouche ? Suspection inspection. L’auteur perpétue son régime de l’enquête sur une fugue plus ou moins continue qui se dérobe. Et ce désir qui fait décalage. Nous rappelant une nouvelle fois que la vie est non seulement ajustements face aux cordes, mais aussi cette force comique et non tragique (cf. Lacan) ; Précipité serait donc un monde d’arrière passages, un monde d’arrière fond, d’arrière geste, un fond, et une façon de glisser sur tous les tableaux. Quelques requis seraient presque à considérer : la concentration et le décalage.

 

Le dernier opus de l’ouvrage nous laisse des traces mnésiques, pathiques, quasi électriques. Long déroulé de chute, avec cette pesanteur. Froideur sèche. Clinique. Et lyrique. La dureté des chiens errants de l’Histoire. De vers ciselés comme des couteaux. On ne nomme pas les femmes. Mais les filles. Comme des grandes, seules. Elle les englobe dans sa langue, qui n’est qu’un filet dans le dispositif de chutes, leur insuffle une forme secrète d’affection, de dernier rempart contre la barbarie. Longue exécution. Arrachement. Sorte de monolodie puissante et fractionnée qui joue sur cette scansion dans la disparité forclosante de l’atteinte au corps. De la colonisation et du sursaut. Les filles dans l’orbite de ce schéma exécutoire Du-Il.

 

Ce Il qui désanthropise les filles, tout en réanatomisant en d’autres plans leurs corps puisque seul point d’entrée, d’intrusion, par la radicalité de gestes négateurs et du langage crevé, d’invasivité et perforatives séries : touchers, touchers, prolongées d’un savoir ou pré-savoir, où l’impensé d’un savoir dans l’angle aveugle de ces nominations. Rivés à ces suspensions, le fait de défaillir et de se reprendre à terre par le langage. Qu’elle relativise avec cette vue radicale, Les filles ça va pas comme il. Les filles ça toujours ça pire. Les filles pour dé-génériser un langage qui ne peut, au final, qu’accompagner cette chute. Qui accompagne l’opération dévitalisante de ces annexions. Dans l’émeute et la discordance. Des bouches colères. Ce nom de la colère ressassée. Au milieu de ces terres incultes. Est-ce que la chute peut ruiner ce nom de la colère. (« Le monde s’en est allé nous a quitté… » – cf. Celan). La colère ça un genre à tomber. Est une catastrophe qui n’est pas seulement subjective. Elle n’est pas cette fois-ci cet écart, cette ruse ou ce délitement du signifiant. Elle est là. Même si de mauvaise manière. On ne peut pour autant l’assimiler à de la glose qui tombe et qui borderait ainsi le vide. La tombée ou la chute ne fera pas sépulture ni protection d’une mauvaise mort ; la chute qu’elle parvient à polyphoniser, cette chute qui finira par porter, par ces remâches, ces syncopes, qui humanise en retournant celle-ci en parade de colère aggravée. Des dédoublements, des redoublements, des retours secs. Un champ d’honneur qu’elle métabolise avec des circuiteries d’hallucinations. Des rixes et grenailles. Toutes ces filles pas toutes ne relèvent pas du nom vidé ou des effets d’une purge. Deviennent personne par ce qui les rattache à la terre. En cette gravitation. Jamais terrassée, même à terre. Une oscillation entre impuissance et résistance. A terre, le vocabulaire presque à l’envers. Certaines se relèvent. Encore de la place pour de la motricité d’une colère. Que la chute diffracte. La colère est cette présence qui les relie secrètement au péril de la chute. Pas toucher à terre : les corps increvables. Exilé dans le devenir du regard sans altérité de Il qu’elle brise par cette déflagration de tombée, rendue perméable ; qu’une voix ouvre le peu d’espace de transmission. La chute n’est pas immuable. Et résister à la colère. Y fixer non pas un terme, mais un différé. Une trame apparaissante. Et tenter de réécrire l’humanisation du nom : les filles. Face à ces Il d’oubli et d’effroi. Que la chute fait communauté dans la diffraction. Quelles tombent de partout. Qu’il y a bien une forme de commandement ou une injonction au destin que la voix tentera de ralentir. Celles des vivants déjà morts qui savent honorer leur morts et vivants. Pas de saintes. L’errance lourde et légère. La chute ou la tombée faisant figure de topos où peut surgir l’imparlable. Avec des mots tombés, eux aussi, d’où querelle. Comment parler ou faire silence dans ces machineries de désinterprétations des liens, dans la césure entre les vivants. Se ressaisir dans la logique même de la chute à forger les puissances créatrices qui sauvent leurs corps.

26 mars 2014

[Chronique] Claude Favre, A.R.N. agencement répétitif névralgique, par Jean-Nicolas Clamanges

Suite à la première présentation du livre, voici la lecture lumineuse de Jean-Nicolas Clamanges – que nos Libr-lecteurs connaissent bien maintenant.

Claude Favre, A.R.N. agencement répétitif névralgique_ voyou, éditions de la Revue des Ressources, février 2014, 146 pages, 10 euros, ISBN : 978-2-919128-07-5.

[Ce volume reprend A.R.N. – que nous avons eu le bonheur de publier dans le dossier Claude Favre en 2013 – et Interdiction absolue de toucher les filles même tombées à terre, développe Comme quoi un mot est un galop et propose Précipités].

 

Certains écrivains sont des sismographes : ils anticipent les désastres en voie de coagulation dans leur époque, et sans doute les précipitent au sens chimique du terme, voire en son sens historique, comme des accélérateurs. Précipités est d’ailleurs le titre de l’un des ensembles du recueil, et quant à l’accélération, un autre titre se passe de commentaire : Comme quoi un mot c’est un galop. À lire Claude Favre, si la langue va mal, c’est qu’elle est fille d’un siècle en ruines (le précédent) et si elle survit, c’est pour rire en pleurs faute d’espoir car c’est devenu « un drôle de mix » ; c’est en effet un précis de décomposition in process que livre son A.R.N. agencement répétitif _ voyou, composé du texte éponyme suivi de trois autres ensembles dont une réédition (Interdiction absolue de toucher les filles même tombées par terre, éd. Cousu main, 2011).

« Zoom la pagaille la langue »

Dans cet accélérateur de particules verbales qu’est l’emportement de son écriture, la langue est soumise à de telles vitesses mentales et à de telles contraintes formelles qu’elle y entre en mutation : les liaisons grammaticales fondamentales se déchirent ou disparaissent, les syntagmes implosent, les mots de liaison se volatilisent ou se regroupent vaille que vaille en chaînes aléatoires. Quant à la ponctuation, soit elle disparaît quasiment, soit elle combat rythmiquement ce qui reste de la syntaxe de l’écrit avec les scansions de l’oralité.

Par exemple :

Elle, dit, d’efforts à je suis de, n’être suis si
je n’ai, tant pis pour moi si la mort est plus
cruelle que la vie, elle dit je n’ai plus la tête à,
trésor en peines, tous les gens dans ma tête
qu’on enlève, l’hôpital en bras-de-fer avec
la charité, la mort est ma vivante elle dit,
parodie elle dit, qu’on me l’enlève, et litres
litres de sang rouge ça vif tort travers belle
nature traduis elle dit, qu’on me l’enlève,
je suis fatiguée
                                                  A.R.N., p. 33

Imaginons la langue comme une nébuleuse autour d’un trou noir qui aspire violemment toute matière verbale attirée dans sa proximité et dans lequel disparaissent en vrac tous les vocabulaires possibles, toutes les façons de dire, du plus trivial de l’expression au plus littérairement sophistiqué, où « elle s’en va jusqu’à trop & tard & tohu plus que diable bohu » (Précipités, p. 86). Supposons votre esprit suffisamment éloigné du trou pour ne pas y passer mais assez bien équipé pour observer ce qui s’y perd en tourbillons affolés, que verriez-vous passer ? Le tohu-bohu, c’est la Genèse ; mais aussi Le Bateau ivre : « Et les péninsules démarrées/N’ont pas subi tohus-bohus plus triomphants » ; et puis la mythologie « parce que des enfers descendus sont revenus Gilgamesh, Dionysos, Orphée et Tirésias et Énée » ; d’ailleurs la voilà l’Énéide, avec le mythe de Palinure, ce pilote d’Énée voué par les dieux à périr sacrifié en échange de la vie de tous, si bien « _que Palinure plouf à la mer s’est fait la belle » ; plongeons, chutes, sauts et vertiges, c’est l’axe de chute dans le champ gravitationnel du temps humain :

_à traverser les bouches précipités d’histoires
quand Kafka dans son journal évoque si
fréquemment le saut par la fenêtre comme
unique solution
                                               Précipités, p. 117

Défilent des lambeaux de récits des atrocités sans précédents du XXe siècle : les meurtres déguisés en suicides par les tortionnaires, les massacres en masse, les dictateurs qui monnaient leurs peuples, et Primo Levi récitant Dante à Auschwitz « pour se dire vivant se dire je suis un être humain ». S’emmêlent à cela les paroles, comme citées de mémoire, de la misère, de la faim, du froid et de l’extrême solitude de la grande pauvreté contemporaine :

Un corps traversé du froid c’est crispes an-
kyloses, est-ce le temps qui se ralentit, ou
est-ce le cœur, sécessions, faims amères et,
relents sens dessus dessous et, esprit lent, elle
dit non, ce n’est à côté rien, loin de, non,
voudrais me taire, taillé cœur, nos réveils
lents, que de plus nous, quand certains
geignent vacances certains dorment sous
des tentes l’hiver dehors, dorment on dit,
café chaud
                                                      A.R.N., p. 41

Et puis tous les lexiques : les mots du besoin, du désir, de la souffrance, ceux du corps, de la mémoire et de l’amour, ceux du déchet et de l’avoir, du cosmos et de la poussière, du silence et des mots, de l’insomnie et de l’extase, de la métaphysique et du quotidien, des humeurs et du sang, des tempêtes et de l’aridité, de l’animalité et de l’angélitude, de l’art et de la barbarie, du dicible et de l’ineffable, de la mort et de la joie et de la farce aussi : comme un abrégé de tous les langages, parlures, styles, tons, niveaux de langue tournant en sorte de maelström dans un creuset sorcier qui aurait l’échelle de l’infini, « un drôle de mix » :

scories des langues, beautiful crânes,
calvaire variante oh les beaux, tempes
hurlent j’entends mes loups chambres
d’échos, alors que finira, beau pas q’un
peu fou bestiaire comme quoi un mot
mâchoires, à langue la pendouille, bien
pendue crocs, mal ma tête, est-ce tête,
plus qu’un plus qu’un, galop fracturé,
contre les tempes du labyrinthe, vous
m’auriez dit vous dites du sang mon
amour votre bouche c’est du sang,
j’aurais dit, sans doute ut pictura poesis,
un peu panache à mal encontre, toujours
un tantinet […]
         Comme quoi un mot c’est un galop, p. 73

Dans le cosmos, un trou noir s’observe par déduction car on ne peut pas le voir, la lumière y étant capturée comme le reste par la densité du champ gravitationnel. Ici, on nous donne l’illusion du direct parce que les textes sont presque tous adressés, que l’infinitif et l’indicatif y tournent à plein régime, nous procurant l’illusion d’assister à la chose (même si aucun des autres modes n’est exclu, en particulier le conditionnel, mode des possibles), que la syntaxe tend à la concaténation, à l’agglutination en chaînes de mots ou au contraire à leur dissémination, comme si nous assistions, le temps d’une lecture, à un abrégé de l’histoire de la langue passée, présente et à venir :

[…] les heures ça tourne, nous arrange
ça débande, aveuglé, pas drôle des
fois, d’envies faire tant pagaille, des
fois boules, ça tourne, matins bonjour,
matins traduire, encore et déjà, qui
noue le corps la langue ça tourne, et
quelquefois pire, qu’il m’en souvienne
          Comme quoi un mot c’est un galop, p. 65.

 

« La grammaire ça échappe »

Parfois, on dirait qu’on nous emmène au cœur de la spirale où tout s’engendre et se défait. Ce n’est pas pour rien que le titre A.R.N. est décalqué de la chimie du vivant où, nous dit l’encyclopédie, l’acide ribonucléique est une copie, une transcription, autant dire une traduction engendrée à partir de l’ADN en double hélice dans le noyau des cellules : « hélice force motrice c’est-à-dire la vie pousse, succombe, implosive, preuve de l’inexistence de dieux » (p. 52). Et puis le verbe traduire qui engage ici une genèse balbutiante, comme d’après déluge, comme un recommencement du désir de dire-vivre, tel un « agencement répétitif névralgique » où les noms sont encore mal différenciés des verbes :

c’est pas dit, de traduire c’est pas dit,
d’extension débandades, d’apercevoir
ce n’est pas rien, et des fois pavanes,
ça surprises des fois, et des fois aussi
gambades, et dépouilles, ça fait toute
une histoire assombrie, ça colle aux
basques, l’effroi, certains soirs sont des
riens, vous comprenez mon amour,
ce qui palpite, de parler, de parler
commencer à, de parler commencer,
on ne sait quoi, on ne sait quoi des
dépouilles, faire quoi, sinon traduire à
l’envers à l’endroit, en dérives […]
            Comme quoi un mot c’est un galop, p. 64.

Écrire procède d’absence : il manque des mots : pas d’adjectif en français « pour dire qui ne pleure pas » ; les dictionnaires se trompent : contrairement à ce qu’ils prétendent, « abominable veut dire qui ne peut pas avoir de nom » ; et puis la mort n’est pas un substantif « mais un verbe malmené, défectif » ; quant au verbe se rendre, il n’est pas classé dans la bonne liste, le bon paradigme, car c’est « un verbe insistant, ça ne peut être qu’après, après le chaos, après apprendre » ; la grammaire n’est pas si morte ou si formelle qu’on croit (Baudelaire l’avait dit et pratiqué), « dire est un verbe qui bouge », il faut inventer une « grammaire vivre ». Et c’est tout un art. En principe, on considère que la poésie s’occupe de ça pour l’essentiel, cependant, méfiance :

Elle dit sables mouvants elle dit poussière de
foin, elle dit blatte dans la soupe, elle dit on
ne peut pas me séparer de la vie elle insiste,
brutale, si, il faut attaquer la poésie […] elle
dit bravo, ne ménagerai mes points de fuite
                                                  A.R.N., texte d’ouverture.

C’est dans la série intitulée Précipités qu’on trouve, à peu près au centre de l’ensemble, des textes qui disent de quoi il retourne, en mode d’ailleurs aussi facétieux qu’énigmatique. Quelques mots ici de la structure de cette série qui exhibe assez ouvertement les paramètres formels dont les variations règlent moins ostensiblement l’agencement des textes de tout le recueil : marquage des frontières par tiret bas ou par crochets ; présence ou défaut de ponctuation ; usage de l’esperluette ou conjonction « et » ; énonciation à l’indéfini ou à l’impersonnel, énonciation en Je explicitement adressée ou non, et leur mélange aussi ; nombre de lignes des textes, disposition en paragraphes ou en versets séparés par un, deux ou trois blancs typographiques selon les cas, etc. Cela donne cinq dispositifs textuels agencés et enchaînés fermement selon différentes combinaisons de ces paramètres, sans négliger les transitions entre les agencements, ni la place réglé de deux citations (l’une de Vitez, l’autre de Quignard) qui annoncent deux thématiques majeures de l’ensemble. Du travail d’orfèvre, ou de fée brodeuse (mais l’énonciation évite absolument le féminin, à la différence des autres ensembles du recueil).

C’est aussi un ensemble très questionneur, voire auto-questionnant, particulièrement à partir de la petite série intitulée « Devinettes », qui débouche sur une réponse en forme d’énigme joueuse qu’on peut lire comme une sorte d’art poétique à l’envers :

[On ne sait quoi ni répondre que cette
question -sous des dehors facétieux s’en
cache- est celle de l’art ; c’est-à-dire
l’œuvre. Ajustement, des histoires d’histoires
& carcasses.
Tendre des cordes sur les murs ?
L’occasion de se faire entendre, rien de plus.
Qu’entendre ?
L’histoire de quoi qu’entendre ?
Suspections ? Inspections ? Beau voir.
Quel œil quand le doigt sur la bouche ?
On se concentre -désir fait décalage- &
voilà on ne sait plus, on se mêle pinceaux
& corbeaux.
On s’enrage trompettes, on fait l’ange.
De quoi que voir saisir ?

Une façon de glisser ?]
                                       Précipités, p. 107

« Le doigt sur la bouche » est la troisième occurrence d’une formule apparue dans les pages précédentes, qui dit muettement le secret, l’exigence intimée de tenir sa langue (c’est aussi une figure classique du dieu Harpocrate, censé signifier le silence des initiés sur les mystères d’Isis dans l’Antiquité). Autrement dit, c’est la nécessité hermétique de l’art qui se trouve à la fois affirmée et questionnée ici : on touche peut-être le fonds mallarméen (ou trobar clus ?) de la poétique de Claude Favre, selon une interrogation sur ce que fait voir le dire, autrement dit sur ce que peint la voix et ce que figure ou représente l’œuvre, comme si l’inusable ut pictura poesis, qu’on avait lu plus haut se trouvait renversé en disjonction – en contre-ut ou en contre-comme, si l’on peut dire : « l’histoire de quoi qu’entendre ?» La réponse est qu’on ne sait plus, sinon que dire-entendre-voir-saisir, etc., tout cela est glissade à la chute.

 

« On préfère renseigner les frontières »

Pourtant, il y a peut-être (ou peut-être eu) une alternative vers le haut, une sorte d’escalade : quand je lis « tendre des cordes sur les murs ? », je pense à cette phrase des Illuminations : « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse. » Le mot « cordes » apparaît un peu en amont, lié au mot « ombrage » dans un verset au passé qui semble évoquer une rébellion vitale : « On était prévenu contre. Perdu la tête, on manquait d’air. Par cordes, ombrages, de langues prévenu ». Sur la page d’en face, en revanche, quelqu’un paraît plus calme : « Il existe aussi ce que certains appellent l’oubli, on dépose les cordes on ne prend pas ombrage pour un oui non, on n’est pas loin de la langue, celle des autres ». Pas loin, mais pas dans : une sorte de paix armée en somme, à l’égard de cette langue étouffante : « on cherche des mots » est la phrase suivante, elle conclut la page.

Rimbaud danse sur les cordes de ses métaphores inouïes et se ramasse: « Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan ! » (« Adieu », Une saison en enfer). Dans Précipités, quelqu’un dit qu’on sait bien ça, qu’ « on regarde la danse des plongeurs tellement/qu’on ne sait plus », sauf que tout tourne à perte, cf. Icare : « _une si petite mer intérieure s’y jeter c’est déjà fait » – car enfin tout défaille :

[On n’est pas toujours bien équipé.
On sait des cœurs lourds le plongeon. On se
trompe dans les mots & plombs.
Un cri nous rappelle. Alors on regarde les
corbeaux mais où ils vont.
On s’emmêle les souvenirs, y a du collage
, contes et défaits. Cela peut coûter cher à
chercher forces quand raison n’est.
On se mêle aux cordeaux & trompettes mais
où elle va la langue on peut se demander
pourquoi on a failli on peut se demander.]
                                                 Précipités, p. 100

Beaucoup serait à étudier de ce côté des contes, des corbeaux-augures, du montage, en lien avec d’autres contemporains (je pense au travail de Philippe Beck sur Grimm dans Chants populaires), mais je fais l’impasse pour m’en tenir au travail du texte avec l’ancien vers et ce qui s’y dissimule ouvertement, si j’ose dire (c’est le côté facétieux de Claude Favre). J’entends ici une citation d’un fameux monostiche d’Apollinaire : le poème « Chantre » d’Alcools :

Et l’unique cordeau des trompettes marines.

On pense au cordeau du maçon ou du jardinier qui dessine la ligne virtuelle d’un mur ou d’un semis. Dans Précipités, Ce thème est inscrit dans une suite de quatre versets dont voici le second et le troisième :

_le doigt sur la bouche bornoyer on peut se
demander et pourquoi se jeter

_pleine tête tempête les vendanges sont
faites qu’est-ce qu’on perd à
                                                 Précipités, p. 104

Bornoyer, c’est cligner de l’œil pour vérifier un alignement, sa rectitude. Traduction : à quoi ça sert encore d’aller à la ligne dans la langue ? Et pour vérifier quoi ? Pour chanter quel air quand « le monde radote en magasin », quand « on se bluffe trompettes on se trompe et blues » ? Circulez, plus rien à voir : est-ce que tout n’a pas été déjà fait dans cet ordre, pourquoi semer au cordeau quand les vendanges ne sont plus à faire ? Et risquer sa tête dans l’affaire ? Traduction encore, pourquoi s’acharner à écrire des ‘blocs justifiés’ (comme dans Des os et de l’oubli ou Pas de titre ni rien et peut-être encore ici) pour faire parler autrement la langue en la comprimant à mort entre les marges, sachant que « poésie c’est crevé », comme l’a écrit Denis Roche au siècle précédent ? « [… Aussi il arrive qu’on ne soit pas loin de dépasser les bornes, même si quelqu’un./Cela arrive mais./C’est trop tard./Pourquoi on ne sait pas. C’est trop & tard & pourtant./On préfère renseigner les frontières.] »

Travailler aux frontières, aux bords, à flanc d’à-pic. Par exemple avec des tirets soulignés, des crochets, des paragraphes aux lignes comptées, des points à la ligne ou pas de point final, et tout le reste ; et puis encore (surtout) en soumettant la prose à la puissance rythmique du vers, c’est-à-dire en effaçant quasiment leurs frontières puisque « rien, rien, rien, limons, rien, rien, sauf la scansion poétique qui défamiliarise, cœur, craque dire, simplement rien, mais cela suffit ».

Ainsi scandez comme on ne scande plus, c’est-à-dire classiquement, et vous trouverez que les deux premières lignes des versets cités de la p. 104 sont des 12 syllabes, idem pour les deux dernières de la p. 100 ; et vous vérifierez aussi en passant que « le doigt sur la bouche » et « pleine tête tempête » sont des segments à césure lyrique (accentuée sur le ‘e’ caduc interconsonantique comme souvent chez Rimbaud : « Périssez! puissance, // justic(e), histoire, à bas! », tandis que « où elle va la langue » et « on peut se le demander » sont des hémistiches réguliers. Ce n’est qu’un fragment minuscule du travail métrique de vaste envergure qui se poursuit – à la syllabe près il semble –, dans l’écriture de Claude Favre, et pas seulement dans tels lignes ou versets mais quasiment partout. Je ne puis qu’en suggérer la réalité car c’est trop technique pour en faire matière de chronique à peu près lisible. Mais essayez un peu d’entendre/voir ce qui se passe là, y compris en comptant sur vos doigts, pourquoi non ? S’y confronter, sera s’assurer de ce que la musicalité proprement unique de sa diction en performance présuppose un art aussi raffiné que trop un petit peu voyou – comme elle dit ; un art qui est aussi, parfois, joie de la langue vive, jouissance du joglar et de son gai savoir, car si « _Palinure ne croit pas savoir ne croit pas/savoir gouverner ne croit pas au retour ni aux/mythes », croyons, puisque Claude Favre nous l’écrit, que :

[…] certains jours à l’endroit de la
langue je me rends, hospitalière, sauvée,
des tempêtes si vous saviez certains jours,
d’un mot à l’envers, la renverse étourdie,
je me brouille bruisse, ça palpite la vie
comme ça et on peut écrire comme
ça, paille, étourdissements, lièvres en
débandade
                       Comme quoi un mot c’est un galop, p. 63

« Et puis… »

Tout de même, après ces enthousiasmes et ces étourdissements, on sait qu’il faut retourner « à la rudesse qui fait la lecture » des lignes bornoyées au cordeau, pour aller voir « les gouttes de pluie sur le fil à linge » – le fil de ligne où ça s’écrit la chute des temps. Cap au fond :

_d’aller en déchié serait-ce progrès &
contestable dans l’ordre de la connaissance
& à grandes plongées s’esquiver léger léger
                                                                    Précipités, p. 83
– Vous avez vu Le Grand Bleu ?

5 mars 2014

[Livres] Libr-kaléidoscope (1)

Le principe du Libr-kaléidoscope est de présenter une sélection des nombreux ouvrages reçus – qu’ils fassent ensuite ou non l’objet d’une chronique à part. Dans cette première livraison du premier trimestre 2014 : Claude Favre, A.R.N. agencement répétitif névralgique_ voyou ; Bruno Fern, Reverbs ; Eric Clémens, D’après la poésie d’amour ; Eugène Nicole, Le Démon rassembleur ; Patrice Robin, Une place au milieu du monde.

 

â–º Claude Favre, A.R.N. agencement répétitif névralgique_ voyou, éditions de la Revue des Ressources, février 2014, 146 pages, 10 euros, ISBN : 978-2-919128-07-5.

Parce qu’"il faut attaquer la poésie", Claude Favre nous offre ses "mésécritures crincrin".
Parce que "le réel n’a pas de régimes régiments de vérité" et que "c’est comme ça la grammaire ça échappe, toujours", la poésie est.

Elle est au galop, dans les étourdissements, les éblouissements, les assourdissements… dans des précipités de langues de guingois qui défient la raison comme la grammaire… Allez, pour le plaisir : "_ d’aller en déchié serait-ce progrès & contestable dans l’ordre de la connaissance & à grandes plongées s’esquiver léger léger" (p. 83).

[Ce volume reprend A.R.N. – que nous avons eu le bonheur de publier dans le dossier Claude Favre en 2013 – et Interdiction absolue de toucher les filles même tombées à terre, développe Comme quoi un mot est un galop et propose Précipités].

 

â–º Bruno Fern, Reverbs, phrases simples, éditions Nous, février 2014, 144 pages, 14 euros, ISBN : 978-2-913549-93-7.

Pour l’auteur, "voici un livre qui tente (au moins) de résister à lui-même".

On peut prendre comme fil rouge théorique les 26 citations intégrées dans le texte en italiques, parmi lesquelles les plus révélatrices que voici : "Il faut passer du raisonnement à la résonance" (Patrick Beurard-Valdoye) ; "En vérité, il n’y a pas de prose" (Stéphane Mallarmé) ; "Parler double le monde" (Paul Celan) ; "Je parle sous moi" (Tristan Corbière) ; "De sa lutte avec la langue, le poète, finalement, sort complètement épuisé" (Geoffrey Hill) ; "Le discours publicitaire est devenu le maître des discours" (Dominique Quessada)…

La force de ce livre qu’il faudrait remettre dans toutes les mains dès le collège réside dans la portée poétique et sociale d’énoncés qui semblent au premier abord ressortir à la sphère grammaticale. Bruno Fern y interroge la charge sémantique, consonnantique et symbolique des mots : en ce temps d’hypercommunication, rompre l’accoutumance, c’est sans aucun doute nous ouvrir à l’ouïssance (Prigent), en nous rendant attentifs à la "biographie du mot" (Zanzotto), à sa polyphonie, aux contraintes et aux ambiguïtés liées à ses éléments constitutifs ou au contexte ("contenir peut s’employer dans des sens différents. / Ex. : la police contient la foule des manifestants" ; "En réalité, il n’y a pas de source véritablement authentifiée" ; "Une simple inversion de lettres joue un rôle" ; "Les mots déportent – mais attention à ne pas se méprendre sur ce dernier verbe" ; « "Possède", c’est beaucoup s’avancer » ; "Contre les murs (du verbe contrer)"…) ; aux effets d’un zeugme ("A ceux qui font l’actualité et l’impossible pour écourter") ou d’autres procédés ("Le regard phrase le passage clique en un éclair" – translation et personnification) ; à l’incongru et au loufoque nés de subtils télescopages ("L’accès aux sous-vêtements est strictement réglementé" ; "L’écriture oublie parfois de mettre son clignotant" ; "(Soyez prudents en descendant du livre)" ; "L’identification des corps est un souci majeur leur traçabilité" ; "Il trouve le sommeil en un clic" ; "L’obscurité est en accès libre"…) ; en revivifiant ou dénonçant les clichés et idées reçues ("Il y a du lancer puis du retour à l’envoyeur" ; "Nous sommes responsables mais pas coupables. / Nous sommes témoins mais pas responsables. / Nous sommes spectateurs mais pas témoins"…).

 

â–º Eric Clémens, D’après la poésie d’amour, dessins d’Anne Leloup, L’Âne qui butine, 2014, 132 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-919712-06-9.

De r’tour, l’auteur de Opéra des Xris et de Mythe le rythme. De la dénature des choses – ancien de TXT né la même année que Christian Prigent.

Pour nous déparler du jeu de la mourre, avec clin d’œil appuyé à l’époque avant-gardiste ("carnaval d’éros et coup de dés").

Dans ce volume soigné et élégant – made in L’Âne qui butine ! -, vous attendent cure d’idiotie carnavalesque, évidement formel et psychologique, jeux de langue et de formes… un véritable dé-lyre ("dé sans chanté") ! Et un zeste de philosophie zamoureuse : le texte s’inscrit d’après et parfois près de la poésie d’amour.

Extrait : "Salut Eros / philosophique / au vulgaire plein de santé

          Carnaval caché / de ton théâtre / le goût des loups / aux yeux éclairs / de chairs / nos dés jetés / aux corps- / à-corps" (p. 17).

 

â–º Eugène Nicole, Le Démon rassembleur, P.O.L, février 2014, 224 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-8180-1992-4.

"Tout se polarise et fait récit, soudain" (Pascal Quignard).

Présentation éditoriale. À partir de titres d’ouvrages sortis de l’imagination de son ami Manlio, et de quelques autres qui se sont jadis imposés à lui dans l’heure de midi, Borman, le capitaine du Pyjama, écrit des histoires. Peut-être veut-il ainsi oublier l’interminable et futile croisière que programme d’un lieu inconnu son patron, l’énigmatique Jean Bellair, représenté sur le paquebot par son seul pyjama qu’installe chaque soir dans une cabine différente une jeune fille tirée au sort dans un groupe de lingères expressément embauchées pour ce service ? Il est vrai que, dans la cabine 21, réside Madame Adélaïde, l’épouse de Jean Bellair, qui ne semble plus avoir toute sa tête, et que la 12, toujours fermée, abrite les Archives pour servir à l’histoire du Bureau des Objets trouvés à l’Opéra-Comique.

Dans ce roman où il est tant question de titres, le démon rassembleur figure-t-il la force cohésive qui doit tant bien que mal faire tenir ensemble tant de personnages (humains ou non), d’objets hétéroclites et de mondes possibles ? Ce serait en somme Borman au travail. À moins que ce ne soit Borman lui-même (auteur, narrateur et personnage) qu’ait inventé, pour ainsi dire en amont du récit, le démon rassembleur – si, par exemple, le texte qu’on va lire était la fusion d’une série de nouvelles déjà écrites ?

Premières impressions. Belle construction/réflexion narrative, avec des miroitements du côté du Nouveau Roman et de l’Oulipo. Mais rien de bien nouveau sous le soleil du roman.

Extrait : "Plusieurs fins sont possibles. Je penche pour une forme théâtrale, ou cinématographique. J’envisage un grandiose tableau final que la linéarité du récit serait bien en peine de produire, quelque chose qui ressemblerait au dernier travelling de Citizen Kane…" (p. 189).

 

â–º Patrice Robin, Une place au milieu du monde, P.O.L, mars 2014, 128 pages, 8 euros, ISBN : 978-2-8180-2048-7.

Présentation éditoriale. À la Fabrique, Pierre, écrivain, tente, avec quelques autres, éducateurs et enseignants, de donner une place au milieu du monde à des adolescents en grande difficulté scolaire et sociale. Parfois avec succès : Lissah venue d’Afrique après la mort de ses parents et réussissant à trouver du travail, Djamil remis sur le chemin des études via des cours par correspondance. Parfois en y échouant totalement : Franck gagné par les idées d’extrême droite ou Aude tentant de se suicider. C’est dans l’approfondissement de cet engagement, à La Fabrique et ailleurs, que Pierre trouvera, lui aussi, au fil des années, sa place au milieu du monde.

Premières impressions. Dans le sillage d’Annie Ernaux, Patrice Robin poursuit son exploration parmi ceux qui n’ont pas/ ne se sentent pas à leur place dans le monde social. Ce sixième opus nous fait découvrir la Fabrique : l’atelier d’écriture est sans doute aujourd’hui un lieu d’accueil préférable à cet autre atelier qu’est celui de l’usine. [Dernier livre : Le Voyage à Blue Gap, 2011].

9 janvier 2014

[Texte] Sébastien Ecorce, Traversée Claude Favre [Dossier : Claude Favre ou la poésie comme langues de guingois – 3]

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 10:43

C’est le propre des œuvres puissantes que de susciter l’écriture : en témoigne ce texte extraordinaire de Sébastien Ecorce à partir de l’œuvre entière de Claude Favre. [Lire le volet précédent du Dossier]

 

Sonde distale : cette tête dans la langue cervelet, milieu luminescences à découper l’espace – la région de l’os, tout un entour, verbe est défectif si l’aspiration n’est pas : à charge conjuguée : lire nerfs : portée si tire mal : c’est déflagration que le monde ne se limite pas à : clôture la mandibule dont la contrainte à rebours marque toujours fougue puis douceur : l’organe au seuil : la machine des tolérabilités : la fréquentation des paradoxes, avancées et retours : ondes, ordres et corpuscules : éclats , choses, raccrocs, états de ne pas posséder, désaltèrent : à moins que ce ne soit la science d’une fluidité dans la concrétion : l’explosante fixe : des voix triviales : sous lacets : nid végétatif : cercles génératifs : translatent bruit des loges symétriques décalées : les seuils limites : franchir lange germinative ça dure à son désert, même si relèvements, les enveloppes cellules ou couches, groupes cycliques, l’éloignement : la fréquence virale : à charge constante : un répons : un chemin ou relèvement d’origine : un angle d’incidence : une paroi, un voile, l’avancée transparente d’une trouée : une pression de phalanges, une pression de famille pour chaque déformation, espace pointé : les ailes aux bords durs, fraiseuse la main quand la tension : courbure dans la distance de voisinage : en déduire centre : localement : contenu : les fresques cunéiformes_

Les extrémités fixées_

L’espace des danseuses ou des _codicilles_

Pharmacocinétique : charbonise : la pré-image : temps de dés-impression qu’on avance dans les temps de : modularité : si l’acte ne règle plus la mise en avant d’un idéal : une application continue : non pas : de relations d’équivalence mais de voisinage : espace quotient : par arcs : fixons un chemin : une rétraction pour chaque classe_

 

 

On dira meute : on dira cohorte des groupes : on dira : diction : on dira : simplement : que tout revêtement admet une section contractile : on dira : code de négativité : on dira : la prévalence du vivant : on dira enfance complète les phrases : on dira : tout introuvable qu’il soit, le manque dans sa dissymétrie est créateur d’ondes de chocs : on dira longue traque : on dira longue traîne à l’oreille captive : on dira : archipel axiomatise à l’absence de milieu : on dira : creuset : on dira sillons : on dira : courant ça apparaît où : tropes à éprouver : la densité du s’approcher. On dira : étire l’énonciation factuelle, ce qui rend vrai sous déploie_

On dira : le commencement d’une structure, le froissement entre les images. Des opérations s’éloignent, booléennes naturelles. On dira : absorbe : ne te lâche pas un seul instant. On dira : ne pas s’y attendre. Que l’origine n’est qu’une raison parmi d’autres. Que la logique de Langue est un déplacement de double cavalier. Que le principe de contradiction est justement là pour nous ébranler. Que la conductivité du vivant ne peut être comprise entre les lois de_

 

Que la diction soit : chute_

Que la diction soit : suspension_

Que la diction soit : dissective matérialisée_

 

Et sa grammaire : trouble de la clarté_

Et sa grammaire : trouble de la mixtion_

Et sa grammaire : phacochère de la ligne_pompe_coupée_

On dira : on dira : c’est l’acte de remonter au dire qui fait le beau : ses espèces_

 

On dira : on dira : ou pas : granulaire : coordonnées mobiles à dire vrai : épaisseur chromatique : on dira : on dira : ou pas : marche légère : dans l’épaisseur des scènes : on dira : on dira : ou pas : outil ou rupture des pentes à commettre la chose : on dira : on dira : ou pas : une belle attaque fait danser la volonté aux bords : on dira : on dira : ou pas : le contournant est un vide nécessaire pour décrire la logique : on dira on dira : ou pas : haute cargaison dans la fonction étymologique à n dimensions : on dira : on dira : ou pas : passeurs dans la déformation du dur : on dira : on dira ou pas : l’homme ou la femme nous ne savons pas ce que c’ est : on dira : on dira : ou pas : l’androcentrisme est une grammaire flottante à saisir les glissements : on dira : on dira : ou pas : une main d’écriture qui ne se donne pas à voir : on dira : on dira : ou pas : que toute antériorité est un jeu à l’altérité non marquée : on dira : on dira ou pas : cette force délocalisante et délocalisable cette tâche de pensée : on dira : on dira : ou pas : un fait langagier érigé en lois de nature : on dira : on dira : ou pas : logique oppositive qui marque mémoire et affects : on dira : on dira : ou pas : vers la génitalité ou l’indétermination : on dira : on dira : ou pas : la dispersion est un type de recueil dans la quête étymologique : on dira : on dira : ou pas : le spectral est un corps en contact : on dira : on dira : ou pas : pathologise le standardisé ou le chat est glissé sous l’effusif gris rouge : on dira : on dira : ou pas : prédire le concert ce n’était pas contre toi : on dira : on dira : ou pas : le monde fixe ce que la langue ne peut réduire à son paquet d’ondes : on dira : on dira : ou pas : le bon sens s’insurge fable particule : on dira : on dira : ou pas : stupeur nous désintègre et comment comprendre ce qui nous impose : on dira : on dira : ou pas : les idées les trajectoires les cacher dans ce courant si elle n’avait pas un soi : observé : on dira : on dira : ou pas : l’application des corps solides intercepte une ombre projective au langage : on dira : on dira : ça suffoque à la pompe mais ça tire du braquet : un obstacle dans le réel nous continuera : on dira : on dira : ou pas : la note en base connaissance est une propriété supraconductrice : on dira : on dira : ou pas : machiner c’est compliqué quand ça convulse des hauts plateaux : on dira : on dira : ou pas : la prédiction du réel qui se heurte à l’obstacle : on dira : on dira : ou pas : il y a comme une anomalie cognitive à chercher à répondre : on dira : on dira : ou pas : généalogie de recours qui s’éloigne à mesure de l’enfoncement : on dira : on dira : ou pas : l’impulsion ne répond pas mais travaille y chemine au cœur la fixité : on dira : on dira : ou pas : il n’y a pas de rhétorique mais une dynamique entre les signes : on dira : on dira : ou pas : l’image nous la pensions oubliée dans le contenu moteur : on dira : on dira : ou pas : reste de nos croyances un rituel temporalisé : on dira : on dira : ou pas : visée à l’origine ne s’attache pas à éclaircir : on dira : on dira : ou pas : opère en chaque fibre, un laisser-voir sans être-visible :

 

Reste le mot bat pouls tête à langue : connexe par : arcs

Une réunion d’ouverts : trivialisants_

_groupe_fondamental_

Sabots : chemins fermés_coupent chaque orbite

La projection : le passage sous_est un point :

Et un seul _

La promesse composée à la source_au but_

On peut donc former_ me faire un effort : comme ça me revient _l’induit

Commencez donc les actions_diagonales

Les cales canoniques _finir est déjà bien _en fond de boucles_

Un point de base opère naturellement sans_stabilisateurs

C’était après : avant : l’anachronisme : du finir comme_traction _entraîne douleurs

De lacets est un groupe de clarté pour la loi de_juxtaposition

Tracés fins livre son_tribunal à ruer son rejet des cordes simples

Claque sabot c’est taire de langue monodique : la même composition_ ses groupes _un chemin dans parts : infinis de couverts_

L’incidence qui ne se montre_manifeste_perfuse_

_Cycles : surjectifs_

L’action est _codée par l’effacement entre : ouvrir l’esprit conjuguer un faux_en général

Etais dedans : la boucle : une matrice préserve _l’évidence des retrouvailles

Tiré d’œil : exactitude à ces nœuds : laissés invariants :

_Monogène_ : homotope à l’identité_trouble

Trans-forme : une anomalie du genre : calcul simple : une mise à découvert_

Alors note_

Par proximité_abusive grammaire _degré de construction _sous espace –

De leviers catatoniques sur son siège de téléologie

Croisade : ou croiseur : dissidence : dans le manuel du _marteau d’où découle_

Entre enfoui et perdu : un couple de relations _ conservé_dans les applications

Le relèvement de son image un point ou son_représentant_ d’extraire l’écoute

Ne fait pas intervenir le choix_replié sur le monde _sa route

Associe l’unique : se prolonger : le risque : des effets retards

De retour comme : fonction instrumentale : le possible détaché

Spatialiser ce_comme_ ou ce _peut-être_ou_pas au-delà_

Faire entendre que son propre instrument : raréfie : l’effet de moins

On écrira du contexte que la possibilité se développe : elle-même

A réintroduire de l’observation au sens large : c’est modifier puis :

Observer : expérimenter : poussée s’attarde sur cet examen

Qu’une possibilité se développe d’elle-même dans l’ambiguïté

Temps d’action expérimentation pour modèle l’expression d’un

Tout rate est une possibilité qui agit sur elle-même une

Considération du soi-disant : se prolonger à l’origine des

Suppositions : ne faisons pas d’abstraction trop facile si ne :

S’incarne contre le silence à chaque fois on pense_ on dessine_

On peint_ on décrit l’expérimentation au lieu de l’effectuer on la

Fait dans la pensée cette immersion à défaut de la faire : une

Expérience dans la pensée que nous sommes représentés : une

Modification en risque possible de l’immersion pure un régime

De véridicité : c’est évident : on vous tâte la croyance la bonne

Expression par détours : peines : régressions : le monde se replie_ observer_

Les effets ou les conséquences : n’est pas l’exactitude pour tout être parlant

Le genre anatomique : ou destin : je ne suis que dans l’approche du milieu

Du contre-courant entre mondes des fidélités entre espèces et triage cristallisé

Produit commun est une ambiguïté à trois termes : couple

Extensif_ par le dépassement de formes de vies viables_

Train de naîtres_hybrides_et couche d’ozone_

Trait distinctif : écocentrique : mensonge : sa fiction : ça soustrait_

_Non_

_Ça_tombe à corps : honorer les palombes_ou_les morts_

C’est cumulatif au pouls rapide_

Saut d’une valeur intrinsèque : grammaire : cabre toujours : on fait des principes du genre : enfants

Archaïque d’une vision déluge : biocentrique et reprendre ce naturel courant

Repérer n’est à confondre avec la loi naturelle de l’intérêt qui pense

_méthodologie_

Le dépassement de cette tension : composante perfusive_

Langue dedans : râle routeurs_loge filaire_

Intégrative émancipée : un régime d’incivilité_ 

La douleur des visages : le fait de chercher_causes_ à égale distance_

Le mot reste : un impensé : sauf conduit : large avenue _ est un milieu de vie_multifactoriel_frappant_

Le milieu de vie rapproche des causes_ civilistes et des croyances subtiles_

Le moteur raté l’objection classique des petits ménages du passé

Je vis_

Je vis_

Je vis_

La peste fait la mauvaise : folle court_circum_fission générale_

La vie est dehors est une grammaire qui me_tombe_scissipare_

La vie me tombe _droite_ dans les bois_l’enfance étrange_on avance_

Ecouter : ferrage_jointure_foutraque du_perfusif

Formes de vies_façon éclairée_et animée_propulse_

Tête_dehors dans la construction_

Dans les restes_ un mur touche les bouts : vocaliques :

Fragmentation un tissus de liens _ en sous-sol_

D’amorces que je désigne : fusille croyance faible : de réalités comme énoncés_

Monisme : mon œil_pavillone_caboche_plaques duales_

Des plombs ou des mines des conduites dénoncées comme des contours

De trop : de : courant : pas assez : cheval : son tirant : suite :

D’enquête : bords : bruitisme des parois indexicales_filets_

Voyage a valeur d’esquisse irréductible _ouvre l’esprit à la pensée si_

_Fête-vous grave_

12 novembre 2013

[Chronique] Claude Favre, Vrac conversations, par Jean-Nicolas Clamanges [Dossier : Claude Favre ou la poésie comme langues de guingois – 2]

Suite au long poème inédit de Claude Favre publié en huit livraisons ("ARN_Agencement Répétitif Névralgique_voyou"), le dossier se poursuit avec ce texte fantasque de Jean-Nicolas Clamanges, qui n’en est pas ici à sa première chronique sur l’auteure.

Claude Favre, Vrac conversations, éditions de l’Attente, 2013, 50 pages, 8 €, ISBN : 978-2-36242-038-2.

 

Déjà vu sur Poezibao, c’est devenu un livre de notes de lecture comme on n’en écrivit jamais tant c’est écrit dans la langue que s’est faite Claude Favre et qui là donc récrit tout le noté du lu pour un livre sans doute pas si vite écrit que c’est dit. Le fil de lire s’enroule en cocon de vent dans les rangées de la bibliothèque vide où résonne le seul nom qui jamais ne manque à l’appel du silence, mais ça vente. Y pourrir dans les lettres tombées du grand livre de l’air, cercueil à l’ébène tranché : oui, la baleine de Melville nage harponnée sur la mer démontée où la lectrice farfouille son libellus en compagnie de Raymond Lulle tandis qu’à l’horizon d’encre flashent et reflashent les foudres claires de la langue. Le jour pourri à l’œuf de cane déballe des pages et des pages de horions à la tête des bambins souffreteux qui peinent dans les abysses du grand foutoir dantesque où danse la rimbambelle des bons amis très bien cultivés : Maurice Alarmé et Stéphane de Scève s’embrassent sur la bouche tandis que sous le laurier de Virgile, en dessous du volcan, coule le peu profond ruisseau de bourbon que tant aima Malcom – mais lequel ? L’homme pour qui jamais ne passe le temps poursuit la femme de la douleur au point de rebroussement de la courbe d’un style – mais quel ?

Voici :

_Alors Rabelais engendre Novarina qui beaucoup et

d’exagères et Melville une baleinière comme quoi toute

structure est archipel faut savoir que toute l’histoire est

réelle le cul à terre chiche

Les circonstances ne sont jamais propices à l’allure Belzébuth des morves contemporaines ou non, c’est du sang partout dans les rues sous un soleil de plomb fondu, et ça se murmure comme ça :

_De bonnes langues geignent qu’il outrepasse tandis

que les massacres se perpétuent en Syrie qui nous font

tant Alice au pays des merveilles Au cœur des ténèbres

La vie est un songe Mômo Le cul de Judas Les

boutiques de canelle Woyzeck à la hauteur des

circonstances du temps et cætera

 

Terrassé le veau tendu façon boucher pendu façon pendu à la maîtresse branche de la potence où oscillent au blizzard les vers de Villon, Maïakovsky, Shakespeare, Loys de Founess, Humpty Dumpty, la moule de Nazim Hikmet et son frère, & Mandelstam la bouche terreuse & Pétrarque, qui a lu Canetti qui avait lu Vaugelas & Pichette avec Rimbaud & Leopardi pour en faire des cuts up découpés en fines lamelles de mou de veau dans un oculus où Erasme abhorrait Villon et tous les fins amis de l’homme aux rats, et même Sainte-Beuve.

& allez ! défilez la Patristique et les vieux langueurs à fière lippe : l’homme de l’Anabase & celui de l’Histoire naturelle & celui des Rubayat et ses visions de mouches & Avistote et Aricenne & Butacchi et Georges-Louis B. & le Délié de Lyon et la Chicotte du Don & le grand William et le cher Nasier & Laine de vers et Beau des reins & coetera, j’en passe & du meilleur.

Mais pas une tête molle à langue de rat, pas un(e) quatorze fois exécrable : rien que de paire à pair(e)s très biens, anciens et modernes plumeux & tapewriteux : rien à redire rien à rejeter & allez ! Bartleby ne sait plus même quoi ne pas préférer dans cette arche de Méduse bourrée de pages en partance pour le Déluge où voici, tiens ! l’homme mort dans la neige qui écrivait comme un oiseau d’humour oblique dans les nuages – colloque sentimental :

_Walser est un homme un peu comme si la définition

n’était qu’une invention pas de quoi mais si répond

Melville c’est beaucoup plus il y va à la vie Melville dit

Duras c’est beaucoup plus que la mort beaucoup plus

convulsion le cœur éclaté et qu’ils se séduisent le jeu

dépasse à la va comme même pas les objectifs initiaux

Narcisse plonge nos rivières dégorgent une baleine le

monde c’est comme ça c’est désarmant dit Marguerite

 

En résumé, le paradigme symptomal de l’inépuisable recueil de lire offre sa goutte ténébreuse à l’arc en ciel du nord pour que la suite advienne de ce qui jamais ne devait avoir de commencement.

Claude Favre qui n’écrit comme personne a aussi d’excellentes lectures.

C’est fou, c’est chic.

11 octobre 2013

[Texte – 8 et fin] Claude Favre, A.R.N._ Agencement Répétitif Névralgique_ voyou [Dossier : Claude Favre ou la poésie comme langues de guingois]

Voici la fin de ce long poème inédit : avec Claude Favre, cueillez "les phrases dans leur remuement balancé"… [Lire la 7e livraison]

 

Elle dit c’est un nom d’absence au monde, heurtée, comme syncope et prodromes de quoi, tu vivras vite elle dit plus commentaires in petto, tombe peinte, comment je pourrai écrire son nom, pour la reconnaître et son nom étranger comment, pour mémoire, l’oubliée, hélice force motrice c’est-à-dire la vie pousse succombe, implosive, preuve de l’inexistence de dieux, réveils longs en sursauts, boucans, douleurs, ne me, que, la Syrie, où, dit-elle, en est-on

 

Elle dit le réel n’a pas de régimes régiments de vérité, c’est comme la grammaire ça échappe, toujours, à l’œuvre la faim, elle dit d’autres mots ce sont toujours d’autres mots, pour qui ne pleure pas

 

Sombre plainte de sa bouche/Je veux, elle dit, respirer, tout beau tout simple pas rien, tendre l’oreille ma parole, je veux elle dit, cueillir les phrases dans leur remuement balancé, écouter à l’envers l’expérience bisque rage apaisée, oui, dire la vie, la mort c’est encore trop pour moi je veux, elle dit répète la mort c’est encore trop pour moi, je veux je serai mon cheval devenir un cavalier

 

 

 

Ni d’ici ni d’ailleurs, elle dit la grammaire ça vous sauve la peau, d’arrache, fouette les sangs, c’est de l’air dans les poumons, descente dans les veines, quand la tête se dissocie du corps, les nuances elle dit foutues grinces, vieux guingois, intempestif galop de langues, on ne revient de certaines nuits, avant c’est aussi après l’entrée dans certaines nuits, effiler des tissus les réduire en charpies toujours c’est un verbe d’aujourd’hui, advenir elle dit, veux commencer c’est un verbe rêvant, l’évocation des morts vieille lune, parce que, revenir reviens, commencer est un verbe pour les cendres jetées du haut de la falaise, pour se jeter à l’eau

 

Comme on fait le difficile, dire, tout de même dire été trop un petit peu voyou

 

 

27 septembre 2013

[Texte – 7] Claude Favre, A.R.N._ Agencement Répétitif Névralgique_ voyou [Dossier : Claude Favre ou la poésie comme langues de guingois]

Voici l’avant-dernière livraison de ce long et fascinant agencement répétitif de Claude Favre, premier volet en huit extraits d’un dossier important. [Lire le 6e extrait]

 

Boîte à magie c’est merveilles, après tel trou noir tombe tombe ce serait soleil, noir, mais ruade, reins, d’insolence, paroles guingois, pas vraiment muette et avec des tas de moyens, bazar chambard et toutim tintouin, chaos, tantinet sauvage elle dit, et un rien veilles, un brin nanotechnologie, foutue boite à magie, théâtre de, mésécritures crincrin, le chemin sans retour, à dead lines, je trace elle dit me récite moteur c’est peut-être pas une question de temps, Ah ! je ne suis pas métaphysique, moi

 

Précipité départ, narrations suspensions, tête à rien corps bas l’inverse, elle dit je retiens mise à mort ma parole, me demande se quitter, verbe réflexif est-ce, donner le repos à, le voudrai simplement, me donner ma mort c’est à moi, ça plan précis violemment, je, voudrais dire, retour case ne suis, pas, que, traversée crans craintes que, par folie que, des autres, elle dit j’insiste, les mots ici et maintenant sont d’origine obscure, déceptive, brutale

 

 

 

Elle dit, la faim c’est aussi quand d’autres et se gavent et se plaignent, l’homme tout passe par la bouche, couleuvres, alouettes et mistigris, mors contre dents, piaffe et bave, à renâcles, la mort c’est quand les mots sont morts dans la bouche, quand les mots braqués étouffent à, étreignent et cognent dans le ventre, elle dit alors il est question de crispes, crampes, nœuds

 

Elle dit un mois et demi disparu de mon calendrier, bonjour février et bonne année, fouillis des parenthèses, quel chaos boîte pandore, crans à questions, jours Bosch qu’Arcimboldo, on devrait être plus que toujours seul à certains moments, elle dit je dis, dire est un verbe qui bouge, elle dit ma tête tombe peinte au sang, elle dit certains jours certaines nuits dire est un verbe macabre, elle dit certains réveils sourds à, chercher, à, en mourir, sont traversés comme des révolutions, indicibles, elle dit, indicibles

 

Elle dit dormir n’est pas toujours de tout repos, chaos, boîte à crans, dommagée par rupture, celle que fait la vie cassant, sens dessus dessous, mais vous dire ce que j’y ai entendu, elle dit, voudrais-je pourrais-je, ou l’inverse, outre tempête fracas noir de bruits boucan, il y aurait aussi à dire le silence, quel pourrait être le mot pour dire le silence, compte tenu des nœuds, la sortie de la nuit

17 septembre 2013

[Texte – 6] Claude Favre, A.R.N._ agencement répétitif névralgique_ voyou [Dossier : Claude Favre ou la poésie comme langues de guingois]

Voici la sixième livraison sur huit de ce long agencement répétitif névralgique. [Lire la cinquième]

 

D’entre souvenir et sourire la trivialité est refusée, de l’énervement mots exhumés excavés, traque, la beauté, un mot se lance, ou se retient, un mot c’est matière et sang qui frappent mémoire, répétition contre incertitude, elle dit, doute, doute par défi, parle défie, revenir sur les lieux du crime parler c’est dire, elle dit se souvenir larcins

 

 

 

 

 

 

 

Elle dit un corps c’est un verbe qui parle travers ça au mieux gazouille merdouille, usé d’indignation râle, des fois ça rigole des fois disparaît des fois entre les mots qu’on dit, pas de quartier, un corps sera exécuté, des fois long générique, un corps horde des fois, espèce sauvage, qui résiste même la mort, un deux trois trou, un corps quand il a faim, n’a des mots que silence, ça fait du bruit un corps pour vivre a des verbes, elle voudrait dire, des pratiques de déterrement

 

Revers de paroles, c’est toujours elle dit un corps qui flanche, n’imagine pas assez la mort, un corps soumis à la pression cogne parois, craque, c’est ça qui, sans la parole il ne peut, il ne, jusque, ni juste, là aller, jusque là, elle dit les nazis obligèrent à dire des morts, hommes, qu’ils n’étaient eux, rien, marionettes poupées rien, aussi parler quand nous sommes pour, nous qui ne, pour eux, comment parler, mais, pour eux

 

Comment, pies tombes, un corps quand il dit, je ne, se souviens de, rien des mots laminés ça dégâts, nous, d’imagines, on jette sciures cendres, bois jetés, clous, on dit c’est le présent, dit-on le présent, pas dit entre la mort moi la traque, la beauté trou c’est pas dit pas dit elle dit, un corps c’est le vôtre, on a quelques problèmes mémoire, de contusions en confusions, mort encore trop pas assez celle des autres, ça on l’oublie, on dit désolé mot démotivé rien d’une désolation j’ai des soucis, pour dire je ne suis pas là, pas agir c’est difficile, les mots font-ils ce qu’ils disent toujours je n’en, suis revenue, que, parce que, fermés les yeux la mort joue juste

 

 

 

 

Elle dit pas rien la boîte crincrin, du fin fond kaléidoscope, science participative, déploiement quand maintenant n’est plus qu’après, somme toute vie commune, pas qu’un peu crâne d’où l’on vient, c’est qu’après, on a des mots bouches et oh la la des bouches abattoirs, on a des mots silences on n’a, n’imagine pas ce qu’un corps oublie, mélange, paralyse, il y a à, apprendre, vivre est un verbe d’écart, on n’imagine ce qu’un corps mémoire, c’est un peu curieux parfois, à déjà et plus jamais, et puis on sait plus, j’étais un corps, qu’est-ce qu’il, vous disiez

 

28 août 2013

[Texte – 5] Claude Favre, A.R.N._ Agencement Répétitif Névralgique_ Voyou [Dossier Claude favre ou la poésie comme langues de guingois]

Avant de poursuivre ce Dossier avec une biobibliographie et deux analyses critiques, nous reprenons la publication de ce long poème inédit dont les agencements chaotiques d’affects vous empoignent. [Lire la 4e livraison]

(more…)

11 juillet 2013

[Texte – 4] Claude Favre, A.R.N._ Agencement Répétitif Névralgique_ Voyou [Dossier : Claude Favre ou la poésie comme langues de guingois]

La parution en juin de Vrac conversations (Editions de l’Attente), Métiers de bouche, ijkl (Ink), sans oublier ses contributions à la revue Aka et à divers sites, marque le lancement du grand dossier consacré à celle qui est tombée en langues de guingois – vlang ! Jusqu’à l’automne prochain, seront publiés une notice biobliographique, des analyses sur l’œuvre et, par fragments, un long inédit dont le titre commence par A.R.N. (Agencement Répétitif Névralgique) pour offrir un clin d’œil à l’auteur de cette appellation (Fabrice Thumerel). [Lire la troisième livraison]

(more…)

28 juin 2013

[Texte – 3] Claude Favre, A.R.N._ Agencement Répétitif Névralgique_ Voyou [Dossier : Claude Favre ou la poésie comme langues de guingois]

La parution en juin de Vrac conversations (Editions de l’Attente), Métiers de bouche, ijkl (Ink), sans oublier ses contributions à la revue Aka et à divers sites, marque le lancement du grand dossier consacré à celle qui est tombée en langues de guingois – vlang ! Jusqu’à l’automne prochain, seront publiés une notice biobliographique, des analyses sur l’œuvre et, par fragments, un long inédit dont le titre commence par A.R.N. (Agencement Répétitif Névralgique) pour offrir un clin d’œil à l’auteur de cette appellation (Fabrice Thumerel). [Lire la deuxième livraison]

(more…)

19 juin 2013

[Texte – 2] Claude Favre, A.R.N._ Agencement Répétitif Névralgique_ Voyou [Dossier : Claude Favre ou la poésie comme langues de guingois]

La parution en juin de Vrac conversations (Editions de l’Attente), Métiers de bouche, ijkl (Ink), sans oublier ses contributions à la revue Aka et à divers sites, marque le lancement du grand dossier consacré à celle qui est tombée en langues de guingois – vlang ! Jusqu’à l’automne prochain, seront publiés une notice biobliographique, des analyses sur l’œuvre et, par fragments, un long inédit dont le titre commence par A.R.N. (Agencement Répétitif Névralgique) pour offrir un clin d’œil à l’auteur de cette appellation (Fabrice Thumerel). [Lire la première livraison]

(more…)

5 juin 2013

[Texte] Claude Favre, A.R.N. _ Agencement Répétitif Névralgique_Voyou [Dossier : Claude Favre ou la poésie comme langues de guingois]

La parution en juin de Vrac conversations (Editions de l’Attente), Métiers de bouche, ijkl (Ink), sans oublier ses contributions à la revue Aka et à divers sites, marque le lancement du grand dossier consacré à celle qui est tombée en langues de guingois – vlang ! Jusqu’à l’automne prochain, seront publiés une notice biobliographique, des analyses sur l’œuvre et, par fragments, un long inédit dont le titre commence par A.R.N. (Agencement Répétitif Névralgique) pour offrir un clin d’œil à l’auteur de cette appellation (Fabrice Thumerel).

(more…)

Powered by WordPress