Libr-critique

14 janvier 2018

[News] Christian Prigent : trou(v)er sa langue, soirée à la Librairie Charybde

Mercredi 31 janvier à 19H30, Librairie Charybde (129, rue de Charenton 75012 Paris) : Christian Prigent : trou(v)er la langue, soirée autour de Christian Prigent animée par Hugues Robert, avec également les deux directeurs du volume issu des Actes du colloque international de Cerisy, Bénédicte Gorrillot et Fabrice Thumerel. Rencontre, lectures et débat dans un lieu magique pour tous les passionnés de ce qui s’appelle littérature.

"À partir de quel point d’inquiétude et d’énigme (de déception du sens)
formons-nous notre fiction de réel ? D’où vient et de quelle nature est la force
qui traverse la masse des informations (dites réalité) et des "sensations"
(dites réel) pour les reconfigurer dans une forme/sens (style, écriture) qui fasse effet
de vérité ?" (extrait inédit du "Journal", décembre 2013, p. 473 du volume).

Depuis 1969 où il fait paraître son premier livre, La Belle Journée, Christian Prigent s’est fait un nom si bien que, quelques soixante quatre livres plus tard et deux cents textes publiés hors volume, il est maintenant reconnu comme l’une des voix majeures de la création littéraire (notamment poétique) contemporaine des quarante dernières années. Aucun colloque ne lui avait été consacré en propre jusqu’à celui organisé en 2014 au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle : cette somme de 556 pages qui vient de paraître il y a quelques mois a réparé ce manque et constitue par ce fait même un ouvrage immédiatement charnière pour l’approche de l’œuvre. Le titre nous plonge d’emblée dans la poétique prigentienne : pour l’écrivain, trouver sa langue présuppose de trouer le tissu des discours constitués qu’on prend ordinairement pour le réel. Il lui fallait "une langue qui fasse de l’air" – de l’R "(merdRe !)". L’"effort au style" est quête "d’épiphanie" (Ça tourne, p. 55).

Il s’agissait d’abord, en rassemblant les meilleurs spécialistes de cet écrivain, de dresser une premier bilan sur les recherches déjà engagées, surtout à partir des années 1985-1990, et portant sur quarante-cinq ans d’écriture, que la réflexion ait concerné Christian Prigent en tant qu’auteur d’une œuvre personnelle protéiforme expérimentant tous les domaines (poésie, essai, roman, théâtre, entretien, traduction, chronique journalistique, lecture de ses textes) et dont il a su déplacer les frontières, mais aussi en tant que revuiste passionnée, lié à un grand nombre de livraisons poétiques, théoriques, artistiques, et ayant lui-même co-fondé la revue d’avant-garde TXT (1969-1993), avec la volonté de démarquer un espace éditorial différentiel par rapport à Tel Quel. Le fil conducteur de la langue, tant ouvertement réfléchie par l’écrivain dans ses essais ou ses fictions, récits et poèmes, s’imposait. L’autre objectif était d’ouvrir de nouveaux champs de recherche et d’infléchir vers des nouvelles directions une réception qui jusqu’à présent était restée trop soumise à la force de théorisation auctoriale de Prigent et dont il n’est pas si facile de s’émanciper, tant les formulations sont solides – on pense au prisme des lectures maoïsto-lacano-Bakhtiniennes très développées par l’auteur dans ses essais réflexifs, en particulier d’avant 1990, et dont il s’émancipe lui-même progressivement depuis quelques années.

L’ouvrage se veut original aussi par sa facture plurivocale délibérée. En effet, les interventions d’écrivains – de l’auteur même et de ses amis de TXT présents au colloque – dialoguent avec les entretiens d’artistes (acteurs, cinéaste, peintre) et avec les interventions de journalistes et d’universitaires français et étrangers du monde entier (États-Unis, Japon, Brésil notamment), tous spécialistes du champ littéraire actuel, commentateurs de longue date de Christian Prigent ou voix critiques plus récents. Les genres sont mêlés (inédits d’écrivains, entretiens, essais et communications universitaires) comme les supports (textes, dessins, photogrammes) à l’image de la convivialité et de la mixité qui a été celle du colloque et qui transparaît à l’état vif, en particulier dans les « entretiens ».

© Portrait de Christian Prigent par Judith Prigent (2013) et de Valère Novarina par Christian Prigent (1978).

â–º Bénédicte Gorrillot et Fabrice Thumerel dir., Christian Prigent : trou(v)er sa langue. Avec des inédits de Christian Prigent (Actes du Colloque international de Cerisy), Paris, Hermann, collection "Littérature", mai 2017, 556 pages, 34 €, ISBN : 978-2-7056-94-10-4.
SOMMAIRE : ici.

â–º Derniers livres de Christian Prigent : Ça tourne. Notes de régie [Carnets de Grand-mère Quéquette, Demain je meurs et de Météo des plages], éditions de l’Ollave, été 2017, 68 pages, 14 €.
Chino aime le sport, P.O.L, été 2017, 176 pages, 18 €. [« En I (Les Enfances Chino, 2013), Chino grimpait la côte "enfance". En II (Les Amours Chino, 2016), il dévalait la pente des "amours". En III (Chino aime le sport), il renroule sur la bobine "histoire" les fils de ses émois sportifs »].

29 juillet 2015

[Entretien] Déplacements poétiques de François Rannou, entretien avec Fabrice Thumerel

Avec les derniers livres reçus de François Rannou, s’est ouvert le livre de celui qui veut "être en perpétuel décalage" et pour qui "l’identité du poème vient de son itinerrance" – mot-valise intéressant emprunté à Patrick Beurard-Valdoye qui souligne à quel point l’écriture poétique ne tient pas tant d’un parcours balisé que d’un vagabondage par sons et par mots.

 

« bombine la poésie sur la vitre
lisse de nos mots-mots-mots »
(F. Rannou, Le Livre s’est ouvert, La Termitière, 2014).

 

« le réel / c’est / un trait / d’angle » (Rapt, ibid., 2013).

 

 

FT. Dans élémentaire (lettre sur la poésie) (La Termitière, 2013), vous décrivez ainsi le rapport du poète à l’espace social : « le poète refuse de jouer le jeu, d’être à la place qu’on lui a réservée » (p. 7).
Mais au sein de l’espace poétique, il joue le jeu, non ? Car la lutte des places y est âpre… C’est un milieu très ritualisé, hiérarchisé, souvent dominé par l’esprit de sérieux, non ?

FR. Je partage en grande partie votre remarque et en effet l’expression « milieu poétique », en ce cas, me paraît plus appropriée.
Je voudrais revenir, pour vous répondre, sur ce « refus de jouer le jeu » : qu’est-ce que ça veut dire ? Il existerait donc un jeu, avec des règles établies qu’il faudrait suivre et respecter pour espérer gagner sa place ? Est-ce que la démarche d’un artiste (et le poète en est un — mais j’utilise un terme un peu commode, sans doute insatisfaisant) a quelque chose à voir avec cela ? Est-ce son principal souci ? Le poète écrit-il pour ses pairs, cherche-t-il à s’installer dans un espace de reconnaissance, en se figeant dans une position repérable ? Alors là, il y a bien alors une similitude avec la volonté d’arriver à être quelqu’un socialement. Beaucoup (trop) de poètes (et je pense à de grandes figures, de tous temps jusqu’à aujourd’hui), une fois qu’ils ont peiné à trouver leur formule, leur voix ( comme on dit, d’ailleurs, toujours au singulier, je le souligne), s’y tiennent, s’y accrochent, s’établissent dans la répétition (avec des variations subtiles) de ce qui fait d’eux un point d’aboutissement, une conclusion sans l’énergie d’un départ. Ils creusent leur sillon, selon l’expression convenue, mais ne se posent plus les questions nécessaires, élémentaires : qu’est-ce que je sème et peux faire pousser qui se tournera vers la lumière, recevra la pluie, sera pris sous les vents ? Quels autres horizons, si je relève la tête, puis-je découvrir en me tournant ? Vers où puis-je partir ? Suis-je prêt à perdre ce que j’ai acquis ? En somme, suis-je vivant ?
Ainsi, il faudrait, pour user d’une métaphore sportive (qui fait écho au jeu dont vous parliez au départ), sur le terrain créer des zones de décalage, des intervalles, afin de rentrer dans le mouvement même du jeu tout en le faisant advenir à un autre mouvement qui l’exhausse. Court-circuiter l’esprit de sérieux qui fonde le désir de pouvoir et d’appartenance (à un groupe, à une chapelle, à un phalanstère quelconque). Et donc, ne pas accepter le rôle que la société, par exemple la nôtre aujourd’hui, veut donner au poète — l’inscrivant dans le tout venant culturel où le propos qu’il faudrait tenir, la position qu’il faudrait adopter tiennent lieu de pensée « instantanée » ancrée dans le temps mort d’une roue libre qui s’ignore. L’éternité, c’est-à-dire tous les temps traversés, offre la seule mesure pour éprouver sa pensée (id est création-action) en l’offrant au risque, à l’imprévu, à l’accident, au désir d’expériences inassouvi.

FT. Vous dirigez à la fois la revue La Rivière échappée et, sur Publie.net, la collection « L’Inadvertance » : quels liens faites-vous entre ces deux entreprises poétiques ? Quelle(s) ligne(s) directrice(s) pour chacune d’elle ? L’un des points communs élémentaires étant que vous y accueillez des écritures très différentes…

FR. Je voudrais apporter une précision : La Rivière échappée, qui fut une revue et une maison d’éditions à partir de 1988, n’existe plus que pour quelques livres à tout petit tirage. Je participe à l’aventure éditoriale des éditions de La Lettre volée avec Pierre-Yves Soucy (collection Poiesis et revue L’étrangère)1. Livres « papier » donc. Et je dirige effectivement la collection de poésie aux éditions Publie.net : ce sont livres électroniques et papier2.
Venons-en maintenant au cœur de vos questions. Le poète est avant tout un lecteur3 et en tant que tel il est à l’écoute. Cette question de l’écoute va avec la prise en compte de l’autre différant de soi, le constituant. Je n’aime pas aller dans la voie du rapprochement complice qui ne fait que fortifier mes propres certitudes, j’ai envie d’aller vers ce qui interroge ces convictions, les déplace potentiellement. Et puis il y a que je suis fait de plusieurs voix autres qui me fondent, me tissent, me travaillent, m’éclairent. La chance d’une parole vivifiante doit être préservée et si je m’enferme sur mes certitudes et ma « programmation » je deviens sourd et aveugle. Éditer, c’est faire naître en latin… Je ne suis pas éclectique mais ouvert4 et les contradictions qui me traversent peuvent apparaître sans craindre rien. Ce goût pour la liberté m’empêche de me fixer sur une ligne que je devrais suivre… ça ne m’empêche pas d’être exigeant et instinctif (il faut cet instinct qui sait deviner derrière un manuscrit un livre et d’autres à venir).

FT. Tout comme le terme « élémentaire » – « ce qui a l’opacité du réel dans la langue » (élémentaire (lettre sur la poésie), p. 19) -, celui d’ « inadvertance » est crucial dans votre poétique, non ? L’élémentaire et l’inadvertance contre les excès de l’avant-gardisme… Mais dans le même temps, il faut continuer de lutter contre « la vieille peau poétique » (Le Livre s’est ouvert)… Votre position, proche de ce que l’on a appelé la « modernité négative », semble réconcilier expérimentation formelle et réelisme – le mot « réel » revenant de façon significative dans vos textes…

FR. Le réel, dans le voile qui fait écran, fait toujours irruption, dépossède, heurte, il est singulier, irréductible à tout apprivoisement — c’est un accident, l’orage qui foudroie un homme dans un champ, cette pierre lancée à la tête, c’est aussi, bien sûr, la pensée ! Survenant à l’improviste, comment le comprendre en incluant l’irréparable qui le constitue ? Si on est poète, on voudrait que le poème se décide comme un événement — avec la même force, la même radicalité, la même évidence (et j’entends deux termes sous ce mot : évide & dense). Ce serait tellement bien s’il pouvait comme un témoin se passer de main en main, de voix en voix. C’est la forme du poème qui, en se trouvant, en se concrétisant, en se découvrant (de livre en livre parfois), permet d’inventer cela. En ce sens, l’invention formelle est belle parce qu’elle nous permet de découvrir un territoire nouveau du réel (extérieur/intérieur) — leçon de Rimbaud, Apollinaire, Ponge entre autres. Dès qu’elle devient « formule qui marche » pour répétiteurs-exploitants qui, comme Ali Baba, se contentent de redire : « Sésame, ouvre-toi ! », c’est du formalisme mort (je ne dis pas que ça ne puisse pas être digne d’intérêt et d’analyse ou d’enjeux pour les spécialistes littéraires, mais je situe ma remarque à un autre endroit, vous comprenez bien). C’est en ce sens aussi que la vieillerie poétique peut se trouver chez les lyriques ou les avant-gardistes ou ailleurs (si l’on veut absolument établir des catégories, ce qui ne me semble pas juste, au fond).
Je n’ai donc pas de « position » de réconciliation. Je travaille seulement dans l’atelier des jours, des mots et des langues (je traduis d’ailleurs non pas de l’allemand, de l’anglais, du catalan, de l’italien, du breton5 mais des poètes et pour m’en approcher au plus près, c’est-à-dire m’approcher au plus aigu des possibilités de ma propre langue). Horizontalement et verticalement, en surface et en profondeur (couches superposées, sédiments, archéologie des savoirs et du sujet6), un espace de découverte se déplie — polyphonique, selon un contrepoint où contradiction, juxtaposition, confluence, croisement permettent une parole vivante toujours à naître7. Concrètement, c’est l’espace du livre et celui de la voix, du corps, de la rencontre avec les autres arts (j’aime travailler avec peintres, sculpteurs, installateurs, vidéastes, musiciens, acteur, graphistes aussi et programmateurs pour réaliser des livres électroniques).

FT. On sent bien que votre écriture est dynamisée par divers champs de force, et vous savez vous renouveler d’un livre à l’autre. Je ne vise donc pas à vous enfermer dans telle ou telle catégorie – à vous accoler telle ou telle étiquette. (Au reste, il ne s’agit évidemment pas ici de tomber dans l’antinomie simpliste : réductionnisme du critique, docteur ès généralités abstraites et spécialiste de l’histoire littéraire versus singularité irréductible de l’auctor).
Pour le formuler autrement, disons que les diverses caractéristiques de votre écriture vous font dépasser les positions tranchées du champ poétique de ce dernier quart de siècle, même si à vous lire on songe à la « modernité négative » que j’évoquais (Du Bouchet, Grandmont, Tellermann…). Bien entendu, il me faudrait l’espace d’un long article pour vérifier et creuser cette hypothèse. Dans l’immédiat, je vais juste vous demander quel est votre rapport à l’œuvre d’André Du Bouchet…

FR. J’ai d’abord, très jeune, été saisi en découvrant chez Calligrammes (la librairie — maison d’éditions aussi — que tenaient Bernard et Mireille Guillemot à Quimper) Qui n’est pas tourné vers nous (1979). J’avais 16 ans, j’ai lu dans une sorte de fièvre mentale qui n’avait rien à voir avec le fait de comprendre ou pas ce qui se disait. Ça avait lieu, en moi. Je me suis senti tout de suite libre de respirer dans l’espace que ces pages proposaient. Bien des années après, en 95 ou 96 je crois, j’ai écrit à André du Bouchet pour réaliser un numéro de La Rivière échappée. À ma grande surprise il m’a répondu et m’a invité à venir rue des grands augustins — il m’a fait rentrer, m’a dit : «  mettons-nous au travail, voulez-vous ? »…
Mais je reviens à votre question. C’est une œuvre dans l’ensemble encore relativement méconnue. L’importance qu’elle a pour moi tient à ce que Du Bouchet crée un espace qui permet de faire entendre l’autre face de la langue : antérieur à la parole prononcée. Quelque chose de l’ordre de ce qu’il appelle le muet ou le dehors (même si les deux termes ne sont pas équivalents exactement, autres manières de désigner sans doute aussi ce que je nommerai le réel) au moment d’apparaître se voit capturé. Ce rapt s’inscrit dans l’intervalle qu’une parole de la langue imprononcée traverse, source résurgente, constituée de ce qui le rend justement imprononçable. Aucune transcendance, mais une immédiateté contre laquelle bute toute emprise, parole non assujettie à la langue, réfractaire. Le chant ancien n’est plus, le blanc est un espace d’énergie pure (rythme sourd), il renvoie à la voix dessous qui heurte, fait sentir l’abrupt. L’absurde qui a fait naître la douleur liée au sentiment de perte (Du Bouchet est bien l’enfant de la débâcle) se voit ressaisi. Se haussant au-delà de soi-même, au niveau également d’un sujet qui s’affirme avec netteté débarrassé de tout sentimentalisme (l’emblématique écrire le plus loin de soi-même). Étrangement, Du Bouchet accomplit ce que Ponge se fixe comme objectif : « plus loin et plus intensément je chercherai la résistance à l’homme, la résistance que sa pensée claire rencontre, plus de chance j’aurai de trouver l’homme, non pas de retrouver l’homme, de trouver l’homme en avant, de trouver l’homme que nous ne sommes pas encore (…) »8. Mais d’une manière telle que, par le processus de double négativité, il parvient à instaurer un nouveau rapport au monde au plus proche de sa fraîcheur nue, qu’il sait nous faire écouter. Il nous met sur le pas, et nous voilà en avant de nous-mêmes, avec l’énergie d’aller.

FT. Autre mot clé, celui d’ « aléatoire », qui renvoie à la lecture de Rapt et du Livre s’est ouvert…

FR. L’aléatoire est d’abord l’espace des possibles préparé et ouvert. Outre les retentissements intérieurs que ces simples mots induisent, c’est avant tout le jazz qui m’a marqué — exemplaire est pour moi le parcours de Michel Portal9 depuis son Chateauvallon.
J’ai développé en fait un travail sur la syntaxe plus que celui sur le mot — ayant pris acte de ce que le lexique avait vécu d’opérations grondantes, orageuses afin de pousser au plus loin l’expérimentation et la pensée de la nomination, du lien mots/choses. Syntaxe, oui, mais sans la forcer (sans une quelconque étrangeté de mise pâlement mimant telle ou telle tentative heureuse et neuve, en son temps, qu’il faut tenir pour exemplaire mais ne pas copier comme on le ferait d’une recette), plutôt en l’ouvrant à ses possibles : relations de complémentarité, d’opposition, d’ambiguïté, de retournement entre propositions, espaces visuel et sonore. J’ai sans doute également été sensible à ces dimensions assez tôt grâce à deux chocs : Artaud dans ses lettres à Rivière qui affirme, le 29 janvier 1924 : « Un quelque chose de furtif […] m’enlève les mots que j’ai trouvés, […] diminue ma tension mentale, […], détruit au fur et à mesure dans sa substance la masse de ma pensée, […] m’élève jusqu’à la mémoire des tours par lesquels on s’exprime et […] traduisent avec exactitude les modulations les plus inséparables, les plus localisées, les plus existantes de la pensée » ; et puis l’écoute, l’étude des premières polyphonies, la rencontre, dans ce sillage de l’œuvre de Guillaume de Machaut (musicien, poète). Quand aujourd’hui on lit mes livres, il faudrait le faire à haute voix aussi et à plusieurs en tenant compte d’un espace à trouver comme une chorégraphie intérieure/extérieure — et n’importe qui sait lire peut en faire l’expérience : je ne suis pas un performer solitaire : I’m not a lonesome performer

FT. Dans Rapt (La Termitière, 2013), précisément, il y a une formule que j’aimerais que vous explicitiez : « on abandonne la / poésie à / ses ″comme ça″ »…

FR. Ces trois vers concluent un texte dont le titre est Paris. Lui-même appartient à un ensemble intitulé 14 stelles qui sont autant de lieux dits par ce qui les enlève à leur présence-cliché. La « formule » que vous citez peut se comprendre dans ce cadre restreint alors, je pense, je ne suis pas sûr, je n’en sais rien après tout, je ne suis qu’un lecteur maintenant. Donc : critique du langage qui construit le souvenir positif et convenu de ce qu’on attend quand on voit comme titre Paris — or aucune indication de lieu, aucune description, aucune situation. Et critique, aussi, de la mémoire qui construit le récit imagé et cohérent d’une présence à soi, au lieu, au temps. Du coup, outil de déconstruction et aboutissement ; la poésie est abandonnée au littéral : « c’est comme ça ».
Au lecteur de choisir. Est-ce une fin, heureuse aporie de la finitude objective ; est-ce le résultat positif d’un démontage nécessaire ; ou l’élan neuf d’une comparaison — figure de style poétique s’il en est ?
Il y a derrière ces choix, ces possibilités, des itinéraires, des mémoires, des points de vue qui traversent l’histoire de la poésie mais surtout un questionnement distancié (ironique aussi sans doute parfois) sur le travail poétique d’aujourd’hui. Et plus généralement : comment s’en sortir avec le langage maintenant — est-ce d’ailleurs possible au point où on est arrivé ?

FT. Pour terminer, j’aimerais vous interroger sur un projet en cours. Votre esprit d’ouverture vous a lancé dans une aventure enthousiasmante avec Alexander Dickow (USA) : une anthologie des jeunes poètes français et américains. Pourriez-vous nous en dire plus : comment un tel projet a-t-il vu le jour ? Quels sont ses objectifs ?

FR. Oui, c’est un projet très motivant. Ce n’est pas vraiment une anthologie, c’est davantage la réunion de 24 poètes (12 français, 12 américains) prêts à tenter l’aventure du livre numérique en concevant un projet d’écriture en lien avec images fixes, vidéos et sons. C’est en cours et je remercie Alexander Dickow pour sa réponse enthousiaste dès ma suggestion lancée. Nous avançons, ce sera édité par Publie.net en 2016 en livre électronique et papier. Nous pourrons venir en parler plus précisément dès parution.

FT. Rendez-vous pris, avec le plus grand plaisir !

 

1 On peut découvrir la revue l’Étrangère en la feuilletant ici ou sur le site de l’éditeur, ainsi que la collection Poiesis.

4 C’est cette ouverture qui fait que Jacques Rivière devient le destinataire des lettres d’Artaud, qu’il publiera peu après.

5 On peut lire et écouter ma traduction du chant breton Ar Rannou ici, préfacé par Paol Keineg.

6 La dernière partie de rapt : notre âme ductile, le fait percevoir assez nettement je pense.

7 On peut, pour mieux se rendre compte de mon travail aller lire et écouter un extrait de Contretemps paradist, ouvrage aujourd’hui épuisé.

 

8 Dans Tentative orale, in Méthodes, Paris, coll. Idées, Gallimard, 1971, p.266.

9 Dans le collectif My Favourite things : le tour du jazz en 80 écrivains, dirigé par Franck Médioni, je renvoie à mon texte sur Michel Portal et son album Dejarme solo.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Powered by WordPress