Libr-critique

19 mai 2020

[Dossier Libr-mai] Pierre Gauyat, Amila le passeur (Jean Meckert / Jean Amila)

Jean Meckert a mené une double carrière littéraire, l’une sous son véritable patronyme dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard, qui ne lui a pas permis de connaître la notoriété, et une autre sous le pseudonyme de John, puis Jean, Amila, toujours chez Gallimard, mais au sous-sol, là où se trouvent les bureaux de la Série noire.

La carrière de Jean Meckert a commencé sous des auspices atypiques. Né en novembre 1910 dans un milieu ouvrier parisien, il commence à travailler à treize ans, le certificat d’étude à peine en poche. Nous sommes au début des années vingt et la vie d’un jeune apprenti n’est pas facile, il trouve du travail dans différentes entreprises de son quartier de Belleville, à Paris. La crise de 1929 n’arrange pas sa situation sociale et il exerce toutes sortes de métiers pour survivre. On retrouvera la trace de cette vie précaire dans ses romans comme La Lucarne, paru en 1945, ou dans le recueil de nouvelles Abîme et autres contes inédits, écrites dans les années trente mais éditées seulement en 2012, chez Joseph K.

En 1939, il est appelé à rejoindre son régiment sur la ligne Maginot, en Lorraine. Au printemps 1940, la débâcle des armées françaises le conduit jusqu’en Suisse où il est interné jusqu’en 1941. Rentré à Paris, il trouve un emploi à l’état civil de la mairie du XXème arrondissement ; peu satisfait de sa condition, il envoie le manuscrit d’un roman à Gallimard. Ce texte, Les Coups, raconte la relation tumultueuse entre une secrétaire, dont la famille se pique de culture bourgeoise, et un jeune ouvrier. Ce roman enthousiasme Raymond Queneau qui décide de l’éditer. André Gide lui consacre l’une de ses chroniques dans le Figaro. La carrière littéraire de Jean Meckert est lancée. Ce roman est disponible en Folio depuis 2002.

Malheureusement pour lui, ses romans suivants, L’Homme au marteau, La Lucarne, Nous avons les mains rouges ou La Ville de plomb, malgré leurs qualités, ne suscitent pas le même engouement et, au début des années cinquante, sa carrière paraît compromise. C’est alors que Marcel Duhamel, qui a fondé en 1945 la Série noire qu’il dirige, lui propose de rejoindre la collection. Mais il y a un problème, la Série noire ne publie que des auteurs anglo-saxons. Qu’à cela ne tienne, il adopte un pseudonyme à consonance américaine, John Amila. Y’a pas de bon Dieu ! paraît sous ce pseudonyme en mars 1950, mais Jean Meckert refuse de céder tout à fait la place et il est crédité sur la couverture au titre d’adaptateur. Le roman se déroule aux États-Unis dans une petite communauté villageoise aux prises avec un consortium qui veut noyer sa vallée pour construire un barrage hydro-électrique. Cette histoire américanisée reste très française car il s’agit de la lutte des habitants de Tignes qui refusent l’ennoiement de leur village au début des années cinquante. Amila n’est d’ailleurs pas le premier Français dans la Série noire : dès 1948, Serge Arcouët a fait paraître La Mort et l’Ange sous le pseudonyme de Terry Stewart.

Dès 1953, avec Motus !, il revient en France, sur les bords de la Seine, dans une histoire un peu embrouillée sur fond de luttes syndicales. Il garde son pseudonyme américain à la Série noire jusqu’à son dernier roman en 1986, même lorsque la supercherie est éventée, mais il reprend son prénom français, Jean, avec Les Loups dans la bergerie, en 1959.

Jean Amila accompagne l’histoire du roman policier français des années cinquante aux années quatre-vingt car s’il n’a pas l’influence d’un Manchette ou d’un Daeninckx, qui ont marqué leur époque et les auteurs de polar qui les ont suivis, il est une référence pour de nombreux écrivains contemporains, dont, justement, Didier Daeninckx qui ne manque jamais de lui rendre hommage.

Il n’hésite pas à accompagner les modes du polar comme lorsque les goûts du public se portent, à la suite du succès des romans d’Albert Simonin, sur les histoires de truands. Cependant, il ne saurait être question pour lui de suivre une mode sans tenter de la sublimer. C’est ce qu’il fait avec La Bonne Tisane et Sans attendre Godot. Dans le premier titre, les véritables héros du roman ne sont pas les truands mais les élèves infirmières qui prennent leur première garde à l’hôpital. Dans le roman suivant, on retrouve les personnages survivants du précédent ; cette fois c’est un modeste postier qui part en guerre contre les propriétaires d’un magasin dans lequel sa femme a péri lors d’un incendie, qu’il soupçonne d’être criminel, pour toucher la prime d’assurance. Contrairement aux romans de Simonin ou d’Auguste le Breton, si ses personnages ne s’expriment pas comme des académiciens, ils n’utilisent pas l’argot qui est un peu la marque de fabrique de ces deux auteurs.

On croisera d’autres truands au fil de ses œuvres, ces personnages sont devenus des figures emblématiques du roman policier mais chez Amila, ils sont toujours placés au second plan, ils ne sont jamais les héros de ses romans, comme dans Langes radieux ou Les Loups dans la bergerie où il brosse de puissants portraits de personnages féminins.

Au début des années 1970, Jean Amila développe une sorte de phobie pour les services secrets et consacre une série de romans à démontrer leur dangerosité. Il commence en 1969 avec Les Fous de Hong-Kong qui se déroule dans la colonie britannique sur fond de rivalité entre les services de l’Ouest et les Chinois. En 1970, il propose Le Grillon enragé qui se déroule en partie lors des événements de Mai 68 en France et durant l’été suivant en Sardaigne. Là encore l’histoire est passablement embrouillée et peut se résumer à une charge contre les Services de renseignement.

En 1972 et 1973, il fait paraître une série de trois romans qui mettent en scène un policier hippy directement issu du mouvement de Mai 68, Édouard Magne, dit Géronimo, en raison de ses cheveux longs et de son bandeau indien. La Nef des dingues, est encore une histoire passablement obscure dans laquelle les barbouzes tiennent le mauvais rôle. Plus intéressant, Contest-flic aborde une affaire qui fit couler beaucoup d’encre dans les années cinquante en France, l’affaire Dominici, du nom du patriarche de la Grand-Terre accusé d’avoir assassiné les trois membres d’une famille de paisibles vacanciers britanniques, dont une fillette de 9 ans. Cette affaire suscita une profonde émotion dans la région de Manosque et dans le reste du pays. D’ailleurs, Jean Meckert écrivit un livre sur ce sujet en 1954 à la demande de Gallimard, La Tragédie de Lurs. À l’époque, il concluait prudemment au doute sur la culpabilité de Gaston Dominici, à rebours de la presse, quasi unanime à condamner le vieux Dominici. Dans le roman policier, il adapte les faits à son nouveau combat contre les services secrets.

On retrouve Géronimo dans Terminus Iéna qui est lui aussi un roman d’espionnage car il est chargé d’enquêter sur le meurtre d’un comédien devant jouer le rôle de Chargeboeuf dans l’adaptation, en co-production entre la France et l’Allemagne de l’Est, d’Une ténébreuse affaire, d’après l’œuvre d’Honoré de Balzac. Il finit sa charge contre les services secrets avec À qui ai-je l’honneur ?

Cette série de romans a été publiée dans la Série noire entre 1969 et 1974, après cinq années de silence littéraire en grande partie consacrées à des activités cinématographiques. C’est comme cela qu’il écrit La Vierge et le Taureau qui se déroule à Tahiti et dans lequel il dénonce les essais nucléaires français dans le Pacifique, qui sera publié aux Presses de la Cité en 1971, sous son véritable patronyme. La légende veut que ce roman ait valu à Jean Meckert une correction en règle qui provoqua 15 jours de coma, une amnésie partielle et de fréquentes crises d’épilepsie. S’il est douteux qu’il ait été agressé à cause d’un roman paru trois ans plus tôt, il a pu être victime d’un avertissement trop appuyé ou d’une banale agression. Il a fait le récit de sa lente convalescence dans Comme un écho errant, roman refusé par Gallimard en 1986 et publié, 17 ans après sa mort, par Joseph K, en 2012.

En 1981, sept ans après sa dernière publication, il fait paraître à la Série noire Le Pigeon du faubourg, un roman dans lequel il renoue avec un de ses thèmes favoris, les couples mal assortis. Durant cette période, qui correspond au septennat de Giscard – sans que l’on puisse déceler une relation de cause à effet… –, une nouvelle génération d’auteurs de polar est apparue ou s’est affirmée, le néo-polar. Parmi eux, on peut citer Manchette, ADG, Vautrin, Fajardie, Daeninckx, et, un peu plus tard, Jonquet, Pouy ou Raynal. Entre autres.

Amila, qui leur a largement ouvert la voie dès les années cinquante, pourrait passer pour un auteur un peu dépassé. C’est bien mal connaître le vieil anar, qui réplique avec un superbe polar, Le Boucher des Hurlus, qui nous plonge dans l’après Première Guerre mondiale, en pleine épidémie de grippe espagnole. Michou, comme des millions d’enfants, a perdu son père pendant la guerre. Mais le sien n’est pas tombé au champ « d’honneur », il a été fusillé pour l’exemple. Le voisinage harcèle la malheureuse veuve qui finit par craquer et doit être internée en raison de son état de santé. Le petit Michou est placé dans une institution religieuse dont il s’échappe pour se venger du général qui a plongé sa famille dans l’affliction. Là encore, Jean Meckert fait appel à ses souvenirs personnels, lui qui s’est retrouvé à 8 ans dans un orphelinat, privé de ses parents. Son père, ancien combattant, a préféré se faire démobiliser dans les foyers de sa marraine de guerre ; un choc de trop pour sa mère qui ne l’a pas supporté et a dû être admise dans une maison de repos. Son père n’a donc pas été fusillé comme l’auteur le laisse entendre après la parution du roman. Encore une légende qui a eu la vie dure. Mais, comme le dit John Ford dans son film L’Homme qui tua Liberty Valance, « Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende. » Ça fait toujours un bon roman policier.

Jean Meckert tire sa révérence littéraire avec un dernier roman à la Série noire en 1986, Au balcon d’Hiroshima, dans lequel il dénonce le bombardement atomique du Japon, en 1945. Ce roman lui vaudra le seul prix littéraire de sa longue carrière, le prix Mystère de la critique, bien mérité.

S’il ne publie plus, bien malgré lui, il continue à écrire et à proposer des manuscrits à son éditeur qui les refuse. Comme un écho errant illustre son acharnement à rester un écrivain, ce à quoi il renonce quelques années avant sa mort seulement, lorsqu’il note dans son journal : « Il faut arrêter !!! Définitif. Poursuivre serait trop fatigant et stupide » (Temps noir, n°15, « Meckert/Amila, en blanc & noir », entretien avec Franck Lhomeau, juin 2012, p. 184). Nous sommes le 24 mars 1992, Jean Meckert a 81 ans. Sa disparition, survenue le 7 mars 1995 à Lorrez-Le Bocage en Seine-et-Marne, passe presque inaperçue à part un article d’Hervé Delouche dans l’Humanité du 14 mars 1995 et une notice tardive dans Le Monde libertaire. Fermez le ban.

Mais on n’en a jamais tout à fait fini avec Jean Meckert. Après une dizaine d’années de purgatoire littéraire – délai de rigueur –, en 2005, il revient d’entre les morts avec La Marche au canon, roman retrouvé sur un simple cahier d’écolier dans lequel il raconte la Drôle de guerre et la Débâcle de 1940. La parution de ce texte, sans doute écrit peu de temps après les évènements, provoque une série d’articles dans la presse qui relancent l’intérêt pour l’œuvre de Meckert. D’autres romans reparaissent chez Joëlle Losfeld comme Je suis un monstre, L’Homme au marteau ; son enquête sur l’affaire Dominici, La Tragédie de Lurs, ou les novelisations des films de Charles Spaak et André Cayatte, Nous sommes tous des assassins, consacré à la peine de mort, et Justice est faite, sur l’euthanasie. Quelques romans policiers, parus à la Série noire sous le pseudonyme de Jean Amila, sont réédités dans la collection Folio policier, comme La Lune d’Omaha, une vision décalée du Débarquement en Normandie, Le Boucher des Hurlus, longuement évoqué plus haut, ou Jusqu’à plus soif, jubilatoire farce « polardo-rurale ».

Après un long silence de plus de 10 ans, 2020 voit la reprise de la réédition, toujours chez Joëlle Losfeld, des œuvres signées Jean Meckert avec Nous avons les mains rouges (1947). Ce roman nous replonge dans les années d’après-guerre dans un groupe d’anciens résistants qui n’ont pas renoncé à leur combat pour la justice. Hélas pour eux, les temps ont bien changé et les héros d’hier sont devenus de vulgaires terroristes.

D’autres parutions sont annoncées pour les prochains mois et les prochaines années. Espérons que cette réédition soit complète avec La Ville de plomb, La Lucarne et La Vierge et le Taureau, qui permettrait d’offrir au lecteur l’accès à l’ensemble de l’œuvre de Jean Meckert dans une collection unique, sauf Les Coups, réédité dans la collection Folio.

25 janvier 2020

[Libr-relecture] Amid Lartane, L’Envol du faucon vert, par Ahmed Slama

Amid Lartane, L’Envol du faucon vert, Métailié, 2007 ; rééd. octobre 2019, 212 pages, 9,50 €, ISBN : 979-10-226-0966-1.

 

Lors de sa sortie initiale, L’Envol du faucon vert a plus intéressé les reporters ou pour être plus précis les reportrices que les chroniqueurs culturels ; l’exception fut Delphine Péras, chroniqueuse littéraire à L’Express. Sa récente publication en poche, datant d’octobre dernier, a suscité peu voire aucune réaction, hormis un article de François Gèze inestimable éditeur et grand connaisseur de l’Algérie.

Place de l’auteur, place du pseudonyme

Comme il est de mise, commençons par l’auteur, Amid Lartane, pas la peine de taper le nom sur les internets, nous nous trouvons en présence d’un nom de plume, assez malicieux comme nous le verrons. Je rassure de suite les lecteurs et lectrices, ce n’est pas celui qui « écrit faux comme une casserole »[1] que l’on appelle plus communément Yasmina Khadra. L’auteur de ce livre est un ancien haut fonctionnaire qui travaille désormais dans une organisation internationale, loin de l’Algérie, et qui, caché sous un malicieux pseudonyme, nous offre ce polar finement ficelé.

J’ai dit malicieux ? Analysons-le, ce pseudo ; Amid, je devrais l’écrire en arabe : عميد, que l’on peut traduire par général d’armée. Quant à Lartane, le nom renvoie à l’artane, un médicament destiné à soigner la maladie de Parkinson et qui, durant la guerre civile a été utilisé par l’armée algérienne (entre autres) comme psychotrope, nous avons à ce sujet plusieurs témoignages dont celui de Habib Souaïdia, un ancien militaire réfugié en France, au travers de son livre : La Sale Guerre[2].

Amid Lartane donc, général de cette armée shootée aux psychotropes. Voilà dès la couverture, nous sommes en plein dans le sujet. Quant au titre, L’Envol du faucon vert, c’est référence à l’affaire Khalifa qui avait fait pas mal de remous en France et en Algérie, pour celles et ceux qui ne s’en rappelleraient pas ; c’était ce type, Rafik Khalifa, que Le Figaro ou encore Le Parisien décrivait comme une sorte de génial entrepreneur parti d’une pharmacie et devenu propriétaire d’un grand groupe industriel qui comptait une banque, une compagnie aérienne et une chaîne de télévision française créée avec la complicité d’Hervé Bourge et du CSA. La compagnie aérienne avait pour emblème un condor en plein envol ressemblant à s’y méprendre à l’aigle figuré sur la couverture. Le groupe sera mis en liquidation judiciaire, quant à Khalifa il finira en prison. Comme pour nombre de ces affaires, elles ne représentent que la partie visible d’un système dont les auteurs sont… certains généraux que l’auteur signale par ce pseudonyme Amid Lartane. Étrange jeu, où l’auteur du livre se confond avec les responsables du système.

Nous voici donc en présence d’une véritable dissection du système politique, économique algérien des années 90 et qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Enquête littéraire qui se rapprocherait de l’enquête sociologique mise en Å“uvre par l’usage des codes d’un genre littéraire qui se prête excellemment à ce type d’exercice ; le polar ou pour être plus précis : le néo-polar.

Polar et politique ou l’avènement du néo-polar

Comparer le polar à l’enquête sociologique pourrait de prime abord sembler spécieux ; le rapprochement a pourtant été fait de manière assez fructueuse par Luc Boltanski. S’appuyant sur la distinction qu’il a établie entre le monde d’un côté : tout ce qui arrive ou serait susceptible d’arriver, flux mouvant de la vie et des expériences ; totalité impossible à maîtriser et connaître dans son ensemble. La réalité de l’autre : partie stabilisée du monde au travers de constructions sociales conformes aux formats institutionnels – ordre social institué, doxa, idées reçues…etc. Boltanski définit l’énigme, convention du genre policier, comme « une irruption du monde au sein de la réalité » ou pour le dire autrement, l’énigme c’est l’émergence d’une incertitude, d’une remise en question de la réalité. Au sein du roman policier, l’enquêteur pour trouver le coupable d’un crime va partir d’un soupçon généralisé, même les personnages les plus respectables seront suspects et pas simplement les catégories sociales habituellement discriminées – pauvres ou immigrés. Et cette mise en doute de la réalité, la possibilité de mise en question de la réalité de la réalité, c’est le travail auquel se consacrent les sociologues, du moins une partie, la sociologie recouvrant plusieurs champs et approches.

Pour autant, il ne faut pas voir dans le roman policier canonique un caractère progressiste ou émancipateur, bien au contraire, car si l’on analyse de près les figures de ces personnages de détectives on se rendra vite compte que ces derniers ne bornent à rechercher les auteurs d’un méfait ou d’un crime, voués qu’ils sont à servir la loi qu’ils vont parfois contourner pour mieux l’appliquer, légitimant par là une politique sécuritaire. Et tout cela sans remettre en cause la réalité ou les institutions. Le roman d’espionnage obéit à une autre logique, mais tout aussi contestable, celle de la théorie du complot, qui niant la complexité du jeu social résout les énigmes en les imputant à un groupe, un individu ou un groupe, rétablissant par là l’unité de la réalité institutionnelle.

Il faut attendre le XXème siècle d’abord aux États-Unis (au travers du roman noir) puis en France (avec le néo-polar) pour voir le genre policier questionner de manière tout à fait radicale la réalité des institutions. Jean-Patrick Manchette fut l’un des premiers à déplacer la question récurrente du polar canonique du « qui a tué ?» au pourquoi et au comment, opérant ainsi une véritable rénovation du genre. Et ça justement ça nous ramène à la couverture de L’Envol du faucon vert où l’on pointe le véritable auteur de l’escroquerie de l’affaire Khalifa, non pas simplement la personne Rafik Khalifa, mais le système des généraux au pouvoir.

Néo-polar algérien

On aurait pourtant tort de ne voir dans ce livre qu’une simple chronique de l’affaire Khalifa, il s’agit d’abord et avant tout de l’analyse d’une classe archidominante – l’auteur écrira cercle – et la manière dont cette classe se maintient au pouvoir, défendant ses privilèges contre un peuple qu’elle méprise. Ce ne sont pas tant les personnages – avatars de figures réelles ou d’archétypes – qui importent, mais plutôt les liens qui les unissent, les liens qu’ils établissent avec d’autres soit par la cooptation, la corruption, le chantage, la torture voire le meurtre. La composition du polar en une série de chapitres courts et denses (ne dépassant pas la dizaine de pages) permet de s’affranchir de la linéarité et ainsi de se mouvoir dans le feuilleté des classes sociales et des différents agents (conscients ou non) du pouvoir.

Pour coopter ou corrompre, il faut des lieux où l’on se rencontre où se forment et façonnent ces relations. Et c’est bien l’un de ces espaces qui nous est présenté dès les premières pages, sorte de raout où s’opère ce joyeux mélange de généraux influents, d’oligarques, et d’hommes d’État, sorte de réunion informelle où l’on assiste à « cet équilibre exquis entre conversations mondaines et discussions sérieuses ». On parle de ses enfants, de sa famille et l’on passe, l’air de rien à la critique de la gestion des banques publiques, à la rengaine – bien connue en France – de l’incompétence des fonctionnaires. Conversations où se déploie cette langue néolibérale pratiquée partout dans le monde depuis maintenant les années 80.

Voici qu’une figure de cette classe dominante s’exclame : « toutes nos grandes initiatives stratégiques sont bloquées par l’absence de managers convaincus, des hommes d’action, d’authentiques entrepreneurs modernes »

L’assertion me semble tout à fait fascinante, non par son contenu somme toute banal et que l’on peut entendre dans n’importe quelle chaîne d’information en continu, mais plutôt par l’adjectif « convaincus ». Pour que ce type de systèmes puissent fonctionner et se reproduire, il faut des agents convaincus de leurs actions.

Parmi les habitués de ce cercle va se trouver un nouveau membre : Farouk Smendou – vice-président d’une grande banque publique – qui justement par cette invitation sera en quelque sorte coopté. La manière dont on nous montre et on nous raconte le changement qui s’opère chez ce Farouk est remarquable. Une fois entré dans ce cercle, une fois qu’il y est « socialisé », on voit ce devenir dominant qui point chez lui. Domination qui s’exercera d’abord dans son cercle privé, puis sur celles et ceux qui le côtoient au quotidien dans le cadre de son emploi.

Ce Farouk, maintenant reconnu et accepté, par la cooptation, au sein de cette classe dominante, la moindre des choses qu’il pourra faire ça sera de défendre les intérêts de cette dernière. Mais bien évidemment les choses ne se passent pas toujours de manière aussi douce, car l’une des modalités avec lesquelles le pouvoir maintient sa mainmise est la torture. Contrairement à nombre d’idées reçues, la torture n’a pas pour but de tirer des renseignements, elle permet avant tout de soumettre les corps et les esprits ; de fabriquer des sujets soumis. Et ça sera le parcours d’un personnage Moh Ch’hili.

D’abord hooligan notoire, il suivra le parcours de certains Algériens issus des classes populaires, qui, au début des années 90 avec l’apparition du FIS – Front Islamique du Salut – créé avec la bienveillance du gouvernement algérien, rejoindra les rangs de ceux qui ont choisi cette impasse sanglante pour lutter contre le pouvoir. Il deviendra bien vite un responsable au sein de l’organisation lorsqu’elle celle-ci se militarisera, il sera chargé de désigner les cibles à abattre par les terroristes islamistes. Et c’est à ce moment qu’il sera capturé lors d’une descente policière, torturé puis relâché – pratique courante lors de la guerre civile algérienne – et deviendra dès lors une sorte d’agent qui opérera de l’intérieur de l’organisation terroriste pour les services de renseignements algériens.

Se révèle alors toute la complexité de cette histoire, ou plutôt de l’Histoire algérienne durant la guerre civile où les terroristes islamistes tuaient par idéologie, ils étaient responsables de leurs crimes, mais nombre de cibles étaient désignées par les services de renseignements. Les premiers devenant les idiots utiles des seconds. Voici donc que la réalité qui nous est présentée ici ou là – je vous renvoie à la description que fait Le Figaro de la guerre civile algérienne –, que cette réalité donc est bien plus complexe. Amid Lartane, par la fiction – pas si fictionnelle que ça –, par les moyens du roman, nous permet d’entrevoir une parcelle de ce que fut cette guerre civile, permettant de rendre la réalité inacceptable ! De s’insurger contre cette réalité et c’est ce que font, depuis maintenant un an, les Algériens et les Algériennes scandant ce slogan : مكانش انتخابات مع العصابات [pas d’élections avec la mafia].

[1] Un grand regret que de ne pouvoir m’attribuer cette saillie dont l’auteur est Eric Chevillard : https://www.lemonde.fr/livres/article/2016/09/01/le-feuilleton-la-rumba-du-tracteur_4990812_3260.html

[2] À voir également ce fascinant reportage de Gri-Gri international : https://algeria-watch.org/?p=23409

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