Libr-critique

11 décembre 2009

[Livre-chronique] Xavier Person, Extravague

Xavier Person, Extravague, Le Bleu du Ciel, automne 2009, 80 pages, 12 €, ISBN : 978-2-915232-63-9.

Tout d’abord, s’impose le trait d’union entre trois auteurs que nous avons abordés récemment : l’admirateur d’Emmanuel Hocquard est aussi celui qui, dans un entretien avec Suzanne Doppelt auquel est emprunté le titre de cette chronique (extrait de l’exergue même), évoque le travail du rêve (métamorphose et hybridation). Par ailleurs, résonne ici le propos que Xavier Person (1962) a tenu en 2008 à Marc Villemain : "Ce n’est pas tant la question de la langue que celle du langage qui m’intéresse. Ce qui se dit quand quelqu’un commence à parler est toujours quelque chose d’étrange, dès lors qu’on y prête attention, c’est une fabrication de nuage ou de brume, une composition flottante."

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9 juin 2008

[Livre-chronique] Yves Buraud, Agonie-sous-Bois

  Yves Buraud, Agonie-sous-Bois, Al dante, 2008, 128 pages, 17 €  ISBN : 978-2-84761-995-9

â–º Après Petit atlas urbain illustré (Al dante / Lignes, 2005), à quarante-quatre ans Yves Buraud poursuit son travail de réinvention du roman en créant une forme pluridimensionnelle pour rendre compte d’un monde spectacularisé-mondialisé. [Voir l’entretien vidéo avec Philippe Boisnard du 13/11/2006]

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11 janvier 2008

[Livre + chronique] Planning de Pierre Escot : esquisse d’un lyrisme post-moderne

  Pierre Escot, Planning, éditions PPT, 110 p. ISBN : 2-95117606-4-7.[site des éditions] Prix : 10 €

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7 janvier 2007

[Livre] Jean-Claude Moineau, L’art dans l’indifférence de l’art

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Jean-Claude Moineau, L’art dans l’indifférence de l’art, éditions PPT, 143.p., ISBN : 2-9517606-0-4, 16 €.
[site ppt]
moineau162.jpg4ème de couverture :
1. art sans art.
2. L’art contre l’art.
3. L’art hors de l’art.
4. Y a-t-il quelque chose après la mort ? L’art après la mort de l’art.
appendice. Le peu d’art.

« L’art sans art, c’est ce qui interrompt — même si une telle intterruption ne saurait être que provisoire — le jugement artistique, c’est ce qui à la fois diffère le jugement artistique et est indifférent au jugement artistique, c’est ce qui échappe à ce qui est jusqu’alors perçu, ressenti, reconnu, légitimé, institutionnalisé comme art, nommé art, jugé comme étant de l’art, mais qui n’en est pas moins art et n’en est pas moins d’être susceptible d’être perçu, ressenti, reconnu comme art, d’être nommé art, d’être jugé comme étant de l’art, sinon nécessairement légitimé et institutionnalisé comme tel. L’on serait même tenté de dire que, l’art sans art, c’est ce qui échappe à ce qui jusqu’alors a été appréhendé comme art sans art »

Premières impressions :
J’aurai l’occasion directement et indirectement de revenir sur ce livre de Jean-Claude Moineau, car il se situe au coeur de la discussion engagée sur la question de la post-modernité et de la modernité inaugurée ici entre Philippe Castelllin et moi-même. En attendant la sortie prochaine chez è®e d’un nouvel essai de Jean-Claude Moineau [lire la présentation], je ne peux que recommander fortement la lecture de ce premier essai, qui reprend en les réécrivant des textes qui étaient à l’origine publiés séparément.

4 décembre 2006

[revues] La revue Livraison

Malgré son ambiance plutôt morne et son ronron poussiéreux (triste absence de Al Dante, Boxon estropié, car Gilles Cabut était grippé et Georges Hassoméris absent, résurrection de Nioques cadavre plutôt fantomatique que phénix, nouvelles jeunes revues déjà vieilles et peu sexy…heureusement qu’il y avait la joyeuse folie d’un Franck doyen et de 22(M)dp, ainsi que l’enthousiasme de Giney Aime et d’Incidences), nous avons découvert lors du Salon des revues trois revues stimulantes, qui existent déjà depuis quelque temps mais mieux vaut les découvrir tard que jamais : MU, Action Restreinte et Livraison. Nous parlerons tout d’abord de cette dernière, publiée par Rhinocéros, dirigée par Nicolas Simonin, (qui dirige aussi la structure de diffusion R-diffusion), et plus particulièrement du dernier numéro, le n°7, coordonnée par Manuel Daull et Chloé Tercé.

Livraison, revue d’art contemporain, n’est pas une revue littéraire, mais une revue d’art et d’écritures, de très belle facture, couverture glacée, 190 pages, sans être un objet lourd, mais au contraire souple, à l’intérieur en couleur, au graphisme épuré, efficace, et tout est bilingue anglais-français. Chaque numéro de la revue est thématique, et ce numéro 7 parle de « bribes / ratures / fragments ».
« « Notre situation postmoderne est caractérisée par la fragmentation ».
On peut regretter la fin des certitudes produites par des grands récits, des identités stables, des formes totales. On peut aussi faire le pari inverse : lâcher les gros mots et les métathéories globales — parce qu’elles sont inadéquates — et utiliser les fragments comme lieux pour des bribes de sens, pour de modestes tentatives d’empêcher la reconstruction des tentations totalitaires. »
Voilà comment débute cette revue. En effet, pas de défense d’une théorie unifiée et unifiante ni d’une pratique, ni d’une école chez Livraison, mais véritablement exploration transmédia d’un thème et confrontation des différentes pratiques de créations actuelles. On retrouve donc à l’intérieur artistes plasticiens, architectes, écrivains, musiciens, graphistes, photographes, ainsi qu’une pluralité de pratiques et de créations. Chaque participant a peu de pages, les travaux sont assez courts, et semblent fonctionner comme des fragments, des traces des œuvres des participants. Malgré les différences importantes entre les médias utilisés et les réalisations, cette multiplicité de pratiques est pourtant très cohérente, le thème est exploré de toute part, jamais de façon démonstrative ou illustrative, mais bien problématique ; et il est intéressant de voir les convergences et les divergences sur le sujet entre les artistes. Le rapport aux médias est intéressant, car il y a un véritable brouillage des genres et des appartenances, la question ne se pose alors plus, et l’exploration de la thématique en sort renforcer. Des architectes font de la photo, des plasticiens de l’écriture, des écrivains des oeuvres visuelles…
Le thème donne donc lieu à des travaux d’écriture sans pour autant être strictement littéraires, et à des travaux plastiques qui questionnent l’écriture. Le texte de Frédéric Dumont, « Condensations pour n décimales de PI [fragment.1.] », est en fait plusieurs blocs de chiffres dans lesquels on distingue à l’intérieur des fragments de phrases. Langage émergeant de l’informulée abstraction, suite de nombres elle-même fragment d’une suite infinie, qui est pris dans ce magma numéraire, pour un faire un matériau poétique au même titre que les lettres. Questionnement du rapport entre structure du langage, de l’écriture et celle du monde, de l’espace, de la matière, que l’on retrouve dans son petit livre Monde. On pense alors au travail d’Espitallier dans son Théorème. Le texte de Manuel Daull, dans une veine/verve proche de celle de Pennequin dans la première partie, est très différent dans la seconde, il crée une déstructuration du prénom John (renvoyant à Steinbeck, Cassavetes, Cage…), par une fragmentation rythmique du texte, comme ayant subi un bug informatique ou ayant été scandé mécaniquement pour en faire une sorte de partition qui appellerait une expérience sonore.
On trouve ensuite encore deux autres textes qui puisent chez les poètes contemporains, celui d’Emmanuel Adely, qui fait un agenda de ses achats avec prix, dates, lieux, dans une logique très proche de celle de Anne-James Chaton, et celui de Jean-Louis Py, qui entoure et barre des phrases dans un texte préexistant, technique du cut bien connue, que pratique notamment de la même façon depuis longtemps Lucien Suel dans ses « poèmes express ». Hugo Pernet donne un texte sibyllin, seuls quelques mots et traits sur des pages d’autant plus blanches et silencieuses, travail énigmatique, qu’il faudrait développer pour en comprendre la cohérence. Seul le texte de Christophe Grossi, poème assez lyrique et narratif sur le corps, se détache des autres travaux littéraires par son classicisme.
Moins littéraires, et plus tournés vers l’interrogation de l’écriture, il y a le texte de Christophe Fourvel qui fait un « portrait de femme magnifique », celui de « Magdalena, dans la Dolce Vita », description romanesque de cette femme fascinante selon une formule assez facile, alors que le texte de Vivien Philizot, « Iconographie de Steven Seagal », lui aussi dans l’écart-rapport entre littérature et cinéma, est plus drôle et intéressant. Il y a aussi des fac similés de listes de courses de Hervé Roelants, ready made du quotidien, jolie visuellement, illustrant bien le thème, mais que dire d’autre ? et les écritures-dessins de Matthieu Messagier sur la notion de rature, sujet mieux exploré chez Charles Mazé, qui nous montre des extraits, des fragments de ses « exTraits », tracés produits par des machines qu’il a lui-même conçu pour produire des dessins aléatoires en grands formats, sorte de sismographies, presque musicale dans leur mouvement, qui semblent retranscrire de multiples vibrations ou intensités, on pense à Michaux mais à un Michaux mécanisé.
Pour les travaux plus plastiques ou autres, il faut souligner les « captures » de Toeplitz, partition pour ses créations sonores et chorégraphiques qui sont de véritables poèmes visuels, graphiques, dommage que les reproductions soient si petites. Ou encore la très belle suite photographique de Thierry Genin, qui a photographié toujours de la même façon les activités de jardinage sur son balcon de son voisin d’en face, durant toute une saison, ce qui produit une sorte de BD muette, mais dans laquelle on peut lire toute une histoire…

Ainsi, si les travaux littéraires ne sont pas très étonnants, ils n’en sont pas moins de qualité, et l’ensemble de la revue est vraiment très bien élaboré et intéressant ; les pratiques plastiques, littéraires, visuelles, se répondent, s’interrogent, et on en arrive presque à se dire qu’il y a plus de littérature dans certaines propositions plastiques ou visuelles que dans des travaux poétiques de certains revues littéraires.
Livraison est véritablement une revue transdisciplinaire, qui relie et confronte de façon très stimulante des travaux hétérogènes sans être dans la dispersion ou la juxtaposition, ou comment la différence et le fragmentaire crée néanmoins de la cohérence et du continu.

NB sur Rhinoceros :

En cette période de reconfiguration des structures éditoriales et des espaces de production artistique, il nous paraît intéressant de parler de la structure Rhinoceros, basée à Strasbourg, association artistique qui organise, met en relation, diffuse des travaux et pratiques d’arts contemporains, mais qui est aussi ouverte aux nouvelles écritures.
Leurs activités, qui ont débuté en 1996 par des expositions dans un atelier, sont l’organisation d’events, de rencontres, de conférence, d’expositions, mais aussi l’édition. Ils publient la revue Livraison, ainsi que des livres et ouvrages d’art, des catalogues réfléchis d’expositions, comme Trouée, perforations, laps de Dominique De Beir + Eric Suchère (2004), des badges créer par des artistes (projet PIN-UP~badges by artists). On peut noter chez eux ce souci de trouver pour chaque œuvre, objet, idée un vecteur spécifique de présentation, d’exposition, de diffusion et « de créer à chaque fois une économie nécessaire à [nos] actions » disent-ils dans un entretien pour le Matricule des Anges.
Comme il est écrit sur leur site, « il n’y a pas d’artistes labellisés rhinoceros, aucune écurie de galerie stable, pas de galerie d’artistes, juste une histoire de réactions en chaîne – que des praticiens ou des acteurs, ou des amateurs du monde de l’art, de passage en quelque sorte, dans un temps et une rencontre donnés. Il n’y a pas de définition possible de rhinoceros si ce n’est la liste des gens qui y participent d’une manière ou d’une autre de façon durable ou pas, même si l’on peut parler de structure d’art associative qui cherche à adapter constamment ses réflexions et ses supports d’apparition en fonction d’un propos – qui crée chaque fois l’économie nécessaire à ses actions autant que leur diffusion, une structure qui cherche à être d’utilité publique, je crois, indéfinie tout simplement »
Cette structure ouverte qui privilégie l’hétérogénéité des croisements à la défense d’une ligne nous semble intéressante ici car elle met en relation la littérature, avec d’autres formes d’écritures, plastiques, vidéos, etc… qui viennent des arts contemporains, et car elle réfléchit à l’économie particulière qu’il faut développer pour défendre de façon pertinente et efficace tel ou tel type d’objet dans l’état actuel

Nous parlerons aussi bientôt des éditions ère et PPT, qui nous semble être dans cette même dynamique de création et de réflexion sur la littérature/l’art, ses supports, et ses vecteurs de diffusion et de circulation.

7 novembre 2006

[chronique] Enquête et faux-semblant chez Véronique Vassiliou

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 16:30

Lorsque l’on découvre Borgès, notamment des nouvellles comme L’autre ou bien le Congrès ce qui reste troublant, derrière l’apparat du livre, la fiction révélée de la fiction, c’est cette oscillation entre réel et univers inventé. Les porosités, qui relient ces deux côtés, en arrivent à nous tromper, à faire que nous ne puissions pas discerner dans l’enchevêtrement du texte, des notes, des précisions circonstancielles, ce qui provient de l’imagination de Borgès, de ce qui a eu réellement lieu. Ce qui permet ces porosités, tient 1/ aux éléments extra-littéraires ou référentiels qui interviennent, et qui par leur catégorie d’appartenance propre [marqueur géographique, temporel, circonstanciel, ou bien éléments biographiques, bibliographiques, scientifiques] opèrent des destabilisations quant à l’appréhensiion du texte littéraire 2/ à l’intégration de son propre nom [Borgès] en tant que personnage témoin d’un événement, ce qui est le cas entre autres dans L’autre, où Borgès rencontre son double selon des circonstances très précises. Le fantastique borgésien n’est pas ainsi celui forcément de l’extra-ordinaire, mais il se manifeste en tant que mise en question du livre, du livre en tant qu’objet aussi bien que du livre comme lieu d’écriture [d’où le nombre de nouvelles qui interrogent le livre]. Son travail de documentation pour certains textes, est ainsi partie prenante de l’opération littéraire et de l’effet de fantastique, du dispositif dans lequel il va prendre le lecteur. Borgès l’énonçait lui-même : « l’érudition est le fantastique moderne« .

En travaillant ainsi, et ceci en relation avec la revue Sur et les recherches de Roger Caillois par exemple, il a ouvert toute une réflexion au niveau de la littérature fantastique, sur la question des éléments littéraires contextualisant au sein du texte. Le fantastique se construisant selon l’association entre des éléments appartenant à des registres cognitifs différents venant inter-férer les uns avec les autres et déplaçant la saisie immédiate de ce qui est lu quant à son domaine d’appartenance.
Ce qu’accomplit dans ses deux derniers livres Véronique Vassiliou est dans cette lignée : elle construit des dispositifs littéraires qui introduisent un vacillement entre réel et fiction, entre l’univers texte et l’univers réel. Ceci apparaît d’emblée dans Le coefficient d’échec : après une première page titre, sur laquelle je vais revenir, apparaît un arbre généalogique.vassiliou_genealogie124.jpg Celui-ci montre la descendance de la famille Basile-Royal. Ici rien d’extraordinaire. Si ce n’est d’un coup le rapprochement qu’il est possible de faire avec la biographie donnée en 4ème de couverture. « Véronique Vassiliou (…) aurait un lien de parenté étroit avec Angèle Basile-Royal, mnémographe, ainsi qu’Angèle Kalia, physicienne » qui elle-même est la correspondante principale des séries de mail qui sont données à la lecture dans Le + et le – de la gravité. Le livre de Vassiliou est la publication d’extraits des carnets d’Angèle Basile-Royal par Véronique Basile-Royal, qui est collectrice/réceptrice des carnets. Une porosité est ouverte entre ce qui a lieu dans le texte et Vassiliou elle-même. Et cette porosité sera ensuite accentuée tout au long du livre : 1/ par les annotations de Véronique Basile-Royal; 2/ par une recontextualisation finale des carnets dans le processus éditorial des Sauvages éditions. S’éclaire ainsi le jeu référentiel qu’elle fait avec Alice au Pays des merveilles de Lewis Caroll, qui apparaît à la fois en exergue du Coefficient et en tant que correspondante dans Le + et le -. Cette deuxième référence précise encore davantage cette question de porosité entre réel et fiction, par la mise en abîme qui y est accomplie : « Angèle face à Alice. (…) Qui est le double de qui ? Angèle clone d’Alice ? Alice, réverbération ? Qui est le reflet de qui ? »
Le travail de Véronique Vassiliou s’inscrit par conséquent dans une réflexion sur la nature de ce qui est lu : à savoir quelles sont les catégories de reconnaissance que nous mettons en oeuvre pour aborder les textes, et en quel sens ils (se) jouent de ces catégories. C’est pour cela que la récurrence de la notion d’enquête n’est pas anodine : Le coefficient d’échec comme Le + et le – de la gravité sont des enquêtes, des recompositions, des reconstitutions. Enquête interne au livre : la réécriture des carnets par Angèle qui est désignée d’emblée comme Pièce-enquête, la reconstitution des correspondances de la physicienne Angèle Kalia dans Le + et le –. Mais aussi enquête proposée au lecteur : il fait face à une intrigue sur les genres littéraires, sur les relations enre les catégories de discours, l’amenant à s’interroger sur ce qui a véritablement lieu là dans l’écrit.

vassiliou2121.jpgCette enquête à laquelle fait face le lecteur dans le Coefficient d’échec se constitue selon la possibilité de suivre cette enquête sur les sauvages qui est écrite dans les carnets d’Angèle. Que veulent dire précisément les carnets, qu’est-ce que cette référence aux sauvages ? Est-ce une allusion aux troglodytes ? Le carnet 21 donne des réponses : en jouant sur les ambiguïtés sémantiques de sauvage et de pensée, et ceci dans un registre rousselien de porosité interne aux mots : « Les sauvages aiment la pensée. La pensée est sauvage. / La saison propice à l’observation des pensées est vers le mois d’avril. (…) La pensée est aussi mémoire. / Le souvenir de la pensée sauvage n’est pas la pensée sauvage. / La pensée sauvage devient alors pensée. » Le sauvage est celui qui a la pensée sauvage, « le sauvage doute », « le sauvage-en-état-de-résistance sait dire non. / (…) Il s’oppose au lieu commun. / Il s’oppose à ce qu’on impose. / Il s’oppose aux langues, aux pensers, aux faires imposés. » L’enquête sur les sauvages, sur la pensée sauvage des sauvages ouvre sur la mise en perspective de la pensée qui s’échappe du dire non-sauvage, qui s’échappe du déjà dit non-sauvage qui voudrait s’imposer au (dire du) sauvage. Ce livre aboutit à déterminer les différentes modalités — bien évidemment non pas d’hommes qui appartiendraient à un hypothétique Etat de nature, caché on ne sait où, — mais de pensées qui se donnant ne corrrespondent pas aux attentes et aux conditions des pensées cadastrées, uniformisées dans notre monde, au sens où « Les sauvages sont parmi nous », car on peut les repérer « parmi les boulangers, les jardiniers, les français, les publicitaires », ect…

L’enquête du deuxième livre est encore plus étrange : et elle demande de recouper Le coefficient.vassiliou1120.jpg En effet, le titre est donné subrepticement, semble-t-il, dans le tome qui le précède :  » – + » « ils pensent au plus près de la terre. Très bas. Au ras des paquerettes. Le nez dans les fleurs ». Le sauvage est dit se tenir dans ce seuil de la distance entre « + -« , ce point qui n’est autre que la gravité. La gravité est ce qui s’exerçant sur nous, pourtant ne nous broie pas, ne nous écrase pas. Se tenir debout, c’est être dans ce seuil du + -. Question centrale pour une physicienne comme Angèle Kalia surtout quand l’une de ses correspondances est avec Isaac Newton, qui peut lui écrire que si elle se tient bien entre ce + et ce -, c’est avec un peu de légèreté : « un peu de gravité, Angèle ! Je vous reconnais bien là, à osciller entre son + et son -. A faire preuve de légèreté quand tout le monde fait preuve de grand sérieux ». Ce livre qui est le résulat d’une enquête d’Interpol et des services de renseignement suite aux attentats du WTC, détourne l’enquête initiale, vers une seconde enquête : pour quelle raison ces correspondances, pour quelles raisons ces correspondants, en quel sens y a-t-il du sens à propos du 21 septembre 2001, à mettre en jeu les citations aussi bien de Bertolt Brecht, Alice, Jeff Koons, Isaac Newton, Marcel Duchamp, Cervantès, Dieter Roth, Federman, Jean-Pierre Luminet ? Est-ce qu’il n’y aurait pas là justement une certaine légèreté ? Ou bien, est-ce que cette légèreté prise avec les attentats ne pourrait pas révéler une forme de gravité plus lourde que celle d’une enquête qui serait menée ? Tel semblerait être le cas, au sens où ce qui est dit dans ces mails, loin d’être anodin, interroge aussi bien la construction de l’identité de soi [le passage avec Alice est très pertinent et amusant sur le fait de devenir reine, de faire semblant de le devenir, et d’oublier que l’on fait semblant de l’être devenu], que le rapport que nous entretenons avec le monde, avec sa réalité et ceci en liaison étroite avec la question de la fictionnalisation. Le + et le – de la gravité tient à cela : dans l’entrecroisement des citations utilisées dans chaque correspondance (identifiable parce qu’écrite en italique), Vassiliou met en évidence un ensemble de questions qui peuvent se poser avec les conséquences politiques issues du WTC et ceci dans le faux-semblant d’une enquête portant sur une corrrespondance.

Ces deux livres de Véronique Vassiliou se posent à l’écart des tentatives de la poésie contemporaine visant ce qu’est l’intime, ou bien la constitution d’une langue. Ce qu’elle accomplit ce sont des montages, des processus de confrontation de logiques, de discours, des jeux sémantiques, et ceci sans jamais abandonner le recul d’une certaine forme d’humour. Ainsi, appartenant davantage à une tradition post-moderne, qui déconstruit les modèles de discours environnants plutôt que de construire la réalité d’une vérité idiolectale, ses deux livres sont à découvrir aussi bien en tant que tentative actuelle de questionner les expériences poétiques possibles, que jeux, jeux de la langue sur elle-même, se déportant, se détournant, se raillant de ses propres catégories.

1 novembre 2006

[livre] Le coefficient d’échec, de Véronique Vassiliou (éditions Comp’act)

Filed under: Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 8:25

Le coefficient d’échec de Véronique Vassiliou, éditions Comp’act, ISBN : 2-87661-392-1, 74 p., prix 16 €.

4ème de couverture :

vassiliou2121.jpgQue racontent les carnets d’Angèle Basile-Royal, mnémographe, partie au pays des sauvages pour en connaître les moeurs, pratiques, coutumes, etc ? Sa descendante, Véronique les a rassemblés avec soin afin de les donner à lire en un livre recueil de carnets, suite de notes, d’observations, de faits dressant le portrait fluctuant d’un peuple méconnu. Ces carnets sont augmentés des lettres de Petit-chêne-à-fleurs bleues, adressées à son frère sauvage, partie quant à elle au Pays-des-non-sauvages, en quête de traces de Sépoié, divinité étrange, inquiétante et, tour à tour, commune et proche. Qui est, où est Sepoié ? On trouvera ainsi dans Le Coefficient d’échec, des séries de cartes, lettres, indices, une bibliographie, un chant, des commentaires et de nombreuses digressions.

N.O., le détournement, Le Coefficient d’échec et Le + et le – de la gravité (trilogie) sont à lire de haut en bas, de droite à gauche et de bas en haut. Enquêtes successives, livrées en kit, elles se faufilent entre les genres.

Véronique Vassiliou, petite-fille de Rose Giovinazzo et Dominique Deiana, de Georges Vassiliou et d’Angèle Caliaros, arrièe petite fille de Grégariou Vassiliou marié à Panoria Engonopoulou, ainsi que Maria Capsis marié à Michel Caliaros, serait l’arrière petite-fille par adoption de Fortena Caliaros. Aurait un lien de parenté étroit avec Angèle Basile-Royal, mnémographe, ainsi qu’Angèle Kalia, physicienne. Est née dans le quartier de Saint-Jean-du-Var à Toulon, in extremis (23h55), le 1er janvier 1962. Collectionne, archive, assemble, observe, aligne, vaque, fabrique, monte…

Premières impressions :

Comment faire tenir en aussi peu de pages autant de logiques d’écriture ? Aussi surprenant que cela puisse paraître, alors que ce livre est relativement petit, Véronique Vassiliou réussit avec intelligence à multiplier les ruptures, les interstices de notes, de lettres, ceci en créant un système logique autonome et troublant. En effet, proche pour une certaine part des formalisations de la littérature fantastique d’un Poe ou d’un Borgès, ses postulats fictionnels s’établissent sur une ambiguïté d’emblée : puisqu’elle situe ce coefficient d’échec dans l’entrelacement de ses origines réelles (mais ne seraient-elles pas déjà fictionnalisées) qui sont en 4ème de couverture, et de l’arbre généalogique qui débute le livre. Véronique Vassiliou fait partie de ses rares qui conjuguent tout à la fois une réflexion sur la nature des dimensions d’écriture contemporaine (archives, communication liée à la technologie, logique scientifique) et de l’autre un travail d’imagination, de fictionnalisation, c’est en ce sens qu’elle développe une dynamique ambigüe d’écriture, qui (se) joue de ses faux-semblants et des subterfuges qui y sont impliqués.[PB]

29 octobre 2006

[recherche] Théorie(s) de l’action : à propos du Doc(K)s théorique

Il s’agira de parler de deux perspectives sur l’action qui sont exposées dans le premier numéro [n° 1-4] de la 4ème série de DOC(K)S, car en effet, à moins de vouloir développer un essai complet sur la poésie, il apparaît impossible de saisir dans le détail la somme de ce dernier numéro. Seul le choix d’une ligne de structuration peut permettre de comprendre en quel sens se joue des tensions critiques, théoriques et pratiques. Et pourtant… Et pourtant, l’action hante de très nombreux articles, on les croisera, de nombreux en revenant même à sa descendance, à ses origines grecques. Ce numéro n’est pas celui sur l’action, mais il en est ici certainement plus question que ce ne le fut précédemment, même si cela fait moins œuvre. Plus question, car donné par beaucoup comme question même de la poésie, de son ouverture, de sa réalisation.

L’action : le choix de deux textes, celui d’Alain Frontier développant une critique explicite de la théorie de la poésie action directe de Christophe Hanna, et le texte de Hanna renforçant les bases épistémologiques qui sont les siennes dans son livre pris ici en grippe. Choix de deux textes qui ne pourra ignorer cependant ceux qui croisent ces deux axes, tels ceux de Pey, Darras ou encore Leibovici. Pourquoi choisir ces deux perspectives ? Non pas seulement parce qu’elles sont l’une à côté de l’autre, mais parce que l’une et l’autre me paraissent synthétiser deux voies qui s’opposent aussi bien quant à la définition ontologique du sujet, que quant aux spécificités qui déterminent épistémologiquement la possibilité de saisir les enjeux d’une création donnée.

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26 octobre 2006

[livre] Le + et le – de la gravité, de Véronique Vassiliou (éditions Comp’act)

Filed under: Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 13:35

>> Le + et le – de la gravité de Véronique Vassiliou, éditions Comp’act, ISBN 2-87661-393-X, 93 p., 16 €.

[site]

4ème de couverture :

vassiliou1120.jpgA la suite de l’attentat perpétré contre les États-Unis, à New-York, en septembre 2001, et pour lutter plus efficacement contre le terrorisme, les services secrets français, allemands, italiens, grecs, espagnols et américains se lancèrent dans une veille du courrier électronique. Cette veille fut organisée avec minutie. Chacun avait son domaine sur la toile, à balayer, ratisser, lire, archiver, analyser. C’est ainsi qu’un cyber flic, Manolo Zanka, qui s’intéessait à Angèle Kalia, physicienne renommée, spécialiste de la gravité, se mit à la surveiller avec une attention toute particulière…

Le + et le – de la gravité est la mise en jeu d’une correspondance par e-mails à lire comme une correspondance classique, parfois légère et anecdotique, comme un dossier sorti de l’oubli, ou comme une suite de poèmes en vers…

N.O., le détournement, Le Coefficient d’échec et Le + et le – de la gravité (trilogie) sont à lire de haut en bas, de droite à gauche et de bas en haut. Enquêtes successives, livrées en kit, elles se faufilent entre les genres.

Véronique Vassiliou, petite-fille de Rose Giovinazzo et Dominique Deiana, de Georges Vassiliou et d’Angèle Caliaros, arrièe petite fille de Grégariou Vassiliou marié à Panoria Engonopoulou, ainsi que Maria Capsis marié à Michel Caliaros, serait l’arrière petite-fille par adoption de Fortena Caliaros. Aurait un lien de parenté étroit avec Angèle Basile-Royal, mnémographe, ainsi qu’Angèle Kalia, physicienne. Est née dans le quartier de Saint-Jean-du-Var à Toulon, in extremis (23h55), le 1er janvier 1962. Collectionne, archive, assemble, observe, aligne, vaque, fabrique, monte…

Premières impressions :
Aurai-je commencer par le bas, pour remonter vers le haut ? Ou bien, est-ce que le haut ne pourrait pas être aussi une forme de souvenir… C’était il y a de cela quelques années, en 2002, au web bar à Paris (RIPE), une lecture qui avait lieu lors du marché de la poésie : une lecture via un échange épistolaire web, entre Nicolas Tardy et Véronique Vassiliou, cela parlait de secrets, de temps, d’une correspondance retrouvée… C’est sans doute pour cela, que des deux livres que je vais chroniquer, j’ai commencé par celui qui se rapproche le plus de ce souvenir. Véronique Vassiliou n’est aucunement inconnue, publiant depuis le début des années 90 [Geste 8 et 5 aux éditions Messidor], elle n’a eu de cesse d’apparaître dans le paysage de la poésie contemporaine, notamment depuis quelques années avec [la revue X], qu’elle anime avec Tardy et Caroline Scherb. Son travail même s’il est visible, cependant n’a jamais eu véritablement l’éclairage qu’il aurait peut-être mérité : celui d’une étude spécifique des objets littéraires qu’elle compose. Peut-être est-ce du à ce qu’elle développe : un croisement de genres (enquête, système épistolaire, réflexion sur le temps et la technologie, détournement), en bref dit plus simplement une réalité littéraire qui s’apparente plus à la post-modernité héritée de Borgès parfois, qu’au travail scrupuleux de la seule langue poétique. Davantage à une réflexion sur certaines dimensions de notre réalité symbolique, que le travail de mise en lumière de la singularité poétosyncrétique de l’individu poète et de son monde. Davantage à une mise en forme à la Lewis Caroll, qu’aux troués idiolectales ouvertes par la modernité. Oui cela tient sans doute à cela. C’est pourquoi à travers la chronique que je ferai de ces deux livres Le + et le – de la gravité et le coefficient d’échec, je vais tenter aussi bien de mettre en avant ce qu’ils enveloppent que l’horizon littéraire dans lequel ils se situent. / PB

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