Libr-critique

7 juin 2014

[Texte] Mathieu Brosseau, Si on met une fleur sur le cercueil…

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C’est avec plaisir que nous retrouvons la voix sans pareille de Mathieu Brosseau : drôle de machin, drôle de machine ici…

 

SI ON MET UNE FLEUR SUR LE CERCUEIL, CE N’EST PAS POUR COUVRIR L’HORREUR MAIS PLUTÔT POUR COUVRIR LE SENS DE L’ENTRETEMPS QUI NE PEUT AVOIR DE FIN ATTENDUE.

 

L’attente, bien sûr l’entente, c’est-à-dire pas de heurt dans le discours, des oiseaux dans les bouches qui parlent aux bouches, si ça couine, si ça claque sec, c’est pas du tout cuit, si ça crie longtemps, c’est du chant, c’est bon, l’eau roule ou coule, comme on veut, on comprendra. Si pas tout à fait, les sens rejoindront toujours toutes les directions de la boule. Qui se suffit à elle-même jusqu’à (?). Tu verras si tu tombes dans les pommes, si tu ne t’en souviens pas, inquiète-toi.

Dans la tête-boule, pas tout à fait ronde, l’homme pas tout à fait, l’attente, surtout vite pour pas d’ouverture, vite, le décor flou, les œillères servent à cela, vite, vite, pas d’ennui mais de l’étonnement, juste un filet maigre et rapide de salive, jeté d’entre les lèvres de l’agonisant, celui dont ce souvenir ému revient : il a côtoyé son mort quand il était très jeune.

 

Il y a un mort qu’on possède, comme pensent les enfants, à peu près.

 

Surtout vite, dénivelé de caniveau, pas haut, la jambe prise ou brisée dedans, les rotules et les pommes articulent, la langue coupée, j’ai un trou dans ma tête pas ronde, je ne sais plus ce que je voulais dire, attendez, l’adresse me forge, je vois de travers avec cette tête pas ronde, un œil à droite, un œil à gauche, que font-ils là, ces yeux collés ? Comme collés, les membres ont ce quelque chose d’insupportablement artificiel, comme collés, pas étonnant qu’il y ait machin, machine. Pour faire comme, c’est-à-dire tout rond à la perfection.

 

Le sanglier moulé dans le moteur, et rien ne sert de croire à l’arrêt du cœur, la colère de l’impatience, il a manqué son rendez-vous, il doit continuer à attendre, il fait bien chaud, l’attente est forcément ce qui crame quelques nerfs de conscience, continuer à attendre. C’est ce qui est cru, donc c’est nécessairement faux. Les entretemps deviennent répits, ceux-là même qu’on rejetait loin de nos rêves de nuit. Ils tremblent la conscience crue. De la fumée sort du crâne, la tête du veilleur a la tête machin, machine de l’horloge très XIXe.

 

Tu as du vernis sur les ongles, te dis-je. Et des ongles sur une peau. Fine, très fine et rouge. Un nuage arc-en-ciel gravite au dessus du puits gris. Un fantasme s’y croit, l’invention du vernis, comme pour faire reculer le moment où nous attendrons vraiment. Ce moment où nous n’y songerons plus. Il est bon, finalement de respirer, sans vernis pour suppléer. L’attente se donne parfois le visage de l’émotion. Alors que l’entretemps n’a qu’un seul visage. Musique métronome !

 

Entre chaque temps, quand tout est bon pour attendre bel et bien, l’heure ou pas l’heure, entre chaque aiguille, la question arrive parfois. Quand c’est la grande qu’on attend, au fil avançant du boucher, l’instant ou le lieu (c’est pareil, vous le savez) peut apparaître, la coupée est franche et entraîne le moment suivant (les images sont des bulles), mais entre les temps c’est nerfs-crispés-sur-absence qu’on pose vite vite travestie, vite vite, couvrez ce sein que je ne saurais voir. Seule l’absence est cruelle pour ceux qui. On, c’est irresponsable.

 

Sur une durée, n’importe !, pourvu que la porte soit fermée, la chose est close, dans le livre (début, fin et pensée de l’ensemble), par dessus rien à dire. Pourtant demeure la communauté des morts… Immense communauté des morts, ces catalogues sans nom de livres sans attention. Ce n’est pas la mort qui prend mais eux, ces inventaires ! Aura vécu 46 ans, 5 mois, 12 jours, 4 heures, 7 minutes, 59 secondes. Entretemps non calculés par le machin, machine, géant des vivants affairés. Seuls les éléphants savent mourir, en rond et respectueux des on.

 

Va dans la mousse à côté, juste à côté de la boîte. C’est presque une boîte à musique mais n’y va pas, l’herbe est douce ici et entre les temps, ce coussin de temps déclos, pas né, si serein. Si parfaits, ils n’auront pas à mourir. Ne va pas dans la grande boîte machin, machine. La collection des affaires classées, attentes terminées, circulez selon le mouvement autorisé, consultez, réalisez l’Histoire ! Allez, va, cours dans l’herbe, oui, va dans la mousse, pieds nus, pense à voir ! Pour mieux s’endormir sur les histoires qui ne commencent pas. Sans récit, tout passera vite, animal. La question remonte des entretemps refoulés. Ça purule. Te raconte pas d’histoire, tout ira très vite dans l’interdit vécu. Les vies non classées sont nécessairement fertiles. Et font des bulles de savon.

 

Le rythme hallucinatoire des humeurs, il nous faudrait une philosophie des humeurs ; philosophes, qu’attendez-vous ?!, rythme haletant des variations, c’est puissamment jouissif, le relief est jouissif, l’effort dans la côte fait monter le sang dans la tête-boule érectile, la course en montagne est jouissive, les nerfs (couvercles des absences, vous l’aurez compris) sont mis à l’épreuve par la douleur, on préfère la douleur à l’indiscutable crudité des entretemps, il ne s’agit pourtant que d’être seul ! Qui préfère sortir ? Couvrez-moi ce sein, je préfère l’aimer seul et aveuglé, plein d’arrêts dans la tête ovale. La stratégie du désir est ma seule maîtrise. Je mourrai maître de mon fuseau horaire, j’exècre les pays cannibales, se gargarise-t-il (morale comme territoire).

 

L’attente du final, bouquet nocturne, ça éclate, artificiel moment collectif pour les retrouvailles des vivants dont la communauté pile de la poussière d’os déjà poussière (il faut bien une architecture au corps) à saupoudrer sur le sang, même vieux, des morts déjà morts, n’a pas d’âge ; le meurtre, la faute, toujours la poussière sur la main crasseuse, la main communautaire, l’allumette enflamme ce bouquet d’artifice et l’artisan dira que ses objets rassurent ses morts. Les siens propres ! Tous casés entre les temps que l’attente nappe.

 

LA COMMUNAUTÉ N’EST PAS PRÊTE À PORTER LES AIGUILLES DE SES MORTS CAR ELLE NE SAIT CE QUI SE NICHE ENTRE LES AIGUILLES DE CHACUN DE SES VIVANTS. LA COMPLÉTUDE N’EST PAS POUR DEMAIN, FAUDRA QUAND MÊME L’INVOQUER, AU MOINS POUR NOTRE TÊTE, PLUS OU MOINS RONDE, COMME PENSENT LES ENFANTS À PEU PRÈS IRRESPONSABLES.

7 octobre 2009

[Chronique] D’une critique de l’autre (à propos d’un article de Samuel Lequette)

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  Vient d’avoir lieu, sur le site sitaudis de Pierre Lepillouer, une intéressante confrontation, entre Nathalie Quintane et Samuel Lequette. Intéressante, car à mon sens, ce que met en lumière Nathalie Quintane par rapport à Samuel Lequette, me paraît témoigner d’une certaine forme de retour à une poéticité classique dans le champ de la poésie contemporaine. Retour que l’on peut apercevoir éditorialement aussi bien sur le web, qu’au niveau des publications papiers.

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1 juillet 2008

[Livre + chronique] pas de tombeau pour mesrine de Charles Pennequin

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , , , — Philippe Boisnard @ 14:42

  Charles Pennequin, pas de tombeau pour mesrine, ed. al dante, 86 p. ISBN: 978-2-84761-999-7.

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11 janvier 2008

[Livre + chronique] Planning de Pierre Escot : esquisse d’un lyrisme post-moderne

  Pierre Escot, Planning, éditions PPT, 110 p. ISBN : 2-95117606-4-7.[site des éditions] Prix : 10 €

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27 novembre 2007

[Livre + présentation] Inter-actions C.L.O.M. (Joël Hubaut) de Philippe Boisnard

Filed under: Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , , , , — Philippe Boisnard @ 8:27

Philippe Boisnard, Inter-action C.L.O.M. (Joël Hubaut),Contributions à une réflexion sur l’art et la littérature post-modernes. éditions Le clou dans le fer, 64 p.
ISBN: 978-2-9526347-7-9. Prix : 9 €. [site des éditions]

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21 décembre 2006

[Recherche] Darwin comme un roman, Philippe Castellin

Rapide- répons à 2 textes de C. Hanna [lire +] et Ph. Boisnard [lire +]
Musique : Keyboard Study #2 – Terry Riley

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À juste titre, me semble-t-il, Philippe Boisnard dans un article qu’il consacre à DOC(K)S, commence par constater qu’il existe un souci commun à beaucoup des contributions qui constituent ce numéro “théorique” , celui-ci les agençant (là encore PH. Boisnard voit juste) d’une manière significative, calculée ou se voulant-t-elle. Souci commun : l’action. Mais aussi matière à divergences et discordes, que Philippe Boisnard, dans la suite, propose de structurer à partir de la confrontation entre deux textes qu’il estime caractéristiques à cet égard, celui d’Alain Frontier et celui de Christophe Hanna. Il est vrai que le fait que les pages d’Alain Frontier concernent de manière polémique l’un des livres publiés par Hanna (Poésie action directe) rend plus patentes, à certains égards, ces divergences, vrai également que la dimension nominative des choses pourrait bien contribuer à obscurcir le débat. Pour moi, je tiens à souligner que les critiques, les débats « théoriques » voire, ne sont pas chose négative et stérile, au contraire – Même si, en définitive, ce sont les Å“uvres qui importent, et l’emportent. En tout cas si, maintenant, je tente de « répondre » à Ph. Boisnard et, indirectement, à C. Hanna, ne pas y voir le signe d’une animosité ou d’une hostilité mais au contraire celui de l’intérêt et de l’estime que j’éprouve à leur égard.

Comment donc A. Frontier, – Ph. Boisnard dixit – aborde-t-il l’action ? – Le socle « épistémique » de la position de Frontier serait constitué par une conception déterminée de la poésie que Ph. Boisnard rattache à la « modernité ». Dans cette conception, la poésie est envisagée comme langage visant à l’expression des limites mêmes du langage, rapporté au « Réel » donc. Pour citer Boisnard : « la poéticité mise en avant est donc celle de l’arrachement de la situation symbolique, sociale, politique qui détermine le sujet, en direction d’un réel voilé… nous comprenons que le langage doit faire trouée… ». Jusqu’ici, si l’on accepte d’oublier le texte même d’Alain Frontier (je me garde bien de demander s’il correspond ou pas aux assertions de Philippe Boisnard, Alain Frontier étant bien capable de se défendre ou de rectifier si besoin est) on peut convenir que le type de poétique évoquée se trouve effectivement formulée et présente dans l’histoire de la poésie, au XIX° et XX° siècle. On songera aux romantiques allemands, aux surréalistes. Et il est possible que certains des poètes réunis par « THÉORIES-DOC(K)S » soient également porteurs, dans leur poétique sinon dans leur pratique de la poésie – ce n’est pas nécessairement la même chose – de cette conception qui, structurée par le rapport poésie/Réel, est évidemment susceptible de multiples variantes selon « le » Réel (ou l’ « Etre ») dont on parle. En tous les cas cependant, la poésie s’y rattache à une thématique du forçage et de l’indicibilité. Il suffit, pour cela, qu’un référent absolu, un Réel Majuscule soit posé, hors d’atteinte sauf par Voie et Voix poétique.

Il est tentant d’approfondir cette structure afin d’y retrouver, ainsi que le fait Ph. Boisnard, la marque expressive d’une onto-théologie basée sur une transcendance verticalisée, entre zénith et nadir déclinable. Au poète, à l’Artiste, il appartient d’avoir relation privilégiée avec les cieux ou les abîmes, la chose est ancienne et connue, et chargée de conséquences précises dans les modalités de monstration (de « rencontre ») de l’art, ou dans les procédures éditoriales et le rapport au « livre » où elle s’exprime de manière concrète à travers ce que C. Hanna qualifie « d‘ hypocrisie », soit ce que j’ai appelé « l’ensemble des procédures très intéressées par lesquelles la poésie ou le poème neutralisent formellement leur insertion dans le monde, en occultant globalement la relation qu’ils entretiennent à l’univers des medias, des techniques, des circuits de diffusion et de production… » (« DOC(K)S mode d’emploi ») – Calme bloc ou météorite, le poème-alien tombe dans un monde qui lui serait étranger et, comme dans le film auquel je songe autant qu’à Mallarmé, la foule, mystérieusement instruite de l’événement, s’assemble muette, pour adorer la pierre noire. J’ajoute que, comme Ph. Boisnard, j’estime que nous sommes loin d‘en avoir fini avec cette vision théologique de l’art, toujours prompte à ressurgir malgré les coups qui lui ont été assénés, notamment, par les avant gardes du XX° siècle. Nul hasard si l’article que j’ai écrit dans le même numéro s’achève par l’injonction, ironique, d’avoir à « en finir avec le moyen Age » – sentence à laquelle je

4 décembre 2006

[revues] La revue Livraison

Malgré son ambiance plutôt morne et son ronron poussiéreux (triste absence de Al Dante, Boxon estropié, car Gilles Cabut était grippé et Georges Hassoméris absent, résurrection de Nioques cadavre plutôt fantomatique que phénix, nouvelles jeunes revues déjà vieilles et peu sexy…heureusement qu’il y avait la joyeuse folie d’un Franck doyen et de 22(M)dp, ainsi que l’enthousiasme de Giney Aime et d’Incidences), nous avons découvert lors du Salon des revues trois revues stimulantes, qui existent déjà depuis quelque temps mais mieux vaut les découvrir tard que jamais : MU, Action Restreinte et Livraison. Nous parlerons tout d’abord de cette dernière, publiée par Rhinocéros, dirigée par Nicolas Simonin, (qui dirige aussi la structure de diffusion R-diffusion), et plus particulièrement du dernier numéro, le n°7, coordonnée par Manuel Daull et Chloé Tercé.

Livraison, revue d’art contemporain, n’est pas une revue littéraire, mais une revue d’art et d’écritures, de très belle facture, couverture glacée, 190 pages, sans être un objet lourd, mais au contraire souple, à l’intérieur en couleur, au graphisme épuré, efficace, et tout est bilingue anglais-français. Chaque numéro de la revue est thématique, et ce numéro 7 parle de « bribes / ratures / fragments ».
« « Notre situation postmoderne est caractérisée par la fragmentation ».
On peut regretter la fin des certitudes produites par des grands récits, des identités stables, des formes totales. On peut aussi faire le pari inverse : lâcher les gros mots et les métathéories globales — parce qu’elles sont inadéquates — et utiliser les fragments comme lieux pour des bribes de sens, pour de modestes tentatives d’empêcher la reconstruction des tentations totalitaires. »
Voilà comment débute cette revue. En effet, pas de défense d’une théorie unifiée et unifiante ni d’une pratique, ni d’une école chez Livraison, mais véritablement exploration transmédia d’un thème et confrontation des différentes pratiques de créations actuelles. On retrouve donc à l’intérieur artistes plasticiens, architectes, écrivains, musiciens, graphistes, photographes, ainsi qu’une pluralité de pratiques et de créations. Chaque participant a peu de pages, les travaux sont assez courts, et semblent fonctionner comme des fragments, des traces des œuvres des participants. Malgré les différences importantes entre les médias utilisés et les réalisations, cette multiplicité de pratiques est pourtant très cohérente, le thème est exploré de toute part, jamais de façon démonstrative ou illustrative, mais bien problématique ; et il est intéressant de voir les convergences et les divergences sur le sujet entre les artistes. Le rapport aux médias est intéressant, car il y a un véritable brouillage des genres et des appartenances, la question ne se pose alors plus, et l’exploration de la thématique en sort renforcer. Des architectes font de la photo, des plasticiens de l’écriture, des écrivains des oeuvres visuelles…
Le thème donne donc lieu à des travaux d’écriture sans pour autant être strictement littéraires, et à des travaux plastiques qui questionnent l’écriture. Le texte de Frédéric Dumont, « Condensations pour n décimales de PI [fragment.1.] », est en fait plusieurs blocs de chiffres dans lesquels on distingue à l’intérieur des fragments de phrases. Langage émergeant de l’informulée abstraction, suite de nombres elle-même fragment d’une suite infinie, qui est pris dans ce magma numéraire, pour un faire un matériau poétique au même titre que les lettres. Questionnement du rapport entre structure du langage, de l’écriture et celle du monde, de l’espace, de la matière, que l’on retrouve dans son petit livre Monde. On pense alors au travail d’Espitallier dans son Théorème. Le texte de Manuel Daull, dans une veine/verve proche de celle de Pennequin dans la première partie, est très différent dans la seconde, il crée une déstructuration du prénom John (renvoyant à Steinbeck, Cassavetes, Cage…), par une fragmentation rythmique du texte, comme ayant subi un bug informatique ou ayant été scandé mécaniquement pour en faire une sorte de partition qui appellerait une expérience sonore.
On trouve ensuite encore deux autres textes qui puisent chez les poètes contemporains, celui d’Emmanuel Adely, qui fait un agenda de ses achats avec prix, dates, lieux, dans une logique très proche de celle de Anne-James Chaton, et celui de Jean-Louis Py, qui entoure et barre des phrases dans un texte préexistant, technique du cut bien connue, que pratique notamment de la même façon depuis longtemps Lucien Suel dans ses « poèmes express ». Hugo Pernet donne un texte sibyllin, seuls quelques mots et traits sur des pages d’autant plus blanches et silencieuses, travail énigmatique, qu’il faudrait développer pour en comprendre la cohérence. Seul le texte de Christophe Grossi, poème assez lyrique et narratif sur le corps, se détache des autres travaux littéraires par son classicisme.
Moins littéraires, et plus tournés vers l’interrogation de l’écriture, il y a le texte de Christophe Fourvel qui fait un « portrait de femme magnifique », celui de « Magdalena, dans la Dolce Vita », description romanesque de cette femme fascinante selon une formule assez facile, alors que le texte de Vivien Philizot, « Iconographie de Steven Seagal », lui aussi dans l’écart-rapport entre littérature et cinéma, est plus drôle et intéressant. Il y a aussi des fac similés de listes de courses de Hervé Roelants, ready made du quotidien, jolie visuellement, illustrant bien le thème, mais que dire d’autre ? et les écritures-dessins de Matthieu Messagier sur la notion de rature, sujet mieux exploré chez Charles Mazé, qui nous montre des extraits, des fragments de ses « exTraits », tracés produits par des machines qu’il a lui-même conçu pour produire des dessins aléatoires en grands formats, sorte de sismographies, presque musicale dans leur mouvement, qui semblent retranscrire de multiples vibrations ou intensités, on pense à Michaux mais à un Michaux mécanisé.
Pour les travaux plus plastiques ou autres, il faut souligner les « captures » de Toeplitz, partition pour ses créations sonores et chorégraphiques qui sont de véritables poèmes visuels, graphiques, dommage que les reproductions soient si petites. Ou encore la très belle suite photographique de Thierry Genin, qui a photographié toujours de la même façon les activités de jardinage sur son balcon de son voisin d’en face, durant toute une saison, ce qui produit une sorte de BD muette, mais dans laquelle on peut lire toute une histoire…

Ainsi, si les travaux littéraires ne sont pas très étonnants, ils n’en sont pas moins de qualité, et l’ensemble de la revue est vraiment très bien élaboré et intéressant ; les pratiques plastiques, littéraires, visuelles, se répondent, s’interrogent, et on en arrive presque à se dire qu’il y a plus de littérature dans certaines propositions plastiques ou visuelles que dans des travaux poétiques de certains revues littéraires.
Livraison est véritablement une revue transdisciplinaire, qui relie et confronte de façon très stimulante des travaux hétérogènes sans être dans la dispersion ou la juxtaposition, ou comment la différence et le fragmentaire crée néanmoins de la cohérence et du continu.

NB sur Rhinoceros :

En cette période de reconfiguration des structures éditoriales et des espaces de production artistique, il nous paraît intéressant de parler de la structure Rhinoceros, basée à Strasbourg, association artistique qui organise, met en relation, diffuse des travaux et pratiques d’arts contemporains, mais qui est aussi ouverte aux nouvelles écritures.
Leurs activités, qui ont débuté en 1996 par des expositions dans un atelier, sont l’organisation d’events, de rencontres, de conférence, d’expositions, mais aussi l’édition. Ils publient la revue Livraison, ainsi que des livres et ouvrages d’art, des catalogues réfléchis d’expositions, comme Trouée, perforations, laps de Dominique De Beir + Eric Suchère (2004), des badges créer par des artistes (projet PIN-UP~badges by artists). On peut noter chez eux ce souci de trouver pour chaque œuvre, objet, idée un vecteur spécifique de présentation, d’exposition, de diffusion et « de créer à chaque fois une économie nécessaire à [nos] actions » disent-ils dans un entretien pour le Matricule des Anges.
Comme il est écrit sur leur site, « il n’y a pas d’artistes labellisés rhinoceros, aucune écurie de galerie stable, pas de galerie d’artistes, juste une histoire de réactions en chaîne – que des praticiens ou des acteurs, ou des amateurs du monde de l’art, de passage en quelque sorte, dans un temps et une rencontre donnés. Il n’y a pas de définition possible de rhinoceros si ce n’est la liste des gens qui y participent d’une manière ou d’une autre de façon durable ou pas, même si l’on peut parler de structure d’art associative qui cherche à adapter constamment ses réflexions et ses supports d’apparition en fonction d’un propos – qui crée chaque fois l’économie nécessaire à ses actions autant que leur diffusion, une structure qui cherche à être d’utilité publique, je crois, indéfinie tout simplement »
Cette structure ouverte qui privilégie l’hétérogénéité des croisements à la défense d’une ligne nous semble intéressante ici car elle met en relation la littérature, avec d’autres formes d’écritures, plastiques, vidéos, etc… qui viennent des arts contemporains, et car elle réfléchit à l’économie particulière qu’il faut développer pour défendre de façon pertinente et efficace tel ou tel type d’objet dans l’état actuel

Nous parlerons aussi bientôt des éditions ère et PPT, qui nous semble être dans cette même dynamique de création et de réflexion sur la littérature/l’art, ses supports, et ses vecteurs de diffusion et de circulation.

3 décembre 2006

[News de la blogosphère#3] Ecritures numériques, Grégory Chatonsky

Parmi la profusion de blogs d’artistes, de blogs littéraires, de blogs d’écrivains qui s’exposent sans réfléchir sur les spécificités du vecteur d’exposition et de circulation de leur travail qu’ils utilisent, nous avons envie de faire remarquer non pas des blogs d’écrivains, mais ceux de deux artistes numériques ou multimédias, Grégory Chatonsky , qui interroge la question de l’écriture à travers leur exploration des nouvelles technologies. En effet, son travail qui n’est pas littéraire au sens strict nous semble être cependant de l’ordre de l’écriture, écriture à travers la vidéo, les nouveaux médias, les installations, les dispositifs numériques sur Internet et en interaction, écritures trans-medium, ou intermédia qui trace des lignes dans le temps et construit des architectures… Et l’on retrouve écrite, retranscrite cette écriture poly-matérielle sur leur blog respectif, technologie liée à l’écriture numérique en écho des autres technologies qu’ils utilisent dans ses œuvres, technologie qui contient une économie particulière en relation __ et qui interroge __ la relation avec d’autres économies matérielles que ce sont celles de la vidéo, d’Internet, etc… Cet artiste, très fins connaisseur des aventures avant-gardistes du XXème siècle, de la littérature et de la philosophie, mène à la fois une réflexion théorique et un travail artistique sur et à travers les nouvelles technologies, et interrogent avec les médias numériques le cinéma, l’architecture, la vidéo, la littérature, la musique ; nous les avions d’ailleurs tous les deux invités au 2ème festival Terminal X-périenZ, littératures et nouvelles technologies, organisés par Trame Ouest au centre Noroit à Arras en décembre 2004.

Le blog de Chatonsky, est très dense, les archives remontent à 1989, et l’on trouve l’ensemble de son travail depuis 15 ans.
L’utilisation qu’il fait du blog est, il me semble, très pertinente vis-à-vis de son travail de création, car elle donne à voir le processus de création à la fois en amont, dans son élaboration théorique, puis dans son effectuation, à la façon d’un work in progress, et en aval, il donne des traces, des fragments de sa réalisation. Ces blogs donnent accès à des œuvres qui ne sont pas facilement visibles ou accessibles, (réalisées à l’étranger, dans des espaces peu connus, durant des périodes brèves, …), mais permettent surtout de comprendre le travail de leur auteur à la fois dans son ensemble (car y sont recensés tous les travaux des artistes) et de manière fragmentaire (car ce ne sont que des traces, bribes, preuves de l’œuvre qui s’y retrouvent retranscrites). On peut remarquer que le blog inverse le rapport que le spectateur/lecteur a de façon général au méta-discours d’une oeuvre, d’un artiste, la plupart du temps, on découvre d’abord l’œuvre, puis on en lit des commentaires, des explications, on découvre le journal d’écriture d’un écrivain, sa correspondance, etc…Mais avec les blogs, on peut d’abord avoir accès au méta-discours, au commentaire, avant de découvrir l’œuvre, on peut découvrir l’œuvre à travers celui-ci.
Cependant, les blogs de Chatonskyne sont pas seulement des commentaires, des vitrines d’expositions, ni de simples méta-discours explicatifs de leur travail, ils semblent plutôt en être des extensions spécifiques, ils constituent une écriture, de l’ordre du journal de création, ou une sorte d’atelier ouvert en permanence, mais dont la dimension numérique bouleverse la narrativité classique, et le rapport à l’œuvre de l’artiste. En effet, ces blogs posent la question d’une participation de cette méta-écriture du blog au processus créatif, voire à l’œuvre. En effet, de quelle façon le blog participe à l’œuvre, participe de l’œuvre ? Et de quelle façon cette pratique du blog transforme le rapport qu’a l’artiste, l’écrivain en général, à sa pratique créative ? Car s’il n’est qu’un simple journal de retranscription du travail effectué, ou une fenêtre de news, ou encore l’espace d’étalement d’une egologie qui tente de faire de la littérature en mélangeant subjectif et objectif, le blog n’est pas utilisé pour sa spécificité, qui est son caractère numérique, ainsi que la question de la publicité, du dialogue, du partage avec les internautes, à travers les commentaires ; ainsi, à travers le blog, l’artiste cherche ou accepte des interventions extérieures au cœur même de sa création, comment en tient-il compte ou non ? comment influent-elles, travaillent-elles le processus créatif ? Il faudrait voir avec le temps si la pratique du blog a transformé la façon dont les artistes ou écrivains avait de travailer.
De plus, actuellement le blog est une interface complexe, aux fonctions multiples, à l’esthétique variée et variable, fonctionnalités et esthétique étant très pauvrement exploitées par la plupart des blogs littéraires, qui ont, et c’est bien dommage, presque tous la même apparence, et très peu de fonctions (du fait des plate-formes sur lesquelles ils se situent qui restreignent les fonctionnalités). Quand les écrivains déplorent le formatage des supports médiatiques (TV, radio, Internet, livres, etc…), ils sont pourtant eux aussi formatés par Blogspot et compagnie. Car la question du format est bien une question esthétique et politique cruciale, puisqu’elle détermine en très grande partie la circulation des contenus, le format donne une forme, forme jamais dépourvue de sens, qui codifie, encadre de repères identifiables et déterminant de plusieurs façons le contenu, idée bien banale, mais que de nombreux utilisateurs de blogs semblent oublier quand ils utilisent ce médium. Comprendre les spécificités techniques d’un médium, ce n’est pas être un technicien fanatique, mais c’est pouvoir en utiliser de façon pertinente les potentialités, afin de servir le contenu que l’on veut défendre, tout cinéaste connaît de la technique cinématographique, tout écrivain connaît la grammaire, et sans pour autant être un ingénieur informatique, on peut réfléchir aux implications techniques et esthétiques qui découlent du blog et d’Internet.

Chatonsky est dans cette logique, il mêle aux traces de son travail, des réflexions esthétiques, des extraits d’œuvres d’autres artistes ou écrivains, des citations, qui ne constituent pas seulement, là non plus, un méta-discours, un commentaire, des explications sur leur travail, mais plutôt des réflexions, des données incluent à l’intérieur même de leur écriture, qui participent de l’élaboration théorique et pratique de l’oeuvre. L’hétérogénéité des matériaux, des médias utilisés et leur assemblage à la fois ordonné et non hiérarchique sur un même plan à travers le blog donne à voir de façon particulière la création artistique et les divers éléments qui la constituent, et établissent des réseaux de sens multiples tout en croisements et en interceptions.
Enfin, à travers ces blogs se pose la question de l’auto-archivage que pose Chatonsky dans un de ses posts :
« La multiplication des supports de mémoire entraîne une mise en crise des autorités traditionelles de mise en mémoire, le sentiment d’un flux permanent dans lequel il est difficile de faire le tri.
Les artistes doivent de plus en plus souvent procéder à un auto-archivage de leurs activités. » (le 27 octobre 2006).
[ Cette question de l’archivage, de l’enregistrement, de la conservation d’une donnée, d’un contenu, est, il me semble, une des question essentielle que pose le blog, et non pas la question de l’intime, question rarement interrogée de façon stimulante et novatrice (ce n’est pas parce que la plupart des utilisations du blog sont tournés ver l’intime, que cette utilisation est la plus pertinente, les blogs les plus importants à la fois en terme d’influence, de qualité des contenus, de réflexions sur la forme ne sont pas du tout pour la plupart des « blogs intimes »). ]
Cet archivage et cette traçablité particulière à travers le blog permet aussi de donner à un travail une lisibilité, traçabilité et lisibilité dans le temps qui ne sont pas facilitées par les institutions, les médias, qui fragmentent, plus qu’ils ne créent des liens, qui séparent dans des cases et catégories au lieu de souligner les généalogies et les réseaux de correspondances.

Comment les NTIC et le numérique pose cette question de la trace, de la recension, du document ? Nous avons ici avec ces blogs, il me semble, aucunement une présentation égocentrique de soi, ni un simple espace d’informations sur l’actualité d’un artiste, mais bien un espace de liaison, et d’élaboration d’une pensée, d’une œuvre, de façon dense, complexe de l’ordre du journal, à la fois intime et public, dont le caractère numérique permet une construction labyrinthique, une actualisation permanente, et une diffusion particulière selon les principes du web, et non selon les lois de la presse, de la critique officielle.
Ainsi, chez cet artiste, le blog est bien un journal numérique, espace feuilleté et ramifié en perpétuelle reconfiguration, qui permet une traçabilité et une visibilité de leur travail différente que celle proposé par les musée, galerie, journaux, centre de ressources et autres…
Si Borgés était encore vivant, peut-être aurait-il utilisé le blog ?

26 janvier 2006

[Recherche] La guerre des préfixes : encore un effort pour penser la modernité, par Philippe Castellin

Filed under: recherches — Étiquettes : , , , , , , — philippe castellin @ 9:14

Ce texte est le premier d’une série qui porte sur la question de la modernité et de la post-modernité. Il n’est donc qu’une ouverture. L’idée de ce dossier provient d’une discussion entre Philippe Castellin et Philippe Boisnard à propos de la définition qui est faite de l’époque, et de la possibilité de (re)réfléchir à la notion de post-modernité.

La Guerre des préfixes : encore un effort pour penser la modernité …

Philippe Castellin

Résumé :

L’expression « post-moderne » est désormais largement reçue et utilisée pour appréhender les caractéristiques du monde contemporain. Il s’agit ici de montrer en quoi cette expression peut paraître linguistiquement inadéquate pour fournir une représentation de la modernité, abordée dans sa relation au développement des sciences et à leur histoire, depuis le XVII° siècle. Il va de soi que ce texte laisse en retrait nombre de thèmes et aspects essentiel, la question de l’art notamment.. Il s’agit seulement d’ouvrir un chantier et un débat.

 

 

Vouées par nature à renouvellement, il existe un stock d’expressions, qui nous servent à appréhender l’élément historique dans lequel chacun baigne de la tête aux pieds, à prendre du recul, à envisager le paysage d’un peu plus haut. Ces expressions « périodisantes » prétendent « découper », « structurer » ou « articuler » le fluide temporel commun. Il y a ainsi un bloc d’années –je serais bien incapable de les situer avec précision – qu’on nomma « Belle Epoque », d’autres qui héritèrent avec séduction de l’étiquette « Années Folles » ou « Noires »… Et il y a la « Drôle de » comme il y a l’ « Après-guerre ». En songeant au dernier de ces exemples on constate que ces expressions sont plus retorses qu’elles ne le semblent. Il y a bien évidence, pour les années concernées – et pour toutes autres !- à se situer « après », mais cet « après » n’est pas (seulement) chronologique ; s’y engonce subtilement un semi-concept : l’idée d’une unité « ressentie » comme parfum commun, l’idée ou le « pressentiment » que « quelque chose de nouveau » a commencé dans cet « après » qui évoquera ainsi une « page tournée » et un « virage pris », métaphores filles de la même fonction, qu’on pourrait nommer scansion discursive (et sauvage) du flux temporel partagé, c’est-à-dire historique.

 

Je dis « sauvage » ; on peut admettre que la conscience diffuse que les gens ont de leur temps fait symptomatiquement partie de ce temps mais cela suffit il pour poser illico la validité historique objective de cette conscience et l’adéquation immédiate des expressions par lesquelles elle s’affirme ? – Peut-être, humaines et bien trop, celles-ci ne sont elles que des illusions. Peut-être, exprimant des intuitions fondées, correspondent-elles à une première et inévitable forme du concept. Peut-être au contraire, ne trahissent elles que des désirs, des stratégies voire : celui qui énonce que la page est tournée, au moins le voilà-t-il assuré de se retrouver « en avant ». De quoi est une autre histoire. Mais qui tranchera entre l’affirmation qu’une page a été tournée et le souhait ou la décision qu’elle le soit, entre le constat et la volonté ou le rêve, et où faudrait-il que se tienne celui qui prononce l’heure G.M.T, du haut de quel absolu promontoire, dans la confidence de quelle horloge universelle…Pas facile de répondre à la question « quelle heure est-il ? » !

 

– Ou peut-être, et enfin, cette modalité discursive du rapport au temps collectif est elle-même « historiquement » située, voire constitutive quant à l’apparition de l’histoire comme catégorie. On songera à la notion hégelienne de « moment », étrange mixte de réel ou de vécu et de notion, présent à durée variable, épisode narratif. Celui qui pense le temps collectif comme répétition ou succession pure formera t il la notion de période ? – J’en doute. Celle de cycle bien plutôt.

 

En tout cas, pour donner consistance à ces scansions, faut-il leur imposer pas mal de conditions, leur faire subir nombre d’épreuves. Prévaut le respect d’un ensemble de règles qui composent le « jeu de langage » propre à l’intentionnalité scientifique. C’est alors un travail d’historien, au terme duquel on pourra dire « le Bas Moyen-Age » ou la « Pré-Renaissance » avec le sentiment ni de se borner à une platitude ni de céder aux caprices de son inconscient psycholinguistique, mais de respecter un ensemble de clauses fixées et publiées, permettant de saisir un objet largement placé au delà de nos possibilités intuitives. Une période englobant 5 ou 6 siècles les excède assurément. Je me suis toujours demandé si les romains qui respiraient encore, vers 450 après J.C, eurent conscience qu’ils vivaient « la fin de l’empire romain ». Sans doute un énoncé de ce genre était-il alors impossible à prononcer, sinon à envisager.

 

Le premier problème « post-moderne », c’est, pour moi, que sa structure linguistique en condamne le binôme à faire partie du stock narratif des expressions « périodisantes », séduisantes, inévitables mais suspectes et difficiles à mettre en œuvre. Qu’elle s’y inscrit parce que de toutes les manières « post » implique le temps et la date, qu’on ne peut l’empêcher ou qu’il s’agit là d’une tâche sans fin, digne de Sisyphe : au désespoir philosophique, le mot contamine toujours le concept. Il fait retour. Ainsi inscrite, l’expression joue selon la logique de sa famille et en assume la fonction équivoque. L’effacerait-on de la carte ou de l’offre linguistique , que, probablement, quelque chose de très semblable (« L’après 11 Septembre » est sur les rangs…) surgirait du néant pour assumer la fonction vacante, celle de la gestion immédiate de l’histoire. Et du combat qui se mène en permanence sur ce terrain : il n’est jamais neutre de déclarer une « époque» forclose ou, au contraire d’insister sur une quelconque nouveauté au point d’y voir le germe d’un nouvel état de l’Esprit. Les « dates », les « seuils », les « frontières » ou les « limites », nul n’est dupe, interviennent comme armes feutrées dans le conflit inter humain concernant l’histoire et la mémoire. La dernière « date » proposée relègue automatiquement celles qui précèdent au chapitre du passé : elle efface. Elle est un gond ou une charnière sur laquelle pivote une porte que l’on referme. Quelques placards sont remplis de cadavres qui continuent à pousser derrière. S’agissant de surcroît de notre temps, entre autres traits marqué par celui de l’essor vertigineux de la mediasphère et de l’information (son stockage, sa diffusion, da demande, son recyclage…) on rajoutera que le combat pour la scansion et les pouvoirs qui l’accompagne, obéit également à une logique économique : il faut du nouveau tous les jours. L’information l’exige. C’est un point sur lequel je reviendrai.

« Post-moderrne », cependant, on m’objectera que la formule a été brevetée et conceptualisée et que, ayant subi ce curetage philosophique radical, les quelques éléments de réflexion ci-dessus ne la concernent pas : ils visent des cas bien moins raffinés, je les ai dits « sauvages ». Prenons le cas de J.F Lyotard auquel la fortune « post-moderne », en France et en Europe, doit beaucoup. Ce dernier s’est souvent défendu de toute interprétation « historiciste » du post-modernisme : il « ne se situe pas après le moderne, ni contre lui. Il y était déjà inclus, mais caché » peut-on lire dans « Le Postmoderne expliqué aux enfants ». Assertion qui certes fournit du « post-moderne » une interprétation différente et visant à l’inscrire ailleurs que dans la famille des périodes intuitives. Reste que cette précision (de taille ! -) et que je ferai ultérieurement mienne en lui donnant un autre sens) s’accorde mal d’une part avec les occurrences de « post-moderne » sous d’autres et nombreuses plumes, reste aussi qu’elle est difficile à concilier avec d’autres thèmes que le même auteur développe.

Peut-on parler de l’âge des grands récits, peut on l’opposer à celui des mythes ou des traditions, sans qu’immédiatement la grille mise en place n’implique une ou plusieurs scansions historiques ? – De même s’agissant de références qui, quoi qu’en dise Lyotard, visent une période déterminée : « Notre hypothèse de travail est que le savoir change de statut en même temps que les sociétés entrent dans l’âge dit post-industriel et les cultures dans l’âge dit postmoderne. Ce passage est commencé au moins depuis la fin des années 50… » lit-on à l’ouverture de « la Condition Postmoderne », bien qu’en d’autres lieux du même ouvrage ce soit « Auschwitz » qui marque la limite. Retour de la langue dans ou sous le concept. Mais on laissera ici Lyotard : postmoderne est une expression qu’il n’a, ni ne prétend avoir, aucunement « inventée » et la question de son usage déborde amplement les débats des seventies, avec le « professeur Habermas » notamment.

Au contraire, amont comme aval de ce « traitement » et jusqu’aujourd’hui, la dite formule s’est très largement émancipée de toutes les tentatives pour l’arrimer rationnellement. Depuis, je la vois qui erre de ci delà, passe les frontières, franchit les océans et chevauche les territoires sans le moindre contrôle sur ce qui se véhicule à travers elle. Indépendamment donc de ce que tel ou tel a voulu dire en utilisant « postmoderne », et même s’il serait bien sûr absurde, dans le champ français au premier lieu, de ne pas tenir compte de Lyotard, ce qui compte c’est le jeu avec, autour, dans et par cette expression, le jeu de discours ou de langage, la fortune réitérée et équivoque de ces deux mots aboutés. Postmoderne pourquoi ça marche, pourquoi ça marche si bien, encore et toujours…

Encore et toujours : force de constater que « post-moderne » commence à dater. 10, 20, 30 ans ou plus ? – Ça dépend, à qui l’on réfère et où l’on se situe, en Europe, aux USA, dans la philosophie, la sociologie, dans l’architecture, ou les lettres. En tout cas, quelques décennies, ce qui fait beaucoup pour aujourd’hui, nos rythmes. Un esprit plus « géométrique» que le mien aurait sans doute tendance à conclure que, depuis le temps que nous voici post-modernes, nous aurions du être rendus, passés à autre chose dont enfin on connaîtrait et inaugurerait le Vrai nom, fût ce pour échanger ce vieux post- pour un tout neuf « pré. ». Cette incurable jouvence m’intrigue. Voici le paradoxe : Postmoderne qui entend scander le temps semble surfer sur lui. Et n’en finit pas. Si tant est que l’on puisse préciser quand « postmoderne commence » . Question qui, Lyotard momentanément oublié, n’a rien de saugrenu puisque les deux termes qui la composent impliquent nécessairement le temps, aussi bien post, qui se passe de tout commentaire, que « moderne », terme dont chacun sait l’usage contrôlé qui en est fait dans le discours historien dont il constitue l’un des piliers.

Au demeurant nombreux sont ceux qui ne se gênent nullement pour répondre à la question du « début ». De manière totalement cacophonique faut-il, hélas, ajouter. Ayant, naguère, tenté de savoir ce que la critique (littéraire) entend par « post-moderne » je me suis, par exemple, trouvé confronté à des réponses qui appliquent ce terme à Sterne ou à Diderot, voire à Cervantès, à d’autres qui considèrent qu’il va bien au Flaubert de Bouvard et Pécuchet voire au Gide des Faux Monnayeurs, à certains qui font de Joyce (Finnegans’) sa pierre de touche ou son prototype, à d’autres encore qui considèrent que Robbe Grillet et le Nouveau Roman, et puis Calvino ou Perec ou Queneau, ou, pourquoi pas les hypertextes de l’Ecole D’ Eastgate… Sans parler bien entendu des romanciers US qui s’attribuent « officiellement » ce titre au cours des années 70 : Pynchon, DeLillo, Barth, Gaddis, Gass, Barthelme… Fowles, voire. Trop beau pour être vrai ! – Au grè des auteurs la « coupure » post-moderrne fluctue ainsi sur trois ou quatre siècles et elle est (conceptuellement) assez « vague » pour que d’après les uns « Sartre soit le dernier des intellectuels modernes », cependant que d’autres attribuent ce rôle peu enviable à Michel Foucault, dont on peut également et contradictoirement apprendre qu’il est avec Derrida et Deleuze l’un des piliers du postmodernisme… Remarquons au passage que si, aux yeux de Lyotard notamment, le structuralisme ne relève pas de la post-modernité, il n’en va pas de même aux USA.

A pareille cacophonie je vois une explication très simple. C’est que cette fabuleuse expression est construite, linguistiquement, en sorte de pouvoir absorber à peu près tout et son contraire.

Comprenons le moteur, la structure. Ça démarre avec le thème des « grands récits ». Avec l’aria du désabusement. Celui des désenchantements et des gueules après langues, de bois. Qui n’est nullement propre à Lyotard, qui, lui-même, présente cet aspect comme « commun » à l’ensemble du courant postmoderne et en constituant une sorte de définition minimaliste. Soit. Jusque là, on discerne assez bien ce qui est en cause (chez Lyotard par exemple) : tout, la crise de l’utopie communiste et des philosophies de l’histoire, grands récits de l’émancipation universelle et de la réconciliation épiphanique de l’humanité avec elle-même. Toutes choses à envisager comme des mythes, des contes édifiants (certains contes sont peuplés de monstres) ou du roman (tous les romans ne sont pas à l’eau de rose)… Non loin de cette version, la plus « dramatique », on placera, surtout dans la zone US, – Lyotard, certes, aborde aussi cet aspect – le « discours du Progrès », dont le dépassement permet que l’on se débarrasse, en architecture par exemple, de toute référence à un standard « universel » issu des progrès scientifiques ou techniques. Exit Le Corbusier. Qu’ « universel », maintenant, soit décodé comme occidental et historiquement ou culturellement situé, et le post-modernisme viendra alors correspondre à une espèce de relativisme, culturel ou esthétique ; il autorise l’emprunt, l’éclectisme voire, ce qui, dans le cas de Lyotard conduit à des mises au point qu’on peut juger assez désespérées, notamment quant au concept d’avant-gardes qu’il entend préserver de l’assaut mené par la « transavanguardia », italienne. Où l’on rencontre, soit dit en passant, deux magnifiques exemples d’expression « périodisantes » et de leur fonction agonistique. Postmoderne, avant garde ou transavanguardia, on ne change ni de registre, ni de structure verbale. Guerre des préfixes. Laissons pour reprendre le fil : post-moderne brise la possibilité d’induire ou légitimer la modernité esthétique à partir de la modernité techno-scientifique. Les tours cesseront de nous paraître magiques, et les frigidaires. Les HLM s’écaillent, les cités ne sont plus radieuses.

Réduit à cette expression théorique minimale qui constitue le noyau de sa nébuleuse, « post-moderne » s’identifie ainsi, globalement, comme « état d’esprit », à une prise de conscience démystificatrice, à une « déprise » lucide vis-à-vis de croyances séduisantes mais non fondées, d’illusions relevant de l’imaginaire, fantasmes susceptibles, dans les cas les plus radicaux, de nous conduire droit à la Terreur ou à l’horreur, ou plus communément à la vénération d’édifices tirés au cordeau géométrique.Pour autant, il ne s’agit pas d’un retour à l’affect ni au pathos: post-moderne n’est pas néo-romantique. « Post-moderne » marque au contraire l’acceptation désabusée de la raison sèche, de la raison dans les limites de la simple raison si l’on m’autorise la formule, fondant ainsi une posture modeste ou douloureuse, un brin auto-ironique, deuil et travail (du) si l’on veut, auto-analyse suivant une relation passionnelle. Raison en tout cas, comme on s’en fait une. Nous, post modernes ne sommes plus dupes, de rien. Nous, en sommes revenus. Qui de l’URSS et qui de Tout ou du Tout, de la pensée du tout, des unifications, des synthèses abusives et du Sens postulé ou de l’illusion de maîtrise et de contrôle.

Jusqu’ici, on aura tendance à acquiescer, même si la possibilité anecdotique n’est pas toujours donnée de distinguer entre palinodies, volte-face, conversions tardives, auto-critique opportuniste et farouche, ou honnête, volonté d’y voir clair. Staline, Prague, Budapest ou Pol Pot ont provoqué quelques remous dans l’histoire des consciences et croyances occidentales, cela va de soi ; il est clair que ces événements ont laissé des traces en forme de coupures, déchirements, ruptures. Que, pour certains, le rapport Kroutchev, pour d’autres les grandes purges ont donné le signal de la désillusion et de l’éveil critique. Que, pour d’autres, la coupure passa par la prise de conscience des solidarités systémiques et des effets pervers : le chaos ou la catastrophe n’est jamais aussi proche que lorsque l’ordre se veut et croit parfait. Que cela fit date et, au moins relativement, époque. Plus généralement d’ailleurs, comment ne pas juger « salubre » – au sens Nietzschéen – la défiance à l’égard des idoles qu’exprime le « post-modernisme » ? – Défiance qui, plus généralement d’ailleurs, peine à se distinguer du nihilisme, de la mort de dieu, de la fin des absolus et de la critique nietzschéenne de la Vérité. Ajouterait-on (F. Allard-Poesi et V. Perret, Centre de Recherches DSPM, Cahier n° 263 Mai 1998) d’autres thèmes eux-aussi, nous dit-on « caractéristiques du post-modernisme », comme la critique du sujet « cartésien », l’insistance sur le rôle du langage, sur la co-détermination du sujet et de l’objet, sur le primat de la structure ou du réseau sur les éléments que je ne crois pas que cela modifierait la perspective, tant s’en faut. La référence à Nietzsche (j’aurais pu ajouter Freud, j’aurais pu ajouter Levi-Strauss…) intervient ici pour souligner une fois encore tous les doutes qui doivent surgir face à une expression qui prétend faire date et agit pragmatiquement comme telle, tout en s’avérant paradoxalement aussi flottante du point de vue temporel. C’était quand, Nietzsche ? – Pas en 1950 en tout cas.

On peut prendre le problème autrement. Demander pourquoi donc dénommer tout cela, supposé constituer un tout cohérent, « post modernisme ». Ou, et plus exactement: quelle image, implicite, de la modernité s’y enveloppe.

Reportons nous à ce qui précède. L’image de la « modernité » y est donnée comme en creux ou en miroir : si la post-modernité est, essentiellement, le temps de la démystification et du recul distancié, il suit que la modernité, elle, serait à caractériser comme croyance aveugle, fanatisme dogmatisant et foi du militant ou du charbonnier. En substance, la « modernité » de laquelle se détache le post modernisme serait avant tout religieuse et, devant la quasi totalité des thèmes que je viens de lister il suffit d’ajouter religion pour que la machine fonctionne : « religion du Progrès », « religion du Sujet », « religion de la Raison », religion de la Vérité … : les majuscules disent la même chose. Le post modernisme c’est la fin des majuscules, instaurées (cultivées) par la Modernité.

Ceci me chiffonne. Que je sache, aussi bien dans le discours des historiens que dans l’usage le plus banal, la modernité s’envisage au premier chef en liaison aux sciences physico-mathématiques, à leur couplage aux techniques et à leur intégration au développement économique, ce qui permet de lui attribuer une « date de naissance » approximative, vers la fin du XVI° siècle ou un peu avant selon les lieux où l’on se situe, Italie, France… Il ne semble pas, en outre, que cette définition générique de la modernité soit mise en cause par les tenants du « post-modernisme », Lyotard inclus : ce dernier insiste au contraire sur l’unité du discours scientifique, depuis Galilée : « coupure » classique. Sciences, techniques et capital, s’il faut, parmi ces différents termes appelés à composer la formule nucléaire de la modernité, déterminer une cause première (voire en rajouter quelques autres, la morale protestante chère à Weber etc..) est une autre affaire, proche de celle de la poule et de l’œuf. Résulte de toute façon que la croyance, la foi, la Vérité Révélée, se trouvent dans ce schéma situées aux antipodes, soit : du côté de la religion ou de l’Eglise, lesquelles, de notoriété publique, n’ont pas été spécialement favorables à la démarche expérimentale, ou rationnelle. En clair : Galilée et Descartes faut-il les ranger sous la bannière du dogme et de la croyance ou bien sous celle du doute et de la rationalité méthodique ?- S’agissant de l’inventeur patenté du doute systématique la réponse paraît s’imposer. – Même question, et même réponse, passé le XVII°, lorsque l’on songe aux libertins, à La Mettrie, Diderot, Fontenelle ou même Voltaire et à l’Age des Lumières. Tous ceux-ci sont indiscutablement du côté des sciences, de la rationalité et du doute, ils sont à la fois modernes et méfiants à l’égard des croyances et des « superstitions ».

D’où le fait que certains des post-modernes, plus naïfs ou plus directs que d’autres, vendent la mèche et prétendent enrôler Diderot et les libertins sous leur bannière. Et après tout, caractérisé comme « esprit », comme déprise et constat anti-mythologisant, le post-modernisme se met étrangement à ressembler au XVIII° en sa presque totalité. C’est que la modernité, dès l’aube, se situe sous le signe de la « déprise », vis-à-vis des dogmes religieux et de l’église, et ce à quoi elle s’allie se nomme sciences. À entendre comme démarche, et non pas somme ou savoir déclaré clos et intangible. Descartes n’est pas Saint Thomas, justement pas, justement plus. Pas plus n’y a-t-il sens à confondre le sujet cartésien des sciences avec un condottiere. La « liberté » cartésienne est le très précis corollaire de la rationalité scientifique et le sujet qui en résulte le pur présupposé cognitif de toute démarche scientifique, aujourd’hui comme hier. Rien de plus. Pour le reste, ainsi que le dit Spinoza, l’homme « n’est pas un empire dans un empire », il n’est qu’un élément de ce tout alors nommé nature, privé de majuscule et désenchanté. Où je retrouve, à ma manière certes, Lyotard : oui, le post-modernisme est aussi vieux que la modernité, il l’habite dès sa naissance.

La question devient : comment le « post-moderne » – identifié au « désenchantement du monde », peut-il prétendre marquer une quelconque rupture, un quelconque « post » vis-à-vis de cette modernité qui, précisément entame son histoire propre par le doute et par l’expulsion critique des Dieux et de leurs volontés hors de la nature … ? – Comment, surtout, concilier sans contradiction l’image de la modernité dogmatique et religieuse (sur le fond) qui alimente le thème des « Grands Récits », avec cette autre qui la situe du côté de la raison scientifique et de son développement incessant depuis maintenant trois siècles ?

En procédant à ce qui me semble relever d’un véritable tour de passe passe théorique. Par le biais duquel on glisse des sciences effectives, de leur démarche et de leur rationalité, à leur idéologie, laquelle, selon les cas peut affecter forme externe (discours tenu par des philosophes à propos des sciences) ou interne (discours présents au sein même du champ scientifique). L’analyse du discours (du « Récit ») « du Progrès » me paraît offrir un exemple particulièrement significatif de ce genre de glissements. Rapporté aux sciences (à celles qui au XVII° siècle sont sorties de leur enfance ou en émergent) la notion de « progrès » demeure, aujourd’hui comme hier, parfaitement recevable. Débarrassée de toute idée de linéarité mécanique et continue, enrichie par le constat de la diversité des champs, revisitée par Koyré ou par Kuhn, elle signifie que les diverses théories et modèles s’avèrent, au fil du temps, plus explicatives et riches que celles ou ceux qui les précèdent ; s’ajoutant qu’on ne voit nulle raison pour que ce devenir orienté et cumulatif prenne fin, du moins pour des raisons intrinsèques. Peut-on envisager de penser la rationalité scientifique sans recourir à la notion de progrès (sans majuscule…) dans l’ordre des savoirs ? – Je ne vois pas comment.

Bien sûr, il peut exister, il a existé d’autres versions du discours du Progrès, celles qui, par exemple, articulent le progrès des sciences sur l’idée d’un acheminement vers un paradis terminal et un bien être généralisé, cette version, majuscule et religieuse à souhait, pouvant parfaitement être exprimée par les savants eux mêmes, dès lors qu’ils désertent leur laboratoire et passent à l’idéologie, tentation permanente, probablement même inévitable. La V° partie du discours de la Méthode illustre ce mouvement ou en fournit l’un des prototypes, que l’Encyclopédie reprendra à foison. Sans pour autant qu’aucune confusion soit possible entre ces deux aspects du « progrès », dont l’une relève, en fait, des sciences et l’autre de la religion ou de la métaphysique et de leur maintien, au sein même, ou aux voisinages des sciences. Or, la version que le post modernisme pourfend, justement, ça n’est pas la première, c’est la seconde, soit, au fond, celle qui loin d’être caractéristique de la modernité dans son mouvement propre, manifeste tout ce par quoi celle-ci a continué, continue, et continuera sans doute toujours à se mouvoir au sein d’une idéologie qui, globalement envisagée, relève de la métaphysique ou de la religion et qui, à de multiples moments et sur plusieurs terrains (notamment celui du vivant, de son unité, puis, plus tard de la théorie de l’évolution…) s’avérera étonnamment apte aux métamorphoses et aux contorsions les plus élastiques. Qu’on n’en déduise pas, au reste, que ce type de transformisme « religieux » se soit achevé par la grâce « post-moderne ». Il suffit de songer à la manière dont les Néo-créationnistes américains parviennent à « retourner » aujourd’hui encore certains thèmes issus des sciences elles-mêmes (et parfaitement présents dans le discours post-moderne) pour s’en convaincre : de la critique de LA Vérité, de l’affirmation scientifiquement légitime que toute théorie scientifique n’est qu’une hypothèse – y compris celle de l’évolution darwinienne – on peut aisément, avec un peu d’habileté rhétorique, « déduire » que la nature divine de l’homme n’est pas à exclure. Mais qu’une hypothèse ne soit « pas à exclure » implique, si l’on veut qu’il s’agisse d’une hypothèse, que l’on démontre positivement sa capacité à rendre compte des phénomènes concernés : on peut bien sûr tout imaginer. Y compris qu’Aristote aie raison et Galilée tort, que les corps tombent avec des vitesses proportionnelles à leur masse… Plus généralement : tout concept scientifique, ôté du jeu de règles qui lui donne sa pertinence et transféré dans un autre jeu, devient un mot qui, comme tous les autres, se charge d’idéologie(s) complexes et troubles, une arme et un enjeu. « Vérite », « Nature », « Progrès », « Hasard » on n’en finirait pas d’énumérer la liste des termes victimes de ce genre de transport illégitime.

Le tour de passe passe est là : à laisser croire que les idéologies du « progrès » (au XVIII°) et les philosophies de l’Histoire (au XIX° siècle, Hegel en tête) sont l’expression achevée et authentiques de la modernité ou, du moins, qu’elles se situent dans son prolongement et lui sont isomorphes, alors que, tout au contraire elles ne sont que la queue de la comète religieuse. Pour prendre un exemple célèbre, la volonté cartésienne de rendre l’homme « maître et possesseur de la nature » ne découle en rien « des sciences ». La géométrie analytique ne la légitime à aucun égard. Le « déterminisme » mathématique cartésien s’y oppose et Descartes ne peut s’échapper à lui-même qu’en passant à un tout autre mode de discours, d’essence métaphysique ou théologique. Utopie certes, peut être dangereuse, la « maîtrise » s’inscrit tout d’abord dans le schéma général de l’eschatologie chrêtienne, qu’elle recycle, voire dans un discours plus global, celui de l’homme Imago Dei. Dès Spinoza cette contradiction est repérée : la seule « liberté » attribuable à l’homme est celle du connaître. Mieux : ce sont les sciences elles-mêmes qui, 2 siècles plus tard, viendront à opérer la critique la plus radicale de ce modèle en « liquidant » – dans ce domaine – la transcendance, et en démontrant la solidarité de l’observateur et de l’observable. Je ne suis pas seul à le dire : « Dans ces conditions de chevauchement du sujet et de l’objet, comment l’idéal de la maîtrise peut il persister ? Il tombe lentement en désuétude dans la représentation de la science que se font les savants… » – dixit J.F Lyotard, in Le postmoderne expliqué aux enfants, p. 40… La science est elle post-moderne ? – Ou bien y aurait-il donc au sein même de l’histoire des sciences une « coupure » qui se serait produite à l’insu de tous, y compris des savants ? – Mystère. A moins, et bien plutôt, que l’histoire des sciences s’identifie épistémologiquement à une somme de coupures et ruptures, ce qui enlève, hélas, toute portée, sinon spéculative, à LA Coupure post-moderne et permet de comprendre l’éternelle jouvence de « postmoderne ». La « frontière » que l’expression marque étant en fait réalimentée inlassablement par le développement de la modernité, elle ne peut s’exprimer sous forme d’aucune date : voilà pourquoi postmoderne est un présent permanent depuis 3 ou 4 siècles : le présent permanent est la forme résumée de la modernité elle-même.

 

L’entreprise hégélienne, certes, correspond à la volonté d’une compréhension rationnelle de l’histoire, par là s’exprimant tout ce qui rattache « l’épopée de l’esprit », ou « l’odyssée de l’Idée », à Descartes et à Kant. Que l’on sache, elle n’en est pas pour autant science, qu’une science de cet objet soit ou non possible. Espèce laïque de la théodicée, elle correspond avant tout, (donnons en acte, Marx enjambé, aux post-modernes !) à une vision religieuse, métaphysique ou spéculative de l’historicité. En d’autres mots, aussi bien les philosophies de l’histoire du début du XIX° que d’autres courants (notamment « vitalistes ») qui surgiront par la suite ne sauraient être invoqués pour fonder l’existence d’un quelconque rapport d’identité génétique entre modernité et mystification. Ce qui est en cause, dans ces cas comme en d’autres, c’est, tout au contraire, la permanence du sacré, et le déplacement continu de la lutte qui depuis le XVII° l’oppose, du dedans comme du dehors, à des sciences inscrites dans leur propre devenir et dans de multiples effets idéologiques, dont le plus paradoxal serait sans doute l’apparition, au sujet des sciences, d’un certain type de discours religieux, d’un discours des sciences comme religion. Le positivisme a correspondu à cela et il débouche sur un catéchisme. Discours des sciences auxquelles on fait dire plus ou autre chose qu’elles ne peuvent dire. Discours des sciences qu’on voudrait faire fonctionner comme substitut moral, remède à l’angoisse métaphysique, pharmakon des luttes sociales et légitimation des entreprises colonialistes etc… Discours qui, en tout état de cause, a peu à voir avec les sciences elles-mêmes, celles-ci, au contraire, se trouvant dans la nécessité de s’en dégager à l’infini et non sans mal, afin de poursuivre leur propre mouvement. Comment échapper à cette conclusion, sauf à mettre en cause la validité de la distinction science/idéologie, de quelque manière que l’on se représente la relation entre ces deux dimensions ? – Hypothèse en tout cas difficilement compatible avec le « post-modernisme », dans la mesure où la « dénonciation » des grands récits comme « illusions » implique nécessairement, en son fond, le recours plus ou moins avoué à une opposition qui, pour l’essentiel, retranscrit l’analyse kantienne des limites de la connaissance rationnelle. Si « tout » n’est qu’idéologie, et si la science n’est qu’une idéologie (une opinion) parmi d’autres (voir le discours néo-créationniste déjà mentionné) alors la déprise vis-à-vis des grands récits n’a aucun fondement théorique et si l’on ne peut confondre science et idéologie, si l’on doit même constater que le partage entre l’une et l’autre, ce sont les sciences elles mêmes qui l’effectuent de façon récurrente en leur propre sein, alors les grands récits ne sont en rien constitutifs de la modernité. Ils sont ce qu’elle laisse en son sillage, ils sont l’ombre qui la suit et la redouble.

 

Bien que ceci nous éloigne quelque peu du propos central, j’aimerais ajouter que le glissement dont je parle induit également la discrétion de l’analyse « post-moderne » en ce qui concerne Marx. Chose qui peut paraître très surprenante s’agissant, avec Lyotard, de l’un des membres fondateurs de Socialisme ou Barbarie. Mais il est vrai qu’à envisager les choses sous l’angle des « Grands Récits », le discours marxiste (Engels surtout…) peut, sans encombre, être considérée comme une simple variante de la philosophie hégélienne. On ne peut cependant se défaire du sentiment –la lecture d’Althusser et le cours actuel du monde le renforcent, qu’il est à tout le moins envisageable que cohabitent, au sein de l’œuvre de Marx, des dimensions « idéologiques » conjointes à d’autres qui, elles, relèveraient du champ scientifique, à commencer par les lignes du Manifeste où Marx, bien avant Weber, décrit le paysage « désenchanté » qui résulte du développement du capital et le naufrage de toutes les formes sentimentales ou religieuses des rapports humains au sein des « eaux glacées du calcul égoïste ». Lyotard, dénonçant le « cynisme » néo-libéral ou le « narcissisme secondaire » qui prévaut dans les relations sociales contemporaines sort-il de ce schéma ?- Impossible également, à mes yeux, de ne pas relever la relation étroite et infiniment actuelle qui s’établit entre la « méfiance » et le « doute » que l’on veut signes de la post-modernité, et la sourde présence de thèmes fondamentalement marxistes, aptes à alimenter le soupçon et le décodage : que par exemple certains événements majeurs de notre temps ne puissent être compris sans référence à l’impérialisme économique, à la guerre des énergies ou à tout autre considération issue de la géopolitique internationale. Nous ne sommes pas dupes, ils peuvent nous raconter tout ce qu’ils veulent, nous savons bien que derrière tout ça il est question de pétrole et de dollars…

 

Au delà donc, et de manière plus générale s’agissant des « grands récits », si l’on peut sans nul doute lire en eux l’héritage religieux, au moins depuis Saint Augustin et la Cité de Dieu, si par ailleurs il est incontestable que les XVIII et XIX° siècle leur confèrent une tournure propre – celle d’un devenir finalisé, unitaire et supposé rationnel – , il ne faudrait pas oublier qu’au travers de cette projection hallucinée de la raison dans l’histoire ce sont également les conditions de l’histoire comme science qui s’esquissent, tout au moins l’idée qu’une explication non théologique ou mystique du devenir collectif des peuples puisse être envisagée.

 

Inscrit dans le berceau de la modernité, le mouvement de la « déprise » ne cesse de l’accompagner, parallèle au développement des sciences et à la liquidation infinie du discours religieux. Il serait sans doute nécessaire de préciser les étapes de ce devenir : il n’a rien d’un mouvement rectiligne uniforme et ne se déroule pas dans l’ether, mais, en chaque occurrence, prend forme d’un combat. Fin du déterminisme Laplacien, développement des géométries non euclidiennes, formation des concepts biologiques, développement du relativisme et des théories du hasard…, à chaque fois le front se déplace, sans jamais ressembler à une ligne Maginot, à l’anneau de Moebius bien plutôt – mais je ne crois pas que ces précisions changent grand chose: l’histoire de la modernité s’identifie à celle des sciences et à leur devenir de plus en plus « sciences », à leur rejet hors d’elles-mêmes d’éléments qui en fait ressortaient ou ressortent du religieux, de l’Absolu, de la Vérité, de la métaphysique, de l’homme et du Sujet. Ce sur quoi débouche cette histoire étant notre monde, désenchanté non pas contre ou après la modernité, mais par elle.

 

Aussi bien, pour construire pareille histoire, l’expression « post-moderne » me paraît-elle superflu. Au mieux marque-t-elle l’émergence collective d’un certain état de la conscience moderne. Mais peut-être même faut il la juger pernicieuse : elle risque de nous masquer que la modernité n’est qu’une suite de tournants, où elle se laisse constamment en arrière d’elle-même, n’en finissant jamais de se libérer du sacré, de la métaphysique et des idéologies, sans pour autant les « liquider » puisque ceci non plus, et justement, et elle le sait, et elle le manifeste, ne relève pas de son ordre et de son empire. Après Kant – et la scission de la science et de la croyance – Nietzsche, lui encore, ne nous l’a t il pas assez dit : la mort de Dieu est un événement interminable. Attendons nous à des retours. Ils sont inévitables, à la fois parce que science et croyance n’habitent pas sur le même continent et que l’exportation des concepts scientifiques, aujourd’hui comme hier, implique la possibilité du retournement et du recyclage dans une sphère où les règles de légitimation d’un énoncé n’ont rien à voir avec celles qui régissent le domaine des sciences. De même s’agissant des Grands Récits : de leur liquidation dans la forme que leur avait donnés le XVIIII° ou le XIX° siècle, je me garderai bien de conclure à leur extinction. Il suffit d’allumer la télévision un jour quelconque pour constater que ce qui s’y affiche comme « information » est avant tout narration sous forme de présent permanent. Et que nous y assistons, spectateurs fascinés ou sous hypnose, au développement interminable de la modernité, post après post.

 

Je ne dis nullement que cette perspective soit enthousiasmante, rassurante même. Il est fort possible que l’entrelacs de plus en plus poussé des sciences, du capital, du militaire et du libéralisme actuel débouche sur des drames majeurs. Je dis seulement qu’elle constitue, et depuis au moins quelques siècles le chemin dans lequel nous sommes engagés sans qu’il soit seulement envisageable que nous le puissions quitter, autrement que par force. Nous sommes et resterons modernes, hélas. Penser la modernité n’en est que plus urgent : au delà du post-moderne. (2005-2006)

18 octobre 2005

[chronique] Tokyo de Eric Sadin

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , , — Philippe Boisnard @ 16:05

La société japonaise est l’un des laboratoires les plus développé de la mutation sociale liée aux technologies. Laboratoire grandeur nature, où après l’intégration du télévisuel via les publicités, le jeu et l’information en temps réel et taille surréelle, c’est depuis quelques années la dimension numérique et les connections wire-less qui se sont répandues, de l’i-mode développé par DOCOMO qui a généré une toute nouvelle approche de l’espace et de la liaison à autrui, jusqu’aux dernières avancées qui concernent la construction d’un espace totalement cybernétique grâce aux u-tags (étiquette électronique), à savoir la construction intégrée à la géographie matérielle, d’une deuxième dimension entièrement numérique, dans laquelle on navigue avec son téléphone portable, son palm, sa balise GPS, que cela soit à travers internet ou des bulles privées, dédiées à des localisations et impacts spécifiques.
Mais cette transformation rencontre la mémoire indélébile de la catastrophe de Hiroshima, mémoire obsédante non seulement dans la culture conventionnelle mais aussi dans les cultures émergentes, tels le manga ou bien encore le cinéma cyberpunk, et elle implique une transformation non seulement de cette mémoire mais aussi de ce sur quoi elle se focalisait. Tokyo, le dernier livre d’Eric Sadin, qui depuis quelques années observe le Japon, tente, à travers un ensemble de strates qui retranscrivent des dimensions de cette nouvelle réalité, de donner à voir cette mutation non seulement de l’espace et des comportements mais aussi peut-être des paradigmes qui déterminent la possibilité de comprendre une telle transformation.

Hiroshima, catastrophe atomique, a marqué le Japon, non seulement par la destruction qu’elle a entraîné, mais aussi par ses retombées dans le temps, à savoir les séquelles du nucléaire, la mutation organique des corps que l’anniversaire d’Hiroshima nous a rappelé : les hibakushas, discriminés, comme une trace que l’on voudrait effacer. C’est en ce sens que la littérature et le cinéma se sont attachés à penser la question de cette mutation. Tel Abe Kobo, dans son dernier livre, le Cahier kangourou (Gallimard, 1993), où un homme voit sur sa cheville pousser de l’alfalfa (kaiwaredaikon en japonais), sorte de salade. Dégénérescence incontrôlable, produisant non seulement, une mutation des rapports humains, mais aussi l’événement de la monstruosité du corps en tant que trace incicatrisable de ce qui a eu lieu. Depuis 20 ans, ce qui a pris le plus en charge cette obsession de la dégénérescence cancéreuse liée à la mutation du corps n’est autre que le cinéma et l’animation. De Akira de Oshii, où l’on voit Tetsuo, le personnage central, peu à peu se transfigurer en masse organique sans forme, à la série inoubliable de Tsukamoto : Tetsuo. Premier vrai film cyberpunk, où le corps se développe comme machine de guerre qui se métastase en composant biotechnologique, qui vient au final, du deuxième volet (body armor), pulvériser Tokyo, ne pouvant faire autre chose que de ravager, de décharger une violence incontrôlable. Le symptôme qui apparaît dans bon nombre de ces Å“uvres, plus que d’être celui de la viralité qui imprègne nombre d’auteurs occidentaux d’avant-garde, est celui du cancer, de la perturbation cellulaire et du déploiement des métastases. Toutefois, ces Å“uvres mettant en avant la mutation organique du corps, et donc ontologiquement la dimension matérielle, n’ont pensé la mutation qu’à partir de la monstruosité singulière, et d’autre part selon une logique matérielle de la prolifération : à savoir toute dégénérescence cellulaire est une perturbation du reste de la dimension matérielle, une catastrophe qui transforme l’espace, le détruit. Or, les dernières évolutions technologiques de la société japonaise, et simultanément de l’espace urbain, se posent en grande partie à l’extérieur du champ problématique posé par les Å“uvres liées à la dégénérescence cellulaire. En effet, les proliférations ne sont plus matérielles mais immatérielles, liées aux dimensions virtuelles déployées grâce aux numériques et aux réseaux. L’espace qui se multiplie n’est plus expérimentable matériellement d’abord, mais selon les implications numériques de réseaux, de signalétiques, qui n’apparaissent que par les médiations technologiques qui nous permettent de nous y relier. Eric Sadin s’est intéressé à ce tournant depuis la fin des années 90, notamment à travers ses recherches théoriques publiées dans Ec/art_S, mais aussi dans son livre 72(Les impresions nouvelles, 2002). Ce dernier livre décrit dans sa structure et ses expériences linguistiques ce qui se produit à l’angle de la 7ème avenue et de la 49ème rue à New-York. Suivant un fil narratif du point de vue logique, Sadin invitait à traverser une juxtaposition de strates de sens, déterminées par des logiques de captation intermêlées (signalétique urbaine, webcam, …). Dans Tokyo, Sadin, à travers une suite de strates descriptives, qui vont du bloc texte à la réappropriation du haiku (1), à travers une métamorphose de la dimension naturelle d’appartenance de l’homme, met en évidence comment s’est déplacé le lieu ontologique de l’existence humaine. Celle-ci, en totale rupture avec les ontologies traditionnelles, notamment avec l’une des dernières de ce siècle, celle de Heidegger et de son rapport à la Terre, pose que l’homme en son événement technologique, ne serait plus en rapport avec le champ ontique traditionnel, mais que son existence se déterminerait de plus en plus au croisement du matériel et de l’immatériel, voire même dans la seule dimension immatérielle permise par l’ère numérique. Dans Tokyo, peu à peu, le réel est absorbé par la dimension des écrans, le réel est en surimpression sur la dimension de l’écran qui devient la dimension originaire de la perception :
« Derrière la vitre du guichet
On surprend soir et matin
Les passagers se mouvoir sur
Fond de caisson lumineux
Publicitaire ou sans cesse
Le recomposer par les tracés
Des corps en mouvement » (p.71)
La réalité géographique dans laquelle s’inscrit l’homme n’est plus alors privilégiée, mais c’est cette seconde réalité, virtuelle, qui devient première, espace sans épaisseur où l’on s’oriente, où l’on crée son existence, où l’on projette ses aspirations, où « on voix de synthèse du navigateur GPS vous souhaite la bienvenue », où « on voix de synthèse du navigateur GPS annonce l’entrée de l’autoroute à mille cinq cent mètres » (pp.40-41).
Car si comme l’expliquait Castoriadis, rien dans le monde humain ne se détermine sans être signification, signification inter-reliée à un magma de significations imaginaires sociales, alors il est évident que l’espace géographique de Tokyo, ne vaut plus que par son double qui efface toute saisie immédiate du premier espace, car « muni de ses lunettes écran nano-résolution on comprend mieux Tokyo » (p.31).
De même les relations à l’autre se font par le double, par sa duplication numérique, sa constitution en tant qu’avatars avec lequel on partage aussi bien sa banque de Pokemon numérique, que des repas permis seulement par ce type de liaison : « dans la salle de cours ou la cour de récré de mobile à mobile on s’envoie Pokémon Massko Sharpedo ou Johto » (p.111) « au téléphone on s’invite à dîner / On expédie aussitôt par fax le plan d’accès à la maison (…) On sonne on se réjouit de vous apercevoir sur l’écran témoin de la porte » (p.147). Alors que Kafka, dans l’une de ses Lettres à Milena insistait sur la tragédie de la disparition de l’aura du corps en faveur du fantôme de celui-ci par la communication à distance (2), Sadin montre que tout dans cette société s’est dématérialisé, a glissé du côté de cette dimension immatérielle du numérique.
Tokyo, s’il décrit cette réalité qui imprègne et digère la dimension première de l’expérience, c’est pour mieux souligner la mutation comportementale de l’homme à son environnement. Ce qu’on appelle un espace cybernétique, ce n’est pas d’abord un espace lié aux technologies, c’est un espace, au sens propre de kubernèsis, de guidage, où l’agent est dirigé par un certain nombre de routines, qui lui imposent tout à la fois son sens, sa direction, et son comportement, à savoir qui lui impose une vectorialité. L’espace Tokyo décrit par Sadin, est un espace cybernétique, où de part en part, la masse humaine est inscrite dans des parcours qui sont prédéterminés selon des exigences commerciales, de consommation. Car ce qui ressort pleinement de ce texte, c’est la prégnance des marques, des logos, la sur-exposition commerciale à laquelle l’espace géographique est déterminée. « Au réveil on pilote sa douche automatique Mitsubishi » (p.19) « au-delà e la vitre on remarque une enseigne Kentuky Fried Chiecken » (p.15) « on hésite devant la télé-achat sur l’écran de sa Sony » (p.31) « on flâne à Shinjuku on tombe sur l’égalisation du Cameroun sur un écran géant Hitachi » (p.55) « on sort du collège on court o’ Printy_Club » (p.69) …
Logosphère de la ville, très bien rendu par la stratégie d’écriture, devenue espace déambulatoire contrôlé et structuré autour de la consommation et de sa réalité numérique. En conséquence, le comportement des hommes va se définir par rapport à ce tissu saturé des significations qui constituent l’espace cybernétique. Au lieu de la succession des actions, les actions s’empiètent, sont simultanées, et ne se font plus selon des gestes déterminés et ne relevant que de types de contextes (3), mais se réduisent à un clicking incessant, clicking de la connexion. Forme de stéréotypie comportementale face à toute contextualisation de l’action. Ceci Sadin l’analysait parfaitement dans le numéro 2 d’éc/art_S : « la dissémination technologique impose de tout autres structures, que je nomme le clicking, qui correspond au passage du régime de la successivité à celui de la prolifération ininterrompue de pulsations événementielles qui font circuler des flux d’éclosions et d’entropies selon une quasi-simultanéité, qui ébranle d’un point de vue symbolique et comportemental, les pouvoirs historiques de l’identification, de la nomination, de la classification ».

Par cette exploration sémiotique et comportementale, nous pouvons concevoir une transformation du paradigme du cancer. Comme je l’ai indiqué au commencement de cet article, le cancer est traditionnellement pensé en tant que phénomène matériel organique, qui au niveau de la dimension sociale implique certaine production matérielle et diffusion qui se situe dans l’espace physique. Ce qui est troublant quand on considère Tokyo, ces longues listes de marques, de repères, dans lesquels « on » agit, « on » se déplace, « on » interagit, « on » achète, c’est que la prolifération n’est plus de l’ordre matérielle, mais elle se situe dans un espace immatériel, comme une seconde géographie qui viendrait hanter, par ses champs d’onde, la première. Ce qui apparaît physiquement n’est qu’une infime part de cette réalité, tout est là virtuellement présent dans des réseaux, tout est indiqué, répété, martelé, du point de vue numérique, par l’espace virtuel qui s’incarne grâce aux interfaces. Cette prolifération sociale, cellulaire, organique, ne peut être comprise que selon le paradigme d’une cancérisation virtuelle (4). Cette cancérisation ne produit aucune catastrophe géographique car elle ne peut saturer que virtuellement (conflit de réseaux) et non pas matériellement. Dès lors, face à cette prolifération des dispositifs virtuels, l’individu à tout instant est traversé par ces métastases, totalement happé dans ces réseaux. Le livre d’Eric Sadin traduit bien cette inquiétude, au sens où il est perceptible que derrière cette description se déroule une forme de drame, de non-rencontre, de rupture peut-être, qui est en relation étroite avec une forme de déshumanisation.
En effet, Tokyo, n’est pas seulement un portrait de la ville, mais il est aussi le lieu où l’individu est désincarné en tant que sujet singulier et englouti dans l’unité synthétique d’un « on » qui se duplique, se multiplie, sans qu’il y ait parfois la possibilité de discerner quelle est la source de la parole. Or, c’est bien ce sur quoi Sadin revient à la fin de son livre : cet indiscernement dans lequel cette société s’est enfoncée au point que les hommes ne soient plus distinguables, mais aussi que plus rien ne puisse être discerné véritablement : « on claque nos pas seuls ou plus ou moins comme un seul homme remarque-t-on la panne de l’horloge s’imagine-t-on seulement visible ai-je bien répondu aperçoit-on quelques foulards rouges ou jaunes » (p.171) De même, alors que traditionnellement, c’est la monstruosité sur laquelle il y a focalisation, monstruosité qui est source de destruction, Tokyo nous livre un corps tramé, imprégné de cette dimension virtuelle, corps non pas conçu selon le singulier, mais selon la masse. Ce « on » qui revient sans cesse, qui est tout à la fois selon les passages : particulier ou général. Variation de ce que recouvre le sujet, non pas selon une logique paradoxale, mais selon une intention axiale, car que cela soit l’un ou le multiple, tous sont pris dans l’émergence et la prolifération de cette dimension numérique de l’espace.

Tokyo, apparaît alors comme un livre inquiet, certes objectif de part en part, mais inquiet de cette transformation pour et de l’homme. S’il évite la critique alarmiste, que l’on peut voir par exemple chez Virilio, toutefois, il est indéniable que dans ce nouvel écrit, par rapport à ses textes théoriques précédents ou bien encore 72, il y a un recul qui s’est créé, un recul qui demande peut-être une vigilance. Car certes, Tokyo est un laboratoire en temps réel et taille réelle de l’urbanité à venir, toutefois, Sadin nous le rappelle, cette mutation de l’espace et de l’orientation de l’existence peut coïncider avec des effets de désubjectivation et de conditionnement accomplissant pleinement le nihilisme, tel qu’il a été thématisé en occident.

(1) Dans Tokyo, Eric Sadin se réapproprie la forme courte du haiku : 3 vers (5 / 7 / 5), à part qu’au lieu de donner à lire des images liées à la nature, comme cela s’est déterminé à partir du XVIIème siècle à la suite du renga avec entre autres Baho Matsuo, l’ensemble des images sont issues de l’univers technologique de la technopole Tokyo. Alors que le haiku était lié à une forme raisonnée de morale, ou de réflexion sur la destinée humaine, les haikus de Sadin ne sont que circonstanciels et descriptifs : « Halls daéroport / Pas ininterrompus on / Tarmac enneigé » (p.103).

(2) Lettres à Milena, Kafka, Imaginaire-Gallimard, pp.266-267.

(3) Cf. Les Gestes, Vilem Flusser, Hors-Commerce, 1999, où Vilem Flusser décrit le rapport entre gestualité et monde, selon deux hyppothèses : « Primo, l’être dans le monde (l’existence) se manifeste par des gestes, et secundo, on peut observer aujourd’hui des gestes jamais observés jusqu’ici » (p.185). Or, force est de constater que les gestes, par l’immersion dans des espaces-écrans, dans des sites, se réduisent de plus en plus au clicking. De même que le mouvement de corps-physique se réduit à l’immobilité face à l’écran, alors que l’avatar du corps pour sa part est en mouvement de plus en plus rapide (cf. les paradigmes descriptifs du web : autoroutes de l’information, tube, etc…). Dès lors, alors que pour Flusser l’observation des gestes implique « une série de mouvements significatifs, c’est-à-dire dont le but est déchiffrable pour ceux qui en connaissent le code » (pp.187-188), apparaît que par le clicking, la gestualité n’indique plus rien : que fait devant son écran (celui plasma de son laptop, celui de son téléphone i-mode ou u-mode) la personne ? Quelle est son activité ?

(4) Sur la critique du paradigme de la viralité du point de vue de la littérature contemporaine, on peut se reporter à mon article paru dans DOC(K)S numéro sur l’Action.

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