Libr-critique

30 janvier 2020

[Chronique] Les ritournelles de Daniel Pozner, par Christophe Stolowicki

Daniel Pozner, Chuchoté au petit matin, Fidel Anthelme X, « La Motesta », octobre 2019, 42 pages, 7 €, ISBN : 978-2-490300-06-8.

Défense, illustration, impatience et épluchures de la langue française, Les presses du réel, coll. « Pli », 4e trimestre 2019, 72 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-110-7.

 

Taire en flammes les départs de feu et leur cent de fumées. Garder arable le champ de vision, ne s’approprier rien. Des chuchotées au petit matin phrases de réveil, reste imprégné leur mouvement, ce qu’elles ont entrelacé, délaissé de sens.

« Les parallèles se / rejoignent de loin en loin » – en double page grand ouverte sur le fini. De circulaire, répétitif horizon.

Saisis où ils prospèrent de ne pas se démonétiser, les mots : ceux, même épluchures, que d’impatience une neuve défense et illustration de la langue française imprime sur vélin. Les émet, les émiette une poésie verticale, en bribes, éclats, du disparate non de l’éclaté, en loques non du disloqué, ni avant-scène ni fond de rumeur – swing peut-être, chorus non choral, je reconnais plutôt Sonny Rollins que Coltrane, l’improvisation s’appesantit railleuse plutôt que ne se démène se démantèle. D’apophatique dérobade, mots en retrait telle une citation courent la prétentaine.

En plaquette qui énumère ce que l’autre ajoure, énuclée.

De page en page du chuchoté, des pans de phrases ont sauté, le sas du petit matin ajoure la provende de nuit. Par exception un quatrain, un quintil ne rimant qu’à moitié, au final la mise en abyme d’un sonnet, d’envoi central tel un trou noir (« Qu’avons-nous fait des années ? / Qu’avons-nous fait aux années ?) – comme remplis de couturière réépaississent ce qui se trame se démaille en une généreuse débauche de pages presque blanches,  jaunies par les années. À « pizzicati aigres » les violons.

Où « coup de force » répond à « cure de désintox ».

On a monté le son. Des informations en rafale, à mitraille, à grands sauts de registres,  n’émanent pas toutes, arrière toute, d’un même organe. « Dispute émaillée de horions »,  « La reproduction servile ou quasi servile », en avant ce peu, rompent la litanie, le brouillamini des « En marge du protocole », « Un souffle inouï il suffit de ». Introduit le coin d’une Renaissance dans la masse d’ordures et d’épluchures de l’actualité, le recul d’un demi-millénaire coupe court de souffle long à notre impatience, réitère dans son plus grand besoin, le sabir franglais plus dissolvant que le latin, à la langue française une défense, illustration.

Fragmenté et touffu. Épandu blanc de blancs. Le rarissime et le surabondant composent un « gratte-ciel horizontal ».

De courtes à longues tout en iambes trochaïques et jeu de jambes sur le ring des rings, la poésie. Au beat des beats, quand pour recharge deux vers consécutifs ont syntaxique partie liée. Que cymbales se dévoient la balle. À blanc au bal du réel. « Tac au tac / Tac / Tac » mais « Lentement les foirades et l’incompréhension ». Quand les media sont le latin d’église. À lire vite et se suspendre en chemin sur ce que de l’autre plaquette il émane très lentement. Le vers t’y cale.

Frangées d’écume des jours, les vaguelettes happées déferlent pour un précis de dégagement.

16 juin 2019

[Création] Daniel Pozner, Plutôt qu’ailleurs

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Daniel Pozner nous livre ici un extrait de son prochain recueil : une bagatelle qui nous ouvre l’ailleurs… [Lire le dernier texte de Daniel Pozner sur Libr-critique]

L’étrange privilège de ne laisser aucune trace
Le col relevé jusqu’aux oreilles
Le commencement de tout cela
That’s marvellous !
Explosions analogues
Un verre d’eau
Pose son stylo
Quand les sirènes
Et venir vivre à New York
Le jour se lève
Tout sonne faux
Je n’ai pas craint d’écrire cette bagatelle
Une sorte d’axiome
La chose la plus simple
Toute sorte de mots confus
Ombres chéries
Flots immobiles
No man’s land
Rock and roll
Je leur donnai cinq cigarettes
Les noms effacés
Ne comptez pas sur moi
Lisant et relisant
Petites émotions de la kleptomanie
La maison croulait un peu plus
Ça se goupille
Manuscrits de ma composition
La gueule à coups de poings
Fruits des travaux de ma solitude
L’empêcher de tourner sur ses gonds
Les étoiles sont si proches
Tes petites craintes
Tes petites joies
L’herbe sèche
Le thème d’une fugue de Bach
Hasards de la conversation
Une petite fille pieds nus
Les images coloriées
Le jasmin et la menthe fraîche
Les phares des voitures
Lacets à la pièce
Une espèce de lacs en cœur
Les particularités d’une langue
Une lampe à alcool
La banlieue de Paris
L’ancienne brouette
Une tierce mineure
Pluie miraculeuse
Tournants brusques
Descentes rapides
Et l’éblouissement du soleil sur les pierres
Mort toujours menaçante
Son mégot dans le cendrier
Claquements de fouet
L’ampleur des contradictions
Habité par un oiseau sauvage
Des branches d’épines
Je vais lire ça ce soir
Intermezzo
Apprendre à ne rien faire
Lacéré brûlé emporté pillé
Le pied souple dans les espadrilles
Voyages dans le temps
Ces pommes âcres qui donnent soif
Miroir ovale
Cartes sur table
Lune de miel
Une pincée de sel entre le pouce et l’index
L’éditeur hocha la tête
Cela s’allumera tout seul
Choses anciennes précises irréelles et lointaines
All right !
Un minuscule carnet
Naissance des éphémères
Le grotesque l’impensable
Passe-temps
Filin d’amarrage
Une simple inscription
Si c’est de l’or
Le rôle de l’imagination
Le pouvoir des fées
Émotion étrange
Les paroles les plus
Ces barricades ?
Pourquoi je pleure ?
Une bonne promenade ?
Ne pas trouver de rime aux choses ?
Le rideau de perles qui masquait l’entrée
Aller et venir librement
Il y avait des trous et puis des tiroirs
Les mots qui n’existaient pas encore
Accélérez ralentissez
Le sang n’est-ce pas ?
Marionnettes du crépuscule
Encore une grève ?
Les châtaignes se fendent
Pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ?

6 décembre 2018

[Texte] Daniel Pozner, Elle se moque des interruptions

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« Ã§a tourne ça tourne ça tourne »… dans les ritournelles pleines de fantaisie que nous propose Daniel Pozner : c’est que la poésie, comme la révolution, se moque des interruptions

(…)
La chamade
La révolution
L’écume
Morceaux choisis
L’étagère
La jetée
Camion
Pierres
Ferrailles
Bec humide
Triant de la pointe du pied
Distraitement
Efforts superflus
Regrets inutiles
Voilà
Inattendu
Après la sieste
Près du fleuve
Zone indécise
Sauvage un peu sauvage
Elle filme des flaques
Ombres
Mouettes
Le sable
Nos tonnes
Vois-tu ?
Plongeurs
Semaines paires semaines impaires
Papillon crasseux
Sur-place
Brou des finauds
Fumasse
Des suaves
Léchés
Poisson brillant
Grisou
Grisou
Prolixes tachetés
Je redis parenthèse
Dis n’en dis pas trop
Une troisième fois
Redis retourne rature
Ronces à hauteur du premier étage
Une tuile a glissé
Ça tourne ça tourne ça tourne
L’écume
Des flaques
Des phrases
Pas tant
Peut-être
Levé du
Pied gauche
Å’il ouvert
À demi
Le verglas
Laissez-moi rire
Mécanique des foules
Champs de roses
Tourne tourne
La greffe elle
Ailleurs
Lacets défaits
Elle se moque des interruptions
(…)

17 juin 2018

[Texte] Daniel Pozner, Pour un premier jour

Extrait d’un travail en cours, voici un drôle d’inventaire pour un premier jour : prêt à prendre une toupie sur le nez ? [Dernier texte de Daniel Pozner sur le site : ici]

Poule picore

La biffe

Comme sterne pique

J’avais déjà

Et le grenier décevant

Fantômes de laine de verre

Souffles esprits délavés

Graviers

Tessons

Parenthèses

Sacs troués

Comptines

Poussières

Caresses

Liste des oublis

Ascenseurs

Escaliers mécaniques

Portes automatiques

Chiffons pris dans des grilles rouillées

Tête dans le jour

Bétonnière

Un moteur tourne

Mannequin

Béquillard

Poulet rôti

Pigeons

Tendu le chapeau

Levé le poing

Mordu la main qui

Baisé lèvre muette

Ramassé

Déplacé

Inventé

Retourné

Détourné

Égaré

Et les affiches

Pour la poésie il y a

Je me souviens

Pas tellement

Je comprends rien

Trop bien

Une toupie sur le nez

L’œil toujours piaf

Sur un mur

Pas envie de faire le ménage ?

Rejoins l’équipe

Ça va être chaud

À 250 mètres de la plage

Avec modération

Dans les grandes métropoles

Echantillonnage

Sans engagement

Sur roulettes

Cette année le feu d’artifice

Échardes

Dans les

Spirales

Un sens ou l’autre

Lacets défaits

Haut de l’échelle

Planant

Voilà encore

Sous le soleil

On joue on lance les dés

Je fais le tour

Rien à voir

Rien à

Ramasser

Tu as choisi une autre page

Lèche ses griffes

Animal inconnu

Encore endormi

Pas mal pour un premier jour

(…)

7 avril 2016

[Texte] Daniel Pozner, Les casernes, extrait de Paris-Manuel

Nous sommes heureux de publier un extrait du livre à paraître de Daniel Pozner, que les Libr-lecteurs connaissent bien désormais. [Dernier texte de l’auteur sur Libr-critique : "Le film"]

 

Est-ce public ? Vraiment ? Vous avez tout vu ?

Disparition ? Qui a dit ?

Ce ne sont pas les pleurs qui vont nous arrêter.

 

Sur ton cheval !

Moujik !

D’un doigt humide.

D’ailleurs.

Toujours ailleurs.

Pages – disséminées dans les différents quartiers et celles

limpides et bancales, ah ! Phrases,

nous tiendront-elles ? Ces fichues lianes –

lierre sur hauts murs.

Frottez bien.

Paris était noir.

 

Je tombe en petits morceaux. Crayons taillés en faisceau

ou l’esprit en vadrouille ?

 

Jeunes gens de noblesse

gueulent tant que. Rangés long trottoir. Et tombent

ou nagent volent au loin.

 

Une vie rangée ?

 

Citons ensuite par ordre de date :

 

tous les jours

tous les jours

tous les jours.

 

Les monstres les plus purs sont les plus doucereux

disait disait ivre le caporal

comme toujours

ou l’autre.

Et le plafond.

Au bout du – et puis rien

rien, rentre.

 

Quand vient le soir

chante faux hors du

ton – dorures salopées

on change de

turne ou regard ou fusil d’épaule.

 

Au hasard des carnets.

Composait sombre symphonie

grincements stridences électriques

tout se dresse s’écroule.

« Rien à voir – j’étais juste de mauvaise humeur. »

Rembobine film rayé.

Mélodie déglinguée

pour montrer

casernes-forteresses usines haltes chambres tranchées

effondrées

ouvertes à tous les

gaz mortels.

Les vents de l’indécision

parfois si tendres.

Combien d’années ont passé ?

 

Ce matin extrait – ce gris

masse – évidée. Les sirènes ont – fort nombreuses à Paris – tranchant

trompeur dans le tintamarre.

Ça tient au fil de fer – ? – aux joues – ne se dresse si fier – rose

aiguille goutte perlant au doigt – peuh !

On entre dans la danse – sang des – on entre ! – et jours

brûlés. Je serre mes béquilles.

 

Rocher fracturé

tempe enfoncée.

J’ai perdu ma casquette.

 

Je répète : on gratte.

Trou des Halles.

Renaît.

 

Le Temps ouais ! il coule

des dalles de béton sur –

Petits soldats creusez, ah ?

 

Il est lourd

quoi ?

on voit ramper

rongeurs au soleil

dites ?

desséchés incompris

aucune prestance militaire.

 

Je n’irai pas plus vite. Je vais m’organiser.

Les costumes sont très beaux.

Comme dans une fable, fosse : Grondecanon et Crachemitraille sont dans un

charnier, etc.

Je ramasse un mégot.

 

Arrière-plan sombre dans le couloir.

Relire. Remonter en haut de l’escabeau.

Au mur :

plan de Paris

il entre

si jeune

sourire surpris

sac à l’épaule.

Épinglé au mur un collage.

 

Peuvent sans encombrement. Encombrement loger.

Un petit sac de gravats.

Magasins d’antiquités saccagés

et quelques nuages pâles.

Couvre-feu. Dormons

calme mon trésor mon petit

souvenir palpitant.

Étagères bocaux d’un côté fœtus avortés

de l’autre stylos rangés journées peignées.

 

Qu’on prenne soin de moi.

Demandait l’orphelin.

Et la veuve de guerre.

 

Sur le parcours de l’enceinte fortifiée

armes en main

– démonté – il se

penche – sur les signes

– revoit les épreuves – las ?

 

On disait « parallèle ». Moi ma tête elle. Et ses piquants et ses lampions.

On disait – postes de bastions et forts détachés.

C’est comme ça. Les lieux sont ailleurs. Rues se nouent.

Lèvres de la Seine.

Et Paris lui manquait / manquait-elle

aux Parisiens ? Que manquait-elle ?

En jupe courte.

Et tourne et tourne. Ne savait marcher au pas.

 

 

(Les casernes sont fort nombreuses à Paris.)

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