Libr-critique

7 avril 2016

[Texte] Daniel Pozner, Les casernes, extrait de Paris-Manuel

Nous sommes heureux de publier un extrait du livre à paraître de Daniel Pozner, que les Libr-lecteurs connaissent bien désormais. [Dernier texte de l’auteur sur Libr-critique : "Le film"]

 

Est-ce public ? Vraiment ? Vous avez tout vu ?

Disparition ? Qui a dit ?

Ce ne sont pas les pleurs qui vont nous arrêter.

 

Sur ton cheval !

Moujik !

D’un doigt humide.

D’ailleurs.

Toujours ailleurs.

Pages – disséminées dans les différents quartiers et celles

limpides et bancales, ah ! Phrases,

nous tiendront-elles ? Ces fichues lianes –

lierre sur hauts murs.

Frottez bien.

Paris était noir.

 

Je tombe en petits morceaux. Crayons taillés en faisceau

ou l’esprit en vadrouille ?

 

Jeunes gens de noblesse

gueulent tant que. Rangés long trottoir. Et tombent

ou nagent volent au loin.

 

Une vie rangée ?

 

Citons ensuite par ordre de date :

 

tous les jours

tous les jours

tous les jours.

 

Les monstres les plus purs sont les plus doucereux

disait disait ivre le caporal

comme toujours

ou l’autre.

Et le plafond.

Au bout du – et puis rien

rien, rentre.

 

Quand vient le soir

chante faux hors du

ton – dorures salopées

on change de

turne ou regard ou fusil d’épaule.

 

Au hasard des carnets.

Composait sombre symphonie

grincements stridences électriques

tout se dresse s’écroule.

« Rien à voir – j’étais juste de mauvaise humeur. »

Rembobine film rayé.

Mélodie déglinguée

pour montrer

casernes-forteresses usines haltes chambres tranchées

effondrées

ouvertes à tous les

gaz mortels.

Les vents de l’indécision

parfois si tendres.

Combien d’années ont passé ?

 

Ce matin extrait – ce gris

masse – évidée. Les sirènes ont – fort nombreuses à Paris – tranchant

trompeur dans le tintamarre.

Ça tient au fil de fer – ? – aux joues – ne se dresse si fier – rose

aiguille goutte perlant au doigt – peuh !

On entre dans la danse – sang des – on entre ! – et jours

brûlés. Je serre mes béquilles.

 

Rocher fracturé

tempe enfoncée.

J’ai perdu ma casquette.

 

Je répète : on gratte.

Trou des Halles.

Renaît.

 

Le Temps ouais ! il coule

des dalles de béton sur –

Petits soldats creusez, ah ?

 

Il est lourd

quoi ?

on voit ramper

rongeurs au soleil

dites ?

desséchés incompris

aucune prestance militaire.

 

Je n’irai pas plus vite. Je vais m’organiser.

Les costumes sont très beaux.

Comme dans une fable, fosse : Grondecanon et Crachemitraille sont dans un

charnier, etc.

Je ramasse un mégot.

 

Arrière-plan sombre dans le couloir.

Relire. Remonter en haut de l’escabeau.

Au mur :

plan de Paris

il entre

si jeune

sourire surpris

sac à l’épaule.

Épinglé au mur un collage.

 

Peuvent sans encombrement. Encombrement loger.

Un petit sac de gravats.

Magasins d’antiquités saccagés

et quelques nuages pâles.

Couvre-feu. Dormons

calme mon trésor mon petit

souvenir palpitant.

Étagères bocaux d’un côté fœtus avortés

de l’autre stylos rangés journées peignées.

 

Qu’on prenne soin de moi.

Demandait l’orphelin.

Et la veuve de guerre.

 

Sur le parcours de l’enceinte fortifiée

armes en main

– démonté – il se

penche – sur les signes

– revoit les épreuves – las ?

 

On disait « parallèle ». Moi ma tête elle. Et ses piquants et ses lampions.

On disait – postes de bastions et forts détachés.

C’est comme ça. Les lieux sont ailleurs. Rues se nouent.

Lèvres de la Seine.

Et Paris lui manquait / manquait-elle

aux Parisiens ? Que manquait-elle ?

En jupe courte.

Et tourne et tourne. Ne savait marcher au pas.

 

 

(Les casernes sont fort nombreuses à Paris.)

29 janvier 2015

[Texte] Daniel Pozner, Cling !

Cling ! Mais quelle corde a-t-elle cédé du côté de la poésie ? Daniel Pozner interroge le poétique actuel avec humour et acuité. [Arrière-plan : Honoré Daumier, Pierrot chantant à la mandoline, 1873]

 

Le mot lui-même se dresse. Pas une poésie improvisée. Recherche de la précision. Concision, paradoxe, insolence. Bien loin de l’évidence, et pourtant toute là, toute simple. Rythme. Mots quotidiens, colorés, triviaux, précieux, mots rares, cache-cache, ancien français, lexiques techniques. Syntaxe malmenée. Rien là d’inamical. Textes parfois nés dans la rue, en marchant, et compactés, détournés, emmenés ailleurs, complètement ailleurs. Poésie de la page, oui. Mais la page déchirée pour ne pas s’encombrer de l’inutile et fourrée au fond de la poche. Et le poète, lisant, performant, scandant du bras, automate déréglé retrouvant  son équilibre dans les mots, hésitant de la phrase, portant son sens à travers son obscurité qui est celle d’aujourd’hui.

 

Les mots partent en boucle, en vrille.

 

Poésie formaliste, poésie qui se transforme, qui nous transforme. Sur le fil entre le sobre et l’exubérant. Qui met à nu le noyau. Tout en semant le trouble. Un clown cubiste qui bute sur les mots et balaie de la main le surplus, précis et flou. Un poète sur coussin d’air.

 

Le bonimenteur ah qu’il est beau le nouveau le toutou l’outil neuf approchez ! (Il chante en s’accompagnant à la mandoline.) Non non rien n’a changé tu es toujours la plus bêêêlle… (Cling ! une corde a pété !) Les machines on se les refile mais la rouille s’installe et le jeu. Changer la chambre à air. Fuite. Comment s’en tirer ?

 

Les machines ? Les machines parfois.

Elles ont de drôles de manières, les machines, apportent souffle froid, désordre millimétré, humour involontaire. Scalpel aléatoire au cœur des mots.

 

Et puis le masque.

Souvenons-nous de ce qu’écrivait Chris Marker : « Certes, quand on voit une assemblée de poètes, c’est toujours un mauvais moment à passer. (…) Oui, je rêve d’un anonymat complet de la poésie, aussi inavouable que l’appartenance aux services secrets, aussi dangereuse, aussi numérotée. ("Avez-vous la dernière plaquette du 1173 ? – Non, il ne donne plus signe de vie. Par contre, le 1414 s’affirme comme un de nos meilleurs agents. Lisez-le donc. – Et le 7521 ? – Il est brûlé.") »1.

 

Change de masque plus vite que n’importe quel (gamin, espion, guignol, portraituré, passant, rêve, récit…).

 

L’image ? L’image à-côté, décalée, massive, légère, évidente, énigmatique. La banlieue, quoi. La banlieue du poème.

 

Il avait écrit sa vie, peut-être aussi au dos d’une enveloppe, une page de carnet, une feuille volante. Et n’avait pu se relire, le lendemain matin.

 

Phrases tordues d’un quart de tour. Comme on tourne la tête – sans la détourner. Tourner : révolution.

On peut lire en faisant fi des massacres, famines, prisons, colonies, lois économiques, crimes de guerre : ils y sont, nul besoin « d’en parler ». C’est pas la joie. Mais tendre et apaisé, à sa manière. Sanglant. Le temps qui. Fi des allusions, évocations – du réel : on peut en faire fi, il est là, le réel, mouvant, inamovible.

Faire fi ou faire feu.

 

On dort, on dort enfin. Enfin ? Irréel ? Dormir ? Qui dort ? Jamais aussi pointilleux – ou en pointillés ? Dors-tu si bien ? Le réel – dormir ? Voudrais-tu ?

Et tu décris, sais-tu où tu vas ? Eh non, prétends-tu. Mais nous y mènes.

 

Autoportrait ? Enfermé à sa table, dans la nuit, dans le monde. Au travail ! Littérature vraie ? Littérature vaine ? Où es-tu ? Et trébuche et divague, dans le monde, dans la nuit, à sa table.

 

Archivage, redécouverte, table rase, dynamitage, nostalgie, la mèche au vent, bègues linottes, répétition, palimpsestes, archéologie préventive, parkings déserts, autoroutes de l’information, ruines neuves, cut-up, trous de mémoire, visions, échantillonnage, matériel et méthodes, petit air tenace, souffleries…

 

Mais tout s’effiloche, se finit en points de suspension, cœurs suspendus. Crayon malhabile, tracez la forme de votre vie.

1 « Cachez donc les poètes », revue Esprit, n° 162, 1949.

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