Libr-critique

17 juin 2018

[Texte] Daniel Pozner, Pour un premier jour

Extrait d’un travail en cours, voici un drôle d’inventaire pour un premier jour : prêt à prendre une toupie sur le nez ? [Dernier texte de Daniel Pozner sur le site : ici]

Poule picore

La biffe

Comme sterne pique

J’avais déjà

Et le grenier décevant

Fantômes de laine de verre

Souffles esprits délavés

Graviers

Tessons

Parenthèses

Sacs troués

Comptines

Poussières

Caresses

Liste des oublis

Ascenseurs

Escaliers mécaniques

Portes automatiques

Chiffons pris dans des grilles rouillées

Tête dans le jour

Bétonnière

Un moteur tourne

Mannequin

Béquillard

Poulet rôti

Pigeons

Tendu le chapeau

Levé le poing

Mordu la main qui

Baisé lèvre muette

Ramassé

Déplacé

Inventé

Retourné

Détourné

Égaré

Et les affiches

Pour la poésie il y a

Je me souviens

Pas tellement

Je comprends rien

Trop bien

Une toupie sur le nez

L’œil toujours piaf

Sur un mur

Pas envie de faire le ménage ?

Rejoins l’équipe

Ça va être chaud

À 250 mètres de la plage

Avec modération

Dans les grandes métropoles

Echantillonnage

Sans engagement

Sur roulettes

Cette année le feu d’artifice

Échardes

Dans les

Spirales

Un sens ou l’autre

Lacets défaits

Haut de l’échelle

Planant

Voilà encore

Sous le soleil

On joue on lance les dés

Je fais le tour

Rien à voir

Rien à

Ramasser

Tu as choisi une autre page

Lèche ses griffes

Animal inconnu

Encore endormi

Pas mal pour un premier jour

(…)

29 janvier 2015

[Texte] Daniel Pozner, Cling !

Cling ! Mais quelle corde a-t-elle cédé du côté de la poésie ? Daniel Pozner interroge le poétique actuel avec humour et acuité. [Arrière-plan : Honoré Daumier, Pierrot chantant à la mandoline, 1873]

 

Le mot lui-même se dresse. Pas une poésie improvisée. Recherche de la précision. Concision, paradoxe, insolence. Bien loin de l’évidence, et pourtant toute là, toute simple. Rythme. Mots quotidiens, colorés, triviaux, précieux, mots rares, cache-cache, ancien français, lexiques techniques. Syntaxe malmenée. Rien là d’inamical. Textes parfois nés dans la rue, en marchant, et compactés, détournés, emmenés ailleurs, complètement ailleurs. Poésie de la page, oui. Mais la page déchirée pour ne pas s’encombrer de l’inutile et fourrée au fond de la poche. Et le poète, lisant, performant, scandant du bras, automate déréglé retrouvant  son équilibre dans les mots, hésitant de la phrase, portant son sens à travers son obscurité qui est celle d’aujourd’hui.

 

Les mots partent en boucle, en vrille.

 

Poésie formaliste, poésie qui se transforme, qui nous transforme. Sur le fil entre le sobre et l’exubérant. Qui met à nu le noyau. Tout en semant le trouble. Un clown cubiste qui bute sur les mots et balaie de la main le surplus, précis et flou. Un poète sur coussin d’air.

 

Le bonimenteur ah qu’il est beau le nouveau le toutou l’outil neuf approchez ! (Il chante en s’accompagnant à la mandoline.) Non non rien n’a changé tu es toujours la plus bêêêlle… (Cling ! une corde a pété !) Les machines on se les refile mais la rouille s’installe et le jeu. Changer la chambre à air. Fuite. Comment s’en tirer ?

 

Les machines ? Les machines parfois.

Elles ont de drôles de manières, les machines, apportent souffle froid, désordre millimétré, humour involontaire. Scalpel aléatoire au cœur des mots.

 

Et puis le masque.

Souvenons-nous de ce qu’écrivait Chris Marker : « Certes, quand on voit une assemblée de poètes, c’est toujours un mauvais moment à passer. (…) Oui, je rêve d’un anonymat complet de la poésie, aussi inavouable que l’appartenance aux services secrets, aussi dangereuse, aussi numérotée. ("Avez-vous la dernière plaquette du 1173 ? – Non, il ne donne plus signe de vie. Par contre, le 1414 s’affirme comme un de nos meilleurs agents. Lisez-le donc. – Et le 7521 ? – Il est brûlé.") »1.

 

Change de masque plus vite que n’importe quel (gamin, espion, guignol, portraituré, passant, rêve, récit…).

 

L’image ? L’image à-côté, décalée, massive, légère, évidente, énigmatique. La banlieue, quoi. La banlieue du poème.

 

Il avait écrit sa vie, peut-être aussi au dos d’une enveloppe, une page de carnet, une feuille volante. Et n’avait pu se relire, le lendemain matin.

 

Phrases tordues d’un quart de tour. Comme on tourne la tête – sans la détourner. Tourner : révolution.

On peut lire en faisant fi des massacres, famines, prisons, colonies, lois économiques, crimes de guerre : ils y sont, nul besoin « d’en parler ». C’est pas la joie. Mais tendre et apaisé, à sa manière. Sanglant. Le temps qui. Fi des allusions, évocations – du réel : on peut en faire fi, il est là, le réel, mouvant, inamovible.

Faire fi ou faire feu.

 

On dort, on dort enfin. Enfin ? Irréel ? Dormir ? Qui dort ? Jamais aussi pointilleux – ou en pointillés ? Dors-tu si bien ? Le réel – dormir ? Voudrais-tu ?

Et tu décris, sais-tu où tu vas ? Eh non, prétends-tu. Mais nous y mènes.

 

Autoportrait ? Enfermé à sa table, dans la nuit, dans le monde. Au travail ! Littérature vraie ? Littérature vaine ? Où es-tu ? Et trébuche et divague, dans le monde, dans la nuit, à sa table.

 

Archivage, redécouverte, table rase, dynamitage, nostalgie, la mèche au vent, bègues linottes, répétition, palimpsestes, archéologie préventive, parkings déserts, autoroutes de l’information, ruines neuves, cut-up, trous de mémoire, visions, échantillonnage, matériel et méthodes, petit air tenace, souffleries…

 

Mais tout s’effiloche, se finit en points de suspension, cœurs suspendus. Crayon malhabile, tracez la forme de votre vie.

1 « Cachez donc les poètes », revue Esprit, n° 162, 1949.

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