Libr-critique

28 juin 2020

[Chronique] Daniel Pozner, Défense, illustration, impatience et épluchures de la langue française, par Ahmed Slama (Dossier 2/2)

Daniel Pozner, Défense, illustration, impatience et épluchures de la langue française, Les presses du réel, coll. « Pli », 4e trimestre 2019, 72 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-110-7.

Défense, illustration, impatience et épluchures de la langue française. Le titre est déjà tout un poème. Sur la couverture, ces lettres non alignées et qui se lisent dans le même mouvement pour créer des mots vivants jouant avec (et se jouant de) la grille de composition. Les lettres quelque peu effacées, le n d’impatience et le h d’épluchures, et enfin le n et le g de langue. Typographie et couverture qui tissent et fixent déjà ce qui va advenir dans et par les pages. Comment ne pas penser à la Deffence et Illustration de la Langue Francoyse ? texte de Joachim Du Bellay, fondamental dans l’histoire de la langue (et la littérature) française. Il nous faut y revenir quelque peu, car c’est bien à partir de cette référence que se déploient la portée et l’ampleur du poème de Daniel Pozner.

Deffence et illustration ?

Publié en 1549, Deffence et Illustration de la Langue Francoyse intervient dans un contexte particulier, il s’agit pour une partie des « lettrés » français de promouvoir la langue française fraîchement institutionnalisée (1539)[1] contre le latin et le toscan qui dominaient le champ intellectuel et artistique. Ainsi, Du Bellay propose tout un programme d’enrichissement de cette langue française, mais surtout « un manifeste pour une nouvelle littérature et un programme pratique pour donner aux poètes des instruments spécifiques qui leur permettent d’entrer en concurrence avec la grandeur latine et son relais toscan »[2], voire de les dépasser. Objectif que pourront atteindre les « poëtes françoys » en s’inspirant des auteurs romains qui imitaient « les meilleurs aucteurs Grecz, se transformant en eux, les devorant, & apres les avoir bien digerez, les convertissant en sang et nourriture » (Du Bellay, Défense et illustration de la langue française). L’opération est donc de dévorer le latin et de transformer ou convertir la valeur du latin en capital symbolique français, permettant à terme de donner légitimité à cette langue « naissante ». Voici donc ce que fut le programme de Du Bellay, défense du français contre les latins, et son illustration, comprendre mise en valeur.

Quelle défense ? Quelle illustration ?

« Le temps serait venu de sortir par le haut
La cure de désintox
Égrène les noms
Le silence gagne »

Bien évidemment le poème de Daniel Pozner n’a rien d’un manifeste ou de quelque « programme » à destination des poètes. Additions, juxtaposées à la verticale, de phrases et de mots puisés dans le quotidien. C’est toute la ville et la vie qui murmurent, pas d’enchaînements ou si peu.

« Faire de l’or
Accentuer les efforts
Rechignement à s’engager
La réponse est ailleurs
Les sabreurs ont disparu
Visages retrouvent leur identité »

ou alors on assiste à quelques enchâssements.

« Parvenus à un accord
Incapables de comprendre
Balayé d’un revers de la main »

Ça coule et s’écoule sur le blanc de la page. Défense, illustration d’un quotidien. Langue qui s’exhibe par et dans une composition particulière qui donne rythme et vie au poème.

« Les perdants
Le cerveau du groupe
Les règles de transparence
La peur des banlieues
Les raison profondes »

Renversement de la Deffense de Du Bellay qui rejetait les dites « vieilles poësis françoyses » ; rondeaux ou chansons bachiques, ensemble de ce qui composait une poésie populaire. Chez Pozner, c’est bien le langage quotidien qui est défendu, illustré par la composition singulière. Il est poème et le devient par le fil de ces soixante-dix pages.

Impatience et épluchures

Nous l’avons compris, il ne s’agit pas ici d’enrichissement de la langue, nous n’en sommes plus – heureusement – aux temps de l’écriture ornementale, des normes et du bien écrire des dits honnêtes hommes. Ce sont plutôt les épluchures de la langue qui importent, attention aux bruissements et graphies du quotidien. Tout ce qui se déploie à celles et ceux qui savent tendre l’oreille, et bien porter le regard. Tout ce dont on se saisit au vol, sans pour autant en avoir scruté le cœur. Épluchures langagières.

« Feuilles bien vertes sont signe de fraîcheur
A moins d’importance que sa construction
Bouche à oreille ou vice versa jusqu’au recopiage »

Mots qui s’égrènent comme une longue épluchure. Cette impatience aussi. Ces milliers de phrases dites ou écrites sans les achever, sans y mettre de point. Mots lancés ou mots entendus, sans contexte et sans suite. Ça s’interrompt souvent,

À découper des phrases au
Mots ont passé avec succès l’épreuve du temps
Enfilez chacun d’eux dans les œillets
L’heure est grave
Abattage après étourdissement
Il s’agit avant tout d’un problème industriel
Sur le trottoir et d’y
Sinistre où l’esprit de sérieux triomphe

et ça repart parfois. Ou peut-être tout ce que j’écris ici est trop sérieux ? Sinistre ? Laisser le poème, seul, tracer sa voie, c’est le mieux. À lire, donc avec, pour finir, un extrait en supplément.

 

[1] Au travers notamment de l’ordonnance de Villers-Cotterêts – le plus vieux encore en application aujourd’hui dans la législation française, les articles 110 et 111 n’ayant jamais été abrogés.

[2] Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, Le seuil, coll. « Points essais », 2008, p. 86.

26 juin 2020

[Texte] Daniel Pozner, Ô saisons ô (Dossier 1/2)

Pour inaugurer ce mini-dossier consacré à Daniel Pozner, voici une subtile liste dépôt d’impressions dans la lignée de ce qu’il a déjà publié ici et ailleurs… Qui nous invite à construire les absents du titre – façon Rimbaud ou Varda…

 

Pendulette

Mécaniques

Montre pas tes

Mémoire des

Syllabes mûres

Mot plus haut que l’autre

Roulette

Focale

Prestidigitation

Entrenœud

Poignée de mains

Voir aussi

Silence

Sommeil

Mutinerie

Hamac

Banderilles

Tessons

Chapeaux cartons rideaux cendriers

Ferrailles

Coulures

Reprise

No way

Cachetons

Cochonnailles

Crocheteurs

Crevouille

Carré d’as

Les dessous

Les boas

Les souliers

On vide

On lèche

On souffle

On brade

Lentilles

Mogettes

Points-virgules

Déserts

N’y croire

Défait

Tiroir

Portant

Veston

Percussionniste

Répète

Varie

Minus

Crayon

Secoue

Trace

Pas aujourd’hui

Ni demain

Préparer

Petite couverture

Toile cirée

Alcool iodé

Eau bouillie

Le vide avec le flambeur

La brasse

Le crawl

Entraînement à la nage papillon

La casquette

Les lunettes noires

Le tatouage

La redite

Les yeux vides

Verre à moitié plein

Calculs

Pépins de raisin

Puits sans fond

Extrait des carnets

Gribouille

Jeune premier

Perruque sur

L’encre les doigts

L’épaule les sacs

Télécommande

Œuf à la coque

Cinquième étage

Illusions perdues

Froissées

Jaunies

Cassantes

Nostalgiques

Après tout

Sécheresse accrue

Multiples

Communs

Impétueux

Ombres vacillantes

Vie est à nous

Insaisissable

Attrapé froid

Quatre murs

Amour fou

Défilement

Inconséquence

Torréfaction

Espionne fusillée

Sans façons

Sans combat

Je feinte

Pâlot

Coupés ras

Je fume

Lèche-botte

Au début c’est le

Plein et le vide

Moutarde à l’ancienne

Ce qu’on s’emmerde ici

Diamants sont éternels

Désespérer Billancourt

Bille en tête

Moisissures

Salpêtre

Toiles d’araignées

Les lilas ont fleuri

Aimants

Salis

Traîne-savates

Paravents peints

Coqs en pâte

Bruits de couloir

Minuterie

Vitrines envahies

Contraires identiques

Poissons d’avril

Neiges d’antan

Chômeurs partiels

Reines d’un jour

Humour noir

Colère intacte

Un clou manque

Verres faussés

Juste une mise au point

Les mirabelles les

Pierres des poires

Il en manque un

Les bons comptes font les bons

Retards

Danser c’est autre

Chose le poids le cœur le diable

Déjà ailleurs toujours

Parodique décalé bancal

Amis dépliés

Liste dépôt

Fuit fous le

Camp s’organise

Le hachoir manque

Parfois son coup

Ô saisons ô

 

30 janvier 2020

[Chronique] Les ritournelles de Daniel Pozner, par Christophe Stolowicki

Daniel Pozner, Chuchoté au petit matin, Fidel Anthelme X, « La Motesta », octobre 2019, 42 pages, 7 €, ISBN : 978-2-490300-06-8.

Défense, illustration, impatience et épluchures de la langue française, Les presses du réel, coll. « Pli », 4e trimestre 2019, 72 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-110-7.

 

Taire en flammes les départs de feu et leur cent de fumées. Garder arable le champ de vision, ne s’approprier rien. Des chuchotées au petit matin phrases de réveil, reste imprégné leur mouvement, ce qu’elles ont entrelacé, délaissé de sens.

« Les parallèles se / rejoignent de loin en loin » – en double page grand ouverte sur le fini. De circulaire, répétitif horizon.

Saisis où ils prospèrent de ne pas se démonétiser, les mots : ceux, même épluchures, que d’impatience une neuve défense et illustration de la langue française imprime sur vélin. Les émet, les émiette une poésie verticale, en bribes, éclats, du disparate non de l’éclaté, en loques non du disloqué, ni avant-scène ni fond de rumeur – swing peut-être, chorus non choral, je reconnais plutôt Sonny Rollins que Coltrane, l’improvisation s’appesantit railleuse plutôt que ne se démène se démantèle. D’apophatique dérobade, mots en retrait telle une citation courent la prétentaine.

En plaquette qui énumère ce que l’autre ajoure, énuclée.

De page en page du chuchoté, des pans de phrases ont sauté, le sas du petit matin ajoure la provende de nuit. Par exception un quatrain, un quintil ne rimant qu’à moitié, au final la mise en abyme d’un sonnet, d’envoi central tel un trou noir (« Qu’avons-nous fait des années ? / Qu’avons-nous fait aux années ?) – comme remplis de couturière réépaississent ce qui se trame se démaille en une généreuse débauche de pages presque blanches,  jaunies par les années. À « pizzicati aigres » les violons.

Où « coup de force » répond à « cure de désintox ».

On a monté le son. Des informations en rafale, à mitraille, à grands sauts de registres,  n’émanent pas toutes, arrière toute, d’un même organe. « Dispute émaillée de horions »,  « La reproduction servile ou quasi servile », en avant ce peu, rompent la litanie, le brouillamini des « En marge du protocole », « Un souffle inouï il suffit de ». Introduit le coin d’une Renaissance dans la masse d’ordures et d’épluchures de l’actualité, le recul d’un demi-millénaire coupe court de souffle long à notre impatience, réitère dans son plus grand besoin, le sabir franglais plus dissolvant que le latin, à la langue française une défense, illustration.

Fragmenté et touffu. Épandu blanc de blancs. Le rarissime et le surabondant composent un « gratte-ciel horizontal ».

De courtes à longues tout en iambes trochaïques et jeu de jambes sur le ring des rings, la poésie. Au beat des beats, quand pour recharge deux vers consécutifs ont syntaxique partie liée. Que cymbales se dévoient la balle. À blanc au bal du réel. « Tac au tac / Tac / Tac » mais « Lentement les foirades et l’incompréhension ». Quand les media sont le latin d’église. À lire vite et se suspendre en chemin sur ce que de l’autre plaquette il émane très lentement. Le vers t’y cale.

Frangées d’écume des jours, les vaguelettes happées déferlent pour un précis de dégagement.

6 décembre 2018

[Texte] Daniel Pozner, Elle se moque des interruptions

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 21:42

« Ã§a tourne ça tourne ça tourne »… dans les ritournelles pleines de fantaisie que nous propose Daniel Pozner : c’est que la poésie, comme la révolution, se moque des interruptions

(…)
La chamade
La révolution
L’écume
Morceaux choisis
L’étagère
La jetée
Camion
Pierres
Ferrailles
Bec humide
Triant de la pointe du pied
Distraitement
Efforts superflus
Regrets inutiles
Voilà
Inattendu
Après la sieste
Près du fleuve
Zone indécise
Sauvage un peu sauvage
Elle filme des flaques
Ombres
Mouettes
Le sable
Nos tonnes
Vois-tu ?
Plongeurs
Semaines paires semaines impaires
Papillon crasseux
Sur-place
Brou des finauds
Fumasse
Des suaves
Léchés
Poisson brillant
Grisou
Grisou
Prolixes tachetés
Je redis parenthèse
Dis n’en dis pas trop
Une troisième fois
Redis retourne rature
Ronces à hauteur du premier étage
Une tuile a glissé
Ça tourne ça tourne ça tourne
L’écume
Des flaques
Des phrases
Pas tant
Peut-être
Levé du
Pied gauche
Å’il ouvert
À demi
Le verglas
Laissez-moi rire
Mécanique des foules
Champs de roses
Tourne tourne
La greffe elle
Ailleurs
Lacets défaits
Elle se moque des interruptions
(…)

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