Libr-critique

6 décembre 2020

[Livres] Libr-kaléidoscope (1), par Fabrice Thumerel

Annus horribilis / annus libris… Si la lecture ne sauve rien ni personne (sic !), du moins elle maintient l’esprit en éveil : en cette fin d’année, LIBR-CRITIQUE vous propose un RV hebdomadaire, non pas sur les Beaux-Livres, mais sur les vrais livres – ceux qui rendent libr&critiques… Afin de franchir au mieux le passage de 2020 à 2021, on pourra découvrir les publications reçues très récemment ou une sélection de celles qu’on n’a pas encore pu évoquer…

 

► TXT, n° 34 : « Travelangue », éditions Lurlure, Caen, 27/11/2020, 200 pages, 19 €, ISBN : 979-10-95997-30-6. [n° 32 ; n° 33]
[N° 32, par Fabrice Thumerel dans La Revue des revues]

Présentation éditoriale. Avec ce numéro « Travelangue », TXT propose un périple à travers langues donnant une large place aux auteurs étrangers.
On y rencontre un jeune poète russe, Egor Zaïtsev, le brésilien Ricardo Domeneck, accompagné d’Augusto dos Anjos (1884-1914), ainsi que des pièces inédites en français de Raymond Federman.
On croisera aussi quelques « anciens » de TXT comme Christian Prigent, Philippe Boutibonnes ou le très rare Onuma Nemon.
On y découvrira des auteurs plus jeunes d’horizons divers, mais que rassemble une même exigence formelle, comme Stéphane Batsal, Jean-Paul Honoré ou Marine Forestier.
Le thème du voyage structure l’ensemble du numéro, ponctué de rubriques farcesques écrites à plusieurs mains : proverbes et dictons, circuits touristiques, stages poétiques, coutumes locales,  « craductions » utiles, etc.
Le voyage, aussi, comme métaphore d’une écriture exploratrice qui ne se contente pas du prêt-à-parler ambiant…

Les auteurs
Augusto do Anjos, Stéphane Batsal, Antoine Boute, Philippe Boutibonnes, Sonia Chiambretto, Ricardo Domeneck, Raymond Federman, Bruno Fern, Marine Forestier, Typhaine Garnier, Jean-Paul Honoré, Christian Jalma, Philippe Labaune, Ettore Labbate, Adrien Lafille, Pierre Le Pillouër, Jean-Claude Mattrat, Paul Morris, Onuma Nemon, Patrick Quérillacq, Christian Prigent, Yoann Thommerel, Thierry Weyd, Egor Zaytsev.

En bref. Ce qui ressort de cette livraison stimulante et jouissive, c’est une traversée des langues en droite ligne du « langagement » des années 70-80 – à commencer par celles de la domination.
La bonne nouvelle, donc, TXT renouvelle son engagement, il-faut-vivre-avec-son-temps, n’est-ce pas, se mettant au diapason du discours écolo en vogue – mais pas sûr que les Bellez’âmes apprécient : « Interroger, ausculter, diagnostiquer, comprendre les mutations climatiques, TXT s’y emploie en publiant des poèmes labellisés « Ã‰co ». Résolument pédagogos, ils permettent à un lectorat élargi de s’immerger jusqu’au cou dans les grands enjeux poétiques et climatiques d’aujourd’hui : glouglou. »
Vous en reprendrez bien un p’tit dernier pour la route :

« STAGE POÉSIE, NATURE & TRADITIONS

Partez à la découverte de vous-même
explorez votre rapport intime à la Nature

volcans enneigés, lacs turquoises, steppes à perte de vue, laissez-vous envoûter par la richesse de cette terre grandiose et repartez avec votre poème laqué en papier mâché (A4 ou miniature selon taille bagage) dans la pure tradition locale. »

 

► Michèle MÉTAIL, Mono-multi-logues, hors-textes & publications orales (1973-2019), Les Presses du réel/Al dante, novembre 2020, 312 pages, ISBN : 978-2-37896-163-3.

Présentation éditoriale. Ce livre rassemble les textes (inédits ou aujourd’hui introuvables) conçus comme partitions des publications orales de Michèle Métail depuis 1973.

Michèle Métail (née en 1950 à Paris) est poètesse, figure essentielle de la poésie expérimentale et sonore. Elle diffuse, depuis 1973, ses textes au cours de « publications orales », la projection du mot dans l’espace représentant le « stade ultime de l’écriture », son travail étant avant tout celui d’une « présence dans la langue ». Diapositives et bande-son accompagnent parfois ses lectures (plus de 500, en France et à l’étranger), entre oralité et visuel, où elle travaille l’allitération et l’assonance comme un parasitage, un brouillage du sens.
Auteure d’une thèse de doctorat sur les formes poétiques de la Chine ancienne, elle traduit des poètes chinois et allemands contemporains (Ursula Krechel, Christiane Schulz, Thomas Kling, Walter Thümler…), ainsi que de nombreux poètes chinois anciens.
Entrée à l’OuLiPo en 1975, Michèle Métail a pris ses distances vis-à-vis du groupe. Elle a notamment fondé en 1979 l’association « Dixit » avec Bernard Heidsieck, puis, en 1995, avec le compositeur Louis Roquin, l’association « Les arts contigus », qui a organisé plusieurs manifestations inter-disciplinaires.
Michèle Métail a reçu le Prix littéraire Bernard Heidsieck – Centre Pompidou (prix d’honneur) en 2018.

En bref. Désormais, nous pouvons disposer des textes-partitions de Michèle Métail (pièces microphoniques, listes, ready-made, etc.), inédits ou introuvables. Dont le gigantexte n° 3 que, dans la somme qu’elle a dirigée en 2019 – La Poésie en trois dimensions -, Anne-Christine Royère décrit ainsi : « Matière d’images (1996) active quant à lui […] l’histoire des supports de l’écrit, en s’inscrivant dans la lignée du travail typographique des avant-gardes futuristes et dadaïstes. […] Ces feuilles sont autant d’affiches réalisées à l’aide d’un « pochoir industriel » […]. Le texte, consacré à la typographie, utilise celle-ci de manière expressive, joue sur la taille et la couleur de la police comme sur la linéarisation/délinéarisation des mots » (p. 170).

 

► Stéphane VIGNY, PLAIRE, entretien de Stéphane Vigny avec Éva Prouteau, textes de Jean-Michel Espitallier et de Charles Pennequin [français / anglais], Les Presses du réel, novembre 2020, 160 pages, 25 €, ISBN : 978-2-9535809-5-2.

Présentation éditoriale. Première édition monographique de Stéphane Vigny, pensée comme un objet à plusieurs entrées de lecture (la musique, l’architecture, le design, le cinéma ou encore l’érotisme), tout comme le sont les sculptures de l’artiste.
L’ouvrage réunit d’une part un ensemble représentatif de reproductions d’Å“uvres, d’images de références comme outils de travail de l’artiste. Ce vaste ensemble documente vingt années de pratique permettant de parcourir son évolution à travers différents contextes de présentation. Mais cette monographie est aussi pensée comme un espace à investir telle une exposition où des pièces, encore inédites, viennent s’immiscer discrètement. Le lecteur est invité à une promenade indisciplinée à travers un parcours oscillant entre des Å“uvres passées, des Å“uvres inédites, des vues d’expositons, des images d’archive ponctuées de textes de Jean-Michel Espitallier, Charles Pennequin et d’un entretien entre Éva Prouteau et Stéphane Vigny.
À travers un usage répété du prélèvement et du réemploi, Stéphane Vigny (né en 1977, vit et travaille à Paris) développe une pratique sculpturale de l’assemblage. Par association de formes préexistantes, cette manière de faire de la sculpture se fonde sur l’idée que toute matière préformée, quel que soit son lieu d’extraction, est potentiellement utilisable. Jouant tantôt de la surdimension tantôt de la sousdimension, il associe des gestes, des techniques, des matériaux et des savoir-faire en mettant l’accent sur l’usage fertile mais aussi dissonant de la collision hétéroclite des motifs et des formes ainsi que sur l’assimilation d’objets issus d’autres champs que celui de l’art. La curiosité de Stéphane Vigny pour l’hétérogénéité lui offre un champ d’expérimentations et de découvertes infinies qu’il aime explorer sans cesse.

En bref. Ce volume, enrichi de nombreuses illustrations (on en trouvera 151 sur le site de l’artiste), arrive à point nommé pour présenter une œuvre singulière : « L’art de Stéphane Vigny renouvelle en permanence ses rapports à l’objet, et aux actions de réemploi, d’appropriation et de mixage directement rattachées à la pratique de l’assemblage » (E. Prouteau). Stéphane Vigny, drôle de zigue s’il en est, si l’on en croit Charles Pennequin : « Il voulait rester en bons termes avec lui-même, et c’est d’ailleurs pour cela qu’il avait décidé d’être deux »… Ce patronyme de Vigny, Jean-Michel Espitallier le fait parler en propre : « le rythme, c’est la transe, hypnose et ivresse »…

 

► Séverine DAUCOURT, Noire substance, éditions Lanskine, automne 2020, 36 pages, 13 €, ISBN : 978-2-35963-035-0.

Présentation éditoriale. La maladie de Parkinson est caractérisée par la disparition de neurones dans une zone particulière du cerveau appelée « substance noire » ou « Locus Niger » . Noire substance est un texte, le résidu d’une expérience intime : la mort programmée du père de l’autrice, touché par cette pathologie. Il tente de relater cet étrange voyage au cours duquel le moi se délite et où le corps seul finit par compter et imposer sa façon de parler.
Même s’il intègre à la narration les détails des conséquences de la dégénérescence, ce récit n’est que la vérité de celle qui l’a écrit en cherchant, comme dans ses précédents livres, à ne jamais mentir, à saisir l’abrupt de la vie pour y débusquer aussi l’improbable douceur.

En bref. Ce huis clos dramatique est scandé par un compte à rebours tragique : de « Onze » (« Il se croit mort depuis trois ans ») jusque « Un » (« Au funérarium, le défunt n’appartient plus aux siens »)… Entre ces deux bornes, un récit distancié qui n’omet rien de ce qu’endurent des figures génériques : « le vieux », « l’épouse », « la fille »…

7 janvier 2010

[archives Donguy] Live in Sao Paulo

  [En partenariat avec Etienne Brunet et Jacques Donguy, nous publions en parallèle du site http://www.donguy-expo.com  l’audio-poème de Jacques Donguy et d’Etienne Brunet du live de Sao Paulo [septembre 2009] qui est issu des archives de Jacques Donguy. En effet, il nous a semblé important de rendre le plus possible visible ces archives sur la poésie expérimentale et numérique, au sens où jacques Donguy, comme il l’a montré dans son livre sur la poésie expérimentale aux Presses du réel, est l’un des rares témoins à avoir enregistré et filmé systématiquement depuis maintenant plus de 30 ans les lectures et performances publiques. Libr-critique remercie infiniment ces deux créateurs de leur confiance.] Intégralité du disque Son@rt 049
Jacques Donguy (voice)
Etienne Brunet (live electronic )
recorded 20th september 2009 at "The Casa Das Rosas" Sao Paolo

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1 janvier 2010

[News-livres] LIBR-FÊTES : retour sur livres remarquables insuffisamment remarqués…

Certains livres, pour des raisons diverses (choc esthétique, densité érudite et/ou intellectuelle, voluminosité…), demandent une décantation certaine… (et parfois, pris par d’autres contraintes, on les range dans un à-côté). C’est sur ces livres remarquables insuffisamment remarqués que porte ce dernier volet de Libr-fêtes – avant que Libr-critique ne tourne la page et n’entame 2010 tambour battant.

Comme c’est précisément dans les premières semaines de cette nouvelle année que nous publierons des articles sur NOVARINA (L’Envers de l’esprit, La Loterie Pierrot) et FEDERMAN ("La Fourrure de ma tante Rachel, ou l’autofiction parlée-dansée"), il n’en sera pas question ci-après. De même, nous attendrons le printemps pour ouvrir un dossier sur Christophe TARKOS (Écrits poétiques, POL, nov. 2008 ; Le Baroque, Al dante, automne 2009) et revenir sur Demain je meurs (POL, 2007) de Christian PRIGENT, à l’occasion du second numéro spécial que va lui consacrer la revue Il particolare.

On trouvera donc ci-dessous un trio critique sur le livr-événement de 2008, Nihil, inc. de Sylvain COURTOUX ; un retour sur la réédition en un volume de trois fictions fondamentales dans l’itinéraire de Claude LOUIS-COMBET, La Sphère des mères (Corti, 2009) ; les présentations de deux ouvrages de recherche, une somme de Christophe Charle sur la "naissance de la société du spectacle" entre 1860 et 1914 dans quatre capitales européennes (Paris, Berlin, Londres et Vienne), et une autre de Fabien Danesi sur le mythe brisé de l’internationale situationniste (1945-2008).

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19 avril 2009

[News] News du Dimanche

À la Une cette semaine, dans le droit fil du dernier numéro de la revue Esprit : une réflexion sur l’avènement de l’homo numericus. En plus de quelques libr-brèves, trois livres reçus : Jean-Michel Besnier, Hubert Lucot et la somme Guillermo de Torre. Ultra-Dada entre deux avant-gardes. /FT/

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26 octobre 2008

[News] News du dimanche

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Cette semaine, suite aux questions que l’on nous pose encore, Libr-critique fait le point sur son fonctionnement ; on trouvera ensuite notre rubrique  » VUE SUR BLOGS « , le recensement des livres reçus et un aperçu de notre programme pour cette fin d’année 2008.

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28 septembre 2008

[News] News du dimanche

Filed under: News,UNE — Étiquettes : , , , , , , , , — rédaction @ 8:51

   En raison d’un travail intense, la semaine dernière nous n’avions pas donné de news du Dimanche.

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10 décembre 2007

[Essai] Poésies expérimentales, Zones numériques, de Jacques Donguy

  Jacques Donguy, Poésies expérimentales — Zones numériques, (1953-2007), éditions Les Presses du réel, ADLM, 400 p. ISBN : 978-2-84066-202-0. Prix 30 €. [site des éditions]

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28 octobre 2006

[chronique] Mar/cel Duchamp 2 temps 1 mouvement de Jacques Sivan

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , , , — Philippe Boisnard @ 15:10

>> Introduction à une politique du ready made, à propos du Mar/cel Duchamp de Jacques Sivan.
sivan_duchamp117.jpgPour comprendre pour quelle raison, Michel Giroud a eu tout à fait raison d’éditer ce petit livre de Jacques Sivan sur Duchamp — même s’il n’échappe pas à certaines critiques —, et avant d’en venir à celui qui a signé le ready made dans l’histoire de l’art du XXème siècle, il est nécessaire de faire un détour, car tout est bien dit dans le titre de ce texte : deux temps un mouvement.

Jacques Sivan s’intéresse depuis longtemps à Duchamp, cela apparaissait déjà en fin de sa Machine manifeste , dans le dernier chapitre, appelé Duchamp premier poète plasticien ou l’identité optique de MAR/CEL [repris et approfondi en première partie de Mar/cel Duchamp]. Au-delà de la reprise de cette graphie dans son dernier livre aux presses du réel, ce qu’il est important de situer, c’est que ce rapport à Duchamp s’inscrit dans la question de l’optique que poursuit maintenant depuis 20 ans Jacques Sivan, et ceci en liaison avec une interrogation sur l’identité. C’est en ce sens que nous pouvons rappeler ici quelques uns de ses livres : Album photos (éditions Atelier de l’Agneau) ou bien Grio, village double (ed. Al Dante), ces deux textes articulant la question de la photographie avec celle de l’altérité/identité.
Dans Grio, village double, [et il n’est pas anodin de parler de ce texte, au sens où la partie centrale du livre publié aux Presses du réel, est une création qui renvoie et poursuit d’une certaine manière à Grio…] on suit la question du dédoublement de Jacques devenant JAKE à travers la question de la vision, de la vision comme prisme qui se réfléchit dans un tourbillon : « pui premièr AKSION / monde é JACQUES ki / prinsipunivèr / (…) / pui mintiintournoiman sur luimèm an / vizionkréater ». Jacques Sivan, et ceci il en témoignait déjà dans son texte paru chez JAVA sur Roche, travaille à la compréhension non pas de la saisie du réel [d’où sa différence affichée par rapport aux théories modernes défendues entre autres par Christian Prigent], mais au fait de savoir en quel sens l’univers en tant qu’identité absolue, n’est et ne peut être que selon la relativité des points de vue qui en accomplissent la présence à partir de la confrontation au langage, au point que d’absolu de l’univers et donc du réel, il n’y a pas autrement que dans le texte se dépliant, s’ouvrant comme l’infini différence du même qu’il est lui-même. Jacques n’est Jacques que parce qu’en effet il y a cette différenciation (JAKE) qui en formule tout à la fois la mêmeté et la différence : « sou forme du double / DOUBLE réplike ègzakte / pour pèrmètr a JAKGERMJACQ ».

sivan_roussel122.jpgLes questions de l’optique et de l’identité (donc du rapport de désignation aux/des choses) sont donc centrales dans l’approche de Jacques Sivan, et sont donc les médiations qu’il choisit pour comprendre Marcel Duchamp : 1/ dans son premier texte il s’interroge sur la formation des machines optiques chez Duchamp, et en quel sens elles impliquent une réflexion sur le rapport entre « l’identité imperceptible » (p.9) de ce que pourrait être par exemple les couleurs de La mariée… et leur désignation. 2/ dans son second texte, se focalisant davantage sur la création du ready-made, il en analyse spécifiquement la réalité et ceci en rapport avec l’écriture ready-made de Raymond Roussel, qu’il connaît bien, ayant permis la réédition chez Al dante des Nouvelles impressions d’Afrique.

Ainsi, l’angularité que choisit Sivan est celle de cette mise en tension du rapport entre d’un côté ce que l’on appelle communément le réel et de l’autre la réalité dans laquelle nous sommes phénoménalement immergée, et ceci en suivant une lecture de Duchamp. Il montre ainsi que pour Duchamp, le rapport entre ces deux dimensions n’est pas celui d’un rapport de rupture, autrement dit en terme plutôt lacanien, n’est pas celui du rapport d’une brisure du langage sur l’indicible du réel. Dans son premier texte, il explique parfaitement que pour Duchamp, si « la vraie couleur, elle, ne recouvre pas la surface. Elle est matière énergétique, donc éclairante, de l’élément qu’elle constitue et anime » (p.29), alors « il y a une certaine inopticité » (Duchamp) de celle-ci, amenant que le rapport pur à elle, se fait avec ce qui est la couleur pure pour nous : le mot « la couleur ». « Paradoxe suprême donc, la vraie couleur, la couleur de toutes les couleurs, la couleur naturelle est celle de la langue » (p.31).

Ce qui relie les deux, c’est l’infra mince, qui est le passage de l’un à l’autre, non pas suivant le régime déterminé de la rationalité [ce qui n’est qu’une des polarisations possible dans le possible co-existentiel des deux dimensions], mais en tant que pur lieu des possibilités relationnelles. « Le possible est infra mince » (Duchamp).

La seconde partie théorique approfondit et poursuit ce qui a été ouvert en première partie, en interrogeant la logique de constitution du ready-made et en réfléchissant ce que pourraient être des mots ready-madés. En montrant d’emblée la différence avec la définition de 1934 de Breton (« Objets manufacturés promus à la dignité d’objet d’art par le choix de l’artiste »), Sivan met en évidence de quelle manière le ready-made est une machine optique ontologiquement établie chez Duchamp; même si certaines polarisations sociales ou politiques [tels les identités signifiés des célibataires de La mariée…] viennent exemplifier certaines dimensions intentionnelles liées au monde déterminé. Le ready-made est, par l’inintérêt de l’objet [ou encore l’indifférence intentionnelle qu’implique l’objectalité]. « Le choix de ces ready-mades ne me fut jamais dicté par quelque délectation esthétique. Ce choix était fondé sur une réaction d’indifférence visuelle, assortie au même moment à une absence totale de bon ou de mauvais goût… en fait une anesthétise totale » (Duchamp). Inintérêt qui ouvre au jeu de miroitement indéfinie du langage avec lui-même. Ceci, Sivan l’établit dans la mise en rapport de Brisset, qui avec Roussel étaient les deux écrivains les plus admirés par Duchamp, au sens où ontologiquement les mots ne sont que l’indéfini différenciation du mot en lui-même et par lui-même.
Cette analyse peut nous permettre de comprendre — si on l’approfondit et en tire des implications pragmatiques — l’écart entre les ready-mades actuels ou qui ont succédé à à l’ouverture duchampiennel et l’idée du ready-made de Duchamp. Dans beaucoup de ready-made, ce qui a été oublié c’est la modalité « d’anesthésie » dont fait mention Duchamp, à savoir le choix d’un objet avec lequel nous sommes en relation d’indifférence. Les nombreux ready-made actuels que nous pouvons voir, sont établis selon des modalités et des intensités impactuelles définies et qui correspondent à des situations affectuelles aussi bien politiques, que sociales ou économiques [ils sont donc des exemplifications de déterminations existentielles et symboliques précises]. Alors que Duchamp, en choisissant un objet indifférent, ouvre à la possibilité de sa variation infinie par sa mise en situation, les ready-mades polarisés sur des objets à forte signification, referment le champ des possibles, et établissent des connectivités définies. C’est en ce sens que s’établit des ready-mades qui interrogent des jeux virtuels de sens [ready-mades polarisés], ce qui va déterminer très spécifiquement les choix d’objet; de l’autre le ready-made duchampien est seulement lieu de l’infra mince, de la possibilité de variation infinie des intentionnalités à l’oeuvre dans la rencontre du ready-made. La modalité actuelle des ready-mades est critique, et leur impactualités est réfléchie en tant que devant créer des court-circuits au niveau des relations établies entre les significations sociales, économiques, etc… La modalité ouverte par Duchamp n’est pas critique, mais productrice, constructrice de discours. Et ceci tient à l’ironie du jeu dans lequel il nous entraîne : le choix d’un objet propre au non-choix, ouvrant le langage en lui-même, celui-ci devant enduré le non-choix dans l’indétermination propre au mot qui désigne la chose. Si chez Duchamp, le choix est ouvert infiniment à la discussion entre les prétendants (celle des célibataires face au nu de la femme), au sens où il serait établi sur une esthétique de l’indécidable pour reprendre ici la réflexion de Marc Décimo (Le Duchamp facile, Presses du réel); la perspective de la polarisation est la mise en dispositif seulement d’un ensemble possible de discours, à commencer par celui qui est démonté, mis en critique. Dès lors on peut comprendre que dans la référence généralogique parfois revendiquée à Duchamp, il y aurait sans doute des écarts à définir, des ruptures, voire même je le pense certaines formes d’incompréhension du projet de Duchamp.
Ce qui fait la force de cet essai, tient au fait de l’angularité personnelle choisie par Jacques Sivan, et de là du rapport d’affinité qui anime sa recherche. C’est ce qui apparaît explicitement avec la partie qui sépare les deux analyses, qui est une création revenant sur la question de l’écart entre Jacques et JAKE, au sens où le travail mo(t)léculaire de Jacques Sivan est relié à ce qui a été ouvert par Duhamp ou Roussel : les mots ready-made. Mais cette angularité personnelle on la perçoit aussi par les choix théoriques, les références, et en cela une certaine forme de polarisation sur Duchamp qui n’enveloppe pas, d’autres formes de questionnés. En ce sens, c’est là sans doute sa limite, Jacques Sivan n’en vient pas à une réflexion par exemple politique, comme j’ai essayé de l’initier ici.lyotard_duchamp.jpg Restant au niveau de la seule ontologie du ready-made duchampien, il n’ouvre pas à la question précise de son implication dans le champ concret des institutions symboliques aussi bien artistiques, que politiques ou sociales, ce qui aurait pu être pertinent au regard par exemple de la réflexion ouverte en son temps par Jean-François Lyotard dans Les Transformateurs Duchamp.

[livre] Mar/cel Duchamp 2 temps 1 mouvement, de Jacques Sivan (éditions Les presses du réel)

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>> Mar/cel Duchamp 2 temps 1 mouvement de Jacques Sivan, éditions Les presses du réel (collection L’écart absolu), ISBN: 2-84066-153-5, 125 p. 10 €.

4ème de couverture :

sivan_duchamp117.jpgL’écart absolu poche publie une série de textes et documents historiques des avant-gardes, depuis la Révolution française jusqu’à Fluxus. Une collection pratique pour donner à lire (à voir les formes de pensée les plus radicales et cnstruire une petite bibliothèque idéale des individus marginalisés, censurés, mis à l’écart, interdits.

A l’opposé de ce qui se dit encore après Breton, le ready-made n’est pas un « objet manufacturé promu à la dignité d’objet d’art par le choix de l’artiste ». Le ready-made n’est même pas, et en dépit des apparences, un objet. Le ready-made nous dit Duchamp, est un « rendez-vous ». Il est le moment critique par lequel l’art (= « Ministère des coïncidences ») se révèle (problème d’optique c’est-à-dire processus de re-co(n)naissance) n’être, à un moment donné, que le réel qu’il est.

L’art (le réel) n’a pas d’identité parce qu’il est fait d’une multiplicité d’identités. A la fois un et multiple, toujours idiotement le même et toujours autre, il est cette mécanique à deux temps (Mar/cel), dont le basculement perpétuel entre l’un et le multiple, le même et son contraire, génère une rencontre (= une identité, un nom : Duchamp) problématiquement évidente, parce que forcément éphémère.

Cette mécanique identitaire est celle de la langue, même. C’est la raison pour laquelle Duchamp a transposé dans le domaine des arts plastiques les dispositifs mis au point par les grands « opérateurs » de la langue que sont Poe, Mallarmé, Roussel mais aussi Maupassant.

JS

[lire chronique]

7 août 2006

[Livre] Joël Hubaut Re-mix épidémik — Esthétique de la dispersion

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Joël Hubaut Re-mix épidémik Esthétique de la dispersion, éditions Les Presses du réel (col. écart absolu) , 320 pages, ISBN : 2-84066-160-8, 32 €.

4ème de couverture :
 » Joêl Hubaut épidémique, en tout et partout, est une figure et une force excentrique dans le paysage de l’art contemporain en France : hors limite, irrégulier, à l’entrecroisement des domaines (dessinateur, peintre, vidéaste, chanteur, écrivain, organisateur d’événements, enseignant). C’est une entreprise proliférant qui zigzague en France depuis plus de trente ans.
Si l’art est Action alors Hubaut est un actant qui construit des échanges et des interactions. Artiste trans-media, doué d’une énergie centripète et centrifuge, il est l’architecte mobile d’une chaotique trans-historique. Oeuvre vivante en gestation permanente, Hubaut est devenu une entreprise de projets collectifs, en utopien rebelle à toutes les soumissions. On the road, avec Kerouac et Pelieu, Satie et Duchamp, Picabia et Beuys, Malevitch et Filliou, Pierre Dac et Rabelais, Fourier, Brisset, Artaud et Luca. Vociférateur burlesque, tendance carnaval, Guignol et Pinocchio, terrien et vivant. Cette première monographie donne le ton de la sarabande qu’il danse depuis 1972 et les divers témoignages tentent de cerner (avec ses commentaires) ses activités dipersives et mouvantes

La collection l’écart absolu, dirigée par Michel Giroud, se consacre aux formes de pensée novatrice, dans les arts, dans le domaine social et spirituel, refusant la frauduleuse séparation entre la transformation sociale et l’innovation esthétique » »

Premières impressions :
Livre extraordinaire aussi bien quant à sa confection (de très nombreux documents couleurs, de nombreux dessins des projets d’installations et de performances), que quant à la présentation du travail de Joël Hubaut : d’assez bonnes préfaces — qui cependant n’interrogent pas assez la question politique, comme nous tenterons ici d’y revenir —. Cet ensemble donne un aperçu de l’ensemble de la trajectoire de Hubaut et permet de saisir une réelle cohérence dans cette diversité d’expériences qui le caractérise. Un livre essentiel pour qui s’intéresse aussi bien à ce créateur de génie qu’à l’art contemporain français. PB

articles en rapport à cette entrée : [Chronique sur Lissez les couleurs (Aldante) par P. Boisnard] [lire +]
vidéo en rapport à cette entrée : [Lecture à de Joël Hubaut Lodève-2006 remixée P. Boisnard] [voir]

2 mars 2006

Almanach Dada

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almanach

L’Almanach Dada, Les Presses du Réel, 2005, 17€, ISBN : 2-84066-144-6.
L’almanach Dada est réédité par Les Presses du réel [2005]. Edité à l’origine par Richard Huelsenbeck (Erich Reiss Verlag, Berlin 1920), puis en 1980 chez Champ Libre en France, la nouvelle édition, traduite par Sabine Wolf, est agrémentée de notes de Michel Giroud. Cet almanach retrace les quelques années de la fondation du dadaïsme, et laisse une grande part à des textes théoriques entre autre de Huelsenbeck qui a eu l’idée de ce livre et qui s’occupa de sa publication. Mais qu’est-ce que cet almanach ? Tel qu’il l’écrit lui-même dans son introduction, en partie IV : « Ce livre est un ensemble de documents de l’expérience dadaïste. Il ne soutien pas de thèse. Il parle de l’homme dadaïste mais il n’en fait pas un modèle. Il décrit mais n’analyse pas. La conception qu’ont les dadaïstes du dadaïsme est très variable et cela se manifestera avec ce livre » (p.170). Est-ce à dire quee nous n’aurions à lire dans ce livre que des traces événementielles, un agglomérat de données éparses et sans horizon ?
Certainement pas, car derrière cet avertissement se dissimule la perspective de Huelsenbeck, qui tient à mettre en évidence l’apport historique du dadaïsme notamment à travers ses divers manifestes et manifestations. C’est en ce sens, qu’en toute contradiction, justement, Huelsenbeck expose les différentes tentatives de définir le dadaïsme, notamment la sienne propre, qui précède celle de Tzara, et qui date d’avril 1918 : il écrit dans celui-ci « Le plus grand art sera celui qui présentera par son contenu de conscience les multiples problèmes de son époque, celui qui fera ressentir qu’il a été secousé par les explosions de la semaine précédente (…) Les meilleurs artistes, les plus forts et les plus insolites, sont ceux qui, à chaque heure, arrachent et réassembleent les lambeaux de leur corps à partir du chaos des cataractes de la vie, ceux qui saignant des mains et du coeur, saisissent avec acharnement l’intellect de leur époque » (p.194-195). Suit à cela une critique de l’expressionnisme, pour en arriver à un positionnement vis-à-vis des moyens d’expression propre au dadaïsme :
« Le poème BRUITISTE, prend un tram pour ce qu’il est — il décrit l’essence du tram y compris les baîllements du rentier Schulze et le cri des freins.
Le poème SIMULTANE rend le chassé-croisé fébrile dde toutes les choses
Le poème statique transforme les mots en individus; des lettres forêt surgit la forêt avec des cimes et des arbres, les uniformes des forestiers
 » (p.197).
En bref, cet Almanach est un livre indispensable, tout à la fois pour découvrir les manifestations du dadaïsme en Suisse et à Berlin, mais aussi pour comprendre aussi bien l’intentionalité qui a dirigé le dadaïsme et les discussions qui l’ont animées.

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