Libr-critique

28 mars 2021

[Chronique] Amandine André, Anatomique comme, par Ahmed Slama

Amandine André, Anatomique comme, Les Presses du réel, coll. « Al dante », hiver 2020-2021, 48 pages, 9 €, ISBN : 978-2-37896-214-2.

 

Anatomique comme, Amandine André. Trois A mis en exergue par la couverture et auxquels on pourrait ajouter – comme une sorte de prolongement – celui du nom de la collection : Al Dante, en gras, figuré sous Les presses du réel. Ça peut paraître anodin une couverture ; il n’en est rien. Pas que du paraître, une couv’, ça participe de l’élan de quelque livre que ce soit. Et ces trois A – nom, prénom de la poétesse et le titre du recueil donc – signalent de manière sobre et subtile, dès le premier contact visuel avec le recueil, sa composition singulière, son rythme et son enveloppement : ternaire.

Un jeu à trois, subtil

Passées la dédicace puis l’épigraphe, il y a cette page, trois accolades ouvrantes énumérées de I à III, chacune figurant, en deux ou trois vers, une situation. Des scènes ou des repères, des esquisses de tableau, en quelques mots on a croqué trois des situations. Il s’agira de les explorer, de leur donner, dans et par le trait de l’écriture, matière et épaisseur.

 

 

 

 

 

 

C’est un jeu singulier auquel nous invite Amandine André tout au long des 5 parties du recueil, ces trois esquisses de tableau, il faut les garder dans un coin de sa tête, y revenir – pourquoi pas ? – au fil de la lecture. Elles sont et font clé de voûte du recueil, il s’agira par les poèmes qui se succéderont de les mouvoir. Chaque poème portant un chiffre [I, II, III] correspondant à la situation, du même chiffre, exposée en début de recueil. Le poème même vient alors épaissir et {donner vie} à la situation énoncée. Ces parties et ces chiffres se trouvent être par ailleurs les seuls repères dont nous disposons pour nous déplacer dans le livre, les pages n’étant pas numérotées, le recueil faisant ainsi surgir et inventant son propre paratexte, un code qui lui serait singulier.

« III

Écartement des jambes corps maintenu au sol bruit de pas.
Six s’activant vers et. À la mi-nuit six jambes
s’activant vers prenant le corps neutralisant lui. A la face
écrasée a l’odeur de pisse de béton plein les narines. Du
corps ce corps aux bras extension souffle court entre-
coupé accéléré respiration à peine contraction de nerfs cœur
battant à tout rompre temps battant les chairs à tout rompre
le corps ce corps ne cédant pas. Encore. Cédant presque (…)
[poème III de la partie 1] »

Par cette composition et ce montage, Anatomique comme procède d’une bien singulière manière, deux temps donc, d’abord exposer le référent, le contexte – le dequoi-s’agit-il ? – comme pour s’en « débarrasser » au plus vite ; s’attaquer et s’atteler alors à la matière même du poème. Parce que de la matière cet Anatomique comme n’en manque certainement pas, matériau dense et haché, c’est d’une manière toute particulière qu’Amandine André meut la langue, la fait se mouvoir. Plus qu’un flux, c’est d’un influx qu’il s’agit, tendu et que nous allons ensemble explorer.

La matière de la langue, tordre

Manière, le terme nous vient du latin manus [main], la manière d’un·e écrivain·e, d’un·e poète·sse, c’est cet effort, constant et répété, de manier (tiens, un autre terme dérivant de manus) la langue, la malaxer, la mouler pour non pas simplement la faire sienne – écrire dans une sorte de langue à soi – mais la tendre et la plier vers l’expression désirée. Ici, ça se traduit par cette syntaxe hachée, hachurée, cadencée — distinguer le rythme de la cadence – avec cette ponctuation particulière, juste des points, simples ou d’interrogation, pas de virgule, c’est la lecture qui fera figure de guide. Avancer pas à pas, phrase par phrase d’abord, comme pour la mer, ses remous et son courant, on s’y fait lentement et patiemment, jusqu’à ne faire qu’un avec les vagues et sa mer. C’est qu’il y a, ici, dans le poème d’Amandine André, un code langagier, singulier à portée d’œil. Une fois que l’on s’y fait, le code découvert, ça s’ouvre, tout s’ouvre, on l’entend, on la perçoit alors la cadence qui anime et traverse le poème.

« I
(…)
Empreinte sans le corps. Odeur sans. Elle l’écrivant
métabolise l’information. Transmission inhibée synapses au
repos alarmer et connecter et. Faire vibrer tout ça. Secouer
son crâne à tout fendre elle. Le chasser du lit chaud. Horde-là
hors et. Maltraiter son langage l’offendre. Bad trip baadassss
encore lui il encore wanted male inside mouth wanted inside
lui il. Plein la bouche pleine. Observés scannés coupe
transversale élongation à venir ne sait ni lui il encore ne
savent cela que. Anatomique comme. Cependant elle
s’abaisse arrache les corps leur corps déverse le matériel sur le sol lui il elle s’abaisse étend son corps à eux ouvre la chair écoute big bang la plus petite cellule univers avalé là.
(…) »
[Poème I de la partie 3]

Pourquoi ce code ? Pourquoi cette singularité ? Effet de manche ? Ostentation ? Il n’en est rien, l’agencement n’est là que pour mieux nous affecter, nous, lectrices et lecteurs. C’est la gageure réalisée, faire, dans et par l’écrit, que tout soitcomme anatomique, anatomique comme… l’écrit. Écrit-anatomie – du latin anatomia ; dissection – poème-anatomie ; par l’écrit disséquer non pas simplement le corps ou le mouvement, mais la mouvance des corps.  Le mouvement est achevé, à l’inverse de la mouvance qui est « le caractère de ce qui est changeant, instable » ; la mouvance, c’est l’instant du mouvement, le mouvement en train de se faire et c’est ce que parvient à envelopper, ici, le poème par ses vers et ses phrases en tout influx, toujours dans le surgissement, elles bondissent, hachées-fauchées dans leur élan, ce point qui se place devant le « et », pas de conjonction pas de coordination, on l’avorte, ce mouvement, on le suspend, on en fait, dans et par l’écrit, de la mouvance.

« II

Bondir la distance. Vers la fin du rêve le sommeil engorgé de
lui-même s’effondrant sur lui-même. Lui au cerveau
séquencé par le rêve dans la vision de celle qui écrit. Se
retourne encore une fois dans la foule vers elle l’autre se
retourne encore une fois. En sa gorge bat son corps tremble
son cœur sourit. »
[II, 4]

In situ x2

Pas sans nous rappeler, tout ça, du Michaux, Henri Michaux et ses deux frères géants, Barabo et Poumapi, dont la fantastique geste se déploie tout au long des vers, corporéité des vers chez Michaux, les corps saisis dans leurs mouvements, leur puissance, mais là où chez Michaux se déploie une histoire, saisissable au premier abord, celle d’une sorte de cycles de combats sans fin entre les deux géants Barabo et Poumapi, la recherche d’Amandine André est tout autre, si peu – ou pas du tout – de fiction ou de « narration ».  Et ce n’est pas là de l’extra/ordinaire qui est saisi, mais de l’ordinaire dans sa singularité. D’où le recours, pour le saisir, à cette langue et cette syntaxe particulières.

Nous ne sommes pas simplement plongé·es, in situ, dans ces situations que nous avons, plus haut, qualifiées d’esquisses de tableaux, il ne s’agit pas simplement de tenter d’en restituer la mouvance dans et par l’écrit, mais il y a inclusion, mouvement dans la mouvance, celle qui écrit se mêlant, s’incorporant elle-même à la situation, s’inclut alors dans la circulation et la mouvance du poème. On est à la fois devant la situation, la scène, le tableau (appelez-ça comme vous le voulez) et derrière la toile ou la page, saisissant celle qui peint-écrit.

« … au tracé noté par elle a l’écriture observée et scannée… » [Poème 1, partie 1]
« Elle l’écrivant métabolise l’information. » [Poème 1, partie 3]

Et tout ceci devient d’autant plus sensible, perceptible, palpable, avec le dernier poème, celui qui clôt le tout. Là où, sorte d’apex, l’envers des situations (re)prend le pas, pas simplement, elle qui écrit les situ(ation)s, la voix, pas simplement celle gravée dans les vers, surgit. Cette intrication qui surgit, subreptice, à la toute fin, mémoire, vision, langue (phrases). La mémoire, oui, est vision, image avant d’être durée. Et ce que fait Amandine Andrée, elle imag(in)e, fait mouvoir des images – de la mémoire ? –  par la langue. Anatomie de la mémoire ? Anatomie de la langue ? Anatomie de l’image ? Trois fois oui, et voici comment on retombe sur notre cadence ternaire.

21 février 2021

[NEWS] News du dimanche

D’abord, vu l’état d’un petit état nommé fRANCE, on lira l’ÉDITO libr&critique signé CUHEL, avec les dessins extraordinaires de Joël HEIRMAN et Bernard THOMAS-ROUDEIX ; retrouvez ensuite vos « nouvelles aventures d’Ovaine » (Tristan Felix) et vos Livres reçus… Et préparez cet événement des Enjeux littéraires contemporains 13

 

ÉDITO : En Marche Hunique…
/CUHEL, Heirman et Thomas-Roudeix/

© Bernard Thomas-Roudeix

Il faut être réaliste, la vraie Liberté est illibérale,
puisqu’elle permet de mener la Vraie-Politique sans aucune entrave :
peut-il y avoir une Opposition quand la difféRANCE a trouvé son incarnation ?

Une voie libre est une voie dégagée : déblayons nos avenues
et nos universités de ceux qui ont peur de la difféRANCE et de l’adversité !
Tous les obstacles seront déclarés nuls et non avenus.
Une fois la route bien damée, les fausses routes bien damnées,
vive la Voix hunique, celle de la Raison néolibérale –
de l’immondyalisation du monde par hunification !  

À bas la culture de l’Excuse !
Il faut être réaliste : il y a les dominants et il y a les dominés.
Et quelle excuse pourraient avoir ces derniers de trahir leur condition ?
Tous ceux qui contestent la Raison illibérale sont INTOLÉRANTS.
Pourquoi ceux qui ne suivent pas la Vraie-Voie auraient-ils voix au chapitre ?

En régime Hunique, un seul Salut :
Travaillobéissez et consommobéissez !

© Bernard Thomas-Roudeix

Après avoir mis hors d’état de nuire toutes les pièces à gauche de l’échiquier français et contrôlé celles de droite, il reste aux forces ultralibérales une dernière manœuvre pour faire triompher la difféRANCE : l’annexion de l’espace extrémo-droitiste.

Et pour faire une OPA sur cet espace extrémo-droitiste, quoi de mieux, en CA (Comité pour l’Annexion), que l’adoption des mesures prophylactiques adéquates ? Une bonne campagne de désinfection islamo-gauchiste ! Par temps de disette, la chasse aux sorcières c’est comme la chasse aux loups, ça marche à tous les coups !

Tel est le dernier avatar du karmapitralisme*, l’autoritaro-libéralisme. Sa dernière carte : libérer et intensifier la toute-puissance des Bienfouteurs de l’Homonculité pour assurer l’avènement… de la fin des temps.

© Joël Heirman

* KARMAPITRALISME. Religion innoculée par la secte Çaprofite selon laquelle le Capital est l’opium du peuple.

Virus caméléonesque qui, depuis deux siècles, s’est développé, adapté, transformé et renforcé pour devenir invincible.

Il faut être réaliste, le Karmapitralisme est l’avenir de l’Hommoderne, c’est notre destin.

 

DKANALOGUE

  1. Enfin le monde se fit Un.
  2. Enfin le monde se fit Un.
  3. Enfin le monde se fit Un.
  4. Enfin le monde se fit Un.
  5. Enfin le monde se fit Un.
  6. Enfin le monde se fit Un.
  7. Enfin le monde se fit Un.
  8. Enfin le monde se fit Un.
  9. Enfin le monde se fit Un.
  10. Enfin le monde se fit Un.

 

Les nouvelles aventures d’Ovaine /Tristan Félix/

â—Š Ovaine, en réinsertion, vient de postuler pour un poste d’intégration au compost.

Constellée de pustules, elle rampe parmi les lombrics et numérise l’humus.

Un long ver en sueur, le visage décomposé, l’accoste mollement :

– Je suis à bout, ma mie,  la terre est basse et je suis bien trop long pour mon âge.

Ovaine  en un clin d’oeil le numérise, l’exhume délicatement puis, compatissante, le relève  de ses fonctions.

Dès lors le ver, de toute sa hauteur s’élève au-dessus de la terre rejoindre les âmes seules.

 

♦ Tout au bord des trottoirs, accrochés dans les cheveux, tombés  d’un  cabas, d’une poche ou même des nues, errent des mots en peine, oubliés.

Ovaine les stoque dans un sac : capsule, Acapulco, criquet, polenta, grutier, rat… Il y en a pour tout l’égout.

Elle installe son stand à la sauvette en pleine rue, au pied d’un hospice en ruine.

Viocs et djeuns queutent jusqu’à très loin pour retrouver le bon mot, récupérer le monde.

Les affaires d’Ovaine vont si bon train qu’elle est obligée d’en inventer dans l’urgence, certifiés faux : clapute, alpagure, corlique,  polpita, agruti, rostamalek…

On se les arrache. On prend commande. La maladie d’Elsemeur devient un labo de souvenirs et d’envies merveilleuses.

Libr-événement

Survivez avec l’un des rares événements importants en ce premier trimestre 2021 :

Enjeux 13 « Survivre« , initialement prévu du 2 au 5 décembre 2020 a été reporté du 4 au 6 mars 2021 au Théâtre du Vieux-Colombier Comédie-Française.

Avec Santiago Amigorena, Paul Audi, Jean-Christophe Bailly, Yoann Barbereau, Ugo Bienvenu, Luc Boltanski, Johann Chapoutot, Emanuele Coccia, Eric Dussert, Jean-Michel Espitallier, Claire Fercak, Hélène Giannecchini, Sylvie Germain, Hélène Gaudy, Guka Han, Rémy Jannin, Laurent Jenny, Frédéric Joly, Nathalie Quintane, Charif Majdalani, Sandra Moussempès, Marie-José Mondzain, Baptiste Morizot, Valérie Mréjen, Jean-Luc Nancy, Anne Pauly, Lionel Ruffel, Antoinette Rychner, Emmanuelle Salasc (Pagano), Leïla Sebbar, Vanessa Springora, Barbara Stiegler, François Sureau, Pierre Vinclair, Antoine Volodine.

Et les auteurs des Extensions : Marianne Alphant, Bruno Bonhoure, Jean-Paul Demoule, Sylviane Dupuis, Jean-Pierre Ferrini, Hélène Frappat, Alain Jaubert, Vincent Message, Laurent Olivier, Carlo Ossola, Emmanuel Ruben, Esther Tellermann, Camille de Toledo.

TELECHARGER LE PROGRAMME DE l’EDITION EN LIGNE DU 4 AU 6 MARS 2021.

Libr-6


â–º Le Magasin du XIXe siècle, n° 10 : « Réseaux », éditions Champ Vallon, hiver 2020-2021, 308 pages, 25 €. [Christian PRIGENT a accordé un entretien à cette revue publiée par la Société des Études Romantiques et dix-neuviémistes : « Langagement » – où il est question de Hugo, Rimbaud et Jarry… et aussi du réseau revuiste…

► Christophe ESNAULT, Lettre au recours chimique, éditions Æthalidès, à paraître en mars 2021, 112 pages, 16 €.

► A. C. HELLO, Koma Kapital, Les Presses du réel, coll. « Al dante », à paraître, 112 pages, 12 €.

â–º Samira NEGROUCHE, Traces, Fidel Anthelme X, coll. « La Motesta », Marseille, février 2021, 46 pages, 7 €. [commander : Librairie TRANSIT 45 boulevard de la Libération 13001 Marseille]

â–º Marius Loris RODIONOFF, Procès-verbaux, Les Presses du réel, coll. « Al dante », à paraître, 104 pages, 12 €.

► Ahmed SLAMA, Marche-frontière, éditions Publie.net, février 2021, 130 pages, 13 €.

18 février 2021

[Chronique] François Crosnier, Avec une force épouvantable (à propos de Fabienne Létang, Chambre froide)

Fabienne Létang, Chambre froide. Textes d’Amandine André, A. C. Hello et Liliane Giraudon. Les Presses du réel, collection « Al Dante », hiver 2020-2021, 96 pages, 20 €, ISBN : 978-2-37896-205-0.

 

Mars, avril, mai 2020 : en pleine période de confinement, Fabienne Létang conçoit et réalise dans son studio les performances photographiques qui composent la partie visuelle de Chambre froide. La polysémie du titre (la « chambre » est également un appareil photographique de grand format) oriente le lecteur vers une réception des images comme partie d’un dispositif industriel
(le lieu de conservation) que confirme l’omniprésence, parmi la trentaine de photographies présentées, d’une ouvrière en bleu de travail. « La mamelle de l’ouvrière », « Machines à nourrir les machines à manger » : les corps féminins sont d’emblée inscrits dans une relation fonctionnelle, qui ne tarde guère à devenir agonistique (« Le procès », « L’accusation »). Deux corps s’affrontent, dans une série de variations sur le thème de la contrainte – et placées sous l’invocation de « Surveiller et punir », livre figurant dans l’une des photographies –, donnant lieu à la mise sous le regard du lecteur de situations de nourrissage ou de refus d’alimentation, de domesticité, d’imposition (« Les mesures économiques »), pour culminer avec l’image de la « mort ouvrière » représentée par une Pietà effectuant l’ostension du vêtement de travail. Pour autant, ce n’est pas un chemin de croix qui est donné à voir, mais bien plutôt la « description d’un combat » dont, qui sait, l’issue pourrait être à l’avantage de l’exploitée (la photographie « Déconfinement » montre l’ouvrière reprenant le dessus avec ses poings). L’iconographie religieuse classique est ici détournée au profit d’une vision matérialiste (« dialectique » comme l’indique le titre de deux photographies), dont le paratexte donne la clé : « Fabienne Létang … considère l’art comme la production de gestes, de conduites et d’actions participant d’une tentative toujours renouvelée de questionner le monde ».

À la traversée de cette « chambre froide », trois auteures : Amandine André, Liliane Giraudon et A. C. Hello ont été invitées à participer. Les textes réunis ici entretiennent un rapport différent aux images : celui de Liliane Giraudon, Ce qu’il reste d’Eurydice, dont le découpage suit l’ordre des photographies, s’y réfère explicitement. En revanche, les textes d’Amandine André (Agôn) et d’A. C. Hello (La fabrication d’une bombe, Désobéissance à la lumière et Sa mère la pute), dont certains sont antérieurs au travail de Fabienne Létang, laissent à l’imagination du lecteur le plaisir d’y retrouver ses propres échos.

Amandine André, dans sa très dense ouverture, joue sur l’opposition (ou plutôt la lutte, Agôn) entre la souffrance et la douleur pour caractériser les régimes d’existence et d’intensité de l’une et de l’autre : « l’état particulier », formule qui revient en leitmotiv de ce texte fort, est un « état d’absolu au monde et à soi » en ce qui concerne la douleur, tandis que la souffrance est un « état de confusion une sorte d’état qui totalise la somme du négatif » :

On le sait la douleur est une intensité de la vie. Elle vient l’habiter et la rend palpable à celui qui la ressent.

(…) La douleur s’apprivoise jamais la souffrance qui est un état sauvage et qui ensauvage.

De cette lutte, au moins sur le plan esthétique, sort vainqueur la douleur :

La douleur est utile à la beauté c’est un besoin qu’elle a c’est un besoin et un outil que la beauté a utilisé dans l’histoire.

Beaucoup moins abstraits, les trois textes d’A. C. Hello font surgir des figures de femmes dont la première, « aux réactions élémentaires jusqu’à un certain point », est décrite comme « noire de pensées tout à son excès de penser fort » dans un récit lui-même excessif dont les termes (« chatte cuite et brisée », « morceau de mort collé sur le bout de ses doigts dont il étudiait le mécanisme avant d’enserrer son cou ») renvoient à la perpétration d’un viol indéfiniment réitéré (La fabrication d’une bombe). Dans Désobéissance à la lumière, la figure qui prend la parole sous le nom de Babak énonce, dans une forme de ressassement, la condition immémoriale d’accusée, de condamnée[1], de maudite, de « tout en bas », de celle « qui n’a plus de Nom » :

Bête immobile

Je parle sans bruit.

Ils n’ont pas détruit en moi

Ce qui annule leur langue.

Ma parole est encore lente.

Enfin, dans Sa mère la pute (2016), A. C. Hello interroge, avec un humour certain, la fabrication du féminin dans un récit mêlant description du bas-corporel maternel :

Une mère se rompt. Presque la moitié de son corps tombe au pied du lit. Elle la scrute. Elle n’y voit rien qu’un œil ouvert dans un gros dos surmonté de trois dents

et discours de la fille « émergée à la surface du monde crevé », laquelle commente sa position dans le monde et son statut de « fille périssable ». La narration, comme la mère, « déconne sec », faisant appel aussi bien au registre de l’imaginaire surréaliste qu’à celui du polar, mais un polar décalé où les forces de l’ordre se livreraient à des considérations grotesques sur l’éducation :

De manière générale, les gens qui réussissent leur vie, ont eu la télévision depuis la naissance. Et ceux qui lisent des livres, ont tendance à la rater, croyez-moi.

Démentant le constat ici énoncé sur « le fin mot de tout ceci, à savoir que nous sommes foutus et que nous ne sommes pas prêts », les textes d’A. C. Hello manifestent « avec une force épouvantable » la résistance par l’écriture.

Liliane Giraudon, on l’a dit plus haut, inscrit son texte dans l’espace ouvert par les photographies de Fabienne Létang, mais choisit de manière subtile le détour par le mythe. Ainsi, pour prendre un exemple, Ce qu’il reste d’Eurydice commente « Pietà : mort ouvrière », image déjà citée, de la manière suivante :

Quelle scène non jouée et pour quelle dépouille (…). On peut toujours bégayer les gestes d’une inusable Pietà. Sans cesse les corps s’effacent. Eurydice, par exemple, sur le point de quitter les Enfers. Tandis que hors champ, les nichons de Tirésias scintillent comme des calamars.

Ici, l’attention littérale portée au sujet, qui n’omet aucune des caractéristiques de la photographie, se double d’une interprétation qui permet au lecteur de convoquer tout un savoir stratifié : la mythologie (l’histoire d’Orphée et d’Eurydice), l’histoire de l’art (l’iconographie de la mère du Christ dans la peinture et la sculpture), l’histoire littéraire et musicale (« Les mamelles de Tirésias », avec la nuance comique et bien apollinarienne, pour le coup, de « nichons »). L’image qui sert de support est ainsi élargie au « hors champ » propre au poète.

Les vingt photographies sur lesquelles intervient Liliane Giraudon (soit la majeure partie du travail de Fabienne Létang) forment une série à une ou deux (exceptionnellement trois) figures féminines se détachant sur fond noir ou neutre, ce qui accentue l’importance du geste. La grammaire de celui-ci est déterminée par la position du bras, de la main gantée ou non, et de la posture verticale ou inclinée des corps sobrement vêtus, à dessein (mais lequel ?) de bleu, blanc ou rouge. Cette syntaxe très simple n’en est pas moins d’une grande puissance d’évocation : accusation, soumission, imposition, dérision, révolte… émergent des « tableaux vivants » ici mis en scène. Dans sa sobriété, le texte qui s’en empare accroît encore ce sentiment grâce aux fulgurances dont il fait preuve :

Pas besoin de tuer un être parlant pour le faire taire (…)

Gavage par le vide (…)

Poussé à l’extrême, le mépris du corps ne peut manquer de rencontrer une banalisation de la mise à mort (…)

Pour ce qui est du passé, on passera sous silence l’avortement intellectuel de siècles entiers de femmes artistes et l’infanticide des œuvres de femmes écrivains.

C’est donc à Liliane Giraudon qu’on empruntera la conclusion de cette chronique, tant son commentaire de la photographie de la page 61 « Misérablement… » – comme une rime presqu’identique à celui de la photographie de la page 45 « Liberté, égalité… » – pourrait valoir pour l’ensemble de ce livre à la beauté duquel concourent à égalité photographe et auteures : « entre splendeur et lamentation, rapport d’un instant d’histoire sans aucune trace d’explication ».

 

[1] La citation qui clôt le texte, Ad omnia citra mortem, renvoie, selon l’Encyclopédie, à une condamnation au fouet, à être marqué et envoyé aux galères.

11 février 2021

[Chronique] Liliane Giraudon, Sade épouse Sade, par Ahmed Slama

Liliane Giraudon, Sade épouse Sade, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 2021, 88 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-204-3.

 

On connaît Liliane Giraudon, sa poésie, sa prose – qui n’existe pas –, on connaît plus particulièrement cet art du montage qu’elle déploie dans ce Sade épouse Sade, une nouvelle fois[1]. Deux parties, deux montages. Ici, pas le Sade écrivain, Sade dans son devenir écrivain. Pas seulement le fameux marquis, son épouse aussi, « l’épouse Sade » plus connue sous le nom de Renée-Pélagie de Montreuil. Ainsi s’esquisse tout au long de ces 83 pages un rapport, ce n’est pas une femme ou un homme qui sont saisi.e.s, mais un rapport certes singulier qui ne manque pourtant pas d’obéir aux schèmes de la société patriarcale. Ce qui prime ici, c’est le mouvement imprimé. Ce premier montage qui figure un enchaînement de fragments – nommés sections –, une phrase pour le moins, un paragraphe tout au plus, le tout numéroté, des chiffres romains ; ça fait en tout CXI ou 111 ou cent onze – à vous de voir.

LXVIII

« Pourquoi 111 ? Parce qu’en 1926, un premier juin, ressurgissaient dans une vente 111 feuillets de diverses grandeurs, écrits au recto, constituant un petit in-18 pour la reliure. Ce précieux document se composait des notes préparatoires (sans doute pour une Nouvelle Justine). Elles se présentaient comme l’armature d’un travail d’adaptation, son canevas. Des notes sèches, frontales, montrant que Sade travaillait avec ce qu’on appellera plus tard des fiches… une équivalence » [p. 27].

 

Montage de l’expérience de lecture

Et c’est un peu à ça qu’on a affaire, ici, des notes parfois sèches, souvent frontales, montrant que Liliane Giraudon travaille – comme  à son habitude – par juxtaposition et superposition. On y retrouve également ce rapport à la lecture qui s’esquisse dans les écrits de Giraudon. Pour ne parler que de l’un de ces précédents livres – l’excellent Travail de la viande (P.O.L, 2019) –  où ressurgissent dans et par la langue de ses montages les lectures de Meyerhold ou de Reverdy, ici ça sera donc Sade.

IV

« Un auteur qui n’apprend rien aux écrivains n’apprend rien à personne.

Comme Brecht, Sade fut metteur en scène et comédien. Dans les deux cas le théâtre s’appliquait à présenter des états de chose plutôt qu’à développer des actions » [p. 8].

Dernière phrase que l’on pourrait aisément appliquer aux poèmes de Liliane Giraudon. La lecture – du moins chez elle – n’est jamais clôture ou achèvement. La lecture n’est pas ce monde séparé de la vie. On n’en finit jamais vraiment avec une lecture, nous l’incorporons, elle fait corps avec nous. Partout et nulle part, elle nous accompagne, elle est mouvement, celle de Sade chemine du côté de  Lacoste, des geôles de Vincennes ou de la Bastille, les lieux de l’écriture, les lieux d’où le marquis lançait ses lettres, sa correspondance avec Renée-Pélagie de Montreuil. Puisqu’incorporée, la lecture est aussi mouvance, elle (res)surgit aux moments les plus inattendus, déroule et enroule ses fils. Et c’est bien par sa langue et son montage que Liliane l’explicite.

XXX

« Croquant une dragée je retrouve l’amande de la fleur cueillie il y a quelques jours sur les hauteurs de Lacoste, ignorante à cet instant de ce qui allait venir – moi me souvenant des recommandations de ma grand-mère à propos des bonbons offerts par un inconnu – Passant de la fleur au fruit surgit alors une autre image, celle d’un passé enseveli mais qui ouvert sous ma dent scintille dans un présent où se mêlent dans un même décor (Marseille, le Vaucluse) une histoire ancienne tressée à une autre, survivance sexuelle enrobée sous friandise et masquée jusqu’à aujourd’hui » [p. 16].

 

« Une singulière conjugalité »

Un billard à trois bandes se joue par le montage, le rapport à la lecture donc et ce rapport particulier, celui de la « singulière conjugalité » qui liait Renée-Pélagie de Montreuil et Donatien Aldonse François de Sade. Elle qui quittera le marquis dès sa sortie des geôles en 1790 – et avant qu’il n’y retourne quelques années plus tard – demandant et obtenant non pas le divorce, mais « la séparation de corps »… séparation de corps, cela pourrait prêter à sourire si le parcours du marquis n’était pas pavé de corps suppliciés et mutilés aux fins que l’on connaît. Le corps de Rose Keller, cette veuve à qui il a fait miroiter une place de gouvernante afin de l’amener vers sa maison d’Arcueil – louée sous le nom de sieur Lestargette – pour l’attacher à un lit, la flageller avec un fouet à nÅ“uds, l’inciser avec un canif, enduire les blessures de Rose Keller de cire brûlante et recommencer « l’opération » en lui intimant l’ordre de ne cesser de crier sous peine de la tuer. Ceci fait, Sade l’enferme et s’en retourne auprès de prostituées, Rose Keller parviendra à s’enfuir par la fenêtre, dénoncera les supplices dont elle a été victime au village, provoquant un attroupement.

Que l’on apprécie (ou pas) l’œuvre du marquis, il est indispensable d’avoir à l’esprit que sa sulfureuse réputation n’était pas simplement (et uniquement) le fait d’une société toute pénétrée de piété et de moraline. Sade cristallise la violence patriarcale, la domination et la réification des femmes. La « singulière conjugalité » du couple Sade est elle aussi empreinte de cette violence patriarcale, de par sa position et les pouvoirs que lui conférait la société d’Ancien Régime (et celle d’après) le marquis de Sade disposait de toutes les largesses pour se comporter comme il l’a fait. D’une certaine manière Sade n’a fait qu’aller au bout de la logique d’une société qui octroyait tous les droits aux nobles et aux hommes tous les droits, moins hypocrite – ce qui n’excuse rien – que ses contemporains se réfugiant derrière la morale caduque.  Il ne faut pas oublier également l’influence des Lumières dont le marquis se réclamait. Plus que dans sa vie, ceci est perceptible dans l’œuvre de Sade. Ce rapprochement a été établi par Adorno et Horkheimer dans Dialectique de la raison [1947], tous deux ont perçu que l’œuvre de Sade « montre l’ “entendement non dirigé par un autre”, c’est-à-dire le sujet bourgeois libéré de toute tutelle. »[2] Faisant de l’œuvre de Sade une application concrète et rigoureuse de la philosophie Kantienne – constat que Jürgen Habermas contrastera quelque peu.

Renée Pélagie de Montreuil a dû faire avec cette société patriarcale où l’ensemble des pouvoirs se trouvaient – se trouvent encore, mais disons qu’il y a tout de même quelques nuances de mieux – entre les mains de l’homme. Tentant du mieux qu’elle pouvait de dissimuler et d’étouffer les atrocités de son « époux », de le défendre, souvent, avec véhémence. On pourrait ici appliquer à la lettre la fulgurance d’Angela Carter au sujet des personnages féminins dans l’œuvre de Sade : « Être une femme libre dans une société qui ne l’est pas, implique un comportement monstrueux »[3] et peut-être serions-nous tentés de transposer cette fulgurance et l’appliquer à cette « singulière conjugalité ».

 

Montage épistolaire

La seconde partie de ce Sade épouse Sade est composée d’une sélection de lettres du marquis s’étendant de 1779 à 1788, correspondance avec son épouse, Renée Pélagie de Montreuil, depuis les geôles du donjon de Vincennes et de la Bastille. C’est par cette épistolarité conjugale – et la réclusion qui l’a suscitée – que le devenir écrivain du marquis s’épaissit, on y éprouve déjà la plume du marquis, ses goûts aussi, l’estime qu’il porte à Jean-Jacques (Rousseau) et l’aversion à sa Némésis – dépourvue quant à elle d’intérêt littéraire – Restif de La Bretonne.

« Par le choix de lettres ou billets que le marquis adresse à sa femme, j’ai tenté de crayonner le dessin de cet étrange lien conjugal. Le choix apparemment arbitraire de ces lettres ou billets pourrait s’intituler « Épouse Sade ». Car ce qui se trame dans cette correspondance (…) c’est non seulement ce qui se joue de puissant dans un lien conjugal énigmatique mais c’est aussi l’angle mort de la littérature, là où en quelque sorte il apprend à écrire »  [p.45].

[1] Pas si nouvelle, puisqu’il s’agit de la réédition d’un recueil paru du côté de D-Fiction en 2014.

[2] Max Horkheimer & Theodor W Adorno, Dialectique de la raison, traduit de l’allemand par Éliane Kaufholz, Paris, Gallimard, 1974 [1947], p.134.

[3] Angela Carter, La Femme sadienne, traduit de l’anglais par Françoise Cartano, Paris, Henri Veyrier, 1979, p. 50-51.

9 février 2021

[Chronique] Alain Frontier, Du mauvais père ou le livre impossible (mini-dossier 2/2), par Jean Renaud

Alain Frontier, Du mauvais père ou le livre impossible, Al Dante / Les Presses du réel, hiver 2020-2021, 54 pages, 9 €, ISBN : 978-2-37896-203-6.

 

C’est ici un livre bref, de cinquante pages seulement, et constitué de trois parties, ”Mémoire 1”, “Mémoire 2”, “Mémoire 3”.

“Mémoire 1”, qui est la partie la plus longue, se présente comme une suite de quarante-cinq paragraphes, petits blocs de mots de dix à vingt lignes, numérotés, qui rassemblent chacun des souvenirs (comme le titre impose de le penser), deux ou trois, quelquefois un peu plus. De l’un à l’autre, comme à l’intérieur de chacun d’eux, aucun classement, aucun lien sensible, aucune progression. Le propos n’est pas de reconstituer une vie ou un morceau de vie.

Il s’agit de scènes très brèves, d’images, données au présent de l’indicatif, sortes de pures et éphémères présences. Toutes placées sur le même plan, qu’elles viennent de la peinture (fragments de tableaux), de chapiteaux d’églises, de rues, de paysages, d’événements – minces choses vues. Données en quelques mots ou quelques lignes. Tantôt juxtaposées : “Il y a des taches de cuivre sur le drap. L’homme à grands pas traverse la ville en vociférant. Le chanteur humilié quitte la salle. Quand les combats sont terminés on insulte la joue noircie des gardes morts.” Tantôt glissant l’une dans l’autre selon une syntaxe assouplie, cette pratique notamment qui fait du complément d’un verbe le sujet du verbe suivant : “Les hautes façades qui bordent le quai dissimulent des cris d’enfants circulent dans le tissu serré des rues vieilles.” Ou bien : “On enlève le corps inerte et pèse sur le brancard.”

Si on reconnaît quelquefois, si vite qu’ils passent, tel objet, tel tableau, telle citation (Platon, Rimbaud, Apollinaire), et si on croit deviner la personne de l’auteur, sa culture, ses goûts (en quoi se rassemblent tels fragments), cette mémoire ne vient pas à nous, ne cherche pas à venir à nous : elle se tient là, fragmentaire, intense, brute, le plus souvent énigmatique, dépourvue pour nous non seulement de suite, mais de “sens”. Cela pour deux raisons. D’abord, ce qu’on peut nommer son laconisme. Elle écarte toute explication, tout développement. Par exemple : “De grandes boîtes de médicaments s’empilent sur la table et me dit qu’elle est seulement fatiguée. Le canon prend en enfilade… ” De ces boîtes, de cette table, de cette personne fatiguée, nous ne saurons rien de plus. La seconde raison, comprise dans la précédente, consiste dans le caractère très privé – et souvent, à ce qu’il semble, très mince – de ces souvenirs : un escalier, un restaurant, un morceau de paysage, une prostituée dans la lumière des phares…

Notons que nous éprouvons, par là même, ce plaisir que donne la poésie qu’on dit objective ou littérale : “L’homme au ciré verdâtre s’appuie sur sa pelle sous les grues arrêtées. De grosses lettres rouges placardées sur le mur de l’usine annoncent qu’elle est : occupée, quelque chose de clos, de noir s’allonge dans l’eau près du bord, le reste à marée basse, le brouillard.” Et ajoutons qu’il arrive qu’Alain Frontier, non sans humour (par exception dans ce livre grave), imite l’objectivité de Robbe-Grillet (dont, au demeurant, le nom se trouve mentionné). Par exemple : “On a donc : au centre, depuis le bas jusqu’aux terrasses qui le couronnent, la double hélice d’un escalier qui se développe autour d’un axe vertical d’où rayonne, à chaque étage, la croix rectangulaire de quatre salles éclairées par de hautes fenêtres, puis…”

Viennent ensuite “Mémoire 2” et “Mémoire 3”. Il semble, de prime abord, que, de “Mémoire 1” à “Mémoire 3”, on ne cesse de s’éloigner de la littérature. Que “Mémoire 1” était la poésie même, et que les deux parties suivantes, la troisième davantage encore que la deuxième, lui sont étrangères.

“Mémoire 2” se présente comme une suite de notes (telles exactement qu’elles figurent dans les éditions savantes) qui accompagnent, numérotées comme eux, chacun des paragraphes de la première partie, indiquant (sèchement, comme font les notes) ce que sont et d’où procèdent les souvenirs qui en constituent la matière. Par exemple : “(15) Le convoi militaire : Berlin, mars 1986. (16) Plusieurs fusils : vu du train Paris-Bruxelles, avril 1989. (17) L’homme s’esclaffe : Jérôme Bosch, l’Escamoteur (huile sur bois, 53 x 65 cm, musée municipal de Saint-Germain-en-Laye).” Si ces notes ne sont pas exhaustives (laissant de côté certaines scènes, sans qu’on sache pourquoi), s’il arrive qu’elles avouent leur ignorance (“date incertaine”, “date oubliée”), la fonction, incontestable autant qu’étrange, de cette partie consiste à garantir, autant qu’elle peut, la vérité des souvenirs.

Quant à “Mémoire 3”, on y verrait, si le titre ne nous l’interdisait, ce qu’on trouve souvent à la fin des recueils de poésie, la simple liste des lieux où ont été donnés antérieurement les textes qu’ils réunissent. Cette partie, en effet, se divise en deux : “Publications en revue” et “Récitations publiques”. Il faut admettre (penser) qu’il ne s’agit pas là, malgré les apparences, de la simple honnêteté de qui énumère ses publications. Ces indications ont valeur intime. Elles sont mémoire elles-mêmes.

À quoi il faut ajouter qu’on trouve, dans “Mémoire 3”, si l’on ose dire, la non-explication du titre du livre. La dernière phrase du premier paragraphe de “Mémoire 1”, laquelle paraît dépourvue de tout lien avec ce qui précède et de tout écho dans la suite, dit étrangement : “Le mauvais père fuit dans la double enfilade des lampadaires.” On lit dans “Mémoire 3” : “Les premières ébauches de ce travail ont d’abord été intitulées Je suis un mauvais père, ou simplement Le mauvais père, ou bien encore Mémoire du mauvais père, Critique du mauvais père.” Il n’en est pas dit davantage.

Ainsi faut-il prendre l’ensemble du livre, ses trois parties, comme répondant à un désir unique. Un sujet s’y rassemble, sans se rassembler. Il fixe, sans les fixer, les images d’une vie, ce qu’il nomme, reprenant Beckett, ses “possessions”. S’il reste du jeu dans cet étroit édifice, si ce dernier comporte des manques, des oublis (on peut le supposer), il procède assurément, comme dit l’une de ses formules, d’un “effort exact et pathétique”. On comprend que l’helléniste qu’est Alain Frontier ait évoqué, discrètement, dans une des notes de “Mémoire 2”, ce qu’on nomme communément “catharsis”. Mais on citera, pour finir, cette autre phrase, qu’on trouve dans le paragraphe 38 de “Mémoire 1” : “Pas d’autre certitude que celle de la phrase puisque le reste est mort.”

 

 

28 janvier 2021

[Chronique] Dan Ornik, Alain Frontier, Du mauvais père ou le livre impossible (mini-dossier 1/2)

Alain Frontier, Du mauvais père ou le livre impossible, Al Dante / Les Presses du réel, hiver 2020-2021, 54 pages, 9 €, ISBN : 978-2-37896-203-6. [Iconographie (références présentes dans le livre) : en arrière-plan, Boucher, Diane sortant du bain ; ci-dessous, Courbet, L’Atelier du peintre]

 

Un nouveau livre du trop rare auteur de Portrait d’une dame (Al Dante, 2005), ça vaut forcément le détour. Portrait d’une dame était exhaustif et lumineux, Du mauvais père est ramassé et sombre. Mais ne nous fions pas aux apparences. Tous deux sont troués d’ellipses.

Alain Frontier est un écrivain du dispositif. Un érudit. Un artisan. Rien dans l’écriture n’est laissé au hasard : c’est dans la lecture que l’imprévu survient, que le flottement arrive, que les connexions se font.

Ça ressemble à quoi ? Visions, descriptions de tableaux, méditations, ébauches de récit, télescopages. Poèmes en prose. Fragments d’un roman jamais écrit. Notices descriptives sans objet. Légendes interverties d’images effacées. Variations sur la mort d’un héros. Portrait d’un lecteur voyeur. Une longue métaphore filée. Une confession impénétrable. Ne pas oublier le sous-titre : Le Livre impossible.

Les promenades, les voyages, les musées, les paroles entendues, les carnets de notes, les souvenirs, les fantasmes, les manifs, le cinoche… On dérape, on revient, on regarde ailleurs, on se souvient. On reprend son souffle. Comme au cirque. Numéro suivant !

Alain Frontier écrit avec la mauvaise conscience de l’orfèvre, la fierté de l’horloger, le laisser-aller du vagabond, l’acharnement du paresseux, la persévérance de l’impatient. À être si méticuleux, minutieux, logique, il débouche sur l’invraisemblable, l’incohérent, l’outrance, le bref instant de folie. Sentez ce qui court, ou plutôt qui rampe sous le texte… On devine ce grouillement invisible, inquiétant. Qu’on le veuille ou non, on est accroché. C’est net et franc, c’est déformé et repeint, c’est lamentable, c’est tranchant, c’est brumeux, ça brûle, ça sent mauvais, ça éblouit.

Les lignes d’écriture, implacables, ont quelque chose de mathématique : « deux lignes se rejoignent en un point qui n’existe nulle part » : tout est dit avec précision, mais vous ne trouverez pas. La main se referme dans le vide. La collecte est fructueuse cependant : les à-côtés sont savoureux, la terre colle aux chaussures, les pare-vue sont des toiles de maître.

Des explications parfois détaillées, parfois lacunaires. Trompeuses, peut-être ? Est-ce une autobiographie ? Codée ? fantasmée ? lacunaire ? N’oublions pas que les jours sont des trous.

C’est un livre dense et multiple. On trouve une manière de l’aborder, puis une autre. On fait défiler son musée mental. On s’attarde. On recommence. On fait un somme. On revient sur ses pas. Alain Frontier nous apprend à lire.

À qui ouvre son livre, l’auteur ne mâche pas sa prose. Il le fait travailler. Il ne lui accorde guère de repos, mais il le laisse faire sa vie. J’imagine l’écrivain interpelant son « lecteur idéal » : « Difficile ? C’est tout simplement que l’acte de lire est aussi important que l’acte d’écrire. Nul secret que connaîtrait l’auteur et que le lecteur serait mis au défi de connaître. »

Naïf et savant, masqué, à nu, touchant, désarmé, Alain Frontier est à lire comme vous voudrez : mémoires d’outre-tombe, confession d’un enfant du siècle, crimes de l’amour, voyage sentimental, pissotière de Duchamp… La corde se tend.

Et le poète, le grammairien, le père, le promeneur est pris dans le saut à l’élastique qu’il décrit au détour d’un paragraphe : il a tout vérifié, il saute, terreur, ne contrôle plus rien, va s’écraser, la mort est là, il rebondit, encore et encore. Jusqu’à « l’immobilité quasi complète ».

Un livre qu’on lit sans comprendre, à la lueur de ses propres angoisses.

27 décembre 2020

[News] Libr-fêtes (2)

En ce dernier dimanche de 2020 – annus horribilis -, nulle trêve des confiseurs sur LIBR-CRITIQUE, toujours en veille – avec ses avant-goûts de lecture, ses projections pour début 2021 et sa Libr-rétrospective 2020 (2)…

 

En lisant, en zigzaguant…

â–º « La dématérialisation de l’être par sa numérisation et, désormais, son  offuscation par un masque virtuel ou de chiffe, confisquent la personne, l’aliénant à une pensée confuse qui rend fou.
Alors faut une faille, pour sauver l’envie d’exister »

(Tristan Felix, Faut une faille, Z4 éditions, automne 2020, p. 48-49).

 

â–º « Un candidat à la mairie de Paris est torpillé parce qu’il a sacrifié à Onan devant son smartphone. Un locataire de l’Élysée fait gloser la planète entière par ses escapades en scooter pour porter des croissants rue du Cirque (Labiche, es-tu là ?). Voilà qui nous change des présidents d’antan tombés d’un train en pyjama, ou expirant pendant une douceur buccale…
Ils nous traitent de pauv’ cons, de sans-dents et de gens qui ne sont rien, et ils voudraient qu’on les respecte ? »

Et donc, les Français sont-il moins cons que leurs élus ?
« Ils nous demandent d’agir, mais bloquent la rue dès qu’on esquisse une réforme. Ils exigent l’ordre, mais hurlent au premier coup de matraque. Ils nous exhortent à dire la vérité, mais mais font tourner la moindre phrase en boucle pour peu qu’on omette la langue de bois »…

(Jean-François Marmion dir., La Psychologie de la connerie en politique,
éditions Sciences Humaines, automne 2020, p.  8 et 11).

Libr-rétrospective 2020 (2)

â–º Chronique de Ahmed Slama sur Joachim Séné, L’Homme heureux

â–º Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret sur Philippe Thireau, Melancholia

â–º Fabrice Thumerel sur Cow-boy de Jean-Michel Espitallier +  « Néo-féminismes et néo-puritanismes : la révolution conservatrice »

â–º Chronique de Christophe Stolowicki sur Virginie Poitrasson, Une position qui est une position qui en est une autre

â–º Guillaume Basquin, « L’Édition grippée »

â–º Sébastien Ecorce,« Virologie-permutation-2020 »

► Philippe Boisnard, « Journal de confinement en quête de réseau (1) »

LIBR-CRITIQUE attend début 2021...

► Revue Lignes, n°64 : « TOMBEAU POUR PIERRE GUYOTAT », textes réunis par Donatien Grau & Michel Surya, à paraître le 5 février 2021, 248 pages, 20 €. [Réserver]

Présentation éditoriale. Pierre Guyotat est l’un des plus grands écrivains de l’histoire de la littérature, nul n’en doute qui sait lire. Il vient de disparaître, il venait d’avoir 80 ans. Tous ceux dont le nom suit rendent ici hommage à l’œuvre, à l’homme, qui fut aussi un ami de Lignes.

Pierre Guyotat est mort le 7 février 2020, il venait d’avoir 80 ans. On lui rendait les honneurs, enfin, depuis quelques années. Après qu’on avait fait de lui, longtemps, un objet de scandale.

Ces honneurs qu’on lui rendait enfin (portraits, entretiens nombreux, une biographie, des prix même, in extremis) l’ont fait connaître d’un public plus large. A-t-il permis cependant qu’on comprenne mieux cette œuvre, son œuvre ? Et l’accepte, qui avait fait si peur, et lui avec, au début ? Qu’on dépasse le scandale, pourtant si considérable, créé par Tombeau pour 500 000 soldats, son premier livre sous son nom (1967), et celui, plus considérable, encore créé par Éden, Éden, Éden (1970) ? Le scandale à la vérité que constitue toute cette œuvre, jusqu’à Progénitures (que constitueront les inédits encore) ?

À moins qu’on ne se soit mis entre-temps à aimer autre chose ? L’homme lui-même, son histoire personnelle, ses récits de celle-ci, ses récits de l’histoire en général, magnifiques, sa politique, sa morale, etc. ? L’exception que son œuvre a constituée a-t-elle été recouverte par l’exception que lui-même était ?, C’est possible, mais ce serait au prix que s’oublie ce qui seul compte : une littérature (quoiqu’il n’ait jamais aimé le mot) sans commune mesure.

Souvenirs, études, de proches et d’amis pour la plupart, de lecteurs aussi : pour un hommage et pour un portrait provisoire.

Sommaire

Donatien Grau & Michel Surya, Présentation 7
Régis Guyotat, Au commencement 9
Guillaume Fau, 20h. – minuit 15
Thierry Grillet, De la voix pour commencer 21
Julien Lefort-Favreau, Guyotat, l’histoire, les faits 27
Noura Wedell, S’émouvoir à l’infini de cette beauté qui nous perd 33
François Rouan, Pierre à Laversine 41
Véronique Bergen, Visions de Pierre Guyotat 49
Jacques Henric, Pierre ou les (salvatrices) ambiguïtés 57
Emily Apter, Get Your Knee Off Our Neck !
Guyotat et le « moi indélégable » 63
Donatien Grau, La sensation de l’immémorial 75
Martin McGeown, Une lettre… 81
Catherine Brun, Pierre Guyotat, entre les lignes 85
Patrick Bouchain, Saint-Denis avec Pierre 91
Bertrand Leclair, Pierre Guyotat, hommage 97
Jean-Marc Levent, Pierre Guyotat, une politique de l’amitié 103
Linda Lê, Passer outre. L’univers d’infamie d’un « écritueur » 109
Stephen Barber, Dans les lieux : marcher avec Pierre Guyotat 115
Christian Prigent, Le dernier croyant 123
Michel Surya, Plus fort que Dieu ? 131
Colette Fellous, Istanbul, basse continue 141
Michaël Ferrier, Le vitrail Guyotat.
Pierre Guyotat et la langue française 149
Daniel Buren, « 21 lignes » : travail in situ le 21.12.20 159
Dominiq Jenvrey, Une pensée du non-état
La langue non-compromise de « Progénitures » ne permet pas la révolte 171
Maximilian Gillessen, Une monstruosité infime 187
Éric Rondepierre, Pierre Guyotat connaissait la chanson 187
Pierre Chopinaud, Éléphant 195
Colette Kerber, Pierre 199
Gérard Nguyen Van Khan, Le rire doux et terrible de Pierre Guyotat 201
Philippe Blanchon, Pierre Guyotat au cœur du Livre 209
Stéphane Massonet, Le rythme tumultueux d’un corps s’écrivant 215
Briec Philippon, Plus nu que la vie 221
Emmanuel Pierrat, Pour ne pas oublier la censure 229
Paul Buck, En amitié 237

► Pierre Escot, Spermogramme, éditions Supernova, collection « Dans le vif », novembre 2020, 152 pages, 15 €, ISBN : 978-2-490353-46-0. [Frais de port offerts si vous le commandez chez l’éditeur – car disponible en librairie seconde quinzaine de janvier 2021]

Présentation éditoriale. Spermogramme est le huitième livre de l’écrivain et photographe Pierre Escot. Entre réalité et digression, phantasmes et souvenirs, Spermogramme est écrit sous l’impulsion d’un esprit libre qui contorsionne l’espace et le temps.

Plusieurs histoires se succèdent et s’entrelacent en fragments poétiques et narratifs. On en sort conquis, essoufflé et différent.

Premier livre, premier roman, premier poème écrit à l’orée des années quatre-vingt, Spermogramme nous entraîne dans un flux puissant et halluciné.

« Avant les textes, photos, vidéos, installations et autres musiques publiés par Pierre Escot, Spermogramme : livre premier en-deçà duquel rien d’autre n’était encore exactement et sans lequel rien d’autre ne serait, sous-jacent depuis toujours, apparaissant alors puis disparaissant et paraissant aujourd’hui tel qu’en lui-même, livre originel devenu viatique, qui résiste au temps et impose sa présence, manuscrit en quête d’éditeur pendant plus de trente ans dont l’errance s’achève enfin…  » (Julien Cendres).

► Véronique Pittolo, À la piscine avec Norbert, Seuil, à paraître le 7 janvier 2021, 176 pages, 17 €.

Présentation éditoriale. À l’approche de la soixantaine, une femme doit faire des efforts pour atténuer les rides et bien choisir ses petites culottes, surtout quand elle n’a pas la silhouette d’Ursula Andress.
Des efforts, l’héroïne de ce roman en fait encore, le soir, pour rompre sa solitude sur les sites de rencontre, livrée aux faux-semblants du virtuel.
Avec Norbert (rencontré sur Meetic), elle baise, elle va à la piscine, elle parle de tout, de sexe, du salaire des patrons du CAC 40, des migrants, de #Me too, de sa future (toute petite) retraite. Elle lui parle de poésie, il répond T’as pas d’autres sujets en réserve ?
Il cite la sélection de l’équipe de France, elle préfère Kafka, il la voudrait en robe, elle préfère les pantalons. À part ça, ils s’entendent bien.
À la piscine avec Norbert est un texte cru, drôle et enjoué, une réponse féminine et féministe aux Houellebecq de tous bords.

► François Crosnier, Dan Ornik, Ahmed Slama et Fabrice Thumerel rendront compte des quatre prochaines pépites qui, dans les semaines à venir, enrichiront la collection « Al dante » dirigée par Laurent Cauwet aux éditions Les Presses du réel : Fabienne Létang, Chambre froide (textes de Amandine André, Liliane Giraudon, A. C. Hello) ; Amandine André, Anatomique comme ; Alain Frontier, Du mauvais père ; Liliane Giraudon, Sade épouse Sade. [On peut les commander dès le lundi 4 janvier 2021 sur le site des Presses du réel]

6 décembre 2020

[Livres] Libr-kaléidoscope (1), par Fabrice Thumerel

Annus horribilis / annus libris… Si la lecture ne sauve rien ni personne (sic !), du moins elle maintient l’esprit en éveil : en cette fin d’année, LIBR-CRITIQUE vous propose un RV hebdomadaire, non pas sur les Beaux-Livres, mais sur les vrais livres – ceux qui rendent libr&critiques… Afin de franchir au mieux le passage de 2020 à 2021, on pourra découvrir les publications reçues très récemment ou une sélection de celles qu’on n’a pas encore pu évoquer…

 

► TXT, n° 34 : « Travelangue », éditions Lurlure, Caen, 27/11/2020, 200 pages, 19 €, ISBN : 979-10-95997-30-6. [n° 32 ; n° 33]
[N° 32, par Fabrice Thumerel dans La Revue des revues]

Présentation éditoriale. Avec ce numéro « Travelangue », TXT propose un périple à travers langues donnant une large place aux auteurs étrangers.
On y rencontre un jeune poète russe, Egor Zaïtsev, le brésilien Ricardo Domeneck, accompagné d’Augusto dos Anjos (1884-1914), ainsi que des pièces inédites en français de Raymond Federman.
On croisera aussi quelques « anciens » de TXT comme Christian Prigent, Philippe Boutibonnes ou le très rare Onuma Nemon.
On y découvrira des auteurs plus jeunes d’horizons divers, mais que rassemble une même exigence formelle, comme Stéphane Batsal, Jean-Paul Honoré ou Marine Forestier.
Le thème du voyage structure l’ensemble du numéro, ponctué de rubriques farcesques écrites à plusieurs mains : proverbes et dictons, circuits touristiques, stages poétiques, coutumes locales,  « craductions » utiles, etc.
Le voyage, aussi, comme métaphore d’une écriture exploratrice qui ne se contente pas du prêt-à-parler ambiant…

Les auteurs
Augusto do Anjos, Stéphane Batsal, Antoine Boute, Philippe Boutibonnes, Sonia Chiambretto, Ricardo Domeneck, Raymond Federman, Bruno Fern, Marine Forestier, Typhaine Garnier, Jean-Paul Honoré, Christian Jalma, Philippe Labaune, Ettore Labbate, Adrien Lafille, Pierre Le Pillouër, Jean-Claude Mattrat, Paul Morris, Onuma Nemon, Patrick Quérillacq, Christian Prigent, Yoann Thommerel, Thierry Weyd, Egor Zaytsev.

En bref. Ce qui ressort de cette livraison stimulante et jouissive, c’est une traversée des langues en droite ligne du « langagement » des années 70-80 – à commencer par celles de la domination.
La bonne nouvelle, donc, TXT renouvelle son engagement, il-faut-vivre-avec-son-temps, n’est-ce pas, se mettant au diapason du discours écolo en vogue – mais pas sûr que les Bellez’âmes apprécient : « Interroger, ausculter, diagnostiquer, comprendre les mutations climatiques, TXT s’y emploie en publiant des poèmes labellisés « Ã‰co ». Résolument pédagogos, ils permettent à un lectorat élargi de s’immerger jusqu’au cou dans les grands enjeux poétiques et climatiques d’aujourd’hui : glouglou. »
Vous en reprendrez bien un p’tit dernier pour la route :

« STAGE POÉSIE, NATURE & TRADITIONS

Partez à la découverte de vous-même
explorez votre rapport intime à la Nature

volcans enneigés, lacs turquoises, steppes à perte de vue, laissez-vous envoûter par la richesse de cette terre grandiose et repartez avec votre poème laqué en papier mâché (A4 ou miniature selon taille bagage) dans la pure tradition locale. »

 

► Michèle MÉTAIL, Mono-multi-logues, hors-textes & publications orales (1973-2019), Les Presses du réel/Al dante, novembre 2020, 312 pages, ISBN : 978-2-37896-163-3.

Présentation éditoriale. Ce livre rassemble les textes (inédits ou aujourd’hui introuvables) conçus comme partitions des publications orales de Michèle Métail depuis 1973.

Michèle Métail (née en 1950 à Paris) est poètesse, figure essentielle de la poésie expérimentale et sonore. Elle diffuse, depuis 1973, ses textes au cours de « publications orales », la projection du mot dans l’espace représentant le « stade ultime de l’écriture », son travail étant avant tout celui d’une « présence dans la langue ». Diapositives et bande-son accompagnent parfois ses lectures (plus de 500, en France et à l’étranger), entre oralité et visuel, où elle travaille l’allitération et l’assonance comme un parasitage, un brouillage du sens.
Auteure d’une thèse de doctorat sur les formes poétiques de la Chine ancienne, elle traduit des poètes chinois et allemands contemporains (Ursula Krechel, Christiane Schulz, Thomas Kling, Walter Thümler…), ainsi que de nombreux poètes chinois anciens.
Entrée à l’OuLiPo en 1975, Michèle Métail a pris ses distances vis-à-vis du groupe. Elle a notamment fondé en 1979 l’association « Dixit » avec Bernard Heidsieck, puis, en 1995, avec le compositeur Louis Roquin, l’association « Les arts contigus », qui a organisé plusieurs manifestations inter-disciplinaires.
Michèle Métail a reçu le Prix littéraire Bernard Heidsieck – Centre Pompidou (prix d’honneur) en 2018.

En bref. Désormais, nous pouvons disposer des textes-partitions de Michèle Métail (pièces microphoniques, listes, ready-made, etc.), inédits ou introuvables. Dont le gigantexte n° 3 que, dans la somme qu’elle a dirigée en 2019 – La Poésie en trois dimensions -, Anne-Christine Royère décrit ainsi : « Matière d’images (1996) active quant à lui […] l’histoire des supports de l’écrit, en s’inscrivant dans la lignée du travail typographique des avant-gardes futuristes et dadaïstes. […] Ces feuilles sont autant d’affiches réalisées à l’aide d’un « pochoir industriel » […]. Le texte, consacré à la typographie, utilise celle-ci de manière expressive, joue sur la taille et la couleur de la police comme sur la linéarisation/délinéarisation des mots » (p. 170).

 

► Stéphane VIGNY, PLAIRE, entretien de Stéphane Vigny avec Éva Prouteau, textes de Jean-Michel Espitallier et de Charles Pennequin [français / anglais], Les Presses du réel, novembre 2020, 160 pages, 25 €, ISBN : 978-2-9535809-5-2.

Présentation éditoriale. Première édition monographique de Stéphane Vigny, pensée comme un objet à plusieurs entrées de lecture (la musique, l’architecture, le design, le cinéma ou encore l’érotisme), tout comme le sont les sculptures de l’artiste.
L’ouvrage réunit d’une part un ensemble représentatif de reproductions d’Å“uvres, d’images de références comme outils de travail de l’artiste. Ce vaste ensemble documente vingt années de pratique permettant de parcourir son évolution à travers différents contextes de présentation. Mais cette monographie est aussi pensée comme un espace à investir telle une exposition où des pièces, encore inédites, viennent s’immiscer discrètement. Le lecteur est invité à une promenade indisciplinée à travers un parcours oscillant entre des Å“uvres passées, des Å“uvres inédites, des vues d’expositons, des images d’archive ponctuées de textes de Jean-Michel Espitallier, Charles Pennequin et d’un entretien entre Éva Prouteau et Stéphane Vigny.
À travers un usage répété du prélèvement et du réemploi, Stéphane Vigny (né en 1977, vit et travaille à Paris) développe une pratique sculpturale de l’assemblage. Par association de formes préexistantes, cette manière de faire de la sculpture se fonde sur l’idée que toute matière préformée, quel que soit son lieu d’extraction, est potentiellement utilisable. Jouant tantôt de la surdimension tantôt de la sousdimension, il associe des gestes, des techniques, des matériaux et des savoir-faire en mettant l’accent sur l’usage fertile mais aussi dissonant de la collision hétéroclite des motifs et des formes ainsi que sur l’assimilation d’objets issus d’autres champs que celui de l’art. La curiosité de Stéphane Vigny pour l’hétérogénéité lui offre un champ d’expérimentations et de découvertes infinies qu’il aime explorer sans cesse.

En bref. Ce volume, enrichi de nombreuses illustrations (on en trouvera 151 sur le site de l’artiste), arrive à point nommé pour présenter une œuvre singulière : « L’art de Stéphane Vigny renouvelle en permanence ses rapports à l’objet, et aux actions de réemploi, d’appropriation et de mixage directement rattachées à la pratique de l’assemblage » (E. Prouteau). Stéphane Vigny, drôle de zigue s’il en est, si l’on en croit Charles Pennequin : « Il voulait rester en bons termes avec lui-même, et c’est d’ailleurs pour cela qu’il avait décidé d’être deux »… Ce patronyme de Vigny, Jean-Michel Espitallier le fait parler en propre : « le rythme, c’est la transe, hypnose et ivresse »…

 

► Séverine DAUCOURT, Noire substance, éditions Lanskine, automne 2020, 36 pages, 13 €, ISBN : 978-2-35963-035-0.

Présentation éditoriale. La maladie de Parkinson est caractérisée par la disparition de neurones dans une zone particulière du cerveau appelée « substance noire » ou « Locus Niger » . Noire substance est un texte, le résidu d’une expérience intime : la mort programmée du père de l’autrice, touché par cette pathologie. Il tente de relater cet étrange voyage au cours duquel le moi se délite et où le corps seul finit par compter et imposer sa façon de parler.
Même s’il intègre à la narration les détails des conséquences de la dégénérescence, ce récit n’est que la vérité de celle qui l’a écrit en cherchant, comme dans ses précédents livres, à ne jamais mentir, à saisir l’abrupt de la vie pour y débusquer aussi l’improbable douceur.

En bref. Ce huis clos dramatique est scandé par un compte à rebours tragique : de « Onze » (« Il se croit mort depuis trois ans ») jusque « Un » (« Au funérarium, le défunt n’appartient plus aux siens »)… Entre ces deux bornes, un récit distancié qui n’omet rien de ce qu’endurent des figures génériques : « le vieux », « l’épouse », « la fille »…

15 novembre 2020

[News] News du dimanche

Dans-le-monde-d’après-le-11-septembre-2001… dans-le-monde-post-démocratique… dans-le-monde-d’après-la-crise-sanitaire…

Où en sommes-nous au juste ? Dans le monde d’après le monde d’après le monde d’après ?

Il n’y a plus d’après : le monde du post- est celui du déni ou du repli, celui du comme-si – celui des dominants.

Le monde réel – le nôtre ! – est celui dans lequel il nous faut défendre concrètement nos libertés, à commencer par celle d’agir pour la survie du vivant, laquelle englobe celle de lire et de s’exprimer. C’est dans cet esprit qu’il convient de lire notre Libr-12 (Livres reçus) et nos Libr-brèves

Libr-12 (Livres reçus : automne 2020)

► 591, revue internationale, éditions Terracol, n° 8, 290 pages, 18 €.

► Bénédicte GORRILLOT dir., L’Héritage gréco-latin dans la littérature française contemporaine, Droz, Genève, 544 pages, 48 €.

â–º Julien BLAINE, La Cinquième Feuille. Aux sources de l’écrire et du dire. Édition établie par Gilles Suzanne. Presses du réel/Al dante, 464 pages, 30 €.

â–º Roland CHOPARD, Parmi les méandres, cinq méditations d’écriture, L’Atelier du Grand Tétras, Mont-de-Laval (25), 96 pages, 13 €.

► Pierre ESCOT, Spermogramme, postface de Julien Cendres, éditions Supernova, coll. « Dans le vif », 162 pages, 15 € [disponible début 2021].

► Christophe ESNAULT, L’Enfant poisson-chat, éditions Publie.net, coll. « L’Esquif », 112 pages, 12 €.

► Denis FERDINANDE, L’Arche inuit, Atelier de l’Agneau, coll. « Architextes », St Quentin-de-Caplong (33), 150 pages, 18 €.

► Jean FRÉMON, Le Miroir magique, P.O.L, 336 pages, 21 €.

► Martine GROSS, Détachant la pénombre, dessin de Denis Heudré, Tarmac éditions, Nancy, 60 pages, 12 €.

► Sarah KÉRYNA, Le Reste c’est la suite, Les Presses du réel, coll. « Pli », 88 pages, 10 €.

► Marc-Alexandre OHO BAMBE, Les Lumières d’Oujda, Calmann-Lévy, 330 pages, 19,50 €.

► Benoît TOQUÉ, Habiter outre, éditions Supernova, coll. « Dans le vif », 70 pages, 15 € [disponible début 2021].

Libr-brèves

â–º // 🔴 EN DIRECT // Encore quatre RV à ne pas manquer avec la Maison de la poésie Paris, en partenariat avec l’institut du monde arabe : Les Nuits de la poésie, couvre-feu poétique

Suivez en direct l’événement sur notre page Facebook.
Vous pouvez ensuite retrouver la vidéo à tout moment sur la chaine Youtube de l’Institut du monde arabe !

Les consignes sanitaires ne permettant pas de maintenir la Nuit de la Poésie dans son format initial mais nous avons voulu proposer ce rendez-vous symbolique et numérique qui garde tout son sens dans le contexte actuel.  Rendez-vous les samedis 21 et 28 novembre et 5 et 12 décembre de 22h à minuit en direct sur les pages facebook de Maison de la Poésie et de l’IMA.

Avec notamment :

Les musiciens et chanteurs :  Mohanad Aljaramani, Kamilya Jubran, Sarah Baya, M’hamed El Menjra, Abdallah Abozekry et Baptiste Ferrandis, Omar Haydar, Marc Codsi, Lola Malique, Skander Mliki, Batiste Darsoulant, Sanguebom…

Les comédiens :  Léon Bonnaffé, Violaine Schwartz, Pierre Baux, Majd Mastoura, Clémence Azincourt…

Les poètes et écrivains : Abdellatif Laâbi,  Breyten Breytenbach, Mahmoud Darwich, Charif Majdalani, Fadhil Al Azzawi, Dima Kaakeh, Marc Alexandre Oho Bambe, B40…

Les performeurs : Michelle Keserwany, Zoulikha Tahar, Lamya Yagarmaten…

Les danseurs : Mehdi Kerkouche, Smaïl Kanouté…

â–º On pourra découvrir les magnifiques livres et cahiers d’auteur que propose les éditions Faï Fioc.

â–º Des articles à méditer sur AOC en ces longues soirées de confinement (on peut s’abonner ou s’inscrire pour 3 lectures gratuites) : Jean-Charles Massera, « Le Grand Ménage » ; Mathieu Larnaudie, « Trash vortex » ; Frédéric Sawicki et Olivier Nay, « Sauver le CNU pour préserver l’autonomie des universités » (16/11)…

3 octobre 2020

[Chronique] Clemente Padin, Horizons ouverts, par François Crosnier

Clemente Padín, Horizons ouverts & Autres poèmes. Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Florence Malfatto, relecture de l’auteur et de Violeta Tenté. Les Presses du réel / collection « Al Dante », printemps 2020, 96 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-062-9.

 le feu est libération
(Horizons ouverts, p. 58)

 

Clemente Padín, né en 1939 à Lascano (Uruguay) a reçu le Prix d’honneur Bernard Heidsieck en 2019 pour l’ensemble de son œuvre[1]. Les Presses du réel ont publié la même année son essai De la représentation à l’action (1976) et tout récemment cette première traduction française des poèmes de jeunesse, parus entre 1965 et 1967.

Comme l’écrit Laurent Cauwet dans sa postface, ce livre « permet de découvrir la préhistoire du chantier poétique de Clemente Padín, le socle à partir duquel le poète a remis en cause tous les formalismes poétiques, en a sapé les limites et contraintes, pour devenir l’un des acteurs les plus inventifs et critiques de la poésie-action, où la nécessité d’une continuelle réinvention du geste poétique est toujours sous-tendue par une critique sociale et un désir de révolution ».

Horizons ouverts (Los Horizontes Abiertos) est composé de sept poèmes initialement parus en 1966 dans la revue créée par Padín, Los Huevos del Plata et édités en recueil en 1967. Autres poèmes comporte huit pièces séparées publiées dans la même revue entre 1965 et 1967.

Los huevos del plata, n° 0, décembre 1965

Ce sont donc les textes d’un poète âgé d’environ 25 ans que nous lisons, plus de 50 ans après leur publication en Uruguay. Le lecteur français qui entre, sans préparation, dans cette œuvre ne peut qu’être frappé par le très haut niveau d’exigence qu’elle manifeste, ce qui n’est guère étonnant lorsque l’on apprend que les poètes réunis autour de la revue se référaient à rien moins qu’Antonin Artaud, Ezra Pound, Vicente Huidobro et Sade. Dans les textes ici traduits, les épigraphes permettent également de repérer les influences avouées : Góngora, Blake, Artaud, Dylan Thomas.

Si l’obsession pour le contenu politique de l’art n’a fait que croître dans le travail ultérieur de Padín, cette dimension est plutôt masquée dans ses textes de jeunesse. Certes, le premier poème du recueil se termine par le vers « l’unique espérance est la victoire » et le dernier par « hasta la victoria sempre ». Mais ce sont les seules marques d’un langage politique explicite. De même, le refus du discours à la première personne est total, à l’exception d’un poème (« Grenier 40 ») allusivement autobiographique.

Clemente Padín (au centre), vers 1968

La lecture d’Horizons ouverts donne le sentiment d’une poésie énigmatique, d’une extrême densité, déjà totalement maîtrisée, présentant sous forme de « tableaux » saturés d’images un monde livré à la brutalité des éléments, hanté par des acteurs hostiles (le lobizón – loup-garou de la mythologie guarani – revient à plusieurs reprises) et qui est une prison pour l’homme. Cet univers qui n’a pas besoin de celui-ci n’est cependant pas sans espoir, car « cette prison est illusoire ; nous sommes la prison » (p. 14). L’aliénation n’est pas irréversible et le dernier vers indique que la lutte est une solution. Le thème du feu purificateur est présent dans presque chaque poème, jusqu’à celui intitulé La découverte du feu qui appartient à la poésie visuelle puisqu’imprononçable : il s’agit de la découverte littérale du mot « Fuego » dont les lettres sont présentées dans le désordre avant de s’ordonner.

 

Les éléments

Alice en flammes, le plus long poème du recueil, débute comme une cosmogonie régie par le hasard qui donne naissance à la vie :

Rageusement

            renonçaient les paupières de l’univers

pour fendre la toile d’araignée

                        des éléments liés

            au joug d’obscurités.

 

(…)

À présent le hasard

                        enduit de ses mains hasardeuses

            les éléments ivres d’indifférence

(…)

La vie s’est brisée

                        en milliers de morceaux incroyables  

 

À partir de cette genèse se déploient des figures identifiées par leur origine (d’eau, d’air, de terre ou de feu), par leurs traces (tout ce qu’ils ont jeté dans la petite lagune), par leurs actes… tandis que leur statut ontologique demeure énigmatique. Seuls les éléments primitifs et les phénomènes de la nature ont droit à un nom.

Enfin, l’Histoire fait violemment irruption sous la forme de la conquête :

S’enauberginant de nuages

            Le ciel ferme les montagnes effilées

voilant la vue des conquistadors

                        tandis qu’ils longent

            la couche tabaqueuse des ossements ;

Le temps se télescope, des tableaux contemporains se juxtaposent à l’évocation des colons, avant que le poème ne revienne à l’évocation du commencement de l’humanité, dans une forme archaïsante dont l’ironie n’est pas absente :

Premièrement la flamme ét ait pure

et les hommes vivoiyaient en innocence

leur manger était le fruit des arbres

                        et ils buvoyaient de l’eau

                        ne portoyaient nulle vêture

                        ils s’esjoyoient

                        n’avoient point de demeures

                                   ni ne creyaient en dieu

                                   ni ne creyèrent en rien

 

Introduit dans cette partie, le thème du feu perdu et retrouvé débouche sur un finale quasi mallarméen, où les mots disséminés dans la page miment le brasier par lequel s’opère la libération :

feu                                                                                                       vent de flammes

                                               ignition

            conflagration

                                                           fureur des éléments

cleur à chair brulée

                                                                       cris des condamnés          

 

À la fin de chacune des sept parties du poème, comme un contrepoint au flux du récit principal, une anagramme différente formée sur la phrase « le feu est libération » introduit une description d’état qui fait intervenir des acteurs récurrents (le figuier, le lobizón, l’exilée, la petite lagune…) dont la combinatoire donne lieu à une série de transformations, que l’on peut considérer comme une forme de « rimes ». Suivons à titre d’exemple, puisqu’il est le plus exotique à nos yeux, les vicissitudes du lobizón en sept temps :

le lobizón revient/le lobizón repu /le lobizón, dans l’attente de la pleine lune, se penche pour ramasser le cadavre de la victime près de la petite lagune / le lobizón geint dans un sanglot de baves la voix des augures /le lobizón vomit le cadavre dans la citerne sèche /le lobizón se lèche le museau / le lobizón se tord entre les débris carbonisés

On espère avoir donné une idée de la complexité et de l’ambition d’un poème dont l’interprétation est loin d’aller de soi, à commencer par son titre : Alice en flammes. Si le thème du feu est central, cette Alice au prénom carrollien demeure mystérieuse. Serait-ce le double du lecteur, qui va d’étonnement en étonnement ?

 

La prison

La joie de vivre, au titre paradoxal, est placée sous l’invocation de William Blake : « Cinq fenêtres éclairent l’homme en sa caverne », mais ici chaque fenêtre ouvre sur des tableaux terrifiants, dont la sauvagerie est renforcée par des effets visuels à la Artaud :

la hurlerie crie son vakarme de bruits

les urlements grincent leur chahut de brames

le krissement hue son tumulte de chutes

les ululements meuglent leur kraks de bourdonnements

le koup de kouteau sonne son frakas de clakements

Cette évocation des enfers est encadrée par deux poèmes Libres comme le vent et Dix tableaux de domestication d’une vache. Le premier montre « le triste prisonnier » jouant à être libre dans « cette prison que nous dressons » ; le second est une métaphore de l’aliénation et de la dissociation de la conscience, introduites par une épigraphe d’Artaud. Rien de didactique dans ce long poème dont l’imaginaire repose notamment sur des représentations de paysages sud-américains :

 

Le soleil

            Accomplisseur d’horizons inarrêtables

casse des herbes en brumées de poussière

                        muant des sucs

                                   en bourbiers de cochons d’eau

conglutinant des lapideries de lézards

                                   dételeurs de queues

            irritant des vipères Bothorps mauvaises cavalières

meurtries du vert de poursuivre des cobayes soyeux

            dans l’assemblage serré des bambous

 

La libération

Dans les deux poèmes qui closent le recueil se fait jour l’espoir de sortir des ténèbres. Libere filos, entièrement construit sur une négation (« Non que… ») réaffirme néanmoins, en creux et en les unissant,

l’à venir des peuples

le futuraire de la poésie

C’est également à la fin de ce poème qu’apparaît le vers qui donne son titre au recueil :

parmi les aubes / préfigurant les horizons ouverts.

L’exilée est quant à lui animé d’un violent souffle purificateur, suscitant des vers parmi les plus beaux du livre :

Terre décharnée tu allumes

            avec le cul à l’air parmi les charniers

                                   les enchevêtrements de jungles

                                   les vivanteries d’hommes

                        pour qu’ils se couvrent d’espérance

                                               avec ta chair à nu

 

[1] Sur Padín, on peut lire en français : Elena Lespes Munoz, « Clemente Padín, la subversion du mot et de l’objet », Artelogie [Online], 6 | 2014,  URL : http://journals.openedition.org/artelogie/1286

L’article porte toutefois, essentiellement, sur la période postérieure à celle de la publication d’Horizons ouverts.

 

30 juillet 2020

[Livres] Libr-vacance (2), par Fabrice Thumerel

Deux courts récits parus au printemps dernier, et pris dans la nasse du confinement, pour habiter/stimuler  votre LIBR-VACANCE 2020…

 

► Arnaud LABELLE-ROJOUX, Récits de la vie de Michelangelo Merisi, dit « Le Caravage », Les Presses du réel, coll. « Al dante », 72 pages, 8 €, ISBN : 978-2-37896-132-9.

Voici la vie trépidante du célèbre peintre en trente stations, « nuit encrapuleuse » (p. 15) pleine de filouteries, racontée dans un récit indécidable, aucun narrateur – et a fortiori aucune voix anonyme – n’étant fiable, même Michelangelo, mêlant faits et « affabuleries » (18), dans une langue truculente pétrie d’argot… Écoutez un peu : « Il raconta qu’avec Spada […] ils s’étaient cachés. […] Quasi ankylosés. Oui ! Eux les dévots croupes vénales. Eux les croupes-touffes licheconins. Eux les suce-queues hume-pétrus. Eux les pugileurs. Les ferrailleurs. Les flibocheurs joviaux. Eux les lampe-calices jusqu’à la lie » (44).

De la même façon que Michelangelo est « exténué par l’existence », l’écriture syncopée de Labelle-Rojoux procède par exténuation des champs lexicaux et isotopies, tout en étant attentive aux échos sonores : « Il raconta qu’il était exténué par l’existence. Par les périples. Les périls incessants. Par la traque. Les tracas. Les bissacs. Les bivouacs. Les escales. La semelle battue. La bosse roulée. Les escapades. Par les cul-de-sac. Les volte-face. Les crocs-en-jambe. Les gouspinades. Les déconvenues. Les coups reçus. Qu’il était éreinté par le jeu de cache-cache » (53)…

 

► Mathieu LARNAUDIE, Blockhaus, éditions Inculte, 112 pages, 13,90 €, ISBN : 978-23-60840-32-8.

Parce que nous vivons dans « un étrange et hermétique réseau de signes » (p. 96), nous aimons raconter ou qu’on nous raconte des histoires. Nulle prise directe sur le monde, nulle communion avec notre « environnement »… C’est à travers le prisme de nos représentations que nous vivons, c’est-à-dire que nous percevons la grande comme la petite histoire. Il en va ainsi pour Suzanne et Rory, les tenanciers d’un petit bistrot dans un petit village près d’Arromanches : qu’y faire après 60 ans, sinon (se) raconter des
histoires, c’est-à-dire réinventer son passé ou peupler son avenir de rêves éveillés ?

Dans Blockhaus, ce récit dynamisé par la tension entre visible et invisible, réel et fantasmagorie, Mathieu Larnaudie met à distance le topos de l’écrivain-en-panne-d’inspiration pour interroger nos mythologies, et en particulier celles de la Seconde Guerre Mondiale : les images muséales accentuant « la contradiction entre la rigueur stratégique, la sophistication ingénierique et la stupeur des corps, l’épuisement stupéfait des visages » (79), le narrateur essaie d’appréhender le processus d’imagerie mystificatrice qui transforme de « pauvres diables » en « héros » (85).

23 juillet 2020

[Chronique – News] Julien Blaine : fin de partie ?, par Fabrice Thumerel

Parmi les démonstr@ctions aisées, l’actualité de Blaine : tandis que l’on polémique sur la démolition/dégradation/désacralisation des statues-des-grands-hommes, souvenons-nous de son Appel à occuper les stèles libérées de leurs statues… C’était en 1978 : « Pour donner une leçon à ceux qui ont oublié les gloires anciennes pour créer des gloires nouvelles ; je réclame l’occupation des stèles et socles abandonnés. Présentez-vous sur le socle de votre choix, nu ou habillé et mettez-vous en valeur avec ou sans outils, vos instruments, vos jeux ou vos montures »… L’action plutôt que la commémoration, l’action plutôt que la célébration, l’action vivante et innovante plutôt que la consécration, voire la sacralisation embaumante et consternante…

Rien d’étonnant, donc, à ce que sa dernière exposition soit une action irréversible : se débarrasser de tout ce qui, pour lui, ne constituait que des objets transitoires, des tentatives artistiques/poétiques inachevées…

Et comme toujours, ces derniers temps, cette exposition fait l’objet de parutions, lesquelles proposent des explica©tions du Grand-Dépotoir final… La boucle est bouclée ? Sans doute pas, tant le poète subversif préfère la spirale au cercle. Fin de partie ?  Tout dépend de quelle partie il s’agit…

 

► Retrouvez Le Grand Dépotoir de Julien BLAINE à La Belle de Mai à Marseille jusqu’au dimanche 9 août. Soirée finale, samedi 8 août à 18H30.

Bon débarras / Fin d’un artiste. Après toute une carrière passée à contre-courant du marché de l’art, Julien Blaine, poète, performeur et l’un des créateurs de la poésie-action, a décidé de liquider sa vie d’artiste. Tout doit disparaître ! « Le public pourra venir choisir les œuvres qu’il désire emporter gratuitement. »

 » Évidemment ce serait plus pertinent, plus exemplaire, si j’étais Christofer Wool, Peter Doig,
Damien Hirst, Richard Prince, Anselm Kiefer, Adrian Ghenie, Marc Grotjhan, Rudolf Stingel, Zeng Fanzhi, Yoshitomo Nara, Jeff Koons, Ai Weiwei…

Si j’étais un artiste issu de l’impérialisme américain made in United State of America ou asiatique made in République Populaire de Chine !

Je ne suis que Blaine, Julien Blaine, et je ne suis pas dans le marché de l’art à part quelques rares collections italiennes, suisses, floridiennes et françaises que je puis compter sur les doigts de mes 2 pieds.

Le but de cette exposition Le Grand Dépotoir est donc le suivant : montrer tout ce qui me reste dans mes ateliers : absolument tout ! Les choses seront déposées dans les pièces et sur les cimaises de l’expo de-ci, de-là à l’emporte-pièce (le mot composé est doublement juste).
L’exposition durera un mois, durant ce mois le public pourra venir choisir les œuvres qu’il désire emporter gratuitement. Et à la fin, le mois étant écoulé, ce qui reste de l’expo composera un beau feu de joie à moins que tel musée les récupère dans ses réserves… !
Et je ne produirai plus que du texte dans des livres ou des revues.
Plus aucune toile, dessin, sculpture, installation, plus rien pour les collectionneurs, les galeries et les musées. Et pas loin de passer au stade octogénaire, je cesserai aussi de me produire en chair et en os et en public.  » /Julien Blaine/

Fin de partie ?

Julien Blaine, Le Grand Dépotoir, Les Presses du réel / Al dante, coll. « Les Irréconciliables », printemps 2020, 224 pages, 25 €, ISBN : 978-2-37896-143-5.

Julien Blaine, Introd@ction à la performance, Les Presses du réel, coll. « Al dante », printemps 2020, 84 pages, 9 €, ISBN : 978-2-37896-141-1.

« Hui, j’ai 3/4 de siècle (et des poussières)
et je suis 1/4 dans l’énergie & 3/4 sur la nostalgie.
Alors mes performances actuelles sont-elles énergiques ou nostalgiques ? »
(Introd@ction à la performance, p. 66).

Depuis Bye bye la perf (Al dante, 2006), le fondateur de DOC(k)S n’en finit plus de dire adieu à la performance… En un temps qui voit le triomphe du néo-libéralisme – où tout se recycle, y compris la performance –, il semble qu’avec ce Grand Dépotoir l’anartiste ait trouvé l’ « action conclusive » qui vise à « attaquer la pathologie de l’art contemporain » (Démosthène Agrafiotis, p. 72), le moyen d’ « en finir avec les Å“uvres d’art » grâce à « la performance absolue » (Giovanni Fontana). Nulle relique, juste un reliquat : « retour au résidu », pour Laurent Cauwet… Ce qui fait dire à Barbara Meazzi, qui du reste se réfère aux déchets d’arman, à la « Ballade des ordures » de Balestrini, ou encore à la formule de Jean Tardieu, la « glorification du Déchet » : « L’image du déchet, de l’excrément qui tombe et encombre, et qui prolifère dans l’espace, est saisissante dans l’Å“uvre de Blaine, de même qu’elle est provocatrice, et très dérangeante : que faire de ces tonnes de merdre qui couvrent la terre et les humains, si ce n’est que c’est le seul moyen de nous rappeler que la puanteur et la pourriture nous ont déjà ensevelis ? » (112)… D’où cet autoportrait en poète de merde : « Quand je contemple ma merde – au sens propre, si je puis dire ! – je me souviens de ces moments dans mon enfance où je chiais dans les collines… L’estron issu, achevé, je reculais à croupetons et je le contemplais et je l’améliorai en y plantant des cailloux et des petits bâtons. […] J’ai beaucoup créé depuis, je doute d’avoir fait mieux » (Introd@ction…, p. 78).

En même temps que son stock dans le Grand Dépotoir, Julien Blaine déballe son sac dans ce qu’il faut bien appeler son autobiodéclara©tion. Work in progress, Introd@ction à la performance a d’abord comme objectif de rappeler et d’enrichir sa vision de la performance : « la poésie / en chair & en os & à cor et à cri » (16)… « La performance (la perf) c’est l’expression de tout le corps : os, viande et sons. Un art absolument libre, soit, libéré sans aucune référence au théâtre, à la danse, à la musique, aux arts plastiques, au cabaret, au cinématographe… […] Une fois cette liberté acquise, alors la performance peut avoir des aspects musicaux, picturaux, sculpturaux, chorégraphiques, cinématographiques… » (59). « La performance devrait montrer notre force animale en dévoilant la spiritualité qui réside au fond de la bête, de l’anima’l » (71)… Sa poésie à outrance renvoie aussi bien à ses excès performatifs qu’à sa définition extensive de la poésie, qui englobe les pratiques les plus diverses (celles des rappeurs, slameurs, beat boxers, etc.)…

Bien qu’évitant toute statufication, la posture du performeur est celle d’un poète en voie de consécration, qui porte un jugement négatif sur l’état actuel du champ poétique dans lequel la performance s’est imposée – dénonçant la spectacularisation ambiante, le « déjà vu à 90% » (28) comme ses propres plagiaires – et défend sa position de « terroriste antimonothéiste et anticolonialiste » (41), tout en prenant soin de se placer sur le piédestal des créateurs/inventifs. Avec la distance, il pose un regard qui paraît assez lucide sur sa trajectoire : entré dans le champ à l’époque de la poésie engagée, il constate aujourd’hui que sont majoritaires ceux qui témoignent – surtout d’une bonne maîtrise des « lois du marché » (66)… Issu d’ « un monde populaire et impopulaire », il doit désormais affronter « un monde people et populiste » (72)… Conscient du problème que peut poser l’autoreprésentation (cf. p. 28), il précise plus loin : « je suis passé de la déclara©tion à l’interprétation orale & gestuelle de mes textes et de mes tableaux » (45).

Inévitablement, cette autobiodéclara©tion revêt parfois la forme d’une confession touchante : à 78 ans, Christian Poitevin confie son attitude paradoxale face à la volonté d’arrêter définitivement la performance ; tout aussi contradictoire, son bilan d’une vie heureuse/malheureuse… Il avoue encore son dégoût du vieillissement, son insatiable désir de célébrité… Sa vision devient parfois très amère : « voilà un 1/2 siècle que je fais Ça. C’était « pour-changer-le-monde » et le monde s’est modifié vers le pire au lieu d’évoluer vers le meilleur » (29)… Au point de faire écho à l’auteur de Fin de partie : « Je ne regrette qu’une chose, c’est d’être né » (70)…

Chapeau à l’anartiste !
Pour son penchant carnavalesque, qui lui fait préférer à la poésie-sacerdoce cette approche pragmatique : « Ã‡a sert d’os » (51)…
Chapeau à l’anartiste !
Car ils ne sont plus si nombreux ceux qui pratiquent une véritable poésie du NON.

6 juillet 2020

[Chronique] Seloua Luste Boulbina, Le Singe de Kafka, par Jalil Bennani

Seloua Luste Boulbina, Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie, Les presses du réel/Al Dante essais, été 2020, 224 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37896-136-7.

Le singe dont il s’agit est celui auquel Kafka donne la parole dans Rapport pour une académie. Un singe raconte à un auditoire de scientifiques sa transformation forcée en homme. Cette nouvelle pouvant être interprétée comme une parabole, Seloua Luste Boulbina nous propose une réflexion riche et originale pour penser la décolonisation. Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie nous révèle l’humanité profonde de celui que l’on nomme le sauvage et nous introduit à la déshumanisation du colonisé puis à sa réhumanisation sous un jour qui n’est pas le sien. Cet ouvrage marque un tournant dans les débats sur la colonisation, le rapport du colonisé au colonisateur et l’esclavage. L’auteure nous invite à « penser la colonie », thème du séminaire qu’elle a dirigé au Collège International de philosophie (2005-2008). Théoricienne de la décolonisation, elle s’appuie sur les registres politique, philosophique et artistique. La colonisation n’est pas une situation, selon elle, mais un programme.

« Faire sauter les serrures et ouvrir les portes ». C’est ainsi que Seloua Luste Boulbina ouvre le prologue à cette réédition complétée de l’ouvrage. Elle nous propose de dépasser la colonisation des savoirs et nous invite à une relecture des notions du pluralisme, du public/privé,  de l’universel et du particulier. Son propos vise une « réécriture de la modernité » ». L’eurocentrisme c’est « les colonies vues de la France ce n’est pas la France vue des colonies ». Face à un faux « discours de vérité », elle préfère la « dissidence ». Seloua Luste Boulbina reprend la parole du singe Rotpeter qui raconte sa vie et la manière dont il s’est humanisé, pour aborder un sujet social et anthropologique. La voix permet d’exprimer la subjectivité, les émotions, la passion. « C’est des « colonisés » eux-mêmes qu’il faut partir ou plutôt d’une déconstruction de ladite catégorie à l’écoute de la parole et de l’expérience des subalternes. Et, du coup, s’efforcer de travailler à partir des formes de subjectivation à l’œuvre au sein des pratiques et des usages », souligne l’auteure. Elle-même décide de parler à la première personne. Elle ne veut pas se situer dans la verticalité du pouvoir et se sent, comme Edward Saïd ou Frantz Fanon, partie prenante de l’intérieur, se situant entre la colonisation et l’immigration. Elle choisit une autre déterritorialisation, en partant de Kafka. Cet écrivain a donné la parole à celui qui était réduit au silence, dénié en tant que sujet. Cette question est centrale et représente le point commun de toute forme de colonie. Le colonisé n’est pas reconnu comme sujet parlant mais comme un administré. L’indépendance, c’est la possibilité d’accéder à la position légale de sujet autonome, pouvoir être avec les autres et se sentir libre.

L’autre « c’est moi », dit-elle. « L’autre vu du dedans est fort différent de celui qui est regardé du dehors. » Dès lors, les langages mineurs traduits par le discours de la majorité aboutissent à une « impossibilité épistémique » : on ne peut pas scier la branche sur laquelle on est assis. D’où le fait de ne pas confondre post-impérial et postcolonial. Le premier étant la situation dont le passé de domination est impérial, le second l’état contemporain des régions qui ont vécu sous cette domination. « L’autre c’est moi » est une posture relevant d’un enjeu politique de l’anthropologie philosophique. Elle nous évoque inévitablement la notion de « L’inquiétante étrangeté » (Das Unheilmliche) développée par Freud. L’étranger renvoie au familier et interpelle à la fois la situation de l’auteure et celle du colonisateur qui refoule l’autre en lui qu’il rejette. La rencontre avec l’autre d’une autre culture confronte chacun à sa propre étrangeté. L’autre est inconsciemment en nous. Dans la rencontre avec l’étranger, chacun se voit comme étranger à l’autre. Et chacun est confronté à cet autre en lui. Le retour du refoulé se rencontre fréquemment dans la répétition des attitudes coloniales. Et on voit bien que la colonialité persiste bien après les indépendances.

Seloua Luste Boulbina s’invite dans le débat actuel en France sur les questions coloniales, postcoloniales et décoloniales dont elle souligne les travers : « On ne peut pas bénéficier d’une hégémonie sans y collaborer ». Elle propose de détacher le sujet de l’ethno anthropologie dans les termes qui ont servi à l’assujettir. « Les savants des sud doivent être ambidextres, les savants des nord ont le droit, quant à eux, d’être droitiers… ou gauchers. » Il s’agit pour l’auteure d’entendre les objectivités et les subjectivités, afin de « s’extraire d’une domination de la pensée pour penser la domination. » Pour penser le postcolonial Seloua Luste Boulbina différencie les notions du temps et de l’histoire de la décolonisation. Elle se réfère à Saint Augustin pour distinguer les trois temps du présent « le présent du passé (qui définit l’historicité) le présent du présent et le présent du futur qui correspondent à trois postures distinctes de l’esprit : la mémoire, l’attention et l’attente. C’est une façon de dire qu’il y a plusieurs présents dans le présent. C’est cette pluralité que désigne, au fond, le terme de postcolonial ».

S’appuyant sur le cours de Michel Foucault au Collège de France de l’année 1974-1975, elle écrit : « Il y a un racisme moderne, un racisme générique à l’encontre des « anormaux » qui se réfère, en Europe, à l’orée du XXe siècle, à la psychiatrie ». Cela me fait penser qu’au cours de la même année, face à la montée du racisme, Jacques Lacan invitait à reconnaître l’autre dans son altérité, dans ses références symboliques – un autre réservoir de signifiants –, dans « son mode de jouissance », à ne pas lui en imposer une autre, ce qui le tiendrait pour « un sous-développé ». Toutes les cultures et toutes les sociétés proposent à leurs sujets, sous une forme plus ou moins impérative, des modalités de jouissance, c’est même sans doute l’essence même du pouvoir. Pour en revenir au rôle de la psychiatrie dénoncé par Michel Foucault, on sait que les diagnostics et les traitements psychiatriques ont représenté un enjeu essentiel pour tenter d’imposer aux peuples colonisés des nouvelles mÅ“urs, en Algérie en particulier. La psychiatrie a participé à la « médicalisation de l’existence » en ayant recours à une nosographie en cours en Europe. Ainsi, les théories de la dégénérescence en cours en Occident à cette époque ont été appliquées par l’école d’Alger aux patients nord-africains : « débilité mentale », « impulsivité criminelle », « paresse frontale »… Cette impulsivité tiendrait à des facteurs constitutionnels et à des facteurs morbides. Comme je l’ai moi-même montré, Antoine Porot, chef de file de l’École d’Alger et maître d’œuvre de l’assistance psychiatrique algérienne, voulait distinguer le normal et le pathologique chez l’indigène, mais la déviance infiltre en permanence dans ses écrits ce qui serait la norme chez ces sujets ! Et l’on se perd avec l’auteur dans la description de l’indigène normal définie à partir du pathologique…

Le singe de Kafka ne laisse pas en reste la question historique. Au-delà de l’individu auquel sont appliquées les notions de « retard mental » et de « faiblesse de la vie affective et morale », cette forme de jugement est étendue à l’histoire : « Une certaine conception de l’histoire fondée sur la périodisation conduisent ainsi à assigner à l’Afrique un rang inférieur dans le concert des nations », écrit l’auteure. On sait que les notions d’avance et de retard des sociétés obéissent à des normes culturelles, politiques, économiques et idéologiques. Durant les époques coloniales le retard prétendu des civilisations a montré son caractère désuet et périssable.

Ces questions gardent aujourd’hui toute leur actualité. La guerre d’Algérie constitue pour Seloua Luste Boulbina « un obstacle épistémologique de taille » en raison de la « dette symbolique » exigée des Algériens devenus Français et vivant en France depuis plusieurs générations. En Afrique, les philosophes, les écrivains, les démographes, les économistes et autres chercheurs travaillent à repenser la place de l’Afrique dans le monde à venir et œuvrer à son émancipation par des idées neuves. Le singe de Kafka et autres propos sur la colonie est un ouvrage incontournable pour penser la colonie. Un livre à entrées multiples, philosophique, anthropologique, littéraire, psychanalytique et artistique.

31 mai 2020

[News] News du dimanche

Tandis que les forces du désordre raciste ont chargé hier dans plusieurs villes made in USA…
que les forces du désordre néolibéral ont lancé leur offensive restauratrice…
que les librairies réelles viennent de rouvrir avec des destinées plus ou moins tragiques…

On trouvera ci-dessous une Libr-sélection de 12 livres à ravir (Libr-Printemps), des Libr-brèves pour les curieux… et la dernière grille de cette première série de mots-croisés insolubles (Marcel Navas) !

Libr-brèves

â–º On méditera grâce au récent article de Sébastien Ecorce et Thomas Branthöme (Diacritik, 29 mai), « De l’idée de reconstruire un état »

► Découvrez sur YouTube les émissions au regard libr&critique de notre contributeur Ahmed Slama : Littéralutte, tout un programme !

â–º Écouter le 2e ciné-poème de Christophe Manon, « Poèmes pour les temps présents #2 » / Ciclic.

 

Libr-12 (printemps 2020)

â–º Patrick BEURARD-VALDOYE, Le Purgatoire irlandé d’Artaud, dessins de Jean-François Demeure, éditions Au coin de la rue de l’Enfer, Saint-Etienne-les-Orgues (04), 68 pages, 13 €.

â–º Julien BLAINE, Introd@ction à la performance, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 84 pages, 9 €.

► Anne-James CHATON, Vie et mort de l’homme qui tua John F. Kennedy, P.O.L, 248 pages, 18,90 €.

► Éric CHEVILLARD, Monotobio, Minuit, 176 pages, 17 €.

► Dominique FOURCADE, Magdaléniennement, P.O.L, 192 pages, 21 €.

► Andrea INGLESE, Mes adieux à Andromède, Art&Fiction, Lausanne, 88 pages, 12 €.

â–º Isidore ISOU, Antonin Artaud torturé par les psychiatres, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 144 pages, 13 €.

► Petr KRÁL, Déploiement, éditions Lurlure, Caen, 80 pages, 15 €.

â–º Arnaud LABELLE-ROJOUX, Récits de la vie de Michelangelo Merisi, dit « Le Caravage », Les Presses du réel, coll. « Al dante », 72 pages, 8 €.

â–º Clemente PADÍN, Horizons ouverts, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 96 pages, 10 €.

â–º Jean-Claude PINSON, Sur Pierre Michon. Trois chemins dans l’Å“uvre, Fario éditeur, 108 pages, 14 €.

â–º Poesiue, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 64 pages, 8 €.

 

Mots-croisés insolubles de Marcel Navas
Problème n° 6

Horizontalement

  1. Si seulement elles avaient dit la vérité ! – II. Innocent qui n’a pas que les mains pleines. Il a fait une belle chute mais c’est d’un accident qu’il est mort. – III. Complications qui surgissent quand Dieu se met à faire le malin. – IV. Il a réussi à s’enfuir comme un dératé. Assistance respiratoire. Jamais à sa place. – V. Il n’y a rien de profond chez lui, surtout pas le sommeil. En poudre ou en granulés. – VI. Un moment de distraction qui dure longtemps. Machine à fabriquer des trucs en série. – VII. À force de fréquenter tout le monde et n’importe qui, voilà le résultat ! – VIII. Elle a perdu sa table. Fleurit quand les autres fanent. On a vu pire. – IX. Victimes de blagues désopilantes. Visibles derrière des écrans de fumée. – X. Introuvable pour cause de pénurie. Quand on l’a pris on ne peut plus le rendre, et on risque un châtiment. Il a la vocation du sacrifice et en abuse. – XI. Ce n’est pas un mauvais cheval mais il est incapable de faire les courses. – XII. Plus on leur crache dessus plus ils se croient indispensables.

Verticalement

  1. S’il est généreux, c’est bien pour se faire plaisir. – 2. Toile de fond dont on n’a pas fini d’explorer les motifs. Figure de rhétorique assez fumeuse. – 3. Décision généralement suivie d’effets malheureux. Dans le plus pur style néogothique. – 4. Difficile de lui couper l’appétit, mais après tout s’il a faim ! Porté en triomphe. – 5. Attentat à la pudeur. Pour faire trempette et pour faire signe. – 6. Ce n’est pas à la poubelle qu’on les jette. À la baguette ! Il n’a jamais raison, ni jamais tort. – 7. Elles n’ont pas la moindre idée, encore moins d’idées fixes. – 8. Parfois elles n’attendent rien dans la salle d’attente, elles sont simplement là. Surpris en plein vol. – 9. Les éponges y font bon ménage. Complète sans rien ajouter. Il n’a plus assez de dents pour mâcher ses mots. – 10. Enveloppe sans timbre. D’autant plus facile à découvrir qu’il est le seul immobile du crime. – 11. Moteur qui produit des bananes à plein régime. La moitié d’un âne, et même un peu plus. – 12. Il a d’autant plus besoin de gardes du corps que son esprit se dédouble à son insu.

24 avril 2020

[Chronique] Andréa-Fatima Touam, Encyclopédie de la domination masculine, par Ahmed Slama

Andréa-Fatima Touam, Encyclopédie de la domination masculine, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 2020, 84 pages, 9 €, ISBN : 978-2-37896-134-3. [Commander]

 

Encyclopédie de la domination masculine, bien singulière encyclopédie que nous avons-là, un peu moins d’une centaine de pages et qui ne manque pas de ressources. Un poème enquête ; une enquête poème. 15 tableaux. Du cinéma au Collège de France, en passant par les médias de masse et les programmes de l’éducation nationale. Pas une question de statistiques, ici, de comptage. L’éprouver cette domination, celle du patriarcat dans et par la langue, et dans les champs de l’art, de la littérature et de la théorie, champs où l’on se vante et l’on se targue de ne voir ni la couleur, ni le sexe, la question de la représentation y étant secondaire, puisqu’on vous dit et qu’on vous répète que la culture (sic) et l’art sont purs.

Visibiliser l’invisible, affadir le visible 

« Je lis les journaux,
vois des films,
lis des livres,
vais au théâtre,
écoute des concerts et blablabla.
J’ai une impression funeste.
Que les hommes tiennent
le haut du pavé.
Les femmes le bas. »

patriarcat qui se dessine au fil des pages, s’épaissit à mesure que l’on traverse les bibliographies, les programmations, les revues, les maisons d’éditions, rendu visible et saisissable au premier coup d’œil par un dispositif tout à fait singulier,

« J’écris les noms de femme en gras pour qu’on les voit mieux.
Je ferais même le contraire de ce que fait bell hooks.
J’écrirais les noms de femmes MAJUSCULES, en gras et en
surligné.
On me dirait que c’est trop. »

… suffit de feuilleter, et s’opère ce renversement, les hommes, partout omniprésents, grisés par leur nombre, leur nom est inscrit, retranscrit en gris, se fondent alors dans la page, subtil renversement de l’invisibilisation, celles qui sont invisibles accèdent à la visibilité par ce gras qui les révèle, et révèle la représentation minoritaire des femmes.

Parité vs Diversité

Nul besoin de grands discours, ni de tirades, suffit de passer les bibliographies, les programmations, les revues par le filtre de ce dispositif. Les références parleront d’elles-mêmes de Libération au Collège de France, en passant par Le Seuil. Et si je reproduisais le même dispositif sur moi, mes écrits du côté de Libr-critique :

Karine Parrot,
Leslie Kaplan,
Jean-Philippe Toussaint,
Mustapha Benfodil,
Pierre Ménard,
Ryad Girod,
Amid Lartane,
Joachim Séné,
Ivar Ch’vavar,
Andréa Fatima Touam

« Quand les femmes sont présentes,
Elles finissent toujours par disparaître.
Quelque part entre existence et inexistence. Être et néant ? »

3 sur 10, encore qu’il me faudrait élargir, accentuer et préciser mon autoanalyse, en cherchant piochant dans les articles en question les références ; je le sais d’emblée qu’elles seront essentiellement masculines, domination masculine.

« J’écoute : aujourd’hui il y a parité.
La diversité, c’est plus difficile.
En tout cas la parité est une volonté politique.
La diversité, personne n’en dit mot. »

Celles qui se taisent, ceux qui parlent

Incorporation du patriarcat, in corpore, dans le corps, de tous et de toutes, et c’est bien ce que l’on serre de près au fil de ce poème, ce patriarcat qui, des petites structures, au plus grandes, influence les productions, les écrits, reproduit en nous et par nous l’organisation sociale patriarcale.

« Je m’intéresse beaucoup à la parole.
Car qui la prend et la garde ?
Qui croit avoir des choses intéressantes à dire ? »

Quand on croît (faire sa croissance) dans un monde où la parole des femmes vaut moins que celle  des hommes, on est peu enclines à la prendre, cette parole, et à la garder, et puis de l’autre côté, quand son sexe et sa classe sont valorisés, on est certain que l’on a des choses à dire. La prise de parole est plus simple, plus douce, la réception, le sera d’autant plus. Il en va de même pour la couleur,

« Les Noirs et les Arabes ? Non, je ne veux pas en parler.
On me dirait que je mélange tout
Comme si les femmes, c’était la même chose que les Noirs et
les Arabes !
Oui mais les femmes arabes et les femmes noires : elles sont
où ? À Pompidou ?
Non, pour les Arabes et les Noirs (et les autres) il faut plutôt
chercher du côté des hommes.
Au fond du couloir à droite.

Pour les femmes, il faut regarder ailleurs. »

Ou regarder chez Andréa Fatima Touam justement, quand elle évoque Lady Macbeth et sa fameuse réplique « unsex me here ! », se l’appropriant, opérant une lecture actualisante. Se laisser entraîner dans et par l’écriture déployée de Touam, et qui porte, nous porte, met en lumière la domination masculine, lui répliquant sans fards ni effets de manche, et ça, ça risque de déplaire « à ceux qui n’aiment les idées [et le poème] que comme ils aiment les femmes : en grande toilette. »

8 mars 2020

[News] News du dimanche

Riche mois de mars : UNE sur Julien BLAINE ; notre Libr-sélection de livres reçus ; nos Libr-brèves par monts et par vaux…

UNE : pas de Fin pour un grand artiste… Julien BLAINE

Du 14 mars au 10 mai 2020 à La Tour-Panorama, 3e étage, VERNISSAGE LE 13 MARS 2020 : Le Grand Dépotoir de Julien Blaine.

INFOS PRATIQUES

Bon débarras / Fin d’un artiste. Après toute une carrière passée à contre-courant du marché de l’art, Julien Blaine, poète, performeur et l’un des créateurs de la poésie-action, a décidé de liquider sa vie d’artiste. Tout doit disparaître ! « Le public pourra venir choisir les Å“uvres qu’il désire emporter gratuitement. »

 » Évidemment ce serait plus pertinent, plus exemplaire, si j’étais Christofer Wool, Peter Doig,
Damien Hirst, Richard Prince, Anselm Kiefer, Adrian Ghenie, Marc Grotjhan, Rudolf Stingel, Zeng Fanzhi, Yoshitomo Nara, Jeff Koons, Ai Weiwei…

Si j’étais un artiste issu de l’impérialisme américain made in United State of America ou asiatique made in République Populaire de Chine !

Je ne suis que Blaine, Julien Blaine, et je ne suis pas dans le marché de l’art à part quelques rares collections italiennes, suisses, floridiennes et françaises que je puis compter sur les doigts de mes 2 pieds.

Le but de cette exposition Le Grand Dépotoir est donc le suivant : montrer tout ce qui me reste dans mes ateliers : absolument tout ! Les choses seront déposées dans les pièces et sur les cimaises de l’expo de-ci, de-là à l’emporte-pièce (le mot composé est doublement juste).
L’exposition durera un mois, durant ce mois le public pourra venir choisir les Å“uvres qu’il désire emporter gratuitement. Et à la fin, le mois étant écoulé, ce qui reste de l’expo composera un beau feu de joie à moins que tel musée les récupère dans ses réserves… !
Et je ne produirai plus que du texte dans des livres ou des revues.
Plus aucune toile, dessin, sculpture, installation, plus rien pour les collectionneurs, les galeries et les musées. Et pas loin de passer au stade octogénaire, je cesserai aussi de me produire en chair et en os et en public.  » /Julien Blaine/

BON À SAVOIR

Le Grand Dépotoir est un drame en trois actes :
– Acte I • Bon débarras / du 14 mars au 12 avril
– Acte II • Tout doit disparaître / du 17 avril au 9 mai
– Acte III • Liquidation avant fermeture / le 10 mai

Pendant toute la durée de l’exposition, le public est invité à choisir et garder l’Å“uvre de son choix.
> À chaque début de nouvel acte (les 13 mars, 17 avril et 10 mai), possibilité de repartir tout de suite avec !
> Le reste du temps, possibilité de réserver l’Å“uvre de son choix et de venir la récupérer aux dates de retrait :
Réservation d’Å“uvre du 14 mars au 12 avril – retrait les 11 & 12 avril
Réservation d’Å“uvre du 18 avril au 9 mai – retrait les 8 & 9 mai

Trois entractes performés ponctuent l’exposition :
24 avril : Charles Pennequin et Will Guthrie, batteur
3 mai : Edith Azam et Eric Ségovia, guitariste
10 mai : Julien Blaine et Richard Léandre, contrebassiste

HORAIRES

Vernissage le 13 mars à partir de 18h – Performance de Julien Blaine à 19h dans l’espace d’exposition

Exposition ouverte du mercredi au vendredi de 14h à 19h
Samedi et dimanche de 13h à 19h

Attention, fermé les lundis et mardis

Libr-10 (notre sélection de livres reçus en février/mars 2020)

► Pierre ALFERI, Divers chaos, P.O.L, 270 pages, 18 €.

► Julien BLAINE, Le Grand Dépotoir, Al dante/Presses du réel, 224 pages, 25 €.

► Julien BLAINE, 2019. Albumanach bisannuel, ibid., 248 pages, 30 €.

► Jean-Philippe CAZIER, Europe Odyssée, éditions Lanskine, 48 pages, 13 €.

â–º Anne-James CHATON, Vie et mort de l’homme qui tua John F. Kennedy, P.O.L, 248 pages, 18,90 €.

► Éric CLÉMENS, TeXTes 1970-2019, anthologie composée par Dominique Costermans et Christian Prigent, illustrations de Philippe Boutibonnes, Marcinelle (Belgique), éditions du CEP, 144 pages, 15 €.

► Christophe ESNAULT, Ville ou jouir et autres textes navrants, Mugron (Landes), éditions Louise Bottu, 164 pages, 14 €.

â–º Christophe GROSSI, La Ville soûle, Publie.net, coll. « Temps réel », 232 pages, 18 €.

â–º A.C. HELLO, Animal fièvre (2 CD), Trace Label : commander. La Peau de l’eau, Pariah, 16 pages, 5 €.

► Jean-Claude PINSON, Pastoral. De la poésie comme écologie, Ceyzérieu (Ain), Champ Vallon, 180 pages, 18 €.

Libr-brèves

► Découvrez l’envoûtant premier ciné-poème de Christophe Manon, « Ce sont des boutons imbéciles ceux qui commandent aux bombes ».

► Lecture de Michael Heller, Sara Larsen et Sandra Moussempès le jeudi 12 mars à 19h : Atelier Michael Woolworth (2 rue de la Roquette, cour Février 75011 Paris).

► OBLIQUE STRATEGIES / PART 2 Proposé par VOIX OFF : 7 mars-18 avril 2020
Samedi 14 mars 2020 à 18h : Lecture par Pierre Alferi, Jean-Christophe Bailly, Frédéric Boyer, Suzanne Doppelt, Abigail Lang et Dominique Pasqualini. Martine aboucaya : 5 rue sainte anastase 75003 paris (tel +331 4276 9275)

► Jeudi 19 mars à 19H, Le Bal des Ardents (17, rue Neuve 69001 Lyon) : Rencontre avec Philippe Thireau, Gilbert Bourson et Guillaume Basquin (éditions Tinbad).

► À l’occasion de la sortie française de Ce qui n’existe plus, Krishna Monteiro sera présent le 26 mars 2020 de 19 h à 21 h à la Librairie portugaise et brésilienne, 21 rue des Fossés Saint-Jacques 75005 Paris.

Older Posts »

Powered by WordPress