Libr-critique

15 avril 2011

[Chronique] Annie Ernaux, L’Autre Fille

Annie Ernaux, L’Autre Fille, NiL éditions, mars 2011, 80 pages, 7 euros, ISBN : 978-2-84111-539-6.

"La réalité fulgure : je suis venue au monde parce que tu es morte et je t’ai remplacée" (p. 61).

Chaque autosociobiographie d’Annie Ernaux – ou presque – rayonne à partir d’une réalité/vérité fulgurante : la mort et le destin social du père (La Place) ou de la mère (Une femme), une "passion simple", la découverte de la honte sociale suite à la folle tentative d’assassinat de la mère par le père (La Honte), l’avortement (L’Evénement), la jalousie comme "occupation" de soi par l’Autre (L’Occupation), le sexe contre le cancer (L’Usage de la photo)… Tout commence, cette fois, un dimanche estival de 1950 : à dix ans, la petite Annie Duchesne apprend comme par effraction qu’elle est ce que la psychanalyse nomme une enfant de remplacement, c’est-à-dire, dans le patois normand, une ravisée – "nom qu’on donne à une espèce particulière d’enfants nés d’un vieux désir, d’un changement d’avis des parents qui n’en voulaient pas ou plus" (La Femme gelée, Gallimard, 1981 ; rééd. "Folio", 1987, p. 13). La révélation est vécue comme un tremblement de terre : "J’avais vécu dans l’illusion. Je n’étais pas unique. Il y en avait une autre surgie du néant. Tout l’amour que je croyais recevoir était donc faux" (L’Autre Fille, 22). Le sentiment d’élection laisse place à la déréliction.

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12 mars 2011

[Chronique] Sujet SD [Serge Doubrovsky]…

â–º Serge DOUBROVSKY, Un homme de passage, Grasset, janvier 2011, 555 pages, 23 €, ISBN : 978-2-246-78366-4.

â–º Régine Battiston et Philippe Weigel dir., Autour de Serge Doubrovsky [ASD], Orizons, coll. "Universités/Domaine littéraire", été 2010, 236 pages, 24 €, ISBN : 978-2-296-08766-8.

â–º Dalhousie French Studies [DFS], Dalhousie University, Halifax (Canada), volume 91 : "Serge Doubrovsky", sous la direction de Isabelle Grell, été 2010, p. 1-130, ISSN : 0711-8813.

Après avoir constitué le sujet du premier colloque organisé en France exclusivement sur son œuvre (Université de Haute-Alsace, Mulhouse, mars 2008), puis d’un numéro spécial de la revue Dalhousie French Studies dirigé par Isabelle Grell, aujourd’hui même SD est l’un des invités d’honneur du colloque "Genèses d’autofictions" dirigé par la spécialiste Isabelle Grell, cofondatrice de Autofiction.org à laquelle rend hommage l’écrivain à la page 134 d’Un homme de passage – livre dont le sujet SD est la matière et dont le caractère testamentaire est d’autant plus inscrit dans le titre que, significativement, il commence par "Je n’en peux plus" et s’achève sur "DISPARITION".

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24 juin 2009

[Chronique] Exposition à Lille : Hypnos. Images et inconscients en Europe (1900-1949)

Il vous reste un peu moins de trois semaines – jusqu’au 12 juillet exactement – pour visiter la passionnante exposition présentée au Musée de l’Hospice Comtesse à Lille dans le cadre de Lille 3000-Europe XXL : Hypnos. Images et inconscients en Europe (1900-1949).
On pourra enrichir son exploration par la lecture du Catalogue de l’exposition (Christophe Boulanger dir., Musée d’Art moderne Lille Métropole, 300 illustrations, 344 pages, 22 €) ; sur le site, entre autres, on ne manquera pas la performance de Gerwülf interprétant Karawane, poème de Hugo Ball (1916).

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31 mars 2009

[Livre-chronique] Maccheroni/Jourde, La Quadrature du sexe

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , , , , , , — Fabrice Thumerel @ 6:07

La Quadrature du sexe, photomontages de Henri Maccheroni et texte de Pierre Jourde, Voix d’encre, 2009, 64 pages (non numérotées), 16 euros, ISBN : 978-2-35128-048-5.

Depuis L’Origine du monde de Courbet, et en cette époque où triomphe la marchandisation spectaculaire – époque qui, panoptique puisque anomique, conjugue donc consumérisme et voyeurisme –, que dire/montrer encore de la chose ? Telle est l’ambition de cet objet né de la rencontre entre deux planètes esthétiques, celles du peintre-photographe Henri Maccheroni et de l’écrivain-critique Pierre Jourde : dépasser et déplacer les frontières étroites des représentations conventionnelles.

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13 mars 2009

[Manières de critiquer] Territoires du roman contemporain : Prigent, l’écriture du commencement, par B. Gorrillot

Dans la rubrique Le roman contemporain : trajectoires et territoires, brillamment inaugurée par l’article de Francis Marcoin sur Lucien Suel, prend place cette étude fouillée de Bénédicte Gorrillot, universitaire spécialiste de Prigent et des avant-gardes, qui réussit la gageure d’appréhender une écriture par le seul prisme de deux "commencements" – ceux de Commencement et de Grand-mère Quéquette (POL, 1989 et 2003).

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30 septembre 2008

[News] 18e Salon de la revue

Filed under: News,UNE — Étiquettes : , , , , , , — rédaction @ 8:08

  Du vendredi 10 au dimanche 12 octobre se tiendra le 18e Salon de la revue organisé par l’Association Entrevues à l’Espace des Blancs-Manteaux (48, rue Vieille-du-Temple 75004 PARIS).

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25 octobre 2007

[Chronique] Franges de vie, à propos de Continuez de Jérôme Gontier

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 8:13

band-gontier.jpg Qu’est-ce qu’une expérience de pensée ? Faire face à un vécu, n’est-ce pas traverser toujours déjà les couches, les franges, les plis de formes de pensée qui ont déjà eu lieu ? Continuez de Jérôme Gontier semble ouvrir dans l’espace minimaliste du trajet de son narrateur à ces questions.

Qu’est-ce qu’un vécu de sens de l’existence ? La phénoménologie depuis Husserl jusqu’aux phénoménologues récents tel Marc Richir, tente de saisir cette question, comme question de la chose-même. Derrière le leitmotiv d’Husserl, appelant dès L’idée de Phénoménologie, “aux choses mêmes”, ce n’est pas la question de savoir ce que serait une chose en-dehors du champ de conscience, mais comment toute chose se constitue en tant que vécu de sens de la conscience, en tant qu’elle est liée à une signification pour le cogito. Toute extériorité transcendante serait en ce sens, comme il le montre dans ses analyses des Méditations cartésiennes, dans le plan immanent de la conscience, et dès lors constituée par les opérations de représentation de celle-ci.
La conscience, se confrontant à elle-même, prise dans ses limites, ne serait pas d’abord face au flux des choses, mais serait toujours déjà face à elle-même, face à ses propres constructions qui se donnent au niveau du langage.
Consécutivement, dans ces analyses phénoménologiques, ce qui va devenir majeur, c’est l’analyse de la présentification de la conscience, à partir d’horizons de rétention, à savoir de ce qui est retenu, de ce qui est fixé en mémoire en tant qu’expérience. Tout vécu de sens qui se donne en présence, selon une actualité, est lié à des expériences qui ont impacté la mémoire, qui l’ont marquée et qui déterminent comme autant de vecteurs possibles, l’expérience présente.
Mais alors si au lieu d’être aveugle à ce fond constitutif de notre vécu actuel, nous l’ouvrions, qu’est-ce qui apparaîtrait dans l’expérience que nous faisons ? Est-ce que ne se déplierait pas une forme de feuilletage des possibles mais aussi de déjà-vus, de déjà-vécus, c’est-à-dire : est-ce que simultanément à l’expérience faite actuellement, nous ne ferions pas face, comme à des plans d’une réalité parallèle et tout à la fois passée, à la diversité des expériences similaires passées et possibles, toutes conjointes dans celle en présence ?

Jérôme Gontier, dans Continuez, semble ouvrir une telle perspective, une vie qui se donnerait en franges (les franges sont parallèles structurent un même tissu et pourtant sont des filages distincts), et simultanément une vie en présence qui impliquerait la multiplicité des vécus de sens déjà traversés, à savoir du sens expérimenté par la pensée en tant qu’elle fait l’expérience d’elle-même.

Continuez peut être lu comme une forme de roman. Certes minimaliste quant à l’action. Minimaliste au sens où nous pourrions résumer par les titres de ses chapitres son déroulement : Dehors, Dehors-dedans, Dedans, dedans-dehors, dehors. Action mince, infime, le parcours d’un homme qui va chez son analyste, et qui en sort. Le tout durant à peine quelques heures, circulation comprise, montée et descente d’escalier comprises. Trame qui paraît mince, si nous considérons que ce qui a lieu ne serait que ce parcours, régulier, d’un homme qui paraît de fait peu combatif, résigné à l’habitude de son trajet.
Cependant, et c’est là toute l’inventivité du travail de Jérôme Gontier, loin de travailler à l’action extérieure, ce qu’il met en place c’est une aventure intérieure qui explore la construction de soi, la construction du je [n’oublions qu’il a auparavant écrit ergo sum publié aux éditions al dante]. Par conséquent, s’il écrit que “je est une convention, une manière trouble de s’entendre” [p.34], alors il doit mettre en évidence comment ce “je”, cet ego se constitue.
Au contraire des approches poétiques ou littéraires plutôt traditionnelles qui en appellent au corps, à des forces intérieures, à une multiplicité d’affects (d’Artaud à Michaux), Jérôme Gontier va constituer ce “je” selon une déconstruction phénoménologique et analytique des mécanismes qui le constituent. Ce qui lui importe c’est de saisir en quel sens il est possible de dire que “mon ouvrage à moi, c’est moi et je suis mon ouvrage” [p.39]
Littérature qui met en lumière des structures formelles de la pensée et non pas forcément les contenus de la pensée. Alors que chez des auteurs comme Hubert Lucot entre autres, ce qui domine, est l’expansion, la dilatation mémorielle, l’annotation précise, le labyrinthe de souvenirs parfois, avec Jérôme Gontier, le contenu est réduit à sa plus simple formulation [processus d’abstraction], pour tenter de saisir bien plus le mécanisme de pensée qui à chaque fois est en mouvement dans une situation. C’est ce que j’appelle feuilletage, et c’est ce qui constitue la numérotation de chaque fragment [il y en a 887 qui détermine chaque moment du parcours].
Ce feuilletage se détermine par des franges. Chaque situation, chaque moment s’ouvre non pas dans une événementialité en présence et donc en relation à des rebondissements d’action, mais c’est le retour des possibles au-dedans de la pensée, possibles qui forment les boucles narratives, les lignes que nous suivons à travers chacune des notes, et ceci avec une certaine forme de distanciation qui crée tout l’humour de ce processus.
Jérôme Gontier se réfère pour ce feuilletage à des réels qui ont eu lieu, ou bien des potentialités qui auraient pu avoir lieu, aussi bien à la question du pli, que de la frange. Tel qu’il l‘exprime, dès la première partie, comme s’il s’agissait un avertissement inapparent, “le temps de ma parole à venir est frangé de sorte que, de frange en frange, il est malaisé de circonscrire l’air qu’il occupe car on n’y voit pas très clair” [p.21 ]

Ce texte interroge donc la question du temps de la conscience, de la conscience en sa temporalité d’existence. De la conscience qui par le temps se déplie et déplie le monde, bute sur elle-même, sur ce qu’elle a été, mais aussi sur ce qu’elle aurait pu être. Cela apparaît parfaitement quand parlant du travail du temps et de son érosion, Jérôme Gontier pose la question du fil. Est-ce que la conscience suit un fil ? Ou bien un écheveau ? Toute situation ne se dépie-t-elle pas en ses franges en des lignes qui perturbent toute identité du vécu par rapport à lui-même.

“déplions, déplions, que vois-je que sens-je et que vis-je face à ces mots ou dedans tout autour d’eux”

Le temps n’est pas une ligne, c’est un plan, c’est un volume, c’est un polyèdre à n dimensions dans laquelle la conscience perd sa stabilité à la mesure des mots qu’elle énonce, des mots qu’elle rencontre, des mots qui ne sont pas murs, mais ouvertures, porosité pour d’autres temps. C’est là, la force certainement de la littérature, non pas vouloir repriser les versants dans la recherche d’une stabilité [postulat freudien de la thérapie], mais faire l’expérience des creux, des doutes, de cette impossible reprise qui dialectiquement efface l’abîme de notre être.
Cette exploration de Jérôme Gontier est proprement linguistique au sens où il s’agit bien d’actes de pensée, d’actes de langue. Et ici, loin de tomber dans une approche psychanalytique de bas étage, pleine de pathos, de symbolisations stériles, il met l’accent sur ce qu’il y a de plus intéressant certainement dans la psychanalyse lacanienne, à savoir la question des jeux de langue, ou encore comment je ne se constitue que dans un rapport aux plis, noeuds, porosités et abîmes que la langue expose et imprime dans cette unité synthétique du je.
Cette pensée intériorisée, monologuant et se confrontant à elle-même, si elle pose la question aussi bien de la nature des expériences, ou bien de la nature relationnelle à autrui, c’est qu’elle pose d’abord et avant tout la question de ce qu’est penser. Sa définition de la question, de ce qu’est se confronter à une question, est ici emblématique : “les questions” faisant “beaucoup de trous” et chaque chose vécue étant lieu de questions, s’agirait-il pour se constituer de “gommer les détail, accentuer les contours, les lignes de force, griser des zones, flécher, souligner, surligner, légender” [p.147]?

Continuez, est en ce sens une exploration de cette sinuosité de la pensée, de ses biffurcations, de sa manière de penser par parenthèse (d’où l’emploi constant de parenthèses, de brèches dans le continuum), par détours.

24 octobre 2006

[livre] Un monde sans réel, de Hervé Castanet (ed. association Himeros)

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Un monde sans réel, sur quelques effets du scientisme contemporain, éditions Association HIMEROS, ISBN : 2-9526127_1_4, 15 €

adresse de commande : Association HIMEROS, 16 rue Debussy, 17 000 La Rochelle. himeros[at]wanadoo.fr

4ème de couverture :

castanet_science119.jpgUn monde sans réel rassemble plusieurs textes. un fil les agence : comment rendre compte des attaques dont la psychanalyse a fait les frais ces dernières années ? Ce fil ne dit pas : quelles sont ces critiques ? Dix fois, cinquante fois, l’analyse de ces positions d’attaque a été présentée, les signifiants maîtres isolés : évaluation, classification, résultat, efficacité, hygiénisme, monde des choses, etc. Faut-il les reprendre, en rappeler les enjeux, en montrer les impasses, les erreurs méthodologiques, les limites épistémologiques ? Non. Ce travail a été, grosso modo, déjà fait. N’opposons pas la rigueur de la pensée à ce bric-à-brac conceptuel vague et pauvre. Effectivement une autre question est à poser : comment cela a-t-il pu être possible ? suivie d’une seconde : comment avons-nous pu ignorer que cela était devenu possible ?

Ce monde sans réel fait l’économie de la rigueur de la science et déploie sa face grimaçante — le scientisme. En quoi la psychanalyse nous permet-elle d’y faire barrage en ses effets ? C’est justement l’enjeu de cet essai où s’affirme un monde sans réel, soit que « la structure, c’est le réel qui se fait jour dans le langage » (Lacan — 1972)

Hervé Castanet est professeur des universités, membre de l’École de la Cause Freudienne et de l’association mondiale de psychanalyse. Il est psychanalyste à Marseille.

Premières impressions :

Notre chronique portera sur la liaison entre ce livre critique, qui pose des questions épistémologiques par rapport à la question du réel et de la psychanalyse, et d’autre part sur Le choix de l’écriture. En effet, il nous semble pertinent de relier une pratique de lecture des textes littéraires, à cette mise en question de la science et de son rapport au réel de la psychanalyse.

13 octobre 2006

[Livre] Le choix de l’écriture, de Alain Merlet et Hervé Castanet

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Le choix de l’écriture, Antonin Artaud, Marcel Jouhandeau, Jean Genet et Pierre Klossowski, de Alain Merlet et Hervé Castanet, éditions Himères/Rumeur des Ages, 138 p., ISBN : 2-84327-095-2, 25 €.

4ème de couverture :

castanet_ecriture076.jpgLa mise en série de ces quatre écrivains : Artaud, Jouhandeau, Genet, Klosswski, peut surprendre le spécialiste de la littérature et des lettres en général. N’est-ce pas l’alliance de la carpe et du lapin, une sorte de bric-à-brac où le lecteur ne retrouve plus ses marques ? Oui, rapportée à ses enjeux internes à la litttérature — à ses courants, à son histoire, à ses réseaux —, cette série est mal ficelée. Elle est pour nous pertinente à un autre titre. Le titre choisi pour cet ouvrage apporte une direction de réponse : le choix de l’écriture. Comment pour chacun de ces écrivains, cette question d’opter pour l’écriture (et la littérature) s’est-elle posée ?

Affirmons une thèse : l’écriture est un traitement du réel — entendu ici comme l’exclu défini du sens, comme ce qui se rencontre comme inassimilable. Le réel c’est l’impossible, dira Lacan à la fin de son enseignement. Comment entendre cette référence au réel qui ne se réduit pas aux formes concrètes de la réalité (biographique ou autre) ? Le concept de style ouvre une voie. Le style — d’un écrivain, d’un poète, d’un peintre mais aussi d’un théoricien — est inséparable d’un point spécifié de réel — soit ce qui échappe à toute prise du mot, de l’image, de la représentation ou du concept. Précisément, la fonction (et l’usage) du mot, de l’image, de la représentation, du concept est, non point de réduire ce réel, mais de l’épurer, de le mettre aux commandes de l’acte — de l’acte d’écriture, de poésie ou de création d’images. Ce réel est cause.

Aussi l’auteur, qu’un nom propre désigne, ets moins la cause que l’effet de son oeuvre.

Mettons à l’épreuve cette thèse : l’écriture est un traitement du réel, à propos justement de ces quatre grands écrivains. La lettre, qui indexe un style (et non « le » style), est désormais à traiter comme telle — à la lettre justement. Quelles surprises, allons-nous découvrir ?

Hervé Castanet et Alain Merlet sont psychanalystes, membres de l’École de la Cause Freudienne et de l’association mondiale de psychanalyse.

Première Impression :

Voilà un livre qui ne fait pas semblant de penser. Dense, cinq parties portant sur les quatre auteurs nommés, cinq analyses qui tentent de comprendre en quel sens le nom des auteurs sont les effets du rapport du texte au réel. La voie qui est poursuivie par Hervé Castanet dans ce livre de 2004, sera bien évidemment celle que nous avons rencontrée dans l’analyse de Joël-Peter Witkin : le réel cet impossible sur, autour, contre, lequel le travail à l’oeuvre s’affronte et dès lors trouve à partir de cette résistance la spécificité de sa propre donation, qui est aussi bien littérale que littorale. Pour ceux qui veulent comprendre, approfondir la question de la modernité en littérature, assurément, un livre à découvrir et à lire attentivement. PB

2 octobre 2006

Joël-Peter Witkin, L’angélique et l’obscène de Hervé Castanet

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castanet_witkin075.jpgJoël-Peter Witkin, L’angélique et l’obscène de Hervé Castanet, suivi d’un entretien inédit avec le photographe, collection « L’impensé contemporain » éditions Pleins Feux. ISBN 2-84729-055-9, 8 €.

4ème de couverture :

Ce court essai porte sur Joël-Peter Witkin, photographe américain né en 1939 à Brooklyn (New-York). Depuis 1975, il vit et travaille à Albuquerque au Nouveau-Mexique — USA. Son oeuvre est connue, exposée internationalement et ses étonnantes photographies (« des tableaux photographiques » dit Pierre Borhan) — où sexe, pornographie, monstres divers et icônes saint-sulpiciennes cohabitent — largemennt reproduites. Des polémiques naissent. Doit-on exposer de telles images (qui choquent) et si oui pourquoi — et sinon, tout aussi bien, pourquoi ? Il y a radicalement les pour et, tout aussi bien radicalement les contre. Qu’ajouter de plus ? Prendre parti, trouver la voie médiane, passer à autre chose ? Ou bien justifier (ou dénoncer) la provocation (puisque ce terme est systématiquement associé à Witkin) dans l’art ? Ou encore … La réponse : nullement !

Hervé Castanet, professeur des universités, est membre de l’École de la cause freudienne. Il est psychanalyste à Marseille.

Premières impressions :

Nous commençons ici, une suite de présentation des oeuvres critiques de Hervé Castanet? Dans le milieu littéraire français contemporain, il est surtout connu pour la revue Il particolare et son très bel entretien avec Christian Prigent [Ne me faîtes pas dire ce que je n’écris pas chez Cadex], sur lequel nous reviendrons dans ces présentations. Nous avons décidé de commencer par ce petit livre, au sens, où il ouvre immédiatement le champ auquel s’intéresse Hervé Castanet : l’image, sa scène, ses débords, la question de la sexualité (en liaison avec la psychanalyse), l’écriture…

20 décembre 2005

[Chronique] Wpsyché Carvalho et Morgaine, par Philippe Boisnard

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Métaphorique de la mélancolie

Dé-position de lecture — Dans ses Ecrits, Lacan, insistait — et ceci posant l’aporie de la construction scientifique de la psychanalyse, qu’il allait de plus en plus explorer, après avoir voulu concevoir avec la psychanalyse une science exacte — sur le fait qu’il « est difficile de ne pas voir, dès avant la psychanalyse, introduite une dimension qu’on pourrait dire symptôme, qui s’articule de ce qu’elle représente le retour de la vérité comme tel dans la faille d’un savoir ». Phrase complexe, qui exprime, que la parole de cet Autre, de l’inconscient, ne se donne pas dans la mesure ordonnée d’un savoir qui se détermine objectivement selon des règles qui en permettent la pure intelligibilité et la réappropriation, mais se pose dans la présentification d’une faille qui vient creuser le savoir qui se donne en une représentation. La représentation, en tant que saisie de ce qui se présente, ainsi serait l’indice fracturé de ce qui se présentant ne peut se donner autrement que comme cette accidentalité de ce qui parle. C’est pourquoi il peut insister sur le fait aussi bien dans ses Ecrits que dans son Séminaire, que « nous trouvons aussi dans le texte même du délire une vérité qui n’est pas là cachée comme c’est le cas dans les névroses mais bel et bien explicitée, et presque théorisée. Le délire la fournit, on ne peut même pas dire à partir du moment où on en a la clé, mais dès qu’on le prend pour ce qu’il est, un double parfaitement lisible, de ce qu’aborde l’investissement théorique ». Le délire contrairement à la névrose qui se forme selon la théorie freudienne sous-jacente, par un transfert de contenu, posant tout à la fois la porosité et la séparation entre le dire révélé et le dire latent, n’est autre que le dire lui-même, mais dire qui se dit à la première personne du singulier (« Je ») posant la forclusion de sa donation pour le « moi » (conscience réflexive). Le délirant s’il dit, s’il dit bien évidemment la vérité, au sens où c’est bien l’Autre qui parle par sa bouche, ne peut revenir, se représenter cette présentation de l’inconscient pour lui-même. Et c’est bien ici la difficulté existentielle à laquelle se confronte le délirant, difficulté qui clignote, au sens où il ne l’aperçoit que par soubresaut. Étant dans la présence du dire de l’inconscient, dire qui est vérité même de ce qu’il vit, il ne peut se réapproprier ce dire (représentation) étant absolument affecté par le dire lui-même, et ne pouvant tenir sous la forme de l’objectivité un méta-discours de celui-ci.
C’est pour cela que la médiation du psychiatre ou du psychanalyste est nécessaire, comme cette présence qui permet par sa distance (l’introduction d’une intersubjectivité qui fait passer le dire du « Je » au « il » et qui dialectiquement ramène le patient au « moi ») de faire retour sur soi.


Situation — Avec Wpsyché, de William Carvalho et Manuela Morgaine, avant toute autre chose, nous faisons face à ce dispositif. Manuela Morgaine dans sa courte préface exprime ce fait. Ce qui l’intéresse dans ce travail, c’est bien cette relation entre le patient, qui se tient dans son pâtir, et de l’autre le psychiatre qui note et annote, qui retranscrit le dire qui se dit dans le pâtir du patient et qui vient en fracturer l’unité dite par un méta-discours qui en circonscrit, en creuse, en défait la forclusion, pour mettre en relation ce dire avec lui-même avec ses propres causalités :
« Pendant la consultation, William de Carvalho note, en même temps, et souvent au cours d’une même phrase, ce que dit le patient et son propre commentaire. Cela passe donc du Je au Il presque tout au long. Il note le moment où la parole est énoncée : on lui dit quelque chose et parfois, en suivant, il en dit quelque chose d’autre »
Wpsyché est donc tout d’abord un document, document de cette mise en scène de deux « dire », qui doivent in fine en provoquer un troisième par le dépassement de la forclusion du patient. Mise en scène d’un dire qui est celui du délire mélancolique qui se dit en tant que vérité lors de la séance et d’un autre dire qui est son altérité, sa re-présentation désaffectée par le passage de la première personne du singulier à la troisième. C’est parce que le psychiatre justement n’est pas affecté par le dire de l’inconscient (quoi que…) qu’il peut tenir cet autre dire. Le 3ème dire devant alors se constituer dans le retour sur soi du « Je –patient » à un « moi-patient », et donc se décider dans la reprise du dire de l’Autre qu’il est sans distance, au dire de soi d’une conscience qui a fait la différence entre cet Autre de soi et soi.
Mais Wpsyché n’est pas seulement cela, et il est nécessaire immédiatement de le souligner. Certes, on aurait pu désirer que cela ne soit que cela, à savoir la donation non intermédiée (filtrée) de cette relation entre les patients et William de Carvalho (cela aurait une aventure éditoriale immense : 1500 dossiers sur 15 ans). Mais justement un autre choix a été fait, qui amène que nous ne faisons pas face véritablement à un document, du fait qu’il y a eu la survenue d’un autre filtre, qui n’est plus celui propre à l’unité documentaire, mais qui en est hétérogène au niveau de l’intentionnalité : celui de Manuela Morgaine, qui est écrivain et artiste, et qui s’est proposée comme fin de : « tailler dans la masse des pages (…) » de « chercher l’or dans la mine de plomb » de « souligner la métaphore de part et d’autre, pour sentir l’essence de cette langue secrète qui se parle en vase clos ».
Donc ce livre est bien une mise en scène du document, en tant que sa finalité ne tient pas à la documentation (aucun principe objectif et scientifique dans le choix des notes, mais bien plutôt un parti pris poétique), mais à questionner la formation d’un langage intersubjectif (croisé) entre le patient et le psychiatre. Avant d’analyser un peu plus la teneur de cette mise en scène, il est à regretter, que Manuela Morgaine ne semble pas connaître assez la psychanalyse, au sens, où justement, comme je le soulignais d’emblée dans cet article, et comme Lacan l’a parfaitement analysé, il est nécessaire de distinguer les déplacements propres au névrose (où alors en effet des jeux métaphoriques pourraient être observés) et de l’autre la parole du délire qui justement n’est pas métaphorique. Elle se pose dans la conception, qui n’est que peu avérée par les notes de Carvalho, que la parole du patient serait un discours de second degré (symptomatique) pour un discours de premier degré qui serait à retrouver, sans saisir (ce qui fait que le lecteur peut par moment en vouloir beaucoup plus que ce qui a été filtré) que justement le symptôme n’est pas dans cette dichotomie, mais dans l’impossibilité pour le patient à se ressaisir en tant que soi dans son discours, celui-ci étant la vérité même dite. La forclusion du discours tenant ainsi non pas à la liaison entre deux discours mais à cette impossibilité pour le patient de passer dela présentification du discours à sa représentation, tant le discours l’absorbe par l’affect qui le détermine. Justement comme l’explique Carvalho dans sa postface, la métaphore n’est pas la présentation première du patient, mais est la conséquence du passage du « Je » au « moi », à savoir elle se constitue dans la reprise de soi intermédiée par le psychiatre : « Certains patients accèdent dans cette descente aux enfers, à une lecture du monde et d’eux-mêmes qui transcende ce que nous pouvons habituellement tenter d’écrire ou de dire. (…) Je demande souvent des précisions, je ne me fie pas jamais aux mots, j’en demande l’explication et c’est souvent là que surgissent les métaphores qui nous ont intéressés ».
Ainsi, ce qui nous est proposé, c’est d’apercevoir une poétique du pâtir. Pâtir de soi du patient dans sa propre réflexivité ouverte par la médiation de la présence du psychiatre. Ce qui est ici éminemment pertinent, en-dehors des restrictions que j’ai pu énoncées, c’est qu’Al dante publiant un tel livre confronte cette réalité textuelle du dire à un ensemble d’écrivains qui ont pu publié chez lui, et qui se constituent dans un rapport à la folie et l’idiotie. A commencer par Pennequin ou Tarkos. Confrontation, qui loin de discréditer le travail de ces poètes, peut amener un nouveau regard sur leur texte, en tant qu’est aussi à saisir cette souffrance tragique qui est en eux, notamment pour Pennequin, qui depuis Dedans, nous donne à lire le détail d’un dire qui endure ontologiquement l’une des plus effroyables schizophrénie du sujet, un rapport à soi de reprise et d’abîme, où le sujet conscient certes tient bien, mais n’a de cesse de vaciller, d’osciller entre anéantissement dans la pure présentation du dire de cet Autre et restabilisation de soi. Publiant ainsi Wpsyché, Laurent Cauwet, ne peut qu’inviter à cette mise en rapport, et dès lors aussi à changer le rapport que nous pouvons avoir aussi bien à Ma langue de Tarkos que Dedans de Pennequin : ces textes ne sont pas que des livres, mais ce sont aussi les documents réels d’un vécu de sens existentiel, qui pour se réapproprier en passe par l’écriture, et certaines formes de saturations linguistiques.


Tissage des dits — Dans Wpsyché, nous n’avons certes pas la parole vivante du patient, à savoir ce que serait son flux, mais sa remédiation par le psychiatre. Et d’ailleurs, si on quantifie les paroles à la première personne du singulier (patient) et les paroles à la troisième personne (notes, méta-discours de Carvalho), on s’aperçoit très rapidement, qu’il y a davantage de ces dernières adresses que de celles des patients. Voire, certains fragments ne retranscrivent que le métadiscours du psychiatre.
« 74 — les yeux mouillés. Vit seule avec une sorte de caillou dans la chaussure. Pleeure beaucoup. État de néant. Pas là. »
« 139— Lâche le morceau. Ne sait pas le motif de sa démarche »
« 209 — Baisse rapide d’elle-même. Tentative d’arrêt. Rien apprécier.
Mais à quatre mille mètres d’altitude. Est allée à l’intérieur de son corps où il y avait un manège
»
Ce trait caractéristique ne montre pas tant un effacement du patient que justement la constitution d’une intersubjectivié entre le psychiatre et celui-ci. Tel que l’explique Carvalho, dans sa postface, s’il est bien médiation, il est dès lors réceptacle de ce dire du patient, « il en résulte une forme particulière du dire qui n’est pas l’émanation mot à mot du patient, mais une fusion de ce qui s’échappe de lui et de ce que je construis déjà dans mon inconscient ». Carvalho, s’il n’est pas dans le pâtir de ce qui travaille au cœur du patient, ici dans ce texte la psychose mélancolique, toutefois, lui aussi il est en prise avec lui-même, lui aussi se révèle, se découvre par ce dire qui l’atteint et qu’il doit remédier afin que le patient puisse dépasser la forclusion qui l’empêche de se réapproprier sa présence en tant que sujet.
Ce que vise, Carvalho et Morgaine, à partir de cette recension, de ce filtrage, c’est de donner un portrait à la mélancolie en tant que psychose. De montrer comment la mélancolie trouve accès au langage et à ses articulations. Ce qui est frappant dans toutes ces notes, c’est à quel point le regard du patient apparaît pour Carvalho. À de très nombreuses reprises, il le décrit, il en esquisse les traits caractéristiques :
« 7— yeux clairs »
« 17— yeux bleus »
« 38 — yeux bleus un peu fixe »
« 98 — yeux en couché de soleil »
« 150 — yeux clairs. Cernés »
« 20 — yeux fixes. Ne parlait plus »
En ce sens, si on a bien le langage, par les remarques de Carvalho, on a aussi la représentation corporelle de la mélancolie par le regard.
Dans ce jeu des notes, peu à peu s’énonce cette condition « tragique » des patients, astreints à la suspension de leur existence par la psychose mélancolique. On découvre que la mélancolie est la source d’un enfermement du patient dans une parole qu’il ne peut se réapproprier et qui le plonge dans un univers intérieur, qu’il décrit, quand on l’amène à la réflexivité (rupture de la forclusion entre « Je » et « Moi »), selon des devenirs métaphoriques de lui-même :
« je suis une souche. Naufrage. Bombardé, pulvérisé, écrasé, dévoré, désintégré, atomisé, du matin au soir. J’ai une vie de néant. (…) Je suis momifié ».
Plus on avance dans le livre, plus on ressent pour soi-même cette astreinte à résidence des patients, plus en soi, on ressent cette difficulté d’être. La mélancolie se découvrant par cette succession, comme un effondrement du temps du patient, de la possibilité du jettement dans une temporalité à venir, étant aspiré par la lourdeur d’un présent sans désir ou encore étant empêtré dans les ramifications d’un passé empêchant toute projection de soi dans le temps. On fait l’expérience d’une forme de soumission des patients à leur propre dire, soumission que seule la médiation du psychiatre peut briser, alors qu’il en a été le déclencheur.


Wpsyché, nous entraîne donc dans les noirceurs de la mélancolie, nous en fait faire par la médiation du filtre une expérience. Certes, du fait du choix poursuivi par les deux auteurs nous n’avons pas accès à une réelle connaissance (il ne s’agit donc pas épistémologiquement d’un livre de psychiatrie), mais par l’affect des images et des notes, nous pâtissons de cette difficulté existentielle, et nous nous installons dans la position d’une écoute, où nous devenons transpassible à la réalité de ce mal

20 octobre 2005

[Livre] Wpsyché Carvalho et Morgaine (Al dante)

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Editions al-dante

130 pages , ISBN : 2-847661-097-9, 16 €

lire la chronique de P. Boisnard

site al dante

4ème de couverture :Wpsyché donne à lire des fragments de mélancolie parlée. Ces bribes de souffrance, inaccessibles, enfermées dans le secret des dossiers médicaux, sont aujourd’hui mises au jour, anonymes, dans toute la nudité de l’écrit.

William de Carvalho est médecin psychiatre. Manuela Morgaine est écrivain et artiste. À deux ils esquissent, dans Wpsyché, « la langue des idées noires et des angles morts »

Premières impressions : Nous reviendrons sur ce livre lors d’une chronique. Ce qui est évident, et qui ici nous intéresse, c’est d’une part la nature du document (montage de morceaux des dossiers de Carvalho), mais bien sûr aussi ce qui est porté par ce document : la parole en souffrance d’individus. Alors que la littérature contemporaine, emprunte pour une part la tentation de la folie, de la pathologie (répétition, rumination, altération du rapport à l’autre, idiotie), avec Wpsyché est présenté non pas le jeu de la folie, mais la retranscription de sa présentation, présentation souvent en conflit avec sa possibilité elle-même.

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