Libr-critique

23 janvier 2016

[Chronique] Poétiques contemporaines, d’Apollinaire à Chaton

Alexander Dickow, Laurent Fourcaut et Gaëlle Théval nous offrent d’intéressantes réflexions sur la révolution poétique à l’œuvre depuis un siècle : dépersonnalisation, polyphonie et art du ready-made.

 

â–º Je est un autre : Alexander Dickow, Le Poète innombrable : Cendrars, Apollinaire, Jacob, Hermann, été 2015, 394 pages, 35 €, ISBN : 978-2-7056-8995-7. / Laurent Fourcaut, Alcools de Guillaume Apollinaire : je est plein d’autres, remembrement et polyphonie, éditions Calliopées, novembre 2015, 144 pages, 15,60 €, ISBN : 978-2-916608-62-4.

La thèse que publie le jeune poète américain Alexander Dickow – dont nous avions signalé dès sa sortie le premier texte publié en 2008, Caramboles – part d’un constat, la multiplication d’autoportraits poétiques parus entre 1900 et 1920 ; avec les trois auteurs étudiés, ce fait devient paradoxal dans la mesure où cette surpersonnalisation tranche avec ce qui caractérise désormais la figure du poète : la dépersonnalisation. Aussi le chercheur va-t-il d’abord étudier les mises en scène de soi chez ces trois figures majeures que sont Cendrars, Apollinaire et Jacob, avant de se pencher plus précisément sur leur art de la composition et leurs "parcours initiatiques" (les "récits du devenir-poète") ; les deux derniers chapitres, qui croisent la perspective sociologique mais sans s’y arrêter, portent sur les mises en scène de soi et du nous dans les revues (Les Soirées de Paris, Montjoie !, Nord-Sud, Mercure de France, Sic, L’Elan, Lettres modernes, Les Hommes Nouveaux, La Phalange, etc.) et sur l’originalité des positionnements dans l’espace des possibles contemporain. L’analyse des postures s’avère particulièrement passionnante : en cette période de crise des valeurs qui n’épargne pas l’art, les rapports au personnage de Fantômas permettent d’opposer celle d’Apollinaire (fédérateur) à celle des deux autres poètes (francs-tireurs) ; en revanche, tous trois adoptent une attitude paradoxale vis-à-vis des normes esthétiques dominantes, de sorte que Cendrars est qualifié de "sacré iconoclaste", Apollinaire de "romantique moderne" et Jacob de "néoclassique". Ainsi, vu qu’il n’y a pas plus d’"idéal littéraire" (Apollinaire) que de "nonconformisme absolu" (Breton), et que "la décomposition n’est pas une position" (Jacob), à la subversion ambiante préfèrent-ils la confusion ou l’indétermination normative.

De même, à sa façon, Laurent Fourcaut établit un parallèle entre identité problématique et polyphonie poétique : l’intérêt de cette monographie consacrée à Alcools (1913) réside dans sa dimension synthétique comme dans ses analyses fouillées des textes.

 

â–º Gaëlle Théval, Poésies ready-made, L’Harmattan, automne 2015, 288 pages, 28,50 €, ISBN : 978-2-343-06944-9.

Si les deux premiers volumes évoquent en passant l’art du ready-made en poésie, en voici un dont c’est précisément le sujet, puisqu’il fallait combler un manque : "Cette absence apparente de résonance du ready-made à l’intérieur du champ poétique semble d’autant plus surprenante que le XXe siècle est précisément celui de l’ouverture des frontières entre les arts" (p. 11). Comment expliquer un tel vide ? C’est que le ready-made poétique n’entre pas dans le cadre de l’analyse poétique traditionnelle, qui se concentre sur les caractéristiques thématiques et formelles, le lyrisme en vers ou la poéticité. Il faut attendre 2009 pour une étude critique (Nicolas Tardy, Ready-made textuels, HEAD) ; au tournant du XXe et du XXIe siècle, il était entré dans le champ poétique grâce à un numéro de la revue Action poétique intitulé "Poésie (&) ready-made" (n° 158, 2000).

Mais qu’est-ce qu’un ready-made poétique ? Ni tout à fait un collage, ni tout à fait un plagiat : c’est un emprunt matériel (poèmes objets), visuel ou sonore, un document poétique – au sens où l’entend Franck Leibovici de technologie intellectuelle qui retraite et reconfigure des représentations médiatiques usées. Se fondant sur une démarche intermédiale – puisqu’elle passe du champ des arts plastiques à celui de la poésie -, Gaëlle Théval analyse finement les pratiques les plus variées, du dadaïsme et du surréalisme aux poètes contemporains (Bory, Cadiot, Espitallier, Michot, Molnar, D. Roche, Sivan, Suel…)  : détournements surréalistes et situationnistes, cut ups divers, poèmes trouvés de Kolàr, biopsies de Heidsieck, poèmes métaphysiques de Blaine, événements de Chaton…

Dialogue avec Alexander Dickow

AD. La tournure à propos de la "dépersonnalisation" me paraît légèrement différente de ce que j’entendais dans l’introduction : à mon sens, la dépersonnalisation n’a jamais été dominante du tout dans le champ littéraire ; les dimensions de Flaubert et Mallarmé font largement illusion, et à vrai dire, ceux qui travaillent sur la période dite moderniste ne croient plus vraiment à Friedrich (s’ils y ont jamais vraiment cru). Je pense que le champ a été de tout temps beaucoup plus pluraliste que ne le suggère Friedrich, et la dépersonnalisation elle-même ne date pas de Flaubert ou Mallarmé. Ce sont là deux "options" parmi d’autres, si tu veux. Je soupçonne que tu partages d’ailleurs mon point de vue, mais la tournure de ta réflexion me paraît suggérer, peut-être même malgré toi, que la dépersonnalisation a été un moment dominante. Peut-être ai-je laissé quelque bévue dans le texte qui suggère ce point de vue erroné ; d’ailleurs, cette intro a un peu évolué depuis la thèse.

FT. Tu as raison de souligner ce point : j’ai d’ailleurs corrigé la formulation afin de mettre en évidence ce qui devient paradoxal uniquement pour ces trois figures poétiques.

AD. Le deuxième point, c’est l’expression "sans s’y arrêter" à propos de la sociologie littéraire, qui me paraît un peu discutable ; si je ne consacre que quelques pages à l’abord technique des concepts de "réseau" et de "champ", un des lecteurs de la thèse affirmait que le chapitre dans son ensemble finissait par démolir Bourdieu. Sans prétendre à cela, je pense que c’est vrai que le travail est imprégné de la sociologie littéraire, même s’il la tient en quelque sorte à distance. Tu sembles le reconnaître dans ta remarque sur l’importance des "postures", d’ailleurs, qui est un concept directement venu de J. Meizoz, qui fait de la sociologie littéraire assez proche de ma démarche, c’est-à-dire nourrie des textes littéraires eux-mêmes davantage que des interactions entre individus.

FT. Si tu le permets, je dirai plutôt que tu t’inscris dans le prolongement de Bourdieu et de Meizoz, mais que ta démarche se caractérise par une certaine indétermination : le lecteur ne perçoit pas distinctement l’articulation entre les trois pages théoriques et les études érudites qui suivent, fort intéressantes au demeurant. L’expression "sans s’y arrêter" désigne cette indécision théorique ou ce manque de continuité méthodologique : ton cadre est la sociopoétique, mais tu l’oublies assez rapidement – ce qui, diront les sceptiques, a au moins le mérite d’éviter tout systématisme.

Quoi qu’il en soit, je tiens à te remercier pour ce dialogue libr&critique.

AD. Je pense que je dois assumer – jusqu’à un certain point – cette indétermination théorique à l’égard de la sociologie littéraire, dans la mesure précisément où je me méfie de la logique totalisante tout à fait assumée par Bourdieu, que j’admire pourtant. C’est sans doute l’une des implications du "polar herméneutique" consacré à Fantômas, car un réseau concerne des interactions locales, non totalisables, et l’articulation de ce concept est pour moi un genre de geste sceptique. Mais comme tu l’as bien vu, les théories du réseau se situent bel et bien dans le prolongement de Bourdieu, quand bien même elles seraient construites "contre" lui. Meizoz, en revanche, assume tout à fait sa dette par rapport à Bourdieu et Alain Viala, qui lui ont permis de pousser plus loin son enquête passionnante.

28 octobre 2006

[chronique] Mar/cel Duchamp 2 temps 1 mouvement de Jacques Sivan

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , , , — Philippe Boisnard @ 15:10

>> Introduction à une politique du ready made, à propos du Mar/cel Duchamp de Jacques Sivan.
sivan_duchamp117.jpgPour comprendre pour quelle raison, Michel Giroud a eu tout à fait raison d’éditer ce petit livre de Jacques Sivan sur Duchamp — même s’il n’échappe pas à certaines critiques —, et avant d’en venir à celui qui a signé le ready made dans l’histoire de l’art du XXème siècle, il est nécessaire de faire un détour, car tout est bien dit dans le titre de ce texte : deux temps un mouvement.

Jacques Sivan s’intéresse depuis longtemps à Duchamp, cela apparaissait déjà en fin de sa Machine manifeste , dans le dernier chapitre, appelé Duchamp premier poète plasticien ou l’identité optique de MAR/CEL [repris et approfondi en première partie de Mar/cel Duchamp]. Au-delà de la reprise de cette graphie dans son dernier livre aux presses du réel, ce qu’il est important de situer, c’est que ce rapport à Duchamp s’inscrit dans la question de l’optique que poursuit maintenant depuis 20 ans Jacques Sivan, et ceci en liaison avec une interrogation sur l’identité. C’est en ce sens que nous pouvons rappeler ici quelques uns de ses livres : Album photos (éditions Atelier de l’Agneau) ou bien Grio, village double (ed. Al Dante), ces deux textes articulant la question de la photographie avec celle de l’altérité/identité.
Dans Grio, village double, [et il n’est pas anodin de parler de ce texte, au sens où la partie centrale du livre publié aux Presses du réel, est une création qui renvoie et poursuit d’une certaine manière à Grio…] on suit la question du dédoublement de Jacques devenant JAKE à travers la question de la vision, de la vision comme prisme qui se réfléchit dans un tourbillon : « pui premièr AKSION / monde é JACQUES ki / prinsipunivèr / (…) / pui mintiintournoiman sur luimèm an / vizionkréater ». Jacques Sivan, et ceci il en témoignait déjà dans son texte paru chez JAVA sur Roche, travaille à la compréhension non pas de la saisie du réel [d’où sa différence affichée par rapport aux théories modernes défendues entre autres par Christian Prigent], mais au fait de savoir en quel sens l’univers en tant qu’identité absolue, n’est et ne peut être que selon la relativité des points de vue qui en accomplissent la présence à partir de la confrontation au langage, au point que d’absolu de l’univers et donc du réel, il n’y a pas autrement que dans le texte se dépliant, s’ouvrant comme l’infini différence du même qu’il est lui-même. Jacques n’est Jacques que parce qu’en effet il y a cette différenciation (JAKE) qui en formule tout à la fois la mêmeté et la différence : « sou forme du double / DOUBLE réplike ègzakte / pour pèrmètr a JAKGERMJACQ ».

sivan_roussel122.jpgLes questions de l’optique et de l’identité (donc du rapport de désignation aux/des choses) sont donc centrales dans l’approche de Jacques Sivan, et sont donc les médiations qu’il choisit pour comprendre Marcel Duchamp : 1/ dans son premier texte il s’interroge sur la formation des machines optiques chez Duchamp, et en quel sens elles impliquent une réflexion sur le rapport entre « l’identité imperceptible » (p.9) de ce que pourrait être par exemple les couleurs de La mariée… et leur désignation. 2/ dans son second texte, se focalisant davantage sur la création du ready-made, il en analyse spécifiquement la réalité et ceci en rapport avec l’écriture ready-made de Raymond Roussel, qu’il connaît bien, ayant permis la réédition chez Al dante des Nouvelles impressions d’Afrique.

Ainsi, l’angularité que choisit Sivan est celle de cette mise en tension du rapport entre d’un côté ce que l’on appelle communément le réel et de l’autre la réalité dans laquelle nous sommes phénoménalement immergée, et ceci en suivant une lecture de Duchamp. Il montre ainsi que pour Duchamp, le rapport entre ces deux dimensions n’est pas celui d’un rapport de rupture, autrement dit en terme plutôt lacanien, n’est pas celui du rapport d’une brisure du langage sur l’indicible du réel. Dans son premier texte, il explique parfaitement que pour Duchamp, si « la vraie couleur, elle, ne recouvre pas la surface. Elle est matière énergétique, donc éclairante, de l’élément qu’elle constitue et anime » (p.29), alors « il y a une certaine inopticité » (Duchamp) de celle-ci, amenant que le rapport pur à elle, se fait avec ce qui est la couleur pure pour nous : le mot « la couleur ». « Paradoxe suprême donc, la vraie couleur, la couleur de toutes les couleurs, la couleur naturelle est celle de la langue » (p.31).

Ce qui relie les deux, c’est l’infra mince, qui est le passage de l’un à l’autre, non pas suivant le régime déterminé de la rationalité [ce qui n’est qu’une des polarisations possible dans le possible co-existentiel des deux dimensions], mais en tant que pur lieu des possibilités relationnelles. « Le possible est infra mince » (Duchamp).

La seconde partie théorique approfondit et poursuit ce qui a été ouvert en première partie, en interrogeant la logique de constitution du ready-made et en réfléchissant ce que pourraient être des mots ready-madés. En montrant d’emblée la différence avec la définition de 1934 de Breton (« Objets manufacturés promus à la dignité d’objet d’art par le choix de l’artiste »), Sivan met en évidence de quelle manière le ready-made est une machine optique ontologiquement établie chez Duchamp; même si certaines polarisations sociales ou politiques [tels les identités signifiés des célibataires de La mariée…] viennent exemplifier certaines dimensions intentionnelles liées au monde déterminé. Le ready-made est, par l’inintérêt de l’objet [ou encore l’indifférence intentionnelle qu’implique l’objectalité]. « Le choix de ces ready-mades ne me fut jamais dicté par quelque délectation esthétique. Ce choix était fondé sur une réaction d’indifférence visuelle, assortie au même moment à une absence totale de bon ou de mauvais goût… en fait une anesthétise totale » (Duchamp). Inintérêt qui ouvre au jeu de miroitement indéfinie du langage avec lui-même. Ceci, Sivan l’établit dans la mise en rapport de Brisset, qui avec Roussel étaient les deux écrivains les plus admirés par Duchamp, au sens où ontologiquement les mots ne sont que l’indéfini différenciation du mot en lui-même et par lui-même.
Cette analyse peut nous permettre de comprendre — si on l’approfondit et en tire des implications pragmatiques — l’écart entre les ready-mades actuels ou qui ont succédé à à l’ouverture duchampiennel et l’idée du ready-made de Duchamp. Dans beaucoup de ready-made, ce qui a été oublié c’est la modalité « d’anesthésie » dont fait mention Duchamp, à savoir le choix d’un objet avec lequel nous sommes en relation d’indifférence. Les nombreux ready-made actuels que nous pouvons voir, sont établis selon des modalités et des intensités impactuelles définies et qui correspondent à des situations affectuelles aussi bien politiques, que sociales ou économiques [ils sont donc des exemplifications de déterminations existentielles et symboliques précises]. Alors que Duchamp, en choisissant un objet indifférent, ouvre à la possibilité de sa variation infinie par sa mise en situation, les ready-mades polarisés sur des objets à forte signification, referment le champ des possibles, et établissent des connectivités définies. C’est en ce sens que s’établit des ready-mades qui interrogent des jeux virtuels de sens [ready-mades polarisés], ce qui va déterminer très spécifiquement les choix d’objet; de l’autre le ready-made duchampien est seulement lieu de l’infra mince, de la possibilité de variation infinie des intentionnalités à l’oeuvre dans la rencontre du ready-made. La modalité actuelle des ready-mades est critique, et leur impactualités est réfléchie en tant que devant créer des court-circuits au niveau des relations établies entre les significations sociales, économiques, etc… La modalité ouverte par Duchamp n’est pas critique, mais productrice, constructrice de discours. Et ceci tient à l’ironie du jeu dans lequel il nous entraîne : le choix d’un objet propre au non-choix, ouvrant le langage en lui-même, celui-ci devant enduré le non-choix dans l’indétermination propre au mot qui désigne la chose. Si chez Duchamp, le choix est ouvert infiniment à la discussion entre les prétendants (celle des célibataires face au nu de la femme), au sens où il serait établi sur une esthétique de l’indécidable pour reprendre ici la réflexion de Marc Décimo (Le Duchamp facile, Presses du réel); la perspective de la polarisation est la mise en dispositif seulement d’un ensemble possible de discours, à commencer par celui qui est démonté, mis en critique. Dès lors on peut comprendre que dans la référence généralogique parfois revendiquée à Duchamp, il y aurait sans doute des écarts à définir, des ruptures, voire même je le pense certaines formes d’incompréhension du projet de Duchamp.
Ce qui fait la force de cet essai, tient au fait de l’angularité personnelle choisie par Jacques Sivan, et de là du rapport d’affinité qui anime sa recherche. C’est ce qui apparaît explicitement avec la partie qui sépare les deux analyses, qui est une création revenant sur la question de l’écart entre Jacques et JAKE, au sens où le travail mo(t)léculaire de Jacques Sivan est relié à ce qui a été ouvert par Duhamp ou Roussel : les mots ready-made. Mais cette angularité personnelle on la perçoit aussi par les choix théoriques, les références, et en cela une certaine forme de polarisation sur Duchamp qui n’enveloppe pas, d’autres formes de questionnés. En ce sens, c’est là sans doute sa limite, Jacques Sivan n’en vient pas à une réflexion par exemple politique, comme j’ai essayé de l’initier ici.lyotard_duchamp.jpg Restant au niveau de la seule ontologie du ready-made duchampien, il n’ouvre pas à la question précise de son implication dans le champ concret des institutions symboliques aussi bien artistiques, que politiques ou sociales, ce qui aurait pu être pertinent au regard par exemple de la réflexion ouverte en son temps par Jean-François Lyotard dans Les Transformateurs Duchamp.

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