[Deuxième partie de la publication de Meccano, sans mode d’emploi. La première version de ce texte a été publié initialement dans Fusées n°7, 2003.]
23 juin 2009
[Recherhe] Meccano, sans mode d’emploi [2 : D’une écriture de la fin du sujet]
28 mai 2009
[Recherhe] Meccano, sans mode d’emploi [1 : avertissement]
[Car il est plus important à mon sens de partager une recherche que de prétendre au livre, car l’on me demande trop souvent quand est-ce que Meccano sans mode d’emploi sera publié, car je suis dans d’autres pistes d’écriture au niveau de l’essai, notamment un livre sur Charles Pennequin et un autre sur Julien Blaine, j’ai décidé de publier en épisode, Meccano sans mode d’emploi, essai datant de 2005, devant paraître chez Al dante à l’origine, avant sa faillite et ensuite l’abandon du projet de la part de Laurent Cauwet après 6 mois de travail commun. La version qui est donnée ici à lire est une reprise de la version initiale, elle sera plus mordante, car avec le temps le caractère s’affirme, les compromis s’effacent. Le dire : la lâcheté est le signe de la jeunesse et de la volonté de reconnaissance. Cet essai, s’intéresse surtout à la période 95-2005, soit les dix ans, où sont apparues aussi bien des aventures éditoriales comme Al dante, que des auteurs comme Pennequin, Tarkos, Fiat et tant d’autres.]
13 novembre 2008
[Chronique] De la critique et de la fonction critique en terrain miné
Ces derniers mois, un dossier (Mouvement.net) et un numéro de revue (Le Français aujourd’hui, n° 160 : "La Critique, pour quoi faire ?"), et par ailleurs deux ouvrages, Que fait la critique ? de Frédérique Toudoire-Surlapierre et Quelle critique artiste ? d’Aline Caillet, posent le problème de la critique esthétique et de la fonction critique dans le terrain miné qu’est devenu le champ artistique et intellectuel contemporain.
10 octobre 2008
[Manières de critiquer] « À quoi bon encore des revues de poésie ? » (2)
Une fois posé le problème et dressé l’état de « la crise des revues (et) de (la) poésie » (première partie), il importe d’examiner de près le spectre des postures aquoibonistes.
23 septembre 2008
[Manières de critiquer] « À quoi bon encore des revues de poésie ? » (1)
"À quoi bon encore des revues de poésie ?" est la reformulation d’une question implicite qui, depuis la fin du siècle dernier, tiraille le champ littéraire tout entier — à savoir, les espaces des médias, des éditeurs, des libraires et des bibliothécaires, mais également, par ricochet, ceux des auteurs et des revues.
3 septembre 2008
[Dossier : Autour de 68] Pensée anti-68 ou révolution conservatrice ?
C’est libr-critiquement qu’en cette "Rentrée littéraire" nous avons choisi d’ouvrir un dossier intitulé "Autour de 68", histoire de montrer notre décalage par rapport à l’actualité immédiate – et aussi qu’il ne saurait y avoir de Rentrée que critique. On ignorera donc bon nombre de productions diverses, des dossiers de magazine aux films documentaires, en passant par les nombreux ouvrages de circonstance, pour traiter le sujet par les marges.
16 juin 2008
[Chronique] Le critique et son double (2), par Pierre Jourde
Voici la seconde partie de l’article, qui précède un entretien avec Pierre Jourde. [Voir la première partie, du 17/03/08]
17 mars 2008
[Chronique] Le critique et son double (1), par Pierre Jourde
En avant-première, nous publions un chapitre entier du prochain essai de Pierre Jourde, intitulé La Forme et le Feu, qui paraîtra en fin d’année à L’Esprit des péninsules.
18 janvier 2008
20 novembre 2007
[chronique] Je lis « un » livre je ne lis pas « le » livre

Cela fait quelque temps déjà que dans divers sites, la question est posée, que cela soit avec beaucoup de pertinence et régulièrement par exemple chez François Bon, que cela sur le site de la feuille d’une manière récurente notamment avec cet entretien de Pisani, ou bien ces derniers jours dans une longue discussion née dans les commentaires du blog Léo Scheer.
(more…)
5 octobre 2007
[Recherche]Forum SGDL : L’avenir et le contenu de l’oeuvre de création par l’écrit [II/ Médium et modalité de diffusion]
Dans la première partie de ses analyses [en vue du forum de la SGDL du 8 octobre], j’ai tenté, brièvement, de mettre en évidence 1/ en quel sens le rapport à l’écriture repose pour une part sur la modalité du lecteur, et 2/ quelle pouvait être la variation intentionnelle de la lecture en rapport aux nouvelles modalités de diffusion.
Dans cette seconde partie de réflexion, je vais tenter de cerner plus spécifiquement les modalités d’écriture en relation aux modalités techniques de support de l’écrit et de dégager en cela certains principes typologiques de création/diffusion de l’écrit. Ma troisième partie portera sur les expériences novatrices d’écriture et en quel sens la médiation technologique du web et plus largement du numérique ouvre des possibilités d’écriture encore très peu exploitées au niveau du web-littéraire français.
Ici s’engage davantage la question de l’avenir de l’écrit, l’avenir de ses contenus.
Comme je le précisais d’emblée en me référent aux feuilletons dans les journaux, qui ont eu une grande importance, l’écriture ne se donne pas essentiellement comme s’il y avait une vérité de l’écriture métaphysiquement déterminée qu’il fallait alors incarner, mais toujours historiquement selon des conditions qui tiennent aussi bien à la langue (sa variation historique, ses mutations) qu’aux strates sociales où sont produits les textes (éducation de l’écrivant, etc), qu’aux supports de sa diffusion… L’écriture est en ce sens impure toujours engendrée selon des conditions qui lui sont extérieures. Ce constat n’est pas nouveau, Platon dans la 3ème partie du Phèdre, consacrée à la naissance de l’écriture liée à Theuth, amorçait cette question. De même que stratégiquement, sachant cette impureté et le relativisme de toute écriture en rapport au temps, il prenait garde de séparer ce qui a lieu dans le dialogue du dialogue lui-même : non pas artifice littéraire, mais le dialogue indirecte (transmission d’un dialogue toujours déjà passé) est relié à la relativité de l’écriture et à sa situation historique.
Ainsi, face aux alarmistes, face à ceux qui clament haut et fort que la littérature est en péril, que le livre serait la proie des maux les plus graves, à savoir de l’emprise sur l’individu des dimensions web (tel encore dernièrement Beigbéder comme l’explique parfaitement Maud Piontek sur son très bon blog), il est nécessaire de prendre une certaine forme de recul, pour saisir sans a priori ce qu’implique le web, de part sa technologie, au niveau de l’écriture.
Tout d’abord, comme je l’avais analysé il y a déjà quelques années dans une conférence faite à St Etienne lors du colloque E-formes à l’invitation d’Alexandra Saemmer, il est nécessaire d’examiner ce support au niveau ontologique, et de le comparer à ce que représente le livre, pour saisir précisément en quel sens se produit 1/ une logique de déplacement de l’espace d’écriture, nécessité par des conditions économiques, 2/ se constitue la possibilité de nouveaux types d’écriture spécifiquement liés au net.
1/ Ontologiquement, il y a une différence stricte entre la médiation technologique du web et le livre ou la page matérielle. Le support web n’est pas une page matérielle, à savoir lorsque l’on regarde l’écran, et que l’on voit s’afficher un texte, ce texte, en-dehors du geste intentionnel de le faire apparaître, n’existe pas en tant que tel, il n’est qu’un ensemble de codes programmés qui en puissance peut s’actualiser ainsi sur mon écran. Ce code du texte est la traduction numérique du langage naturel. Le code n’est pas lu par le lecteur, mais il reste en retrait, pouvant être activé de tout autre lieu et produire indéfiniment ce même texte dans des géolocalisations distantes, des moments distincts. Alors que le livre que j’ai face moi, est un étant, il est déterminé matériellement, la matrice qui a servi à le composer (imprimerie) n’opère plus quand je le lis. Quand je pose le livre, si certes il n’est plus qu’un tas de papier et d’encre demandant l’actualisation d’une intentionnalité lisant, il n’en reste pas moins pour moi un livre, là , matériellement présent, ne s’absentant pas, ne disparaissant pas.
La logique du livre obéit à la logique du médium. Un livre peut se composer de plusieurs médiums d’ailleurs, mais ils sont associés, et parfois seulement juxtaposés. Si je peux associer et fondre l’image au texte, je ne peux que juxtaposer le son ou la vidéo au livre et ceci en incluant d’une manière ou d’une autre un autre médium : une rondelle de plastique.
1.1/ La logique de la médiation technologique du web se compose tout autrement : le médium n’est autre que le code numérique, à savoir ce qui est le résultat du programme. Ce code est homogène quelque soit les contenus. Ce qui est remarquable quand on commence à s’intéresser au code, c’est que l’on peut produire aussi bien du son que de l’image, que du texte [l’image que je donne ici à côté de ce texte, est issue d’une programmation en pure-data [performace [bod code project]] : la programmation génère du son + de l’image en 3D + du texte, en dépliant une structure filaire schématique]. Ainsi, on ne juxtapose pas des contenus, mais on déplie et on organise un espace virtuel. Virtuel au sens strict, à savoir qui est en puissance d’être actualisé, mais qui n’est pas actualisé. De fait ce qui obéissait à des médiums spécifiques appartient à un médium global. Par conséquent la différence qui s’actualise à l’oeil, est surtout le résultat pour nous d’une liaison analogique à des expériences de médiums spécifiques, alors que, comme je l’avais démontré lors d’un conférence au Collège International de philosophie, il s’agit surtout d’abstract.
La différence médiumnique est un trompe l’oeil au sens platonicien du terme [ref. République X, sur la hiérarchie des imitations]. Je crois voir de la vidéo, alors que fondamentalement ce n’est que du code informatique diffusé par paquet au même titre que le texte, le son, les images non animées.
2/ Cette analyse ontologique a des conséquences précises au niveau du rapport économique que l’on entretient à l’écrit.
Le médium papier obéit du fait même de sa matérialité à des coûts de production qui sont liés aussi bien à la stricte matérialité, qu’à la production de chaque livre, qu’à sa diffusion (répartition dans l’espace géographique). Si on fait une matrice pour tous les exemplaires d’un livre (ce que l’on nomme le flashage) toutefois, chaque exemplaire devra être produit et ensuite diffusé, c’est-à -dire acheminé selon une répartition géolocale (l’exemplaire implique un coût propre en tant qu’unité produite). Depuis Adam Smith, on connaît le fonctionnement de ce type d’économie et en quel sens il n’est pas possible de diminuer indéfiniment les coûts d’une telle production. Un tel mécanisme lié à la matérialité a permis l’instauration d’une certaine forme de hiérarchisation aussi bien des maisons d’édition que des auteurs.
Sans même parler de qualité de maisons d’édition, ce qui me paraît souvent obscur en ces temps-ci, le désir de l’auteur (à savoir la maison d’éditions désirée) est souvent celle qui a une des meilleures diffusions au niveau géographique, médiatique, etc… A savoir celle qui peut assumer un coût important dans la production/diffusion et permettre potentiellement de toucher le plus de personne.
En ce sens, les petits éditeurs, qui sont nombreux en France, telles les éditions Hermaphrodite qui ont publié mon roman Pan Cake, sont immédiatement limités quant à leur possibilité de production/diffusion, quelque soit leur volonté. La limite est d’abord ontologique du fait de la matérialité de la chose, et consécutivement économique.
3 octobre 2007
[Recherche] Forum SGDL : L’avenir et le contenu de l’oeuvre de création par l’écrit [I/ Le gros lecteur]
[Devant intervenir le lundi 8 octobre dans le forum de la SGDL concernant les « Pour une nouvelle dynamique de la chaîne du livre », je mets ici quelques analyses. La première sur le gros lecteur]
L’intitulé de la table ronde est d’emblée ambiguë, un peu brouillé quant à sa signification, pouvant être pris selon différents sens. L’avenir et le contenu de l’oeuvre de création par l’écrit : nous pourrions penser qu’il s’agit d’une question conservatoire des oeuvres de création (quelque soit le médium) par l’écriture, par l’écrit comme lieu de mémoire, lieu de rétention. Mais cela me semble être une mauvaise piste.
Plus certainement cet intitulé renvoie à la question du futur de l’oeuvre de création écrite et de la variation de ses contenus et de ses modalités de support liées au devenir technologique qui sont propres à notre époque.
Pour comprendre de quelle manière appréhender cette question, il me semble nécessaire tout d’abord de mettre en évidence que les oeuvres de création peuvent être dépendantes, et cela bien avant le web, des supports de diffusion qui se donnent à eux. Pour exemple, nous pourrions considérer la naissance des romans feuilletons vers 1828 dans les journaux et en quel sens cette modalité du support (celui du journal) a pu, peu à peu, influencer la question même de l’écriture romanesque aboutissant en un certain sens à l’intrigue policière, ponctuée de rebondissements au début du XXème siècle, comme peut l’analyser dans Au bonheur du feuilleton (ed. Creaphis) Jean-Yves Mollier.
L’écriture n’est ni abstraite d’un contexte historique, ni des potentialités médiumniques de sa diffusion, de son incarnation, ni de la variation intentionnelle des consciences en un temps donné. En ce sens, toute forme d’essentialisme aussi bien de l’écriture elle-même que de ses supports de diffusion, est purement et simplement illusoire. L’essentialisme signe la défaite de la pensée.
Je crois que ce qui apparaît avec le web n’est ni plus ni moins un tournant comme il y en a eu d’autres [volumen -> codex ->imprimerie], mais que toutefois, il se donne dans une forme intentionnelle troublante du fait de la transformation du caractère médiumnique : on passe d’un support tangible (médium), que cela soit la voix, l’écriture, le Linotype, ou bien la presse à un support numérique (abstract), peu tangible, reproductible indéfiniment, qui ne semble pas être matériellement déterminé et qui permet une diffusion accélérée de l’écrit, se passant qui plus est de certaines formes de médiation quant à sa visibilité.
La question n’est donc pas de savoir si on a peur de la disparition de l’écrit, de l’acte d’écriture, mais pour une part elle est celle de la transformation, voire de l’effondrement d’une certaine logique du livre qui s’est structurée et qui a structuré aussi bien la vie littéraire que la vie économique de l’écriture. Ce qui fait peur en bref c’est la disparition d’une époque du livre public qui est somme toute récente, si on la considère selon ses principes économiques (milieu du XIXème siècle en France avec le livre à 1 Fr. Jusqu’à maintenant avec la logique du prix unique).
Donc si je laisse de côté cela pour l’instant, il reste la question de la transformation de l’écrit en rapport à une époque :
_ Tout d’abord il faut se poser la question du temps de lecture et de ses modalités. On parle d’érosion progressive des grands lecteurs, ou plutôt des gros lecteurs. Ce constat ne signifie pas grand chose de fait.
La question serait plutôt de savoir en quel sens les gros lecteurs ne s’attachent plus forcément à un objet déterminé, le livre, pour traverser d’autres strates d’écriture : par exemple les blogs qui prolifèrent sur le web. Ici ce qu’il est important de souligner c’est donc la variation intentionnelle de la lecture en rapport au développement époqual des supports d’écriture. Le gros lecteur était attaché à la modalité livre, du fait qu’il ne semblait n’exister que le livre comme possibilité de lecture. Certes il y avait le journal ou bien les revues, mais ce qui déterminait et structurait la culture tenait au livre.
Ce qui amène un constat : non seulement il n’y avait pas de diversité de supports d’écriture, mais en plus du fait des coûts de production et de diffusion du livre, la culture du livre s’est construite sur une verticalité référentielle instituant une forme de reconnaissance aristocratique aussi bien du livre que des auteurs. Ceci amenant que ce qui pouvait être reconnu culturellement au niveau macro devait la plupart du temps dépasser les restrictions géolocales de diffusion en appartenant à une maison d’édition diffusant au niveau national.
Si on considère les analyses, qui datent du début des années 1980, aussi bien de Jean-François Lyotard (La condition Post-moderne) que de Lipovetsky (L’ère du vide), nous pouvons comprendre qu’ils devancent cette époque et décrivent l’intentionnalité actuelle du lecteur et de la référentialité en oeuvre chez celui-ci.
Lyotard précisait parfaitement que l’époque post-moderne se caractérise par la disparition de la transcendance des méta-récits pour la conscience, celle-ci ne se structurant plus à partir de méta-référent et de leur langage, mais se jouant dans une forme d’horizontalité référentielle reposant sur un ensemble de procédures de langage enveloppant une certaine hétérogénéité. Lipovetsky, s’attaquant à la mode, et se référent à Gabriel Tarde et son Art de l’imitation, de même permet de saisir cette intentionnalité post-moderne : elle n’obéit non seulement plus à une seule autorité, mais elle se construit dans le libre jeu d’une forme de narcissisme egotique et sans pérénité, qui trouve ses contenus dans un frayage libre et mimétique de la diversité des contenus qui lui sont proposés, en horizontalisant leur autorité. Le gros lecteur en ce sens, qui auparavant identifiait la culture aux valeurs verticales stratifiées de l’édition et de la diffusion, par l’accélération de la diffusion de la textualité se passant des médiations d’autorité, se retrouve confronté à une multitude de productions qui loin d’être sans importance, tout au contraire peuvent se révéler le cas échéant de très grandes qualités. Et ceci, aussi bien au niveau des textes de création, que des textes d’analyse. La conscience du gros lecteur est davantage ouverte, davantage appelée à explorer une horizontalité de production sans classement d’autorité [le classement ou la hiérarchisation sur le net provient des facteurs de réputation, à savoir comme l’explique parfaitement Howard Rheingold, il s’agit de la possibilité de faire émerger la qualité par le recoupement de multiples jugements : donc le principe de l’intelligence de foule].
9 avril 2007
21 mars 2007
[Recherche] Poésie de face sans fond : quelle fut la prétention faciale ?
[Je donne à lire ici un chapitre extrait de Meccano, sans mode d’emploi, [essai sur la poésie contemporaine qui aurait dû paraître chez Al dante] qui tente de mettre en évidence ce qu’est la facialisme, et en ce sens ce qu’a, ce qui a, travaillé l’écriture de Tarkos. Cet article entre en écho avec celui que j’avais consacré à Tarkos, dans le numéro d’Action poétique qui avait été publié en 2005 après sa mort. Alors que le débat sur Libr-critique est ouvert à propos d’Arno Calleja, il me semble pertinent de faire lire cette brève recherche. J’ai retiré un certain nombre de notes qui étaient inutiles.]
La poésie faciale n’aura été, en définitive, présentée que dans une seule et unique revue : Facial, revue qui n’eut, de plus, qu’un seul et unique numéro. Quelque soit ensuite la volonté de Pennequin de renouer avec ce qui s’est donné intuitivement avec celle-ci, toutes les autres tentatives semblent maladroites, avortées [1], manquant tout simplement ce qui fut annoncé dans ce seul et unique numéro ayant eu la prétention de marquer un « mouvement littéraire » [2]. La poésie faciale serait alors peut-être de l’ordre d’un échec, d’un de ces nombreux mouvements qui naissant et meurent rapidement, que cela soit faute d’énergie, des relations humaines mouvementées ou tout simplement et plus essentiellement de l’impossibilité réelle de la logique de mouvement.
C’est dans ces limites que je vais tenter de mettre en évidence ce que furent les recherches facialistes et en quel sens, cette littérature s’est en quelque sorte échappée de la logique de négativité liée à la modernité, pour se poser en rapport avec une poétique ne se définissant que selon la circulation horizontale de la langue.
Topos
Le nom l’indique, la poésie faciale détermine un topos, la question de l’espace même du poétique, de la langue, de sa surface. En conclusion de la revue, est énoncé le fait que la poésie faciale est une poésie à une face, à savoir une poésie sans arrière pensée, sans profondeur, tout en aplat de langue. 1er constat : si en effet c’est une poésie sans arrière pensée, pensant dans la mobilité des seuls mots en présence, cela pose la question d’une possible stratégie de mouvement.
Mais cet aplat de langue, de la langue à plat, aplatie sans pourtant être affadie, n’est qu’un des versants. L’autre facialité, en jeu, est celle de l’existence et du monde. Le monde est considéré comme surface sans épaisseur, comme lieu de la décharge immédiate et totale des choses. Poétique qui relie à la fois une question linguistique et de l’autre une question ontologique.
Ceci ressort parfaitement de la déclaration initiale de la revue : « brut et non épais le poème à plat exactement étalé sous les yeux dans toute sa longueur y s’embarrasse pas d’intérieur » [Facial, p.5]. En frottement au monde, la poésie faciale ne s’élabore pas comme plongée dans les obscurités du monde, vers un ou des fondements en retrait, mais traite la réalité phénoménale du monde en tant que bouillonnement, en tant que variation en surface de causalités à définir linguistiquement. [Généalogiquement, même si les auteurs dont il est question ici ne les avaient pas forcément découverts, il y a un trait partant de Stein en passant par Beckett.] Et ceci sans détour, sans que se creuse des plis où s’enfleraient, se dilateraient la possibilité d’un récit, ou encore s’amplifierait la présence chargée des choses [3]. Pennequin le rappelait lorsqu’il donnait la ligne d’horizon du blog facial : « Facial parle de la poésie qui a une face la poésie à une face est une poésie qui ne fait pas de détours il ne sert à rien de faire un détour si on veut perdre la face c’est pour ça qu’il existe une poésie de face à une face dite facial pour perdre la face sans faire de détours ». Le topos de cette poésie, son lieu de porosité au monde n’est pas dans l’épaisseur des choses, comme si elles portaient en elles une épaisseur substantielle à retrouver, comme s’il y avait certaines vérités à en énoncer, mais il est de l’ordre du superf[i/a]ci[e/a]l.Dire qu’il n’y a pas d’intériorité à trouver cependant ne signifie pas que la parole n’ait pas une source propre au sujet. En effet les poésies faciales loin de se constituer comme une littérature où il y aurait neutralisation de la subjectivité écrivante — comme c’est le cas souvent dans les littératures cognitives qui interrogent l’époque post-moderne — se construisent autour de la chambre d’échos de la réception singulière du monde de chacun des écrivants. À noter : la prépondérance de la monologie, de la position centrale du regardant-parlant hyper-subjectivé. L’exploration du topos n’est pas objectivante, mais hyper-subjectivée dans une position proche de l’idiotie de chacun des poètes. Le topos est le lieu d’une dissection de ses logiques selon l’arbitraire de la perception idiote.
Proche de l’idiotie au sens où ils expriment chacun à leur manière des logiques de connexion au monde où se révèle un permanent étonnement, une sorte de précipitation naïve, voire proche de la folie. « L’idiot est sérieux. Le simplet simplet. Le carré carré. On ne sort pas de là . Rien à trouver en dehors de là » [Facial, p.6]. Le sujet s’exprimant, ne tente pas ainsi de parvenir à une vérité qui lui serait fondamentale, mais de tourner au carré son rapport au monde, au carré, à savoir rigoureusement, le plus sérieusement du monde. Le carré implique une quadrature rigoureuse, dissécant chaque phénomène, monrant un archi-visible totalement inaperçu. Que l’on considère le rapport à la chaussure de Nathalie Quintane. Ce rapport n’est pas issu d’une neutralisation/abstraction de la subjectivité, mais d’une connection hyperdensifiée à l’objet chaussure de la part du sujet. D’une intériorisation de l’objet en tant qu’objet de langage, posé dans un ordre de causalité propre à la subjectivité écrivante qui perçoit. Cela ressort de même du simple titre Remarques. La remarque n’est pas seulement la marque, mais l’effort tendu d’un sujet à propos de la marque, de ce qui vient l’impressionner, l’imprimer, l’impacter.
Le sujet n’est pas absent, n’est pas construit, n’est pas en souvenir, mais en quelque sorte en parage du titre de Pierre Alferi, il se tient dans le chemin naturel d’un frayage de la réalité. S’il est combattif, pour poursuivre le rapprochement, sa lutte est d’abord et avant tout linguistique, de l’ordre d’une langue à l’œuvre qui désoeuvre le topos rencontré par une refonte des causalités et des contenus. Cette poésie percevante déconstruit la réalité, en immobilise certains effets, en monrent d’autres, et tout ceci sans an avoir l’air, selon la voix d’idiotie singulière.
Dans le signe =, Tarkos tente d’articuler cette question du sujet et de sa conscience du monde, articuler, à savoir définir que la conscience éveillée n’est autre, par ses manipulations du sens/flux que l’articulation du monde. Tel qu’il l’énonce : a/ la conscience est tout d’abord impactée par ce qui vient la toucher (« Une chose sensible au hasard flottant directionne l’entendement ») ; b/ il y a saisie, conscience de cet impactage (« il y a toujours sa captation ») ; c/ ce qui vient impacter et qui est saisi, en tant que hasard flottant, va être tactilement modeler, expérimenter par la conscience, comme si elle possédait d’abord et avant tout comme propriété une plasticité de devenir, et non pas la staticité d’être (« ça a une forme bouleversée monstrueuse modifiée modifiable modelée caoutchouc » [Le signe =, p.83]).
Cette hyper-subjectivation du sujet implique donc une hyper-subjectivation du monde et des choses. Tholomé lors d’un entretien définit bien ce processus de caisse de résonance du sujet avec à ce qui l’entoure, le sujet rencontre dans le quotidien des masses verbales, et donc « le texte est donc comme une réaction à cette « masse ». Comme ce qui frappe est souvent plus entendu que lu, l’écriture et la composition visent à intensifier cela en singeant les manières de parler, en les exagérant. Déformation qui va jusqu’à la caricature parfois. Ou la grimace. De là , l’usage du mauvais parler. Mauvais usage des pronoms. Usage plus qu’indéterminé des structures des phrases, etc. Répétitions abusives et n’ayant aucun sens. Comme dans la vie réelle, en fait. » [Entretien avec Jan Baetens, Romaneske, 1999]
Ainsi, l’idiotès du facialisme ne rejoint pas l’idolectal de l’illisibilité moderne, mais est l’hyper-sujet de surface d’un rapport de dérapage au monde et aux choses.
Anodin
La poésie faciale est d’abord et avant tout une poésie de l’idiotès donc, de la posture sans recul face au monde, où le monde s’articule dans sa crudité absurde. S’il y a décrochement du langage communicationnel intramondain, ce n’est aucunement pour consttruire une autre langue, un idiolect singulier qui pourrait atteindre un réel voilé, mais c’est pour en sentir les articulations biaisées, les aléas obligés qui pourtant ne font pas sens, pour en noter, parfois quasi-scrupuleusement, d’une manière carrée, comme chez Quintane ou bien Tarkos, les zones d’opacité de surface.
Tension entre le prédit et le dire, entre ce qu’il convient de dire et ce qui pourrrait peut-être se dire. Tarkos énonce parfaitement cela dans le champ/contre-champ de deux de ces carrés : il met en opposition le falloir de la langue communicationelle et le pouvoir de la langue de l’idiot face au monde : « je n’aime pas que cela se dise ainsi. Je n’aime pas qu’il faille le dire ainsi. Je n’aime pas que cela ait été dit qu’en le disant ainsi. Je n’aime pas le fait qu’il faille le dire ainsi pour l’avoir dit » // « je ne sais pas si ça peut se dire ainsi, je ne sais pas si ça peut se penser, je ne sais pas s’il est juste de penser ainsi » [Ma langue, I. Carrés, respectivement p.24 et p.25. La question de la possibilité du dire est une des lignes directrices de la lecture de ce premier tome de Ma langue].
Il s’agit de faire face au monde dans sa phénoménalité anodine, selon une certaine forme d’étonnement. Ainsi, si on peut penser pour une part à L’art poetic’ de Cadiot, qui les précède de plus de dix ans, ce ne sont pas les mêmes enjeux qui se jouent dans le rapport à l’anodin. Pour Cadiot, dès ce livre, ce qui est visé tient surtout à la question de la verbalité et de ses enjeux, de la manière dont se distribue et se constitue le langage. Son objet n’est alors autre que la trivialité communicationnelle, ou bien encore ce qui définit une règle de style. C’est en ce sens que sa dernière partie, Davy Crockett ou Billy le kid auront toujours du courage , n’interroge rien d’autre que le genre littéraire même du roman d’aventure et se propose ludiquement d’en démonter les rouages. La littérature faciale, si elle plonge dans les masses verbales du quotidien, c’est en tant que celles-ci déterminent des ordres de connections au réel, des ordres relationnels aux personnes, des vécus de sens d’une subjectivité. Dans les Remarques de Quintane ou dans ses Chaussures, aucun sujet proprement littéraire, seulement une saisie de ce qui entoure et qui reste inaperçu, surface des choses et surface du langage. Dans chacun de ces livres, Quintane, met en évidence des traits phénoménaux ininterrogés, passés sous silence, non pas volontairement, mais parce qu’inapparent. Parce qu’il semble inutile de les mentionner, marce que le regard dressé du regardeur régulier est dans l’incapacité de se connecter ainsi à ce qui lui fait face. Poésie faciale = poésie idiote = poésie d’un rapport singulier à la platitude de l’apparence = poésie voyante en touché superficiel de choses .
Tarkos énonce aussi cela, disant que cela ne se « trouve pas dans le vide, se trouve par terre, sur la table, sur le mur, sur les genoux, sur le rebord du fauteuil, sur la planche de tilleul, sur le marbre, sur le banc de bois ». Cela : la langue qui se fait flux. Tholomé, de même n’énonce rien d’autre : ce qui l’impacte : « une voix, le texte d’une affiche ou d’une publicité, ce que dit un père à sa fille, une bribe de conversation. N’importe quoi en fait ». Pennequin, idem, comme je l’ai déjà analysé à plusieurs reprises, est traversé, transpercé à longueur de temps par cet anodin qui se révèle dramatiquement existentiel pour la conscience.
L’anodin, la silencieuse masse matérielle de ce qui fait monde est le lieu à partir duquel s’écrit la poésie faciale. Elle a évacué les instances métaphysiques, d’une certaine manière la question du sujet, le posant dans son idiotie étonnée, qui fissure l’insignifiance de la conception du monde. De même qu’elle se détourne de tout rapport savant à la langue et à la culture, au profit d’interrogations sur les causalités qui lient les choses .
Dans son texte home made, Tholomé insiste sur cette caractéristique de l’anodin propre au poétique : « cher ami à partir de 1998 il se fait que vincent tholomé entama le long processus des poèmes faits maison poèmes composés à partir des matériaux qu’il trouva chez lui et que jusqu’alors il avait négligé alors que toutes ces choses lettres papiers peints (…) toutes ces choses là il les avait chez lui et constituaient qu’il en ait consciencee ou non le substrat même de l’activité mentale de vincent tholomé » [Facial, p.73]. Tel qu’il l’écrit l’anodin, l’accessoire, ce qui n’est pas en rapport d’essence avec la conscience, est pourtant la matière même de la conscience, ce qui la constitue. La poésie de l’anodin n’implique pas un désépaississement du monde, mais un rapport accru à sa matérialité de fait, à ses articulations données, sans que soit réinjecté l’idéalisme d’une subjectivité qui voudrait en trouver un sens caché.
Sans fond et langue : la poésie est la trace d’un dérapage
Si la facialité tient bien de cet anodin, elle est aussi attachée à la logique de flux des mots, comme j’ai commencé à le dire.
Ce ne sont pas des mots employés que la poésie faciale trouve sa consistance car si la langue de Tarkos est poétique, « elle ne s’agence pas par l’accumulation de poids de plus en plus lourds d’un appareillage de torchis, de briques, de pierres et de parpaings »[Ma langue, I, p.7].
Le facialisme est d’abord l’ouverture à un dérapage tant logiques que linguistique.
Ces dérapages, on les conçoit selon l’ordre des remarques, des jonctions, des précipitations des liaisons logiques. Déraper signifie être emporté par la masse en mouvement, celle-ci laissant une trace (de pneu ?) dans son effort d’arrêt, ou dans la rectification de son mouvement. Le dérapage pose toujours la question d’un se laisser emporter, d’un se laisser entraîner, tracter, déporter par une masse quelconque. Ici en l’occurrence la masse des mots et de leur liaison.
Si on considère le texte de Tholomé ou de Tarkos dans la revue Facial, ils traduisent bien cette idée du dérapage, du jeu de déplacement selon la masse mobile du langage. La question de ce dérapage de la langue obéit au fait que la langue ne se construit pas par points, par étapes, mais selon un processus d’empiettements constants des mots les uns par rapport aux autres.
Poésie de l’anodin, à une seule face, celle d’une langue en dérapage, langue flux, langue résiduelle du corps en espace de monde, cette poésie a été appelée par Tarkos : poésie de merde. Mais en quel sens, car d’emblée est précisé que « la poésie de merde n’est pas la poésie de merde comme on l’entend » [Facial, p.104] . Tarkos, dans Signe =, définissait en 1999 ce qu’était la merde en rapport à la langue, au sens où pour lui s’établit une nécessaire relation . « La merde est la seule chose qui est produite avec les paroles qui vient du ventre, qui vient de l’intérieur et qui est personnel » [Signe = , p.49]. La merde n’est pas ontologiquement négative, mais elle est la trace œuvrée du corps, elle est déterminée positivement ontologiquement. La merde est le travail d’une digestion, de décomposition, recomposition lente et continue, qui n’arrête pas de s’agglutiner, de se recomposer/éjecter du sujet au même titre que la parole. Dans ce processus physiologique personnel, ce qui doit être compris, c’est que pour faire de la merde, il faut avoir absorbé. L’absorption, comme je l’ai indiquée au niveau du langage, tient à l’emplissement constant des énoncés intramondains. Tient au fait qu’il n’y ait aussi de choses que dans le langage et sa saisie en mouvement.
Lorsque Tarkos définit le pâte-mot, il se réfère surtout au travail de broyage, et aux liaisons compotées entre les éléments broyés. Le broyé et l’aggloméré redoublent ce que j’ai déjà énoncé sur le topos de surface et l’anodin : par rapport à la chose « il n’en va pas de son apparence intérieure » + « il n’y a pas de loi, les lois ne sont pas en cohérence, les lois sont molles » = « le pâte-mot est la substance »[Signe = , p.32-33] . Véritable épistémologie du langage, Tarkos, ici, indique que le réel n’est de l’ordre que de cette pâte-flux de mots, et que s’y tenir, ne tient qu’au déport constant de cette dissolution des fausses unités organiques données aux choses et à leur ressaisissement dans la fluctuation des assemblages de la langue.L’impossible pérénité : l’idiotie ne se copie pas
Alors que la poésie faciale a une existence mort-née en tant que mouvement — puisque ce qu’elle implique est contradictoire avec l’idée même de mouvement littéraire — bien que dans la pratique elle soit toujours en Å“uvre chez des poètes comme Pennequin, elle a marqué, et semble avoir fait des adeptes. Langue idiote que chacun pour soi, on entend, qui se décline et dérape selon les circonstances, en quelque sorte, l’idiotès hante, et hante ainsi aussi la voix singulière de Tarkos, ou de Pennequin. Toutefois, chez ceux qui tentent de pratiquer une écriture facialiste, il ne semble pas que cela soit de même nature. Qu’il y ait le même travail en Å“uvre, il suffit de regarder le travail par exemple d’Arno Calleja, qui a participé très activement à la création du blog de merde avec Pennequin.
Lorsque l’on lit les textes de Calleja, il est bien évident, que formellement, cela semble se donner facialement : flux ininterrompu, glissement constant des motifs, réduction du langage à des séquences mastiquées, pensée crisique du surgissement du poème. Toutefois, la ressemblance s’arrête-là , du fait que chez cet auteur, l’ontologie de la langue appartient davantage à celle d’une modernité inquiète par le sujet et sa réification, qu’au chantier mis en Å“uvre par les facialistes. Nous avons vu que la facialité tenait à un rapport personnel et singulier à la langue, qui refuse justement l’intériorisation, à savoir qui ne repose pas sur l’axe vertical d’un sujet intérieur qui s’exprime, mais qui se compose horizontalement sans identité selon l’ordre des glissements linguistiques. Le sujet facial, n’est pas habité par une intériorité, n’est pas en proie à des contradictions psychanalytiquement déterminables, mais est dans un multiple machinique de soi qui se compose/décompose linguistiquement [en ce sens Jacques Sivan serait certainement plus proche du facialisme que beaucoup qui pensent en être proches par la mimétique de la langue]. Cette singularisation, où s’élabore la poésie de merde est en ce sens, hétérogène à toute forme de substantialisation de la langue comme réalité ontologique autonome. De même, elle ne se pose pas dans la logique du trou, mais de la surface, du déplacement. Sa négativité est celle de l’effet opérée sur des structures établies et non pas en tant que cause [sujet, ou bien réalité].
Or quand on considère ce qu’énonce par exemple Calleja, on fait face à une substantialisation de la langue et régulièrement à une mise en perspective du trou.
[1]Pennequin, en 2004-2005 a tenté de réactiver le champ de la poésie facial en créant sur internet le « blog de merde », en liaison avec Arnaud Calleja. Or, s’il a pu y avoir des textualités qui s’en sont rapprochées, à commencer par celle de Pennequin et de Calleja, ce blog retranscrivait bien d’autres formes de textualité, ce qui ne permit aucunement de comprendre ce qu’était l’angularité de l’approche poétique du facialisme.
[2] Sur la couverture, en effet, nous pouvons lire : mouvement littéraire. Il s’agira bien évidemment dans cet article d’interroger la possible constitution d’un tel mouvement. Était-il possible de le constituer, est-ce qu’une telle volonté n’était pas tenue en échec à partir de la compréhension de la langue véhiculée dans cet horizon poétique ?
[3] Ce que l’on pourrait trouver en quelque sorte chez des écrivains contemporains comme Hubert Lucot ou bien Didier Garcia. En effet, chez Lucot, par exemple dans Langst, l’écriture n’arrête pas de s’amplifier, et ceci depuis le grand graphe qu’il a accompli au début des années 70. Le récit, impossible en sa structure, se tisse par la jonction, autour de chaque motif, de la diversité des temporalités relatives aux motifs lui-même. Le flux de présence est sans cesse coupé, déporté, relié à des fondements qui en sont les soubassements, vers des remarques qui le rectifient, et ceci au rythme d’un jeu de ponctuations, de retours, de remarques, par ce qu’il enveloppe, comme s’il était nécessaire pour chaque énoncé d’envelopper et d’exprimer avec lui la totalité du champ à dire, du champ du dire qui le concerne. L’épaississement alors du phrasé, qui a influencé Didier Garcia, et que l’on constate dans Fragments pour l’aimée, ne vient pas d’un dérapage de surface mais d’un engrossement intérieur de la phrase par le jeu des résonances propres à la mémoire et la pensée de celui qui écrit.
21 décembre 2006
[Recherche] Darwin comme un roman, Philippe Castellin
Rapide- répons à 2 textes de C. Hanna [lire +] et Ph. Boisnard [lire +]
Musique : Keyboard Study #2 – Terry Riley
À juste titre, me semble-t-il, Philippe Boisnard dans un article qu’il consacre à DOC(K)S, commence par constater qu’il existe un souci commun à beaucoup des contributions qui constituent ce numéro “théorique†, celui-ci les agençant (là encore PH. Boisnard voit juste) d’une manière significative, calculée ou se voulant-t-elle. Souci commun : l’action. Mais aussi matière à divergences et discordes, que Philippe Boisnard, dans la suite, propose de structurer à partir de la confrontation entre deux textes qu’il estime caractéristiques à cet égard, celui d’Alain Frontier et celui de Christophe Hanna. Il est vrai que le fait que les pages d’Alain Frontier concernent de manière polémique l’un des livres publiés par Hanna (Poésie action directe) rend plus patentes, à certains égards, ces divergences, vrai également que la dimension nominative des choses pourrait bien contribuer à obscurcir le débat. Pour moi, je tiens à souligner que les critiques, les débats « théoriques » voire, ne sont pas chose négative et stérile, au contraire – Même si, en définitive, ce sont les Å“uvres qui importent, et l’emportent. En tout cas si, maintenant, je tente de « répondre » à Ph. Boisnard et, indirectement, à C. Hanna, ne pas y voir le signe d’une animosité ou d’une hostilité mais au contraire celui de l’intérêt et de l’estime que j’éprouve à leur égard.
Comment donc A. Frontier, – Ph. Boisnard dixit – aborde-t-il l’action ? – Le socle « épistémique » de la position de Frontier serait constitué par une conception déterminée de la poésie que Ph. Boisnard rattache à la « modernité ». Dans cette conception, la poésie est envisagée comme langage visant à l’expression des limites mêmes du langage, rapporté au « Réel » donc. Pour citer Boisnard : « la poéticité mise en avant est donc celle de l’arrachement de la situation symbolique, sociale, politique qui détermine le sujet, en direction d’un réel voilé… nous comprenons que le langage doit faire trouée… ». Jusqu’ici, si l’on accepte d’oublier le texte même d’Alain Frontier (je me garde bien de demander s’il correspond ou pas aux assertions de Philippe Boisnard, Alain Frontier étant bien capable de se défendre ou de rectifier si besoin est) on peut convenir que le type de poétique évoquée se trouve effectivement formulée et présente dans l’histoire de la poésie, au XIX° et XX° siècle. On songera aux romantiques allemands, aux surréalistes. Et il est possible que certains des poètes réunis par « THÉORIES-DOC(K)S » soient également porteurs, dans leur poétique sinon dans leur pratique de la poésie – ce n’est pas nécessairement la même chose – de cette conception qui, structurée par le rapport poésie/Réel, est évidemment susceptible de multiples variantes selon « le » Réel (ou l’ « Etre ») dont on parle. En tous les cas cependant, la poésie s’y rattache à une thématique du forçage et de l’indicibilité. Il suffit, pour cela, qu’un référent absolu, un Réel Majuscule soit posé, hors d’atteinte sauf par Voie et Voix poétique.
Il est tentant d’approfondir cette structure afin d’y retrouver, ainsi que le fait Ph. Boisnard, la marque expressive d’une onto-théologie basée sur une transcendance verticalisée, entre zénith et nadir déclinable. Au poète, à l’Artiste, il appartient d’avoir relation privilégiée avec les cieux ou les abîmes, la chose est ancienne et connue, et chargée de conséquences précises dans les modalités de monstration (de « rencontre ») de l’art, ou dans les procédures éditoriales et le rapport au « livre » où elle s’exprime de manière concrète à travers ce que C. Hanna qualifie « d‘ hypocrisie », soit ce que j’ai appelé « l’ensemble des procédures très intéressées par lesquelles la poésie ou le poème neutralisent formellement leur insertion dans le monde, en occultant globalement la relation qu’ils entretiennent à l’univers des medias, des techniques, des circuits de diffusion et de production… » (« DOC(K)S mode d’emploi ») – Calme bloc ou météorite, le poème-alien tombe dans un monde qui lui serait étranger et, comme dans le film auquel je songe autant qu’à Mallarmé, la foule, mystérieusement instruite de l’événement, s’assemble muette, pour adorer la pierre noire. J’ajoute que, comme Ph. Boisnard, j’estime que nous sommes loin d‘en avoir fini avec cette vision théologique de l’art, toujours prompte à ressurgir malgré les coups qui lui ont été assénés, notamment, par les avant gardes du XX° siècle. Nul hasard si l’article que j’ai écrit dans le même numéro s’achève par l’injonction, ironique, d’avoir à « en finir avec le moyen Age » – sentence à laquelle je
19 décembre 2006
[Chronique] La « crise » des intellectuels
En cette fin d’année pré-électorale s’impose à nouveau la question de la « crise » des intellectuels en France.
Mais que font les intellectuels ?
Le Pen arrive au second tour de l’Election présidentielle française, la France est en danger, mais-que-font-les-intellectuels ?
La France est dans un flagrant état d’émeute, la France est en danger, mais-que-font-les-intellectuels ?
La Terre est en flagrant état de pollution et de réchauffement, la Terre est en danger, mais-que-font-les-intellectuels ?
Mais qui pose cette sempiternelle question : « Mais-que-font-les-intellectuels ? » Et de qui parle-t-on ?
Si par « intellectuels » on désigne les « intellectuels médiatiques », il n’y a guère de danger qu’ils « s’engagent » – ce qui s’appelle s’engager – sur des problèmes compromettants. Sommés de s’exprimer, déboussolés, ils se placent infailliblement dans le sens du vent.
Si par « intellectuels » on entend « intellectuels critiques », c’est-à -dire tous ceux qui, quelle que soit leur activité au sein du champ des savoirs et des pratiques esthétiques, recourent à tous les moyens théoriques et artistiques pour porter un regard critique sur notre société, alors la réponse à cette sempiternelle question est simple : ils ne font rien d’autre que d’agir pour nous faire réagir – cette action et cette réaction étant bien entendu spécifiques.
Ainsi ont fait, font et feront des auteurs défendus par Al dante, Le Bleu du ciel, Comp’act, La Découverte, Le Dernier Télégramme, La Dispute, L’Esprit des péninsules, è®e, Farrago, Galilée, Hermaphrodite, Inventaire/Invention, Léo Scheer, Libr-critique, PPT, Les Presses du réel, Ragage, Raisons d’agir…(Mais il ne s’agit évidemment pas ici de prétendre dresser le long inventaire des auteurs et des éditeurs critiques).
Parmi les nombreuses oeuvres récentes qui peuvent être qualifiées de critiques, je ne prendrai que quelques exemples. Outre les effets critiques que j’ai analysés dans Peep-show de Christian Prigent et Nouvel âge de Patrick Bouvet, et les parasitages des discours hégémoniques entrepris par cette machine ludique de guerre que constitue Talkie-Walkie (cf.La revue des revues, n°38, juin 2006), j’aimerai revenir brièvement sur un roman de Pierre Jourde, dont sera exposée ci-après la position sur la controverse littéraire : Festins secrets (L’Esprit des péninsules, 2005), qui met en scène un « homme sans qualités » au pays des ogres (à savoir, le Système de l’Education nationale, mais également les caïds comme les notables de la petite ville de Logres) en se rattachant à la modernité critique par son indétermination générique, sa polyphonie et sa polymodalisation, mêle satire carnavalesque, humour, ironie, pathétique et tragique apocalyptique, sans oublier roman zolien, récit fantastique, écriture du fragment, journal, ou encore autofiction, pour nous interroger sur une crise des représentations sans précédent qui affecte aussi bien notre intégrité mentale que notre culture et nos rapports sociaux et amoureux.
Et si les « intellectuels critiques » sont pour la plupart quasi invisibles par et dans les médias, qui empêche ces derniers de les écouter, de les lire, voire de les inviter ? Pourquoi ne donner presque exclusivement la parole qu’aux chercheurs-de-consensus, aux intelloshowmen et aux intellobusinessmen ?
Le SILENCE-DES-INTELLECTUELS
Le SILENCE-DES-INTELLECTUELS est avant tout le fantasme – masqué par des questions faussement naïves, faussement effarouchées, franchement inquisitrices – que nourrissent en toute mauvaise foi tous les esprits positifs, tous les dominants et leurs chiens de garde.
La tactique est bien connue :
1) on décrète le SILENCE-DES-INTELLECTUELS;
2) on les remplace par des pseudo-intellectuels qui animent de faux débats.
D’ailleurs, les « responsables » des sphères homohégémoniques (Derrida) ont bien compris, qui s’adressent directement aux Français et leurs hérauts (Bové, Hulot, et tous les showmen enregistrés par les baromètres de l’Air du temps). Exit les « intellos » : la politique, l’information et le monde des livres sont choses trop sérieuses pour les leur abandonner.
L’intellectualisme est comme le communisme naguère et le terrorisme aujourd’hui : l’épouvantail qu’on agite pour mieux rallier (railler !) les masses. L’intellectualisme est comme le schmürz de Vian : un exutoire à toutes nos failles, nos lâchetés, nos incompétences – à notre bêtise crasse.
A vrai dire, la société spectaculaire ne saurait supporter la mise en crise que proposent les intellectuels critiques : si « crise » il y a, elle est due au déni de cette crise du sens positif qu’ils déclenchent, au mépris et à la méprise qui les concernent.
Signe de ces temps de mé-crise, les univers sociaux (enseignement, journalisme) d’où, au siècle dernier, émanaient de nombreux intellectuels, n’ont aujourd’hui de cesse que de réduire leurs recrues au rang d’éléments systémiques, d’instruments : la presse-productiviste a besoin de techniciens compétitifs de l’information pratique; l’Education-productiviste a besoin de techniciens compétitifs de la formation pratique, formés à lutter-contre-la-fracture-sociale (enseignement secondaire jusqu’aux premières années d’université) et à faire fonctionner les pôles de compétitivité scientifique (recherche).
Pour une réflexion plus approfondie sur les intellectuels critiques, on me permettra de renvoyer à un long article paru dans la rubrique « Recherche » le 20 janvier dernier – et dont paraîtra une nouvelle version début 2007.
Interdit de controverses
Dans le dernier numéro de la revue Conflits actuels (n°17 : « Controverses »), déjà présenté [ici], Frédéric Guillaud pose cette question salutaire : « Y a-t-il une vie intellectuelle en France ? », et Pierre Jourde cette constatation : « La controverse littéraire introuvable ».
À la question « Que font les intellectuels ? », Frédéric Guillaud répond : de l’agitation pour les animateurs de la vie intellectuelle, « à savoir les journalistes, experts médiatiques, économistes, sociologues, psychologues, politologues, littérateurs, acteurs engagés, chanteurs militants et autres grandes consciences » (p.7); visiblement rien pour les autres, vu le « caractère quasiment underground de la vraie vie intellectuelle en France ».
Aux premiers, donc, il reproche un moralisme irréaliste qui a engendré « ces deux monstres de la pensée que sont les « idées généreuses » et les « arguments réactionnaires » » (p.8). Autrement dit, une « parole idéologique » dont il montre les ravages en examinant intelligemment plusieurs « sujets de non-pensée », et qu’il explique ainsi : au rationalisme universaliste s’est substitué un « subjectivisme humanitaire anti-politique », idéologie qui, bien que ne provoquant pas mort d’hommes, s’avère néanmoins pernicieuse, dans la mesure où c’est l’homo sapiens sapiens qu’elle remet en question par son anti-intellectualisme et sa disqualification des choses de l’esprit au nom de la liberté et de l’égalité. Aussi, pour l’auteur, n’y a-t-il plus de véritable débat intellectuel, les discussions étant contaminées par cette nouvelle bien-pensance anti-élitiste, « le relativisme hypermoderne », et par les partis pris claniques qui remplacent le dialogue par des réactions irrationnelles.
Pierre Jourde, quant à lui, pose d’emblée cette question : « La libre critique est-elle possible dans le champ littéraire français contemporain ? » (p. 76).
Pour être empirique, son analyse sociologique n’en est pas moins pertinente. S’appuyant sur son expérience et les « quatre figures d’intimidation culturelle qui, d’après Jean-Philippe Domecq dans Le Pari littéraire (éditions Esprit, 1994), sévissent dans les champs picturaux et littéraires » (« l’argument psycho-social de l’envie et du ressentiment, l’argument tactique du complot, l’argument politique du « fascisme », et enfin le refus de discuter sur le texte même de la critique pour ne considérer que d’hypothétiques intentions »), le romancier et polémiste passe en revue les mécanismes de censure qui tendent à imposer à tous le consensus, et aux esprits forts le silence : la « censure journalistique » – dont il a été victime avec La littérature sans estomac (L’Esprit des péninsules, 2002), qui protège les intérêts des médias et des maisons d’édition, mais aussi l’occupation du terrain par de pseudo-débats autour de la violation de la vie privée, du racisme ou de la pédophilie, et surtout l’annexion de l’imagerie moderniste par le Marché, qui fait passer « l’exhibitionnisme littéraire contemporain, l’industrialisation de la confidence intime, pour un acte d’insoumission » (p. 82), et ce différencialisme individualiste qui finit par préférer le témoignage au jugement par respect aveugle de la soi-disant singularité. Et, ajoute le critique, « comme toute idéologie, celle-ci convainc ceux qui en sont les porteurs qu’ils n’obéissent pas aux intérêts objectifs du système, mais à des motivations honorables et idéalistes »…
Débat
Parce que, contrairement à ce que laisse entendre Arnaud Hurel dans l’éditorial de Conflits actuels, Libr-critique ne pense pas que l’activité sur internet soit « un exercice essentiellement solitaire de la communication », nous invitons tous nos weblecteurs, suite à leur lecture de « L’intellectuel critique« , à entrer dans le débat, et à participer à cette critique nécessaire.
[Cet article inaugure, une série qui sera consacrée aux dernières publications des éditions al dante et aux questions théorico-poétiques qu’elles peuvent susciter. Ces articles tenteront de mettre en évidence les apports théoriques et poétiques — au sens de production — qui se tiennent dans l’horizon de ces publications. En ce sens, cette série, sera à lire aussi hypertextuellement, chaque article renvoyant peu à peu aux autres, selon une logique de reprise. Pour une présentation rapide cf. l’article sur 