Libr-critique

4 novembre 2014

[Livre-chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, L’image primitive (à propos de Bertrand Schefer, La Photo au-dessus du lit)

 Qu’est-ce que l’écriture, sinon l’art de convoquer les fantômes ? Ce que fait ici habilement Bertrand Schefer, en interrogeant le voir au fil d’une écriture qui allie Eros et Thanatos, parole et silence.

 

Bertrand Schefer, La photo au-dessus du lit, P.O.L éditeur, novembre 2014, 72 pages, 7,50 €, ISBN : 978-2-8180-2150-7.

A huit ans, le narrateur est emmené dans une chambre inconnue. Son regard est soumis à une image fascinante qui sublime un processus de terreur et de plaisir. Trop forte, cette image est remisée dans l’inconscient de l’enfant avant de faire retour. Il s’agit désormais de l’appréhender. Dans ce but, Schefer doit mettre des mots « dedans ». Mais au nom du traumatisme premier, leur « frégolisme » (Barthes) ne peut en venir à bout. Une stratégie plus efficiente est nécessaire. Il faut une opération – entendons ouverture – capable de provoquer une révélation et un aboutissement bien en amont de la résilience.

La remontée se fait par étapes en arpentant fantasmatiquement le couloir et le labyrinthe qui menèrent l’enfant à la chambre, l’image, la sidération inter-dite. Conduit par sa mère chez son amant, l’enfant est soumis à un « voyage » où se mêlent l’incompréhension, la catastrophe et la jouissance. Le tout au nom de l’incompossible de ce que Schefer nomme « Une histoire d’amour qui sans cesse recommence ». Par la soierie de ce voyage, il secoue nos nuits fragiles. Nous y dormons soudain tout habillés comme des nomades. L’image devient notre peuple intérieur, elle chevauche monts et merveilles entre la douleur et les astres.

L’auteur nous guérit-il de l’extase du vide et de la maladie du temps ? Pas sûr. Tel un ange noir, il nous tire par les pieds, agite nos bas fonds. La littérature est plus exaltée que le feu car elle a la poésie dans le sang. Les yeux s’entrouvrent sous le fil de la vie d’un fils confronté à l’invisible et l’impensable. Le texte débarque jusque dans notre inconscient, sans doute pour porter la lumière dans l’ombre de caves où veille un dragon. L’auteur lui plante le stylet de l’écriture, car il sait que, cet assoiffé, rien ne le désaltère, sinon des rêves qui le broient dans un grand luxe de rigueur. Reste donc cette langue de feu autour des cris d’une bien étrange « fée ».

11 septembre 2014

[Chronique] Pierre Patrolin, L’homme descend de la voiture, par Périne Pichon

La marquise descendit à cinq heures, disait-on… Désormais : L’homme descend de la voiture… Et pourtant : L’homme descend du singe, disait-on… De la mythologie de la voiture (au sens où l’entendait Roland Barthes), de l’étrange familiarité qui caractérise le rapport de l’homme hypermoderne à cet objet culte de la société de consommation, Pierre Patrolin tire un récit obsessionnel dont il a le secret.

Pierre Patrolin, L’Homme descend de la voiture, P.O.L, septembre 2014, 320 pages, 17,90 €, ISBN : 978-2-8180-2112-5.

 

Dans ce troisième roman de Pierre Patrolin, une voiture presque neuve est achetée par un couple. Ils habitent sans doute à la campagne, pas loin d’une grande ville, où tous les deux travaillent. Le roman se partage entre ces deux lieux : la ville, avec ses magasins, ses panneaux publicitaires, ses voitures… Et la campagne, avec ses chemins de terre, les arbres et leurs parfums. La voiture fait la jonction entre ces deux lieux, conduite par un narrateur anonyme.

 

Celui-ci est particulièrement attentif aux détails, si bien que chacun d’eux acquiert une importance significative, comme les taches laissées par quelques gouttes de pluie sur la carrosserie de la nouvelle voiture. Nouvelle, mais « presque neuve ». La précision donne déjà au véhicule une aura un peu mystérieuse. De quoi laisser progressivement s’installer l’obsession du narrateur pour sa voiture, la conduite de sa voiture, l’odeur surtout de sa voiture. Celle-ci permet de créer un espace nouveau, entre la ville et la campagne. Elle creuse cet espace à chaque voyage, tout en devenant pour son conducteur un observatoire mobile de l’extérieur. Les descriptions très détaillées se succèdent, comme pour donner son relief à ce monde aperçu de part et d’autre de la voiture.

 

La narration produit cependant une légère inquiétude : malgré les détails perçus et rapportés par le personnage, l’accès à son intériorité est réduite au strict nécessaire. La perception est immédiate, et n’est pas suivi d’une analyse ou réaction psychologique de la part du narrateur. Ainsi, certains actes semblent obscurs, certaines choses sont inexplicables, comme les non-dits du héros à sa femme, Françoise. Alors qu’il lui disait tout, voilà qu’il accumule des petits secrets depuis l’arrivée au foyer de la nouvelle voiture.

 

Le vin et la cuisine, le goût et l’odorat sont au centre de la relation du couple. L’odorat, surtout, intervient dans l’ensemble du récit. Les mots en viennent à posséder les senteurs qu’ils évoquent. Il ne s’agit pas seulement de décrire les parfums présents, mais également d’anticiper les senteurs futures et de se souvenir des odeurs passées. Et parmi le bouquet parfumé – vin, pot-au feu, et rêve de framboisiers – l’odeur de la voiture, persistante au point d’en devenir écœurante éclipse presque les autres : «  […]cet unique parfum, entêtant, de plastique cuivré, de matière synthétique. De faux cuir, et de résine. D’infusion de polyéthylène. De chlorures de vinyles polymérisés. ».

 

Obsession automobile à laquelle il revient toujours, l’homme qui descend de sa voiture. Voici qu’elle acquiert l’aura d’un objet fantastique. Sa présence, son usage et usure progressive ont des conséquences mystérieuses sur la vie et la conduite (humaine incluse) de son propriétaire. L’ambiguïté du langage instaure une fusion de l’homme et de sa voiture :

 

Je roule encore un long moment, sans toucher le volant, quand le soleil descend. Sans accélérer. Sans peser mon pied sur la pédale. Ma vitesse décroît. Mes reins se calent. Mon dos s’appuie su le dossier. Mon corps s’alanguit. Il se détend. Je roule.

 

L’automobile envoûte. Depuis sa naissance, sans doute. Pourtant, le mot « automobile » est déjà assez inquiétant : qu’est-ce qu’un objet capable de se mouvoir seul ? La voiture, fétiche masculin, devient la complice des secrets du narrateur, voire sa gardienne : un fusil, l’appel de la chasse, le retour à la nature primitive de l’homme, qu’une pré-histoire réécrite par Pierre Patrolin fait descendre de la voiture.

Par curiosité, on peut se demander ce qu’il advient si la femme descend de la voiture…

 

 

 

 

 

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