Libr-critique

10 mai 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (11 et 12)

Avec ces deux livraisons, nous terminons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016. [Lire 9 & 10]

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

-XI-

Car la mer, c’est ça. C’est toujours ça. Des filets à crevettes. Un train-jouet. Des pantalons de flanelle. Des parasols. Des marchands de glaces. Des marchands de souvenirs. Des bistrots. Du vin blanc. Des huîtres. Un monde. C’est ça, la mer. Un monde où rien de grave ne peut advenir. Un monde sucré. Un monde tout doux. C’est ça la mer. La mer, c’est ça. Des odeurs. Des lumières. Des lumières. Des odeurs. C’est ça, la mer. Des cris et des jeux. Des baignades. Du sable partout. Des maillots trop grands qui glissent. Des maillots trop petits qui serrent. Des jeux idiots qui occupent pendant des heures. Du soleil. À devenir rouge. Rouge comme une écrevisse. C’est ça, la mer. Des corps étendus. Les uns à côté des autres. Des filles jolies. Des filles moins jolies. Des garçons jolis. Des garçons moins jolis. C’est ça, la mer. Toujours la mer. Recommencée ou non. La mer, c’est ça. Des parties de volley. Des parties de foot à trois. Des parties à deux. Ou à trois. Le soir. La mer. Le soir. Avec un feu. Des bières. Du vin blanc. Et des rires. Encore des rires. Et des filles jolies et des garçons jolis. La mer, c’est ça. Un souvenir. Des souvenirs. Ce n’est pas ça la mer. Ce n’est pas que ça. Mais ce sont des souvenirs. Car la mer, c’est ça. Un monde artificiel. Pas sérieux. Jamais sérieux. Où rien de grave ne peut jamais advenir.

 

 

-XII-

Il tire machinalement de sa poche, comme chaque jour à la même heure, son paquet de cigarettes. Il le pose sur la table ronde marbrée à côté du verre de bière. Il pousse un peu son verre en avant, tâte les poches de sa veste à la recherche de son briquet. Lentement, il tire une bouffée de cigarette. Il surprend le coup d’œil d’intelligence qu’échangent les joueurs de cartes. Il sait. La même scène se répète depuis des années. Il pousse un profond soupir. Se renverse en arrière. Ferme à demi les yeux et regarde la fumée monter. Il reste comme ça pendant une heure. Sans bouger. Ou presque. Juste quelques mouvements pour boire la bière. Une heure pendant laquelle il se laisse aller. Laisse aller ses pensées. Je vous dois ? Il pose un billet sur le comptoir. Gardez tout. C’est la dernière fois que je viens. Adieu donc. Et tranquillement, il prend sa place dans la foule qui coule le long du trottoir. On le regarde partir. On espère qu’il va se retourner. Mais il ne se retourne pas. Il disparaît dans une rue transversale.

1 avril 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (3 & 4)

Nous entamons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions par avance pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016. [Lire 1 & 2]

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

-III-

Qui est ce toi ? Personne et tout le monde. Pas de visage. Pas de nom. Pas de voix. Juste un autre. Personne. Quelqu’un. Nobody. Ou plutôt si, juste un corps. Juste un corps, sans visage, sans nom, sans voix. Une ombre. Un phantôme, un phantasme. Personne et tout le monde. Un phantasme, un phantôme. Sans voix, sans nom, sans visage. Personne et tout le monde. Il a toujours été là, ce phantôme, ce phantasme. Il a pris une voix, un nom, un visage, quand elle l’a rencontré. Le phantôme est devenu fantôme, le phantasme est devenu fantasme. Le corps du phantasme a pris la voix, le nom, le visage du fantasme, lui. Mais elle le sait, qu’il n’est pas parti pour autant son phantôme, et que ce corps, sans voix, sans nom, sans visage, revient parfois la visiter, la nuit, le jour, et lui rappeler, que toi c’est aussi lui. Dans le secret, il y a un secret qui cache un autre secret, qui se pose sur un autre secret. À quoi penses-tu ? À toi, je pense à toi. C’est dire aussi que toi ce n’est pas toujours toi. C’est cacher le phantôme qui est toi, toi, toi, toi, oui toi, oui toi. Et quand je te serre dans mes bras, mon fantôme, je pense au phantôme. Et quand je vois le phantôme, je te veux toi, mon fantôme, mon fantasme, mon rêve, mon amour.

Elle est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, elle, elle est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, elle, seulement elle, elle est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, oui, elle, seulement elle, oui, elle est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, oui, oui, elle est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme. Oui. Elle. Seulement elle.

Il est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, lui, il est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, lui, seulement lui, il est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, oui, lui, seulement lui, oui, il est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, oui, oui, il est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme. Oui. Lui. Seulement lui.

 

-IV-

Je garde peu de souvenirs de mon enfance. Comme si ces souvenirs avaient été placés sur une toile cirée et que j’avais passé une éponge dessus, ne laissant que quelques miettes. Tabula rasa de mes souvenirs d’enfance.

Cependant je garde un souvenir d’un épisode de mon enfance. Je n’arrive pas à le dater précisément, mais je devais avoir moins de cinq ans.

Je suis dans un couloir d’une maison qui n’est pas celle où j’habite. Il y a un carrelage sombre sur le sol, marron sans doute. Je joue avec des figurines playmobil, un cow-boy et son cheval. J’imagine que les joints de séparation du carrelage sont des cours d’eau que le cheval franchit avec assurance et élégance.

Mon père est au fond du couloir et parle avec un vieux monsieur. Sans doute nous apprêtons nous à partir, mais ils ont encore quelque chose à se dire avant de se séparer. Je n’ai jamais très bien compris qui était ce vieux monsieur. Mon père m’a expliqué que lui et sa femme l’ont gardé quand il était enfant et que sa mère ne pouvait pas s’en occuper. Ma grand-mère a toujours travaillé et pour rien au monde elle n’aurait perdu son indépendance financière. Elle était obligée de le faire, elle avait divorcé de son mari après la guerre. Mon père m’a expliqué qu’il avait beaucoup d’affection pour ce vieux couple. Aujourd’hui, je pense que ce vieux monsieur fut, pour lui, comme un père de substitution.

Je me souviens précisément que je joue dans ce couloir, que je lève la tête, que je vois mon père et le vieux monsieur au bout du couloir. Ils s’arrêtent de parler, me regardent, sourient, me sourient. Et là, je comprends que mon père était en train de me vendre, et je comprends que ce sourire signifie que le marché a été conclu.

Je me souviens que ce jour-là, j’ai été vendu par mon père à un vieux monsieur.

23 mars 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (1 & 2)

Nous entamons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions par avance pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016.

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

-I-

J’ai toujours cru aux mensonges. Je dirai même que je ne crois qu’aux mensonges. Le reste, la vérité, n’a que peu d’intérêt, car la vérité est figée, car elle ne bouge pas, car elle ne change pas. Dernièrement, on m’a dit que la Terre est ronde. Quel beau mensonge. Je veux bien y croire. Et si l’on me dit que cette même Terre, ronde, est bleue quand on la regarde, de tout là-haut, des étoiles, je veux bien aussi y croire, à ce mensonge. Ce sont les mensonges qui nous disent le mieux le monde tel qu’il devrait être, et pas la vérité, qui nous dit le monde tel qu’il est.

 

 

-II-

 

J’ai toujours aimé le secret, les sociétés, les sociétés secrètes. Les Sociétés Secrètes mènent le monde : elles sont partout. C’est bien connu. Elles sont partout et elles mènent le monde, en secret, les Sociétés Secrètes.

Qu’elles s’appellent Franc-Maçonnerie « bleue », Société Théosophique, « Gwen-an-Du », Illuminés de Bavière, The High Broterhood of Louxor, Compagnie du Saint-Sacrement, Kehilla, Cercle Intérieur du Temple, Cercle Extérieur du Temple, Cercle Autour du Temple, Dragon Vert, ou Jaune, Rose-Croix, Omphalopsiques, Absolutistes, Adorateurs du feu, S.A.S.A., Chevaliers de la Croix-Blanche, Néo-Médiévaux.

N’oublions pas les mots que Walther Ratheneau prononça avant de mourir : « Les soixante-douze qui mènent le monde… » Il donnait, juste avant de mourir, le nombre de sociétés secrètes qui gouvernent le monde.

N’oublions pas non plus ce témoignage, d’un inconnu, mais qui en dit long et que l’on ne peut écarter d’un revers de la main : « Il y a en Allemagne une Société inconnue, aux chefs inconnus et aux buts inconnus. » Ce sont ce genre de paroles qui font frissonner et qui montrent bien l’étendue des pouvoirs des Sociétés Secrètes.

Il faut lire dans la Bhagavat Gita ces mots : « Sois attentif à l’accomplissement des œuvres, jamais à leurs fruits ; ne fais pas l’œuvre pour le fruit qu’elle procure, mais ne cherche pas à éviter l’œuvre », pour se persuader, qu’elles, ces Sociétés Secrètes, sont là depuis bien longtemps et qu’elles, oui, mènent le monde.

Et dans le Zohar, que lit-on ? « Le monde ne subsiste que par le secret. » Le secret des Sociétés Secrètes.

Et ce « petit carnet noir », remis à tout organe de presse et qui indique les sujets dont il ne faut pas parler ?

Et ces héros dans les coulisses de l’histoire : Richelieu, Benjamin Disraeli, Timothée-Ignatz Trebitsch, James Bond, Ratchkovsky, Dimitri Navachine, le docteur Saiffert ? Et que penser du Grand Monarque ? Et que penser de Gurdjieff ? Et que penser de Aleister Crowley ? Et que penser de Weishaupt ? Et que penser de Geoffrey de Charnay ? Et que penser de Michel de Ramsay ? Et que penser de Saint-Yves d’Alveydre ?

Et ce livre La Bible de Lucifer sur lequel malgré tant et tant d’efforts, il a toujours été impossible de mettre la main ? Et que penser de la découverte de Robert Lhomoy ? Et le Roi du Monde a-t-il une réalité concrète ? Et le Roi Jaune est-il si jaune ?

Et l’Association du Cheval Rouge ? Dont le but pour ses membres, écrivains et artistes, est de s’emparer des journaux, d’envahir les théâtres, de s’asseoir dans les fauteuils de l’Académie, de se former des brochettes de décorations et de finir, modestement, ambassadeur, ministre, président du F.M.I., millionnaire.

Les Sociétés Secrètes gouvernent le monde! Et même si ces Sociétés que l’on dit Secrètes, sont plutôt discrètes, elles gouvernent le monde, Elles sont un monde, un monde à part dans le monde, hostile au monde, n’admettant aucune des idées du monde, n’en reconnaissant aucune loi, ne se soumettant qu’à la conscience de sa nécessité, n’obéissant qu’à un dévouement, agissant tout entier pour un seul des associés quand l’un d’eux réclame l’assistance de tous; cette vie de flibustier en gants jaunes et en carrosse; cette union intime de gens supérieurs, froids et railleurs, souriant et maudissant au milieu d’une société fausse et mesquine; la certitude de tout faire plier sous un caprice, d’ourdir une vengeance avec habileté; puis le bonheur continu d’avoir un secret de haine en face des hommes, d’être toujours armé contre eux, et de pouvoir se retirer en soi avec une idée de plus que n’en avaient les gens les plus remarquables.

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