Libr-critique

10 mai 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (11 et 12)

Avec ces deux livraisons, nous terminons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016. [Lire 9 & 10]

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

-XI-

Car la mer, c’est ça. C’est toujours ça. Des filets à crevettes. Un train-jouet. Des pantalons de flanelle. Des parasols. Des marchands de glaces. Des marchands de souvenirs. Des bistrots. Du vin blanc. Des huîtres. Un monde. C’est ça, la mer. Un monde où rien de grave ne peut advenir. Un monde sucré. Un monde tout doux. C’est ça la mer. La mer, c’est ça. Des odeurs. Des lumières. Des lumières. Des odeurs. C’est ça, la mer. Des cris et des jeux. Des baignades. Du sable partout. Des maillots trop grands qui glissent. Des maillots trop petits qui serrent. Des jeux idiots qui occupent pendant des heures. Du soleil. À devenir rouge. Rouge comme une écrevisse. C’est ça, la mer. Des corps étendus. Les uns à côté des autres. Des filles jolies. Des filles moins jolies. Des garçons jolis. Des garçons moins jolis. C’est ça, la mer. Toujours la mer. Recommencée ou non. La mer, c’est ça. Des parties de volley. Des parties de foot à trois. Des parties à deux. Ou à trois. Le soir. La mer. Le soir. Avec un feu. Des bières. Du vin blanc. Et des rires. Encore des rires. Et des filles jolies et des garçons jolis. La mer, c’est ça. Un souvenir. Des souvenirs. Ce n’est pas ça la mer. Ce n’est pas que ça. Mais ce sont des souvenirs. Car la mer, c’est ça. Un monde artificiel. Pas sérieux. Jamais sérieux. Où rien de grave ne peut jamais advenir.

 

 

-XII-

Il tire machinalement de sa poche, comme chaque jour à la même heure, son paquet de cigarettes. Il le pose sur la table ronde marbrée à côté du verre de bière. Il pousse un peu son verre en avant, tâte les poches de sa veste à la recherche de son briquet. Lentement, il tire une bouffée de cigarette. Il surprend le coup d’œil d’intelligence qu’échangent les joueurs de cartes. Il sait. La même scène se répète depuis des années. Il pousse un profond soupir. Se renverse en arrière. Ferme à demi les yeux et regarde la fumée monter. Il reste comme ça pendant une heure. Sans bouger. Ou presque. Juste quelques mouvements pour boire la bière. Une heure pendant laquelle il se laisse aller. Laisse aller ses pensées. Je vous dois ? Il pose un billet sur le comptoir. Gardez tout. C’est la dernière fois que je viens. Adieu donc. Et tranquillement, il prend sa place dans la foule qui coule le long du trottoir. On le regarde partir. On espère qu’il va se retourner. Mais il ne se retourne pas. Il disparaît dans une rue transversale.

30 avril 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (9 & 10)

Nous poursuivons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016. [Lire 7 & 8]

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

 

-IX-

 

Il n’est plus acteur. Il est spectateur. Ou plutôt ce qui est angoissant, il est acteur et il est spectateur. Quelqu’un vient de se taire. Quelqu’un vient de se taire alors qu’il parlait. Quelqu’un parlait. Il vient de se taire. Mais que pouvait-il bien dire ? Que pouvait bien dire celui qui vient de se taire ? Impossible de savoir qui parlait. Impossible de savoir qui vient de se taire. Étrange comme sensation. Savoir que quelqu’un parlait et qu’il vient de se taire. Mais ne pas savoir qui. Il ne vient pas de dormir. Il ne vient pas de se réveiller d’un étrange rêve. Pas ce soir. Pas pendant le repas. Pas pendant ce repas. Pas avec les invités à la maison. Des amis. Nombreux et trop nombreux. Quelqu’un vient de se taire. C’est évident. C’est certain. Lui sans doute. Lui au bout de la table. Lui qui dévide des phrases monotones que personne n’écoute et qui pourrait se taire sans que personne ne le remarque. Il est étrange ce silence. Pourquoi tout le monde fait-il silence ? Il regarde. Il voit tout. Il voit tout dans les moindres détails. Il les connait ces gens. Il les connait tous. Des amis. Des amies. Sa femme. Quelqu’un vient de se taire. Et quelqu’un vient d’allumer la lumière. La clarté de l’extérieur et la clarté jaunâtre des globes électriques se mélangent et ces clartés ne s’additionnent pas, elles se détruisent. Tout devient plus miteux autour de lui. Le papier peint du mur devient d’un brun triste. Il voit les déchirures dues à l’humidité. Le plafond devient sombre. Le plus sinistre c’est cette grande glace, en face de la table. Sa femme la voulait tellement. Ils l’ont achetée six mois après leur mariage. Une immense glace un peu piquée. Une eau troublée dans laquelle se reflètent les invités : une rangée de dos, une rangée de nuques, une rangée de profils. Et puis ce silence. Il se voit dans la glace, de face. Il se voit en train de faire un mouvement. Il saisit un couvert. Il pique dans son assiette un morceau de viande. Il le porte à sa bouche. Il mange. Il mange dans ce silence. Elle est assise à côté de lui. Il sent son bras contre le sien. Sa jambe contre la sienne. Mais c’est là-bas. Là-bas dans la glace. Dans cette eau troublée qu’il la voit. Qu’il voit son sourire. Qu’il la voit jouer la comédie. Et il se voit aussi participer à cette comédie. Il est le spectateur de sa comédie. Il est le spectateur de leur comédie.

 

 

-X-

 

Lui, l’image de la sérénité même. Lui, si neutre, si banal. On pouvait le croiser cent fois sans le remarquer. On pouvait le rencontrer cent fois sans le remarquer. Si neutre, si banal. Un type banal, vraiment banal. Elle, peut-être jolie, il y a longtemps, très longtemps, si longtemps, peut-être jolie, mais trop de temps passé à se battre matin et soir avec le ménage. Peut-être jolie, avant. Elle raconte. Elle dit. Elle répète d’une même voix lamentable, avec ce regard anxieux, de quelqu’un qui a peur d’oublier. Elle répète encore et encore son histoire. Ce sont des choses qui n’arrivent qu’à moi… Encore une fois, son histoire, de cette voix lamentable. Une voix qui donne des suées à celui qui l’écoute. Une voix si plate, si triste, si monotone qu’elle donne des suées à celui qui l’écoute. Une voix lamentable terne. Une voix à rendre lugubre toute la journée. Une voix à rendre même le soleil lugubre. Une voix triste à pleurer. Une voix qui donne envie d’ouvrir les fenêtres, toutes les fenêtres pour respirer. Elle raconte. Elle dit. Ce sont des choses qui n’arrivent qu’à moi… Nous étions dans la chambre. Lui et moi. J’étais au lit. Pas lui. Pas encore. Il a toujours mis plus de temps que moi. À aller au lit. Il parlait. De je ne sais quoi. Il parlait. Je n’écoutais pas. Pas vraiment. Plus vraiment. Il parlait. Comme ça. Tout en pliant son pantalon. Tout en pliant son pantalon qu’il venait d’enlever. Il était en chemise. Blanche. Une belle chemise blanche. Repassée de la veille. Bien repassée. Il s’est assis au bord du lit. Il a retiré ses chaussettes. Il s’est frotté les pieds. Il avait les pieds sensibles. Tous les soirs il frottait ses pieds. Tous les soirs. Il a dit. Merde. Comme ça. Soudain. Soudainement. Il a dit. Merde. Pas son genre. De dire merde. Comme ça. Soudain. Soudainement. Pas son genre. Son genre c’était de se frotter les pieds. Le soir. Pas de dire merde merde merde. Et il a dit. Merde. Et il a basculé en avant. Comme ça. Soudain. Soudainement. Il a basculé en avant. Je me suis levée. Je lui ai parlé. Il ne disait plus rien. Plus rien. Plus de merde. Plus rien. Il avait le visage sur la carpette. Il avait le visage sur la carpette. Ce sont des choses qui n’arrivent qu’à moi… 

23 avril 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (7 & 8)

Nous poursuivons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016. [Lire 5 & 6]

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

-VII-

C’est difficile. C’est même impossible de savoir comment, de savoir quand, les choses ont commencé. Lui, pourtant le sait. Il sait quand et comment ça a commencé. À la minute. À la seconde près. Il y pense constamment. Sombre. Furieux. Comme un homme en pleine forme qui est soudain miné par une maladie sournoise. Il sait comment elle est entrée dans sa tête cette idée. Cette saloperie d’idée. C’est pas un microbe. C’est pas comme un microbe. C’est une idée. Une saloperie d’idée. Ça commence par une petite tache de rien. De rien du tout. On n’y fait pas attention. Puis on la regarde de temps en temps, cette petite tache de rien. De rien du tout. Elle grandit. Cette tache. Cette idée. Cette saloperie d’idée. On essaye de la chasser. On gratte toujours plus vite. Plus fort. Et puis finalement, un jour, il faut bien aller chez le docteur. Et bien c’est la même chose avec cette idée. Cette saloperie d’idée. On a beau gratter. La gratter. Elle est là. Elle reste là. Cette idée. Cette saloperie d’idée.

 

-VIII-

Elle reste étendue sur le lit, dévastée, nue, cuisses écartées. La tache sombre du sexe, un filet de sperme. Vivre la scène à l’état brut sans se poser de questions, vivre la scène ainsi, sans se poser de questions. Est-il heureux ? Oui, sans hésiter. Il ne lui en veut pas de lui avoir mordu la lèvre. C’est un tout. Cela fait partie d’un tout. D’elle et lui. Cet après-midi faire l’amour, se laisser aller, se faire mordre la lèvre. Il tapote sa lèvre avec une serviette de bain humide. Ta femme. Oui. Elle va se poser des questions. Je ne crois pas. Elle t’en pose parfois ? Des mots, encore des mots, mais les mots ont-ils de l’importance quand on vient de faire l’amour, quand on a le corps encore sensible, quand on a la tête un peu vide. Tu m’aimes. Je crois. Il ne sourit pas. Sa lèvre mordue lui fait mal. Il plaisante pourtant. Oui, il l’aime. Bien sûr qu’il l’aime. Tu en doutes ? Mais non.

15 avril 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (5 & 6)

Nous poursuivons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016. [Lire 3 & 4]

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

 

-V-

 

C’est un jeu. Un jeu que je crois avoir inventé quand j’étais enfant. Au départ, un jeu de plage. Mais on peut y jouer quand on veut. Mais on peut y jouer où on veut. C’est un jeu de solitaire, pour les solitaires. C’est un jeu personnel, individuel.

 

Voilà.

 

Il fonctionne ainsi ce jeu : bien calé dans un fauteuil pliant, les bords du chapeau de paille rabattus sur les yeux. Il s’agit d’ouvrir plus ou moins les paupières. Les yeux grands ouverts et le volet est ouvert. Les yeux fermés et le volet est fermé. Et entre les deux plus ou moins fermés ou ouverts. Il faut rabattre plus ou moins le volet des yeux et voir le monde différemment, si différemment. Et voir les gens différemment, si différemment.

 

Voilà

 

Quand j’étais enfant, je jouais à ce jeu sur la plage. Je regardais la mer, le ciel, les gens. Surtout les gens. Je rentrais en eux en les regardant. J’étais eux en les regardant. Je devenais avec jeu tellement de personnes. Pendant ces longues journées à la plage, je devenais une femme, une grosse femme aux seins lourds, une jolie femme aux seins pointus, un homme bedonnant, très bedonnant, un bel homme, un sportif. Je devenais tellement de personnes que j’en avais parfois le tournis. Je n’étais plus moi, j’étais eux. Eux. Eux, tous. Je m’imaginais des vies, je n’étais plus moi, j’étais eux, eux, eux tous. Tellement de vies, de ces hommes, de ces femmes, de tous ceux qui passaient devant mon volet. Avec ce jeu de cils, je créais un monde, je créais mon monde. Un imperceptible mouvement des paupières et le monde changeait du tout au tout. Un autre coup de cils et je passais à quelqu’un d’autre. On peut avoir honte de ce que l’on voit, de ce que l’on crée, de ce que l’on imagine. Mais au final, c’est son monde à soi, rien qu’à soi, créé par soi et pour soi.

 

 

Vous n’avez jamais eu envie de changer de peau, vous ?

 

 

-VI-

 

Ça commence comme ça. Comme une veille de révolution. Personne ne sait. Ce qui va arriver au juste. Personne ne sait ce qui va suivre. Personne ne sait parce qu’il ne se passe rien. Tout est calme et tranquille. Aussi calme et tranquille qu’une vache dans un pré. Aussi calme et tranquille que regarder la vache dans le pré. Ça commence comme ça. Comme ça les révolutions. On passe. On ne voit rien. On passe on ne voit rien d’anormal. Tout est calme et tranquille. On passe. On ne voit rien d’anormal. Et pourtant. Comme une angoisse. Comme une angoisse vague. Comme une vague angoisse. Un truc. Un p’tit quelque chose. C’est subtil. C’est tout petit. C’est difficile à préciser. C’est difficile à définir. C’est juste bizarre. Et pourtant. Tout est calme et tranquille. Tout est calme et tranquille. Les voitures circulent dans le même sens. Il fait beau. Comme hier et avant-hier et avant-avant-hier. Et pourtant. Il y a une inquiétude. Un peu irritante. Un peu agaçante. Une inquiétude. Et pourtant. Tout est pareil. Comme hier. Comme avant-hier. Comme avant-avant-hier. On est sur le qui-vive. On se dit que. Peut-être. Peut-être. Il est en train de se passer quelque chose. Qu’aujourd’hui n’est pas hier avant-hier avant-avant-hier. Qu’aujourd’hui est différent d’hier d’avant-hier d’avant-avant-hier. Qu’aujourd’hui il y aura quelque chose de différent. Un fracas de vitre sur le passage. Une bombe qui va exploser sur le passage. Des fusillades sur le passage. Qu’aujourd’hui il y aura des bombes des fusillades des vitres brisées. Qu’aujourd’hui ne sera pas comme hier comme avant-hier comme avant-avant-hier. Qu’il y a aura quelque chose n’importe quoi mais quelque chose et on se dira alors que vite revienne hier avant-hier avant-avant-hier sans bombe sans fusillade sans vitres brisées que demain soit comme hier comme avant-hier comme avant-avant-hier. Que demain soit un autre jour.

1 avril 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (3 & 4)

Nous entamons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions par avance pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016. [Lire 1 & 2]

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

-III-

Qui est ce toi ? Personne et tout le monde. Pas de visage. Pas de nom. Pas de voix. Juste un autre. Personne. Quelqu’un. Nobody. Ou plutôt si, juste un corps. Juste un corps, sans visage, sans nom, sans voix. Une ombre. Un phantôme, un phantasme. Personne et tout le monde. Un phantasme, un phantôme. Sans voix, sans nom, sans visage. Personne et tout le monde. Il a toujours été là, ce phantôme, ce phantasme. Il a pris une voix, un nom, un visage, quand elle l’a rencontré. Le phantôme est devenu fantôme, le phantasme est devenu fantasme. Le corps du phantasme a pris la voix, le nom, le visage du fantasme, lui. Mais elle le sait, qu’il n’est pas parti pour autant son phantôme, et que ce corps, sans voix, sans nom, sans visage, revient parfois la visiter, la nuit, le jour, et lui rappeler, que toi c’est aussi lui. Dans le secret, il y a un secret qui cache un autre secret, qui se pose sur un autre secret. À quoi penses-tu ? À toi, je pense à toi. C’est dire aussi que toi ce n’est pas toujours toi. C’est cacher le phantôme qui est toi, toi, toi, toi, oui toi, oui toi. Et quand je te serre dans mes bras, mon fantôme, je pense au phantôme. Et quand je vois le phantôme, je te veux toi, mon fantôme, mon fantasme, mon rêve, mon amour.

Elle est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, elle, elle est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, elle, seulement elle, elle est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, oui, elle, seulement elle, oui, elle est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, oui, oui, elle est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme. Oui. Elle. Seulement elle.

Il est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, lui, il est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, lui, seulement lui, il est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, oui, lui, seulement lui, oui, il est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, oui, oui, il est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme. Oui. Lui. Seulement lui.

 

-IV-

Je garde peu de souvenirs de mon enfance. Comme si ces souvenirs avaient été placés sur une toile cirée et que j’avais passé une éponge dessus, ne laissant que quelques miettes. Tabula rasa de mes souvenirs d’enfance.

Cependant je garde un souvenir d’un épisode de mon enfance. Je n’arrive pas à le dater précisément, mais je devais avoir moins de cinq ans.

Je suis dans un couloir d’une maison qui n’est pas celle où j’habite. Il y a un carrelage sombre sur le sol, marron sans doute. Je joue avec des figurines playmobil, un cow-boy et son cheval. J’imagine que les joints de séparation du carrelage sont des cours d’eau que le cheval franchit avec assurance et élégance.

Mon père est au fond du couloir et parle avec un vieux monsieur. Sans doute nous apprêtons nous à partir, mais ils ont encore quelque chose à se dire avant de se séparer. Je n’ai jamais très bien compris qui était ce vieux monsieur. Mon père m’a expliqué que lui et sa femme l’ont gardé quand il était enfant et que sa mère ne pouvait pas s’en occuper. Ma grand-mère a toujours travaillé et pour rien au monde elle n’aurait perdu son indépendance financière. Elle était obligée de le faire, elle avait divorcé de son mari après la guerre. Mon père m’a expliqué qu’il avait beaucoup d’affection pour ce vieux couple. Aujourd’hui, je pense que ce vieux monsieur fut, pour lui, comme un père de substitution.

Je me souviens précisément que je joue dans ce couloir, que je lève la tête, que je vois mon père et le vieux monsieur au bout du couloir. Ils s’arrêtent de parler, me regardent, sourient, me sourient. Et là, je comprends que mon père était en train de me vendre, et je comprends que ce sourire signifie que le marché a été conclu.

Je me souviens que ce jour-là, j’ai été vendu par mon père à un vieux monsieur.

23 mars 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (1 & 2)

Nous entamons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions par avance pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016.

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

-I-

J’ai toujours cru aux mensonges. Je dirai même que je ne crois qu’aux mensonges. Le reste, la vérité, n’a que peu d’intérêt, car la vérité est figée, car elle ne bouge pas, car elle ne change pas. Dernièrement, on m’a dit que la Terre est ronde. Quel beau mensonge. Je veux bien y croire. Et si l’on me dit que cette même Terre, ronde, est bleue quand on la regarde, de tout là-haut, des étoiles, je veux bien aussi y croire, à ce mensonge. Ce sont les mensonges qui nous disent le mieux le monde tel qu’il devrait être, et pas la vérité, qui nous dit le monde tel qu’il est.

 

 

-II-

 

J’ai toujours aimé le secret, les sociétés, les sociétés secrètes. Les Sociétés Secrètes mènent le monde : elles sont partout. C’est bien connu. Elles sont partout et elles mènent le monde, en secret, les Sociétés Secrètes.

Qu’elles s’appellent Franc-Maçonnerie « bleue », Société Théosophique, « Gwen-an-Du », Illuminés de Bavière, The High Broterhood of Louxor, Compagnie du Saint-Sacrement, Kehilla, Cercle Intérieur du Temple, Cercle Extérieur du Temple, Cercle Autour du Temple, Dragon Vert, ou Jaune, Rose-Croix, Omphalopsiques, Absolutistes, Adorateurs du feu, S.A.S.A., Chevaliers de la Croix-Blanche, Néo-Médiévaux.

N’oublions pas les mots que Walther Ratheneau prononça avant de mourir : « Les soixante-douze qui mènent le monde… » Il donnait, juste avant de mourir, le nombre de sociétés secrètes qui gouvernent le monde.

N’oublions pas non plus ce témoignage, d’un inconnu, mais qui en dit long et que l’on ne peut écarter d’un revers de la main : « Il y a en Allemagne une Société inconnue, aux chefs inconnus et aux buts inconnus. » Ce sont ce genre de paroles qui font frissonner et qui montrent bien l’étendue des pouvoirs des Sociétés Secrètes.

Il faut lire dans la Bhagavat Gita ces mots : « Sois attentif à l’accomplissement des œuvres, jamais à leurs fruits ; ne fais pas l’œuvre pour le fruit qu’elle procure, mais ne cherche pas à éviter l’œuvre », pour se persuader, qu’elles, ces Sociétés Secrètes, sont là depuis bien longtemps et qu’elles, oui, mènent le monde.

Et dans le Zohar, que lit-on ? « Le monde ne subsiste que par le secret. » Le secret des Sociétés Secrètes.

Et ce « petit carnet noir », remis à tout organe de presse et qui indique les sujets dont il ne faut pas parler ?

Et ces héros dans les coulisses de l’histoire : Richelieu, Benjamin Disraeli, Timothée-Ignatz Trebitsch, James Bond, Ratchkovsky, Dimitri Navachine, le docteur Saiffert ? Et que penser du Grand Monarque ? Et que penser de Gurdjieff ? Et que penser de Aleister Crowley ? Et que penser de Weishaupt ? Et que penser de Geoffrey de Charnay ? Et que penser de Michel de Ramsay ? Et que penser de Saint-Yves d’Alveydre ?

Et ce livre La Bible de Lucifer sur lequel malgré tant et tant d’efforts, il a toujours été impossible de mettre la main ? Et que penser de la découverte de Robert Lhomoy ? Et le Roi du Monde a-t-il une réalité concrète ? Et le Roi Jaune est-il si jaune ?

Et l’Association du Cheval Rouge ? Dont le but pour ses membres, écrivains et artistes, est de s’emparer des journaux, d’envahir les théâtres, de s’asseoir dans les fauteuils de l’Académie, de se former des brochettes de décorations et de finir, modestement, ambassadeur, ministre, président du F.M.I., millionnaire.

Les Sociétés Secrètes gouvernent le monde! Et même si ces Sociétés que l’on dit Secrètes, sont plutôt discrètes, elles gouvernent le monde, Elles sont un monde, un monde à part dans le monde, hostile au monde, n’admettant aucune des idées du monde, n’en reconnaissant aucune loi, ne se soumettant qu’à la conscience de sa nécessité, n’obéissant qu’à un dévouement, agissant tout entier pour un seul des associés quand l’un d’eux réclame l’assistance de tous; cette vie de flibustier en gants jaunes et en carrosse; cette union intime de gens supérieurs, froids et railleurs, souriant et maudissant au milieu d’une société fausse et mesquine; la certitude de tout faire plier sous un caprice, d’ourdir une vengeance avec habileté; puis le bonheur continu d’avoir un secret de haine en face des hommes, d’être toujours armé contre eux, et de pouvoir se retirer en soi avec une idée de plus que n’en avaient les gens les plus remarquables.

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