Libr-critique

30 avril 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (9 & 10)

Nous poursuivons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016. [Lire 7 & 8]

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

 

-IX-

 

Il n’est plus acteur. Il est spectateur. Ou plutôt ce qui est angoissant, il est acteur et il est spectateur. Quelqu’un vient de se taire. Quelqu’un vient de se taire alors qu’il parlait. Quelqu’un parlait. Il vient de se taire. Mais que pouvait-il bien dire ? Que pouvait bien dire celui qui vient de se taire ? Impossible de savoir qui parlait. Impossible de savoir qui vient de se taire. Étrange comme sensation. Savoir que quelqu’un parlait et qu’il vient de se taire. Mais ne pas savoir qui. Il ne vient pas de dormir. Il ne vient pas de se réveiller d’un étrange rêve. Pas ce soir. Pas pendant le repas. Pas pendant ce repas. Pas avec les invités à la maison. Des amis. Nombreux et trop nombreux. Quelqu’un vient de se taire. C’est évident. C’est certain. Lui sans doute. Lui au bout de la table. Lui qui dévide des phrases monotones que personne n’écoute et qui pourrait se taire sans que personne ne le remarque. Il est étrange ce silence. Pourquoi tout le monde fait-il silence ? Il regarde. Il voit tout. Il voit tout dans les moindres détails. Il les connait ces gens. Il les connait tous. Des amis. Des amies. Sa femme. Quelqu’un vient de se taire. Et quelqu’un vient d’allumer la lumière. La clarté de l’extérieur et la clarté jaunâtre des globes électriques se mélangent et ces clartés ne s’additionnent pas, elles se détruisent. Tout devient plus miteux autour de lui. Le papier peint du mur devient d’un brun triste. Il voit les déchirures dues à l’humidité. Le plafond devient sombre. Le plus sinistre c’est cette grande glace, en face de la table. Sa femme la voulait tellement. Ils l’ont achetée six mois après leur mariage. Une immense glace un peu piquée. Une eau troublée dans laquelle se reflètent les invités : une rangée de dos, une rangée de nuques, une rangée de profils. Et puis ce silence. Il se voit dans la glace, de face. Il se voit en train de faire un mouvement. Il saisit un couvert. Il pique dans son assiette un morceau de viande. Il le porte à sa bouche. Il mange. Il mange dans ce silence. Elle est assise à côté de lui. Il sent son bras contre le sien. Sa jambe contre la sienne. Mais c’est là-bas. Là-bas dans la glace. Dans cette eau troublée qu’il la voit. Qu’il voit son sourire. Qu’il la voit jouer la comédie. Et il se voit aussi participer à cette comédie. Il est le spectateur de sa comédie. Il est le spectateur de leur comédie.

 

 

-X-

 

Lui, l’image de la sérénité même. Lui, si neutre, si banal. On pouvait le croiser cent fois sans le remarquer. On pouvait le rencontrer cent fois sans le remarquer. Si neutre, si banal. Un type banal, vraiment banal. Elle, peut-être jolie, il y a longtemps, très longtemps, si longtemps, peut-être jolie, mais trop de temps passé à se battre matin et soir avec le ménage. Peut-être jolie, avant. Elle raconte. Elle dit. Elle répète d’une même voix lamentable, avec ce regard anxieux, de quelqu’un qui a peur d’oublier. Elle répète encore et encore son histoire. Ce sont des choses qui n’arrivent qu’à moi… Encore une fois, son histoire, de cette voix lamentable. Une voix qui donne des suées à celui qui l’écoute. Une voix si plate, si triste, si monotone qu’elle donne des suées à celui qui l’écoute. Une voix lamentable terne. Une voix à rendre lugubre toute la journée. Une voix à rendre même le soleil lugubre. Une voix triste à pleurer. Une voix qui donne envie d’ouvrir les fenêtres, toutes les fenêtres pour respirer. Elle raconte. Elle dit. Ce sont des choses qui n’arrivent qu’à moi… Nous étions dans la chambre. Lui et moi. J’étais au lit. Pas lui. Pas encore. Il a toujours mis plus de temps que moi. À aller au lit. Il parlait. De je ne sais quoi. Il parlait. Je n’écoutais pas. Pas vraiment. Plus vraiment. Il parlait. Comme ça. Tout en pliant son pantalon. Tout en pliant son pantalon qu’il venait d’enlever. Il était en chemise. Blanche. Une belle chemise blanche. Repassée de la veille. Bien repassée. Il s’est assis au bord du lit. Il a retiré ses chaussettes. Il s’est frotté les pieds. Il avait les pieds sensibles. Tous les soirs il frottait ses pieds. Tous les soirs. Il a dit. Merde. Comme ça. Soudain. Soudainement. Il a dit. Merde. Pas son genre. De dire merde. Comme ça. Soudain. Soudainement. Pas son genre. Son genre c’était de se frotter les pieds. Le soir. Pas de dire merde merde merde. Et il a dit. Merde. Et il a basculé en avant. Comme ça. Soudain. Soudainement. Il a basculé en avant. Je me suis levée. Je lui ai parlé. Il ne disait plus rien. Plus rien. Plus de merde. Plus rien. Il avait le visage sur la carpette. Il avait le visage sur la carpette. Ce sont des choses qui n’arrivent qu’à moi… 

23 avril 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (7 & 8)

Nous poursuivons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016. [Lire 5 & 6]

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

-VII-

C’est difficile. C’est même impossible de savoir comment, de savoir quand, les choses ont commencé. Lui, pourtant le sait. Il sait quand et comment ça a commencé. À la minute. À la seconde près. Il y pense constamment. Sombre. Furieux. Comme un homme en pleine forme qui est soudain miné par une maladie sournoise. Il sait comment elle est entrée dans sa tête cette idée. Cette saloperie d’idée. C’est pas un microbe. C’est pas comme un microbe. C’est une idée. Une saloperie d’idée. Ça commence par une petite tache de rien. De rien du tout. On n’y fait pas attention. Puis on la regarde de temps en temps, cette petite tache de rien. De rien du tout. Elle grandit. Cette tache. Cette idée. Cette saloperie d’idée. On essaye de la chasser. On gratte toujours plus vite. Plus fort. Et puis finalement, un jour, il faut bien aller chez le docteur. Et bien c’est la même chose avec cette idée. Cette saloperie d’idée. On a beau gratter. La gratter. Elle est là. Elle reste là. Cette idée. Cette saloperie d’idée.

 

-VIII-

Elle reste étendue sur le lit, dévastée, nue, cuisses écartées. La tache sombre du sexe, un filet de sperme. Vivre la scène à l’état brut sans se poser de questions, vivre la scène ainsi, sans se poser de questions. Est-il heureux ? Oui, sans hésiter. Il ne lui en veut pas de lui avoir mordu la lèvre. C’est un tout. Cela fait partie d’un tout. D’elle et lui. Cet après-midi faire l’amour, se laisser aller, se faire mordre la lèvre. Il tapote sa lèvre avec une serviette de bain humide. Ta femme. Oui. Elle va se poser des questions. Je ne crois pas. Elle t’en pose parfois ? Des mots, encore des mots, mais les mots ont-ils de l’importance quand on vient de faire l’amour, quand on a le corps encore sensible, quand on a la tête un peu vide. Tu m’aimes. Je crois. Il ne sourit pas. Sa lèvre mordue lui fait mal. Il plaisante pourtant. Oui, il l’aime. Bien sûr qu’il l’aime. Tu en doutes ? Mais non.

15 avril 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (5 & 6)

Nous poursuivons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016. [Lire 3 & 4]

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

 

-V-

 

C’est un jeu. Un jeu que je crois avoir inventé quand j’étais enfant. Au départ, un jeu de plage. Mais on peut y jouer quand on veut. Mais on peut y jouer où on veut. C’est un jeu de solitaire, pour les solitaires. C’est un jeu personnel, individuel.

 

Voilà.

 

Il fonctionne ainsi ce jeu : bien calé dans un fauteuil pliant, les bords du chapeau de paille rabattus sur les yeux. Il s’agit d’ouvrir plus ou moins les paupières. Les yeux grands ouverts et le volet est ouvert. Les yeux fermés et le volet est fermé. Et entre les deux plus ou moins fermés ou ouverts. Il faut rabattre plus ou moins le volet des yeux et voir le monde différemment, si différemment. Et voir les gens différemment, si différemment.

 

Voilà

 

Quand j’étais enfant, je jouais à ce jeu sur la plage. Je regardais la mer, le ciel, les gens. Surtout les gens. Je rentrais en eux en les regardant. J’étais eux en les regardant. Je devenais avec jeu tellement de personnes. Pendant ces longues journées à la plage, je devenais une femme, une grosse femme aux seins lourds, une jolie femme aux seins pointus, un homme bedonnant, très bedonnant, un bel homme, un sportif. Je devenais tellement de personnes que j’en avais parfois le tournis. Je n’étais plus moi, j’étais eux. Eux. Eux, tous. Je m’imaginais des vies, je n’étais plus moi, j’étais eux, eux, eux tous. Tellement de vies, de ces hommes, de ces femmes, de tous ceux qui passaient devant mon volet. Avec ce jeu de cils, je créais un monde, je créais mon monde. Un imperceptible mouvement des paupières et le monde changeait du tout au tout. Un autre coup de cils et je passais à quelqu’un d’autre. On peut avoir honte de ce que l’on voit, de ce que l’on crée, de ce que l’on imagine. Mais au final, c’est son monde à soi, rien qu’à soi, créé par soi et pour soi.

 

 

Vous n’avez jamais eu envie de changer de peau, vous ?

 

 

-VI-

 

Ça commence comme ça. Comme une veille de révolution. Personne ne sait. Ce qui va arriver au juste. Personne ne sait ce qui va suivre. Personne ne sait parce qu’il ne se passe rien. Tout est calme et tranquille. Aussi calme et tranquille qu’une vache dans un pré. Aussi calme et tranquille que regarder la vache dans le pré. Ça commence comme ça. Comme ça les révolutions. On passe. On ne voit rien. On passe on ne voit rien d’anormal. Tout est calme et tranquille. On passe. On ne voit rien d’anormal. Et pourtant. Comme une angoisse. Comme une angoisse vague. Comme une vague angoisse. Un truc. Un p’tit quelque chose. C’est subtil. C’est tout petit. C’est difficile à préciser. C’est difficile à définir. C’est juste bizarre. Et pourtant. Tout est calme et tranquille. Tout est calme et tranquille. Les voitures circulent dans le même sens. Il fait beau. Comme hier et avant-hier et avant-avant-hier. Et pourtant. Il y a une inquiétude. Un peu irritante. Un peu agaçante. Une inquiétude. Et pourtant. Tout est pareil. Comme hier. Comme avant-hier. Comme avant-avant-hier. On est sur le qui-vive. On se dit que. Peut-être. Peut-être. Il est en train de se passer quelque chose. Qu’aujourd’hui n’est pas hier avant-hier avant-avant-hier. Qu’aujourd’hui est différent d’hier d’avant-hier d’avant-avant-hier. Qu’aujourd’hui il y aura quelque chose de différent. Un fracas de vitre sur le passage. Une bombe qui va exploser sur le passage. Des fusillades sur le passage. Qu’aujourd’hui il y aura des bombes des fusillades des vitres brisées. Qu’aujourd’hui ne sera pas comme hier comme avant-hier comme avant-avant-hier. Qu’il y a aura quelque chose n’importe quoi mais quelque chose et on se dira alors que vite revienne hier avant-hier avant-avant-hier sans bombe sans fusillade sans vitres brisées que demain soit comme hier comme avant-hier comme avant-avant-hier. Que demain soit un autre jour.

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