Libr-critique

24 janvier 2021

[News] News du dimanche

LIBR-CRITIQUE n’a pas vocation à aligner sempiternellement les mêmes chroniques pseudo-libres et pseudo-critiques sur les mêmes livres dans l’aire du temps, mais, en tant qu’outil dans la mêlée, se doit de s’interroger et de prendre part à son temps, par le prisme de pratiques exigeantes. D’où notre nouvel Édito et la suite des « nouvelles aventures d’Ovaine » – avant notre dernière Libr-rétrospective

Édito : Des « mots du pouvoir » au « pouvoir des mots »/FT/

Dans la lignée d’un excellent numéro de Lignes, on commencera par s’interroger sur les mots du pouvoir. Les forces néo-libérales ayant envahi quasiment tout l’espace public, ils ont en effet remporté la lutte sociale pour la conquête de labels valorisants : innovation versus conservation ; réforme vs conservatisme ; moderne vs archaïsme ; humanisme vs anti-humanisme ; anticonformisme vs conformisme ; individualisme vs étatisme ; libéralisme vs totalitarisme… C’est ainsi que se sont progressivement imposés les nouveaux mots du pouvoir qu’ont d’abord analysés les sociologues ayant participé à l’ouvrage collectif dirigé par Pascal Durand (éditions Aden, Bruxelles, 2007), puis les intellectuels invités par Michel Surya dans le numéro 62 de Lignes (août 2020).

Dans le monde de plus en plus complexe qu’est celui de notre modernité, il faut saluer l’avènement de la société de la connaissance, et donc faire confiance à nos compétences, nos performances, notre compétitivité, notre créativité, en un mot à notre excellence*, pour favoriser la transparence, le bien-être et le vivre-ensemble. Maintenant que prédomine le sociétal – c’est-à-dire « le social moins le conflit » (P. Durand) –, il nous faut faire collectif*, faire preuve de bienveillance* (Jacob Rogozinski souligne que désormais même les sanctions et licenciements sont bienveillants !) et encourager la résilience (en couverture d’un magazine cuculturel millésime 2021 : « Soyez heureux, soyez résilients » !)… Jacques Brou avance cette explication : « Nos vies sont des lignes qui ne mènent nulle part et s’emmêlent assez vite pour former de curieux dessins et de vilains signes. C’est pourquoi régulièrement nous traduisons nos vies dans le langage de l’entreprise, dans la langue de la TV et du JT » (Lignes, p. 34).

Aussi notre rôle consiste-t-il à proposer des fictions et réflexions pour empêcher de tourner en rond cette langue dominatrice. On terminera donc par cette double définition qui détourne un tout nouveau mot du pouvoir :

Séparatisme :
1. Fait de subordonner l’intérêt général aux intérêts particuliers. Concerne essentiellement les gens de pouvoir et de finance.
2. Fait de faire prévaloir les activités humaines sur les activités planétaires.

* Les astérisques ajoutés aux mots en italiques renvoient au numéro 62 de Lignes, les autres étant traités dans le volume de Pascal Durand.

 

Les nouvelles aventures d’Ovaine, par Tristan Felix

♦ Un jour de pénurie, Ovaine observe le monde par le petit bout de la lorgnette.

Elle le voit qui tout au bout la lorgne intensément. Elle se demande si elle n’a pas fauté.

Son petit loup de la borgnette l’apaise d’un cliquetis de dents.

Pensivement lucide, elle déducte qu’elle est matée par ce qu’elle voit.

Avide alors d’éberluer, elle se lance dans un street-peas qui l’écosse intégralement.

Son loup tout en pudeur picore ses pois qui dans la rue pleine de monde roulent leurs petits yeux verts.

 

â—Š Depuis qu’Ovaine respire une fois sur deux, elle vit deux fois plus longtemps.

Du coup, les fleurs se retiennent de faner, le soleil de se coucher, et même les petits de naître.

Le monde vit au ralenti comme dans le rêve d’une anémone de mer.

Un jour, un danseur, immobilisé dans son saut de biche, demande à Ovaine d’accélérer sa respiration. Il voudrait finir sa figure.

Mais elle a peur qu’il tombe.

Alors son collant finit par tomber en poussière et les grands yeux des biches restent ouverts toute la nuit.

Libr-rétrospective 2020 (4)

â–º Chroniques : Ahmed Slama, « Juliette Mézenc, Journal du brise-glace«  [> 6 000] et sur Yoga de Carrère [1 500 vues] ; Fabrice Thumerel, « L’univers réticulaire selon Bernard Stiegler »Â et « Libr-5 » [> 1 500 vues] + sur Album photo de Jérôme Game ; Jalil Bennani sur R. Gori, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu ; Christophe Stolowicki sur Pages de Philippe Jaffeux ; Guillaume Basquin sur Covid 19(84)… de Michel Weber…

â–º NEWS : « Poésie et humour : Tristan Felix et Daniel Cabanis à la MPP » ; « News du dimanche du 15/11 » [1 000 vues] ; Les Tourbillons de Valère Novarina…

â–º Créations : CUHEL, « Bienvenue à USINAREVA ! »

27 décembre 2020

[News] Libr-fêtes (2)

En ce dernier dimanche de 2020 – annus horribilis -, nulle trêve des confiseurs sur LIBR-CRITIQUE, toujours en veille – avec ses avant-goûts de lecture, ses projections pour début 2021 et sa Libr-rétrospective 2020 (2)…

 

En lisant, en zigzaguant…

â–º « La dématérialisation de l’être par sa numérisation et, désormais, son  offuscation par un masque virtuel ou de chiffe, confisquent la personne, l’aliénant à une pensée confuse qui rend fou.
Alors faut une faille, pour sauver l’envie d’exister »

(Tristan Felix, Faut une faille, Z4 éditions, automne 2020, p. 48-49).

 

â–º « Un candidat à la mairie de Paris est torpillé parce qu’il a sacrifié à Onan devant son smartphone. Un locataire de l’Élysée fait gloser la planète entière par ses escapades en scooter pour porter des croissants rue du Cirque (Labiche, es-tu là ?). Voilà qui nous change des présidents d’antan tombés d’un train en pyjama, ou expirant pendant une douceur buccale…
Ils nous traitent de pauv’ cons, de sans-dents et de gens qui ne sont rien, et ils voudraient qu’on les respecte ? »

Et donc, les Français sont-il moins cons que leurs élus ?
« Ils nous demandent d’agir, mais bloquent la rue dès qu’on esquisse une réforme. Ils exigent l’ordre, mais hurlent au premier coup de matraque. Ils nous exhortent à dire la vérité, mais mais font tourner la moindre phrase en boucle pour peu qu’on omette la langue de bois »…

(Jean-François Marmion dir., La Psychologie de la connerie en politique,
éditions Sciences Humaines, automne 2020, p.  8 et 11).

Libr-rétrospective 2020 (2)

â–º Chronique de Ahmed Slama sur Joachim Séné, L’Homme heureux

â–º Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret sur Philippe Thireau, Melancholia

â–º Fabrice Thumerel sur Cow-boy de Jean-Michel Espitallier +  « Néo-féminismes et néo-puritanismes : la révolution conservatrice »

â–º Chronique de Christophe Stolowicki sur Virginie Poitrasson, Une position qui est une position qui en est une autre

â–º Guillaume Basquin, « L’Édition grippée »

â–º Sébastien Ecorce,« Virologie-permutation-2020 »

► Philippe Boisnard, « Journal de confinement en quête de réseau (1) »

LIBR-CRITIQUE attend début 2021...

► Revue Lignes, n°64 : « TOMBEAU POUR PIERRE GUYOTAT », textes réunis par Donatien Grau & Michel Surya, à paraître le 5 février 2021, 248 pages, 20 €. [Réserver]

Présentation éditoriale. Pierre Guyotat est l’un des plus grands écrivains de l’histoire de la littérature, nul n’en doute qui sait lire. Il vient de disparaître, il venait d’avoir 80 ans. Tous ceux dont le nom suit rendent ici hommage à l’œuvre, à l’homme, qui fut aussi un ami de Lignes.

Pierre Guyotat est mort le 7 février 2020, il venait d’avoir 80 ans. On lui rendait les honneurs, enfin, depuis quelques années. Après qu’on avait fait de lui, longtemps, un objet de scandale.

Ces honneurs qu’on lui rendait enfin (portraits, entretiens nombreux, une biographie, des prix même, in extremis) l’ont fait connaître d’un public plus large. A-t-il permis cependant qu’on comprenne mieux cette œuvre, son œuvre ? Et l’accepte, qui avait fait si peur, et lui avec, au début ? Qu’on dépasse le scandale, pourtant si considérable, créé par Tombeau pour 500 000 soldats, son premier livre sous son nom (1967), et celui, plus considérable, encore créé par Éden, Éden, Éden (1970) ? Le scandale à la vérité que constitue toute cette œuvre, jusqu’à Progénitures (que constitueront les inédits encore) ?

À moins qu’on ne se soit mis entre-temps à aimer autre chose ? L’homme lui-même, son histoire personnelle, ses récits de celle-ci, ses récits de l’histoire en général, magnifiques, sa politique, sa morale, etc. ? L’exception que son œuvre a constituée a-t-elle été recouverte par l’exception que lui-même était ?, C’est possible, mais ce serait au prix que s’oublie ce qui seul compte : une littérature (quoiqu’il n’ait jamais aimé le mot) sans commune mesure.

Souvenirs, études, de proches et d’amis pour la plupart, de lecteurs aussi : pour un hommage et pour un portrait provisoire.

Sommaire

Donatien Grau & Michel Surya, Présentation 7
Régis Guyotat, Au commencement 9
Guillaume Fau, 20h. – minuit 15
Thierry Grillet, De la voix pour commencer 21
Julien Lefort-Favreau, Guyotat, l’histoire, les faits 27
Noura Wedell, S’émouvoir à l’infini de cette beauté qui nous perd 33
François Rouan, Pierre à Laversine 41
Véronique Bergen, Visions de Pierre Guyotat 49
Jacques Henric, Pierre ou les (salvatrices) ambiguïtés 57
Emily Apter, Get Your Knee Off Our Neck !
Guyotat et le « moi indélégable » 63
Donatien Grau, La sensation de l’immémorial 75
Martin McGeown, Une lettre… 81
Catherine Brun, Pierre Guyotat, entre les lignes 85
Patrick Bouchain, Saint-Denis avec Pierre 91
Bertrand Leclair, Pierre Guyotat, hommage 97
Jean-Marc Levent, Pierre Guyotat, une politique de l’amitié 103
Linda Lê, Passer outre. L’univers d’infamie d’un « écritueur » 109
Stephen Barber, Dans les lieux : marcher avec Pierre Guyotat 115
Christian Prigent, Le dernier croyant 123
Michel Surya, Plus fort que Dieu ? 131
Colette Fellous, Istanbul, basse continue 141
Michaël Ferrier, Le vitrail Guyotat.
Pierre Guyotat et la langue française 149
Daniel Buren, « 21 lignes » : travail in situ le 21.12.20 159
Dominiq Jenvrey, Une pensée du non-état
La langue non-compromise de « Progénitures » ne permet pas la révolte 171
Maximilian Gillessen, Une monstruosité infime 187
Éric Rondepierre, Pierre Guyotat connaissait la chanson 187
Pierre Chopinaud, Éléphant 195
Colette Kerber, Pierre 199
Gérard Nguyen Van Khan, Le rire doux et terrible de Pierre Guyotat 201
Philippe Blanchon, Pierre Guyotat au cœur du Livre 209
Stéphane Massonet, Le rythme tumultueux d’un corps s’écrivant 215
Briec Philippon, Plus nu que la vie 221
Emmanuel Pierrat, Pour ne pas oublier la censure 229
Paul Buck, En amitié 237

► Pierre Escot, Spermogramme, éditions Supernova, collection « Dans le vif », novembre 2020, 152 pages, 15 €, ISBN : 978-2-490353-46-0. [Frais de port offerts si vous le commandez chez l’éditeur – car disponible en librairie seconde quinzaine de janvier 2021]

Présentation éditoriale. Spermogramme est le huitième livre de l’écrivain et photographe Pierre Escot. Entre réalité et digression, phantasmes et souvenirs, Spermogramme est écrit sous l’impulsion d’un esprit libre qui contorsionne l’espace et le temps.

Plusieurs histoires se succèdent et s’entrelacent en fragments poétiques et narratifs. On en sort conquis, essoufflé et différent.

Premier livre, premier roman, premier poème écrit à l’orée des années quatre-vingt, Spermogramme nous entraîne dans un flux puissant et halluciné.

« Avant les textes, photos, vidéos, installations et autres musiques publiés par Pierre Escot, Spermogramme : livre premier en-deçà duquel rien d’autre n’était encore exactement et sans lequel rien d’autre ne serait, sous-jacent depuis toujours, apparaissant alors puis disparaissant et paraissant aujourd’hui tel qu’en lui-même, livre originel devenu viatique, qui résiste au temps et impose sa présence, manuscrit en quête d’éditeur pendant plus de trente ans dont l’errance s’achève enfin…  » (Julien Cendres).

► Véronique Pittolo, À la piscine avec Norbert, Seuil, à paraître le 7 janvier 2021, 176 pages, 17 €.

Présentation éditoriale. À l’approche de la soixantaine, une femme doit faire des efforts pour atténuer les rides et bien choisir ses petites culottes, surtout quand elle n’a pas la silhouette d’Ursula Andress.
Des efforts, l’héroïne de ce roman en fait encore, le soir, pour rompre sa solitude sur les sites de rencontre, livrée aux faux-semblants du virtuel.
Avec Norbert (rencontré sur Meetic), elle baise, elle va à la piscine, elle parle de tout, de sexe, du salaire des patrons du CAC 40, des migrants, de #Me too, de sa future (toute petite) retraite. Elle lui parle de poésie, il répond T’as pas d’autres sujets en réserve ?
Il cite la sélection de l’équipe de France, elle préfère Kafka, il la voudrait en robe, elle préfère les pantalons. À part ça, ils s’entendent bien.
À la piscine avec Norbert est un texte cru, drôle et enjoué, une réponse féminine et féministe aux Houellebecq de tous bords.

► François Crosnier, Dan Ornik, Ahmed Slama et Fabrice Thumerel rendront compte des quatre prochaines pépites qui, dans les semaines à venir, enrichiront la collection « Al dante » dirigée par Laurent Cauwet aux éditions Les Presses du réel : Fabienne Létang, Chambre froide (textes de Amandine André, Liliane Giraudon, A. C. Hello) ; Amandine André, Anatomique comme ; Alain Frontier, Du mauvais père ; Liliane Giraudon, Sade épouse Sade. [On peut les commander dès le lundi 4 janvier 2021 sur le site des Presses du réel]

12 décembre 2019

[Chronique] Autoportrait en poète sur le qui-vive (Prigent), par Jean-Claude Pinson (Dossier Prigent 2/2)

Christian Prigent, Point d’appui 2012-2018, P.O.L, novembre 2019, 464 pages, 22,90 €, ISBN : 978-2-8180-4888-7. [interview de l’auteur]
[Lire le premier volet du Dossier Prigent]

Christian Prigent au meilleur de sa forme – au meilleur de LA forme, d’une forme, celle du journal (« Peut-être est-ce aujourd’hui cette forme informe dont j’ai besoin »).
Un journal singulier, où viennent se consigner, en blocs de prose, les considérations les plus diverses (de varietate rerum).

Que le nom de Rousseau plusieurs fois dans le livre apparaisse n’est évidemment pas un hasard ; peu ou prou un journal est toujours une forme d’autobiographie. Point d’appui est aussi un autoportrait : « Je suis un animal qui parle. Je ne peux donc seulement vivre : il me faut aussi représenter ma vie ». Et c’est en ce point de la représentation comme question qu’apparaît le grand intérêt du livre, sa façon propre de travailler le dilemme de l’écriture. Car écrire, c’est rêver de pouvoir « abattre ce à quoi “le monde“ tient, ce qui le fait tenir : des idoles (des figures, des noms ». Mais, ajoute Prigent, ce rêve est « évidemment voué à l’échec : toujours des figures sont là, au moins dans la trace de l’effort mis à les congédier : Pollock ; et l’invincibilité de leur retour : Malevitch. » Parfois, néanmoins le rêve devient réalité : Monet, le premier, tirant devant le tableau comme un rideau, a commencé de congédier figures et profondeur du champ. Il s’est approché de ce que Clement Greenberg appellera plus tard, à propos de Pollock justement, la « peinture-rideau », c’est-à-dire d’un tableau réduit au jeu surfaciste des lignes et couleurs.

Avec ce Point d’appui, le rideau s’écarte, la « poésie-rideau » cède la place, et laisse apparaître, sous mille facettes, s’enlevant sur les fonds les plus divers, la figure d’un homme. En l’occurrence celle d’un poète jamais assis, toujours inquiet du monde et de lui-même ; un homme en vérité et en proie à tous les démons qui font l’humanité (le sexe, la chose politique, la vieillesse, la lutte contre les représentations qui faussent notre rapport au monde…).

Nulle impudeur, toutefois. Mais regard lucide, toujours. Acide souvent. Mélancolique aussi – acédie de l’homme qui a fait sa tanière dans le « pigeonnier familier » de sa bibliothèque, « cet exosquelette de sa vie mentale ». Sagesse, salutaire décapage sur tous les sujets. Y compris les mieux pourvus en épines : la « vie littéraire » aujourd’hui asservie au « culturel » ; la « grotesque écriture dite “inclusive“ » ; la religion (« quoi de plus nécessaire aujourd’hui, qu’une critique de la religion, de toutes les religions ? ») ; les attentats de 2015 (« inévitablement, le souci “sécuritaire“ va nous fermer le monde, l’espace, le temps, les paroles », alors que « ce à quoi nous essayons de travailler, c’est l’ouvert ») ; le militantisme aujourd’hui (« délier, in-soumettre, disent-ils – mais revoilà du lié, du lien, une fascination dévote » : « difficile de supporter la dévotion au chef ») ;  la campagne  « balance ton porc » (« Balance : mot de flic. Sa logique : logique d’indic. Porc (entre bien d’autres emplois) : l’insulte des calvinistes aux épicuriens. La propagation délatrice sur les réseaux du net : effet de meute à la curée… »).

Se déploie également, par petites touches, toute une philosophie de l’écriture (« Vivre : désastre du sens. Ecrire : non pas imposer un sens à un matériau de vie qui n’en a pas. Ni dupliquer le désastre. Mais lui répliquer ») ; s’élargissant en philosophie tout court : « Pas de souci de la mort sans souci de son après. Et donc, ineffaçable croyance en cet après, au-delà de toute fermeté pensive comme de toute rodomontade incrédule. Nul n’est athée si du destin de son cadavre il se soucie. L’athéisme, en somme, n’existe pas. Fait anthropologique : c’est de se savoir mortel que le parlant néandertal ou sapiens se découvre religieux ; et de cette découverte que naît l’obligation des sépultures […] Ces banalités suite aux obsèques à Brest de notre ami M. G. ».

Si autoportrait il y a, il n’est pas monodique, mais sans cesse contrapuntique, car relationnel plutôt qu’introspectif. En regard : des portraits d’auteurs (salut les Anciens, salut les Modernes) ; des lectures d’Å“uvres plastiques (la Dame à la Licorne, Giorgione, Monet, Picasso, Fautrier, Anselm Kiefer, Ceija Stojka…), de films (de Pasolini, Franju, Truffaut, King Vidor, Francesco Rosi…) ; des souvenirs (mai 68 à Rennes…) ; des saynètes (Chino à la plage) et anecdotes drolatiques (sur Robbe-Grillet, Pierre Guyotat, Charles Pennequin) ; des paysages, des portraits de villes − à propos de Venise par exemple, une page d’autant plus magnifique que l’auteur ne craint pas de s’exposer au risque du cliché : « Venise d’automne : peu achalandée, déserte dès San Marco quitté. Difficile de renoncer au cliché : bain de beauté. Impossible de ne pas ressasser : elle (la beauté) étreint, immerge. Peu, d’abord le détail (d’art, d’histoire : le leitmotiv des vedute). Plutôt la masse sensorielle qui malaxe chair et pensée. Ce qu’on voit : perspectives brisées, angles déviés, coudes brusques, culs-de-sac et échappées alternés vite, boyaux claustrophobiques et béances ouvertes sur des vastitudes floues, des échines d’eaux éblouissantes. Ce qu’on entend : vacarmes mécaniques (la cacophonie des embarcations) troués de silence (les campi dépeuplés, leur tendresse friselée d’herbes) ».

Bref, un livre constamment passionnant, à la fois pour l’autoportrait saisissant du poète et de l’homme Prigent que l’ouvrage dessine par esquisses successives, et pour ce que chaque page nous donne à penser sur ce qu’il en est aujourd’hui d’être au monde, quand on refuse la soumission aux représentations toutes faites qui nous sont proposées (ou plutôt imposées). Et l’impression de lecture est d’autant plus forte que la prose de l’auteur, tracée au couteau et au scalpel, y retrouve la force de frappe et d’inscription, d’intonation et d’accentuation, d’un vers qui ne cesse de la hanter (Mallarmé : « le vers est tout dès qu’on écrit » – dès qu’on soustrait l’écriture au « laisser-aller en usage »).

Au-delà, si ce livre me paraît important, c’est par la façon qu’il a de poser en acte la question de la prosodie aujourd’hui – de l’errance prosodique dont nous ne sommes pas sortis (mais peut-on jamais en sortir ?) depuis plus d’un siècle qu’est révolu le règne du « mètre national ».

Dominique Fourcade, se penchant sur cette question, soulignait, en 1998, que si Mallarmé avait « indispensablement retendu la langue » (après le relâchement du romantisme hugolien), il s’agissait désormais de la détendre, de lui redonner du souffle, du flux (du flow, comme disent les rappeurs), mais de le faire « durement », loin du « style exalté » du lyrisme antérieur. Et c’est bien me semble-t-il ce que fait lui aussi Christian Prigent avec la prose à la fois « détendue » et dense de ce Point d’appui.

Mallarméens, les poèmes, ceux qui scandent le déroulé du journal comme ceux qui viennent à la fin, semblent à nouveau relacer très serré le corset poétique. Certains pourtant écartent eux aussi, à leur façon, le rideau. Ainsi ces vers où l’auteur évoque la figure légendaire de Perceval :

« […]

Il dort il ne sait pas son nom

Au ciel mille astres cent questions

Qu’est-ce qui goutte au bout des lances

À qui porte-t-on la pitance

Dans la gamelle solennelle 

[…]»

Et c’est alors quelque chose comme la beauté et la force des « complaintes traditionnelles » qu’on retrouve. De celles-ci (Le Roi Renaud par exemple), Christian Prigent loue le « pathos poncé par la netteté formelle (ligne claire) et l’avancée à plat (oratorio) […] ; ellipses brutales, pas de transitions logiques explicites […]. » « Quelle vivacité ! Quelle tension, dense d’humanité ! », conclut-il.

Compte tenu de ce que l’auteur avance ces remarques au détour d’une réflexion sur les rapports qu’entretiennent poésie/chanson, difficile, me semble-t-il, de ne pas y retrouver la problématique schillérienne du « naïf » et du « sentimental » (du réflexif) ; problématique dont on sait combien elle était implicitement essentielle à la poétique de Nerval, à la tension chez lui entre densité opaque des sonnets des Chimères d’un côté et limpidité énigmatique des Chansons et légendes du Valois de l’autre.

17 janvier 2018

[News] Libr-news

En ces Libr-événements vous attendent : agenda de Laurent Cauwet ; rencontre autour de la revue Lignes ; hommage à Jean-Paul Curnier ; pause déjeuner avec Véronique Bergen et Hedwige Jeanmart ; soirée avec Mathieu Brosseau pour la sortie de son 2e roman…

â–º Rencontres avec Laurent Cauwet pour son essai des plus stimulants, La Domestication de l’art (La Fabrique) :
– le 17 janvier à Bordeaux, 20h, librairie du Muguet
(7 rue du Muguet).
– le 18 janvier à Toulouse, 19h, librairie Terra Nova,
(18 rue Léon Gambetta).
– le 19 janvier à Toulon, 18h30, librairie Contrebandes
(37 rue Paul Lendrin – suivi d’un événement musical au Metaxu, Place du Globe).

â–º Jeudi 18 janvier à 19H30, La Friche Librairie (36, rue Léon Frot 75011 Paris) : RENCONTRE-DÉBAT à l’occasion de la sortie du n° 54 de la revue Lignes et de son trentième anniversaire.

â–º A Jean-Paul Curnier !

Hommage à Jean-Paul Curnier (1951 – 2017) : lundi 22 janvier 2018 à partir de 18h30

à Montevideo, 3 impasse Montevideo, 13006 Marseille

ouverture à 18h00, réservation conseillée

 

Philosophe, écrivain, dramaturge, musicien, vidéaste, chasseur à l’arc, complice de nombreux artistes… Ainsi, autour de son œuvre, il en ira d’une soirée de lectures, performances, musique, vidéo, audio, objets, stickers littéraires et politiques, livres, et encore cuisine.

 

 

  

 

 

Site web : http://jeanpaulcurnier.com/

Derniers ouvrages parus :

La piraterie dans l’âme, essai sur la démocratie, éditions Lignes, 2017

Philosopher à l’arc, éditions Lignes, 2016

Prospérités du désastre, éditions Lignes, 2014

À paraître :

Par-dessus tête, éditions Lignes, sortie en librairie le 9 mars 2018

 

Avec la participation de : Roland Alberto, Melanie Bellue, Julien Blaine, Jean-Michel Bruyère, Hubert Colas, Jacques Durand, Hélène Force, Alexis Forestier, Yves Fravega, Nicolas Frize, Pascal Gobin, Suzanne Joubert, Guy-André Lagesse, Emmanuel Loi, Aline Maclet, Emmanuel Moreira, Jean-François Neplaz, Jean-Pierre Ostende, Yolande Padilla, Catherine Peillon, Nathalie Quintane, Rudy Ricciotti, Yves Robert, Reeve Schumacher, Colette Tron…

 

En présence de la librairie Histoire de l’œil

 

Radio Grenouille (88.8 FM, www.radiogrenouille.com) s’associe à cette soirée d’hommage à Jean Paul Curnier en rediffusant lundi 22 janvier à 23h40 deux émissions :    

 Cher Jean-Paul, une correspondance entre Nicolas Frize et Jean Paul Curnier réalisé à Radio Grenouille au printemps 2006.     

 L’ingouvernable Beauté, un entretien avec Jean Paul Curnier par Emmanuel Moreira, réalisé au festival ActOral.14, à propos de Philosopher à l’arc et Prospérité du désastre.

 

â–º Mardi 30 janvier entre 12H30 et 14H au Bistrot littéraire (46, rue de Quincampoix 75004 Paris) : rien de tel qu’une pause déjeuner en compagnie de Véronique Bergen et Hedwige Jeanmart autour de leurs romans récemment parus.

Véronique Bergen, "Jamais" (Editions Tinbad)
"Jamais" est le monologue d’une femme âgée, Sarah, en
proie à une débandade psychique. De nombreux reproches
sont adressés à sa fille, qui n’est pas nommée. Une confession.
Elle dure une heure, de 18h à 18h59.

Hedwige Jeanmart, "Les Oiseaux sans tête" (Gallimard)
Des années après avoir côtoyé Daniel Deur, un meurtrier
récidiviste ; Blanche, la narratrice, encore troublée par
cette rencontre, se rend sur les lieux où il a vécu. Elle tente
de reconstituer son parcours…

 

En savoir plus ? http://www.cwb.fr/programme/bistrot-litteraire-v-bergen-et-h-jeanmart

 

â–º Découvrez le chaos avec la parution du 2e roman de Mathieu Brosseau, dont la sortie est saluée par une rencontre à la Librairie La Manœuvre le jeudi 1er février à 19H (58, rue de la Roquette 75011 Paris).
— La démesure à la David Lynch d’un délire mental et métaphysique.
— Une allégorie polyphonique entre harmonie et disharmonie.

Une jeune femme est enfermée pour des raisons obscures dans un asile d’aliénés, au centre d’une ville sans nom. C’est La Folle. Nuit et jour, elle voit une masse chaotique en plein ciel, sorte de Big Bang qui met à mal les lois admises de l’espace et du temps. Aidée par un interne en médecine, elle s’évade et part à la rencontre de sa sœur jumelle, qu’elle n’a pas vue depuis des années.
Quête abracadabrante, délire gorgé de sens aussi construit qu’éruptif, roman politique autant que métaphysique, Chaos fuse débridé vers l’inconnu et le rêve fulgurant d’une femme hors-sol.

« C’est un livre assez sidérant, beau, troublant, qui ne ressemble à rien de connu »
Susan Doppelt, poète et photographe

« Ces pages [sont] vraiment magnifiques, les visions rivalisent, littéraires, à mes yeux avec celles de Saint-Jean ou de Black Elk. » Emmanuelle Guattari, écrivaine

 


29 octobre 2017

[Revues – news] Revues en revue

Double tour d’horizon : du 27e Salon des revues et du dernier numéro de la Revue des revues.

27e salon de la revue

Le 27e Salon de la revue se déroulera du 10 au 12 novembre prochains et retrouvera la Halle des Blancs-Manteaux, au 48 rue Vieille-du-Temple, Paris IVe.

La soirée d’ouverture, le vendredi 10 à 20h30, sera marquée par une intervention de Jean-Christophe Bailly qui explicitera son rapport aux revues dans un entretien avec Jean-Baptiste Para de la revue Europe. Les deux jours suivants seront rythmés par plus d’une trentaine de rencontres aux formes et thématiques variées. Les derniers mots de cette édition seront donnés à Olivier Rolin, invité d’Europe qui lui a consacré une livraison récente.

Cette année, plus de 30 nouveaux exposants – jeunes revues et nouveaux arrivants –parmi les 200 stands présents… LC balise votre déambulation (avec liens actifs renvoyant à des contenus LC) : Alternatives théâtrales, Artichaut, Babel heureuse, Biens symboliques, Diacritik, En attendant Nadeau, L’Étrangère, L’Intranquille, K.O.S.H.K.O.N.O.N.G., Passages d’encre, Paysages écrits, Place de la Sorbonne, Sarrazine, Secousse

Le programme est à feuilleter et à télécharger ICI

Entre autres, on retiendra deux RV qui nous semblent prometteurs, le samedi 11 novembre : salle Christiane Tricoit,14h30-15h30, « Internet : pour un renouveau de la critique ? » (une proposition de Diacritik et En attendant Nadeau) ; espace Éphémère, 15H-16H, présentation de Babel heureuse.

On pourra orienter sa découverte selon les deux entrées suivantes  :

Liste des exposants (éditeurs, associations…) ;

Liste des revues (par titre).

Revue des revues, n° 58 /FT/

La Revue des revues, Entrevues éditeur, n° 58, automne 2017, 176 pages, 15,50 €, ISBN : 978-2-907702-75-1.

Paru peu avant cette manifestation annuelle, ce numéro se concentre sur un intéressant dossier : "Écrivains et artistes de langue française dans les revues italiennes (1880-1920)". En cette Belle Époque des revues, l’étude statistique révèle que les écrivains les plus présents sont respectivement Zola, Hugo, Verlaine, Mallarmé et Moréas. Y sont ensuite étudiés les interrelations entre l’orphisme d’Apollinaire et le futurisme italien dans la revue d’avant-garde Lacerba, la place que la futuriste Poesia fait à Jules Romains comme à Philippe Soupault, les enjeux franco-italiens du Mercure de France, l’accueil des symbolistes belges dans les revues italiennes…
Le numéro s’ouvre sur le point de vue d’Arno Bertina, pour qui les revues répondent à "un désir de communauté", et se clôt sur la présentation des nouvelles venues : Artichaut, Babel heureuse (titre renvoyant à la formule de Barthes)… Entre ces deux pôles, on lira avec intérêt l’entretien avec Michel Surya pour les trente ans de Lignes et l’article d’Isabelle-Rachel Casta pour les vingt ans de la revue Cahiers Robinson.

24 décembre 2010

[News] LIBR-KALÉIDOSCOPE 2010-2011…

En cette fin d’année des plus chargées, faisons comme le commissaire Liberty Wallance : enfoigrassons… les Beaux-Livres comme les Belles-Âmes et les Belles-Pensées ! Tendons un arc électrique pour faire le pont avec 2011 : après deux Libr-lectures de circonstance (Dictionnaire critique du "sarkozysme" et Noël au commissariat de Raphaël Majan), quelques Libr-événements réjouissants (Bernard Noël, Christian Prigent, Remue.net, Le Matricule des Anges de janvier)… Telle se présente la première livraison de notre LIBR-KALÉIDOSCOPE 2010-2011. /FT/

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