Libr-critique

25 février 2020

[Chronique] Joachim Séné, L’Homme heureux, par Ahmed Slama

Joachim Séné, L’Homme heureux. Détruire internet, Publie.net, coll. « Temps réel », 2020, 216 pages, 18 €, ISBN : 978-2-37177-592-3 ; 5,99 € en format numérique : télécharger.

Il est des œuvres dont on rend compte plus difficilement que d’autres, L’Homme heureux est de celles-là, tant elle déroute par son foisonnement et sa manière, agencée par des flux entremêlés qui composent cette matière tout à fait englobante : tout y est pris, tout y est brassé, nos lubies et nos désirs, nos divertissements et nos errements, c’est le quotidien qui s’y esquisse, celui de nos vies contrôlées et disciplinées.

Quel fil tirer, ou plutôt quel câble ? Parce que de câbles – sous-terrains et sous-marins – il en sera question tout au long des 200 pages qui composent ce texte singulier, ces câbles qui font internet, par l’intermédiaire desquels vous lisez ces lignes. Et C’est là l’une des particularités de ce texte, rendre compte du monde en s’attardant sur la manière dont le média numérique en façonne notre représentation – nous l’évoquions avec Pierre Ménard –, tout en prolongeant le questionnement du côté des infrastructures qui font et font tourner le média numérique.

Le pouvoir est dans l’infrastructure

Nous sommes passés des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle, il faut avant tout contrôler et non pas simplement réprimer. Et pour exercer ce contrôle, il faut des infrastructures, car « le pouvoir réside désormais dans les infrastructures de ce monde » (Le Comité invisible, À nos amis, La Fabrique, 2014, p.83). Et c’est ce que démontre admirablement L’homme heureux, on les voit, on les lit ces mots d’ordre qui partout essaiment, dans le monde de l’entreprise comme dans celui des transports –  « Vous êtes à bord du tramway 1, en route pour une belle journée de travail, avec la ratp et votre employeur » –, les corps, donc les êtres et leurs manières, domestiqués –  « tout le monde est debout, les sièges ont été enlevés des transports en commun pour des questions d’optimisation (…) tout se joue debout désormais ». Mots d’ordre qui se répercutent et que lentement on intériorise, cette Karine végétarienne et qui se met à manger de la viande parce qu’ « être carniste permet de mieux s’intégrer (…)  elle a développé d’autres compétences relevant de la virilité me dit-elle, une autorité agressive quand il faut, les blagues aussi, sous forme d’une misogynie tendre qu’elle s’applique avant les autres.» Elle se rassure, Karine, « c’est un rôle qui lui sert ». Mais à y regarder de plus près, à y regarder du côté de l’étymologie, le rôle, l’adoption d’un rôle, c’est déjà la victoire du contrôle.

Et c’est là la force de ce texte, c’est de s’attarder sur la représentation, ce monde de la représentation – « tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation » (Guy Debord, La société du spectacle, Folio Gallimard, 1992 [1967], p.15) –, mais en pointant la manière, la matière physique dont se construit le spectacle de la représentation ou la représentation du spectacle. Ces câbles, ces câbles qui charrient la masculinité. Et la finesse de Séné, en excellent connaisseur du numérique, ce n’est pas de faire du web un mal en soi[1]. Pour internet comme pour toute chose, il n’y pas de mal, mais du mauvais, ce mauvais venu par la centralisation, le bon étant le code, ce code qui nous permet de faire d’internet ce que nous voulons et désirons. « Le code ne pourra pas faire loi sur les réseaux sociaux, comme il fait loi sur le transport neutre de données malgré les tentatives des états de casser ça. »

Ainsi s’agira-t-il de « Détruire internet » tel qu’il s’est construit, tel qu’il se fait prolongement du contrôle. Sortir internet, et nos vies avec, de la marchandise, du travail marchand, de la production qui n’a d’autre but que de produire et se reproduire.

« … cette étanchéité entre les deux, total schizo mais ça marche et se maintient et ça ne bouge pas, c’est une condition de fonctionnement de l’ensemble et on tremble de penser que, sous d’autres conditions, dans les murs d’une entreprise on pourrait vivre comme dehors en lisant, en créant, en prononçant des mots vains sans rapport direct avec demain et la production, en organisant des événements, en imprimant des journaux. »

Un tramway simonien

À lire les lignes ci-dessus, on pourrait croire que nous avons affaire à un essai ou à quelque roman à thèse, il n’en est pourtant rien. L’une des plus grandes forces de L’Homme heureux est que le propos s’insère dans l’écriture, et cette même écriture sert le propos. Joachim Séné fait partie de ces quelques écrivains et écrivaines  ayant lu avec l’attention qui lui est due Claude Simon, et qui prolongent à  leur manière l’écriture simonienne – il y a peu, je vous parlais de Ryad Girod. À lire L’Homme heureux, à voir tout au long de ses pages ce tramway cheminer, impossible de ne pas faire le parallèle avec l’auteur du Tramway et ce n’est pas tant à ce roman que je pense, mais au Palace – 1962, Minuit – trop injustement méconnu, se déroulant à Barcelone au cœur de la révolution de 1936, et dont la troisième partie met en scène, selon une composition tout à fait singulière, le cheminement de tramways portant des enseignes publicitaires disséminant ces « réclames » dans toute la ville, répétant l’apparition de ces réclames par leurs allers et retours incessants, avec les arrêts de ces tramways, leurs cahots. Et c’est à un tel jeu que se prête Joachim Séné avec ce tramway qui va et qui vient, ce tramway qui traverse le roman et qui, à mon sens, est l’allégorie de la révolution. Tramway et révolution, quel lien ? Pour le comprendre, il faut en revenir à l’épigraphe du roman de Claude Simon susmentionné :

« Révolution : Mouvement d’un mobile qui, parcourant une courbe fermée, repasse successivement par les mêmes points » (Larousse).

Ce tramway donc qui sillonne le roman de Séné et qui fait écho à la contre-révolution advenue, ce passage, que nous évoquions, de sociétés disciplinaires à des sociétés de contrôle. Et voici, comment nous bouclons notre propre boucle.

 

[1] Spinoza et tant d’autres nous ont appris à nous affranchir des conceptions du Bien et du Mal, leur préférer la relativité du bon et du mauvais. Une chose étant bonne ou mauvaise selon son contexte et sa situation. « Par exemple, la Musique est bonne pour le mélancolique, mauvaise pour l’affligé ; et pour le sourd, ni bonne, ni mauvaise » (Préface du Livre 4 de L’Éthique, trad. Bernard Pautrat, Le Seuil, 2014).

29 décembre 2019

[Chronique] Ryad Girod, Les Yeux de Mansour, par Ahmed Slama

Ryad Girod, Les Yeux de Mansour, P.O.L, printemps 2019, 224 pages, 18,50 €, ISBN : 978-2-8180-4744-6. [Prix Assia Djebar 2019 ; Prix Révélation 2019 de la Société des Gens de Lettres (SDGL)]

Lire un texte est toujours une expérience singulière. Les résonances que peuvent induire une lecture ou les interprétations auxquelles elles conduisent ne sont pas seulement inhérentes à la matière ou manière même du texte, elles renvoient à nos dispositions, sensibilités, nos connaissances ou encore nos intérêts, du moins les intérêts du moment. Toute lecture se révèle être d’abord et avant tout dévoilement et esquisse des lunettes dont on dispose et par lesquelles nous avons traversé le texte. Il est des Å“uvres plus que d’autres qui permettent d’opérer ce type de « révélation », Les Yeux de Mansour de Ryad Girod en fait partie, et ce bien évidemment par la manière dont ce roman est écrit, composé, les problématiques qui le traversent et qui font écho à ce que je nommerais rapidement les contextes d’émission et de réception. Commençons par ces derniers ; dans le cas qui nous occupe, ils sont doubles, l’Algérie par l’entremise de Barzakh, maison capable du pire (Kamel Daoud) comme du mieux (Mustapha Benfodil ou Ryad Girod) ; l’autre est (vous l’aurez déduit) la France au travers de P.O.L.

Les lunettes de la réception

Si je me permets d’évoquer ce pire qui est arrivé notamment par Barzakh (et Acte Sud), ce n’est pas tant pour le plaisir de ce que l’on nomme aujourd’hui le clash – la polémique, on le sait, n’est plus. Plutôt pour se prémunir de certains détournements[1] hasardeux dont pourrait souffrir ce roman. Comme s’y essaye Le Figaro qui, au travers d’un articulet, tente d’articuler une sorte de « mouvement littéraire » algérien appelé « génération 88 », défini de la manière qui suit :

« Remarquée en France grâce à Kamel Daoud, cette génération littéraire englobe une volée d’écrivains arrivés à l’âge adulte au moment des manifestations d’octobre 1988 qui ont débouché sur l’adoption d’une nouvelle constitution, la victoire des candidats du Front Islamique du Salut (FIS) au premier tour des législatives de 1991, l’annulation du scrutin et une guerre civile de dix ans. »[2]

Notons d’abord le résumé des plus sommaires au sujet des troubles qui ont secoué l’Algérie et que l’on nomme aujourd’hui la décennie noire, résumé qui omet tout de l’implication de l’armée algérienne et du DRS dans cette « sale guerre ». Manière également d’inclure le roman dont il est question dans les discours qu’a porté et que porte encore Kamel Daoud, discours racistes s’il en est[3], fait d’essentialisme envers un peuple qui lui démontre aujourd’hui la fausseté de ses analyses.

La manÅ“uvre du Figaro est d’autant plus efficace pour un roman qui dépeint une décapitation pour blasphème prenant place en Arabie Saoudite. Voici comment l’un des thèmes qui traversent le roman vient résonner avec les préoccupations et les valeurs actuelles du Figaro.

 Autre média, autres lunettes, celles de L’Humanité ; « le roman de Ryad Girod dresse le bilan de l’obscurantisme religieux et de l’hypocrisie coupable de la belle âme vendeuse d’armes. » Étrange que Le Figaro n’évoque aucunement ce pan du roman. La vente d’armes de la France à l’Arabie Saoudite, nous supposons que Le Figaro reste tout de même très discret au sujet du méfait de son propriétaire qui fait partie des fournisseurs de cet état si peu enclin aux droits de l’homme[4].

Montage à travers l’Histoire

Et nous quelles lunettes révélera notre lecture des Yeux de Mansour ?

Loin d’être simple dénonciation de l’islam wahhabite tel qu’il est appliqué en Arabie Saoudite, Les Yeux de Mansour est d’abord et avant tout une Å“uvre littéraire singulière, et c’est bien par les moyens de la mise en scène des personnages, de l’écriture et de la composition littéraire que cette Å“uvre agit et nous agite.

Mansour, un Syrien réfugié en Arabie Saoudite, est condamné à mort pour blasphème, il se trouve être le descendant de l’émir Abdelkader – figure historique de la révolution algérienne. Cette histoire nous est rapportée d’une manière qui relègue de fait l’intrigue au second plan. Elle amorce une véritable réflexion. Et pour en saisir l’ampleur, il faut nous arrêter sur cet art du montage dont use Ryad Girod avec brio – montage qui n’est pas sans nous rappeler celui que pratiquait en son temps Claude Simon – et qui permet, par l’écriture même, de plier l’espace et le temps, établissant un lien dans et par l’écriture entre Mansour son glorieux aïeul luttant contre la colonisation française.

« Peut-être qu’Abdelkader, pile au milieu du XIXe siècle, avait eu le même regard [que Mansour] lorsqu’on lui demanda de prendre la pose, pour la photo » ou encore :

« Toute prière, tout recueillement, devant rester lettre morte parmi le sable stérile et sec de l’Arabie, de l’Orient…

Tout comme un siècle et demi plus tôt, les dignitaires français avaient accueilli les complaintes de l’émir avec le même mépris et, peut-être pire que du mépris, de l’indifférence… »

Manière de lier les espaces, les histoires et l’Histoire. Tissage des plus rigoureux qui croît tout au long des deux cents pages du roman et annihile par sa manière toute lecture manichéenne que l’on pourrait commettre de l’Histoire, rendant de fait sa complexité au monde. La toponymie saoudienne est essentiellement faite d’anglicismes (Kingdom Tower, Mekkah Raod, Kingdom Hospital, Al Safah Sqaure), les descriptions s’éloignent d’un certain orientalisme éculé, tel qu’on peut les subir en des productions traitant de contrées dites exotiques.

Le fil d’une Histoire perdue

Cette toponymie résonne comme l’effacement de l’Histoire à laquelle il ne reste que ces procédés d’un autre temps pour s’inscrire dans un prolongement. Le fanatisme religieux n’est pas accolé à de l’essentialisme. Toute manière d’être s’inscrivant dans le fil d’une Histoire avec ses figures et que l’on remonte depuis le IXème siècle par l’entremise de l’art du montage.

« Effarés de constater que le seul mécanisme pérenne depuis la grande époque de Bagdad ou de Damas était celui de souks et des étals… transformés aujourd’hui en buildings étincelants et enseignes de luxe, avec tout autour, un fourmillement de petites mains pour maintenir l’éclat artificiel de la ville (…) des riches et des millions de pauvres qui ne vivent que pour devenir riches, avec, transversalement, des milliers de pauvres convaincus qu’ils ne seront jamais riches et qui veulent tout faire sauter et centaines de riches qui subventionnent cette entreprise désespérée au cas où celle-ci deviendrait rentable. »

Pas d’essentialisme comme on peut le trouver dans certaines proses commises ici ou là. C’est bien d’une histoire qu’il s’agit avec (et c’est là que se révèlent mes lunettes) les ravages du néolibéralisme et de la mondialisation qui affectent le monde dans son ensemble. La seule fin devenant l’enrichissement personnel au mépris du savoir ou de quoi que ce soit d’autre.

« Ibn Sina (Avicenne, pour les non-arabophones), lui-même, s’il lui était permis de revenir d’entre les morts, retournerait immédiatement auprès des morts ou fabriquerait habilement de l’argent pour le dépenser frénétiquement chez Zara ou Zwarovski. »

[1] Voir l’article de Thierry Discepolo (fondateur des éditions Agone) dans Le Monde diplomatique, sur la manière dont une pensée néoconservatrice a récupéré l’oeuvre de Georges Orwell : https://www.monde-diplomatique.fr/2019/07/DISCEPOLO/60049

[2] https://www.lefigaro.fr/livres/les-yeux-de-mansour-de-ryad-girod-une-etrange-defaite-20190321

[3] https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/11/les-fantasmes-de-kamel-daoud_4863096_3232.html

[4] https://www.bastamag.net/Ventes-d-armes-a-l-Arabie-saoudite-les-services-de-renseignement-multiplient

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