Libr-critique

19 novembre 2020

[Libr-relecture] Ariel Spiegler, Jardinier, par Claude Minière

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 20:58

Ariel Spiegler, Jardinier, Gallimard, hiver 2019-2020, 104 pages, 11,50 €, ISBN : 978-2-07285-680-8.

 

« Faudra-t-il pour te suivre
encore ne plus dormir
et ne plus manger,
ne plus rien faire d’autre ?  Aller
à la dernière dentelle, au dernier nerf,
au refus intact : mon souffle ? »
(p. 68).

Certains poètes font de la poésie avec de la prose, la prose est leur matériau de départ, leur mortier à gâcher.  D’autres, plus rares, notent sans médiation leur poème avec ce qui se produit sous leurs yeux, dans la tête, dans un souffle et qui ne suit pas un fil contraint, un canal, mais coupe, appose ou relie selon leur émergence désordonnée les nerfs et les dentelles.  Et cependant sur la page s’établit comme reste une cohérence de l’errance.

Comment faire passer à la littérature le vécu – sensations, joie, angoisse, bonheur et alarmes ?  Ce ne peut être par une description, mais seulement par l’écrit.  Ariel Spiegler montre en cela un étonnant tour de main.  Challenge :  il faut trouver un rythme, un vocabulaire, une syntaxe.  Alors, c’est réussi.  Le poème est une victoire sur la difficulté.  Il ne s’est pas laissé entraîner sur la voie du langage hérité, commun, il n’a pas glissé loin de la vérité expériencée.  Le poème s’écarte du langage conventionnel, usé, pour adhérer à la réalité du vécu.  Pour annuler l’écart (ou le connaître).  Comment le poème, alors, est-il réussi ?  Par une « magie » du travail de vérité, un miracle de collaboration des trois ressorts (rythme, vocabulaire, syntaxe).

Les poèmes d’Ariel Spiegler sont des réussites de liberté insistante.  De dépassement des méprises (le jardinier était une première approche).  Mus par la passion, et l’humour, ces poèmes à l’évidence s’installent dans le « normal », c’est-à-dire qu’ils ont évité l’artificiel, ils en sont indemnes.  Le normal, pour certains êtres, est l’attente, la différence du moment où elle et il et elle se rejoindront. Le poème met en débat la retenue.

3 décembre 2013

[Libr-relecture] François Zénone, Le Ressassement, Par Périne Pichon

Périne Pichon vous propose une nouvelle libr-relecture qui vous entraîne dans le sas du ressassement.

François Zénone, Le Ressassement, éditions Fissile, novembre 2011, 48 pages, 10 €, ISBN : 978-2-916164-49.

Ressassement : 1. revenir sur les mêmes choses, faire repasser dans son esprit. 2. répéter de façon lassante, rabâcher.

Le Ressassement est un livre de François Zénone qui contient deux poèmes, « le ressassement » et « vite ». Ces deux poèmes envahissent le format du livre comme s’il s’agissait d’en faire le support insécable du texte. Les mots sont espacés ou resserrés sur une page qui laisse libre de mots un large espace, comme une permission accordée à un commentaire du lecteur ou à une projection de son imaginaire sur le blanc de la page.Ce n’est pas la répétition des mots qui frappe dans le premier texte, il n’y pas de rabâchage lexical, ni dans « ressassement », ni dans « vite ». Le ressassement apparaît donc surtout comme une affaire de rythme, rendu visible presque palpable par les espaces blancs qui séparent parfois les mots entre eux. C’est le ressac d’une phrase qui se crée au fur et à mesure de la lecture, qui cherche ses mots pour se construire, à la fois dans la linéarité et dans des sursauts, des trébuchements, des « balbutiements ». L’image d’une marche bancale et d’une langue aphasique est d’ailleurs évoquée par le texte. Celle-ci, détachée de la linéarité phrastique habituelle, puisqu’elle semble n’avoir ni début ni fin, arrache son lecteur au temps1 pour lui imposer sa cadence si singulière. La phrase est une boucle éternelle condamnée à des aller-retours, à des ratures, à des recommencements. Cette technique d’écriture peut évoquer dans sa forme le " stream of consciousness " en usage dans certains romans. Cependant, il s’agirait d’un flux et d’un reflux de la langue plutôt que de la conscience, grâce auxquels des fragments de discours sont sur le point de s’assembler.

Le tempo de ce flux semble primordial car, si le ressac est perceptible à la lecture du « ressassement », un sentiment d’urgence est présent dans « vite ». La cadence s’emballe, l’adverbe « oui » et l’adjectif « vite » se répètent et laissent pressentir l’avènement espéré vers lequel file la phrase. Voire un désir, une pulsion qui prend forme enfin et amène un dépassement de la langue :

« Je continue                              cette dressée

rose    une langue rouge                        sans

les dents                                   elle est

sœur d’outre-langue

 

sœur. fille. fleur. aussi. de. montagne. »

 

Des poignées de mots sont jetées sur la page blanche, secouées jusqu’à donner naissance à une ébauche de phrase. Celle-ci devient un signifiant et un signifié, elle est comme construite par le texte pour s’évoquer elle-même. Ce que suggère l’article démonstratif utilisé par l’auteur dès la première page : « cette phrase », désignant à la fois la phrase non visible qui se construit et celle qui s’écrit. Mais la deuxième, tracée sur le papier, est une rature, signe de l’échappée finale de la phrase désirée.

                                          « Et la lumière

un mot de plus               et

c’est le basculement  le ratage

 

quand tout flanche

le dehors          la phrase

qui se dissout  inaudible dans le non-sens. »

Le ressassement apparaît donc comme une démonstration de la recherche laborieuse nécessaire pour réussir à construire une phrase juste et singulière à son énonciateur. C’est également un exercice de rythme, ce dernier maintenant sous tension la phrase à naître, la modelant et remodelant, par des pauses, des accélérations, des reprises.

1À propos d’une littérature du ressassement, voir Bernard Vouilloux, Le Geste suivi de Le Geste ressassant, Bruxelles, La Lettre volée, 2002.

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