Ariel Spiegler, Jardinier, Gallimard, hiver 2019-2020, 104 pages, 11,50 €, ISBN : 978-2-07285-680-8.
« Faudra-t-il pour te suivre
encore ne plus dormir
et ne plus manger,
ne plus rien faire d’autre ? Aller
à la dernière dentelle, au dernier nerf,
au refus intact : mon souffle ? »
(p. 68).
Certains poètes font de la poésie avec de la prose, la prose est leur matériau de départ, leur mortier à gâcher. D’autres, plus rares,Â
notent sans médiation leur poème avec ce qui se produit sous leurs yeux, dans la tête, dans un souffle et qui ne suit pas un fil contraint, un canal, mais coupe, appose ou relie selon leur émergence désordonnée les nerfs et les dentelles. Et cependant sur la page s’établit comme reste une cohérence de l’errance.
Comment faire passer à la littérature le vécu – sensations, joie, angoisse, bonheur et alarmes ? Ce ne peut être par une description, mais seulement par l’écrit. Ariel Spiegler montre en cela un étonnant tour de main. Challenge : il faut trouver un rythme, un vocabulaire, une syntaxe. Alors, c’est réussi. Le poème est une victoire sur la difficulté. Il ne s’est pas laissé entraîner sur la voie du langage hérité, commun, il n’a pas glissé loin de la vérité expériencée. Le poème s’écarte du langage conventionnel, usé, pour adhérer à la réalité du vécu. Pour annuler l’écart
(ou le connaître). Comment le poème, alors, est-il réussi ? Par une « magie » du travail de vérité, un miracle de collaboration des trois ressorts (rythme, vocabulaire, syntaxe).
Les poèmes d’Ariel Spiegler sont des réussites de liberté insistante. De dépassement des méprises (le jardinier était une première approche). Mus par la passion, et l’humour, ces poèmes à l’évidence s’installent dans le « normal », c’est-à -dire qu’ils ont évité l’artificiel, ils en sont indemnes. Le normal, pour certains êtres, est l’attente, la différence du moment où elle et il et elle se rejoindront. Le poème met en débat la retenue.
page qui laisse libre de mots un large espace, comme une permission accordée à un commentaire du lecteur ou à une projection de son imaginaire sur le blanc de la page.Ce n’est pas la répétition des mots qui frappe dans le premier texte, il n’y pas de rabâchage lexical, ni dans « ressassement », ni dans « vite ». Le ressassement apparaît donc surtout comme une affaire de rythme, rendu visible presque palpable par les espaces blancs qui séparent parfois les mots entre eux. C’est le ressac d’une phrase qui se crée au fur et à mesure de la lecture, qui cherche ses mots pour se construire, à la fois dans la linéarité et dans des sursauts, des trébuchements, des « balbutiements ». L’image d’une marche bancale et d’une langue aphasique est d’ailleurs évoquée par le texte. Celle-ci, détachée de la linéarité phrastique habituelle, puisqu’elle semble n’avoir ni début ni fin, arrache son lecteur au temps