Libr-critique

4 décembre 2006

[revues] La revue Livraison

Malgré son ambiance plutôt morne et son ronron poussiéreux (triste absence de Al Dante, Boxon estropié, car Gilles Cabut était grippé et Georges Hassoméris absent, résurrection de Nioques cadavre plutôt fantomatique que phénix, nouvelles jeunes revues déjà vieilles et peu sexy…heureusement qu’il y avait la joyeuse folie d’un Franck doyen et de 22(M)dp, ainsi que l’enthousiasme de Giney Aime et d’Incidences), nous avons découvert lors du Salon des revues trois revues stimulantes, qui existent déjà depuis quelque temps mais mieux vaut les découvrir tard que jamais : MU, Action Restreinte et Livraison. Nous parlerons tout d’abord de cette dernière, publiée par Rhinocéros, dirigée par Nicolas Simonin, (qui dirige aussi la structure de diffusion R-diffusion), et plus particulièrement du dernier numéro, le n°7, coordonnée par Manuel Daull et Chloé Tercé.

Livraison, revue d’art contemporain, n’est pas une revue littéraire, mais une revue d’art et d’écritures, de très belle facture, couverture glacée, 190 pages, sans être un objet lourd, mais au contraire souple, à l’intérieur en couleur, au graphisme épuré, efficace, et tout est bilingue anglais-français. Chaque numéro de la revue est thématique, et ce numéro 7 parle de « bribes / ratures / fragments ».
« « Notre situation postmoderne est caractérisée par la fragmentation ».
On peut regretter la fin des certitudes produites par des grands récits, des identités stables, des formes totales. On peut aussi faire le pari inverse : lâcher les gros mots et les métathéories globales — parce qu’elles sont inadéquates — et utiliser les fragments comme lieux pour des bribes de sens, pour de modestes tentatives d’empêcher la reconstruction des tentations totalitaires. »
Voilà comment débute cette revue. En effet, pas de défense d’une théorie unifiée et unifiante ni d’une pratique, ni d’une école chez Livraison, mais véritablement exploration transmédia d’un thème et confrontation des différentes pratiques de créations actuelles. On retrouve donc à l’intérieur artistes plasticiens, architectes, écrivains, musiciens, graphistes, photographes, ainsi qu’une pluralité de pratiques et de créations. Chaque participant a peu de pages, les travaux sont assez courts, et semblent fonctionner comme des fragments, des traces des œuvres des participants. Malgré les différences importantes entre les médias utilisés et les réalisations, cette multiplicité de pratiques est pourtant très cohérente, le thème est exploré de toute part, jamais de façon démonstrative ou illustrative, mais bien problématique ; et il est intéressant de voir les convergences et les divergences sur le sujet entre les artistes. Le rapport aux médias est intéressant, car il y a un véritable brouillage des genres et des appartenances, la question ne se pose alors plus, et l’exploration de la thématique en sort renforcer. Des architectes font de la photo, des plasticiens de l’écriture, des écrivains des oeuvres visuelles…
Le thème donne donc lieu à des travaux d’écriture sans pour autant être strictement littéraires, et à des travaux plastiques qui questionnent l’écriture. Le texte de Frédéric Dumont, « Condensations pour n décimales de PI [fragment.1.] », est en fait plusieurs blocs de chiffres dans lesquels on distingue à l’intérieur des fragments de phrases. Langage émergeant de l’informulée abstraction, suite de nombres elle-même fragment d’une suite infinie, qui est pris dans ce magma numéraire, pour un faire un matériau poétique au même titre que les lettres. Questionnement du rapport entre structure du langage, de l’écriture et celle du monde, de l’espace, de la matière, que l’on retrouve dans son petit livre Monde. On pense alors au travail d’Espitallier dans son Théorème. Le texte de Manuel Daull, dans une veine/verve proche de celle de Pennequin dans la première partie, est très différent dans la seconde, il crée une déstructuration du prénom John (renvoyant à Steinbeck, Cassavetes, Cage…), par une fragmentation rythmique du texte, comme ayant subi un bug informatique ou ayant été scandé mécaniquement pour en faire une sorte de partition qui appellerait une expérience sonore.
On trouve ensuite encore deux autres textes qui puisent chez les poètes contemporains, celui d’Emmanuel Adely, qui fait un agenda de ses achats avec prix, dates, lieux, dans une logique très proche de celle de Anne-James Chaton, et celui de Jean-Louis Py, qui entoure et barre des phrases dans un texte préexistant, technique du cut bien connue, que pratique notamment de la même façon depuis longtemps Lucien Suel dans ses « poèmes express ». Hugo Pernet donne un texte sibyllin, seuls quelques mots et traits sur des pages d’autant plus blanches et silencieuses, travail énigmatique, qu’il faudrait développer pour en comprendre la cohérence. Seul le texte de Christophe Grossi, poème assez lyrique et narratif sur le corps, se détache des autres travaux littéraires par son classicisme.
Moins littéraires, et plus tournés vers l’interrogation de l’écriture, il y a le texte de Christophe Fourvel qui fait un « portrait de femme magnifique », celui de « Magdalena, dans la Dolce Vita », description romanesque de cette femme fascinante selon une formule assez facile, alors que le texte de Vivien Philizot, « Iconographie de Steven Seagal », lui aussi dans l’écart-rapport entre littérature et cinéma, est plus drôle et intéressant. Il y a aussi des fac similés de listes de courses de Hervé Roelants, ready made du quotidien, jolie visuellement, illustrant bien le thème, mais que dire d’autre ? et les écritures-dessins de Matthieu Messagier sur la notion de rature, sujet mieux exploré chez Charles Mazé, qui nous montre des extraits, des fragments de ses « exTraits », tracés produits par des machines qu’il a lui-même conçu pour produire des dessins aléatoires en grands formats, sorte de sismographies, presque musicale dans leur mouvement, qui semblent retranscrire de multiples vibrations ou intensités, on pense à Michaux mais à un Michaux mécanisé.
Pour les travaux plus plastiques ou autres, il faut souligner les « captures » de Toeplitz, partition pour ses créations sonores et chorégraphiques qui sont de véritables poèmes visuels, graphiques, dommage que les reproductions soient si petites. Ou encore la très belle suite photographique de Thierry Genin, qui a photographié toujours de la même façon les activités de jardinage sur son balcon de son voisin d’en face, durant toute une saison, ce qui produit une sorte de BD muette, mais dans laquelle on peut lire toute une histoire…

Ainsi, si les travaux littéraires ne sont pas très étonnants, ils n’en sont pas moins de qualité, et l’ensemble de la revue est vraiment très bien élaboré et intéressant ; les pratiques plastiques, littéraires, visuelles, se répondent, s’interrogent, et on en arrive presque à se dire qu’il y a plus de littérature dans certaines propositions plastiques ou visuelles que dans des travaux poétiques de certains revues littéraires.
Livraison est véritablement une revue transdisciplinaire, qui relie et confronte de façon très stimulante des travaux hétérogènes sans être dans la dispersion ou la juxtaposition, ou comment la différence et le fragmentaire crée néanmoins de la cohérence et du continu.

NB sur Rhinoceros :

En cette période de reconfiguration des structures éditoriales et des espaces de production artistique, il nous paraît intéressant de parler de la structure Rhinoceros, basée à Strasbourg, association artistique qui organise, met en relation, diffuse des travaux et pratiques d’arts contemporains, mais qui est aussi ouverte aux nouvelles écritures.
Leurs activités, qui ont débuté en 1996 par des expositions dans un atelier, sont l’organisation d’events, de rencontres, de conférence, d’expositions, mais aussi l’édition. Ils publient la revue Livraison, ainsi que des livres et ouvrages d’art, des catalogues réfléchis d’expositions, comme Trouée, perforations, laps de Dominique De Beir + Eric Suchère (2004), des badges créer par des artistes (projet PIN-UP~badges by artists). On peut noter chez eux ce souci de trouver pour chaque œuvre, objet, idée un vecteur spécifique de présentation, d’exposition, de diffusion et « de créer à chaque fois une économie nécessaire à [nos] actions » disent-ils dans un entretien pour le Matricule des Anges.
Comme il est écrit sur leur site, « il n’y a pas d’artistes labellisés rhinoceros, aucune écurie de galerie stable, pas de galerie d’artistes, juste une histoire de réactions en chaîne – que des praticiens ou des acteurs, ou des amateurs du monde de l’art, de passage en quelque sorte, dans un temps et une rencontre donnés. Il n’y a pas de définition possible de rhinoceros si ce n’est la liste des gens qui y participent d’une manière ou d’une autre de façon durable ou pas, même si l’on peut parler de structure d’art associative qui cherche à adapter constamment ses réflexions et ses supports d’apparition en fonction d’un propos – qui crée chaque fois l’économie nécessaire à ses actions autant que leur diffusion, une structure qui cherche à être d’utilité publique, je crois, indéfinie tout simplement »
Cette structure ouverte qui privilégie l’hétérogénéité des croisements à la défense d’une ligne nous semble intéressante ici car elle met en relation la littérature, avec d’autres formes d’écritures, plastiques, vidéos, etc… qui viennent des arts contemporains, et car elle réfléchit à l’économie particulière qu’il faut développer pour défendre de façon pertinente et efficace tel ou tel type d’objet dans l’état actuel

Nous parlerons aussi bientôt des éditions ère et PPT, qui nous semble être dans cette même dynamique de création et de réflexion sur la littérature/l’art, ses supports, et ses vecteurs de diffusion et de circulation.

1 décembre 2006

[revues] La revue Boudoir & autres

Lors du salon des Revues, nous avons découvert les deux numéros de la revue Boudoirs & autres, arts et littérature contemporains, dirigée par Matthieu Nuss, et publiée par les éditions Ragage.

N°1 : Virgile Novarina, Christian Hubin, Valérie-Catherine Richez, Petr Kràl, Serge Gavronsky, Jean-Luc Sarré, Emmanuel Laugier, Cécile Mainardi, Ariane Chottin, David Mus, Philippe Beck, Mathieu Nuss, Christophe Manon, Sonia Jeuland, Jean-Luc Parant, Antoine Dufeu, Jude Stéfan, Gérard Pesson, Pierre Chappuis, Michel Deguy.
146 pages. Prix : 16 euros. ISBN : 2-915460-19-1
N°2 : Georges Ball, Jean-Patrice Courtois, Carole Darricarrère, Christian Désagulier, Antoine Dufeu, Claude Favre, Franck André Jamme, Jean-Paul Michel, Sandra Moussempés, David Mus, Mathieu Nuss, Pierre Ouellet, Gérard Pesson, Pierre-Etienne Schmit, Ester Tellermann
156 pages. Prix : 16 euros. ISBN : 2-915460-20-5

30 novembre 2006

[revues] La revue Action Restreinte

Action Restreinte, théories & expériences de la fiction, revue menée par Mathias Lavin, Aurélie Soulatges et Isabelle Zribi, sort son huitième numéro, autour du thème « en tenir à l’impossible ». 104 pages. Prix : 12,5 euros. ISSN 1638-7473. Adresse : Action Restreinte – 25, rue de la demi-lune – 93100 Montreuil. actionrestreinte(at)hotmail.com

actionrestrb132.jpgSommaire n°8 : Dominique Quélen, Savine Dosda, Fernand Combet, Arno Calleja, Arélie Soutlages, Isabelle Garron, Isabelle Zribi, Robert Musil, Amélie Lavin, Ralph Böhlke, Valérie Meyer, Florence Pazzotu, Mathias Lavin, Maria Gabriela Llansol, Eric Arlix, Guida Marqués.

[revues] La revue Livraison

Livraison, revue d’art contamporain. 192 pages. Prix : 13 euros. ISSN : 1631-218X ISBN : 2-913803-22-9. Rhinocéros – 18 rue de Stosswhir – 67100 Strasbourg.
livraison133.jpgLa revue Livraison, publié par Rhinoceros, et diffusée par r-diffusion, structures que dirige Nicolas Moulin, est basée à Strasbourg. Nous avons découvert, lors du salon des Revues à Paris en octobre, son numéro 7, coordonnée par Manuel Daull, et dont le thème est « bribes / ratures / fragments ».
Au sommaire : Olivier Létang / Emmanuel Adely / Miguel Angel Molina / Frédéric Dumont / Sylvette Babin / Mathieu Renard / Xavier Chevalier / Jean-Baptiste Farkas / Edouard Levé / Christophe Fourvel / Adèle Gaucher / Sabine Delcour / Vivien Philizot / Stéphan Girard / Jean-Louis Py / Franck Guêné / Mathieu Husser / Thierry Géhin / Manuel Daull / Frédéric Weigel / Charles Mazé / Philippe Szechter / Anne Vauclair / Kasper T. Toeplitz / Hervé Roelants / Hugo Pernet / Mespoulet Papers / Christophe Grossi / Matthieu Messagier / Pierre Yerro.

31 octobre 2006

[Texte] Salons-nous de Franck Doyen

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — franck doyen @ 10:38

vous placez la tête au sommet du crâne et regardez défiler non sans une certaine appréhension voire même une appréhension certaine ce que vous laissez derrière vous et vos pas derrière le cul du train dont le bruit n’est pas sans rappeler celui des pales d’hélicoptère en langue chiapanèque des pylônes de bosquets d’arbres de longues étendues plates et vertes de longues femmes plates aussi mais ouvertes quelques flèches bleues quelques lignes blanches quand sur chaque paysage informe la moindre parcelle de blé porte une étiquette comme s’il s’agissait encore là et ici et maintenant de la nécessité de dire ou de montrer ou de se rendre pieds et poings mais faudrait pas exagérer tout de même que la furtivité des territoires est un jeu de l’esprit bien qu’elle prenne aisément le pas sur l’accumulation des différentes couches sédimentaires qui reposent pourtant sur un nombre assez considérable de concepts malgré lesquels notez aussi l’apparition de nouvelles drogues sur les campus et entre les barres d’immeubles vous semblez toujours prêt pour le combat malgré tout et malgré l’assaut qui se dessine et malgré cette guerre-ci qui pointe sous de bonnes résolutions intenables et vous penseriez un jour avoir de la place dans votre vie d’écritures pour l’intervalle mais pour l’instant juste retrouver les cadavres de petits oiseaux saignants et de combattants et de footballeurs se mangeant les genoux sans escale et vers leur propre affranchissement

vous placez la tête au sommet du crâne et situez bien tout cela et pourtant n’avez fait aucune réserve ni vivre + ni munition + ni cahier + ni crayon vous sentez bien devant cette lente descente vers le chaos sentez bien tout cela arrive et se place et s’informe et se déplace et si besoin se cale le long des grands murs blancs avec de la brume dans le fond une brume qui erre entre les livres autrement appelés revues jonchant de petites tables blanches et qui tendent si bien à dissimuler si mal les grands débats internationaux sur les sanctions applicables aux petits pays sur la défensive

vous placez la tête au sommet du crâne bien que vous sachiez pertinemment tout cela bonne bien bonne rigolade autour d’un verre ou deux (morgon + cacahouètes + chips + olives) bien que vous sachiez avoir la tête plus dans les talons plus entre les doigts de pieds que derrière la table ou assis sur une chaise ou derrière un micro ou entre les jambes d’une femme

ous placez la tête au sommet du crâne vous qui résistiez si bien à la tentation vous qui regardiez les visages et les corps maniabilité des extrémités avant et après l’heure de l’apéro + agencement des cheveux en contre-point des pieds + balancement outrancier ou non des hanches + situation des jambes au moment juste où la conversation glisse lentement vers le scabreux comme s’il fallait s’y reconnaître et s’il fallait s’y reconnaître alors on pourrait construire tout un tas de relations belles très très et qui permettraient un quelque chose d’extraordinaire un quelque chose de formidable et de fort un font uni et de libertaire et de communautaire un quelque chose peut-être tiens oui de l’ordre de l’écrire dans l’écriture sous les grands arbres il s’agirait alors de nous sauver et de sauver ce qui peut l’être avant que tout spectacle nous prenne à savoir que chaque chose dite ou lue ou dite et lue chaque signe chaque image chaque bruissement de lèvres nous spectaculent mais oui mademoiselle monsieur nous spectaculent mais sans la douceur et l’humidité nécessaires à ces longues promenades en automne et en forêt

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