Libr-critique

1 décembre 2020

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Joguet, Joguette, par Guillaume Basquin

Jean-Paul Gavard-Perret, Joguet, Joguette, Z4 éditions, coll. « La diagonale de l’écrivain », 62 pages, 10 €, ISBN : 978-2-38113-013-2.

 

L’exergue du nouveau « petit » livre de Jean-Paul Gavard-Perret donne le ton : ce livre sera beckettien : « Aussi semblables que possible par la stature. Petits et maigres de préférence » (extrait de Quad) : on aura vite compris qu’il s’agit là du portrait physique (d’ailleurs unique), par anticipation, de nos deux héros du livre, Joguet et Joguette. Qui sont-ils ? Aucun biographème n’est donné : ce sont des figures, des archétypes ; ils vivent, ils sont, et puis c’est tout. D’ailleurs, cela commence ainsi : « C’est ainsi que je vis – dit Joguet. » Si on lui laisse le temps, il souhaite « relire Beckett », « regarder des films lents où tout le monde galope, des films rapides où l’on bouge à peine », « ne pas habiter trop loin de chez [lui] », et puis « finalement Foirer » (F majuscule), histoire de rater mieux… Joguette, elle (le livre est d’ailleurs « à Elles » dédié…), est plus dans la vie nue, « naturelle », organique : « Sois le pourcier de ma chair. Je serai ta danseuse du clito, ta Clytemnestre, ta rose de pic hardi. » C’est la grande porcherie pasolinienne… le bordel guyotien : « Oh viande viande ! Que ne ferait-on pas en ton nom ? » Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi les (Joguet et Joguette) avez-Vous abandonnés à la luxure de la chair d’après la Chute ? La viande – scandale ! – est partout : « On la ravagine, on l’opercule, on la bleuit, on Levis serre… »  Dire un corps : « Créatures nous sommes et nous n’avons même plus l’audace [comme un Job autrefois] de nous en scandaliser. » Comment pour en finir avec l’idéal enfin une dernière fois mal dire notre bestialité : « Préférons l’impureté du zoo qui nous habite à la caserne de notre prétendue pureté. »

Quand nos deux tourtereaux parlent de concert, cela peut donner ceci : « Au début comme à la fin il y a la bête. Chacune nous fait à son image » ; ou la Genèse détournée… La Bible est d’ailleurs constamment rappelée dans cet opuscule : « Le désert crie partout. » Même quand ce livre semble saturé de matérialisme intégral « à la Guyotat » (l’homme, ce roseau « pensant, reste avide et pourceau »), il y a, par retour du refoulé biblique, « une limite, une croix, qu’on soit croyant comme toi ou pas » (c’est Joguette qui s’adresse à Joguet, son double beckettien) : on ne se dépare pas du livre fondateur si facilement… « Notre obscénité végétale […] n’unit jamais mais sépare » : c’est la grande séparation des sexes, l’abîme de la différence sexuelle, le zip newmanien, le scandale de la nudité sans fards : « Leurs yeux s’ouvrent à tous les deux / ils découvrent qu’ils sont nus. »

Souvent, Georges Bataille n’est pas loin : « Regarde par ma fente c’est là qu’il y a Dieu. » Ce qui nous amène très logiquement à évoquer le très beau dessin de Jacques Cauda qui illustre la couverture, possible variation sur l’Origine du monde, et que décrit Gavard-Perret lui-même : « Qu’à Dieu ne plaise, ne reste pas au bord de ma falaise. » Invitation faite au coït… On y peut « aller plus profond que le mystère de l’âme »… Il s’agit de posséder la vérité dans une âme et un corps.

Pour conclure, je laisserai la parole à la poétesse Tristan Felix, qui a préfacé, fort bien, l’ouvrage : la vie est une « gigantesque farce qui force à exister », et Joguet, Joguette en sont des « survivants » : cap au langage !

7 novembre 2019

[Chronique] Le noir pour tout montrer – Samuel Beckett, par Jean-Paul Gavard-Perret

Samuel Beckett, Film, accompagné d’un film-essai (Not Film) de Ross Lipman, Editions Carlotta, DVD, octobre 2019. Texte de Film, Editions de Minuit, 1972.

Pour son seul film – dit expérimental mais qui est tout simplement un film génial et hors norme – , Beckett avait choisi Buster Keaton pour incarner le personnage central « O ». Cela dépasse le simple hommage que le créateur veut rendre à un acteur qu’il appréciait particulièrement. Il voit en lui comme en Chaplin d’ailleurs, deux clowns – et l’on sait la valeur que ce mot pour l’auteur – suprêmes et qu’il admire. Toutefois cette admiration ne semble pas partagée par Buster Keaton. Les relations entre le réalisateur et l’acteur restèrent de pure convenance et ce dernier estima que le script, non seulement n’était pas clair mais qu’il n’était pas drôle.

Néanmoins Keaton demeure, en dépit de ses incompréhensions, l’acteur de la situation. Il est choisi pour son silence, pour son corps acrobatique et increvable, pour son incroyable endurance et sa capacité à détruire les choses. De plus, ce corps « codé » par son passé cinématographique, exclut toutes références psychologiques. Elles sont éliminées au profit d’une « mécanique plaquée sur du vivant » (Bergson) qui va être utilisée par Beckett afin de visualiser l’effacement de la présence, l’impossibilité de la présence.

Stan Douglas souligne d’ailleurs, avec justesse que la lettre « O », qui désigne le personnage incarné par Keaton, est la première lettre du mot « objet ». « O », plus qu’un personnage, au sens classique du terme, n’est, en effet, rien d’autre qu’un objet, parmi les autres, si ce n’est qu’il demeure, avant la scène finale, actif, face à la caméra. Celle-ci devient, elle-même, non seulement l’élément d’enregistrement, mais un objet à part entière. Quoiqu’invisible, elle demeure dans le jeu, elle devient même l’élément essentiel susceptible de piéger « O », avant de l’abandonner dans le noir.

Le choix de la distribution, l’appel à Keaton pour un rôle à la fois « en emploi » mais aussi à contre-emploi n’a pas pour simple objet de faire simplement et arbitrairement entrer « Film » dans un genre, dans le registre du cinéma comique et muet traditionnel. Le choix du muet revient à réinventer, à inventer en quelque sorte ce genre. Beckett n’hésite pas d’ailleurs à faire une entorse au principe du cinéma muet en incluant, de manière ironique, un seul mot qui renvoie au silence : « le « chut » de la première partie.

Non seulement, par ce clin d’oeil ironique, Beckett crée une fêlure dans le genre tel qu’il était conçu pour des raisons techniques, mais il rappelle que le personnage n’est pas un muet au sens clinique du terme. Il échappe à un statut cher au cinéma qui l’utilise souvent pour incarner, à travers sa « mutilation », un pouvoir hypertrophié. Comme l’écrit Michel Chion :« au cinéma, le muet est supposé tout savoir : il est présumé savoir le dernier mot dont on poursuit la quête mais qu’il ne peut, ou veut nous livrer ». Avec Beckett, au contraire, le « faux » muet, ne sait rien, il n’est que le propre témoin de son ignorance, prisonnier d’une peur dérisoire et tragique, comique et terrible qu’il transmet au spectateur.

27 mars 2018

[Article] Esther Tellermann, La Langue de Vlad [Hommage à Bernard Desportes, 2/5]

Nous remercions Esther Tellermann de nous avoir confié un texte que Bernard Desportes appréciait tout particulièrement, qui a d’abord paru dans le volume collectif Bernard Desportes autrement, avant d’être intégré à son recueil de textes Nous ne sommes jamais assez poètes (La Lettre volée, 2014, p. 163-169) – mais inédit sur le net. [Lire Hommage 1/5]

Vers les déserts, premier roman de la trilogie de Bernard Desportes, se donne comme le parcours de la langue maternelle en une seule phrase voulant rejoindre un impossible à dire : la fascination de l’enfant pour l’accouplement de la mère, la déchirure originelle qu’elle ouvre comme réel de l’inceste.
N’est-ce pas sa célébration qui inaugure le récit de Vlad dans le théâtre d’une copulation honnie et initiatique : celle d’un homme anonyme incarnant une puissance phallique rejetée pour être associée à la souillure du corps de la mère prise ?

De cela naît Vlad, de cette indignité comme fondement de la vie humaine, de la sienne, de ce trait sur la terre vierge, du noir sur la page blanche, de l’écrit qui fait barrage à l’angoisse ; celle de l’intolérable de la jouissance du père que le fils s’approprie. Désormais le récit déroule un réel cru pour être une fiction hallucinée, l’épopée d’une humanité d’avant le langage, enfermée dans le trou du monde qu’elle parcourt à l’aveugle.

Ébauche d’humanité plutôt en quête de sa nomination comme le personnage-narrateur qui se raconte, raconte le Rien qui le constitue et dont il est affecté, de n’être pas séparé de l’acte qui l’engendre.
Ainsi la langue de Vlad trace-t-elle un continent tendre à force de cruauté, entre noirceur et moiteur, toujours meuble, de la souplesse des chairs où l’on s’oublie. Temps, lieux, personnages de Vers les déserts ne sont en effet que ceux de la page même où s’écrit la transgression de l’interdit qui peut arrêter l’entrée de l’homme dans les signes.

Car rien ne naît du ventre féminin si le langage n’a pas déjà laissé dans l’adresse de celle qui engendre, le sceau d’une coupure, le lieu d’une naissance.
C’est cette naissance que Vlad poursuit pour s’arracher au corps de la mère morte devenu obsessif. Où l’absente tisse une présence infinie que Vlad tour à tour implore ou torture sous la forme de tous les petits autres rencontrés : personnages infirmes, informes, vieille tante butée, garçons de ferme fondus à la terre, femmes muettes, enfants qui tous errent autour d’un centre vide que la langue approche, tendue vers un impossible à dire, impossible où Sade mit le mal absolu là où la philosophie occidentale mit le Bien suprême.
 

L’autre en effet dans le récit de Desportes est ce prochain qu’il faut battre à mort, violer, forcer, dont il faut jouir sans limites. Même absence de limite dans l’espace fictionnel de la narration : rivières ou canaux tracent une ligne improbable sur une terre friable mêlée au brouillard et à l’eau d’où surgit parfois une ville – Dlav – comme immergée dans un Destin qui la condamne.

Les paysages décrits, sombres et hébétés, ont la dureté de ceux qui les peuplent comme pétrifiés d’attendre la parole humaine. Cercles de l’enfer que ces plaines et ces villes où se lit notre idiotie. Rien qu’un malaise étrangement confondu à l’absence de questions comme de réponses.

Car le monde de Vlad est toujours déjà donné, figé dans le moment de la rencontre d’un homme et d’une femme à l’un l’autre étrangers, la dernière soumise au premier selon un ordre naturel qui donne raison au plus fort. Dans la lignée sadienne, Desportes dévoile en effet le fondement du Contrat social et de la loi morale, l’immonde de notre vérité ordinaire que nous désignons ordinairement comme Bien, amour du prochain, de notre propre image, ici pulvérisée dans les heurts, bouts de chairs, hargnes, rancœurs, petitesse des résignations.

Car si la « littérature » de masse actuelle oublie volontiers les auteurs qui façonnèrent la modernité, Desportes entend les faire résonner dans sa propre voix : Sade, Céline, Bataille, Beckett, Genet ne sont pas pour Desportes lettre morte, ils interrogent le sens d’une Humanité après la mort de Dieu. Qu’est-il encore après que le terreau européen a produit sa propre exténuation comme possible ?

Ainsi le désespoir que l’on peut entendre dans la fiction n’est-il pas choix narcissique, il est posture éthique, rage baudelairienne, remise en question des « progrès » et de l’humanisme proclamés encore à la fin du XXème siècle. Le XXème siècle n’a pu faire comme si rien n’avait eu lieu au milieu de son parcours. C’est là où son idéologie progressiste est venue échouer, où l’amour du prochain s’est révélé sous son vrai jour : dans la crudité de l’obscène.

Symbolisé par la figure emblématique du « nègre », l’Autre, « l’exclu » des sociétés occidentales, le nègre « seul dans sa solitude », représente le rebut, le déchet. Un nègre d’une négritude à la Césaire, portant haut la faille constitutive de l’humain et qui la rend à la détresse de l’humain, à son errance et à son désir d’ancrage.
« (De ce) nègre noir dans la ville » peut venir la rédemption des personnages voués au non-sens du sexe – pour donner à ce dernier valeur sacrée et sacrificielle. Ceux qui n’étaient qu’ébauche d’humanité, Vlad ou Ploc, pourraient atteindre à un discours sans parole, à un silence signifiant qui les feraient advenir, les arracherait à la fusion avec la terre qui les efface, à cet engloutissement dans la jouissance interdite, celle du corps de la mère qu’il faudrait par sa propre annihilation sans cesse animer.

Car Desportes écrit de cette angoisse-là, celle de Vlad : de cet univers coupable d’avoir été séparé d’une virginité première, de la copulation intolérable du père, de son orgasme à lui que son fils aurait pour tâche de taire dans la mutilation de son nom.

Les noms tronqués des personnages sont en effet à l’image des espaces de Vers les déserts, de ces terres mêlées à la mer, de ces mers mêlées aux eaux stagnantes : distincts et pourtant informes dans la violence d’une seule syllabe qui arrache hommes, lieux et temps à l’engloutissement où les voue une malédiction première : la souillure du corps vierge qui les a engendrés, la mort de la mère en novembre, deux jours après avoir rejeté ce qui grouillait en son ventre sans avoir eu le temps de le désirer.

La littérature est sombre, dira-t-on, elle n’annonce aucun espoir. Pourquoi cet antihumanisme féroce chez Desportes en ces moments de fêtes humanitaires ? Ces types de nulle part, Blav-Glav-Glov-Zglard-Logm-Glom-Mlog ? Ils ne sont que les noms d’une humanité oubliée par Dieu, de tant d’absence de signes, de tant de décharges et de tant de morts… Un cri de révolte, celui de tout écrivain qui tisse autour d’un trou qu’il lit au-dedans de soi, qu’il « maintient au dedans de soi », ne comble pas de ce « bonheur » déjà ironisé par Flaubert.

Si Desportes donne à son « voyage » l’âpreté célinienne, c’est pour subvertir les discours lénifiants d’un humanitarisme qui masque ce que la vocation au Bien recouvre de haine à déverser ses aumônes à ceux-là mêmes qu’elle éjecte. Alors passent dans les topoï de Vers les déserts, leur hors-temps et leur hors-lieu, les zones de la terre qui sont désormais le décorum de notre bonne conscience. Les « décors » que plante Desportes ne sont pas un « envers » de notre quotidien, simplement sa face réelle : dans le bâtiment érigé sa fêlure, dans le mur ce qui s’effondre, sur les parois du monde les lettres qui inscrivent dans la mort et le sexe l’appel de l’Homme, sa demande d’une éternité, d’un au-delà de la corruption et de la puanteur. Aller Vers les déserts, c’est aller vers une zone vide et blanche qui illuminerait les demi-teintes, jaunâtres, brunes, grises, c’est aller vers le désir, prendre appui sur toutes les lettres gravées dans la pierre, sur les plâtres et les éboulis des villes, les déchets des civilisations, sur leurs décombres. 

Le monde de Desportes n’a donc rien de celui de la haine eugéniste et du grotesque célinien. C’est le chant désespéré d’une vieille terre à bout de souffle, épuisée par l’amoncellement des restes de l’homme : bouts d’or et de métal, bouts de dents et d’os, obstination de l’humain à ne pas tout à fait disparaître, à laisser un souvenir de sa peur.

Et c’est cette peur que Desportes interroge avec une radicale modernité, son non-dit, sa folie et sa rage qu’il n’est pas besoin de décliner dans des actes, il suffit d’en donner l’odeur. Car c’est le poète ici qui, dans sa fiction, recompose le monde avec des mots et un rythme qui les agence, rapportant la représentation classique occidentale à la nuit qu’elle recèle dans la brillance de ses glacis. Rapportant la perspective et sa splendeur à une surface à deux dimensions : celle de la verticalité. Mais au lieu de l’élévation vers le mirage des étoiles, c’est vers le bas que nous mène le poète, sous la terre, vers tous les morts qu’elle berce, sous le couvercle baudelairien. Dans l’horizontalité d’une surface sans cesse balayée par les vents, confondue à la mer et au ciel qui jamais n’émerge comme pour retirer aux hommes le fantasme qu’ils poursuivent, leur faire oublier le réel qui les pétrit : le vent qui balaie leurs mirages et leurs rêves, les villes debout qui ne tiennent pas, s’effacent dans la langue du poète pour avoir été trop factices, n’avoir rien offert à l’homme pour recouvrir sa nudité.

N’est-ce pas l’épopée de l’homme sans Dieu que Desportes ici narre ? Que devient Ulysse sans l’Olympe ? Que devient Valjean sans le rayonnement divin ? Des bouts de personnages, des concrétions consonantiques, des noms de tous les continents, tant chacun contient en lui ce qui l’exclut, l’autre côté de sa frontière, cet autre en lui qui indique dans son identité sa faille.

Mais écrire procède ici plus d’une nécessité intérieure que de la nécessité du témoignage. Car à l’origine de la naissance du fils fut le viol de la terre-mère délaissée et béante, devenue ce trou, que le père aurait pu border d’une limite, d’un interdit. Nul interdit n’a accompagné le monde de Vlad, son enfouissement dans l’élément premier, la langue-mère, sa chaleur, sa moiteur étirée dans une phrase unique comme écriture de la jouissance qu’elle n’a pas eue.

Car c’est sa jouissance à elle que le fils écrit. Le fils écrit pour dire ce que Bataille écrivit dans son récit fulgurant poursuivi dans Brèves histoires de ma mère : la jouissance de la mère sans la limite qui en interdirait l’accès au fils.
Écrire n’est-ce pas dès lors venir border cette jouissance-là qui déporte le sujet-narrateur de ville en ville, de route en route, de désert en désert, de nom imprononçable en nom imprononçable : Gdlarz-Zglard-Glog-Dlav-Lavd, valse des consonnes autour du a et du o, de leur béance.

C’est vrai que les saisons tournent encore sur les paysages plats de Vers les déserts, sur ses champs d’orge et d’avoine, étendues fécondées et stériles où s’ébauchent des guerres qui se confondent : guerre des éléments, guerres humaines fracturant le UN que le fils dans son errance ne va avoir de cesse de chercher dans ses débauches. Un fils, un autre, le même cherche le père, avec ses mots il creuse la langue comme l’enfant creuse la terre avec la pelle, détache ses mottes friables, se donne à l’autre enfant dans un jeu de reflets, ceux des désirs entrecroisés de la mère, du père et du fils de l’inceste d’où viendra rédemption et vérité de la détresse.

Alors n’est plus pour l’homme qu’une seule certitude : celle de la sexualité et de la mort portées par le vivant que l’écrit approche dans son scandale, mais au prix de ce vide que l’écrivain cherche en lui-même, cette béance propre à accueillir un rythme qui se substituera au monde.
C’est le rythme qui redonnera significations au langage déserté du XXéme siècle, à sa déréliction. L’écriture contemporaine, pour ne pas méconnaître sa mémoire, réintroduit dans son geste même le sacré, ici dans le sexe, mémoire de la fragilité de l’homme et de sa corruption.

L’étreinte, n’est-elle pas chez Desportes le poème, au bout du crime et de la transgression, dans l’au-delà du principe de plaisir freudien, dans la jouissance du corps nubile, figure de l’écriture même, métamorphose baudelairienne – de la boue en or – pour approcher cette zone que toute œuvre d’art approche, celle de l’angoisse où Baudelaire planta son drapeau noir ?

Desportes écrit donc d’un impossible à écrire qu’il décline. Car le sexe est une enfance, la perversité de l’enfance qui tisse ses jeux sur la nuit, couvre les fosses de râles, les quartiers défoncés et les rues de misère. Métaphore d’un monde contemporain qui n’a pas tiré les conséquences du pire, la fable de Vers les déserts mime en effet les béances que le monde occidental secrète dans ses représentations de masse, ses déserts de pensée et de solitude, ses promesses écœurantes de bonheur…

Car ce sont les foules harassées et abattues, les foules du monde exclues de l’Idéal que charrient les idéologies qui hantent la fiction de Vers les déserts. Celles des banlieues d’Europe, les affamés du monde, tous ceux assignés au silence, et ce sont tous ceux-là qui parlent enfin : dans l’orgie sacrificielle de Slap – viol, égorgement, castration, meurtres sauvages – Slap parle enfin au nom de tous ceux-là qui taisent leur désir, en finissent avec un destin désormais imposé à l’homme par le discours de l’homme, son aporie. 

Sans Érinyes, ni Olympe, le monde de Vers les déserts réduit à la croûte terrestre comme à son effondrement trouve dans le sexe et la crudité de son réel sa vérité. Car au fondement de notre Destin est la marche aveugle de Vlad dans la conscience de chaque mort, chaque voix éteinte, chaque disparition, mais avec cet espoir collé aux semelles : le nom d’une ville improbable, « mouvante et changeante », mirage sur le désert, le nom de Dieu imprononçable (Htrzmkv) – du a et du o manquant, de la voyelle absente.

Les textes de Desportes rappellent donc à l’humain son réel, d’être fracturé par son aspiration vers l’inhumain, une ville parfaite des bords de déserts où enfin faire halte. Mais Htrzmkv n’est que la cicatrice sur la blessure, une concrétion de lettres comme suturée d’une vérité absente où l’homme continue d’inscrire ce qui le déchire : la séparation d’avec le langage lui-même, oubliée un instant dans l’orgasme qui apaise l’errance dans l’extase, rédemption de l’homme sans Dieu égaré dans sa langue même, n’ayant plus dans sa nudité enfin comprise qu’à continuer son voyage… débarrassé des décorums médiocres, des propositions divertissantes et stupides à force de peur et de mensonges, cachant dans sa veulerie ses rêves de massacres et d’orgies.

Ainsi Bernard Desportes approche-t-il dans sa fiction circulaire et fracturée la vérité du désir de l’Homme débusquée par Sade : jouir du prochain comme célébration bataillienne de l’inceste. En cela consiste le voyage initiatique de Vlad, la langue de Vlad, dans le tissage de l’écrit sur la nuit du monde, la béance des trous où s’accroche le désir.

L’écriture n’est-elle, chez Desportes prière sur les hordes des morts et des vivants, dans l’odeur de la terre prière et pardon, chant qui accompagne leurs cris ? Car c’est en ce savoir de la langue qu’ils ne savent pas, au lieu même où ils sont étrangers à leur propre savoir qu’est la grâce. Celle qui permet dans l’au-delà de la fusion recherchée avec l’autre d’ouvrir à ce qui nous constitue : cet étranger en nous qui rend possible la rencontre, ordonne la lumière, fait entendre autrement les bruits du jour.

 

Bibliographie :

Bernard Desportes, Vers les déserts, Maurice Nadeau, 1999.



 

21 juillet 2017

[Chronique] Ecritures du vide : 3. Patrick Varetz, Sous vide, par Fabrice Thumerel

Dans notre société d’hyperconsommation, plus que jamais c’est sous vide qu’il faut écrire… En résonance avec notre bas monde, le troisième volet d’une entreprise singulière nous plonge dans un univers à la fois tragique et burlesque – beckettien… [Ecritures du vide 2. Jérôme Bertin]

Patrick Varetz, Sous vide, P.O.L, février 2017, 216 pages, 15 €, ISBN : 978-2-8180-4105-5.

"Les narrateurs de mes livres, dépassés par le réel, sont souvent – tout bien considéré –
dans un état proche de l’hallucination" (Matricule des Anges, n° 180, p. 22).

Dans Sous vide, nous retrouvons  Pascal Wattez, ce double de l’auteur qui poursuit sa petite vie, c’est-à-dire "l’histoire calamiteuse de [son] existence" (p. 208) : à la fin des années cinquante, Bas monde évoquait un début dans la vie de mauvais augure ; Petite vie, la fin de son enfance, avec en toile de fond Mai 68 ; au début des années quatre-vingt-dix, Sous vide nous présente un trentenaire que sa trajectoire a conduit à l’impasse. Comment aurait-il pu en être autrement ? Cette épave solitaire, ce spectateur de son existence (193) ne fait que reproduire la malédiction sociale qui a marqué sa "folle de mère" (Violette) et son "pauvre salaud de père" (Daniel) : "Pas plus que mon père, je ne possède d’emprise sur mon existence" (29). Ce vide véhicule en fait le poids de la fatalité : "Il y a là, logé dans le creux de ma poitrine, ce sentiment d’échec et d’humiliation qu’il est parvenu à me transmettre, et c’est comme un poids mort – un vide dévorant – qui m’interdit de me ressaisir" (133). Honte et culpabilité comme fardeau tragique : "Ainsi je porte en moi, tel un avorton, l’agglomérat de mon salaud de père et de ma folle de mère, et leur douleur à tous deux" (71)… Son histoire rejoint l’Histoire dans sa dimension tragique : "Tous, on nous a dépossédés d’un ressort essentiel, au point que nous apparaissons condamnés en masse par l’Histoire" (75). Telle est l’ambition du romancier anti-académique : "créer une langue suffisamment forte pour reconstituer le petit monde d’où je viens : un milieu encore assez peu exploré en littérature, celui des enfants d’ouvriers de l’après-guerre, qui – après avoir traversé les Trente Glorieuses – sont confrontés aux effets dévastateurs du néolibéralisme et des crises successives qu’il engendre" (Matricule, 24).

Quand on est un zéro social, on ne peut qu’être un antihéros : "On croit toujours que l’on va avaler le monde, mais c’est lui – au final – qui vous gobe sans attendre" (38). Avorton ravagé par l’angoisse, cet homoncule ne fait qu’un avec la Chose mélancolique qu’il rejette pour redevenir une "petite chose" méprisable : "Je redeviens – au creux de ce lit – cette petite chose, indétectable et inutile, et qui se laisse trop souvent porter par des courants immaîtrisables. Ma gorge se noue" (31). Comment échapper à cette angoisse, comment combler un tel vide ? Par voie orale : "Je me sens tellement démuni, inachevé, qu’il me faut sans relâche boire ou manger, ou fumer – ne serait-ce que pour empêcher ma gorge de se resserrer tout à fait" (14). Par la quête d’une "identité d’emprunt" (27), à savoir l’imitation grotesque de Blanc, cet avatar du docteur Kuzlik (Jusqu’au bonheur) et de Caudron (Bas monde)… Voies sans issue. Par l’amour ? Ce petit roseau bandant se tourne vers Claire, tous deux réunis par leur "part d’ombre" (85). Mais cet amour ne fait qu’exacerber son inexistence, alimenter son hontologie. Au reste, l’accouplement avec celle qui perd peu à peu la claire conscience de soi devient rapidement absurde : habitant près d’un théâtre, le couple se joue la comédie… Il n’y a pas jusqu’à l’acte sexuel qui ne soit grotesque : "Ce doit être ça l’amour, cette gesticulation de l’être, comme une tentative maladroite d’accéder aux zones éclatantes et censément plus bienveillantes de la félicité" (194-195). S’ensuit une scène digne d’un roman de Beckett comme Malone meurt. Beckett auquel renvoie l’incipit : "Où aller ? Quoi faire ?" Écrire, pour conjurer le vide. Une écriture du ressassement qui donne toute sa place à ce vide, qui le donne à voir par-delà la saturation. Une écriture du ressassement à laquelle ressortit l’incantation même : (r)appeler à l’existence l’amante – Claire – c’est trouer le présent, en appeler à l’inexistence.

8 décembre 2016

[Recherche] Thierry Durand, Figurations du post-divin dans le roman de l’extrême-contemporain

Où est allé Dieu ? s’écria-t-il [l’insensé], je vais vous le dire. Nous l’avons tué… vous et moi ! […] Mais comment avons-nous pu faire cela ? Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné une éponge pour effacer l’horizon ? Qu’avons-nous fait quand nous avons détaché la chaîne qui liait cette terre au soleil ? Où va-t-elle maintenant ? Où allons-nous nous-mêmes ? Loin de tous les soleils ? Ne tombons-nous pas sans cesse ? En avant, en arrière, de côté, de tous les côtés ? Est-il encore un haut et un bas ? N’allons-nous pas errant comme un néant infini ?[i]

 Dieu n’existe pas. S’il existe, c’est une brute.[ii]

  1          Ce travail est une approche des formes diverses que le “mouvement de gravitation autour du soleil noir de l’athéisme”, selon l’expression de Jean-Luc Nancy[iii], revêt dans l’écriture romanesque contemporaine. Il y est question de ces récits souvent proches de l’essai, dans lesquels une réflexion est à l’œuvre qui explore la dimension de l’“après dieu” selon le mode narratif propre au roman – ce que Jacques Bouveresse appelle “la culture de l’émotion”[iv]. Pour les romanciers considérés, il ne s’agit pas tant, en effet, de combattre point par point le Dieu de l’Ancien ou du Nouveau Testament, que de donner la mesure d’une dramaturgie au sein de laquelle la foi et les croyances religieuses traditionnelles se montrent incapables d’intégrer la violence et l’absurdité du vécu. À travers de nouvelles histoires et de nouveaux mythes, se trouve ainsi peu à peu mis en place un “évangile” matérialiste auquel les romanciers ont conscience de contribuer.

  2          L’organisation en quatre parties s’inspire du diagnostic de l’insensé : effacement de l’horizon (la non-finalité de la souffrance) ; interrogation sur le pouvoir (la matière érigée en principe premier) ; rupture de la chaîne (l’esprit vaincu et déclassé) ; éloignement de tous les soleils (le message du retrait, l’éthique du désœuvrement). Bien sûr, les frontières ne sont pas imperméables et les formes suggérées s’interpénètrent les unes les autres. Reprenant la métaphore “galactique” de Nancy, on peut dire cependant qu’elles constituent une constellation possible de l’imaginaire post-divin de notre modernité.

1. “Effacement de l’horizon” – la souffrance du monde

  3          Les auteurs de cette première partie prennent acte d’une souffrance indéniable, omniprésente, et qui a perdu sa dimension rédemptrice. Avec l’effacement de l’horizon salvateur, c’est ainsi la figure d’un dieu absolument bon et providentiel qui disparaît. C’est à cette forme d’athéisme que pense Ricœur dans la définition suivante : “L’athéisme signifie au moins la destruction du dieu moral, non seulement en tant que source ultime d’accusation, mais en tant que source ultime de protection, en tant que Providence”[v]. Sont mis en avant la ruine de toute économie du salut et le désabritement de l’homme exposé désormais aux caprices d’une universelle cruauté. Le sentiment qui domine est le désespoir ou le dégoût, en dépit de rares moments d’un bonheur qui se révèle toujours illusoire.

  4          Il s’agit là de l’athéisme le plus répandu : comment un dieu parfaitement bon pourrait-il être à l’origine d’un monde où le bien est si rare et de si peu de poids par rapport au mal ? La seule transcendance qui subsiste chez Jourde, par exemple, est la  transdescendance d’une irrémédiable noirceur : l’horizon a été englouti et la beauté est une exception qui confirme la règle. Dans cette forme d’athéisme axiologique, Dieu, s’il est figuré, est démissionnaire, suicidaire, ou cruel. C’est le dieu méchant, qui, selon Alfred Simon, pèse sur l’univers de Beckett : “Dieu s’est tué par méchanceté ; par haine de l’homme. Et s’il a fait l’homme à son image, alors Dieu s’est tué par haine de soi.  Ce sado-masochisme de Dieu constitue le fond même du tragique moderne”[vi]. Ne subsiste désormais qu’un démiurge joueur et sadique[vii] comme dans Le Maître de jeu du canadien Sergio Kokis — peut-être est-ce d’ailleurs un aspect peu remarqué de la figure de l’enfant qui apparaît à la fin de chacun des deux actes d’En attendant Godot —, ou un dieu dépressif et démissionnaire, comme dans Ressemblances de Philippe Raymond-Thimonga, ou encore un dieu surnuméraire et oiseux comme cela est le cas dans L’Enquête de Philippe Claudel.  Ce sont là des manières conséquentes d’envisager l’homme comme créature – où l’on retrouve, mais inversées, les thèses de Feuerbach : si, comme l’explique l’auteur de L’Essence du Christianisme, “la conscience de Dieu est la conscience de soi de l’homme”[viii], cette conscience se trouve médiatisée, cette fois, par une conscience de soi comme mal. Penché sur lui-même et son histoire individuelle ou historique, l’homme contemple, horrifié, sa corruption et sa perversité.

  5          Volodine est un exemple sans concession de cette forme d’athéisme. Ses récits décrivent un monde défait, au bord de l’exhaustion, un monde en lambeaux où le sacré, sans rapport aucun avec le saint, est ramené à des formes primitives et brutales. Le pire n’est plus à craindre, il s’est déjà produit et le bien est un mal masqué. Dans Le Port intérieur, l’écrivain Breughel et sa compagne essaient d’échapper au “Paradis”, une organisation totalitaire qui les traque pour actes de dissidence. L’univers volodien décrit un combat déjà perdu, toute résistance aura été inutile ; c’est la fin de l’homme : “La population à deux pieds sans plume s’était dissoute dans le rien”[ix], ironise l’un des narrateurs de Des Anges mineurs en référence à l’idéalisme platonicien. La première phrase du Port intérieur souligne la volonté d’en finir avec l’histoire dès son commencement, celle de l’humanité, sans aucun doute, mais aussi celle du témoignage rédempteur ou explicatif : la narration à bout de souffle et à court de mots constitue souvent le registre dans lequel s’inscrivent les romans post-exotiques de Volodine :

La bouche tremble. On voudrait ne plus parler. On aimerait rejoindre l’ombre et ne pas avoir à décrire l’ombre. Le mieux serait de s’allonger dans l’amnésie, à la frange du réel, les yeux mi-clos, et d’être ainsi jusqu’au dernier souffle, momifié sous une pellicule trouble de conscience trouble et de silence.[x] (9)

  6          Breughel, le narrateur du Port intérieur, déclare : “La férocité des relations entre les hommes m’a toujours donné passionnément envie de vomir” (48) et il veut crier son “dégoût de vivre” (53). Dans un extrait qui décrit le passage d’un typhon sur un asile tenu par des religieuses, Dieu est directement mis en cause :

Trépident les cordes vocales [des patientes]. En vain elles supplient. Les manifestations d’irrationnelles détresses n’inspirent aucun scrupule à l’ouragan. Quant aux religieuses, elles dorment ou elles somnolent dans le pavillon […]. Elles ne se dérangent jamais pour interrompre les petites insurrections nocturnes. Elles sont habituées […] Elles ont décidé de ne plus s’émouvoir. Elles attendent le matin. (217)

  7          L’attente du matin signifie le refus de voir la nuit pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une irrémédiable violence originaire, aveugle et cruelle, où le dieu du jour ne fait plus illusion. Dans Alto Solo, c’est encore un écrivain, dans lequel il faut reconnaître Volodine lui-même, qui contredit l’espérance béate des religieuses : “Lire un roman de Iakoub Khadjbakiro revenait souvent à voyager sans tenue de sauvetage, périlleusement, à travers les hantises et les hontes de notre temps, au cœur de ce que refoulent et nient les gens qui passent”[xi]. Puis, un peu plus loin : “Mais il [Iakoub] ne réussissait pas à mettre en page, sans métaphores, sa répugnance, la nausée qui le saisissait en face du présent et des habitants de ce présent” (33). Il ne faut pas se laisser abuser par ce “présent” : le narrateur d’Alto Solo parle du mal comme d’une fatalité[xii]: c’est “quelque chose “d’instinctif” qui “pousse les grandes masses humaines à cautionner ce qui promet la désolation et le carnage. Un élan mystérieux anime collectivement les esprits et les dévoie vers le pire” (35).  Le lecteur entend le silène : le mieux est de ne pas être né ou, étant né, de disparaître le plus rapidement possible. À la fin du récit, Iakoub se suicide.  L’importance du suicide par dégoût de soi et du monde se retrouve chez d’autres auteurs, notamment Philippe Claudel, Pierre Péju et Philippe Raymond-Thimonga.

  8          La Fortune de Sila[xiii] et L’origine de la violence[xiv] de Fabrice Humbert, doivent également être interprétés comme la condamnation sans appel d’une humanité corrompue par sa violence et sa perversité. Le contexte humbertien est, certes, très différent de celui de Volodine, mais le diagnostic reste le même : la violence s’inscrit chez les deux auteurs dans une fatalité à laquelle l’espèce humaine ne peut échapper. Pour Humbert, le monde ne cesse de vivre l’apocalypse de sa propre méchanceté et c’est toute notre modernité qui se retrouve complice et criminelle. Dans La Fortune de Sila, la fortune en question est celle, ironique, d’un jeune serveur noir humilié puis assassiné par un riche homme d’affaires. L’emploi du mot “fortune” révèle au lecteur l’aspect à la fois sordide et tragique d’un monde moralement indéfendable :

Plus je réfléchis sur l’Histoire, plus je suis sensible à l’irrationnel, aux formes à la fois tribales et sauvages de nos sociétés, comme si des pulsions secrètes cherchaient en permanence à se libérer, n’attendant qu’une faille dans l’organisation sociale pour éclater. Hitler, sans doute inconsciemment, a trouvé la faille. (L’Origine de la violence 220)

  9          L’auteur de La Fortune de Sila imagine une parodie sinistre de la cène au cours de laquelle les adorateurs se lient les uns aux autres autour d’un sacrifice : l’humiliation de Sila. Un message de violence barbare prend la place de l’amour universel et trouve là ses séides. À la fin du récit, tous se retrouvent à l’hôtel où eut lieu leur première rencontre. L’indifférence de chacun face à la brutalité de l’un des personnages, Ruffle, indifférence ou, plus exactement, acceptation tacite de l’humiliation de Sila, fait place à la destruction symbolique de l’hôtel où les protagonistes avaient dîné : “Tous ces gens étaient venus des pays les plus lointains pour étancher leur soif de carnage. Ils étaient ivres de leur massacre. […] Une jouissance barbare les prenait à détruire le monde ancien” (317). L’auteur souligne ainsi le cynisme des gagnants, celui, en l’occurrence, de Ruffle et Matthieu, qui font disparaître à coups de masse la scène du sacrifice originel sur lequel se bâtissent nos existences et notre bien-être, notre quête d’une puissance affranchie de toute dette : “Je me suis installé au sommet de la tour. Et personne ne m’en délogera” (310), affirme Matthieu. Victime d’une violence sacrificielle indéracinable, triomphante et déculpabilisée, Sila, en qui il est permis de voir une personnification de l’esclavage et des masses prolétarisées, a été éliminé en même temps que toute transcendance morale. Quant à Simon, trahi par Matthieu, renvoyé à sa propre insuffisance, à son manque d’agressivité, il abandonne “tous les combats” : “Il était heureux: il était vaincu” (317). Nous reviendrons plus loin sur ce bonheur de la défaite.

2. “Comment avons-nous pu…” – le déterminisme

10          Ici, c’est l’homme comme causa sui, donc comme volonté libre, qui se trouve mis en cause à travers l’expérience du corps vécu comme un massif de déterminations, comme une énergie qui abolit le privilège de la raison. On trouve une expression de cette forme de matérialisme chez des romanciers comme Régis Jauffret, Lorette Nobécourt et Bruce Bégout. C’est dans une nouvelle de ce dernier, intitulée “Jerrycan”[xv], que se trouve le passage suivant qui, privé à dessein de ponctuation, emporte le lecteur vers l’indistinct qui habite chacun :

Et cette énergie terrible qui par-delà le refoulement et la sublimation ne trouve aucun exutoire ni dedans ni dehors cette énergie sans frein venue des profondeurs abyssales du vouloir-vivre qui ne veut rien n’aspire à rien est son propre objet tout simplement énergie sans origine ni destination brute sévère catégorique qui meut le monde avec ses enroulements d’ADN ses architectures de protéines et d’acides nucléiques au service de nul maître et qui ceint chaque organe sensoriel le pousse à son extrême limite là où le sensible devient insensible qui n’est ni force ni forme ni lumière ni son ni figure mais substance originelle indistincte où s’abreuve chaque être cellulaire dans la chair gélatineuse du protoplasma immémorial énergie de vie et de mort comme un soufflet de forge qui ranime incessamment les brandons pourpres de la persévérance dans l’être (230-1).

L’inspiration est aussi bien schopenhauérienne que freudienne. Le désir y est représenté comme une “dé-dialectisation du mal ou du négatif”[xvi]. Une volonté aveugle est à l’œuvre qui inscrit le devenir dans la fatalité physico-chimique de la pulsion.

11          Les récits de Régis Jauffret se situent dans la même veine.  Il faut les lire comme une véritable investigation heuristique de l’homme esclave de cette fatalité. Jauffret montre l’être humain mécaniquement agi par ses pulsions, qu’il s’agisse de la domination ou de la pulsion sexuelle. Dieu disparaît derrière la force aveugle, têtue, mécanique et répétitive d’une histoire individuelle marquée par la dictature de ce qu’on appelait les “passions” et que l’auteur désublimise pour les ramener à un instinct qui abaisse le désir au rang de besoin et qui est tout l’homme et tous les hommes. Connaître l’être humain, l’étudier, c’est comprendre et décrire la manière dont il est l’esclave de ses besoins, c’est nier toute dualité entre la res cogitans et la res extensa, c’est replacer l’existence dans une évolution biologique dont la tyrannie immémoriale se fait sentir à tous les instants ; c’est enfin mettre la matière avant l’esprit, démystifier la conscience et noyer le libre-arbitre dans l’océan démonté d’un ça indomptable, absurde, et qui gouverne tout. L’instance ultime, chez Jauffret, est bel et bien l’automatisme d’un ça qui rappelle le vouloir schopenhauérien dans son obsédante répétitivité. Pris dans un déterminisme imparable, l’homme est une machine régie par des lois sans causalité sinon celle, aveugle, d’un conatus universel et anonyme[xvii]. Dans un tel univers, Dieu, s’il “figure” encore, devient une projection psychobiologique vidée de tout contenu métaphysique et qui fait partie, au même titre que n’importe quel autre besoin, de “la machine infernale du vouloir vivre”[xviii], la liberté n’étant, explique Clément Rosset, qu’une « illusion”[xix]. Comme le déclare la narratrice de Substance, de Lorette Nobécourt, “votre Dieu n’est rien d’autre qu’une expérience chimique et vous n’êtes rien de plus qu’un monde de cette expérience-là”[xx], une idée reprise par Thierry di Rollo dans son roman d’anticipation, Meddik : “Dieu le chimiste, le seul en lequel je crois – celui que je me suis créé il y a un peu plus de dix ans de cela”[xxi]. Dans le roman, l’apparition de Dieu prend la forme d’un éléphant – pourquoi pas, après tout, dans un monde où chacun voit l’univers selon ses désirs de destruction, exacerbés, dans le cas du personnage principal, par une savante pharmacopée. Il faut, explique le narrateur, “remplacer toutes les occurrences du mot ‘Dieu’ par celles de ‘mort’ ” : “Je hais le monde entier”, déclare un personnage, “parce que cela m’arrange et que cette sensation ne me déplaît pas”; il ajoute: “Cette boucherie dantesque m’appartient. D’une certaine manière, je la secrète, la provoque par ma seule nature d’être humain. Je ne peux pas refuser de prendre part au spectacle de ce que je suis” (14).

12          Dans L’Equarrissage[xxii] de Lorette Nobécourt, la narratrice retrace dans une compacité déchirante et fulgurante l’expérience d’une existence humaine ramenée à la conscience équarrie de sa substance-viande. Elle relate une scène fondatrice, une prise de conscience qui fait de la vision, non pas celle, rédemptrice, du divin en souci de sa création, mais celle, effroyable, du vivant réduit à sa chair sanguinolente. Mais s’il y a dépouillement et mise à nu (“La fête est finie” [15]), il y a aussi mise en forme de l’être-viande qui est la réalité fondamentale de l’humanité. Être, c’est mettre sa viande en forme, pour Nobécourt.  C’est ce qu’illustre la couverture du livre : on y voit une Vénus de la Renaissance qui relève de sa main droite la peau de son abdomen pour montrer ses viscères. C’est résolument tournée vers le sujet, vers l’être humain, que la narratrice bâtit son récit, comme si elle désirait radicaliser la tâche des humanistes pour la mener à son terme qui est la matière-sujet. Dans ce contexte matérialiste et immoral, c’est donc aussi autour de l’acceptation de la mort, autre obsession de la Renaissance, que le récit est axé : “Les hommes ne veulent pas être libres tant c’est une charge qui relève de l’effroi. Ils ne veulent pas être libres parce qu’ils ne veulent pas se confronter au petit singe de la mort”, peut-on lire dans un autre texte de Nobécourt[xxiii]. Ou encore, replacée dans ce grand tout spinozien qu’est la matière et ses lois : “Nous n’étions que la multitude des modes à travers lesquels la substance déferlait.”[xxiv]  Alors que la liberté est impossible chez Jauffret, elle est clairement recherchée chez Nobécourt : la liberté est chez celle-ci la réflexivité lucide d’une matière qui se sait mortelle.  La différence est de taille : le matérialisme donne lieu à l’exigence d’une renaissance, chez Nobécourt.

13          C’est également dans le contexte d’un fatum matérialiste que Nobécourt appelle aussi « la chimie liquide de l’esprit » [xxv], que prend place la nouvelle d’Améric Patricot intitulée “L’enfant liquide”[xxvi]. On y assiste à la revendication de l’humain par la substance, justement, par la matière et ses humeurs. On y prend également connaissance de la décision, sorte de révolte instinctive que dénonçait Nobécourt, de s’en détourner, de ne pas la voir, de se mentir. Laure, infirmière, s’est attachée à un garçon de 12 ans, le “petit garçon”, atteint d’un cancer incurable ; elle l’entoure “d’attentions inédites”. Mais le garçonnet meurt : “Laure trouvait que les pupilles du garçon se vidaient, petit à petit. Elle aurait voulu déceler dans ce phénomène quelque chose comme un éblouissement.” Afin de respecter la décision de la famille de retarder la descente du corps à la morgue, 24 heures s’écoulent avant que Laure soit en mesure d’accompagner la dépouille jusqu’à la morgue dans les sous-sols de l’hôpital. Une fois dans l’ascenseur, “Laure découvrit ce phénomène dont elle avait souvent entendu parler : le corps se vidait, littéralement, par plusieurs orifices. […] L’enfant devenait un monstre. Il était assailli par des phénomènes agressifs et dégradants qui n’avaient rien à voir avec le figement qu’elle imaginait être la mort.” À la suite de cet épisode, Laure renonce à sa profession d’infirmière : “C’est le sentiment de ma propre force qui m’a convaincue d’aller voir autre chose” est la dernière phrase de cette courte nouvelle.  Toute la brutalité du récit réside dans la fulgurance du passage de l’éblouissement attendu (espéré ?) à la chimie dégradante du petit corps qui pourrit.  Laure a été le témoin d’un envers[xxvii] qui doit rester caché pour que la vie puisse continuer en demeurant, en quelque manière, de l’autre côté de l’immonde.  Laure fait ce que Marcel Conche appelle une « ‘expérience mystique négative ‘ ; elle suffit ‘ à nous donner la révélation de l’absence de Dieu’ »[xxviii].  L’athéophanie[xxix] est ici la dramatisation d’une innocence, celle de l’enfant, réclamée par les processus physico-chimiques.

3. "Rupture de la chaîne" – l’absurde

14          La chaîne qui se brise, c’est la description d’un monde en proie à des finalités sans fin. Tout se perd dans un indécidable qui n’est pas en souci de l’homme, pas plus, d’ailleurs, qu’il ne réclame sa tête. Le monde est d’abord indifférent, “idiot” dirait Rosset, c’est-à-dire singulier, sans double ou arrière-monde, sans « référentiel ontologique » : « […] L’existence n’est approuvée que si en est approuvé en même temps le caractère factice et artificiel »[xxx].

15          Penser l’absurde n’est pas chose aisée. D’une certaine manière, nous sommes spontanément présocratiques : être et être pensé sont la même chose. Nous nous croyons volontiers destinés par nature à l’adéquation parfois difficile, certes, mais toujours possible de l’esprit à l’être. L’athéisme dont il s’agit ici renverse cette assomption : l’être est un mythe en deçà duquel s’affirme la nécessité d’un chaos fondamental et impensable. Le langage se trouve dès lors désontologisé, si on peut dire les choses ainsi, c’est-à-dire incapable d’établir un rapport nécessaire au sens. À l’image du monologue de Lucky dans En Attendant Godot, le sens, comme affecté par un puissant acide, perd son unité et laisse apparaître un être failli, déficient. Emmanuel Carrère[xxxi], Mathieu Jung et Philippe Renonçay abordent ainsi cette question du désajointement du sens chacun à sa manière. Le divin est ici remis en cause à partir d’une dissonance originelle qui devient l’inessentiel et qu’il appartient au roman de mettre en scène dans son absurdité : c’est, par exemple, la fonction chez Jung d’un social omniprésent et omnipotent : il façonne les êtres selon des modes, des slogans ou des mythes qui trouvent en chacun un relai sans autre fondement. Le Très Haut est ici l’arbitraire d’un tout-social qui est tendance ou buzz. Chez Carrère, l’écroulement des fondations prend la forme d’un pari aveugle, nécessaire mais sans garantie, pour une forme de justice qu’il faut postuler pour échapper à la folie, au malin génie.  S’il y a bien retour à un rapport fiduciaire à la fin de L’Adversaire, par exemple, celui-ci reste sans fondation et trouve, sans la trouver en vérité, sa justification dans une sorte de scrupule de la dernière seconde, dans une justice infigurable et énigmatique, que l’on suppose par provision et faute de mieux, et pour laquelle il faut bien parier pour éviter la désintégration de la pensée. La nouvelle “foi” de Carrère s’inscrit dans cette démarche qui ne retient du sens, à la toute extrémité de la pensée, qu’une trace déjà effacée : la nécessité de croire au langage pour tenir encore debout.  Comme le dit Beckett, il faut continuer, même si l’exigence de l’exigence est impossible.

16          La troisième forme, d’inspiration nietzschéenne, est plus radicale : Dieu est certes mort mais son ombre, et notamment la grammaire, continue de nous hanter : “Quand toutes ces ombres de Dieu cesseront-elles de nous obscurcir? Quand aurons-nous totalement dédivinisé la nature” (Gai savoir, parag. 109). Pour Renonçay[xxxii], il faut poursuivre l’œuvre de Nietzsche et continuer de lutter contre l’ombre immense. Les romans de Renonçay sont un combat sans merci contre la tyrannie de la fin et de l’unité qui sont, selon l’auteur, les symptômes d’un mal porté essentiellement par le langage. Le serpent se dissimule dans l’obsession pornographique pour la vérité, dans le délire attaché à la maîtrise d’un regard qui embrasserait tout. C’est la volonté scopique de vérité qui crée la vision, sa division et l’adversaire. Il faut donc introduire du non-sens, faire retour à une forme de terrorisme littéraire qui, s’il rappelle celui du surréalisme – "L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tout ce qu’on peut dans la foule"[xxxiii] –, demeure cette fois sans l’illusion d’un d’accès possible à une réalité supérieure. L’effraction renoncienne demeure, et c’est là son objet, absolument négative ; elle travaille au non-être.

17          Dans Sphex, Bruce Bégout s’amuse à placer ses personnages en présence d’un non-sens qui les accable sans raison. Le titre du recueil de Bégout renvoie peut-être, on peut l’imaginer en tout cas, au Sphex ammophile de Bergson dans L’Évolution créatrice[xxxiv] et peut-être également à l’ichneumon que mentionne le biologiste Stephen Jay Gould dans "Nonmoral Nature"[xxxv]: chez le premier, l’exemple du Sphex sert à montrer le parfait agencement instinctuel de la nature, une organisation qui, selon Bergson, participe de l’élan vital sans en exprimer le dynamisme tel qu’il apparaît chez les grands mystiques ; chez Gould, il souligne l’amoralité du règne naturel auquel l’homme ne fait pas exception. On peut dire par comparaison que le sphex incarne chez Bégout l’agencement d’un parfait chaos amoral, la nécessité du hasard. Dans la nouvelle intitulée “Americana deserta”, le ciel est d’un bleu qui rappelle “les origines du monde” (34). Z est en voyage. Il songe à ce qu’il va découvrir tout en se rafraîchissant dans la piscine du motel. Tout à coup, un serpent corail, surgi de nulle part, ondule dans la piscine autour de Z. Terrifié, celui-ci ne parvient pas à déceler “la moindre intention” dans les yeux du serpent qui, peu de temps après, disparaît. Z sort de l’eau encore tremblant puis :

Machinalement [il] penche la tête au-dessus de la surface de l’eau, et là, à quelques centimètres de lui, sous la lumière veloutée d’une fin d’après-midi caniculaire, il voit grouiller des centaines de serpents corail qui nagent en tous sens comme surexcités par une irrépressible frénésie sexuelle et destructrice (36-7).

Il entend un “gargouillis, comme remonté avec peine des provinces lointaines et ténébreuses du temps” (36). C’est dans cet “abîme métaphysique du hasard et de la nécessité” (36) que Bégout plonge son lecteur – dans ce qui est, en fin de compte, une auto-contemplation en vase clos du désordre humain : représentation d’un matérialisme que l’imagination du philosophe peut illustrer sans contradiction en romancier. À la fin du recueil, le narrateur mentionne une page oubliée et mystérieuse qu’il a retrouvée par hasard et qu’il déclare avoir rédigée durant une nuit d’insomnie, sans qu’il puisse cependant se rappeler ni la date ni les circonstances, et dont il croit, s’il pouvait seulement la comprendre, qu’elle pourrait apporter la cohérence qui manque aux nouvelles du recueil. Mais son travail demeure fils de la nuit et de l’oubli, tributaire d’Atè ou d’une malfaisance obscure avec laquelle ses personnages ont partie liée : un non-sens premier, violent et ultime dans une nouvelle genèse imaginée autour d’un point aveugle.

18          Dieu, dans un tel athéisme, apparaît comme “cet asile de l’ignorance”[xxxvi] dont parle Spinoza dans L’Éthique. Dans Saga, de Tonino Benacquista[xxxvii], on se shoote au récit, à l’histoire, on a besoin de la dose quotidienne de fiction. C’est rassurant, ça va quelque part. La fiction fonctionne dans Saga comme un essentiel divertissement.  Les consommateurs de Saga veulent un imaginaire fléché, un écran de signes entre eux et le chaos qui les ramènerait au hasard de l’être et de leur existence.  Jung montre ainsi que loin d’être à l’écoute de “l’immortelle et céleste voix” du bon vicaire, nous sommes tous à l’écolage de la rumeur, élevés et dressés bien plus qu’éduqués et éclairés : ainsi en va-t-il dans Le Principe de précaution[xxxviii] et La Vague à l’âme[xxxix] dans lesquelles c’est le social, bien plus que de très improbables principes moraux éternels, qui est notre substance licite, notre dresseur à coup de slogans. Selon Jung, tout est affaire de conditionnement, la morale comme le reste. S’affirment ainsi dans Le Principe de précaution la toute-puissance des messages publicitaires qui envahissent l’espace social. Elle souligne l’intérêt de l’auteur pour le règne du “on” dont parle Heidegger lorsqu’il examine les existentiaux de l’être-jeté.  Une nausée ontologique prend à la gorge le lecteur de Jung face à la confusion d’une époque devenue illisible “en vérité” et où tout discours, quel qu’il soit, se trouve d’avance désamorcé de par sa contiguïté avec des milliers d’autres. L’athéophanie est là, dans cette perte du fondement et d’une intériorité qui trouverait dans son for intérieur une assise inébranlable. Tout est contaminé, jusqu’à l’intimité d’un père qui, complètement pénétré par l’actualité du « on », tue son fils “par précaution”. Les descriptions de Jung, tout à la fois funestes et drôles, mettent en scène l’individu comme un lieu de transition, un relai perméable aux mythes, aux fables, à la pensance d’une époque, toute intériorité étant réduite à l’affirmation d’un moi crispé sur une survie sans objet : un devenir hystérique et histrionique. On retrouve cette inauthenticité dans Exhibitions de Michel Assayas[xl], un roman qui rappelle les analyses de Murray sur la festivocratie de nos sociétés modernes. Assayas décrit un monde faux, celui du spectacle, qui ignore le mal et fait du bien la nouvelle tyrannie en deça de laquelle continue d’ailleurs d’œuvrer la cruauté la plus radicale :

Tout se dit, tout s’écrit, tout s’exhibe, pensait Philippe, mais aucune parole n’est prononcée, au fond rien n’est dit, rien n’est montré. Plus une parole prononcée dans le monde contemporain n’a le moindre poids, plus aucune image montrée n’a le moindre poids […] Non, se disait Philippe, je n’écrirai pas une ligne, plus rien, je vais me taire à tout jamais parce que les mots auxquels je me suis toujours fié servent à fournir du contenu, et je préfère ne rien déverser du tout, et surtout pas de contenu. (307)

19          On retrouve ce vide intérieur, non-sens du sens et de l’espoir, ce que Pierre Jourde appelle dans Pays perdu “Une intimité sans figure” (100)[xli], dans Moi aussi, un jour, j’irai loin de Dominique Fabre[xlii]. Le personnage principal, Lômeur, mélange de “Loman” (le personnage de Death of a Salesman de Miller) et de “chômeur”, veut continuer de croire à la possibilité de retrouver un emploi et une vie sociale normale. Chaque chapitre revient avec une insistance têtue et mécanique sur l’espoir de Lômeur de s’en sortir. Mais la solitude et l’absence d’interlocuteur le plongent peu à peu dans un irrémédiable processus de désidentification : “Alors je finirai par me demander si moi, celui de mes souvenirs, c’est encore moi Pierre Lômeur, et je parlerai tout seul, pesant le pour et le contre, et puis, je retournerai dans le bar d’André (203). Arraché au tissu social, Lômeur constate qu’il n’est “presque plus personne” (80) et surtout : “Au comptoir, mon reflet taché de marques de doigts était une ombre” (98). Ce qui compte dans le récit de Fabre, c’est la dérive d’une existence prise dans le cliché social de l’auto-réalisation, dans la réitération obstinée d’un rêve (américain pour Loman), d’une propagande apprise sans que rien – ni personne, ni homme, ni dieu – ne soit en mesure de constituer le noyau dur d’une subjectivité. Privé du support sociétal et de son miroir structurant, déraillé des exigences pychosociales qui pèsent sur tout individu, Lômeur devient flou puis cesse d’exister lorsque le masque social se défait.

4. "Éloignement de tous les soleils" – la souveraineté tragique

20          On peut suivre le chemin qui conduit du désespoir matérialiste et de l’impossibilité de "penser" l’homme jusqu’à une forme de souveraineté tragique. C’est dans cette voie que s’engage parfois la pensée romanesque lorsqu’elle se trouve confrontée à sa propre obscurité. Foi et savoir de Derrida[xliii] en offre peut-être un équivalent philosophique : le philosophe parle d’un lieu "anarchique et anarchivable" ou d’une “foi sans dogme qui s’avance dans le risque de la nuit absolue” (28). Derrida parle ainsi de la Khôra qu’il définit comme l’indemne, comme espacement ou différence, et qui n’est "ni l’Être, ni le Bien, ni Dieu, ni l’Homme, ni l’Histoire” (31). C’est sur cette trace que se trouvent certains personnages, à cet espace sans qualités (ni ceci, ni cela) qu’ils aspirent. Il correspond à la volonté de se mettre hors-jeu ou de se vivre “vaincu”, comme l’exprimait Simon, l’un des personnages de Humbert.

21          La recherche de l’indemne n’est pas ici celle du saint ou de la fusion mystique.  Elle n’est pas fuite du monde mais une modalité différente de l’être-au-monde. À une certaine volonté de puissance du moi dont Ionesco, par exemple, met si bien en scène le nihilisme dans Le Roi se meurt, se substitue ici celle d’un moi désinvesti de lui-même.  La sagesse réside ici dans l’indifférence à la permanence du moi comme à celle d’autrui ; l’amour, écrit Nobécourt dans Substance, « est indifférence » (103) : ce peut être, comme cela est le cas chez Pierre Péju, l’attente désinvestie de tout objet, la pratique de la passivité et de la perte; ce peut être aussi l’expérience d’un hasard infiniment renouvelé dans sa représentation, d’un hasard fécondant l’émerveillement sans fin d’une incessante création/décréation de soi (Philippe Raymond-Thimonga) ; ou encore une volonté de souveraineté qui n’est plus celle du moi ou de l’unité mais celle, dionysiaque, de la désintégration de l’Un et de l’identique vers une forme de jouissance relancée par un constant déséquilibre et libérée du ressentiment (Robert Alexis).

22          Cette quatrième figure de l’athéisme reprend la souffrance omniprésente de la première, et assume aussi l’irrémédiable non-sens de l’homme, du monde, de l’univers et de l’être. Elle reprend aussi à son compte les critiques portées à l’encontre de l’impérialisme de l’identité, à l’encontre également de la pulsion de domination et de destruction toujours susceptible de s’affirmer chez l’individu et dans les états. La recherche de la khôra dont nous parlions plus haut prend ici la forme d’une pratique qui se détourne de l’accomplissement du “petit moi” tyrannique et moralisateur. À la certitude de l’absence qui définit l’athéisme conventionnel se substitue ici une acceptation de la perte de la maîtrise jusque dans l’absence de certitude : une éthique est possible, disent ces romanciers, celle de l’incertitude et de l’effacement. Dans les romans, l’expérience est celle d’un vagabondage qui est aussi bien refus ou perte de la mêmeté que reconfiguration de l’humain en devenirs multiples et éphémères, et cela à partir d’une contingence fondamentale qui se présente comme la fatalité de la chance. L’œuvre de Philippe Raymond-Thominga résume ce mouvement qui prend acte du mal, imagine dans Ressemblances le suicide d’un dieu qui ne supporte plus de voir son reflet dans le monde comme il va (Satan est son frère jumeau), envisage ensuite dans un autre récit, L’Avancée, la volonté de tout faire sauter puis en arrive, dans des textes jubilatoires, à célébrer la fécondité de l’imaginaire dans sa recréation constante – foi, donc, en la capacité de l’homme à renaître incessamment dans une florescence de formes.

23          Pour le docteur Lafontaine, dans Le Rire de l’ogre[xliv] de Pierre Péju, “le monde n’est que l’effort que fait Dieu pour s’anéantir lui-même, horrifié par sa propre création” [91]. Dans La Diagonale du vide[xlv], l’auteur suggère cependant la possibilité d’une voie en diagonale qui est abandon et retrait : Marc Travenne, designer reconnu, décide de tout arrêter à la suite de la mort de son ami et associé, Mathieu Wolf. Il part dans l’Ardèche pour une longue randonnée qui emprunte un tracé géographique qui traverse la France d’est en ouest et qui est surnommé “la diagonale du vide” :

Une large bande de solitude et d’abandon où les sensations sont atténuées, les événements absents. Comme si les temps forts, les aventures, les grandes et les petites passions avaient toujours lieu ailleurs, au loin, dans quelque Afghanistan mental, dans le roman de la vie des autres, dans un passé aboli ou dans un futur menaçant. (146)

24          Cette diagonale (que souligne d’ailleurs le nom du personnage principal) tranche avec la violence du monde : “Partout massacres, terreur. Injustices hurlées dans le noir. Un cœur sans cœur bourré de fiel qui bat dans les ténèbres dont nous ne pouvons pas sortir, puisqu’il n’y a que ça : les ténèbres” (238). Le narrateur décrit plus loin l’expérience de l’effacement comme un trait qui le traverse “sans douleur”, “un espace ouvert où des êtres humains respirent et se taisent” (280) : “La perte à ma place, désormais” (280), confie-t-il encore dans une inspiration blanchotienne. Ce cheminement conduit Marc du deuil d’un ami cher à une sorte de “positivation” de la perte qui le voue désœuvré à un vide apaisé, à ce que le narrateur appelle le “désastre obscur” qui rappelle L’Écriture du désastre de Maurice Blanchot – le décès de l’auteur du Pas au-delà est d’ailleurs annoncée dans le roman. Dans un autre récit, La vie courante[xlvi], l’auteur appellera cet appel au vide une “intensité passagère” (87-88), l’extase impossible du rien et de la vanité de toute chose… Le réconfort de sa propre nullité.

25          Dans Mammon, de Robert Alexis[xlvii], l’homme se découvre aussi bien être multiple que fils de la dissonance, “la puissante disharmonie qui commande”. Le narrateur remarque ainsi “le fabuleux écart entre les valeurs reconnues par l’humanité et le monde dans lequel elles tentent de se greffer”[xlviii]. Tous les récits d’Alexis sont, à cet égard, l’illustration d’un conflit mille fois répété entre le Dionysos de La Naissance de la tragédie et l’individuation apollinienne. Dieu et la religion apparaissent au narrateur alexien comme une conjuration de la civilisation. Au Dieu ensanglanté de la Croix, Alexis veut opposer le dynamisme d’une création/destruction dépourvu de ressentiment et très étranger au noyau dur et personnel du moi. Nauséeux face à “l’insignifiance du juste milieu”[xlix], les personnages alexiens s’engagent sur la voie d’une découverte qui est à la fois libération à l’égard des interdits sociaux et moraux et pressentiment extatique de la perte. Le narrateur de La Véranda voit “derrière tout ce qui exist[e] l’ombre détachée de son double tragique” ; il poursuit : « Ces ombres s’unissaient dans le seul monde possible, le reste n’étant qu’un leurre […] »[l]. Et ce double de toute chose est la dissolution dans la mort, dans la dé-composition. La mort qui veille « sous les rires d’un enfant »[li] se présente dans un autre récit comme le pressentiment de ce “qui rend l’être aux énergies confuses de la matière”[lii]. On pense ici à Bataille, à l’importance de la transgression, notamment sexuelle, et à l’horrible attirance qu’est la mort : “Tout exige en nous que la mort nous ravage”[liii], écrit Bataille ; “faire violemment effraction dans l’homme” pour le porter “à l’état de la plus intense présence au monde”, explique Michel Surya[liv]. L’écriture alexienne se présente ainsi comme l’exploration d’une identité enfin rendue à ce qui la ravage en l’accomplissant hors d’elle-même, et les récits de l’auteur décrivent le lent apprentissage qu’une volonté individualisée doit faire de ce fatum de dissolution, désir infini dans lequel le moi n’a jamais le dernier mot. Ici aussi, comme chez Péju ou Raymond-Thimonga, l’écriture romanesque devient l’expérience jouissive ou apaisante d’un moi en quête de sa décréation. S’indifférer : c’est cette expérience d’une dialectique dans laquelle l’autre ne revient jamais au même, déséquilibre qui est aussi jubilation[lv], que la quatrième forme d’athéisme met en avant.

26          On le constate : les écritures de l’athéisme, à tout le moins celles mentionnées ici, reflètent la souffrance d’un monde qui en a trop vu pour se reprendre à espérer. La détermination de faire avec la matérialité pulsionnelle de l’homme souligne le refus de tout refuge métaphysique. Les récits mis en avant dessinent une ligne de crête : d’un côté, la contemplation horrifiée d’un tohu bohu frénétique et la dénonciation, jusque dans la vie quotidienne, des pulsions mortifères ; de l’autre, cependant, des expériences de fiction qui s’efforcent d’imaginer à nouveaux frais non pas les conditions de possibilité d’une humanité rédimée par de nouveaux projets politiques – ceux-là ont, eux aussi, fait leur temps – mais un pas de côté ou un tracé oblique qui ne peut s’accomplir qu’à l’écart des grands engouements collectifs et qui recherche dans un désert politique une éthique enfin débarrassée de ses automatismes destructeurs. Chez ces romanciers du retrait, la seule voie possible est le paradoxe d’une mise hors-jeu volontaire : travailler à détrôner le moi, accepter l’errance et le vagabondage. L’exotisme divin a fait son temps. C’est en ce sens que ces romans sont d’abord des explorations, des fictions-essais en quête de dés-espoir.



[i] Le Gai Savoir, Folio/Gallimard, 1950, p 166.

[ii] Robert Alexis, Mammon, José Corti, 2011, p.88.

[iii] “La pensée est le réveil du sens” – Entretien avec Jean-Luc Nancy. Philosophie Magazine n. 13, octobre 2007, p. 56.

 iv La Connaissance de l’écrivain — Sur la littérature, la vérité et la vie, Agone, 2008, p.162.

[v] Le Conflit des interprétations, Seuil, 1969, p. 445.

[vi] Alfred Simon, Esprit, n. 323, (12), Déc. 1963, p. 908.

[vii] Voir à cet égard Le Maître de jeu de Sergio Kokis (XYZ, 1999).

[viii] Ellipses, 2000, p. 7.

[ix] Des Anges mineurs, Seuil, 2001, p. 116. 

[x] Le Port intérieur, Minuit, 2010.

[xi] Minuit, 1991, pp. 32-3.

[xii] On retrouve cette fatalité dans les descriptions guerrières d’Emmanuel Darley : Un des malheurs (Verdier, 2003), ou de Nicole Caligaris : La Scie patriotique (Mercure de France, 1997).

[xiii] éds Le Passage, 2010.

[xiv] éds Le Passage, 2009.

[xv] Sphex, L’Arbre vengeur, 2009.

[xvi] Michel Erman. La Cruauté – Essai sur la passion du mal, PUF, 2009, p.68.

[xvii] Dans son étude sur Schopenhauer, Rosset écrit : “L’homme est un esclave sans maître, qui obéit sans ordre” Schopenhauer, philosophe de l’absurde, PUF  2010 [1967], p. 76.

[xviii] Voir    Jacques   Darriulat, “Schopenhauer     et la tragédie”, mis en ligne le 29 octobre 2007 :                http://www.jdarriulat.net/Introductionphiloesth/PhiloContemp/Schopenhauer/SchopTragedie.html.

[xix] Rosset, op. cité, p. 86.

[xx] Substance, Pauvert, coll. J’ai lu, 2001, p. 33.

[xxi] Meddik, Folio, 2008, p. 137.

[xxii] Mille et une nuits, 2001

[xxiii] Substance, op. cité, p. 28. Nietzsche : “Vous êtes des portails à demi ouverts devant lesquels des fossoyeurs attendent.  Et cela, c’est votre réalité.” (Zarathoustra, Le Livre de Poche, 1972, p. 167).

[xxiv] Ibid., p. 105.

[xxv] Ibid., p.101.

[xxvii] À propos du cadavre d’une jeune fille, Jourde parle dans Pays perdu (L’Esprit des péninsules, 2003) “des épousailles [qui] se préparaient dans le noir” (39).

[xxviii] Marcel Conche, Orientations philosophiques, cité par André Comte-Sponville, Du tragique au matérialisme (et retour), PUF, 2015, p. 565.

[xxix] Le mot est emprunté à Comte-Sponville, op. cité, p. 565.

[xxx] Clément Rosset, L’Anti-nature, PUF, 2004 [1973], p. 311.

[xxxi] Voir La Moustache, Gallimard, 2005, et L’Adversaire, Gallimard, 2002.

[xxxii]  Voir par exemple : Le Cœur de la lutte, Climats, 2005.

[xxxiii] André Breton, Second Manifeste in La Révolution surréaliste (15 décembre1929), mis en ligne le 20/04/2009 :   http://melusine-surrealisme.fr/site/Revolution_surrealiste/Revol_surr_12.htm       

[xxxiv] PUF, 1981, pp.173-5

[xxxv] « Nonmoral Nature », in Natural History, Feb 1982, 91, pp.19-26

     http://bert.stuy.edu/pbrooks/spring2015/materials/HumanReasoning-2/Gould%20-%20Nonmoral%20nature.pdf

[xxxvi] Éthique, « De Dieu », appendice, Gallimard, 1954, Pléiade, p. 350.

[xxxvii] Gallimard/Folio, 1999.

[xxxviii] Stock, 2009.

[xxxix] Scali, 2007.

[xl] Gallimard, 2002.

[xli] “Nous sentons cette relation intime, cette identité profonde de l’être et du rien. […] On tue pour faire apparaître la réalité. […] On tue ce qu’on aime, ou ce qu’on ne veut pas, ce qu’on ne devrait pas tuer, parce qu’on pressent que le rien est déjà dans ce qui est, et on ne le supporte pas.  On tue pour effacer cette vérité cruelle, et au lieu de cela on la fait surgir” (Paradis noirs, p. 174).

[xlii] Points, 2012.

[xliii] Seuil, 2001.

[xliv] Pierre Péju, Folio/Gallimard, 2007.

[xlv] Gallimard, 2009.

[xlvi] Gallimard, 2005.

[xlvii] Voir notamment Mammon, José Corti, 2011.

[xlviii] U-Boot, Corti, 2009, p. 183.

[xlix] Robert Alexis, Nora, Corti, 2010, p. 54.

[l] Robert Alexis, La Véranda, Corti, 2007, p. 61.

[li] Ibid., p. 61.

[lii] U-Boot, op. cité, p. 87.

[liii]La pratique de la joie devant la mort”, O.C. I

[liv] Georges Bataille, La mort à l’œuvre, Gallimard, 1992, p. 302.

[lv]  Le plaisir qu’engendre le mythe tragique, écrit Nietzsche dans La Naissance de la tragédie, a la même provenance que cette impression de plaisir que provoque, en musique, la dissonance.” (op.cité, p. 139).

23 octobre 2015

[Chronique] Je fêlé (à propos de Mathias Lair, Ainsi soit-je), par Jean-Paul Gavard-Perret

Mathias Lair, Ainsi soit je, Editions La Rumeur Libre, Sainte Colombe sur Gand, été 2015, 80 pages, 15 €, ISBN : 978-2-35577-093-7.

 

Reprenant la grande problématique beckettienne du "je qui ça / jamais là où"; Mathias Lair a suffisamment à faire avec ce pronom sans aller chercher à savoir si "je est un autre". Il faut en effet, si l’on peut dire, commencer par le début sans pour autant "tarauder du côté de la nuit sexuelle" chère à Quignard – qui d’une certaine manière est une vue de l’esprit. Même si c’est bien là que tout a commencé.

Loin de l’insouciance joyeuse d’une belle ode au "je" (qui fuit comme une anguille), il s’agit pour Mathias Lair sinon de le rassembler du moins de comprendre d’où il sort. Le texte est donc contemporain d’un éclatement, d’une aliénation insécable à l’être sans pour autant prétendre ne caresser que sa fracture. Pour autant l’auteur ne tente pas de guérir ce qui sépare mais de retourner à ce qui fonde la séparation vaguement cautérisée (le plus souvent – Beckett faisant exception) à travers la langue maternelle – langue en partie morte. Le tout selon une perspective contiguë aux travaux de Novarina et de Prigent.

Dès lors, la structure même des textes casse le discours pour rouvrir la relation au difficilement conceptualisable et à la sémantique. Les deux ne proposent à réduire que le "je" à un ensemble logique. Il efface la complexité de l’être, de sa pensée, de sa relation au non-être. En effet, dans le langage constitué existe une masse de cendres qu’il s’agit d’abord de « souffler ». Lair fait donc retour non seulement à Beckett déjà cité mais à celui qui lui fut proche : Blanchot en son écriture de désastre. C’est sur cette « catastrophe » que repose « Ainsi soit je » – notons au passage l’importance de la troisième personne dans le subjonctif du verbe être.

Mathias Lair tente d’identifier ce qui peut l’être afin de « parler     à son pas ». Où il n’y a pas de papa  ni de mère sans pour autant chercher à tuer cette dernière, même si c’est pour Lair d’où vient (en partie) le problème.  D’où cette langue en morceaux et fractures centrales (dans chaque vers) pour « castrer      le sens de / son natif utérus ». Le vœu est pieux mais il permet au discours non de continuer mais de trouver ce fameux « pas », voire ce « pas au-delà » (Blanchot).

Face à l’inidentifiable du « je » perdu (ou jamais né ?), Mathias Lair évoque comment  le disparu à la fois persiste, résiste et reste inaccessible. C’est donc autour de cette absence-présence que s’organise le poème et ses notations ouvertes. A travers elles Mathias Lair espère « Le désêtre     ouvert  / par le chant » tout en soulignant les limites de cet espoir : « vague / promesse », a-t-il soin de préciser.

Il ne s’agit donc pas de ramener dans et par le langage quelque chose qui serait enfoui. D’une part parce que ce magma reste difficilement extirpable et d’autre part parce qu’il ne s’agit pas de faire de la poésie un livre de clés qui permettrait d’atteindre une placidité discutable de l’être. Le texte tente surtout de « photographier »  l’état des lieux du « je » fondé sur une fracture première, d’une coupure. Elle donne la vie mais pousse parfois l’être à s’abstenir dans ce qu’on a nommé parfois « une présence in absentia ». En cet état le scénario existentiel tangue entre « y vais je » et « vient-il ». C’est donc ce « moi » douteux que Lair met sous les yeux. A nous d’en faire bon usage.

1 juin 2014

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de juin, avant de vous donner RV au Marché de la Poésie de Paris, Jean-Paul Gavard-Perret et Périne Pichon vous proposent nos Livres reçus (correspondance de Beckett ; Éric Pessan, Le Syndrome Shéhérazade ; Elsa Boyer, Mister) ; et ne manquez pas nos Libr-événements (Sandra Moussempès à Paris ; projet CAVALCADE de Vincent Tholomé ; expo photo à Libourne avec Thomas Déjeammes).

 

Livres reçus (Jean-Paul Gavard-Perret et Périne Pichon)

Samuel Beckett, Lettres, 1929-1940, trad. de l’anglais (Irlande) par André Topia. Édition de George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck, Gallimard, en librairie depuis le 20 mai 2014, 800 pages, 55 €.

 

Reprenant l’édition anglaise des lettres de Beckett, cette publication peut sembler déroger à la demande de l’auteur. Il avait accordé à son éditeur et exécuteur testamentaire Jérôme Lindon un avis restrictif à la publication de ses lettres. Seules celles ayant rapport à l’œuvre pourraient être publiées. L’édition anglaise ne respecte pas cette demande. Néanmoins cet ensemble est un pur régal qui ne met à mal ni le génie, ni l’intégrité de l’auteur.

Cette première partie de correspondance (1929-1940) mêle anglais, français, allemand et parfois italien, latin et grec. Le tome dit toutes les difficultés d’un écrivain en devenir qui n’arrive pas à faire publier Murphy (son premier roman) et semble prêt à renoncer au métier d’écrivain : « Je ne me sens pas de passer ma vie à écrire des livres que personne ne lira. Je ne sais même pas d’ailleurs si j’ai envie de les écrire. ».

Au sérieux se mêle souvent la fantaisie. Et celui qui n’est pas encore l’auteur reconnu élabore par sauts et gambades son art poétique. Dans une lettre de 1937 écrite en allemand où l’auteur exprime son insatisfaction à l’égard de la langue : « De plus en plus ma propre langue m’apparaît comme un voile qu’il faut déchirer afin d’atteindre les choses (ou le néant) qui se trouvent au-delà. Étant donné que nous ne pouvons éliminer le langage d’un seul coup, il ne faut rien négliger de ce qui peut contribuer à le discréditer ». Et l’auteur d’ajouter : "Y aurait-il dans la nature vicieuse (viciée) du mot une sainteté paralysante que l’on ne trouve pas dans le langage des autres arts ? ".

Beckett, le plus étonnant des minimalistes, va donc en iconoclaste s’attaquer à la sainteté du vocable et jusqu’à l’épuisement. Les lettres en deviennent l’écho : souvent drôles, elles donnent à la gravité de l’œuvre venue d’un tréfonds inconnu une coloration atypique. /JPGP/

 

â–º Éric Pessan, Le Syndrome Shéhérazade, éditions de l’Attente, avril 2014, 248 pages, 19 €, ISBN : 978-2-36242-046-7.

On raconte des histoires.

On se raconte des histoires.

Le Syndrome Shéhérazade, de Eric Pessan, raconte comment on se raconte et on raconte des histoires. Ces textes brefs qui constituent chacun une petite histoire sont disposés en une suite à première vue aléatoire. Pour la forme, on peut penser à Nouons-nous, d’Emmanuelle Pagano. Quant au fond, il est variable, entre scène de couple, préoccupations pubères, anecdotes, bruits de rues et collages de citations. Notons qu’entre chaque fragment le narrateur diffère. Pourtant, il arrive qu’au détour d’une page on rencontre à nouveau tel sujet énonçant telle histoire. Pas de fin dans ces petits récits, mais une instance : juste raconter pour survivre…

 

On raconte des histoires pour ne pas mourir.

Tant qu’on écrit, tant qu’on parle, tant qu’on écoute, on est en vie, on peut espérer connaître l’amour. C’est le syndrome de Shéhérazade, on s’invente 1001 histoires par peur du silence définitif. /PP/

 

â–º Elsa Boyer, Mister, P.O.L, mai 2014, 144 pages, 12 €, ISBN : 978-2-8180-2100-2.

Mister est une créature ambivalente, pas vraiment humaine. Mister est un anonyme, sans regard, portant toujours des lunettes noires. On ne sait pas bien si « Mister » est un surnom ou une appellation donnée par le staff et son équipe de football à cet entraîneur mystérieux. Son humanité, il semble l’avoir bradée pour atteindre son ambition : créer une équipe de champions. Tous les moyens sont bons, et les rumeurs recouvrent l’entraînement singulier de Mister. Le problème, c’est le staff, pas toujours d’accord avec ses pratiques presque magiques, c’est l’argent, incontestable moyen de pression et d’accélération dans le monde du sport, c’est l’image des joueurs, à donner à boire aux supporteurs fétichistes. Mais avec Mister et contre eux se battent aussi des forces ancestrales, des divinités primitives, animales. Elles violentent cet être sans regard tout en lui donnant assez de force pour élever son équipe, et avec elle, un chant du cygne, violent et efficace. Car, avec l’étrange histoire de « Mister » et de ses joueurs de football, une partition s’invente, où se percutent des rythmes primitifs avec les grandes puissances de l’argent et de la publicité.

C’est cette équipe qu’il veut, des nerfs en vrac, des muscles comme des plantes, tronc, tige, liane, et l’argent qui entre en réaction violente avec les corps. /PP/

 

 Libr-événements

â–º Le 5 juin à la librairie Texture, 19h30 : autour de Sandra MOUSSEMPÈS (94, Avenue Jean Jaurès 75019 Paris).

Dans le cadre de sa résidence à la librairie, Sandra Moussempès interrogera pour cette troisième soirée le lien poésie/oralité plus particulièrement autour du livre CD Acrobaties dessinées, en compagnie d’Antoine Dufeu (écrivain) et de Valentina Traïanova (performeuse, plasticienne).

Comment donner à entendre autrement ses propres écrits…

Elle présentera quatre extraits du livre et du CD Beauty Sitcom qui l’accompagne, parus aux éditions de l’Attente (dont un duo "virtuel" avec la poète K.Prevallet) + d’infos ici
Présentation du livre par les éditeurs :
"Une place singulière est faite au monde de l’imaginaire et du féerique à travers l’écran où s’entremêlent poésie, prose, fiction et enquête. Sandra Moussempès nomme ce qui échappe au genre, esquisse le portrait malléable d’un récit en mutation continue dans l’élasticité brumeuse du temps qui passe. Avec le CD Beauty Sitcom, dans une ambiance post-punk liquide elle révèle d’une voix idyllique les abysses bleutés d’une pièce de vers performative."

Antoine Dufeu et Valentina Traianova présenteront une double performance "surprise" en réponse à sa proposition.

â–º Projet CAVALCADE
Un film expérimental réalisé par Gaetan Saint-Remy adapté du livre Cavalcade, poème anthropophage, de Vincent Tholomé et des performances Cavalcade de Vincent Tholomé et Maja Jantar.
LIBR-CRITIQUE soutient ce projet original : merci de les aider à produire ce film via la plateforme de financement participative : www.kisskissbankbank.com/cavalcade

â–º Stéphane Klein, directeur artistique du Printemps Photographique de Pomerol, et l’association Images et lumière seront très heureux de vous accueillir le vendredi 13 juin 2014 à partir de 18 heures pour l’inauguration de l’exposition Écritures photographiques qui aura lieu dans les locaux de l’imprimerie GIP à Libourne au 3 rue Firmin Didot.

En présence des photographes : Alain Bèguerie, Jean-Luc Chapin,Thomas Déjeammes (celui-là même qui a initié le projet DREAMDRUM sur LC !), Frédéric Desmesure, Claude Pitot, Mélanie Gribinski, Stéphane Klein, Frédéric Lallemand et Loïc Le Loë.

20 avril 2012

[Chronique] Patrick Varetz, Bas monde (dossier 3/3)

Patrick Varetz, Bas monde, P.O.L, avril 2012, 192 pages, 14 €, ISBN : 978-2-8180-1627-5.

"La réalité de ce monde, à quelque endroit qu’elle transparaisse, se révèle empreinte d’ironie et de mystère" (p. 30).

De l’univers concentrationnaire à la cellule familiale – la bien nommée -, tel est l’itinéraire qu’emprunte Patrick Varetz de son premier (Jusqu’au bonheur) à son deuxième roman, qui nous emmène jusqu’à l’envers du bonheur. Dans un bas monde où l’humanité tient à/dans peu de choses : quatre murs, une boîte à chaussures, un sac de mouchoirs souillés… et quelques rêves d’ailleurs. Autant dire rien. [Lire le dernier entretien avec l’auteur]

(more…)

Powered by WordPress