Libr-critique

16 janvier 2019

[Chronique] Sanda Voïca, Trajectoire déroutée, par Christophe Stolowicki

Sanda Voïca, Trajectoire déroutée, Lanskine, été 2018, 80 pages, 14 €, ISBN : 979-10-90491-793.

Dédié à Clara Pop-Dudouit (1994 – 2015) son enfant, « la fille », Trajectoire déroutée : titre de quelle froideur quand « Mon squelette en chaux vive / descend vers vous » ; que « Son absence transforme mon corps / en baudruche géante / errante. » Théorie n’est pas ici processionnelle fête de l’esprit mais état des lieux de la dévastation, évidement que comble et que dénude le poème ; au plus ras d’un impossible deuil tracés des bâtonnets d’accès, maillé un filet, fléché un mot à mot. La douleur vrille et part en vrille, en fumet. Poésie à l’os, au plus probe, au marbre, au nombre d’orbe, raclée de tout lyrisme. La douleur réduite à sa pointe sèche, la pudeur saignée à blanc. Mais surtout : aux « marges d’une tranche / pas bien coupée » entre la morte et la poète, un étau fusionnel est desserré par le poème. De qui la trajectoire déroutée ? Le titre glacial déguise que longtemps fille morte et mère pis que morte furent une et la même. À la pêche aux poissons de flaque elle « n’attrape que les nasses » gigognes « des jours anciens ». Dans des anneaux de cirque elle plonge, épargnée par les fauves. Dans une hypogée creusant sa propre tombe.

All Blues, de Miles Davis, 1957. Encore à ses débuts, se surmultipliant en roue libre, Coltrane développe cuivre à cuivres dans le sextet un timbre plus froid, plus délibéré, plus abstrait, comme systématiquement chantourné, que le trompettiste et l’autre saxophone ténor. On sait quelle souffrance est sous-tendue là, faisant remonter les laves.

Une pudeur fait tenir la réserve de chagrin droite sur ses jambages : rejet ou enjambement seraient indécents. Vers courts, quelques uns longs : trop de poésie verticale serait indécente. Rimes et allitérations aussi. Parfois on dirait une poésie tout en langue dans son idiome premier – traduite littéralement en français. Le littéral a ce tranchant abrupt, le littoral bute à cette falaise.

Ces poèmes se désaltèrent aux secrètes résonances de la langue d’adoption avec la langue natale. Dans une autre vie, récente, Sanda Voïca était poète en Roumanie. Son français d’écrivain slave devenu rhapsode de franc aloi, de fraîche franche tranche de langue franque, fraye un français aussi abstrait qu’organique. L’oreille interne organe d’un équilibre de phonèmes. Ne bottant pas en touches de non-lieu, sa « feuille / tantôt verte, tantôt morte », elle écrit avec l’accent – roumain nourri de France sur des générations. Court-circuitant le gallican il court sous sa langue un serment d’âme hère, un sarment d’hoirie blasonné de frais. Le sermon sous la langue de Carole Darricarrère.

Ce que seul peut dire le slave : la nostalgie, l’autorité, la familiarité ont les couleurs franches que le franc ne traduit pas en euros. Le français, langue aristocratique entre toutes, transité par le roumain sur plus de deux siècles et revenu plus français.

L’insolite couleur récurrente de ce deuil est le bleu royal, aussi étrangère à nos rites que le blanc des Chinois. Par quelle alchimie ? « Je suis l’eau claire et froide / d’une baie bleu royal ». « La ceinture très large, bleu royal/ autour de ma taille […] passe / dans mon corps : / nœud sur l’estomac ». Dans « l’absence parfaite : le très haut des jours, son air bleu royal ». L’auteure hachée menue mais « pas exsangue », une réparation à l’œuvre ne dit pas son nom. Une épuration fait œuvre, consume « sans se consommer ». Une épure du chagrin s’égrène, étale, rarement verticale, que « traversent » « pommes de terre crues / salades bien vertes / ou abricots / [du] jardin ». L’égoïne de l ‘artiste ébranche son chagrin. « Je cherche l’insecte / dans les mottes de terre / que je retourne dans mon jardin. La fille n’est plus ici / n’est plus aussi souvent dans mes rêves ».

« Ceci est mon corps » en italiques grasses dit toutes les mères à l’enfant de la Re – naissance, hostie pour athées.

29 janvier 2016

[Chronique] Sanda Voïca, Le chat, son cul, mon oeuvre (à propos de Epopopoèmémés), par Jean-Paul Gavard-Perret

Sanda Voïca, Epopopoèmémés, éditions Impeccables, 2015, 136 pages, 22 €.

 

Par ce qu’elle nomme une longue onomatopée Sanda Voïca présente un « cycle de 37 poèmes ». Ils se veulent une épopée. S’y croisent  (entre autres) Adonis, Sollers, Michaux, Sekiguchi, Beckett, T.S. Eliot, Bob Dylan, Mona Ozouf, Alfred Döblin, Céline Minard, Chris Marker, Kurosawa, A. Jouffroy et bien sûr Samuel Dudouit. Ces présences  nourrissent la poétesse. A travers elles, elle feint d’être passive puisque, dit-elle, elle fait travailler les autres dans son livre.

 

Sous couvert de journal intime Sanda Voïca présente des moments de vie aux titres modestes ou drôle : : « Jactance », « Mes Equilibres singuliers »,  « Je m’encrucifie énormément ». Jésus est en effet présent, ce qui n’empêche en rien les calembredaines et une certaine hystérésis. Le livre devient le melting-pot qui renvoie à celui de l’auteur. Les références culturelles conjuguent les affres du quotidien en  ce qui tient d’un langage intérieur, d’un soliloque avec soi-même, selon une approche qui n’aurait pu que séduire Artaud.

 

L’auteure en effet n’hésite pas à rapprocher la condition humaine des trous de l’être, voire de sa merde. C’est là le meilleur moyen de mixer physique et métaphysique, le jour et la nuit. Surgit comme chez « le Momo » une idée que la vie est parfois un enfer. Mais pour autant, dans leur parole de lucidité et de folie, les « épopopoèmémés » sont un moyen de tenir au fil du temps et des douleurs qu’il fait subir. Pour autant Sanda Voïca évite le pathos. Dès qu’il pourrait poindre, elle bifurque, tourne à 90 degrés, choque le bien pensé et l’écriture permanentée, toujours épaulée par ses deux Sam (Dudouit, l’aimant aimé) et Beckett .

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