Libr-critique

14 février 2021

[Texte] Sébastien Ecorce, Parlez-moi…

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Revoici Sébastien Ecorce – professeur de Neurobio à ICM, Salpètrière, écrivain-poète –, que nous remercions pour ce nouvel inédit. [Lire son dernier texte poétique sur LIBR-CRITIQUE]

 

Parlez à partir d’un babillage et d’un interrupteur. Parlez à partir d’un nÅ“ud. Ou d’une déchirure métatextuelle. Pissez dans une cabine téléphonique. Faire pousser un arbre. Faites pousser si vous voulez apprendre à parler une langue aussi brisée

Parlez-moi dans les bois. Dans ma poitrine. Avec vos doigts.

Parlez-moi des caresses brutales
Parlez-moi de la zone humide
Parlez-moi de l’arme qui est dans votre œsophage
Parlez –moi si vous voulez claquer dans une malle comme un sac de pierres

Même si tu enfonces les sols, que tu déchires des câbles,
Si ta parole brûle des berceaux de verges de sang et de chair
Ta commotion cérébrale est toujours un hôtel

(…)

© W. Y. Chun, 2000

 

20 janvier 2021

[Chronique] Sébastien Ecorce, Sur la théorie de Schumpeter : théorie de l’impérialisme

La théorie de Schumpeter est intéressante pour plusieurs raisons. Elle a été formulée en même temps que celle de Lénine et de Luxembourg et clairement avec la connaissance des deux. Il réagit ainsi exactement aux mêmes événements que les leurs. Le texte clé de la théorie de Schumpeter est « La sociologie des impérialismes » (vous noterez le pluriel) publié en 1918-1919. C’est un très long essai de 80 pages étroitement imprimées dans sa traduction anglaise. Schumpeter n’a rien changé (le fond du moins) à la théorie comme le montre sa brève réapparition dans son Capitalisme, socialisme et démocratie (CSD), publié en 1942 (et réédité à plusieurs reprises depuis).

Ce que dit Schumpeter est ceci : L’impérialisme, le plus purement défini, est « sans objet », c’est-à-dire qu’il n’est pas dirigé contre quelque chose ou quelqu’un dont on peut montrer qu’il fait obstacle à son intérêt. Il n’est donc pas rationnel : c’est une simple volonté de puissance. Les exemples canoniques, selon Schumpeter, sont les Assyriens, les Perses, les Arabes et les Francs (tous les quatre discutés de manière assez approfondie). Il ajoute ensuite Rome où l’impérialisme reflétait les intérêts de classe des couches supérieures et où l’analyse de Schumpeter est aussi matérialiste qu’elle peut l’être. (Et il a des choses particulièrement désagréables à dire à propos de Rome que je devrai ignorer pour l’intérêt de l’espace).

Or, l’impérialisme en tant que tel est atavique et en contradiction pleine avec le capitalisme « normal » qui est rationnel et individualiste et dont les objectifs peuvent être bien mieux atteints dans la paix et par la paix. Nous devrions donc nous attendre à ce que l’impérialisme diminue à mesure que le capitalisme se renforce. Les moins impérialistes sont les pays les plus capitalistes comme les États-Unis.

C’est, je pense, la lecture habituelle de la théorie de Schumpeter et cela peut être lié à des théories similaires, du doux commerce de Montesquieu à la paix démocratique de Doyle (bien que Schumpeter parle vraiment de paix capitaliste).

Cependant, je pense qu’une lecture alternative de Schumpeter est possible et peut être développée, basée sur ses propres écrits et sa vision du capitalisme.

Dans Impérialisme et classes sociales, Schumpeter admet que l’impérialisme peut apparaître dans les sociétés capitalistes. Mais là nous ne devons évidemment voir [les tendances impérialistes] que comme des éléments étrangers transposés dans le monde du capitalisme de l’extérieur, soutenus par des facteurs non capitalistes dans la vie moderne » (p. 194).

Mais (et il s’agit d’un « mais » crucial) si le capitalisme n’est pas celui de la concurrence parfaite et du libre-échange mais du capitalisme des monopoles, alors Schumpeter admet que « le capital organisé peut très bien faire la découverte que le taux d’intérêt peut être maintenu au-dessus du niveau de libre concurrence si le surplus qui en résulte (je souligne) peut être envoyé à l’étranger » (p. 200). Le « capital organisé » peut se rendre compte qu’il a beaucoup à gagner à avoir des colonies. Schumpeter continue : « ils peuvent utiliser une main-d’Å“uvre indigène bon marché … ; ils peuvent commercialiser leurs produits même dans les colonies à des prix de monopole ; ils peuvent enfin investir des capitaux qui ne feraient que déprimer le profit chez eux et qui ne pourraient être placés dans d’autres pays civilisés qu’à des taux d’intérêt très bas » (p. 201-2) ».

De plus, dans des conditions comme celles-ci, « [la métropole] déverse généralement une énorme vague de capitaux dans de nouveaux pays. Là, il rencontre d’autres vagues similaires de capitaux, et une lutte amère et coûteuse commence mais ne finit jamais… Dans une telle lutte, ce n’est plus une question d’indifférence qui construit un chemin de fer donné, qui possède une mine ou une colonie » (p. 201 -2).

Dans cette description du rôle du capital monopoliste dans la mise en exergue de la colonisation et de l’impérialisme, Schumpeter n’est guère qu’à un cheveu de Lénine et de Luxembourg. Peut-être que oui, pourrait-on argumenter, mais ce sont, selon Schumpeter, des conditions spéciales du capitalisme monopolistique (« confiant ») qui ne peuvent être identifiées avec le capitalisme de libre marché « normal » ou « habituel ».

Mais ce n’est pas ce que dit Schumpeter à CSD. Là, on souligne avec force que la caractéristique majeure du capitalisme (ce qui le fait croître) est l’innovation et qu’elle n’est possible que si le capitalisme est monopolistique, ou si ce n’est pas le cas, l’innovation elle-même mènera à des monopoles (ce que nous pouvons en effet voir et constater aujourd’hui).

L’introduction de nouvelles méthodes de production et de nouveaux produits est difficilement concevable en concurrence parfaite dès le départ. Et cela signifie que l’essentiel de ce que nous appelons le progrès économique est incompatible avec lui. En fait, la concurrence parfaite est et a toujours été temporairement suspendue, prorogée, chaque fois que quelque chose de nouveau est introduit… même dans des conditions par ailleurs parfaitement concurrentielles (chapitre VIII).

De plus, comme la concurrence monopolistique est dynamiquement plus efficace que le capitalisme de marché libre, le premier en viendra à dominer et deviendra en fait la forme normale dans laquelle le capitalisme existera et prospérera.

Mais si la forme normale du capitalisme est monopolistique, alors la forme « normale » de comportement d’un tel capitalisme est décrite avec force dans « Impérialisme… » : essayer de maintenir le taux de profit intérieur au-dessus du niveau « naturel » en exportant du capital vers colonies, visant à contrôler la main-d’œuvre et les ressources bon marché, et se heurtant probablement à des luttes et des conflits avec d’autres capitalismes nationaux monopolisés. Il s’agit donc bel et bien du modus operandi normal du capitalisme – selon Schumpeter.

L’affirmation selon laquelle une concurrence parfaite et le libre-échange seraient incompatibles avec l’impérialisme devient vraiment incohérente et hors de propos : même si l’affirmation est valable, elle se réfère à un cas d’école du capitalisme qui, nous dit Schumpeter, est voué à perdre et à céder à un capitalisme monopolistique innovant.

Mettre ces deux éléments ensemble nous donne alors une théorie de l’impérialisme reformulée de Schumpeter qui se rapproche excessivement, voire est pratiquement identique, même dans son accent sur le faible taux de rendement intérieur, aux théories marxistes classiques de l’impérialisme. La question de savoir si Schumpeter serait consterné ou s’il en était peut-être conscient n’est pertinente que pour la petite histoire. Mais il me semble que la proximité logique des deux théories ne peut ainsi être niée.

 

S. Ecorce : Prof de neurobiologie ICM SALPETRIERE, coresponsable plateforme de financement neurocytolab, écrivain.

17 décembre 2020

[Texte] Sébastien Ecorce, Partout. fragments. dérive

Revoici Sébastien Ecorce – professeur de Neurobio à ICM, Salpètrière, écrivain-poète –, que nous remercions pour ce troisième extrait d’un travail en cours. [Toile de fond : œuvre de C. A Tjoe ; lire son dernier extrait sur LIBR-CRITIQUE]

 

Partout. fragments.
        .dérive.
parfois, nous sortons.
ne savons plus traquer
l’image obscure
.la chambre secrète.
fais moi un signe. érotise un brin.
mais. au lieu de. sans danger.
           Fugueuse.
elle gouverne son ordalique
vérité
on y voit passer des larmes
sous les draps des daims
tristes
(…)

24 novembre 2020

[Chronique] Sébastien Ecorce, Pandémie et dépendance à l’écosystème numérique

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 21:00

En ce qui concerne les technologies numériques et la COVID-19, la grande majorité des débats s’est concentrée sur les applications de recherche de contacts. Bien que fondamentale, cette focalisation étroite a occulté des effets plus centraux et de grande portée à l’intersection de la technologie numérique, de la surveillance et de la riposte à une pandémie. Alors que nous nous fixons sur les mérites de telle ou telle application, nous avons raté dans le même temps l’ensemble d’un paysage qui évolue sous nos pieds.

En grande partie sans débat public – et en l’absence de nouvelles sauvegardes – nous sommes devenus encore plus dépendants d’un écosystème technologique notoirement peu sûr, mal réglementé, hautement invasif et sujet aux abus en série. Ce serait un peu comme construire au deuxième étage de nos maisons sans réparer l’infrastructure en décomposition. Finalement, tout finira par l’effondrement – ou nous rendra lentement malades.

Considérez le cas Amazon. Le succès de l’entreprise au milieu du COVID-19 devient évident simplement en regardant par la fenêtre l’invasion des fourgonnettes de livraison perchées sur les trottoirs et garées sur des pistes cyclables, livrant des colis aux bureaux à domicile de fortune.

Autrefois revendeur de livres et de DVD en démarrage, Amazon est devenu l’incarnation corporative de la mondialisation et du capitalisme de surveillance. Avec des magasins et des centres commerciaux pour la plupart fermés, les services en ligne d’Amazon ont explosé.

Mais cette croissance soudaine ne fait qu’exacerber les pathologies existantes d’Amazon. Ils comprennent les prix d’éviction de l’entreprise, les pratiques monopolistiques et les conditions de travail lamentables pour son entrepôt et son personnel de livraison. Ces travailleurs dits « flexibles » manquent de soins de santé ou d’autres avantages et sont soumis à une surveillance étendue, y compris un logiciel de navigation, des bracelets, des caméras de sécurité et des caméras thermiques (probablement autant pour la prévention de l’organisation syndicale que pour la « sécurité »). La société est également responsable de la prolifération de Ring, un système de sécurité domestique notoire associé au profilage racial et au partage de données sans mandat avec les forces de l’ordre, ainsi que ses vastes « fermes de données », gaspilleuses et hautement polluantes (qui alimentent des services de streaming vidéo tels que Prime et Netflix) – notées « F » pour la transparence énergétique par Greenpeace en 2017.

Pendant ce temps, les startups technologiques de toutes formes et tailles – le plus souvent avec des qualifications douteuses – tentent de capitaliser sur la demande croissante de technologie pour espionner les travailleurs à la maison (surnommée « bossware »), mettre fin aux syndicats, renforcer la productivité, surveiller les symptômes, distancer physiquement la police, détecter les émotions et, oui, surveiller les examens à distance. Cette gamme ahurissante de nouveaux bracelets numériques, moniteurs de cheville électroniques, applications de passeport d’immunité, lunettes de détection de fièvre, drones, caméras thermiques et systèmes de capture vidéo et audio n’est pas soumise à des audits approfondis, ni conçue pour protéger la confidentialité. A l’inverse, ils sont l’équivalent numérique de « l’huile de serpent » qui cherche à gagner rapidement de l’argent sur l’économie de la surveillance en pleine expansion.

Cette explosion des applications de l’ère pandémique amplifiera invariablement les défauts de l’industrie du marketing mobile et du suivi de localisation – un secteur composé principalement d’entreprises de bas niveau dont le modèle commercial repose sur la collecte de milliards de points de données générés par les utilisateurs, plus tard vendus et reconditionnés par les annonceurs, les forces de l’ordre, l’armée, les douanes et les services frontaliers et les services de sécurité privés (sans oublier les chasseurs de primes et autres personnages douteux). Un nombre choquant d’entrepreneurs et de décideurs politiques se tournent néanmoins vers ce cloaque d’entreprises parasites – mal réglementées et très sujettes aux abus – comme solution proposée en cas de pandémie.

Il est évident que l’ensemble de l’écosystème présente une aubaine pour les petits criminels, les opportunistes de ransomware, les sociétés de logiciels espions et les espions très sophistiqués des États-nations. Pendant ce temps, les forces de l’ordre et d’autres organismes publics – déjà de plus en plus habitués à récolter de données numériques avec un contrôle judiciaire faible – bénéficieront d’une multitude d’informations nouvelles et révélatrices sur les citoyens sans aucune nouvelle garantie pour empêcher les abus de ce pouvoir.

Certains affirment que ce cycle d’innovation de l’ère COVID-19 passera une fois qu’il y aura un vaccin. Mais plus nous embrassons et nous habituons à ces nouvelles applications, plus leurs tentacules pénètrent profondément dans notre vie quotidienne et plus il sera difficile de revenir en arrière. La « nouvelle normalité » qui émergera après le COVID-19 n’est pas une application unique de suivi des contacts sur mesure. C’est plutôt un monde qui normalise les outils de surveillance à distance tels que Proctorio, où les maisons privées sont transformées en lieux de travail surveillés de manière omniprésente et où les startups biométriques louches et les sociétés d’analyse de données se nourrissent et infusent les financements de l’économie de la biosurveillance.

Il existe sans aucun doute des aspects positifs des technologies numériques. Mais, tels qu’ils sont actuellement constitués, ces avantages sont largement compensés par les nombreuses conséquences négatives à long terme que nous risquons sans débat public sérieux et qui reviendront presque certainement nous hanter dès lors que cette « nouvelle normalité » s’installe.

Quelle pourrait être l’alternative ? Une approche différente utiliserait la crise historique que la pandémie présente comme une opportunité de réinitialisation et de repenser l’ensemble de l’écosystème technologique à partir de zéro. Pendant trop longtemps, les entreprises de surveillance des données ont été largement isolées des réglementations gouvernementales. Mais cela a eu un coût social majeur et de nombreuses conséquences involontaires. Les technologies numériques étant désormais une « bouée de sauvetage » et un service essentiel pour ceux qui doivent s’adapter à la fois au travail et à la vie à la maison, les consommateurs et les citoyens ont le droit d’exiger davantage. Que pourraient impliquer ces demandes ?

Premièrement, et surtout, nous devons nettoyer le puisard des sociétés de courtage de données, de publicité et de localisation. De nouvelles lois devraient être adoptées pour donner aux utilisateurs un réel pouvoir et restreindre la manière dont les entreprises technologiques collectent, traitent et traitent leurs informations personnelles. Cela inclut des mesures « opt-in » significatives et faciles à comprendre, des règles pour minimiser le type de données collectées à des fins spécifiques et justifiables, et de meilleures possibilités pour les utilisateurs de poursuivre les entreprises qui transgressent ces lois. En particulier, la législation devrait permettre aux consommateurs de restreindre l’utilisation des données de géolocalisation par des tiers, interdisant la publicité ciblée aux utilisateurs visitant des thérapeutes, des cliniques et d’autres activités « hors de votre entreprise ».

Deuxièmement, les droits des travailleurs « flexibles », des entrepreneurs indépendants et des autres travailleurs de « l’économie des petits boulots » nécessitent une protection juridique significative. Les grandes plateformes technologiques et autres entreprises ne devraient pas être en mesure d’utiliser le COVID-19 comme excuse pour espionner les travailleurs dans les entrepôts, les usines, les voitures de location et les maisons, ou pour surveiller clandestinement leurs flux sur les réseaux sociaux susceptibles de perturber l’organisation du travail. Les PDG des grandes technologies et leurs actionnaires devraient également être obligés d’utiliser la nouvelle prospérité qu’ils récoltent grâce au COVID-19 pour améliorer la vie de leurs employés. Il est à la fois grotesque et contraire à l’éthique que les Jeff Bezos du monde puissent faire exploser leur richesse personnelle alors que leurs travailleurs de première ligne subissent des licenciements, des heures plus longues, moins d’avantages sociaux, des risques sanitaires disproportionnés et des mesures de surveillance déshumanisantes.

Troisièmement, les plates-formes technologiques devraient être légalement tenues d’ouvrir leurs algorithmes et autres technologies propriétaires à un examen extérieur et à des audits d’intérêt public. Les géants du capitalisme de surveillance détiennent un pouvoir considérable sur nos vies, y compris sur les choix que nous faisons, les produits que nous achetons, les nouvelles que nous voyons et les personnes avec lesquelles nous nous associons. Ces plates-formes sont devenues de plus en plus essentielles à presque tout ce que nous faisons, et elles ne devraient plus être en mesure de fonctionner comme des « boîtes noires » dont le fonctionnement interne demeure obscurci à tous, sauf à quelques privilégiés. Il est temps d’ouvrir le couvercle des technologies qui nous entourent.

Enfin, nous pouvons tous faire quelque chose. Nous nous sommes tous habitués à rechercher des solutions techniques dans le cadre de problèmes sociaux et politiques complexes. Et si les technologies peuvent produire d’énormes avantages, nous aurons besoin de bien plus que quelques nouveaux gadgets (ou artifices) pour résoudre les problèmes de notre temps. Nous devons résister à la tentation de nous tourner par réflexe vers les « applications » et les « plates-formes » alors qu’il existe d’autres moyens plus traditionnels et finalement plus enrichissants d’organiser nos vies, de répondre aux problèmes sociaux et d’atteindre nos objectifs.

Contrairement à de nombreux autres secteurs industriels, les plateformes technologiques sont sorties de la pandémie plus forte et se positionnent déjà comme indispensables à la santé publique. Il est temps de les tenir, ainsi que nous tous, pour en rendre compte.

Installation de S. Zhe

Sébastien Ecorce, Prof. de Neurobiologie (Salpêtrière : Icm), enseignant chercheur

11 novembre 2020

[Chronique] Sébastien Ecorce, Éloge paradoxal de Donald Trump…

Alors que Trump s’apprête à entrer dans l’histoire, de nombreuses publications font le point sur sa présidence, comme elles l’ont d’ailleurs fait au cours des quatre dernières années. Beaucoup de ces évaluations sont triviales, turgescentes et fastidieuses. On le vilipende pour son insensibilité, son racisme, sa xénophobie, son arrogance, son inefficacité, son manque d’efficacité, son ignorance. Beaucoup de ceux qui le défendront le feront probablement pour les mêmes raisons : mais à leurs yeux, la xénophobie, le racisme et l’arrogance peuvent être considérés comme des vertus et non comme de profonds défauts moraux.
Tentons quelque évaluation.
Trump avait raison en ce qui concerne les principes essentiels de la politique étrangère : l’Amérique d’abord et un isolationnisme modéré. Pour s’en rendre compte, il faut savoir qu’il n’y a que deux politiques étrangères possibles pour les États-Unis d’Amérique : l’exceptionnalisme américain et l’Amérique d’abord. L’exceptionnalisme américain est, comme son nom l’indique, basé sur une idéologie de prééminence américaine, considérée comme méritée et méritée en raison de la vertu unique de la nouvelle république. La prééminence des États-Unis implique clairement un système hiérarchique structuré de pays où les États-Unis sont au sommet et d’autres pays jouent des rôles subsidiaires et inférieurs. L’objectif ultime non exprimé de cette politique est la maîtrise du monde. Les États-Unis ne sont pas le premier pays à avoir entretenu de tels rêves : de l’Égypte, de Rome, de l’Empire chrétien de Byzance, de l’Empire musulman, de Charlemagne, des Huns, de Tamerlan, de Napoléon, d’Hitler, de l’Empire communiste d’URSS, la liste est longue. Si la réalisation d’un tel empire est très improbable, la route vers cet objectif est pavée de guerres. C’est pourquoi l’idéologie de la « nation indispensable » appelle, presque par définition, selon les termes de Gore Vidal, « des guerres sans fin pour une paix sans fin ». Ce n’est pas par hasard que l’Amérique est en guerre pratiquement ininterrompue depuis quatre-vingts ans.
L’Amérique met d’abord, au moins formellement, tous les pays sur le même plan. Elle fait valoir que l’Amérique suivra ses propres intérêts mais elle n’en attend pas moins des autres. Comme Trump, qui n’est pas un spécialiste des relations internationales, l’a néanmoins déclaré dans son discours aux Nations unies, il s’attendrait à la même politique à l’égard de leurs propres pays, de l’Algérie au Zimbabwe. Ainsi, dans le cadre de la politique « America First », les États-Unis, en raison de leur taille et de leur importance, frapperont toujours plus fort que les autres, mais ils n’auront ni le désir ni l’illusion de devoir diriger les autres ou leur dire comment ils doivent organiser leurs affaires intérieures. Ils se comporteront de manière transactionnelle, ce qui est effectivement une politique qui rend la guerre beaucoup moins probable. Toutefois, s’il paraît clair que les intérêts peuvent être négociés, les idéologies ne le peuvent pas.
Trump a essentiellement suivi cette politique jusqu’à ce que son obsession pour la Chine fasse son apparition après le covid-19, qu’il semblait avoir considéré comme une sorte de stratagème émanant de la Chine pour l’évincer de la présidence. Néanmoins, il n’a pas initié de nouvelles guerres et a pris des mesures, parfois importantes, pour mettre fin à des guerres entamées il y a près de 20 ans et pour lesquelles personne à Washington ne pouvait plus avancer de raison ni la moindre légitimité. Il pouvait en effet s’agir de pures guerres impériales comme celles de « La steppe tartare » où personne au siège de l’empire ne sait même pas où se battent ses soldats et encore moins pourquoi.
Trump a apporté deux contributions marquantes si l’on peut dire à notre connaissance de la politique et des affaires. Il a apporté à la politique toutes les compétences (ou habiletés) qu’il avait exercées pendant près d’un demi-siècle dans les affaires ; ce fut évidemment le triomphe ultime du néolibéralisme. Il considérait les citoyens comme ses employés qu’il pouvait à volonté bousculer et licencier. Il voyait la présidence comme Bezos voit sa propre position chez Amazon : il peut tout faire, sans être contraint par aucune règle ni loi.
Trump a déchiré le voile qui sépare les citoyens, les spectateurs du jeu politique, des dirigeants, et a mis en exergue tout au long de son mandat le marchandage, l’échange de faveurs, l’utilisation du pouvoir public à des fins privées de manière ouverte, en pleine face, à la disposition de tous ceux qui assistaient au spectacle. Alors que dans les administrations passées, les actions illégales et semi-légales telles que recevoir de l’argent de potentats étrangers, passer d’une position lucrative à une autre, tricher sur les impôts se faisaient avec discrétion et un certain décorum, le rideau étant baissé de manière à ce que les spectateurs ne puissent pas voir et participer à la malfaisance, cela se faisait désormais au grand jour. C’est donc grâce à Trump que nous avons pu constater l’immense corruption qui se trouve au cÅ“ur du processus politique.
Mais il a fait plus. Lorsqu’il est arrivé à la présidence avec ces manières corrompues, elles étaient certes déjà le fruit de cinquante années de relations d’affaires qui comportaient également toutes sortes de manigances semi-légales ou illégales. Mais cela ne l’a pas arrêté dans son ascension commerciale. Au contraire, elles ont rendu cette ascension possible, lui permettant de mener une brillante carrière dans le monde des affaires de New York, de devenir riche et d’être un invité apprécié dans de nombreuses soirées, notamment en tant que contributeur estimé à des campagnes politiques comme celle menée par Hillary Clinton pour le Sénat américain. Le fait même que son ascension vers le pouvoir dans le monde des affaires n’ait été considéré en aucune façon comme exceptionnelle ou inacceptable montre que tous les autres autour de lui ont utilisé les mêmes moyens pour arriver au sommet.
Ainsi, en connaissant mieux Trump, nous en savons plus sur les moyens utilisés pour réussir dans le riche milieu des affaires de New York, et même du monde entier, puisque Trump et alliés ont conclu des marchés en Écosse, en Russie, au Moyen-Orient, en Chine et ailleurs. Ses proches et les membres de sa famille qui l’ont trahi pour obtenir des contrats de plusieurs millions de dollars ont eu un comportement que Trump lui-même aurait eu (et approuvé), mais qui montre clairement quel genre de normes éthiques prévalent dans ce milieu. Trump nous a donc donné une autre leçon très précieuse : il a montré la pourriture, la corruption et l’impunité qui sont au cÅ“ur de nombreuses entreprises puissantes.
Son personnage a révélé la profondeur de la corruption au centre de la politique et au centre des affaires. Ce sont des péchés impardonnables. Les péchés dont on jouit en secret sont acceptables ou négligés ; les péchés dont on fait étalage ne le sont pas. Ceux qui le remplaceront feront de leur mieux, non pas pour changer cela parce que c’est devenu une caractéristique systémique, mais pour le dissimuler. Mais une fois que vous aurez vu la vérité, il sera difficile de revenir en arrière en prétendant que rien ne s’est passé.

4 novembre 2020

[Texte] Sébastien Ecorce, Fossilisée tombe sur un…

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 21:46

Revoici Sébastien Ecorce – professeur de Neurobio à ICM, Salpètrière, écrivain-poète -, que nous remercions pour ce deuxième extrait d’un travail en cours. [Lire son dernier texte sur LIBR-CRITIQUE]

 

Fossilisée tombe sur un

               -Os-

L’esprit

               Ou

Paysage dans la cervelle

               (Ultrasonique)

 

Effraction sans repos

 

Et le poids des linéations

Economie surfacielle

 

     Les laminations

 

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Phallus sans aurore

     Couilles de morts

Phalanstère à l’hymen

     Des gestes barrière

Le milieu n’est pas le

     (Juste milieu)

 

L’anacrouse avant

               la bouche

 

L’esprit refait le chien et va

        Coller

 

Ses mots son cri et son silence

 

 

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        Sont tenus.

        Du

        Ciel s’estompant.

 

        Comme étranger à

               (Considérer)

 

Le corps. Tiens. Qui vient

Sous peuplier rapproché

 

 

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Bouche vierge plastronne ouverte

Socle trogne ligature hyper-glosse

Incarnation pathétique forme douce et perte

Se faire claquer à mains nues rosses.

 

 

Regard d’errance pour invention d’un paysage

Dressant de tout inachevé greffe le destin

Les eaux vives vaste monde géographies hors d’Age

Le toucher mouvant prurits sacristains.

 

 

(…)

 

 

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Souffle.

 

 

 

C’est ph’syque……. ça sonne…….tractionne

Ou phtisique……et toc………v’là l’roque

      Cloaque,

A chacun son

      Styx.

 

 

Souffle, souffle,

 

 

A quoi sert

Tourner dans le vide

 

 

Souffle, souffle

 

 

Tailler dans le vif

Le nerf griffure

 

 

Souffle, souffle

 

 

Y-a d’l’os à poudre

Répandre en queue

 

 

 

Souffle, souffle

 

 

De foutre

Bête-à-immonde

 

 

Souffle, souffle,

 

 

Obsidienne

Eruptive

Ou génuflexion

De la vision

Ferrée, manque

Diagonale suc

Sans excès

Du toujours

Comme ça.

 

 

Souffle, souffle,

Au bord

Du noyau

Ex-fente.

 

 

Singe en…sub…linguale

Ou phratrie

Ça tire lasse

Sauf par faire

Le point d’orgue.

 

 

Souffle, souffle,

A fantasié

La cervelle

Phasme.

 

 

Kami

Kaze

Naze

Me tanne

Fort.

 

 

 

Ne rien voir du chemin.

La nuit des clartés boréales ne tissent plus le fluide.

 

La vie est l’organe opiacé du destin.

La nuit est cette bouche décille qui a perdu cette lèvre.

 

Ne pas retenir l’air qui passe.

Ou le soupçon d’un battement d’aile.

 

Peu ou prou sortir de la vérité.

Il y a du faux dans la légende.

 

L’amour est une légende

On s’y perd, l’existence,

« Les enfants », est une légende.

 

 

 

                                      Reliure, 

               A reluquer, 

                                                    A traque, 

                                Gulf-stream, 

                 Structure-machine, 

                                                             Océan, 

                                   Passage, 

                                                 Entre-glace, 

                       Frontière, 

                             Ephémère, 

Retour, 

 

 

 

Dégaine-canaille,

Défouraille,

Ton trope

A jouir.

 

« Quand les cÅ“urs sont là, ils aveuglent ».

 

S’aveuglent.

 

Souffle, souffle.

 

(…)

Tableau de Cecily Brown

30 juin 2020

[Texte] Sébastien Ecorce, VARIA, punctum

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , , — Fabrice Thumerel @ 20:27

Revoici Sébastien Ecorce – professeur de Neurobio à ICM, Salpètrière, écrivain-poète -, que nous remercions pour ce premier extrait d’un travail en cours. [Lire son dernier texte sur LIBR-CRITIQUE]

 

Le syndrome sec signe-t-il une chute de la larme

Une rechute a un effet neuroprotecteur dans l’épaisseur de la chute princeps

La chute diminue les jours sans rémission

Réduire le volume n’est pas un coup d’arrêt à ce que tu déplaces très légèrement

Le vide respire : c’est solidement prouvé

Les troubles du jeu ne connaissent pas le temps qui s’écoule

La pleine conscience, de quelle manière pourrais-tu la guider

Le score moyen est une question de douceur, aussi

Le souvenir est une plante réduite et résiduelle

Ce que tu peux oublier par l’enquête courte

Un rapport de risque dans les rapports d’observation

Jour contre se répète dans sa différence

Tu feras du coaching avec intervalle de confiance

Est un petit effet dans un grand échantillon, ou grand effet dans un petit échantillon

Ce que tu oublies est un critère de jugement secondaire

De quelle manière pourrais-tu réduire ce que tu détruis

Etat fonctionnel : ne pas voir

La gravité est-elle celle de la partie dans le tout, ou celle du tout dans la partie

Un effet de taille dans la proportion des séries

Le temps est un score qui répond à une échelle de temps

Les jours sans es-tu toujours dans le groupe

Comparé au groupe. Ne compare pas. Quelle est la chute de l’Histoire ?

La valeur n’est pas basée sur l’efficacité, mais sur le lien à l’efficacité

Tu préfèrerais toucher les effets de persistance

Est-ce que cela respire après intervalle d’intervention

Tu voudrais recruter des oublieurs dans une proportion significativement plus élevée

Tu voudrais oublier l’oubli précède le fardeau d’oubli

Et l’erreur, quelle chute. Avec l’erreur, l’ennui, c’est que l’on veut toujours la réduire à un effet de taille

Tu voudrais toucher le balancement du raisonnement circulaire

Parfois, ne voir qu’il n’y a aucune référence à une règle générale

Ils étaient blancs tes signes. Et s’ils étaient noirs

La douceur de la traque peut manquer

Tu la retrouveras par des groupes de précurseurs d’entre les signes

Tu penses pouvoir finir par aimer le silence et la mort, qui ne sont que des leurres dans les groupes

Tous les hommes sont mortels est à une heure d’observation

Tu veux sécher tes signes qui vont su particulier au général. Mais ceux qui vont du général au particulier.

Pour certains le voyage s’arrête au cercle syllogistique. Ils y voient une apodictique dans la valorisation des signes.

Garder la vérité. On ne la garde pas. Elle circule. Du général au particulier, comme du particulier au général.

Un outil si tu es seul au monde. La prémisse.

Tu pourras toujours relancer la chute. Pour voir qu’il n’y a pas de règle du déjà connu.

Le larynx de Socrate.

(…)

© Warhol, 1986 ; Fischer, 2019.

31 mai 2020

[News] News du dimanche

Tandis que les forces du désordre raciste ont chargé hier dans plusieurs villes made in USA…
que les forces du désordre néolibéral ont lancé leur offensive restauratrice…
que les librairies réelles viennent de rouvrir avec des destinées plus ou moins tragiques…

On trouvera ci-dessous une Libr-sélection de 12 livres à ravir (Libr-Printemps), des Libr-brèves pour les curieux… et la dernière grille de cette première série de mots-croisés insolubles (Marcel Navas) !

Libr-brèves

â–º On méditera grâce au récent article de Sébastien Ecorce et Thomas Branthöme (Diacritik, 29 mai), « De l’idée de reconstruire un état »

► Découvrez sur YouTube les émissions au regard libr&critique de notre contributeur Ahmed Slama : Littéralutte, tout un programme !

â–º Écouter le 2e ciné-poème de Christophe Manon, « Poèmes pour les temps présents #2 » / Ciclic.

 

Libr-12 (printemps 2020)

â–º Patrick BEURARD-VALDOYE, Le Purgatoire irlandé d’Artaud, dessins de Jean-François Demeure, éditions Au coin de la rue de l’Enfer, Saint-Etienne-les-Orgues (04), 68 pages, 13 €.

â–º Julien BLAINE, Introd@ction à la performance, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 84 pages, 9 €.

► Anne-James CHATON, Vie et mort de l’homme qui tua John F. Kennedy, P.O.L, 248 pages, 18,90 €.

► Éric CHEVILLARD, Monotobio, Minuit, 176 pages, 17 €.

► Dominique FOURCADE, Magdaléniennement, P.O.L, 192 pages, 21 €.

► Andrea INGLESE, Mes adieux à Andromède, Art&Fiction, Lausanne, 88 pages, 12 €.

â–º Isidore ISOU, Antonin Artaud torturé par les psychiatres, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 144 pages, 13 €.

► Petr KRÁL, Déploiement, éditions Lurlure, Caen, 80 pages, 15 €.

â–º Arnaud LABELLE-ROJOUX, Récits de la vie de Michelangelo Merisi, dit « Le Caravage », Les Presses du réel, coll. « Al dante », 72 pages, 8 €.

â–º Clemente PADÍN, Horizons ouverts, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 96 pages, 10 €.

â–º Jean-Claude PINSON, Sur Pierre Michon. Trois chemins dans l’Å“uvre, Fario éditeur, 108 pages, 14 €.

â–º Poesiue, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 64 pages, 8 €.

 

Mots-croisés insolubles de Marcel Navas
Problème n° 6

Horizontalement

  1. Si seulement elles avaient dit la vérité ! – II. Innocent qui n’a pas que les mains pleines. Il a fait une belle chute mais c’est d’un accident qu’il est mort. – III. Complications qui surgissent quand Dieu se met à faire le malin. – IV. Il a réussi à s’enfuir comme un dératé. Assistance respiratoire. Jamais à sa place. – V. Il n’y a rien de profond chez lui, surtout pas le sommeil. En poudre ou en granulés. – VI. Un moment de distraction qui dure longtemps. Machine à fabriquer des trucs en série. – VII. À force de fréquenter tout le monde et n’importe qui, voilà le résultat ! – VIII. Elle a perdu sa table. Fleurit quand les autres fanent. On a vu pire. – IX. Victimes de blagues désopilantes. Visibles derrière des écrans de fumée. – X. Introuvable pour cause de pénurie. Quand on l’a pris on ne peut plus le rendre, et on risque un châtiment. Il a la vocation du sacrifice et en abuse. – XI. Ce n’est pas un mauvais cheval mais il est incapable de faire les courses. – XII. Plus on leur crache dessus plus ils se croient indispensables.

Verticalement

  1. S’il est généreux, c’est bien pour se faire plaisir. – 2. Toile de fond dont on n’a pas fini d’explorer les motifs. Figure de rhétorique assez fumeuse. – 3. Décision généralement suivie d’effets malheureux. Dans le plus pur style néogothique. – 4. Difficile de lui couper l’appétit, mais après tout s’il a faim ! Porté en triomphe. – 5. Attentat à la pudeur. Pour faire trempette et pour faire signe. – 6. Ce n’est pas à la poubelle qu’on les jette. À la baguette ! Il n’a jamais raison, ni jamais tort. – 7. Elles n’ont pas la moindre idée, encore moins d’idées fixes. – 8. Parfois elles n’attendent rien dans la salle d’attente, elles sont simplement là. Surpris en plein vol. – 9. Les éponges y font bon ménage. Complète sans rien ajouter. Il n’a plus assez de dents pour mâcher ses mots. – 10. Enveloppe sans timbre. D’autant plus facile à découvrir qu’il est le seul immobile du crime. – 11. Moteur qui produit des bananes à plein régime. La moitié d’un âne, et même un peu plus. – 12. Il a d’autant plus besoin de gardes du corps que son esprit se dédouble à son insu.

11 mars 2020

[Texte] Sébastien Ecorce, Virologie-permutation-2020

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , — Fabrice Thumerel @ 21:20

Revoici Sébastien Ecorce – professeur de Neurobio à ICM, Salpètrière, écrivain-poète -, que nous remercions, avec des extraits d’un travail en cours, Petits exercices de virologie faible. À vous d’activer le virus poétique… [© Wolfgang Paalen (1905-1959), Espace sans limite, 1941]

 

Quel enfant tordu, perdu

Sur une calotte lunaire

Sans charge –

S’accorde à ses larmes

 

 

 

Car

Fendu verticalement

Coloré

Remuant la queue

L’organe :

Avant le tir

La captation,

Une marge séraphique

 

 

 

 

Les Anciens dieux rampent déjà

Ou roulent des boules

Comme des scarabées migrateurs naïfs

 

 

 

Donne naissance à la gonorrhée dans le cauchemar

Et libère diarrhée où éclatent des nausées de plomb

Cette émeute est dans le monde

Un complice monumental

Déflore le corps de lait

Le liant

Décolore les ganglions

Dévore

Les aspirations

Et déshonore le blanc

 

 

 

Sous les paupières levées

Si – pour les lumières d’aplomb

Tombe

Le ver de bois

La tige

Une vision

Sans aucune erreur de programmation : est :

 

 

 

Brachiale située là

Parce que_

Sur la Gorge sud

L’axe : indéterminé : irrévérencieux : incohérent :

Séquence sanguine :

Déjà laissée

 

 

 

Qui est combien de mains arrachent les branches

Des pots des segments tombent des balcons

Comme des pêchés d’inerties

Anormaux

Des Talismans du Mozambique et Zimbabwe

La vie paisible aux coupeurs de gorges

 

 

 

Faisceau :

Étend des ombres imprudentes sur la dernière copule

Déjà_

Avant le film sur l’ancienne guerre du Vietnam

Qui accroche et ne fait pas terrain

Le monde est un trou de serrure

Ridé même comme des innocentes îles tropicales

 

 

 

Parce que l’idée est immédiatement désactivée

Parce que vous entendez que les cris font quelques pas

Et que vous apprenez des corps ci-dessous

Qui arrivent,

Un prix de production

Urée au voisinage

Pénétrant des racines aléatoires

Dans des formes sombres et effondrées,

Déconnectées

 

 

 

Vecteur est connu_

La trahison des graisses

Et l’épopée du Xylophage sacrifie des siècles d’Histoire

Muse ne montrerait pas des ongles si le Mâle chancelait,

Ne perdait pas ses lambeaux – peu à peu

Le refuge dans la peau

Enveloppe sylvestre après les viols quotidiens

Le prix de l’exploitation

Maintenant_

 

 

 

Soleil a éteint le soleil

La pollution injuste de la pensée et des ressources

A perdu au jeu de l’extraction numérique

Des explosions criminelles

 

 

 

Amazonienne dans le Fandango tragique de l’incendie

Hypothèse chimique

Et cycle des matières parasites

Hôte : hôte car hôte : hôte

Aussi

Si

 

 

Avec ex libris :

Marqué par une survie improbable

Danse qui obscurcit les espoirs fragiles

Envoûte,

Tandis que l’espace-temps de la glace

Elargit le plomb des crevasses –

Quelles mains voyous maintenant

Pour des raisons honorifiques se lient à des stratèges inappropriés ?

Plantés dans tronc commun :

Celui de contrefaçons et d’intimidateurs

Continent : au sous-continent :

Dans la douleur :

Il en est ainsi

 

 

 

1 juillet 2018

[Texte] Sébastien Ecorce, Modulatio

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 10:16

Nous remercions Sébastien Ecorce de nous avoir donné ce subtil extrait d’un travail en cours : passionnant !

Des possibilités de modulation, des constantes près la voix, rotationnelle, sans savoir ce que l’on enregistre, grumellement des signes, fréquence des ondes perturbées, interférences des objets exténués, sans savoir ce que l’on enregistre, situés, dans l’ordre du vide et de la charge, la surface des nappes, des couleurs des masses qui s’attirent, une activité motrice un champ d’interface, sans savoir ce que l’on enregistre, sans savoir, non voyant, non, gradient du non soumis à la force du non, une résolution, à générer du voyant, du non voyant dans voyant, sans savoir ce que l’on enregistre, de cette charge ponctuelle, entre vide et vide, un potentiel kinétique, un tremblement dans le mouvement du sans savoir, du non voyant qui génère, la relation au voyant, la relation au tronc des pertes dans la relation, de la marche à quelle distance de l’éveil dans celle du non voyant, dans la vigilance même, de ne pas savoir ce que l’on enregistre, variable et continu, une seule direction en s’élargissant, se glisser à l’eau des pentes au figures tactiles, défilé ou faisceau des hauts parleurs une longueur d’onde, tempête veineuse sous la voute dense des fonds,

 

Un petit volume élémentaire : au milieu la gorge élémentaire : centré au point de résistance, à l’intérieur, un dehors très fluide, et occupé par le dehors, un dehors-dedans, au point de résistance,  entre deux instants de gorges, très voisins, entre deux points qui voisinent, entre deux points qui brouillent, une certaine quantité entre dans le volume de gorge, entre deux instants, il ne peut y avoir d’incursion, il ne peut y avoir d’intrusion, sans l’espace de deux instants, sans une petite élévation de la masse volumique, de la prise au milieu, gorge, à l’intérieur très fluide, s’il n’y a ni fuite ni source, s’il n’ y a l’intervalle de temps, la variation de masse du petit volume élémentaire, le passage par les parois de celle qui s’en réchappe, le paysage fluide, entre deux instants, entre deux bornes, entre deux frictions, entre deux mains élémentaires, la densité du courant à la vitesse de surface de son écoulement,

 

On raisonne par l’absurde : on pose : un espace : une région de l’espace : ou un sous espace : un repère qui n’est jamais donné : on raisonne par l’absurde : tu vois ce que cela peut être : par l’absurde : le raisonnement apagogique : tu vois : tu pourras y trouver ton champ : tu verras, tu pourras y croiser différents types de champ : les coordonnées de tel ou tel point : tu pourras y cerner l’atmosphère en chaque point : en chaque point de sa région : ou de sa sous-région : tu verras : c’est cela raisonner par l’absurde : c’est prendre par la vitesse et la pression le monde et son terme : son terme et suite de termes, entre le monde et monde : c’est tout aussi prendre le monde, que le monde en monde, terme par terme : que prendre le terme du terme par la température et toute forme de contact : en chaque point de la région : sous-région : on pose nous est donné par des nombres : on pose nous est donné par chaque point : il faut poser son point : une partition de points : il faut poser son corps dans cette partition dépliée : je pose mon point est né au pli d’un point : et pour caractériser le pli, il y faudrait une ruine de point : non, bien sûr que non : il ne s’agit pas de céder aux privilèges de la falsification : pour caractériser le nombre en chaque point : on raisonne par l’absurde : tu vois : on détermine pour voir : on voit pour déterminer : la partition nous fait voir : elle est presque une descente infinie : alors on détermine pour voir : et on voit pour déterminer :  le vent en chaque point : ou la trace en chaque terme : ou le terme en chaque occurrence : ou la masse en chaque point : ou le point en chaque silence :

 

tu vois : on raisonne par l’absurde : on raisonne dans l’atmosphère d’un corps solide : ou de plusieurs corps solides : ou de corps fluides : on raisonne dans la vitesse et l’accélération des corps solides : on choisit un repère : mais ce n’est pas tout à fait vrai : ce serait plutôt lui qui nous choisit : le repère : il nous vient, nous bouscule avec ces petites coordonnées : tu vois : ces petites coordonnées dans la position du point : tu vois : tu ne peux pas dire que tu vois si tu ne raisonnes pas par l’absurde :  tu dois être capable comme tout point d’être attaché à un nombre, comme celui de t’enfoncer dans l’absurde, d’y être attaché : elles ne sont pas toujours centrées, ces petites coordonnées : elles ont des composantes, elles décrivent des champs et des champs, ces petites coordonnées : elles ne produisent pas d’effacement : tu vois : elles sont plus ou moins indépendantes : les valeurs aussi sont indépendantes du choix : tu vois : et on te donne des gradients : tu ne peux rien faire sans gradient : tu ne peux rien donner sans gradient : il est ton opérateur dans la relation : tu vois : il n’est pas là pour rien : il n’est pas là pour de la figuration : il figure certes : ou davantage il opère : sur plusieurs champs : il est comme un bras qui fait levier sur un plan : tu vois : mais d’une infinité de manière : de voie : de singularité : il définit des axes de vies : le gradient : des relations de vie : il fait jouer la position dans ces axes et relations : tu vois, le gradient fait correspondre : au champ au champ :bande un opérateur différentiel que l’on écrit : sous la forme lumière, un rythme de déplacement : la distance la vue ou parole : la distance ou entaille du point à l’origine de la pulsion : on raisonne par l’absurde : le cœur est un vecteur unitaire dans la direction pulse et recouvrement : nous prenons les coordonnées de l’abattement : le sacrifice peut être sphérique : la douleur après définition a son repère local : la douleur est une constante qui peut très bien être nulle : tu vois : on raisonne par l’absurde : on raisonne par tout déplacement élémentaire : on raisonne par l’absurde : de ne pas refuser son souffle : entre courant et charge : dans la blancheur des écoulements :

 

Et la grandeur réelle peut être extensive ou intensive, le changement dans l’opération continue de la forme, il faut l’entendre, changement, il faut l’entendre, changement et modification, en-deçà du sens intuitif, en-deçà d’une tactilité intermédiaire, d’un niveau déjà spatialisé du passage du point à un autre sans lacune, selon un mouvement à travers tous les éléments intermédiaires , comme modification abstraite à faire passer d’un élément à l’autre,

 

 

 

Quand on parle du comportement local, il s’agit du comportement au voisinage d’un point, ou d’une borne ouverte

Quand on parle du comportement local je te donne un profilage de ce que tu penses

Quand on parle du comportement local, je te donne mal entendre par ce que tu conclus malhabile

Le point est le point extrêmal de l’effacement du regard 

Ce qui entraîne effacement il ne faut l’entendre mécaniquement 

Tu penses vite est un point de nécrose dans la pensée sans appui 

Toute dégradation donne à penser et à voir

Toute déformation est une pince retranchée entre deux points

Toute décomposition est une symétrie revisitée par l’invasion des rythmes d’activité

Tout franchissement ultra perméabilise barrière, dans l’épaisseur d’os vous n’avez que vérification

Toute note est un point in vivo dans l’hétérogénéité des tissus

(….)

Références iconographiques : Kusuma, Tatiana Trouvé et Terry Winters.

20 mai 2017

[Texte] Sébastien Ecorce, Saute

"Voix prises et dé-prises, entre les fixités et les modifications orientatrices, les impossibilités du Saut"… Nous remercions Sébastien Ecorce pour son nouveau travail, qui explore dans un agencement répétitif séquencé l’espace des interactions entre voix, bandes et sauts. [© iconographie : Joan Mitchell, Twombly et Adrian Gehnie]

  

Saute je te dis saute / la bande passante par / allèle adaptative à l’approximation de / papier la même bande / tu la vois / vivante plongée / diversement dans / vivante plongée / il y a un point subtil / un archaïque dans l’environnement /

 

On utilise plusieurs bandes / la même voix / qui n’est pas la même car elle n’est pas / égale /saute je te / dis la bande courbe par /un rajout tu peux / compléter les bords pas les pentes les couleurs / à la volée saute je te porte /à la volée / est égale à l’aire de la / chute abstraite je te /dis saute par les / saute /

 

Les yeux un nœud de / trèfle prendre à la / bande une forme nouée / c’est même bande vue en elle / même c’est mêmes yeux si les yeux / se referment / ne préservent les relations entre / les points si ça continue / saute son bord est un seul / morceau dans ta voix / saute la face opposée est dans ta / voix la bande interne /

 

Suivre le nombre de / tours le nœud à choisir / les yeux / diversement / plongés / on oublie la partie / rigide ou interne / on oublie la tombée de proche en / proche la règle des feuillets / saute je te dis / sans jamais passer par-dessus le / bord la bande coloriée / la forme un rectangle sans ployer / la longueur de son bord /

 

Tu le regardes trop /en ne regardant que son /regard qui noue / c’est ce manque de rigidité / cette pâte dans la longueur / des courbes tracées / saute / te dis / est une propriété / des bords / ce qui reflète cette relation / te saute dans la bande / on tourne ta voix / de face en demi plan on continue /

 

Une nuit par les bords / ta voix /au silence n’est pas située / mène la bande à la forme de / ses bases si l’orientation changée / n’est pas un sommet des aires / pourvu que chaque arête / chaque voix / apparaisse / une fois parcouru la nuit / dans chaque voix / la somme des départs / des arrivées la somme/ un départ en volume / le parcours d’un segment / nous allons supposer que toutes les / faces

 

Saute / je te / dis / saute / je te / dis / passe en chaque / point / un cercle / passe / en chaque / voix / saute / en chaque cercle de / voix / le problème vient / de l’emploi automatique / une infinité animée / un trou à vitesse / constante / saute / je te / dis / ça nous mémorise la voix / une mesure de volume /

 

Les faces qui se recoupent dans la / couleur la voix / une mesure de luminosité avec signe / dans le plan oriente le / saute / je te dis / saute / un segment dans l’espace / doué de raison / le problème vient / de ce qui précède / quelque chose se place / ne passe pas par le / point / saute / je te / dis / augmente la dimension du / saute / je te / dis /

 

Et tu visualises les tranches / le passé / le futur / le mouvement de ce qui se / déplace / deux faces / saute / je te / dis / n’est autre que le poids des masses / d’appeler des /

 

Faces / saute / je te / dis / la voix des masses de / ce qui sépare l’espace / détecte / l’orientable de la / courte distance / saute / je te / dis / saute / je te dis /

 

Saute / je te dis / rajoute les bases latérales / un point supplémentaire / la cohérence du signe au / volume / ta voix / de telle façon /

 

Un tour complet / sans que le chemin suivi / ne perce aucune des faces de tes voix/ inverse l’orientation de départ / saute je te dis /

 

Cette surface on peut la peindre / entièrement dans la voix / sans traverser cette frontière /

 

Saute / je te dis _

 

2 juillet 2016

[Création] Yannick Torlini, Cela (4/4), introduction de Sébastien Ecorce

La langue est soumise à une force. Une contrainte. Le silence fait partie du langage. Le corps est habité d’un silence, d’une nuit, d’une série de nuits pour une alliance. Un champ de voix couplé à des formes de désincarnation liées à des structures énonciatives (apostrophe, appel, promesse, adresse, invocation). Un se Taire fixateur, initiateur, fondateur d’une langue que l’on laisse aux morts. Qui ne parle qu’aux morts. On met l’index dans la bouche du mort. On en invoque pour ne pas dire convoque les frères, présents absents à venir, Une énergie exténuante tourne insémine informe l’enveloppe de ces textes. Parler ne peut se faire sans fracas, sans désastres. Mais il faudra bien parler ou franchir, en suturant ces plis, ces trous, les creux et les failles de ce monde. Face au silence, la structuration d’un Nous qui amplifie. Y. Torlini n’endosse jamais le Je, qu’il pluralise, ou ré-instancie en des formes plurales (Nous…), des dispositifs ou scénographies qui recontextualisent le flux continu (renouvelé) d’une Parole entre finir et a(d)venir, à entendre cette parole, si elle peut choisir de ne plus parler, de se placer au bord, en déséquilibre, dans une visée du « toujours plus que la fin ». Les relations complexes qui dissonent et consonnent des situations, de négations qui ouvrent à la confrontation d’un monde, de nuit, de langue dans les langues …

Présupposé existentiel (mémoire discursive du texte) et de montée en tension par des cycles de vitalités, des sensations peuvent échapper par calcification ou ossification. Avec ce risque d’un savoir de la langue qui se perd ou mue, la présence d’éléments de concrétion (pierres, glaise…), alternance du Tu et du Vous, une écriture de type oraculaire où les deux isotopies du savoir et de la langue se mêlent. Non pas une initiatique en termes de parcours, mais un devenir, « nous deviendrons moins que nous deviendrons l’infime et bien moins… », à donner partition à ce mouvement du devenir moins que : la chose, moins que et entre les choses, vers une cessation : et la promesse de l’accompagnement. Avec des formes oraculaires : vous saurez enfin vous verrez que notre silence n’a pas de limites. Au silence adjoint la solitude, et de ne pas laisser l’angoisse nous traverser, nous ne saurions plus rien que l’angoisse, l’idée du désastre et de cette force volonté, dans un mouvement qui ne ravaude pas le désastre mais lui donne sa puissance d’apparition dans la possibilité d’un éveil, ou de champ de tension et de bifurcation, une autre typologie de l’écoute, du regard (regarder vous tout au bord), le temps continuera lorsque nous cesserons enfin, notre langue morte rendue aux morts et à leur langue de morts enfin. Physique du corps et de la langue, sur le sens de ce qui lie les corps, corps entre les corps, frères dans toute la profondeur temporelle, des spectres et ses éléments naturels, les choses entres les choses, en un espace commun, formes accomplies ou désaccomplies de la relation, espace préexistant tout en étant aussi à recréer. /Sébastien Ecorce/     [Lire Cela 3]

 

plus rien. plus rien nous ne savons langue, plus rien savoir de langue nous ne savons plus rien. tout parle et ce qui dans les creux, tout parle sans langue nous parlerons sans langue tout parle. rien, et plus rien. ce que vous ne saurez, plus rien langue et creux. plus rien planches, fondations, charpentes. plus rien murs, cloisons ou clôtures plus rien. vous ne saurez plus ni langue ni habiter. tout parle et ce qui parle encore sans nous. vous saurez. vous saurez lorsque nous ne serons plus. vous saurez le quotidien et les matins clairs, les nuits douces et les saisons changeantes, la châtaigne et le coing. plus rien, vous saurez que plus rien, lorsque nous au-dessous bien au-dessous de nos langues, à ceux qui parlent et arpentent toujours la terre fertile de nos ancêtres. vous saurez que rien, plus rien, sans langue. vous saurez notre désir sans langue notre désir de n’être rien vous saurez que nous avons été.

ce qui ne tient pas et s’oppose. ce qui tient et refuse encore vous saurez. cascades et torrents, collines et combes, pins et roches, mousses et lierres, saumons et ours. vous saurez que nous avons été. vous saurez tous les désastres dont nous avons été. vous saurez ce qui nage et vole, ce qui coule ou glisse, ce qui rampe ou saute. vous saurez l’infinité de ce qui semble infime ou négligeable. vous saurez chaque mouvement chaque atome de la matière en mouvement. vous saurez que rien, plus rien et notre raison de refuser cela, à force, à bout de forces vous saurez. vous saurez que rien la langue, rien les mots, rien les idées, rien chaque parole prononcée, adressée à la viande. vous saurez que rien et peut-être bien moins ce rien. vous saurez lorsque nos os dissous dans le silence minéral vous saurez.

vous saurez qu’il ne sera plus nécessaire d’entasser remords, doutes, souffrances et sacrifices inutiles. vous saurez que chaque frère est proche, chaque frère dans la moindre motte de terre de ce monde vous saurez, à n’en plus douter. à ne plus douter de vos corps, des liens invisibles entre la bouche et le sentier, entre la jambe et la souche d’arbre, entre la main et chacune des aspérités de la roche qui fait obstacle vous saurez. vous saurez qu’il ne sera plus nécessaire, que rien ne sera plus nécessaire. nous en faisons la promesse, à nos frères éternels à nos frères innombrables et aux plaines silencieuses. nous en faisons la promesse.

nous connaîtrons l’épuisement. nous connaîtrons la résignation, l’angoisse des sentiments lourds et l’inutilité de nos vies. nous connaîtrons cela. nous connaîtrons cela et tout cela. nous éprouverons le désespoir et la peur l’effarement de nos corps qui luttent contre la nuit nos corps luttent dans la nuit. nous éprouverons le désespoir. nous éprouverons cela et tout cela. nous serons seuls absolument seuls et quelques milliers à ne plus essayer, à ne plus avoir le désir la force d’essayer encore, à être seuls toujours seuls dans le reflux des ombres, des gestes vains et des bouches emplies de terre. nous ne saurons plus devenir, nous ne saurons plus. nous connaîtrons les déserts du temps et de l’existence, les déserts dans chaque marge de ce monde qui s’efforce encore de signifier. chaque marge et quelques ornières encore nous connaîtrons cela et tout cela. nous ne perdrons pas patience. seulement notre force et à bout de forces nous le savons. nous le savons. nous savons que seuls les pierres et le ciel n’abandonnent pas. que seuls les pierres et le ciel peuvent tenir encore un peu dans ce désastre, dans l’immensité noire de ce désastre.

nous deviendrons l’infime. nous deviendrons l’infime et bien moins. nous deviendrons moins que la poussière et le temps qui s’accumule sur les êtres qui ne sont que de passage. nous deviendrons moins que les cendres et la masse des étoiles éternelles sur nos têtes nous deviendrons moins. nous deviendrons moins et bien moins, toujours bien moins jusqu’à l’infime et le ridiculement petit. le sang n’irriguera plus nos veines. nos cœurs battront moins vite nous n’entendrons plus le battement de nos cœurs dans nos tempes grises. tout ralentira tout cessera vous saurez que tout cessera en nous, tout s’arrêtera dans l’épuisement et le désespoir résigné. vous saurez que tout de nous cessera lorsque le monde et seulement le monde, lorsque seulement et plus la langue plus rien seulement. vous saurez. vous saurez ce monde. vous saurez ce que ce monde a fait de nos frêles présences.

vous saurez cela et tout cela. vous saurez. aux frères seuls nous offrirons nos solitudes, nous offrirons nos chairs mortifiées nos os rongés. aux frères seuls délaissés et sans voix vous saurez, vous saurez que nos solitudes vous accompagnent. aux frères seuls nous tairons tout ce qui vit encore en nous. vous saurez. vous vous saisirez de cette force si moindre et si désastreuse, nous tairons aux frères qui ne pourront plus vous saurez que notre échec vous accompagne. vous saurez que nos os auront servi à construire chaque abri frêle et fragile de ce monde, vous saurez, vous saurez nos os et chaque abri qui tiendra encore. aux frères seuls vous saurez enfin. vous verrez que notre silence n’a pas de limites. vous saurez enfin.

aux frères seuls à chaque instant seuls, nous ne vous promettrons pas de vous accompagner. aux frères seuls pardonnez-nous, nous n’en aurons pas la force, nous n’avons jamais eu la force. aux frères seuls nous dirons que chaque solitude devra être travaillée, assumée et portée comme seul le malheur peut se porter seul, à bout de bras, à force et à bout de forces. aux frères seuls nous dirons cela, nous promettrons de ne plus promettre, de ne pas laisser l’angoisse gagner chaque nerf et chaque recoin du crâne. aux frères seuls nous vous promettrons de ne pas vous accompagner sur le chemin du désastre. nous serons solidaires, sans jamais nous connaître vous savez, les siècles nous séparent et nous séparerons toujours. vous savez, frères seuls et sans force, vous savez que nous ne pourrons rien pour vous, comme vous ne pouvez plus rien pour nous. chaque solitude devra être affrontée. vous saurez comme nous l’avons su, frères seuls et obstinés.

vous saurez nos chemins vains, nos langues creuses et tues. vous saurez que partout où nos ombres nous auront accompagnés, partout, la solitude demeure. vous saurez cela, aux frères seuls nous abandonnons nos certitudes résignées, les chemins terreux et les angoisses chaque matin. nous laissons cela. nous vous laissons cela. cette situation est ainsi, depuis mille et mille et mille ans. vous savez. vous saurez.

nous ne saurons plus rien de ce qui nous entoure, plus rien à force de parler pas parler hurler notre langue de rien, notre langue des pierres, notre langue boueuse, notre langue qui s’étale dans ce désastre sans nom. à force d’appeler de nommer nous ne saurons plus rien. nous entasserons nous nous entasserons. nous entasserons tout ce qui nous a entassés. nous entasserons langue et pierres et essoufflements. nous entasserons nous ne saurons plus rien de ce qui nous a faits, de ce qui nous a entassés. frères vous vous rendrez compte de nos erreurs, de nos échecs et de nos soumissions, vous vous rendrez compte. frères vous saurez que nous avons essayé, malgré tout. vous saurez que la terre est plus dense que nos carcasses, que nous n’avons pas la force des lierres, que les rivières sont bien plus éternelles que nos rires, vous saurez. vous saurez que le sable est plus aride que nos bouches. vous saurez que le silence nous habite comme la nuit, que les racines entravent nos gestes, que la pluie empêche nos yeux et nos pensées. vous saurez. vous saurez cette langue que nous ne parlons plus. vous saurez ce silence que nous refusons. vous saurez que nos chairs empilées ne font ni un corps ni une présence. aux frères seuls vous saurez que nous ne saurons plus rien que l’angoisse.

de ce qui dure et persiste. de ce qui brûle et s’éteint. de ce qui se fane et pourrit. de ce qui frémit et blesse. de ce qui se répète, s’enroule autour des doigts, s’enroule autour de la langue, de ce qui glisse dans la nuit. de ce qui tremble et luit, de ce qui est doux et parfois rugueux, de ce qui résiste ou se déchire. de ce qui respire ou s’essouffle, de ce qui se croise ou se plie, de ce qui enfle ou diminue. nous ne saurons rien, plus rien. nous entendrons seulement les échos et l’appel sans nom des lendemains.

les nuits se succèderont. chaque éveil amènera un autre désastre. pourtant nous continuerons, pourtant jusqu’au bout, jusqu’à la fin. pourtant tout continuera avec le silence et la fin. chaque matin lent et inévitable pourtant, chaque effort comme le dernier, chaque silence toujours. nos voix sous les collines, dans les profondeurs des lacs gelés, sous chacune des pierres qui patientent dans les friches et les steppes. les nuits se succèderont vous saurez que les nuits se succèderont sans un geste. le temps continuera bien malgré nous. aux frères qui espèrent nous cacherons notre désespoir face aux forces tenaces qui peuplent et habitent ce monde. le temps continuera lorsque nous cesserons enfin, notre langue morte rendue aux morts et à leur langue de morts enfin. tout cessera et les nuits se succèderont. frères à venir par pitié ne suivez pas nos traces ni nos échecs flagrants et terribles. aux frères à venir les chemins se rejoignent puis bifurquent les chemins se rejoignent toujours pour bifurquer. nos voix ne traceront pas une carte frères à venir et bien plus lorsque nous nous tairons enfin et pour de bon.

flaques, ruisseaux, torrents et rivières, fleuves et océans. tout grandira tout grandira pour glisser vers l’anéantissement. tout grandira vous saurez que nos os ensemencent les collines vertes et fertiles. aux frères pas encore advenus nous ne laisserons pas notre résignation. terres et mers et forêts et plaines, et tout ce qui vit tout ce qui pousse et fleurit et existe frères nous serons partout lorsque la langue nous aura abandonnés, lorsque nous retournerons à l’origine lorsque nos poumons respirerons sous les racines du chêne frères vous sentirez notre présence millénaire. nous serons partout lorsque nos chairs seront devenues boue et silence. dans l’entièreté de ce monde peu vivable nous serons frères. frères encore, frères vous en serez persuadés, notre souvenir accompagnera chacun de vos gestes futiles et usés. pourtant, pour que ce monde demeure, vous poursuivrez les gestes. aux fleurs et aux chênes, aux orties et aux ronces, aux buis et aux lierres, à la fougère et au champignon, nous laisserons tout ce que nous ne sommes pas devenus, nous adresserons chacune de nos promesses intenables, nous tairons toute force en nous. aux frères et aux chênes nous nous tairons de toute force et à bout de forces, dans ce qui murmure encore vous entendrez vous ne nous entendrez plus frères, frères morts et à venir ceci est notre promesse solennelle.

tout cela finir. tout cela finir épines, écorces, ronces. tout cela finir terre tout cela qui ne tient pas tout cela ce monde ne tient pas. et comme une pâte nous tenons les interstices, comme une pâte nous tenons chaque élément avec son opposé, comme une pâte une glu chaque chose de ce monde tient, vous savez. vous savez que tout tient malgré tout. vous savez que chaque chose aura sa raison d’être vous savez, que de notre cruauté naîtra l’amour puissant et tenace. que de notre cruauté naîtra l’amour des êtres qui savent qu’ils retourneront à la glaise. vous savez lichens, vous savez pollens, vous savez blés et semences sauvages et indisciplinées. vous savez, ce monde n’aura pas besoin de nous.

tout cela, tout cela finir et toujours plus que finir, toujours bien plus au bord, toujours plus que la fin. tout cela à force finir et à bout de forces la fin. regardez-vous. regardez-vous tout au bord. regardez-vous en déséquilibre tout au bord. regardez-vous, les mains fébriles, les jambes frêles, regardez-vous ne plus respirer tout au bord. tout cela, tout cela finir et quoi d’autre que finir, quoi d’autre que la fin des commencements, la fin dans les commencements. regardez-vous la peau et la bouche et l’écho dans vos côtes. regardez-vous, tout ce qui palpite encore et tout à la fin, tout au bord, tout au bout de la fin et ce qui tremble, regardez-vous, regardez comme vous tremblez encore.

comme une boue vous tremblez regardez comme vous tremblez. comme une boue vous et nous. comme une boue notre langue et notre peau. comme une boue ce qui palpite tout au fond du sol et des côtes. vous et nous comme une boue le reste et tout le reste, tout ce qui reste lorsque les mots ne tiennent plus tout ce qui reste. comme une boue dans nos yeux et sous nos têtes comme une boue tout ce qui tient de vous. comme une boue tout ce qui vit et grandit en ce monde, tout ce qui meurt et ensemence et pousse à nouveau. aux frères sans armes face à l’inévitable, aux frères doux et résignés, aux frères nos mains comme une boue vous sont destinées. aux frères las, aux frères effrayés, aux frères sans devenir, comme une boue ce monde vous avalera. chaque désastre aura sa raison d’être. chaque désastre adviendra chaque désastre. vous entendrez nos voix lorsqu’elles se seront tues.

vous entendrez tout ce qui a choisi de ne plus parler. vous entendrez les siècles et la terre lourde sur nos épaules vous entendrez. vous entendrez ce qui suinte du temps qui ne passera plus. vous entendrez vous entendrez encore. vous entendrez les voix mortes et oubliées des frères sans vie, vous entendrez leurs voix, vous entendrez frères nos frères et leurs voix et tout ce qui lutte dans l’obscurité. comme une boue tout prendra forme, lorsque notre silence recouvrira chaque forme de ce monde. comme une boue vous entendrez, comme une boue lorsque nous refuserons de parler, de chanter, de murmurer ce qui travaille la matière de ce monde. à force et à bout de forces nos langues craqueront comme les branches sèches, ramperont comme les racines deviendront arbres, chênes, forêts. comme une boue tout viendra de la boue. tout viendra vous entendrez tout ce qui viendra.

nous garderons la tête haute, les épaules droites, et même lorsque bien au-dessous du sol nos corps. nous garderons la tête haute. nous avancerons encore nos nerfs et nos os, et quand bien même gratter la terre avec la chair et les ongles. quand bien même creuser nous avancerons pour garder la tête haute nous avancerons. à l’obscurité et aux eaux intranquilles, à la nuit et à l’effraie, nos yeux vous seront destinés. aux frondaisons et aux ronces vous deviendrez le repos de nos membres. vous deviendrez. nous garderons la tête haute et nos épaules nous saurons, nous saurons que des forêts sans âge pousseront sur nos corps allongés. nous saurons que les steppes patientent sous nos crânes. aux pierres et aux racines qui demeurent, notre sang luira dans vos nuits. nous garderons la tête haute et les épaules droites, dans ces jours très-bas et ressassés nous tiendrons.

25 juin 2016

[Création] Yannick Torlini, Cela (3), introduction de Sébastien Ecorce

La langue est soumise à une force. Une contrainte. Le silence fait partie du langage. Le corps est habité d’un silence, d’une nuit, d’une série de nuits pour une alliance. Un champ de voix couplé à des formes de désincarnation liées à des structures énonciatives (apostrophe, appel, promesse, adresse, invocation). Un se Taire fixateur, initiateur, fondateur d’une langue que l’on laisse aux morts. Qui ne parle qu’aux morts. On met l’index dans la bouche du mort. On en invoque pour ne pas dire convoque les frères, présents absents à venir, Une énergie exténuante tourne insémine informe l’enveloppe de ces textes. Parler ne peut se faire sans fracas, sans désastres. Mais il faudra bien parler ou franchir, en suturant ces plis, ces trous, les creux et les failles de ce monde. Face au silence, la structuration d’un Nous qui amplifie. Y. Torlini n’endosse jamais le Je, qu’il pluralise, ou ré-instancie en des formes plurales (Nous…), des dispositifs ou scénographies qui recontextualisent le flux continu (renouvelé) d’une Parole entre finir et a(d)venir, à entendre cette parole, si elle peut choisir de ne plus parler, de se placer au bord, en déséquilibre, dans une visée du « toujours plus que la fin ». Les relations complexes qui dissonent et consonnent des situations, de négations qui ouvrent à la confrontation d’un monde, de nuit, de langue dans les langues …

Présupposé existentiel (mémoire discursive du texte) et de montée en tension par des cycles de vitalités, des sensations peuvent échapper par calcification ou ossification. Avec ce risque d’un savoir de la langue qui se perd ou mue, la présence d’éléments de concrétion (pierres, glaise…), alternance du Tu et du Vous, une écriture de type oraculaire où les deux isotopies du savoir et de la langue se mêlent. Non pas une initiatique en termes de parcours, mais un devenir, « nous deviendrons moins que nous deviendrons l’infime et bien moins… », à donner partition à ce mouvement du devenir moins que : la chose, moins que et entre les choses, vers une cessation : et la promesse de l’accompagnement. Avec des formes oraculaires : vous saurez enfin vous verrez que notre silence n’a pas de limites. Au silence adjoint la solitude, et de ne pas laisser l’angoisse nous traverser, nous ne saurions plus rien que l’angoisse, l’idée du désastre et de cette force volonté, dans un mouvement qui ne ravaude pas le désastre mais lui donne sa puissance d’apparition dans la possibilité d’un éveil, ou de champ de tension et de bifurcation, une autre typologie de l’écoute, du regard (regarder vous tout au bord), le temps continuera lorsque nous cesserons enfin, notre langue morte rendue aux morts et à leur langue de morts enfin. Physique du corps et de la langue, sur le sens de ce qui lie les corps, corps entre les corps, frères dans toute la profondeur temporelle, des spectres et ses éléments naturels, les choses entres les choses, en un espace commun, formes accomplies ou désaccomplies de la relation, espace préexistant tout en étant aussi à recréer. /Sébastien Ecorce/     [Lire Cela 2]

 

aux frères morts et à venir, aux frères morts et petits frères des jours passés et pas encore advenus, aux frères nous laisserons l’enveloppe vide et sèche de la langue, aux frères morts et à venir nous trouverons d’autres lieux, d’autres moyens pour ce monde, nous trouverons. la lumière frémissante des matins d’avril, les tempêtes tenaces des soirs de novembre, la léthargie des nuits d’août, tout ce qui marque et marquera nos jours rugueux. cela, et tout cela. tout ce qui vit et existe. tout ce qui avale et respire. tout ce qui voit, est vu. tout ce qui avance, vers l’est, vers l’ouest, le nord ou le sud. cela, et tout cela qui ne dit pas son nom. nous trouverons d’autres lieux, d’autres moyens, ce monde et d’autres mondes aux frères morts et à venir. nous trouverons et lorsque sans langue et sans voix, nous tairons, nous trouverons. nous pourrons faire encore maintes promesses après cela. nous le pourrons, il faudra y croire.

rien ne nous frappera rien ne nous tuera, lorsque nous grandirons d’autres paroles d’autres corps, nos corps seront bien au-delà. rien, rien ne nous tuera. ce refus toujours, rien, absolument rien ne nous atteindra. nous en aurons l’intime et l’infime conviction, nos idées seront portées par chacune des parcelles de ce monde infini. nous serons dans chaque pierre, chaque arbre, chaque animal magnifique, minuscule ou majestueux. nous serons dans chaque vallée et chaque désert, nous serons dans chacun des creux de ce monde, arpentant, ensemençant, grandissant. nous serons cela, et tout cela à force et à bout de forces. plus rien ne nous atteindra. nous deviendrons calcaires, mousses, lichens, lierres, écorces, épines, aiguilles. nous deviendrons sève, boue, rosée, pluie, océans. nous n’existerons plus à force d’exister. nous serons la matière qui engendrera la matière et vivra en son sein même. nous serons cela, et tout cela. il n’y aura plus de limites à nos désirs.

nous vivrons plus loin que ceux qui ont choisi de rester. pas ailleurs qu’ici, dans la boue, les friches et les ronces. nous vivrons au-delà et en-deçà des mots séculaires. nous inventerons d’autres langages, d’autres poèmes, d’autres cris et nos vies ne deviendront que le cri de la matière appelant la matière. chaque instant sera radical, aussi radical qu’une guerre. aux frères morts et à venir nous promettons cette guerre sans armes, sans violences et sans répressions. nous promettons les luttes enthousiastes et les fraternités réelles. nous ne parlerons plus cette langue, nous la laisserons à ceux qui ont choisi de mourir pour rien, et bien moins que rien.

aux approches des ombres et la nuit encore, ce qui dira la nuit fuyant la nuit, la place de chaque élément dans un souvenir de lumière. il n’y aura rien à dire de cela, seulement le cri et la promesse, la guerre pour elle-même seulement, pour la joie de la guerre sans cause et sans destruction. nous serons toujours sur le qui vive, aux frères qui se sont assis et ont patienté leurs vies longues et misérables. nous vous entendrons.

aux approches de ce qui sera, de ce que nous espérerons être. aux approches de l’ombre et de l’écho, aux approches de cette violence sans nom et sans but, sans devenir même. pour tous les instants de lutte et de doutes, pour tous les instants terreux et éthérés, pour tous les instants d’angoisse et de révolte, aux approches de ce qui sera, nous serons absolument, absolument sûrs et sereins, face à cela plus parler. plus rien, sereins, sans doute et sans peur. à force et à bout de forces nous choisirons. nous choisirons de ne plus parler aucune autre langue que la roche et ce qui rampe. le faste des jours lents et entiers. aux approches encore frères éternels nous ne passerons pas sans bruit. nous ne ferons pas le grand saut sans un regard pour ceux qui n’ont pas voulu. nous continuerons d’entasser matières minérales, végétales et ce qui reste d’animalité dans nos bouches. rien ne se fera sans le fracas des guerres millénaires. aux approches de ce qui fut, frères, nous serons. nous continuerons.

les mains ne saisissent rien. les torses ne respirent plus. les jambes n’avancent pas les bras ne soutiennent rien. les têtes ne pensent pas les bouches ne laissent plus échapper un mot. quelles oreilles pour entendre, quelles langues pour goûter. quels yeux pour ne plus voir. les sensations échappent et la peau se calcifie, les muscles se fossilisent. aux frères qui ne lutteront plus nous adresserons notre salut terreux et minéral. aux frères qui continueront de parler la langue, nous offrirons notre langue des pierres, rugueuse et lourde comme un millier de civilisations. lorsque tout cessera, lorsque nous continuerons, lorsque nous serons sol et ciel, lorsque d’autres bouches nous parleront nous refuserons de parler. lorsque cela et tout cela, nous se serons qu’un, nous ne ferons qu’un avec le désastre que nous fertiliserons de nos échecs. ce monde parlera encore, s’étendra pendant mille ans, vaste champs de pierres aux frères éternels qui comprendront un jour notre choix. ce monde parlera encore.

nous leur laisserons paroles et poèmes, sang et sueur, cette langue morte qui ne s’adresse qu’aux morts. nous ne parlerons plus, nous laisserons la langue à la langue nous choisirons de vivre plutôt. plutôt vivre. face à ceux qui chantent et haïssent, face au meurtre et au merveilleux, face aux massacres et aux temples multiples, face aux débats éclairés et aux gémissements de ceux qui s’aiment. nous abandonnerons paroles et poèmes, aux morts nous laisserons leur langue, aux vivants notre promesse solennelle et notre force jamais résignée. notre lutte aura lieu ailleurs dans ce monde sans issue.

nous ne saurons pas dans un premier temps. seulement l’échec et tâtonner sans cesse et encore. d’abord nous ne saurons pas. il faudra avancer comme l’enfant ou le vieillard, avec peur et étonnement. nous ne saurons pas. les os de nos descendants nous apprendront. nous hésiterons. puis nous inventerons des géographies inversées, des héritages sans fin, la vie sans merci et sans barrières face à ce monde que nous grandissons et qui nous grandit. nous ne saurons pas, d’abord, puis viendront les lendemains radieux.

aux frères morts, à venir ou jamais venus, nous ne laisserons aucune trace de notre silence magnifique. lorsque nous ne parlerons plus, rien de nous ne demeurera, ceci est notre choix suprême et terrible. aux frères qui resteront ou partiront, aux frères qui feront ce choix ou non, vous ne nous trouverez pas. nous serons plus infimes que le cloporte ou le plancton. nous serons plus grands que les astres et le désert éternel réunis. nous serons dissimulés, silencieux et patients, dans chacune des enclaves de cette langue muette que nous refusons. aux frères morts, aux frères qui ne sont pas, aux frères à venir, à notre descendance improbable, ne riez pas de nous, ne riez pas, notre guerre vaut bien vos millions de crânes entassés. notre guerre lasse vaut bien tous les crimes commis en notre nom seul. ne riez pas. aux frères à venir nous laissons le sérieux de nos os, détachés de la chair.

pas parler creux pas parler. pas creux pas rien. nous ne parlerons plus, dans les creux, dans les plis et les failles de ce monde. nous ne parlerons plus collines et combes, nous ne parlerons plus lacs et rivières, plus la moindre étendue d’eau miroitante et tenace. nous ne parlerons plus les concrétions multiples et les falaises sans fin. cette langue des sillons et des roches. cette langue plus parler plus rien parler cette langue, nous laisserons cela aux frères immobiles et silencieux, nous le laisserons aux frères qui ont choisi de ne plus choisir, qui ont choisi de devenir l’humus des terres pierreuses ou fertiles, aux frères qui, dans les vallées, dans les combes, et sous les collines verdoyantes. nous ne parlerons plus et seulement en ce monde, au plus profond des aspérités et reliefs, nous ne parlerons plus que ce monde. nous offrirons nos os à tout ce qui a choisi l’énigme du vertical. nous offrirons nos chairs, nos muscles et nos yeux à tout ce qui se tient frêle, immobile et aveugle. nous ne parlerons plus la langue des morts, seulement nos corps et au sein même du corps de ce monde. nous établirons les paroles lumineuses, les fraternités magnifiques, les civilisations fondées sur la compréhension universelle et bienveillante. à la moindre brindille, à chaque grain de sable, chaque caillou et chaque nuage, nous promettons d’essayer, de continuer d’essayer, encore et encore.

nos dents ensemenceront les vertes prairies, nos dents blanchies comme champs de pierres, stèles et temples. tout notre être se tendra et se morcellera enfin. nous trouverons notre place en ce monde à la beauté terrible, nous fleurirons comme les genêts dans la lumière, nous grandirons comme les blés et le maïs déjà mûr. nous grandirons jusqu’à devenir ce monde dans sa totalité exacerbée. sans plus ruminer, sans plus pâlir face aux désastres qui adviennent vous savez frères à venir les désastres adviendront toujours, se répèteront, continueront les désastres continueront sans cesse, les désastres. nous le savons, sans langue et sans paroles nous ne perdons pas foi en l’avenir de ces jours lointains.

silence encore et tout au bord du silence. silence au bord tout au bord et dans l’équilibre des angoisses encore. silence au bout tout au bout et sans fin, sans un regard pour tout ce qui a toujours refusé de se taire. silence encore et dans le silence nos yeux se tournent vers l’avenir radieux et éclairé. silence et tout au bord du silence, nos promesses solennelles de faire partie de cette guerre universelle. silence et tout au bord du silence et sous les strates de ce sol froid et rugueux, sous les strates bien au-dessous bien au-delà quelque chose s’invente, quelque chose, bien au-dessous, bien au-delà, nos seules silhouettes nos seules ombres dans le crépuscule. au bord et tout au bord notre ténacité sans limites et notre souvenir face à ceux qui se sont effondrés.

sous les mers, sous les steppes, sous les neiges éternelles, sous les racines et les pierres dressées, sous les monolithes les falaises les montagnes mortes et érodées. sous le monde et bien au centre de ce monde, nos bouches inutiles au-dessous bien au-dessous et au centre. ceux qui comme nous ont choisi de se taire, ceux qui comme nous ont choisi les bouches inutiles, ont choisi. sous les tempêtes et les tremblements du sol, au-dessous bien au-dessous, ceux qui restent et demeurent. patientez, patientez encore, nous vous accompagnerons dans vos moindres gestes, au-dessous bien au-dessous et au centre de ce monde. patientez. patientez encore.

demeurant ici et bien plus loin que les ruines nous demeurerons, ici et bien plus loin que chaque mur effondré, lorsque plus rien ne tiendra, lorsque plus rien nous demeurerons. nous serons encore et bien plus. nous tracerons les cartes de ces mondes à venir. nous creuserons vallées, combes et abysses insondables. nous érigerons des reliefs nouveaux, planterons des forêts sans âge et construirons des villes à la mesure de la grandeur humaine. nous creuserons encore, ici et bien plus loin nous demeurerons, rien autre rien d’autre que ce monde. nous laisserons tout le reste à la langue et aux morts oubliés. nous laisserons la langue et tout le reste à la langue, lorsque notre promesse, aux frères qui nous succèderont. notre promesse. nos frères nous succèderont.

à force, à bout de forces et dans chacun des recoins de nos crânes, chacune des douleurs de nos corps. dans chaque veine, chaque nerf, chaque articulation, chaque repli de chair à force, à bout de forces, ce que nous ne serons plus, ce que nous nous refuserons d’être encore. à dresser listes et inventaires des désastres restants, de nos morcellements futurs et inévitables nous nous morcellerons vous le savez. nous nous diviserons pour peupler chaque espace de ce monde à venir. nous ne parlerons plus la langue de ceux qui rassemblent. nous ne chercherons plus à rassembler ni ressembler. aux frères épuisés vous connaîtrez nos transformations radicales, nos visages et nos silhouettes méconnaissables. aux frères craintifs et placides vous saurez que ceci deviendra notre guerre lasse et continue. vous saurez que nous n’avons pas eu le choix.

que les routes, vous saurez les routes. que les murs vous saurez les murs, les pierres, les briques, vous saurez que. les ponts, les tunnels, que les radeaux vous saurez les radeaux. vous saurez que les pirogues, les sentiers, les trébuchements. vous saurez. vous saurez que les jambes et les bras. vous saurez que les yeux et les lanternes. vous saurez que les cartes le ciel et le soleil. vous saurez que tout ce qui mène, conduit ou est conduit. vous saurez que nous deviendrons cela et tout cela, vous saurez que dans les possibilités multiples vous ne trouverez que nos fragments. vous saurez vous le saurez, ce monde fertilisé par notre refus unanime et catégorique. ce monde fertilisé par notre fugue hors de tout ce qui s’est efforcé de faire monde. en vain. vous saurez, vous le saurez, et dans ce mouvement toujours une langue que nous ne parlerons plus. vous saurez, que tout ce, tous ceux qui mènent sont menés, vous le saurez. en vain vous chercherez notre piste. vous saurez notre peau à chacune des frontières de ce qui vit et demeure.

14 juin 2016

[Création] Yannick Torlini, Cela (2), introduction de Sébastien Ecorce

La langue est soumise à une force. Une contrainte. Le silence fait partie du langage. Le corps est habité d’un silence, d’une nuit, d’une série de nuits pour une alliance. Un champ de voix couplé à des formes de désincarnation liées à des structures énonciatives (apostrophe, appel, promesse, adresse, invocation). Un se Taire fixateur, initiateur, fondateur d’une langue que l’on laisse aux morts. Qui ne parle qu’aux morts. On met l’index dans la bouche du mort. On en invoque pour ne pas dire convoque les frères, présents absents à venir, Une énergie exténuante tourne insémine informe l’enveloppe de ces textes. Parler ne peut se faire sans fracas, sans désastres. Mais il faudra bien parler ou franchir, en suturant ces plis, ces trous, les creux et les failles de ce monde. Face au silence, la structuration d’un Nous qui amplifie. Y. Torlini n’endosse jamais le Je, qu’il pluralise, ou ré-instancie en des formes plurales (Nous…), des dispositifs ou scénographies qui recontextualisent le flux continu (renouvelé) d’une Parole entre finir et a(d)venir, à entendre cette parole, si elle peut choisir de ne plus parler, de se placer au bord, en déséquilibre, dans une visée du « toujours plus que la fin ». Les relations complexes qui dissonent et consonnent des situations, de négations qui ouvrent à la confrontation d’un monde, de nuit, de langue dans les langues …

Présupposé existentiel (mémoire discursive du texte) et de montée en tension par des cycles de vitalités, des sensations peuvent échapper par calcification ou ossification. Avec ce risque d’un savoir de la langue qui se perd ou mue, la présence d’éléments de concrétion (pierres, glaise…), alternance du Tu et du Vous, une écriture de type oraculaire où les deux isotopies du savoir et de la langue se mêlent. Non pas une initiatique en termes de parcours, mais un devenir, « nous deviendrons moins que nous deviendrons l’infime et bien moins… », à donner partition à ce mouvement du devenir moins que : la chose, moins que et entre les choses, vers une cessation : et la promesse de l’accompagnement. Avec des formes oraculaires : vous saurez enfin vous verrez que notre silence n’a pas de limites. Au silence adjoint la solitude, et de ne pas laisser l’angoisse nous traverser, nous ne saurions plus rien que l’angoisse, l’idée du désastre et de cette force volonté, dans un mouvement qui ne ravaude pas le désastre mais lui donne sa puissance d’apparition dans la possibilité d’un éveil, ou de champ de tension et de bifurcation, une autre typologie de l’écoute, du regard (regarder vous tout au bord), le temps continuera lorsque nous cesserons enfin, notre langue morte rendue aux morts et à leur langue de morts enfin. Physique du corps et de la langue, sur le sens de ce qui lie les corps, corps entre les corps, frères dans toute la profondeur temporelle, des spectres et ses éléments naturels, les choses entres les choses, en un espace commun, formes accomplies ou désaccomplies de la relation, espace préexistant tout en étant aussi à recréer. /Sébastien Ecorce/     [Lire Cela 1]

 

il faudra bien, dans les remous et le pire toujours le pire. dans le pire il faudra bien, que quelqu’un ne parle plus que quelqu’un taise enfin bien pire, toujours bien pire ce qui derrière les côtes ne parle plus ne peut plus. nous n’irons pas plus loin, pas au-delà des pierres, pas hors des sentiers et chemins si longtemps arpentés, pas dans les sables installés, pas sous le ciel brisé, pas dans la langue rêche. nous n’irons pas plus loin. nous laisserons cela aux morts et aux frères à venir. nous laisserons cela à ce qui tremble et passe, à ce qui se couche et se lève, à ce qui tombe et avance, aux friches éternelles, aux goudrons de nos os, à l’amplitude de nos muscles, nous laisserons cela. nous leur laisserons. seulement taire le reste et ce qui reste, nous ne parlerons plus ce monde plus de ce monde, la langue terrible de ce monde, boues et argiles. pas plus loin que les pierres, les souches, les nuits, les herbes frémissantes et les grillons incessants. plus loin, pas plus loin que la racine, les terres dévastées, l’ampleur des désastres nous ne parlerons plus. seulement pierres seulement. ce reste. il faudra bien que quelqu’un taise ce reste. taise l’horrible langue de ce reste et ce qui reste.

nous ne passerons pas sans bruit. pas le silence ni la résignation. avec fracas nous ne tasserons pas l’espace infime entre chaque chose. nous n’irons pas plus loin que la peau, que la terre et la glaise, que les branches sèches et les lichens rugueux. cette parole végétale qui précède le devenir animal. nous n’irons pas plus loin. nous laisserons nos regards errer vers l’est, l’ouest, le nord et le sud, comme ils l’ont toujours fait. nous laisserons le ciel sur nos épaules et la terre sous nos pieds, le vent dans nos poumons et la tempête sous nos os. nous laisserons tout cela. nous abandonnerons tout cela. les matins radieux et l’espérance des soirs, la solitude des steppes et le devenir des frondaisons, le bois et la roche à l’origine de toute chose, les sables éternels et la poussière qui vaincra malgré tout. nous laisserons cela, tout cela, et cette langue qui s’est brisée entre deux silences. sans bruit, nous ne passerons pas, nous ne parlerons plus, seulement nos morts et nos frères à venir que nous continuerons de pleurer. il faudra bien, il le faudra bien. il faudra bien l’exigence d’un monde futur, limpide et lumineux. nous laisserons tout cela derrière nous. et bien plus. et bien moins.

bien moins nous serons. bien moins. bien moins en nombre et en force. bien moins forts que le reste. bien moins que ceux qui parlent et nous tairons finalement. nous serons moins bien moins que la fourmi, que l’escargot, que la mouche et la libellule qui hantent les lieux liquides et sans âge. nous serons bien moins que tout ce qui peuple et anime ce monde. bien moins et pourtant mille et mille et bien plus nous serons. lorsque tout se taira et que nous suivrons le mouvement terrible de ce monde. bien moins nous serons. bien moins dans le mouvement, dans la langue terreuse, les silences laborieux, ce regard des morts qui nous hantent, frères à venir et jours promis, regardez-nous, bien moins, nous sommes bien moins que vous qui avez fait l’effort. nous espérerons bien plus pourtant. il le faudra bien, à force, à bout de forces et tout au bout, à force de tasser, d’entasser, d’empiler ce qui ne fait pas une possibilité. à continuer de recueillir ce qui se divise. nous poursuivrons bien moins, minuscules et invincibles à force de minuscule.

à bout de forces. pourtant, à continuer frères à venir, morts immenses et écrasants, à bout de forces vos désastres nous guident et continueront de nous guider, frères, morts, frères morts nous continuerons à force de nous taire. de refuser. de croire en un autre espace possible et imaginable entre nos côtes maigres et faibles. à force et à bout de forces nous continuerons, en silence et dans la discrétion de la terre qui recouvrira nos bouches épuisées. morts anciens, frères à venir, nous vous faisons cette promesse solennelle et irréaliste, à force, à bout de forces et jusque dans la matière indivisible de nos langues longues et lasses.

ni espoirs ni désastres. ni efforts ni résignations. ni cris ni murmures. ni mers ni ciels. ni peau ni écorce. rien de tout cela rien, rien croire de tout cela sans voix, sans langue. nous nous tairons aux frères éternels, aux morts venus de si loin, de bien plus loin que notre mémoire grégaire. nous tairons aux frères éternels, nous tairons dans cette promesse de tout dire enfin et sans repos. à force, à bout de forces ce monde, notre promesse irréaliste aux êtres faits de chair et d’os, de sang et de muscles, de peau et de roches, de plumes et d’écailles, de fourrure et de plaies, de terre et d’humus, de branches et de cavernes, d’océans et de nuits. nous vous promettrons. nous vous promettons. de vous laisser tout cela qui nous hante, nous vit et nous tue, nous vous promettons. de vous abandonner cette voix déjà éteinte, minuscule et jusque dans le minuscule et le moindre. cela qui n’est pas dit.

nous promettons. nous promettons aux frères morts et à venir, aux frères qui arpenteront cette terre, l’arpentent ou l’engraissent de leur viande, nous vous promettons l’irréaliste et l’impossible, l’angoisse éternelle de réussir malgré tout. frères nous vous promettons de dire tout ce qui s’est tu. frères, frères morts, frères sans voix, nous vous tairons jusque dans le moindre geste et le fruit de nos désastres, chacune des saillies du néant qui guette. ces mots qui appellent sans cesse et ne deviennent plus, nous vous tairons jusqu’à d’autres vies possibles, d’autres agencements de la matière, d’autres façons de se mouvoir et d’avancer à force à bout de forces. tout cela, toute cette langue qui s’entasse et s’accumule, toute cette langue que nous ne parlerons plus, cette voix des morts et des sables, à la fin tout à la fin nous la tairons. nous la tiendrons à bout de bras, à bout de corps et de forces. nous ne parlerons plus. frères, que vous parcouriez la terre et ses multiples chemins, que vous fertilisiez les sols de votre passé lourd, nous vous faisons cette promesse solennelle et irréaliste.

le monde plein d’échos et muet pourtant, empli de souvenir et d’angoisses, de regrets et de désirs insatiables. le monde est plein, il déborde des voix qui se sont déjà tues, des voix qui nous feront écho ou non. ce monde déborde de notre place, ni pierre ni vague, ni écume ni nuage, ni herbe ni concrétion rocheuse, ni violence aveugle ni douceur résignée. nous débordons de ce monde et tout ce qui ne dit rien de ce monde, tout ce qui ne dit rien, ce monde plein d’échos et de morts millénaires. nous nous tairons pour seulement entendre ce que les os ont à nous dire. pour seulement entendre, à force, à bout de forces et de langue, à force de taire et sans dire, les mots plus loin que nos mains creuses, frères, frères éternels notre promesse est en marche.

ce qui vit et meurt, ce qui nage et rampe, ce qui vole et saute, ce qui chasse et cueille, ce qui siffle et crie, ce qui creuse et grimpe. cela et tout cela, comme monde et bien moins que monde. comme silence et résignation. comme la première voix du premier amas de viande, hostile à sa propre condition de viande. nous prenons conscience de cela, de tout cela, de la lourde réalité de tout cela. nous prenons conscience des siècles qui pèsent sur nos épaules, des voix qui s’entassent dans nos têtes, des montagnes qui s’érodent sous la neige et la pluie et des gestes qui se transmettent sans un mot. nous prenons conscience de cela, de tout cela, de l’indivisible totalité de cette force brute qui nous a précédés, et nous suivra.

nous prenons conscience de l’immense et du moindre, du plat et du volumineux, du lisse et du rugueux, du liquide et du solide. nous prenons conscience des différents aspects qu’a pris notre langue terrible et rêche. nous prenons conscience que le silence n’est pas le signe avant-coureur de notre extinction souhaitée et probable. nous savons que d’autres avant nous ont tenu et résisté malgré eux. nous prenons conscience de cela, de tout ce qui fait cela, dans notre déclaration solennelle aux animaux, aux insectes, aux minéraux, aux végétaux, aux bactéries et aux êtres unicellulaires, notre déclaration solennelle de ne plus rien parler de la langue dont nous sommes faits. nous prenons conscience de la démesure de notre choix dans la démesure de ce monde. nous prenons conscience.

nous prenons conscience des bouleversements qui auront lieu, des effondrements, des empilements de remords et de reproches. nous prenons conscience de l’angoisse des jours et de ce qui se tapit dans l’ombre. nous prenons conscience des souvenirs terribles et des espaces qui seront réinventés à chaque geste. nous ne ferons qu’énumérer des listes sans nombre et sans fin, pour chaque chose disparue et à venir. pour cela, et tout cela, lorsque nous nous tairons lorsque nous vivrons à côté de nos langues. nous prenons conscience de cette matière qui ne sera plus laissée au hasard. cette voix que nous laisserons aux morts nous entendrons nous les entendrons, comme le vent qui appelle entre les branches, les pierres, et les souvenirs plus anciens le vent appelle nous appelle. nous les entendrons, nous les appellerons, sans voix et sans force. nous le promettons, aux frères qui viendront, à ceux qui choisiront de partir, à ceux qui ne resteront qu’un songe et sans avoir même effleuré cette terre vaine. nous promettons les grands bouleversements de ceux qui se taisent. nous continuerons d’appeler ce monde à force et à bout de forces.

8 juin 2016

[Création] Yannick Torlini, Cela (1), introduction de Sebastien Ecorce

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La langue est soumise à une force. Une contrainte. Le silence fait partie du langage. Le corps est habité d’un silence, d’une nuit, d’une série de nuits pour une alliance. Un champ de voix couplé à des formes de désincarnation liées à des structures énonciatives (apostrophe, appel, promesse, adresse, invocation). Un se Taire fixateur, initiateur, fondateur d’une langue que l’on laisse aux morts. Qui ne parle qu’aux morts. On met l’index dans la bouche du mort. On en invoque pour ne pas dire convoque les frères, présents absents à venir, Une énergie exténuante tourne insémine informe l’enveloppe de ces textes. Parler ne peut se faire sans fracas, sans désastres. Mais il faudra bien parler ou franchir, en suturant ces plis, ces trous, les creux et les failles de ce monde. Face au silence, la structuration d’un Nous qui amplifie. Y. Torlini n’endosse jamais le Je, qu’il pluralise, ou ré-instancie en des formes plurales (Nous…), des dispositifs ou scénographies qui recontextualisent le flux continu (renouvelé) d’une Parole entre finir et a(d)venir, à entendre cette parole, si elle peut choisir de ne plus parler, de se placer au bord, en déséquilibre, dans une visée du « toujours plus que la fin ». Les relations complexes qui dissonent et consonnent des situations, de négations qui ouvrent à la confrontation d’un monde, de nuit, de langue dans les langues …

Présupposé existentiel (mémoire discursive du texte) et de montée en tension par des cycles de vitalités, des sensations peuvent échapper par calcification ou ossification. Avec ce risque d’un savoir de la langue qui se perd ou mue, la présence d’éléments de concrétion (pierres, glaise…), alternance du Tu et du Vous, une écriture de type oraculaire où les deux isotopies du savoir et de la langue se mêlent. Non pas une initiatique en termes de parcours, mais un devenir, « nous deviendrons moins que nous deviendrons l’infime et bien moins… », à donner partition à ce mouvement du devenir moins que : la chose, moins que et entre les choses, vers une cessation : et la promesse de l’accompagnement. Avec des formes oraculaires : vous saurez enfin vous verrez que notre silence n’a pas de limites. Au silence adjoint la solitude, et de ne pas laisser l’angoisse nous traverser, nous ne saurions plus rien que l’angoisse, l’idée du désastre et de cette force volonté, dans un mouvement qui ne ravaude pas le désastre mais lui donne sa puissance d’apparition dans la possibilité d’un éveil, ou de champ de tension et de bifurcation, une autre typologie de l’écoute, du regard (regarder vous tout au bord), le temps continuera lorsque nous cesserons enfin, notre langue morte rendue aux morts et à leur langue de morts enfin. Physique du corps et de la langue, sur le sens de ce qui lie les corps, corps entre les corps, frères dans toute la profondeur temporelle, des spectres et ses éléments naturels, les choses entres les choses, en un espace commun, formes accomplies ou désaccomplies de la relation, espace préexistant tout en étant aussi à recréer. /Sébastien Ecorce/

 

cela. ce qui fait cela, à force. à bout de forces. parler plus parler à force et tout au bout cela. de cela. plus parler la langue. nous ne parlons plus la langue. cela, et tout cela. à bout de forces nous ne savons plus, la langue ce qu’elle est. à force, à bout de forces nos voix aux morts. nous leurs laissons nos voix, ne savons plus, à force. ce qui se brise et dans la fragilité dans, le morcellement, se souvient. nous ne parlons plus. à force à bout de forces cette langue des morts. leur laissons la leur laissons. ne savons plus souvenir pas souvenir non.

plus seulement. plus parler rien cela nous ne parlons plus, à force à bout de forces tout au bout la langue des pierres, des restes, et ce qui reste. entassements, angoisses et jours, nous laissons. à force, à bout de forces, nous ne parlerons plus. nous tairons tout ce qui parle en nous tout ce qui parle. tout ce qui parle à bout de forces. nous ne saignerons plus la langue affreuse et. l’espace en nous qui s’est réduit, restreint, chaque geste seulement à bout de forces. de ces grands élancements du corps nous ne savons rien. de ces grands élancements, pierres, murs, ce qui ne parle plus. ces grands élancements.

plus rien. nous ne savons plus morts ni langues ni rien. rien et ce qui tient rien. à ne plus parler toute force à bout de forces. à force à bout de forces la langue et tant d’autres que nous ne parlerons plus. nous ne savons plus. nous ne voulons plus. parle, parle la langue ne parle pas, qui ne parle pas. vides nous ne savons pas habiter ce vide. nous ne savons pas. rien et moins que rien.

tout parle. tout ce qui parle et nous et dans les creux. tout cela. nous tairons tout cela qui parle mort et creux. langue, langue des stèles, langue écrasante langue. nous tairons tout cela nous ne saurons plus que taire cela. plus terre que cela et bien moins que sol, creux et mort, creux lent et terrible mort. à force, à bout de forces. tout cesser dans l’absolu, tout ce qui cessera lorsque nous. de ces grands élancements du corps, de ces nuits indicibles, de ces os terribles et obstinés. nous ne saurons rien. nous tairons tout ce rien. nous n’en saurons rien.

tout continue à force à bout de forces nous continuons, le gâchis et ce qui ne veut plus, ce qui ne peut plus. tout continue dans ce que nous cessons à force. rien ça, rien que ça bien moins. tout ce qui se taira enfin. tout ça, tout cela. tout et ce qui parle n’a jamais fait que parler. nos langues impossibles. tout ça, tout cela qui aspire au silence et au vide. nous ne savons pas. nous ne saurons pas. quelque chose se tassera enfin quelque chose se tassera, jusqu’au moindre puis à l’infime. quelque chose perdra toute consistance. nous ne serons plus là, à force à bout de forces nous ne parlerons plus. cette langue des pierres et des hommes qui retournent aux pierres en fin. tout cela qui parle aspire au silence. nous leur laisserons nos voix. tout ce qui parle.

nous ne verrons plus, ne regarderons plus. nous et l’aveugle absolu en silence. nous aveugles, absolument aveugles en silence, dans ce désert qui se tasse maintenant. nous ne saurons plus voir les pierres, entendre ceux qui se sont tus, qui ont cessé, à force, à bout de forces. rien. rien cela, rien que cela maintenant. ces grands élancements. cet espoir d’un désastre à venir. vide au fond de nous vides seulement plus voir, plus regarder. nous ne cesserons pas. nous ne cesserons pas de dire cela. nous ne cesserons pas, à force, à bout de forces et tout au bout, en silence.

tout ce qui tait cela, tout ce rien qui tait et continue de taire ne plus comprendre à ne plus comprendre, la part d’ombres laissée, entre les pierres et ce que disent les pierres tout parle tout se tait. cela et tout cela bien mort dans nos langues, bien mort et la part d’ombres. ce que nous leur laissons à force, à bout de forces et dans les remous de la nuit, l’angoisse des matins. nous ne parlerons plus, il faudra bien ne plus parler il faudra bien que quelqu’un ne parle plus. les corps, les élancements y veilleront. tout ce qui bruisse et craque et froisse, tout ce qui chuchote et appelle et franchit, tout ce qui siffle et chante et murmure, cela et tout cela. nous leur laisserons. nous y veillerons. tout ce que nous veillerons.

10 mai 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (11 et 12)

Avec ces deux livraisons, nous terminons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016. [Lire 9 & 10]

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

-XI-

Car la mer, c’est ça. C’est toujours ça. Des filets à crevettes. Un train-jouet. Des pantalons de flanelle. Des parasols. Des marchands de glaces. Des marchands de souvenirs. Des bistrots. Du vin blanc. Des huîtres. Un monde. C’est ça, la mer. Un monde où rien de grave ne peut advenir. Un monde sucré. Un monde tout doux. C’est ça la mer. La mer, c’est ça. Des odeurs. Des lumières. Des lumières. Des odeurs. C’est ça, la mer. Des cris et des jeux. Des baignades. Du sable partout. Des maillots trop grands qui glissent. Des maillots trop petits qui serrent. Des jeux idiots qui occupent pendant des heures. Du soleil. À devenir rouge. Rouge comme une écrevisse. C’est ça, la mer. Des corps étendus. Les uns à côté des autres. Des filles jolies. Des filles moins jolies. Des garçons jolis. Des garçons moins jolis. C’est ça, la mer. Toujours la mer. Recommencée ou non. La mer, c’est ça. Des parties de volley. Des parties de foot à trois. Des parties à deux. Ou à trois. Le soir. La mer. Le soir. Avec un feu. Des bières. Du vin blanc. Et des rires. Encore des rires. Et des filles jolies et des garçons jolis. La mer, c’est ça. Un souvenir. Des souvenirs. Ce n’est pas ça la mer. Ce n’est pas que ça. Mais ce sont des souvenirs. Car la mer, c’est ça. Un monde artificiel. Pas sérieux. Jamais sérieux. Où rien de grave ne peut jamais advenir.

 

 

-XII-

Il tire machinalement de sa poche, comme chaque jour à la même heure, son paquet de cigarettes. Il le pose sur la table ronde marbrée à côté du verre de bière. Il pousse un peu son verre en avant, tâte les poches de sa veste à la recherche de son briquet. Lentement, il tire une bouffée de cigarette. Il surprend le coup d’œil d’intelligence qu’échangent les joueurs de cartes. Il sait. La même scène se répète depuis des années. Il pousse un profond soupir. Se renverse en arrière. Ferme à demi les yeux et regarde la fumée monter. Il reste comme ça pendant une heure. Sans bouger. Ou presque. Juste quelques mouvements pour boire la bière. Une heure pendant laquelle il se laisse aller. Laisse aller ses pensées. Je vous dois ? Il pose un billet sur le comptoir. Gardez tout. C’est la dernière fois que je viens. Adieu donc. Et tranquillement, il prend sa place dans la foule qui coule le long du trottoir. On le regarde partir. On espère qu’il va se retourner. Mais il ne se retourne pas. Il disparaît dans une rue transversale.

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