Libr-critique

10 décembre 2017

[Chronique] La force Ivo van Hove (Littérature et théâtre 5/6), par Matthieu Gosztola

Voici la confession du plus grand metteur en scène vivant – selon moi –, arrachée à différents supports, et notamment à l’indispensable Ivo van Hove par Frédéric Maurin (Actes Sud Papiers, collection Mettre en scène, 2014). [Lire/voir le 4e volet]

LE SEUL THÉÂTRE QUI VAILLE

 

« Le seul théâtre qui vaille est pour moi un théâtre né d’un désir irrépressible, d’une profonde nécessité, comme s’il était vital de dire ce qu’on a à dire au moment où on le dit. C’est la seule manière de convaincre d’abord les acteurs, de les entraîner dans l’aventure, puis le public. […] À partir de là, […] rien ne m’intéresse tant que de raconter des histoires, d’affronter des situations dramatiques, d’explorer les relations complexes et ambiguës entre les êtres, leurs comportements, leurs aspirations et leurs mensonges, leurs émotions – et tout particulièrement l’amour, bien sûr, l’amour sous toutes ses formes, ce sentiment vital dont on ne peut jamais atteindre la pureté, qui se trahit ou se délite, mais qui, tout aussi bien, tire sa vertu de survivre à la passion. »

 

L’USAGE DE LA TECHNOLOGIE

 

« On réduit parfois abusivement mon théâtre à une présence massive de la technologie sur scène. C’est faux ! Je n’en utilise que lorsqu’elle me paraît juste, ou du moins justifiée. […] [D]ans Idoménée de Mozart, il s’agissait […] d’entrer dans l’esprit des personnages, à des moments où, seuls, ils regardent en eux-mêmes ou se projettent dans leurs rêves : introspection du roi à peine rentré de la guerre de Troie, fantasme d’Électre de s’asseoir sur le trône d’Argos aux côtés d’Idamante. Et dans Husbands, d’après Cassavetes, chaque acteur était équipé d’une petite caméra fixée à sa tempe. Le spectateur voyait donc tout ce que son regard balayait. Il voyait à travers les yeux des personnages, il était dans leur tête, presque dans leur corps, au plus près de l’énergie du spectacle. Tous les mouvements que filmaient ces caméras subjectives produisaient des images en noir et blanc tressautantes qui redoublaient la frénésie de la scène jusqu’au vertige.

[…] Paradoxalement, la vidéo m’intéresse en ceci qu’elle crée de la vie, une autre vie que celle que l’on voit à l’œil nu. Bien sûr, elle exige deux palettes de jeu, l’une intimiste, l’autre démonstrative. Mais, avant tout, elle intensifie la puissance du présent et rend plus sensible ce qu’on entend. Elle aiguise les sens et […] infléchit le théâtre vers la performance. Il est difficile de mentir sur une scène quand on se sait filmé. En ce sens, la vidéo sert de médiation entre l’acteur et le spectateur, qu’elle peut aussi entraîner dans d’autres endroits du théâtre : dans le hall ou dans les loges, ou encore dans la rue comme c’était le cas dans Opening Night ou dans Le Misanthrope. Mais l’essentiel est qu’elle établisse un dialogue avec le théâtre et, tant dans le gros plan de l’image que dans le va-et-vient entre l’image et la scène, qu’elle rehausse le corps et ses détails. »

 

LA PERFORMANCE

 

« […] Avec les arts visuels, la performance est sans doute le second régime esthétique à avoir résolument nourri ma conception et ma pratique du théâtre. Tous mes spectacles en portent la trace, tous contiennent un moment de performance, plus ou moins bref selon le cas, mais avec les aléas et les risques que cela comporte. Sans doute […] [était-ce] plus évident au début : dans Les Bacchantes, en 1987, Jan Versweyveld ne s’est pas caché de s’inspirer de Josef Beuys et j’ai explicitement cité la performance de Marina Abramovic et Ulay, Rest Energy, en demandant à Johan Van Assche, qui jouait Penthée, de diriger une flèche vers le torse de Bart Slegers, qui jouait Dionysos. Une vraie flèche, vers un vrai torse. Tout pouvait arriver. Le danger était palpable parce que le réel faisait effraction. Le théâtre y gagnait en intensité ce qu’il perdait en faux-semblant. Juste avant, il y avait eu le vrai tigre de Blessures et les vraies voitures de Germes pathogènes, tous moteurs allumés. Mais, même aujourd’hui, pour le meilleur et pour le pire, les coups sont de vrais coups – depuis les gifles de Scènes de la vie conjugale jusqu’aux empoignades de Persona. Et les baisers, de vrais baisers. Sans parler des douches que prennent les acteurs ou de la nourriture qu’ils cuisinent et ingurgitent pour de bon. Chaque fois, il s’agit de recréer l’expérience d’événements réels qui viennent transpercer le théâtre et mettre, pour ainsi dire, le jeu entre parenthèses, ne serait-ce qu’un instant. Les acteurs acceptent cette situation de vulnérabilité humaine. Ils n’ont plus rien à simuler, mais ils n’ont plus rien à cacher non plus. »

 

DES ANIMAUX SUR SCÈNE

 

« […] C’est aussi pour cette raison que j’ai souvent mis des animaux sur scène : il y avait un cheval de trait dans Macbeth en 1987, huit vaches dans Désir sous les ormes d’Eugene O’Neill en 1992 – huit vaches qui vivaient dans leur étable et ont attiré les médias ! –, des poules dans True Love de Charles L. Mee en 2001, d’autres chevaux pour une vraie chevauchée des Walkyries en 2007 à l’opéra. Je fais le pari que les animaux ne détourneront pas l’attention du spectateur, mais qu’ils apporteront au contraire l’élément perturbateur du réel dans tout ce qu’il a d’impossible à apprivoiser, c’est-à-dire à théâtraliser. Ce réel-là, il paraît plus réel que le réel, sur une scène. »

 

RENDRE HOMMAGE

 

« […] Plus récemment, je me suis délibérément inspiré d’Yves Klein et de ses Anthropométries pour représenter le personnage d’Agnès dans Cris et chuchotements, et de Paul McCarthy pour les souillures d’Alceste dans la scène des portraits du Misanthrope. Certains y ont vu de la provocation gratuite, un relent de trash, mais il s’agissait avant tout, pour moi, de rendre hommage à des artistes qui m’ont beaucoup apporté. Pourtant, même si j’introduis dans mes spectacles ce qui se situe a priori à l’opposé du théâtre, comme la performance, ou à côté du théâtre, comme les arts plastiques, je considère que je suis avant tout un metteur en scène de textes. »

 

TRAVAIL SUR LE TEXTE

 

« […] [Q]uel que soit l’auteur ou la pièce, j’examine le texte à la loupe, sous toutes ses coutures. Seul, avec le dramaturge, puis avec les acteurs, j’interroge la moindre réplique, ses nuances, ses allusions, ses effets de réverbération sur d’autres répliques. Je cherche vraiment à aller sous la surface, à creuser jusqu’au bout. Cela ne signifie pas un respect aveugle de la lettre, mais un approfondissement de l’esprit. »

 

RÉSONNER AU PRÉSENT

 

« […] Je tiens la mise en scène pour un art qui, quelles que soient son évolution et ses différentes pratiques, doit résonner au présent. Les œuvres que je mets en scène, peu importe de quand elles datent, je les traite donc comme s’il s’agissait d’œuvres contemporaines, comme si elles venaient d’être écrites. Elles doivent parler au public d’aujourd’hui et avec les moyens d’aujourd’hui. D’où le refus de la littéralité historique et, assez souvent, le recours à la technologie. Cependant, la transposition n’est pas une fin en soi, mais le moyen de retrouver l’acuité, la puissance, la nouveauté de l’origine. Mettre en scène une pièce du passé implique de recréer la déflagration qu’ont ressentie les spectateurs le soir de la première. »

 

TRAVAILLER À PARTIR D’UN SCÉNARIO : PART D’IMPLICATION PERSONNELLE

 

« […] [L]’objectivité du texte n’existe pas, on invente sa vérité en en produisant une interprétation. C’est une chose toute simple, mais essentielle.

[…] Dans Husbands, par exemple, une seule actrice jouait tous les personnages féminins du scénario, comme si elle concentrait en elle la projection des désirs et des angoisses des trois hommes. Toujours dans ce spectacle, j’ai rétabli la partie très misogyne, très agressive, de la scène du bar, que Cassavetes avait coupée au montage, et, en revanche, éliminé la rencontre d’Archie avec un autre personnage féminin qui entravait la dynamique de l’histoire. J’ai également ajouté une seconde partie de basket, alors qu’il n’y en a qu’une dans le film, parce que le sport me semblait être une image adéquate de la lutte des personnages contre la mort, de leur dépense physique et de cette énergie qui naît de la détresse. J’interprète donc le scénario comme j’interpréterais une pièce.

Dans Cris et chuchotements, j’ai développé une remarque presque secondaire du texte de Bergman : Agnès ferait de la peinture en amateur, est-il écrit. Sur la base de cette notation, dont j’ai voulu tirer toutes les conséquences, je l’ai transformée en véritable artiste, en vidéaste, et cela m’a conduit à explorer tout un champ de sa personnalité que Bergman laisse de côté. Après sa mort spasmodique, nous avons ajouté, en contrepoint, une longue scène de douze minutes pendant lesquelles on lui fait sa toilette. C’était affaire de rythme, au sens musical du terme. »

 

TRAVAIL AVEC LES ACTEURS

 

« […] [Q]uand on enseigne, on guide l’élève dans sa propre vision, dans sa propre interprétation, pour valoriser son potentiel et l’amener au meilleur de lui-même. Quand on met en scène, il faut au contraire faire valoir ses idées. Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’on ignore les propositions des acteurs ou qu’on ne les entraîne pas dans des zones où ils n’iraient pas d’eux-mêmes, mais il faut prendre des décisions franches et les faire accepter. L’enseignement relève de la transmission ; la mise en scène, de la communication. Cette distinction est essentielle.

[…] Ce qui m’intéressait et continue de m’intéresser, c’est la ligne du travail dans la continuité : reconnaître les articulations, les pics et les virages, savoir où attaquer, quand se mettre en retrait, pourquoi réagir ou non.

[…] La dramaturgie peut évoluer pendant les répétitions, il faut parfois s’interrompre pour prendre du recul, mais j’ai abandonné le travail préliminaire à la table et lui préfère une immersion directe, immédiate, dans l’espace. Il est important que nous soyons d’emblée dans le décor. Selon sa taille, sa configuration et son degré d’encombrement, l’espace conditionne le jeu. Les acteurs doivent l’apprivoiser aussi tôt que possible pour s’y sentir à l’aise, comme s’ils emménageaient dans une nouvelle maison. Je leur demande aussi d’apprendre leur rôle à l’avance pour qu’ils n’aient pas le livre en main pendant les premières répétitions. Il me semble plus fructueux, plus efficace, qu’ils fassent d’emblée l’expérience des mots dans leur corps, dans l’espace, et qu’ils s’adressent véritablement les répliques, les yeux dans les yeux, pour déclencher les mouvements qui naissent de ce que dit le texte.

[…] [L]es acteurs n’ont pas toujours le temps de répéter, sur le plateau, les indications que je viens de leur donner rapidement. Il m’est même arrivé, dans Husbands notamment, de changer la fin du spectacle une fois les représentations commencées. Je n’étais jamais assez satisfait, j’avais envie d’essayer d’autres possibilités, tout me paraissait ouvert. »

 

CONCEPTION DE L’ESPACE

 

« L’espace se pense certes en fonction de la pièce, mais aussi dans le rapport que nous voulons établir avec le spectateur. Sur ce point, nous n’avons pas […] d’idée préconçue ou de style préétabli. Par opposition à la frontalité traditionnelle, nous avons conçu des spectacles en rond ou agencés selon un dispositif bifrontal ou quadrifrontal, comme dans Rocco et ses frères où le public se répartissait entre les différents côtés du ring de boxe auquel se réduisait le décor. La coupure qui éloigne la représentation, nous l’avons volontairement renforcée avec la baie vitrée de La Voix humaine et, ailleurs, abolie en proposant une expérience de très grande proximité, c’est-à-dire d’intensité accrue, au risque de fragiliser les acteurs qui ne peuvent alors rien cacher. C’était le cas de la première partie des Scènes de la vie conjugale, où les acteurs n’étaient qu’à un ou deux mètres des spectateurs. Cette proximité s’est même transformée en immersion, soit que les acteurs évoluent parmi le public comme dans Faces, où les spectateurs étaient assis trois par trois dans des lits qui occupaient toute l’aire de jeu, soit que ces derniers déambulent parmi les acteurs, comme dans Splendides de Genet, ou qu’ils puissent aller et venir sur le plateau, comme dans les Tragédies romaines, ajustant leur regard, le promenant, le détournant même du spectacle pour fixer un écran de télévision qui diffusait des informations en temps réel. Ou, simplement, pour vivre le théâtre de l’intérieur. »

 

 

ALLER PLUS LOIN

Lire le très stimulant Ivo van Hove, la fureur de créer, Les Solitaires Intempestifs, collection Du désavantage du vent, 2016 (avec des contributions d’Ivo van Hove, Georges Banu, Anaïs Bonnier, Christophe Candoni, Simon Hagemann, Christine Hamon-Siréjols, Tiphaine Karsenti, Chloé Lavalette, Florence March, Frédéric Maurin, Edwige Perrot, Romain Piana et Éric Ruf). 

 

NE MANQUEZ PAS…

Ne manquez pas à Londres – au King’s Cross Theatre (du mercredi 25 octobre 2017 au dimanche 21 janvier 2018) – Lazarus.

Et, en France, la reprise (du 29 septembre au 10 décembre 2017) au Français des Damnés, et, à Chaillot, la représentation des Tragédies romaines [Coriolan, Jules César et Antoine et Cléopâtre de Shakespeare], du 29 juin au 5 juillet 2018.

28 novembre 2017

[Chronique] Matthieu Gosztola, La méthode de Thomas Ostermeier (Littérature et théâtre 4/6)

Ce quatrième volet shakespearien revient en détail sur la méthode de Thomas Ostermeier. [Lire/voir le 3e volet]

Interview imaginaire de Thomas Ostermeier, à partir de la conférence qu’il a prononcée le 23 juin 2015 à l’Académie des beaux-arts à Paris*.

 

– Pourquoi être devenu metteur en scène ?

 

[…] Je suis […] un spectateur devenu metteur en scène pour mieux comprendre le théâtre, les grands textes classiques, l’univers du théâtre, mais aussi moi-même, l’être humain. Comprendre – pour reprendre les paroles de Georg Büchner – « Qu’est-ce donc ce qui en nous fornique, ment, vole et tue ? »

Ensuite, une question me taraudait sans cesse : celle de savoir comment l’acteur devient lui-même le créateur de son propre art. Quelles sont les sources créatives dont disposent les comédiens dans leur intérieur ? Comment deviennent-ils les véritables auteurs de leur personnage ? Étudier les différentes méthodes de l’art de l’acteur au XXe siècle m’a passionné depuis les années de ma formation jusqu’à présent. J’ai d’abord commencé par m’intéresser à la biomécanique de Meyerhold. Ensuite, je me suis plongé dans le théâtre épique de Brecht et dans l’art de l’acteur au Berliner Ensemble. Lors de ma formation à la mise en scène auprès de Manfred Karge, je suis moi-même monté sur les planches du Berliner Ensemble, justement sous la direction de cette grande figure du théâtre brechtien en Allemagne. Enfin, j’ai étudié de près l’héritage de Stanislavski. Parallèlement à ces recherches, j’ai monté mon spectacle de fin d’études, Recherche Faust-Artaud, où j’ai tenté de réanimer le legs d’Antonin Artaud dans le théâtre actuel. C’était particulièrement difficile, car – comme vous le savez – Artaud a laissé derrière lui de nombreux textes et discours, poèmes, pièces… mais pas de véritable méthode ! Contrairement à Stanislavski, Meyerhold et Brecht qui, eux, ont écrit des textes méthodologiques sur les questions fondamentales de l’art de l’acteur.

 

– Parlez-nous de la méthode de Stanislavski.

 

 

[…] Le moment fondamental dans le travail avec l’acteur est l’analyse de la situation. Tous ceux qui s’intéressent au système de Stanislavski ont déjà entendu parler de l’importance des circonstances. Prenons comme exemple une scène du quatrième acte de La Mouette d’Anton Tchekhov**, celle où Nina revient voir Treplev. Les circonstances sont nombreuses et complexes pour chacun des deux personnages. Nina revient après avoir perdu son enfant, raté sa carrière d’actrice, avoir été trahie par Trigorine. Ses parents lui ont interdit de revenir sur le terrain familial, elle est à la campagne depuis deux semaines et se promène chaque jour dans la forêt des heures durant, le temps est terrible, il fait froid… voilà quelques circonstances de la situation de Nina. Quant à Treplev, il se sent seul : sa mère et Trigorine sont revenus à la campagne à un moment inhabituel, pendant l’hiver, à cause de l’agonie de Sorine. Il ressent une rivalité réciproque avec Trigorine et fait face à une profonde crise de sa vocation et de sa carrière artistiques. Reste à trouver comment cette somme d’informations peut servir à déclencher le jeu créateur de l’acteur. Bien sûr, Nina a froid, il pleut, Konstantin est tout seul, etc. Mais quel type d’action entre les deux personnages cela implique-t-il ? On touche là à une chose essentielle dans la méthode de Stanislavski, qui n’est pas bien traduite aujourd’hui : il parle de la circonstance majeure, fondamentale, dominante, maîtresse. Toutes ces circonstances ne déclenchent pas forcément un jeu ; pour cela, il faut trouver une situation qui pousse l’un des personnages à agir, c’est-à-dire une situation dramatique. Une situation qui confronte le personnage à quelque chose qui le force à l’action. Et le langage, les paroles sont autant d’actions selon cette méthode. Ce sont des outils dont dispose le personnage pour modifier la situation à laquelle il est confronté. Dans cette scène de La Mouette, ce qui pousse Konstantin à agir est le bruit qu’il entend à la fenêtre : Nina a frappé et a aussitôt couru se cacher. Konstantin, dans un premier temps, ne la reconnaît pas, Nina tremble, elle est trempée par la pluie. Lorsqu’il la reconnaît, il voit qu’elle est complètement déstabilisée, beaucoup plus maigre qu’auparavant, etc. Il est dans une situation qui le force à agir : à la sauver, en l’occurrence.

Le rôle du metteur en scène est de trouver une situation telle que chacun des personnages sur scène soit forcé d’agir, de tenter de répondre à la situation, de la résoudre. On retrouve chez Stanislavski aussi ce que j’appelle « aiguiser les circonstances » (die Umstände verschärfen) : parfois, il peut être utile pour l’acteur d’amener quelques circonstances à leur extrême, de les exacerber. Cela s’avère porteur notamment lors des premières répétitions. On peut alors se concentrer surtout sur les sensations et éviter les concepts cérébraux. Cela permet de rester concret et de garder les deux pieds sur terre. […]

 

– Parlez-nous maintenant de la technique de Stanford Meisner.

 

[…] J’ai découvert sa méthode il y a à peu près trois ans et depuis, je me suis perfectionné auprès de ses élèves de New York qui ont importé sa méthode en Europe. Meisner a imaginé un exercice très simple. Deux acteurs se tiennent face à face et s’observent réciproquement avec attention. L’un d’eux prononce une phrase simple, tirée de l’observation de son partenaire ; par exemple : « Tu es triste. » L’acteur en face répond : « Oui, je suis triste. » Le premier répète alors : « Oui, tu es triste » et le second lui répond de nouveau. Et ainsi de suite, vingt, trente, cinquante fois. Dans une deuxième phase de l’exercice, le second acteur répond par la négative : « Non, je ne suis pas triste. » Et de nouveau, on répète le dialogue quelques dizaines de fois. Ensuite, on enchaîne avec une autre affirmation. C’est tout. Quels sont les objectifs de cet exercice, quels sont ses avantages ? Premièrement, les acteurs sont obligés d’être complètement dans l’instant présent et absolument à l’écoute de leur partenaire, car ils ne savent pas ce qui va se passer deux secondes plus tard. Si les acteurs sur scène ne savent pas ce qui va se passer l’instant d’après, alors le spectateur devient de plus en plus attentif. Ce sont des moments où le spectateur retient son souffle : que va-t-il arriver ? Deuxièmement, le jeu de l’acteur provient tout entier du jeu de son partenaire. La source de la créativité, c’est l’autre, celui en face. Dans le travail d’un acteur sur son rôle, le risque est de très vite devenir obsédé par soi-même. C’est très compréhensible d’une certaine façon : l’instrument de l’acteur, c’est lui-même, et la question de comment faire fonctionner cet outil a déjà été posée par Diderot. La réponse de la technique de Meisner à cette question est : regarde l’autre, écoute-le, il t’ouvrira un royaume de possibilités. Chaque acteur est différent et chaque acteur est différent chaque soir ; il s’agit d’échanger des impulsions et l’énergie du moment. Ainsi l’action de l’acteur devient-elle en réalité de la réaction : à l’autre, à la situation… Et cela correspond d’autant plus à notre vie quotidienne ! Le troisième intérêt de cet exercice est qu’il repose en grande partie sur le rythme et la musicalité. L’acteur ne réagit pas uniquement à ce qu’il voit et entend ou à l’énergie qu’il reçoit, mais aussi aux changements de volume du partenaire, à ses changements de tonalité, de rythme, etc. C’est comme s’ils jouaient d’un instrument à deux. Le jeu ne se situe alors plus du côté de l’un ou de l’autre des acteurs, mais entre eux, au milieu. […]

 

– En quoi le travail sur le rythme est-il primordial ?

 

[…] J’ai été élève d’un acteur qui, lui, avait été formé par un acteur de Meyerhold. Tout le travail de Meyerhold est basé sur des principes musicaux, notamment le rythme. Il était fasciné par l’application de ce mode d’expression au théâtre. Cela peut paraître assez étonnant de nos jours, où les monteurs de clips vidéo ont habitué les spectateurs à suivre des narrations très rapides, tandis que la plupart de ce qu’on voit sur les scènes théâtrales d’aujourd’hui se déploie selon un rythme très lent. On dirait que les metteurs en scène ont perdu le groove ! […] Si le théâtre va mal aujourd’hui, cela a à voir avec cette question des rythmes et des vitesses. Cela ne veut aucunement dire que le théâtre devrait copier les vitesses effrénées que nous impose notre quotidien. Le rythme est une alternance du rapide et du lent, un fragile équilibre entre les deux. Une rapidité permanente va ennuyer le spectateur autant qu’une lenteur constante.

 

– Une question qui vient du public, maintenant. (Se touchant l’oreillette avec l’index de la main gauche.) Que conseilleriez-vous à un apprenti comédien malmené par le trac ?

 

[…] [L]a peur fait partie intégrante du théâtre. Monter sur scène suppose maîtriser son trac. Et c’est pour cela qu’on admire les acteurs, car ils ont le courage d’être vus avec leur fragilité, avec leur peur, avec leur corps et leur âme. Ils sont prêts à montrer cela aux autres. Un bon metteur en scène doit arriver à aider les acteurs à surmonter le trac, à oublier la peur dans la salle de répétition. Il faut créer une ambiance créative malgré le trac, oublier même qu’on est sur scène. L’idée de Meyerhold de la partition musicale tient au fait de trouver pour l’acteur un objet sur lequel il peut se concentrer : il faut que je fasse ceci, puis un pas vers là, puis je m’assois, etc. Lorsqu’il est concentré sur les actions, il oublie la peur. Toutes les méthodes des grands metteurs en scène de l’histoire du théâtre sont au fond des méthodes pour combattre la peur.

 

– Que souhaitez-vous dire en guise de conclusion ?

 

[…] Selon ma vision du théâtre, il n’existe pas une formule unique, universelle, pour trouver la solution d’une scène. L’art et la manière dont les acteurs interpréteront la scène dans la représentation dépendront de la lecture pour laquelle nous nous serons décidés au cours des répétitions. Cette lecture découle de plusieurs choses. D’un côté de la situation de la scène, de l’autre de la personnalité du comédien, c’est-à-dire avant tout de ses expériences : dans les actions des hommes, qu’est-ce qu’il lui semble important de représenter ? Quel est son rapport envers son partenaire, envers le personnage de celui-ci et la manière dont il l’interprète ? La scène prendrait une forme différente avec un autre partenaire, car le comportement devrait aussi être une réaction aux particularités de l’autre. Cela veut dire que, dans le meilleur des cas, l’équipe élabore et construit par le travail un regard commun sur l’univers de la pièce, regard qui découle, de manière causale, des personnalités qui y participent et de leurs expériences. Ainsi le spectacle entier pourrait-il se résumer à une question : est-il vraiment possible que le monde se représente de la manière dont nous le ressentons ? La complexité des différents ingrédients d’une situation dramatique – à savoir la situation de la pièce, le cadre esthétique, les personnages qui y participent – donne naissance à une expression très subjective et personnelle. […]

 

– Il vous reste moins d’une minute.

 

[En définitive], il s’agit de se retrouver soi-même dans l’autre. Parce que la notion de l’autre est menacée actuellement. Ce que j’essaie de construire avec mes acteurs dans la salle de répétition est le fait que le vrai moment de théâtre n’est pas à l’intérieur d’un individu, mais entre un moi et l’autre. Dans le théâtre, mais aussi peut-être dans la société en général, on a oublié de regarder l’autre, de reconnaître son existence. Si on retrouve la différence, elle peut nous faire grandir. Il faut reconnaître cette différence et l’apprécier.

 

* Ostermeier était invité à diriger un atelier pour les étudiants du Conservatoire national d’art dramatique dans le cadre des chaires internationales du Labex Arts-H2H, laboratoire d’excellence des arts et médiations humaines rattaché à l’Université Paris-8 et financé par le programme Investissement d’avenir (ANR-10-LABX-80-01), couplé au projet « Les processus de transmission et d’échanges dans la direction d’acteurs », porté par Jean-François Dusigne avec l’Université Paris-8 et le Conservatoire national supérieur d’art dramatique (cf. l’indispensable ouvrage suivant : Thomas Ostermeier, Le Théâtre et la peur, traduction de Jitka Goriaux Pelechová, préface de Georges Banu, Actes Sud, collection Le temps du théâtre, 2016).

 

** Troublante et forte mise en scène (du 20 mai au 25 juin 2016, à l’Odéon), – avec Bénédicte Cerutti, Marine Dillard, Valérie Dréville, Cédric Eeckhout, Jean-Pierre Gos, François Loriquet, Sébastien Pouderoux, Mélodie Richard, Matthieu Sampeur, – qui, du fait et de la vie qui s’en exhale (et qu’elle exalte en catimini), et de la tristesse réelle, en douceur, des acteurs, m’a arraché des larmes.  

 

→ À voir : Professeur Bernhardi de Schnitzler (adaptation : Ostermeier et Florian Borchmeyer), mise en scène d’Ostermeier (Schaubühne am Lehniner Platz, Berlin) au théâtre Les Gémeaux de Sceaux, du 23 novembre au 3 décembre 2017, avec une scénographie du talentueux Jan Pappelbaum. Avec Jörg Hartmann, Sebastian Schwarz, Thomas Bading, Robert Beyer, Konrad Singer, Johannes Flaschberger, Lukas Turtur, David Ruland, Eva Meckbach, Damir Avdic, Veronika Bachfischer, Moritz Gottwald, Hans-Jochen Wagner, Christoph Gawenda et Laurenz Laufenberg.

20 octobre 2017

[Chronique] « But, I » : La Tragédie de Richard III, Littérature et théâtre 2/6, par Matthieu Gosztola

La nouvelle série que nous propose Matthieu Gosztola a trait à la littérature sous toutes ses formes : à la fois méditation philosophique/philologique et exercice de style. [Lire/voir le premier post]

 

Have mercy, Jesu ! — Soft, I did but dream.
Aie pitié, Jésus ! Doucement, ce n’était qu’un rêve.

O coward conscience, how dost thou afflict me !

Ô lâche conscience, comme tu me tortures !
The lights burn blue. It is now dead midnight.
Les lumières brûlent bleu. C’est à présent la morte minuit.

Cold fearful drops stand on my trembling flesh.

De froides gouttes de peur se figent sur ma tremblante chair.
What ? Do I fear myself ? There’s none else by,

Quoi ? Ai-je peur de moi-même ? Il n’y a personne d’autre ici ;
Richard loves Richard, that is, I am I.

Richard aime Richard, à savoir, je suis moi.
Is there a murderer here ? No. Yes, I am !

Y a-t-il un meurtrier ici ? Non. Si, moi !
Then fly ! What from myself ? Great reason, why ?

Alors, fuyons ! Quoi, me fuir moi-même ? Pour quelle raison,
Lest I revenge. What ? Myself upon myself ?

De peur que je me venge. Quoi, moi-même de moi-même ?
Alack, I love myself. Wherefore ? For any good

Hélas ! j’aime moi-même. Pourquoi ?
That I myself have done unto myself.

Pour m’être fait du bien à moi-même ?

O, no. Aas, I rather hate myself,

Oh ! non. Hélas ! je me déteste plutôt
For hateful deeds committed by myself.

Pour les actes détestables commis par moi-même.
I am a villain ; yet I lie, I am not.

Je suis un scélérat ; non, je mens, je n’en suis pas un.
Fool, of thyself speak well. Fool, do not flatter.

Bouffon, de toi-même parle honnêtement. Bouffon, ne te flatte pas.
My conscience hath a thousand several tongues,

Ma conscience a mille langues différentes,
And every tongue brings in a several tale,

Et chaque langue raconte une histoire différente,
And every tale condemns me for a villain :

Et chaque histoire me condamne comme scélérat :
Perjury, in the high’st degree,

Parjure, au plus haut degré,
Murder, stern murder, in the dir’st degree,

Meurtre, atroce meurtre au plus cruel degré,
All several sins, all us’d in each degree,

Absolument tous les péchés, tous commis au suprême degré,
Throng all to’th’bar, crying all « Guilty, Guilty ».

Se pressent à la barre, et crient tous : « Coupable, coupable ! »
I shall despair. There is no creature loves me ;

C’est à désespérer, pas une créature ne m’aime ;
And if I die, no soul shall pity me.

Et si je meurs, pas une âme n’aura pitié de moi.
Nay, wherefore should they ? Since that I myself

Pourquoi en aurait-on, puisque moi-même
Find in myself no pity to myself.

Je ne trouve en moi-même aucune pitié pour moi-même ?

 

(Acte V, scène III)

 

 

Comment en est-on arrivé là ?

 

S’ouvre de cette manière (fruit déjà pourri) Richard III :

 

Now is the winter of our discontent,
Ores voici l’hiver de notre déplaisir

Made glorious summer by this son of York :
Changé en glorieux été par ce fils d’York ;

And all the clouds that lour’d upon our house
Et tous les nuages qui menaçaient notre maison

In the deep bosom of the ocean buried.
Ensevelis au sein profond de l’océan.

Now are our brows bound with victorious wreaths,
Voici nos fronts parés de couronnes triomphales,

Our bruised arms hung up for monuments,
Nos armes ébréchées suspendues en trophées,

Our stern alarums chang’d to merry meetings,
Nos austères alarmes changées en gaies rencontres,

Our dreadful marches, to delightful measures.
Nos marches redoutables en pavanes exquises.

Grim-visag’d War hath smooth’d his wrinkled front :
Guerre, lugubre masque, a déridé son front :

And now, instead of mounting barded steeds
Et désormais, au lieu de chevaucher des coursiers harnachés

To fright the souls of fearful adversaries,
Pour effrayer les âmes d’ennemis timorés,

He capers nimbly in a lady’s chamber,
Il fait le leste et le cabri dans le boudoir d’une dame,

To the lascivious pleasing of a lute.
Au son lascif et langoureux d’un luth.

But I, that am not shap’d for sportive tricks,

Mais moi, qui ne suis pas formé pour ces folâtres jeux,

 

Arrêtons-nous un instant. « Tous les portraits littéraires postérieurs à la mort de Richard et qui servirent de sources pour donner de lui l’image d’un être contrefait, "dénaturé" par la nature même, concordent, remarque Gisèle Venet. Les malformations, réelles ou apocryphes, de son corps sont mises en avant par l’un des premiers "témoins", John Rous (v. 1411 – 1491), mais qui écrit après la mort de Richard. Il l’évoque "retenu dans le ventre de sa mère durant deux ans et naissant avec des dents et les épaules velues", petit, le visage mince, et "les épaules inégales, la droite plus haute que la gauche". More surenchérit pour décrire un Richard "mal formé de ses membres, le dos bossu, son épaule gauche beaucoup plus haute que la droite, un visage aux traits durs, et que l’on pourrait décrire comme guerrier" – "marqué au sceau de la rudesse", dira Richard de lui-même dès les premiers vers de la pièce. » Ces images négatives liées aux malformations de naissance sont héritées de l’Antiquité ou de la tératologie médiévale. Richard est un véritable Cacodémon (pour Platon, le beau, kalon, était si inséparable du bien, agathon, qu’un seul mot les définissait, kalonkagathon ; l’antonyme grec de kalon, le mot kakon, désigne inversement le noir, le laid, le mal, le chaos).

 

But I, that am not shap’d for sportive tricks,

Mais moi, qui ne suis pas formé pour ces folâtres jeux,

Nor made to court an amorous looking-glass ;
Ni fait pour courtiser un amoureux miroir,

I, that am rudely stamp’d, and want love’s majesty,
Moi, qui suis marqué au sceau de la rudesse et n’ai pas la majesté de l’amour,

To strut before a wanton ambling nymph ;
Pour m’aller pavaner devant une impudique nymphe minaudière ;

I, that am curtail’d of this fair proportion,
Moi, qui suis tronqué de nobles proportions,

Cheated of feature by dissembling Nature,
Floué d’attraits par la trompeuse Nature,

Deform’d, unfinish’d, sent before my time
Difforme, inachevé, dépêché avant terme

Into this breathing world scarce half made up,
Dans ce monde haletant à peine à moitié fait,

And that so lamely and unfashionable
Si boiteux et si laid

That dogs bark at me, as I halt by them ;
Que les chiens aboient quand je les croise en claudiquant ;

Why, I, in this weak piping time of peace,
Eh bien, moi, en ce temps de paix alangui à la voix de fausset,

Have no delight to pass away the time,

Je n’ai d’autre plaisir pour passer le temps
Unless to spy my shadow in the sun,

Que d’épier mon ombre au soleil,
And descant on mine own deformity.

Et de fredonner des variations sur ma propre difformité.
And therefore, since I cannot prove a lover,

Et donc, si je ne puis être l’amant
To entertain these fair well spoken days,

Qui charmera ces jours si beaux parleurs,
I am determined to prove a villain,

Je suis déterminé à être un scélérat,
And hate the idle pleasures of these days.

Et à haïr les frivoles plaisirs de ces jours.

 

[Texte de Shakespeare établi par Gisèle Venet. Traduction par Jean-Michel Déprats.]

 

L’on assiste bien, d’emblée, à la tragédie « personnelle » de Richard III, dernier de tous les Plantagenêts. Et remarquons que Shakespeare l’a déjà montré, dès Henry VI, replié sur un « moi » meurtrier l’isolant du monde : « Je n’ai pas de frère, je n’ai rien d’un frère ; / Et ce mot d’amour, que les barbes grises appellent divin, / Est bon pour les êtres qui possèdent des semblables, / Pas pour moi : je suis moi-même unique. »

Quand Richard affirme, en conclusion de son autoportrait sans concession, « Je suis déterminé à être un scélérat » (I am determined to prove a villain), il joue – ainsi que le remarque avec justesse Gisèle Venet – de la polysémie du langage pour s’affirmer comme individu libre de ses choix, quand bien même il subirait le déterminisme qui veut qu’il transgresse.

 

Aller plus loin :

Looking for Richard, film documentaire américain réalisé par Al Pacino et sorti en 1996, avec Al Pacino (Richard III), Penelope Allen (la reine Elizabeth), Alec Baldwin (Clarence), Kevin Spacey (Buckingham), Winona Ryder (Lady Ann), Estelle Parsons (Margaret), Aidan Quinn (Richmond), Harris Yulin (le roi Edouard).

– William Shakespeare, Histoires, tome I [Œuvres complètes, III], trad. de l’anglais par Line Cottegnies, Jean-Michel Déprats et Jean-Pierre Vincent, édition publiée sous la direction de Jean-Michel Déprats et Gisèle Venet, avec la collaboration de Line Cottegnies, Anny Crunelle-Vanrigh, Marie-Thérèse Jones-Davies, Yves Peyré et Henri Suhamy, édition bilingue, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, 2008.

12 octobre 2017

[Texte] Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, Littérature et théâtre 1/6, par Matthieu Gosztola

La nouvelle série que nous propose Matthieu Gosztola a trait à la littérature sous toutes ses formes : à la fois méditation philosophique/philologique et exercice de style.

« There are more things in heaven and earth, Horatio, / Than are dreamt of in your philosophy » (Hamlet).

Ce que nous enseigne Shakespeare en catimini, c’est que la vie est cette merveille merveilleuse s’imposant à nous, que toute notre science, notre philosophie ne pourraient ni engendrer, ni ériger, ni même imaginer ; seuls nos rêves, peut-être, le pourraient.

La vie est, dans son essence (dans notre essence), ce qui ne peut que dépasser toute notre espérance.

 

Car Cléopâtre existe. Car Antoine existe. Car Cléopâtre et Antoine existent, existaient. Ensemble.

Cléopâtre le sait lorsqu’affinant sa vision du monde grâce au ciseau de la poésie, elle s’emporte (crue véritable), ainsi :

 

I dreamt there was an Emperor Anthony.

J’ai rêvé d’un empereur du nom d’Antoine.

O, such another sleep, that I might see

Oh ! dormir encore d’un pareil sommeil, pour revoir

But such another man !

Un pareil homme !

[…]
His face was as the heav’ns, and therein stuck
Son visage était comme les cieux, un soleil et une lune y brillaient,

A sun and moon, which kept their course, and lighted

Qui poursuivaient leur course, et éclairaient
The little O, th’earth.

Ce petit O, la terre.

[…]
His legs bestrid the ocean ; his rear’d arm
Son pas enjambait l’océan ; son bras dressait

Crested the world. His voice was propertied

Un cimier sur le monde. Sa voix n’était qu’harmonie
As all the tuned spheres, and that to friends ;

Comme les sphères à l’unisson, quand il parlait à des amis ;
But when he meant to quail and shake the orb,

Mais s’il voulait terrifier et ébranler le globe,
He was as rattling thunder. For his bounty,

Il grondait comme le tonnerre. Sa munificence
There was no winter in’t ; an autumn ‘twas,

Ne connaissait pas d’hiver ; c’était un automne même,
That grew the more by reaping. His delights

Où plus on moissonne, plus la récolte est drue. Ses plaisirs
Were dolphin-like ; they show’d his back above

Étaient autant de dauphins, qui s’ébattaient
The element they liv’d in. In his livery

Au-dessus de l’élément où il vivait. Sous sa livrée
Walk’d crowns and crownets ; realms and islands were

Marchaient couronnes et diadèmes ; îles et royaumes,
As plates dropp’d from his pocket.

Comme pièces d’argent, tombaient de ses poches.

[…] if there be, nor ever were one such,

[S]i un tel homme existe, ou a jamais existé,

It’s past the size of dreaming. Nature wants stuff

Il dépasse tous les rêves, la nature manque d’étoffe

To vie strange forms with fancy ; yet t’imagine

Pour rivaliser de prodiges avec les songes ; pourtant, imaginer

An Anthony were nature’s piece ‘gainst fancy,

Un Antoine serait une prouesse de la nature,

Condemning shadows quite.

Réduisant à néant les chimères des songes.

 

[Texte de Shakespeare établi par Gisèle Venet et Line Cottegnies ; traduction par Jean-Michel Déprats et Gisèle Venet.]

 

Je ne résiste pas – maintenant – au plaisir de vous offrir la traduction du poète Yves Bonnefoy, certes moins fidèle, mais peut-être plus juste dans sa formulation « Ses plaisirs / Étaient tels des dauphins, ils trouaient de son dos / L’océan de sa vie. » pour His delights / Were dolphin-like ; they show’d his back above /The element they liv’d in. :

 

J’ai rêvé un empereur : Antoine.

Ah, un autre sommeil, semblable ! Rien que pour voir

Un autre homme semblable ! […]

Son visage, c’était le ciel, il y avait en lui

Un soleil, une lune. Ils suivaient leur cours,

Ils éclairaient ce o minuscule, la terre. […]

Ses jambes chevauchaient l’Océan. Son bras levé,

C’était le cimier du monde. Sa voix, pour ses amis,

C’était la musique même des corps célestes.

Mais quand il entendait terrifier l’univers,

C’était alors le tonnerre qui roule. Sa bonté

Ne connaissait aucun hiver. C’était un automne

Qui donnait d’autant plus qu’on y récoltait. Ses plaisirs

Étaient tels des dauphins, ils trouaient de son dos

L’océan de sa vie. Sous sa livrée

Allaient des princes et des rois. Des royaumes, des îles

Comme pièces d’argent tombaient de ses poches…

 

Aller plus loin : William Shakespeare, Tragédies, tome II [Œuvres complètes, II], trad. de l’anglais par Line Cottegnies, Jean-Michel Déprats, Robert Ellrodt, Richard Marienstras, Yves Peyré, Henri Suhamy et Gisèle Venet, édition publiée sous la direction de Jean-Michel Déprats avec la collaboration de Gisèle Venet, préface d’Anne Barton, édition bilingue, textes établis, présentés et annotés par les traducteurs et traductrices, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, 2002.

 

NE MANQUEZ PAS…

Ne manquez pas la représentation des Tragédies romaines [Coriolan, Jules César et Antoine et Cléopâtre de Shakespeare], à Chaillot, du 29 juin au 5 juillet 2018 (Ivo van Hove / Toneelgroep Amsterdam).

11 février 2008

[News] Le Falstafe de Novarina à Chaillot

Filed under: chroniques,News,UNE — Étiquettes : , , , , , , , — Fabrice Thumerel @ 17:50

   Écrit en 1975 après l’imposante farce politique Le Babil des classes dangereuses, mais publié un an plus tôt chez le même éditeur (Christian Bourgois, 1977) – bien avant que tous deux ne soient recueillis dans le même volume paru chez P.O.L (Théâtre, 1989) -, Falstafe est un texte de jeunesse qui, bien que réécrivant les deux parties du Henri IV de Shakespeare (1597), est le plus court de l’oeuvre novarinienne avec sa centaine de pages. Rien d’étonnant à cela, puisque Valère Novarina a choisi de se concentrer sur une figure haute en couleur carnavalesque : "non un homme, mais une barrique à figure humaine, sac de toutes les bestialités, boyau gonflé de tous les vices ! […] ce gueux suborneur abominable et bas, ce dindon empiffré de farce jusqu’au col, ce paquet boursouflé de toutes les infamies, ce vieux Satan blanchi, ce fou couvert de rides ?" (p.557).

(more…)

Powered by WordPress