Libr-critique

6 novembre 2020

[Chronique] Emmanuel Carrère, Yoga, par Ahmed Slama

Emmanuel Carrère, Yoga, P.O.L, septembre 2020, 400 pages, 22 €, ISBN : 978-2-8180-5138-2.

 

Publié lors du grand lâché rituel de livres qu’on nomme communément « la-rentrée-littéraire », Yoga d’Emmanuel Carrère condense avec sûreté et cynisme ou plutôt la sûreté du cynisme l’ensemble des stéréotypes éculés, tant du point de vue de l’écriture que de la manière dont on aborde certaines questions. On pourrait me demander alors : pourquoi traiter de cet écrivant, ce faiseur de livres inconsistants ? Et pourquoi avoir perdu ainsi mon temps à lire ça* ? Les bons livres qui mériteraient d’être lus et promus ne manquent pas !

D’abord il s’agissait pour moi d’aller voir du côté des livres commerciaux ; ou plus précisément de cette catégorie de livres et d’écrivains qui se présentent ou sont présentés comme littéraires. S’aventurer de l’autre côté du miroir de la représentation médiatique dominante. Carrère, comme beaucoup d’autres, jouit d’un certain prestige dû peut-être aux livres précédents. Plus sûrement à l’éditeur qui publie ses logorrhées : P.O.L, permettant à notre écrivant de profiter du capital symbolique de la maison – considérée par beaucoup (et parfois à juste titre) – comme une maison exigeante du point de vue littéraire.  Si l’on enlevait ce vernis, celui de la couverture P.O.L, Yoga ne vaudra pas mieux que nombre de publications à visée commerciale**, on en ferait une œuvre n’ayant pas plus de valeur que celle d’un Musso ou Marc Lévy, avec l’avantage pour ces deux-là de ne pas se cacher derrière des prétentions soi-disant littéraires. Ajoutons à cela le danger que constituent les thèses développées par Carrère dans ce livre ; au vu des relais médiatiques dont il dispose, du nombre de ventes qu’il accumule, je crois qu’il faut prendre au sérieux les bêtises qu’il débite.

« Un livre qui [fait] un carton »

Répété à plusieurs reprises ce que nous nommerons le vÅ“u (pour ne pas dire l’intention) de Carrère en écrivant ce livre est de faire l’éloge du yoga, en tant que pratique. L’idée de départ, selon ses dires, avait été d’écrire un petit livre « souriant et subtil sur le yoga ; refus de l’éditeur… Je vous passe les plaintes et les jérémiades – maintes fois réitérées – comment peut-on, ose-t-on ainsi faire barrage à son « génie »… commercial.

« Et en plus, me disais-je en mon avide for intérieur, énormément de gens font du yoga aujourd’hui, énormément de gens seraient contents de mieux savoir ce qu’ils font en faisant du yoga : c’est un livre qui peut faire un carton. »

Sortie de son contexte, la citation peut être lue comme de l’ironie ou du sarcasme, mais à y regarder de plus près ou de plus loin – du point de l’ensemble du livre – et de ce qu’il nous raconte, la perspective peut être aisément déchiffrable : se lover dans cette vague du « développement personnel » advenue depuis quelques années déjà. Difficile d’en donner une définition satisfaisante ici, mais nous dirons qu’il s’agit d’un amalgame douteux de divers courants de pensée (psychologie, philosophie, religions, etc.) et qui vend (à qui y met les moyens financiers) une prétendue connaissance de soi. Depuis pas mal d’années, les élucubrations du développement personnel sont utilisées en entreprise pour domestiquer… pardon « manager » salarié·es et employé·es, donnant ce que l’on nomme aujourd’hui : « happiness officer» [responsable du bonheur]. Certaines pratiques de ce « développement personnel » empruntent quelques éléments au bouddhisme ; la pratique du yoga et la « méditation pleine conscience » notamment.

«… ce que j’étais parti pour dire, ce qui devrait sous-tendre mon récit, ce que ses lecteurs devraient en retenir, c’est tout simplement que la méditation, c’est bien. Que le yoga, c’est bien. On ne m’a pas attendu pour le dire, je sais. Simplement, je m’apprête à le dire d’une autre place, disons d’un autre rayon de librairie que celui du développement personnel. »

Bien évidemment dans la posture qu’il veut se donner, et que lui donne une certaine presse, une adhésion aussi franche aux élucubrations du « développement personnel » n’est pas tenable pour « l’écrivain » (re)connu et qui ne cesse de relater, à longueur de pages, les interviews et les entrevues livrées ici ou là. Il s’agira pour notre égopathe de faire un pas de côté, de conserver un semblant de regard critique, de façade dirons-nous.

« Elle travaille pour un magazine dédié au bien-être et au développement personnel, diffusant une vision positive de la vie selon laquelle, en gros, la pire tuile qui nous tombe dessus est en réalité une excellente chose : une occasion d’avancer et de devenir meilleur. (…) Elle voit bien ce que cette vulgate a de caricatural mais pense que la vision du monde qui la sous-tend est juste, et je suis assez d’accord avec elle. »

Carrère nous parle de « Vulgate » pourtant il n’est pas en désaccord, et acquiesce même, aux thèses du « développement personnel ». On pourrait appeler ça un « doux oxymore ». Railler d’un côté cette « vulgate », les librairies New Age et leurs livres « laids » et « bêtes », tout en adhérant au fond des discours. Distinction de façade. Se distinguer, pour mieux se valoriser. Mais également, à mon sens, ménager la clientèle, le public cible pour le dire rapidement. Celles et ceux qui adhèrent au « développement personnel ». Classe moyenne mythologique (ou se vivant comme telle) qui, confrontée à la réification de toute chose et au fétichisme de la marchandise, trouve refuge dans ce charabia inconsistant. On ne mord pas la main d’un système qui vous a bien nourri, vous nourrit (et pour combien de temps encore ?) convenablement. Face à tout ça, se recroqueviller sur soi, non pas lutter pour que le monde soit à sa manière, mais travailler sur soi pour « s’adapter », se modeler soi-même pour entrer dans le moule de la concurrence acharnée. Et c’est ce lectorat que vise Carrère : occidental et solipsiste avide de traitements qui contrecarraient sa petite dépression, des œillères pour mieux regarder le monde dans et par son nombril.

« L’orient créé par l’occident »

Quand nous parlons d’occident et d’orient, ce sont avant tout des constructions que nous pointons. Étymologiquement le premier désigne ce qui tombe, l’autre ce qui se lève ; cela a été simplement appliqué au soleil. Il n’y a pas d’essence occidentale et encore moins d’essence orientale. Il existe en revanche une vision, une représentation de l’orient qui, au fil des siècles, a été imposée ; vision de « l’oriental·e » aux mœurs étranges ou bizarres, n’étant pas comme l’occidental, comprendre : inférieur à ce dernier. À cela on peut ajouter des stéréotypes de genre : quand l’homme oriental est représenté comme sauvage et brutal ; les femmes sont sensuelles et vaporeuses. Imaginaire qui perdure et qui, depuis les années 1970, se masque derrière des atours nouveaux, Le racisme sans race  que pointait, entre autres, Étienne Balibar. Racisme culturel ; ils ne sont pas comme nous !

« Puisqu’il faut commencer quelque part le récit de ces quatre années au cours desquelles j’ai essayé d’écrire un petit livre souriant et subtil sur le yoga, affronté des choses aussi peu souriantes et subtiles que le terrorisme djihadiste et la crise des réfugiés… »

Dans Yoga, ça se matérialise dès la première page où les soucis majeurs de notre faiseur de livre semblent être « le terrorisme djihadiste et la crise des migrants ». Accoler ainsi les deux événements, sans prendre aucune peine pour les distinguer est déjà extrêmement problématique, et dénote déjà de la représentation que se fait notre égomaniaque des réfugiés. Si l’on se reporte quelques centaines de pages plus loin, quand (après moult plaintes) il rencontre ceux qu’il nomme parfois réfugiés, parfois des « migrants » (ne semblant pas être au courant de la distinction entre les deux termes) sur l’île de Léros (Grèce), il nous en dresse des portraits dans la veine la plus orientaliste***.

« Hamid remarquablement beau, des traits fins, des yeux noirs veloutés et mélancoliques, Atiq plutôt ingrat, le visage ravagé par l’acné et déjà la promesse d’un double menton, mais le charisme et la vitalité sont de son côté, c’est lui le leader naturel, c’est lui qui embarquera les filles, qui peut-être les embarque déjà – non, cela m’étonnerait, ils sont certainement vierges tous les quatre. »

Quand on parle d’orientalisme, le patriarcat n’est jamais loin. Valorisation d’un tel par sa capacité à « embarquer des filles ». Représentation fascisante du « leader naturel ». Je vous passe bien évidemment les péripéties, les échanges paternalistes avec ces quatre réfugiés mineurs : Hamid, Hassan, Atiq (tous trois Afghans) et Mohammed (pakistanais). Parce que surplombant tout ce mépris, il y a le cynisme de notre égopathe.

– «… mais s’il y en a deux qui doivent rester ensemble, qui seront assez malins pour ne pas laisser la vie les séparer, ce seront eux [Atiq et Hamid], tant pis pour les deux autres qui sont moins armés pour la survie. »

– « Où qu’il soit aujourd’hui, Atiq a certainement oublié cet homme hagard à la chemise sale, aux mains tremblantes, qu’il a côtoyé quelques semaines lorsqu’il est arrivé en Europe, et il serait certainement très surpris d’apprendre que cette interview menée au café Pouchkine sur son périlleux voyage entre le Pakistan et la Grèce a fini par faire surface, quatre ans plus tard, dans quelque chose d’aussi improbable qu’un livre sur le yoga – enfin, dans quelque chose qui était supposé être un livre sur le yoga et qui après beaucoup d’avatars en est peut-être un, au bout du compte. »

Il y a alors ce fragment ou chapitre ou immondice… intitulé Molenbeek où l’on apprend que cette commune de la région de Bruxelles est la destination finale de l’un des réfugiés mineurs : Atiq. Pour un esprit aussi tordu que celui de notre égopathe, le lien (que vous devinez) ne tardera pas à faire surface.

« Beaucoup de gens qui ont commis des attentats terroristes ont grandi à Molenbeek ou sont passés par Molenbeek ou se sont à un moment planqués à Molenbeek. Cette réputation est terriblement injuste pour la majorité des habitants de Molenbeck (sic) qui n’ont rien à voir avec le djihadisme, et l’oncle d’Atiq fait certainement partie de cette majorité de citoyens paisibles, mais je ne peux m’empêcher à ce moment de penser que dans un groupe de quatre ou cinq adolescents aussi attachants et démunis que les nôtres il y en aura peut-être un qui, n’en pouvant plus d’être rejeté de partout et traité comme un chien, cessera de croire qu’il a une chance de devenir comptable en Bavière ou informaticien en Belgique et se radicalisera, comme on dit, et se fera sauter pour que sautent avec lui un maximum de gens comme nous. »

Nous / eux : la dichotomie est là, le « choc des civilisations » si cher à toute une sphère d’intellectuels de plateaux télé et radio. Et ce « nous » contre « eux » sous-tend l’ensemble du verbiage de notre écrivant. Il n’est jamais question de domination, de la manière dont justement ces réfugiés (mineurs !) se trouvent sous le joug d’un système de domination qui les a obligés à fuir leur pays, qui les a fait devenir ces damnés de la terre. En revanche quand les rôles ne sont que symboliquement inversés notre égopathe ne se prive pas de la noter alors, la domination.

« Il a fallu attendre pour cela que nous nous retrouvions ensemble sur ce scooter, lui [Atiq] dans la position dominante du conducteur, moi dans celle, subalterne, du passager, ce qui rend possible pour lui de s’intéresser à moi. »

À son sens on ne peut s’intéresser à l’autre qu’en étant dans la position du dominant. Réflexion gorgée de bêtise. Quand on domine, on ne voit que soi, sa position à soi et tout son livre est là pour en témoigner. Mais comprenez « eux », ce ne sont pas « nous » nous n’avons ni les mêmes mœurs, ni les mêmes valeurs, comme lorsque notre faiseur de livre donne ce conseil à celle qui anime des ateliers destinés à ces réfugiés – bien avant qu’arrive notre égopathe en chef.

« Elle devrait éviter, lui dis-je aussi prudemment que je peux, de confier aux garçons ses déboires amoureux parce qu’ils viennent de cultures à la fois prudes et machistes et risquent de la mépriser. Erica en convient mais ce conseil l’abat. »

Un orientalisme paradoxal

Ce phantasme du prétendu « choc des civilisations » conceptualisé par Samuel Huntington n’est bien évidemment pas cité, encore une fois notre faiseur de livre doit tout de même conserver sa distinction de soi-disant écrivain, garder la mesure et le recul, et ne pas passer pour quelque affreux xénophobe ou raciste, d’ailleurs l’évocation de Renaud Camus sert bien à ça ; se distinguer du rance écrivain.

Les positions de notre faiseur de livre sont éminemment morales. Il se dépeint comme « juste » ; mythologie d’une justice pure et immanente et qui recoupe le fantasme porté par le bouddhisme, celui d’un monde qui se voudrait sans désir.  Et c’est là qu’on pourrait m’opposer qu’orientalisme ne serait pas le terme adéquat pour désigner le positionnement de notre écrivant, puisque l’orient, il ne cesse d’en parler, d’en louer certains aspects dans et par ses références réitérées au bouddhisme. Géométrie (géofantasme ?) variable : si l’islam, c’est le Mal ; le bouddhisme est le Bien.

Pourtant le bouddhisme, de pruderie, de patriarcat et de violence, il n’en manque certainement pas. Allez questionner les Rohingyas au sujet du prétendu pacifisme du bouddhisme ! Quant au culte bouddhiste, il est profondément patriarcal sans oublier les différentes saillies du dernier Dalaï lama. Tout cela, il n’en sera pas question chez notre égopathe. Inculture crasse ou manière d’entretenir les stéréotypes ? De jouer avec ces stéréotypes partagés par le lectorat que nous évoquions plus haut.

Degré zéro de l’écriture commerciale

Un lectorat qui ne veut pas être gêné dans sa lecture, tout poli – et tout lisse – doit être l’écrit. Du prémâché prêt à être avalé. Chapitres courts qui souvent n’ont même pas besoin d’être lus pour être compris, puisque tout est déjà dans le titre. Construction et composition des pages visant à suivre la trame – qui se résume à son égocentrisme de mâle hétérosexuel occidental en dépression****. Du name dropping ici ou là. Pléthore de définitions du yoga de la méditation. Quelques citations à la manière de ces livres de « développement personnel » qui ne sont souvent que des sortes de répertoires de citations philosophiques tirées de leur contexte – le lectorat visé ne sera pas dépaysé. Mais il faut quand même tenir sa réputation d’écrivain ; alors on parle de Michaux ici ou là, de Barthes, ou d’Orwell. Et pour bien être sûr que la lectrice ou le lecteur ne soit pas perdu·e ; répéter, réitérer, faire des récapitulatifs de ce qui a été barbouillé quelques pages avant.

« Mon métier, mon talent, c’est la narration, et ma question en toutes circonstances peut se résumer à : c’est quoi, l’histoire ? »

L’histoire ? Celle d’un égopathe qui veut vendre du papier imprimé et qui se sert de tout ce qui lui tombe sous la main pour ça ; racisme, patriarcat, mépris de classe. Idéologie fascisante et écriture plate.

 

* Dans sa version numérique heureusement, n’ayant donc été qu’en contact visuel avec la chose, n’ayant ainsi pas besoin d’ajouter à la désinfection des mains requises en ces temps, celle de la désinfection littéraire.

** En précisant que l’auteur de ces lignes n’est pas naïf. Tout livre « commercialisé » a une visée commerciale, mais c’est aussi une question de façonnage, dans quelle mesure ou à quelle échelle, tel ou tel livre a-t-il été façonné pour la vente ?

*** Nous ferons à nos lecteurs et lectrices l’économie de ses descriptions de l’Inde ou encore la manière dont il reprend (de manière littérale) l’expression de Donald Trump « Shitty contries » (pays de merde) en parlant de l’Irak ou encore le stéréotype de l’Afrique « continent sale ».

**** Je précise ici mâle et hétérosexuel car je n’ai ni évoqué la manière dont il traite ses relations féminines et encore moins ses représentations des homosexuels munis de « moustaches », allant en vacance à « Mykonos », etc.

12 juin 2020

[Chronique] Ahmed Slama, Yamina Mechakra, entre effacement et récupération du trauma colonial

Il s’agissait au départ d’évoquer Le Trauma colonial de Karima Lazali publié à La Découverte – en France – et Koukou éditions du côté de l’Algérie, ouvrage dense, d’une ampleur remarquable à la croisée de la psychanalyse, de l’histoire et de la littérature, explorant les replis et les remous d’une mémoire et qui va au-delà, par-delà cette colonisation. Psychanalyste, Karima Lazali exerce en France et en Algérie, en français comme en arabe, nombre de ses patients français – issus le plus souvent de la troisième génération postcoloniale – se trouvent « pris dans une histoire qu’ils n’ont pas connue et qui, le plus souvent, leur a été transmise dans un épais silence », silence et zone blanche de la colonisation française en Algérie. De l’autre côté de la Méditerranée, l’Histoire de la colonisation et de l’indépendance se trouve confisquée, figée par les différents pouvoirs qui se sont succédé. 

Et cette zone blanche de l’histoire coloniale algérienne et française a son pendant littéraire, une écrivaine plus exactement, Yamina Mechakra (1949-2013), oubliée en France, voire ignorée puisque ses romans n’ont jamais fait l’objet d’une publication. On pourrait se reposer la question de la domination masculine esquissée avec André-Fatima Touam.Récupérée en Algérie par le pouvoir et ses tenants, notamment le ministre algérien de la culture, Azzedine Mihoubi (de 2015 à 2019). Ce dernier, en 2018, inaugurait du reste un prix littéraire qui porte le nom de Yamina Mechakra, récompensant des Å“uvres littéraires d’écrivaines algériennes. Ainsi Yamina Mechakra se trouve être une sorte métonymie de cette l’histoire coloniale, récupérée ici, ignorée là ; et peut-être justement par ce qu’elle l’a portée, elle l’a racontée cette histoire coloniale au travers de ces deux romans, Arris (Marsa éditions, 1992), mais surtout La grotte éclatée (Société nationale d’édition et de diffusion (SNED), 1979 – devenue l’Entreprise nationale algérienne du livre (ENAL) à partir de 1983 –, dont nous allons explorer les pages.

 

Allégorie de la caverne

Il ne s’agit pas simplement d’un roman ? récit ? poème ? Taxinomies et autres typologies importent peu, car ici c’est d’abord et avant tout un langage singulier qui se déploie, obscur ou ardu pour les peines-à-ouïr : « Langage pétri dans les tapis, les livres ouverts portant l’empreinte multicolore des femmes de mon pays qui, dès l’aube se mettent à écrire le feu de leurs entrailles pour couvrir l’enfant le soir quand le ciel lui volera le soleil. »

Langage qui compose, par sa mise en page et ses grappes de phrases éparses, l’histoire de cette narratrice maquisarde « sans fiche d’état civil, sans nom, sans prénom » ; la question de l’état civil est primordiale, car la colonisation est également une dépossession de soi, de son nom et de son corps. Et c’est justement de corps blessés, mutilés qu’il sera question, la narratrice, maquisarde, on la chargera de soigner les blessés qui affluent dans une caverne isolée à la frontière franco-tunisienne.

« Je revis mes doigts cherchant la balle à extraire, le couteau se perdre dans le cou, le ventre, la poitrine. Je me revis aussi épaulant, visant, tirant à bout portant et supprimant d’un trait une bête vivante. Les animaux n’ont pas de tribunal pour porter plainte. »

Ces corps entassés dans des gouffres servant de fosses communes… comme « ce jeune homme, parti à l’aube de sa jeunesse, était mort sans avoir de tombe ; cette terre qu’il défendit lui refusa sa main. » Et c’est bien un motif particulier que trace cette caverne, allégorie des corps mutilés, des corps brisés. Dans ce délire qui précède la mort ou dans l’ennui et la solitude de la caverne, les histoires personnelles défilent et composent une mosaïque hypnotique, lentes murmurations qui font écho au récit de la narratrice, à la fois dans la caverne et une fois celle-ci quittée.

Mosaïque subtile

Dans ces récits et leur enchevêtrement kaléidoscopique, c’est l’histoire d’un état de l’Algérie coloniale qui se dessine. Les histoires de ces femmes pour qui les affres de la colonisation se doublent de la domination patriarcale.

« Toute une vie s’était écoulée ainsi. Dans sa chair et dans sa révolte intérieure tout un roman étouffé, qui se confondait dans ses souvenirs avec le cri de la matrone le jour de sa naissance-Malédiction !

Jadis en Arabie ils enterraient les filles vivantes.

Un père couvrait de terre sa petite.

Une dernière fois elle parcourut son visage. Elle y vit des grains de sable et les secoua. »

Vies monotones faites des tâches ménagères auxquelles elles sont perpétuellement astreintes, doublées d’humiliations.

« Une seule fois, j’ai connu le nouveau. C’était ma nuit de noce ou la nuit de mon viol car on m’a violée. »

Et qui résonnent avec l’histoire de la narratrice ayant fait son éducation, dans un couvent dont la mère l’exclut à cause d’une lecture, Les Paradis terrestres, à laquelle elle adjoindra celle de Hafiz, Rimbaud et Saadi.

Et c’est ainsi des dizaines d’histoires qui parsèment le récit ? poème ? roman ? et ce qui frappe c’est l’absence, dans et par la langue de Mechakra, l’absence de tout orientalisme, il ne s’agit pas de dépeindre les algériens en bêtes, pas d’essentialisme ici, mais plutôt de faire dans et par l’écriture la tension, la complexité des tensions.

« Faux adolescents, sauvages, la bouche affamée, les yeux éternellement amoureux, ils repartaient de nouveau sur la trace d’une proie. Les années s’écoulant ils cherchaient à consumer leur ardeur et leur soif d’amour inassouvi dans les bras d’une femme jamais rencontrée. »

Une justesse qui porte loin

Justesse dans l’écriture et la langue, la manière dont Mechakra parvient à jouer sur et se jouer des étymologies, comme  ici avec l’adjectif mesquine. « Il lui envoya un message d’amour par une vieille mesquine du quartier à laquelle les honnêtes gens ne refusaient pas le partage du repas. » Utilisé dans le sens que lui donne le français : « Qui s’attache à ce qui est petit, médiocre », mais également au sens du mot arabe مسكينة [msikina] : « pauvre ».

Et c’est bien cette rigueur et cette justesse dans l’écriture qui lui donne des résonances internationalistes,

Par l’étoile et le croissant

Par la hache déterrée

Par la squaw exterminée

Par la burnous et le poncho

Par la rizière fécondée et le blé soulevé

Par la flûte et la corde vocale

Par la pique et le bâton

Par la lance et béquille

Par le poing menaçant

Nous briserons vos canons,

Nous cisaillerons vos avions,

Nous mâcherons vos frontières

abolition des frontières et de la propriété, car patriarcat, colonialisme, racisme il y a toujours, et pas loin, cette question de la propriété.

« Des individus se sont proclamés propriétaires. Ils se sont assujetti d’abord les femmes, puis les enfants, les chevaux, les vaincus. À l’origine il n’y avait ni possesseur ni possédé. »

Nous ne nous attarderons pas sur le récit d’une quelconque origine, mais c’est là que Mechakra parvient à toucher toujours par ces phrases aériennes et sa composition en mosaïque, les points cardinaux de la domination, la propriété et le QANOUN [la loi],

« Ils se sont érigés rois représentants de la divinité. Ils ont construit des écoles pour enseigner et perpétuer leur QANOUN figé. »

Et l’on pourrait continuer ainsi longuement, longtemps, mais le mieux reste de lire Yamina Mechakra, et vous savez quoi ? c’est à portée de clic, ici.

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