Libr-critique

5 décembre 2019

[Chronique] D’un entretien forcément infini (à propos de S. Sangral, Préface à ce livre), par Jean-Paul Gavard-Perret

Stéphane Sangral, Préface à ce livre, éditions Galilée, en librairie depuis le 21 novembre, 256 pages, 17 €, ISBN : 978-2-7186-0992-8.

 

Sangral est à sa manière un auteur voire un poète post-situationniste. Il crée, avec ses propres mots et ses propres phrases une dialectique d’une négativité bien comprise. Pour preuve la quadrature de sa fausse « Préface » qui est vrai livre et qu’il résume dans sa quatrième de converture (considérée par l’auteur comme une partie intégrante de son opus) : « Penser et écrire l’impossibilité de véritablement penser et écrire l’impossibilité de véritablement penser et écrire »).

il ne s’agit plus de muséifier le langage et la philosophie mais de rappeler que la seconde avance en prenant corps dans une langue qui opère de la même façon. Mais – et c’est bien là le problème – Sangral sait ce que les mots et leur syntaxe font : leur comment dire cache toujours un comment ne pas dire. De la langue il ne reste que « lalanque » chère à Lacan dont le « Ã§a' » parle n’est jamais le « bon ».

Néanmoins, évacuant toute démonstration, cette « Préface » devient un geste d’affirmation, un acte allègre et qui échappe à tout effet de logos admis ou de références livresques pesantes (elles ne sont que des commodités de la conversation des pédants un rien fainéants).

Surgissant par diverses entrées parfois inattendues de marches nocturnes, ce livre réactive la machinerie toujours partiellement inopérante de l’exercice de la pensée et de la langue. Tout créateur « bidouille », sinon dans l’inutile du moins dans des suites d’approximations. Si bien qu’à lire une telle « Préface » tous les corpus littéraires devraient être revus, corrigés, voire jetés…

La précision divagatoire et inquiète du texte hybride présente une remise en perspective des états de santé de la pensée et de la langue. Ce travail reste essentiel. L’alacrité est là afin de résister à la pensée et ses mots qui offrent, toujours, une approche a minima de toute vérité.

Le savoir de tout auteur reste en conséquence relatif et ne mérite ni le respect ni la révérence qui lui sont accordés. Existe là un exercice de défiance et de salubrité intellectuelle. Le statut de tout texte reste forcément déceptif, il permet néanmoins à tout discours de se construire afin d’avancer par ce qui ne peut être qu’une suite d’approximations.

Ce texte livre est donc la préface non d’un seul livre que Sangral serait sur le point d’écrire mais de tout contrat scriptural et philosophique. L’attente est toujours présente et légitime, mais il convient de faire – en ce qu’elle propose – la part du feu.

Certes, chaque « vrai » livre dévoile une dimension cachée de l’expérience littéraire ou de la conscience spéculative. Il se veut vecteur d’une vérité cachée, d’une richesse ignorée ou masquée par le flux ordinaire des logos. Bref, il offre au lecteur la possibilité d’une révélation. Mais elle demeure de l’ordre de la « rumeur » qui passe par les humeurs et la culture de l’écrivant.

Il s’agit d’éviter au lecteur de ne plus vivre aux dépens de ce qu’il découvre et croit croire. Certes, dans le meilleur des cas – comme dans ce livre – un pas au-delà est franchi : mais au dessus du vide. Chaque texte tente de le remplir. Toutefois, en relative pure perte. Si bien que la dernière page tournée d’un livre réclame à son horizon la première page d’un livre à venir. Sangral le signifie jusque dans le graphisme de ses « pièces » finales.

Une telle Préface et ses morceaux de bravoure quasiment poétiques remettent à nu l’usage de la langue et le contrat que toute lecture engage. Si bien que, comme Robert Montgomerry l’a écrit, « tous les palaces ne sont que temporaires et provisoires ». Sangral met donc en évidence la paréidolie de toute écriture et pensée : une forme d’illusion d’optique qui associe un stimulus ambigu à un élément qui se veut clair et identifiable en vue de transformations radicales.

Néanmoins, tout ensemble imaginé ne cessera pas d’être irréel, même si tout acte de création est de tenter une saisie d’un réel. Mais l’office des signes ne peut qu’offrir une vision approximative tant l’inconscient, cet éternel traître, crée des avancées relatives et qui doivent être réévaluées. Dès lors, ce livre comme tous les autres, appelle non une fin mais une suite. Bref, son entretien est infini. Blanchot et Jabès l’avaient senti, Sangral le précise dans cet efficient bain de jouvence propre à ragaillardir un bond en avant et une plongée dans les abîmes du sens où les grands auteurs et penseurs conduisent.

17 septembre 2016

[Chronique] Stéphane Sangral : une poétique du manque (à propos de Circonvolutions), par Marie-Josée Desvignes

Né en 1973, Stéphane Sangral est poète, philosophe et psychiatre. Son intérêt esthétique et conceptuel à l’égard des boucles a comme origine sa passion pour l’étude de la réflexivité de la conscience, sa fascination pour cette boucle primordiale qu’est le "penser sa pensée", ou même, plus simplement, le "se penser". Sont parus aux éditions Galilée : Méandres et Néant (2013), Ombre à n dimensions (2014) ; Fatras du Soi, fracas de l’Autre (2015) ; Circonvolutions (2016).

Stéphane Sangral, Circonvolutions (soixante-dix variations autour d’elles-mêmes), préface de Thierry Roger, Galilée, printemps 2016, 160 pages, 15 €, ISBN : 978-2-71860-933-1. [Bandeau et arrière-plan : © salade.kiwi]

La riche préface que donne Thierry Roger à cet ouvrage d’une poétique à la fois dense et originale prépare notre lecture à cette spirale circonvolutive qu’est l’écriture de Stéphane Sangral. Dans une « stylistique de l’écholalie » où se démultiplient et se déplient sans cesse, les mouvements de la pensée, les leurres, les angoisses, s’affrontent les pertes de sens d’une conscience trop lucide, éveillée et enfermée dans les circonvolutions du cerveau, à l’image du cerneau de noix, cerné de plis et de replis où les mots seraient eux-mêmes des niches où viennent se loger d’autres mots (maux ?).

Dans une spécularité du langage quasi obsessionnelle, une plongée circulaire et labyrinthique, se dit ce rien « un rien, de rien pour

rien un rien qui…

et puis rien rien rien » comme y préparait déjà le précédent recueil Méandres et Néant.

L’ouvrage est divisé en huit sections de l’infini à l’infini, dans une boucle référentielle qui tient l’avant-texte (ou prétexte), le plonge dans le vide, le né-en surgissant du poème et prenant son envol dans l’espace de la page.

Les mots, les lettres forment des dessins à la typographie parfois minuscule et quasi illisible, enferment notre esprit à la recherche de ce quelque chose à dire. Il s’agit d’occuper l’espace, compter le temps, et dire cette impuissance à le modéliser. Dieu, la transcendance, le désespoir d’un être qui ne demande qu’à croire peut-être et ne trouve que désespoir et néant.

Ecrire pour cerner la pensée, remplir le vide de soi à soi, de soi à l’autre, de l’autre en soi, celui qui manque. Croire qu’on est conscient mais le « Rien ici dégouline sous l’apparence des mots jusqu’à l’absurde ». C’est une pensée qui tourne à vide, « qui se mord la queue », incessante, obsessionnelle, liquide, affamée.

Après le sang et le sans, manque le sens. Il faut chercher, creuser, forer profond le mot, les mots qui feront sens qui ouvriront une porte, offriront un sursaut, un sursis.

La langue portée haut pour imaginer une échappée, une fuite hors de toute cette souffrance d’être sans être. La lettre appelée à la rescousse peut alors construire mais c’est dans la déconstruction de l’être que tout se reconstruira.

Epuiser le sens et l’ennui, tout ce vide qu’une pensée qui tourne sur elle-même, tourne à vide et s’efface.

Dans le « cercle vicieux du Rien », on franchit le miroir, on dépasse les limites de soi, on sort, on déborde le texte, l’ego est aveugle.

Et au cœur du livre, un ensemble, pages blanches comme un linceul enroulant le poème de l’effondrement, ce poème-énigme de l’absent, le seul qui tienne debout se lisant verticalement et horizontalement, un ressassement horizontal, numérique, et le poème se resserre au milieu, s’enroule et dit enfin ce qu’il a à dire, et dit que « le noir destin symbolise/le secours des Muses » et « n’oublie pas de/préciser que/neuf +treize/font vingt-deux/nombre d’années/que mon frère/a vécu… »

Oui, « la vie n’a aucun sens, qu’une direction : la mort ».

Ces mots ouvrent le long poème de « Et le poème viendra », comme un cri qui cherche un sens à la souffrance de la perte et dit l’inanité même du poème, pas assez costaud pour le contenir lui si petit dans son habit existentiel. Il faut quand même continuer et le poème se déroulera à la surface du dire suivant, dans la vacuité du monde

« La vie n’est qu’un long exorcisme

et je n’ai pas la foi ».

Poème-prison, poème de l’absence à soi, à l’autre, livre-poème qui donne vie à l’absent et à celui qui la porte :

« le poète est devenu l’absent

et le poème est lui

une marre de sang

où il se noie ».

 

Dans ces cercles concentriques pareils à ceux de l’enfer souvent imagés, se devine la boucle infinie du temps sur laquelle l’homme avance vers sa perte.

« Je

sens qu’émergera par là le tombeau du sens »

Au fil de notre lecture, nous épousons son vertige, glissons dans les failles de sa conscience qui est aussi la nôtre. Pris au piège d’un labyrinthe infernal, les mots s’avancent sur la page et cherchent à se lire en tout sens, horizontalement, verticalement, tout à la fois, formant une croix ou un escalier, les marches d’un labyrinthe. Les mots flottent et occupent l’espace de la page et de la conscience sans conscience d’être, parfois le silence symbolisé par des suites de points sur la page s’interpose dans le gouffre nommé à l’infini, jusqu’au NOIR TOTAL.

 

Seul demeure le problème du survivant, le deuil inconsolable laisse plus qu’un vide affectif, un autre vide existentiel, il a ouvert le cœur de la lucidité, où les mots désormais « me pensent ».

Comment échapper à la folie sinon fuir la pensée, la pensée de la mort. Ce cercle vicieux du Rien se clôt sur une reprise de l’infini et lointaine, comme si les lettres et l’être s’amenuisaient jusqu’à devenir invisible (illisible) sur la page (la page comme espace de la conscience).

Quand le dernier poème « cercle vicieux du Tout » ferme la boucle entamée au début et se clôt sur lui-même.

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