Libr-critique

13 août 2014

[Libr-retour] Cinq mises à jour / Libr-critique dans l’espace littéraire numérique

 Après huit ans et quelque 1650 posts, il est crucial de mettre à jour des publications anciennes que les diverses refontes du site ont rendu inaccessibles ou qui nécessitaient une relecture/remise en forme : c’est ainsi que vous pouvez (re)découvrir ci-dessous – par ordre chronologique – cinq articles fondamentaux dont la première mise en ligne remonte à 2006-2007. C’est aussi l’occasion de refaire le point sur le projet de LIBR-CRITIQUE ("LC dans l’espace littéraire numérique").

 

Cinq articles mis à jour

â–º Fabrice THUMEREL, "De l’intellectuel critique" (20/01/2006) : long travail qui, centré sur la confrontation Sartre/Bourdieu, n’en livre pas moins une réflexion sur le rôle critique de l’intellectuel aujourd’hui.

â–º Philippe CASTELLIN, "La Guerre des préfixes : encore un effort pour penser la modernité" (26/01/2006 : avant-garde, modernité et post-modernité).

â–º Fabrice THUMEREL, longue chronique datée du 3 janvier 2007 sur un récit autobiographique que son auteur, Jacques Roubaud, nomme "multiroman" (Nous, les moins-que-rien, fils aînés de personne. 12 (+ 1) autobiographies, Fayard, 2006).

â–º Philippe FOREST, « Le "retour au réel" : un lieu commun critique, ses limites, ses usages » ("Manières de critiquer", 08/10/2007 : un point de vue important sur l’histoire de notre modernité).

â–º Isabelle ROUSSEL-GILLET, "L’Usage de la photo, de Annie Ernaux et Marc Marie. Échos et écarts avec Sophie Calle : quand il n’y a pas photo… au montage" (dossier "Annie Ernaux : une œuvre de l’entre-deux", 23/11/2007).

 

LIBR-CRITIQUE dans l’espace littéraire numérique

1. Revenons tout d’abord sur la mutation qu’introduit dans le champ pratique des internautes la collusion au sein du label choisi entre les champs sémantiques de "libr(e)" et de "critique".
Pour décrire synthétiquement les pratiques des internautes, y compris dans la sphère culturelle, on peut s’appuyer sur la trilogie conceptuelle : libertéimmédiatetégratuité. Sur internet, le sentiment de liberté explique la prédominance d’un discours spontané qui prend la forme d’écritures-exutoires (journal intime – que cette invention technologique permet d’illustrer facilement -, poésie sentimentale et naïve – pour reprendre la terminologie de Jean-Claude Pinson -, divanitations diverses…) ou de réactions épidermiques (commentaires "à chaud", polémiques, etc.). Quant à l’immédiateté, elle a souvent pour corollaire la facilité. Car la migration vers internet s’effectue avant tout au plan pragmatique, qu’il s’agisse de mettre en ligne des informations, de courtes chroniques, des documents écrits, sonores ou visuels (à consulter et/ou à télécharger). Il n’est évidemment pas question ici de nier l’intérêt de la libre circulation des savoirs (fonction didactique), mais plutôt de constater que, dans les domaines intellectuels et artistiques priment les fonctions de divertissement et de thérapie (expressions spontanées) ou les seules fonctions informative et documentaire. Cette relation immédiate à un medium de l’immédiateté s’accompagne en outre d’un sentiment de gratuité, au sens économique, certes, mais aussi philosophique : le flux numérique nuit à la densité doxique, au poids éthique et ontologique des prises de position ; autrement dit, sur internet, la quantité et la célérité des échanges favorisent la superficialité, le désengagement, voire l’irresponsabilité. Cette logique des flux permet de comprendre pourquoi l’espace des blogs répertoriés comme "littéraires" – labellisation qui, à elle seule, est un complexe objet d’étude sociogénétique – est en fin de compte régi par une puissance homogénéisante.

Le postulat en germe dans le label "Libr-critique" : il ne saurait y avoir de liberté sans médiation réflexive (sans réflexion ni réflexivité, donc) ; de projet créatif sans négativité critique. De sorte que les principales rubriques sont consacrées à des travaux très élaborés, qu’ils relèvent de la critique, de la recherche (universitaire ou non), ou encore de la création textuelle ou numérique ; qu’est requis l’engagement pleinement assumé de tous les auteurs ; que les membres de la rédaction sont censés prendre la distance critique nécessaire à toutes leurs prises de position, y compris dans les espaces réservés aux commentaires.

Comment prétendre offrir des "critiques libres" et être dans le Marché ? et donner dans la spontanéité irréfléchie ?

2. LIBR-CRITIQUE affirme sa résistance face aux trois lignes dérivantes qui nuisent à l’autonomie du champ littéraire, et en particulier à la spécificité de son espace de circulation restreinte (celui des écritures exigeantes et/ou expérimentales). Concentrons-nous sur la traduction dans cet espace-là  du consumérisme ambiant. La première forme spécieuse est une espèce de laisser-aller marchéiste  qui s’est développé à grande vitesse : mettons sur le Marché les produits labellisés "littéraires" les plus variés, et le Marché rendra son verdict, c’est-à-dire fera le tri. La deuxième ressortit à un fonctionnalisme esthétique primaire qui a pour corollaire un aquoibonisme critique : à quoi bon les élucubrations critiques, seul vaut ce constat = ça marche ou ça ne marche pas ; ça résiste ou ça ne résiste pas. Et basta ! La troisième n’est que l’accentuation de la précédente : le défaitisme critique, ou, pire, sa capitulation (que peut-on ajouter au simple plaisir de lecture ? aux propos de l’auteur, qui, n’est-ce pas, est le mieux placé ? à la quatrième de couverture et au dossier de presse, qui, non seulement sont produits par des personnels de plus en plus qualifiés, mais en outre arborent les recommandations les plus diverses ?)…

Le point commun entre ces trois positions – en partie favorisées par l’émergence d’une nouvelle génération d’acteurs (auteurs, commentateurs, attachés de presse, etc.) en phase avec la logique libérale et quasiment dépourvue de culture théorique – est le fantasme d’une communication directe entre auteurs/textes et lecteurs dont l’origine est à rechercher du côté de la pensée dominante. En ces temps de culture-pour-tous, non seulement le lecteur est un consommateur comme un autre, mais en outre sa modélisation est conforme à ce parangon que constitue l’homo economicus : doté de toutes les compétences et dispositions requises, il est autonome… en théorie, bien sûr.

Si, bien évidemment, la théorie ne génère pas forcément de la "bonne littérature", si la lecture n’est pas l’apanage de la critique et si, par ailleurs, le critique ne saurait être le détenteur patenté du sens de l’œuvre – ou de sa vérité, comme on voudra –, il n’en reste pas moins vrai que toute œuvre d’importance présuppose une nouvelle relation pratique et théorique aussi bien au monde sensible qu’au monde social et à la sphère littéraire, et qu’il est d’autant moins aisé d’en rendre compte qu’elle est le plus souvent complètement implicite et que l’auteur ne peut nous servir de recours puisque n’en ayant pas lui-même une conscience claire. Qui plus est, qu’appelle-t-on littérature si ce n’est l’ensemble des pratiques et des théories ? Qu’est-ce que la littérature sans une théorie poétique ou une théorie de l’histoire littéraire ?

LIBR-CRITIQUE n’est pas un simple inventaire de textes et de créations diverses ; son objectif n’est pas de mettre à disposition et de présenter des produits qui correspondent à l’éventail des goûts actuels – n’est ni d’être éclectique, ni de prétendre à l’exhaustivité.

3. Libr-critique a donc été créé contre les dérives liées à ce nouveau medium qu’est internet et aussi, comme toute véritable entreprise, pour combler un manque : celui d’un no man’s land libre & critique qui, en tant que lieu d’édition et de réception, défende les pensées atypiques et les écritures exigeantes ; d’un lieu alternatif interdisciplinaire qui soit ouvert, indépendamment de toute chapelle et de toute mode, à toute contribution inédite aux plans formel et thématique. C’est dire que, même si nous sommes sensibles à la modernité carnavalesque et nous optons pour une certaine conception du postmoderne (en particulier dans les domaines des créations sonores, visuelles et multimédia), nous n’avons pas d’a priori, et que notre seul refus concerne les formes usées, qu’elles soient "traditionnelles" ou "modernes", voire "postmodernes". Cette restriction n’est pas sans conséquence, puisque, de fait, elle élimine la majeure partie des œuvres produites – publiées ou à publier. Elle présuppose bien évidemment de notre part un jugement motivé : c’est en fonction de notre expérience, de nos savoirs et compétences que nous estimons caduques certaines formes-sens (je reviendrai ci-après sur le problème de la valeur). Mais le plus important c’est que Libr-critique, récusant systématisme, univocité et unidimentionnalité, crée un espace dont le mode de fonctionnement est décentralisé : non seulement les membres de la rédaction sont libres de leurs contributions, mais encore et surtout le chantier collectif qu’offre le site suit les lignes de fuite que constituent les projets et propositions d’intervenants extérieurs, les diverses manifestations auxquelles nous sommes invités, les works in progress… Aussi peut-on parler d’espace dialogique ou d’espace communicationnel (Habermas).

→ Contre les flux entropiques, Libr-critique est ainsi un lieu multipolaire – et non pas groupusculaire comme à l’époque des dernières avant-gardes – dont l’objectif est, tout en se gardant de l’éclectisme et en veillant à l’équilibre entre endogène et exogène, de faire circuler des objets formels et conceptuels, de produire des réactions polynucléaires, des interactions épiphaniques… On le voit, au moyen d’un mode de libre circulation, il s’agit d’éviter l’institutionnalisation qui guette toute revue, du moins à un moment donné : sa périodicité, sa reconnaissance, le fonctionnement de son comité de rédaction, ou encore le poids symbolique de ses membres, sont autant de facteurs qui la font souvent tomber dans une logique d’appareil, la transformant en machine factuelle et hégémonique (une fois réifiée sa finalité – esthétique, philosophique, etc. -, elle devient un objet sans objectif, objet commercial donc).
À une époque de restauration littéraire, dans le prolongement de toutes les initiatives qui, depuis la Belle Époque, proposent des alternatives au circuit de production commercial – des revues artisanales aux revues en ligne, en passant par le Mail Art -, Libr-critique résulte de la volonté d’opposer des machines désirantes et pensantes à la machinerie consumériste qui cancérise tous les mondes habitables, y compris l’univers culturel, la forte énergie dissolvante à la force d’inertie pétrifiante (le moléculaire au molaire, pour le dire à la façon de Deleuze et Guattari), les résistances vivisonnantes et centrifuges aux puissances homogénéisantes et centripètes.

4. Libr-critique doit encore sa raison d’être au vide laissé par la critique journalistique comme par la critique universitaire. Annexée par la logique et la logistique commerciales, la première se borne le plus souvent au seul faire-vendre, ignorant les productions du pôle de circulation restreinte, pratiquant l’amalgame ou défendant des produits interlopes, et devenant de plus en plus insignifiante, ne serait-ce que par la réduction de l’espace attribué dans un état du champ où la littérature est une valeur en chute libre. Quant à la seconde, bien qu’elle se soit considérablement développée et transformée, elle relève encore d’une temporalité différée, fait encore globalement prévaloir le savoir sur le savoir-faire et se révèle encore en partie affectée par cette double postulation : soit elle peine à opérer le passage des valeurs sûres de la littérature classique et moderne aux contemporains qui s’efforcent de s’extraire du système normatif pour construire l’horizon à venir, se réfugiant alors dans l’indifférence ou des postures conservatrices ; soit, pour s’être convertie trop rapidement à la littérature en train de se faire, elle tombe dans ces travers de prosélytes que sont l’enthousiasme naïf et le ralliement spontané aux valeurs dominantes, ou retombe dans un conservatisme endémique tendant à privilégier les œuvres lisibles.

→ Dans ces conditions, Libr-critique a pour vocation de mettre au service de la littérature actuelle, non seulement les savoirs les plus variés possibles (universitaires ou non), mais encore de véritables "manières de critiquer" (formule de Francis Marcoin avec qui j’ai lancé en 2001 la collection du même nom aux Presses de l’Artois). Ce qui revient à combler le déficit propre au double système critique en place par le fait même de combiner savoir et savoir-faire, actuel (chroniques approfondies sur les nouvelles parutions) et inactuel (dossiers et articles de recherche sur des problématiques plus générales, transhistoriques).
Ici encore, il faut se prémunir contre toute simplification abusive. C’est justement parce que nous nous inscrivons dans l’économie des biens symboliques que, dans un état du champ où, d’une part, la saturation du réseau entraîne l’invisibilité et l’éphémérité des œuvres non formatées, et d’autre part, la culture de la gratuité est devenue majoritaire, faire connaître (dimension économique) et reconnaître (dimension symbolique) une œuvre sont les deux aspects indissociables d’une même lutte en faveur d’une conception de la littérature fondée sur la valeur.
Avant que de revenir sur cette fameuse question de la valeur, précisons que, si nous sommes l’un des rares lieux à recenser de nombreux ouvrages publiés par ceux que l’on nomme les "petits éditeurs" – conformément au postulat selon lequel la valeur des œuvres n’est en rien proportionnelle à la surface médiaticommerciale de son lieu d’édition -, inversement, nous ne nous interdisons pas d’écrire sur des textes lancés par des lieux économiquement importants (filiales de grands groupes, "grands éditeurs").

5. Dans un monde anomique, en quoi peut bien consister la valeur littéraire ? Par valeur littéraire, j’entends, non pas la totalisation des qualités intrinsèques de l’œuvre, mais le jugement qualitatif que portent légitimement sur les productions et les positions les seuls acteurs spécifiques du champ (critiques et écrivains principalement), qui, en mettant à distance la doxa, en fonction de leurs seules dispositions et compétences, examinent dans quelle mesure telle ou telle posture modifie l’espace littéraire contemporain – c’est-à-dire la production auctoriale et éditoriale, la réception critique et publique -, voire se prononcent sur l’innovation formelle, éthologique ou conceptuelle de telle ou telle œuvre.
Reste qu’il nous faudra de plus en plus rendre compte d’objets non identifiés, car le processus de sortie de l’"œuvre" comme du label "littéraire" a tendance à s’accélérer depuis la fin du siècle dernier : s’ils échappent à la "valeur littéraire", ils n’en relèvent pas moins d’une description immanente, d’une évaluation sociogénétique, voire d’un premier jugement sur leur portée/originalité.

25 janvier 2014

[Chronique] Sylvain Courtoux, De la guerre comme élément de l’histoire naturelle (d’après Première ligne de Jérôme Bertin)

Voici la brillante réflexion de Sylvain Courtoux sur et à partir du Première ligne de Jérôme Bertin, cette singulière suite d’apocalypses écrite dans une langue-uppercut qui privilégie les télescopages des signifiés comme des signifiants. [Lire la première présentation]. [Vous pouvez rencontrer Sylvain Courtoux ce soir à MANIFESTEN (19H) : 59, rue Thiers à Marseille] /FT/

Jérôme Bertin, Première ligne. 105 mesures pour une guerre, Al dante, 40 pages, 7 €, ISBN : 978-2-84761-779-5.

 

De la guerre comme élément de l’histoire naturelle.

D’après Première ligne de Jérôme Bertin, Al Dante, 2014.

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Etat des lieux(avant la chute) : depuis quelques années déjà, la tradition avant-gardiste, celle héritée des avant-gardes historiques (zutisme, symbolisme, futurisme, dada, surréalisme, objectivisme, lettrisme, situationnisme et autres -ismes azimutés) redynamitées par le textualisme des années 70’s (la triade Tel Quel1TXTChange), boit la tasse. Les grands éditeurs parisiens (Seuil, POL) ne s’échinent (même) plus à publier des poètes expérimentaux (disparition de la collection de François Bon au Seuil, disparition de la collection de Chloé Delaume chez Joca Séria ; Bernard Comment virant tout ce qui n’est pas "coup littéraire" ; POL ne publiant que des post-tarkosiens2 prigentiens), alors que dans les années 1970’s, ça se passait plutôt chez ces grands éditeurs-là (la collection Le Chemin chez Gallimard, la collection Textes chez Flammarion, la collection Tel Quel au Seuil, la collection TXT chez Christian Bourgois, la collection Gramma chez Aubier-Flammarion, les débuts de POL chez Hachette, …). Tout cela bien clairement amplifié par la crise économique post-2008 (revues qui ferment leurs portes, collections qui se cassent la gueule ou qui publient moins, poètes qui préfèrent se tourner vers le roman) et le marasme symbolique global [la dernière "grande révolution poétique", qui date des années 1990 en France et qu’on a appelé benoîtement « la nouvelle poésie française », a depuis longtemps fait fructifier ses avoirs ― structurés autour de POL et de la Revue de Littérature Générale / de la revue Java / de la revue Action Poétique, de la revue IF et de la collection Bip/Val chez Fourbis, sans oublier les grandes anthologies colorées d’Henri Deluy / de la revue Nioques et de la naissance d’Al Dante en 1994, et de la montée en puissance de petits éditeurs incisifs et défricheurs : La main courante, Horlieu, Ecbolade, Æncrages & Co, L’Attente, Le bleu du ciel, Derrière la salle de bain, Spectres familiers ―, cette « révolution symbolique », donc, était (aussi) le fait d’un mouvement générationnel de poètes et de poétesses nés entre les années 1955 et 1970 et qui sont arrivés en nombre à la fin des années 1980 et au début des années 1990].

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Comme l’avant-gardisme théoriciste fut chassé des préaux à la fin des années 1970-début des années 80, par la « nouvelle philosophie », l’individualisme prôné par les « nouveaux économistes » et les politiques libérales, la ruée patrimoniale du début des années 80, et bien sûr, avec tout cela, grâce à tout cela, en compagnie de tout cela, le retour en forme & en force de la poésie Lyrique, les poésies lyriques, néo-, post-, re-lyriques, avec un « Je » majuscule plus tout à fait émasculé, et du vers (Roubaud n’y étant pas pour rien), couronné d’un oubli des formes, célébrant le retour à la saine tradition du récit et du même coup à la vraie vie, et représenté (du moins pour les poètes) par Philippe Delaveau, William Cliff, André Velter, Lionel Ray, Guy Goffette, James Sacré, Claude Esteban, Alain Borne, Henri Meschonnic, Christian Bobin, Charles Juliet, Yves Bonnefoy, et compagnie ― poètes qu’on a retrouvés très souvent ces dernières années en couverture de la collection de poche « Poésie / Gallimard » ; comme ce fut le cas pour l’avant-gardisme seventies, donc, ou à cause de lui, il est arrivé la même chose à l’"avant-gardisme" de cette « nouvelle poésie française », battu en brèche par le même retour poétiquement réactionnaire, anti-moderne, dont certains éditeurs3, aujourd’hui, peuvent être pris pour le paradigme qui sont, pour certains, et cela est une nouveauté, politiquement à gauche ou feignent de l’être (qu’importe le flacon, si on a l’étiquette et l’ivresse institutionnelle).

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Force est de constater que les forces en présence sont irréductiblement plus efficaces symboliquement et numériquement d’un côté ― Allez faire un tour au rayon poésie de votre librairie, s’il est fourni en nouveautés, et vous verrez que ces néo-lyriques sont légions, pas seulement chez les éditeurs traditionnels de poésie lyrique mais aussi chez ceux qui publient, qui ont publié des modernistes. Si bien que le lecteur moyen de poésie, comme le critique, est obligé de prendre des vessies lyriques pour des lanternes modernes.

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Et comme le petit village gaulois, entouré de Babaorum, Petibonum, Aquarium, et Laudanum (il faudrait dire : Xanax, Stilnox, Seroplex et Lexomil), la liste des quelques maisons/collections qui persistent à signer des poètes expérimentaux, sans concessions pour les formes dominantes de l’époque, comme Al Dante, les éditions de L’Attente (parfois), Laure/Li (idem), Questions Théoriques, POL (idem), se réduit à peau de crachat. La Bérézina, en quelques sorte, pour les horribles travailleurs de la langue (je rappelle que La Bérézina est historiquement une défaite tactique alliée à un nombre important de pertes côté français, mais aussi une victoire stratégique).

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Janvier 2014(vingt ans en première ligne ― la poesie est une guerre de tranchées) : Une victoire stratégique, peut-être pas, sûrement même jamais, mais c’est pourquoi nous avons d’autant plus besoin de livres comme le Première ligne de Jérôme Bertin, de sa poétique prigentienne guerrière et de son célinisme artésien assumé (il n’est qu’à vérifier le nombre de poètes qui aujourd’hui pourraient se réclamer de Louis-Ferdinand Céline pour s’en assurer – la réponse, vous la connaissez : aucun). De cette plume qu’il « trempe dans le curare ».

Ce texte est sous-intitulé « 105 mesures pour une guerre » : la guerre, dont il parle, on ne la connaît que trop bien, parce que c’est celle que l’on peut vivre tous les jours, face à son banquier, ou face à sa psy, ou face à l’assistante sociale, ou face à son médecin, ou face à sa famille, ou face à ses collègues de travail, ou face à l’indifférence générale, ou face à sa télé, c’est à la fois la guerre pour la parole et la reconnaissance, à la fois la guerre pour être (et pour certains : avoir) et parler, la guerre sociale, donc, contre tout un système politique, social, psychologique, langagier et culturel de domination (une société de classes et de classements, presque de castes / dont nous tenons tous notre sens et notre fonction), qui dirige et crée des formes de vie spécifiques (de celles qui ne laissent au fond que des choix raisonnables), dirige, impose et crée des formes de pouvoir spécifiques (le spectaculaire : cette scission de soi avec soi), dirige, impose et crée des discours de vérité (la somme de toutes les violences symboliques et de toutes les humiliations et différenciations sociales), __________________ mais c’est également une guerre symbolique, une guerre qui passe par les formes de narration ou de syntaxe, qui passe par l’ouverture ou non à l’expérimentation, par la défense et l’illustration de procédés artistiques, esthétiques particuliers qui sont souvent antagonistes (et en lutte symbolique pour la domination du champ), qui s’étale dans la liste des meilleurs livres de l’année des magazines (que ce soit Les Inrocks ou Le Point), ou dans l’inconscient des littérateurs qui préféreront toujours viser le "prestige" probabiliste des romanciers que la bohème funeste de la constante ubiquité des poètes de merde4. Cette guerre d’écrivain à écrivain, de groupes à groupes, de maisons à maisons, d’écrivain à critique, etc., qui persiste et signe dans les propriétés des textes comme dans les trajectoires des uns et des autres, cette guerre de positions, de conversions qui fait qu’une certaine idée de la poésie nous force à être toujours en première ligne contre les ravages d’une langue spectaculaire, tautologique et vide, qu’on lit partout, qui a pénétré partout (même la politique politicienne se sert de story-tellers, c’est dire que le narré est partout), qui reproduit la « doxa littéraire » partout (même dans les places fortes du modernisme), cette langue dominante exclusivement basée sur la narration et sur l’existence de personnages et qui est le transcendantal historique hyper-normatif de tout écrivain et de tout lettré qui se respecte (ou pas) ; cette croyance en cette importance de la narration qui fait que quand on ne raconte pas, c’est compliqué de littérairement, éditorialement, exister, surtout que cette forme est majoritairement maniée par ceux qui ont le plus envie de voir, par exemple, la poétique politique d’un livre comme celui de Jérôme Bertin cesser d’être éditée. Car un livre n’existe pas seulement pour ce qu’il dit. Les romanciers devraient le savoir. Et quand ils le savent, c’est pour, de toute façon, encenser les vieilles avant-gardes historiques (dans un fort relent de nostalgie), tout en pissant sur les vrais descendants aujourd’hui de ces mouvances5.

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Aujourd’hui, Al Dante a vingt ans (cette simple assertion est déjà en soi un acte de résistance). Et nous ne sommes qu’une poignée ici ou là qui prenons toujours les Denis Roche, Christian Prigent, Joseph Guglielmi, Jacques-Henri Michot ou Michel Robic comme références et/ou influences. Jérôme Bertin est de ceux-là. Il ne peut se satisfaire des tournures que peut prendre la poésie contemporaine quand elle est acculée dans la crise (cet état de crise permanente qui est sans doute le statut du poète depuis toujours), laquelle détermine certains poètes, même proches de nos valeurs mineures et minoritaires, à "fricoter" avec tout ce qui peut, a pu, aggraver, voire qui aggrave cette crise, quitte à creuser encore et encore le (profond) sillon hyper-individualiste de l’anar de salon ou du petit-marquis de l’institution.

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La petite musique de Première Ligne est précieuse parce que rare, rare et donc inestimable en soi, c’est le tac-tac-tac (ou « le tic tac » p. 30) d’une mitraillette langagière poétique prête à ravager la tête du lecteur (assonances et allitérations, rimes internes en cascade & en contre-bande6), « Il faut s’armer, il ne faut plus s’aimer mais saigner » façon haikaï 47, où « chaque phrase est un slogan » accompagné d’une rythmique précise que l’on retrouve tout au long du livre : « Présent chape de plomb. Défilé de mordre. Elle est morte sur le coup » (p.24) ; ou « Comme sur des roulettes russes. Des montagnes de corps décharnés. Tête cible fume » (p.31). Cette petite musique qui nous rappelle à la fois Céline, pour la violence désenchantée mais lucide (on l’a déjà dit), mais aussi Prigent, pour ces jeux de langue et de sonorités carnavalesques, ces « sables mourants », que l’on trouvait déjà dans ses Fragments du carnage (Voix, 2008), l’une des spécialités de Bertin, et qui en fait l’un des très rares aujourd’hui à prétendre réellement à l’étiquette post-TXT ― Ce texte, qui pourrait tout à fait y prétendre, est en quelque sorte le Manifeste poétique de Jérôme Bertin. Car, à la différence de ses textes poétiques antérieurs (en vers), la forme, en séquences courtes et en blocs de vers (justifiés), sied beaucoup mieux à sa poésie guerrière et inquiète, et à son univers en forme de nœud coulant.

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Le livre est formé de séquences brèves, de trois ou quatre lignes chacune, formant donc ces « 105 mesures » d’une guerre qui est tout bonnement le monde réel (dans tout son champ d’existence ; le livre décrit toutes sortes de situations dramatiques, où violence pure et violence symbolique se partagent à part égale, pourrait-on dire, la représentation du monde, de la plus intime à la plus politique ― les pronoms sont nombreux et l’indétermination règne / Chaque séquence est comme un cut de réel où nous ne sommes que spectateurs), toutes ponctués par un « ou » en italique qui forme le seul espace de respiration où le réel est en suspens, blanc comme neige, se neutralisant. Ces mesures qui sont à la fois « la distance convenable pour parer ou pour porter un coup d’épée, avancer vers son adversaire ou se mettre hors de portée » et, à la fois, la « division du temps musical en sections d’égale durée » ; on retrouve dans ces deux définitions, les deux façons dont on peut prendre le livre de Bertin, la musicalité et la rythmique de Première ligne (« des notes de zéro à rien ») où « chaque mouvement [est] une chute » (p. 28), où chaque poème est une « sentence », comme une plongée cinématographique dans le réel le plus brut (où le « je » n’est presque jamais présent) et comme une guerre sans fin où il faut constamment porter des coups au réel et constamment les éviter, pas pour que le réel s’évanouisse (Bertin n’est pas un idéaliste, il nous met la gueule dedans), mais pour s’y frotter, s’y confronter encore et encore, car là, est notre seule destinée, car là est notre seule possibilité. Ces deux façons de voir le livre sont emboîtées : « le poète doit se faire voyou (avec violence à graver) » et il doit créer des « symphonie[s] pour crashs [et] crachats ».

Ce ou, en ponctuation-silence,

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pour nous dire que le réel n’est que combinatoire de combinatoires jamais assignables et qu’il est impossible d’en fixer un seul sens, un seul accès, une seule représentation (le monde comme ensemble de ses combinatoires ?). On retrouve là encore Prigent et les tenants du Manifeste Négatif qu’avait co-écrit Bertin et votre serviteur en 2001 dans un numéro de la revue Action Poétique. C’est dire que Jérôme Bertin laboure le même sillon, au moins depuis Round 99, chez Al Dante, en 2006, et dans tous ses livres depuis, c’est dire qu’il laboure la même vision du monde, certes désespérée, certes violente (mais un livre qui donne le change au réel ne se doit-il pas d’être d’une certaine violence ad hoc ? / La violence des dominants et de ce capitalisme, comme fait social total, n’implique-t-elle pas un véritable état d’exception du fait littéraire et de sa pratique ?), c’est dire la même poétique (expérimentaliste), élaborée spécialement pour notre monde, en direct de notre monde, c’est dire la même vision polémique et dissidente, quelque part (toujours) entre Céline, Miller, Artaud, Guyotat, et Kafka ― commentant un monde absurde dans et pour lequel on se bat, ça rentre, ça sort, ça ne s’éloigne pas, dans la dérive et le désarroi, mais aussi dans la jubilation à nommer ces lieux où le combat (poétique) est tout ce qui reste, où nous n’avons que notre langue pour répondre aux coups, aux injonctions, aux verdicts, où nous payons chaque jour, chaque mot, où nous payons pour chaque jour et pour chaque mot, alors que le champ poétique, lui, reste toujours aussi réticent devant des livres qui exhibent la violence brute du monde. Mais heureusement que nous avons ce genre de poétiques un peu "folles", un peu "borderlines", qui nous bousculent, qui nous acculent, qui ne nous font pas plaisir et qui ne sont pas là pour nous réconforter (qui n’offrent pas de plaisir du tout, et elles ne sont pas là pour ça), au contraire de tous ces livres fades et stéréotypés que nous voyons aux devantures des librairies ou sur les écrans des émissions littéraires, qui sont pleins d’un confort, convertibles à n’importe quelle satiété, sauf celle du monde réel, sauf celle du monde, en tout cas, dans lequel on meurt, on viole, on tue, on châtie, on punit, on pourrit. « Je ne crois pourtant pas qu’il faille éponger toute trace de la diction expressionniste », nous a dit Prigent (et Bertin est l’un des rares à avoir véritablement repris cette "leçon") ― la France n’a jamais eu beaucoup de poètes "expressionnistes", à part Jacques Prevel (1915-1951) et quelques autres (Ilarie Voronca, Francis Giauque, les premiers Bernard Noël, Danielle Collobert, Abdellatif Laâbi dans Le règne de barbarie, par exemple), toujours aussi mésestimés aujourd’hui, mais Bertin est, sans nul doute, de ceux-là (comme Cédric Demangeot, aujourd’hui, d’une certaine façon, ou Fabienne Courtade, tous les deux chez Flammarion, dans le collection d’Yves Di Manno). Car un livre n’existe pas seulement pour comment il le dit. Les poètes devraient le savoir.

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Et parce qu’il y a des livres et des événements qui sont autant de casus belli symboliques,

nous resterons, avec Bertin, en première ligne.

 

1 Triste Sollers aujourd’hui défendu par BHL, soit l’arrière-garde auto-parodique de la littérature avec la poubelle de la "philosophie" médiatique héroï-comique.

2 Manuel Joseph est l’exception qui confirme la règle.

3 Dans une première version de ce texte, je donnais plusieurs exemples de ces éditeurs ; mais je ne voudrais surtout pas « personnaliser » le débat ou n’en faire qu’une variante d’un plaidoyer pro domo, qui, bien sûr, ne peut, ici, qu’exister, je ne le nie pas, je ne suis pas idiot. Il ne s’agit pas non plus de donner de bons ou de mauvais points, mais d’indiquer des profils d’ensembles, des lignes de fractures, y compris dans le champ des poétiques de l’« ultra-contemporain ». Par ailleurs, ma vision de ce que doit être la poésie d’aujourd’hui ne coïncide pas absolument avec ce que peuvent être mes goûts personnels en matière de poésie (même si, évidemment, tout est très lié). J’insiste : j’ai beaucoup de plaisir à écouter de la pop mainstream, même si ce n’est pas ce que je ferai si j’étais musicien. Par ailleurs, Pierre Bourdieu a une réponse à cette question (mais je ne sais pas si je vais la suivre) : « Comme l’enseignait Marx, la science sociale ne désigne "des personnes que pour autant qu’elles sont la personnification" de positions ou de dispositions génériques – dont peut participer celui qui les décrit. Elle ne vise pas à imposer une nouvelle forme de terrorisme mais à rendre difficiles toutes les formes de terrorisme ».

4 Il y a tout de même des poètes qui « tournent » beaucoup ― de librairies en galeries d’art, en passant par toutes les institutions littéraires ou culturelles possibles. Pour ces poètes qui se font facilement un SMIC (minimum) par mois, la « bohème » radicale et politique (dont ils peuvent par ailleurs venir) n’est qu’une position (une posture) comme une autre. La sincérité n’est pas leur propos.

5 C’est ce qu’on pense d’une revue poétophobe comme L’Infini, qui n’arrête pas de se voir dans la continuation fantasmée des grandes avant-gardes de naguère (de Artaud à Debord) mais qui ne publie que des "trucs" soumis à l’allodoxia (en gros des livres qui se voudraient avant-gardistes mais qui ne sont en fait que des produits de l’époque s’accommodant fort bien de la dialectique du marketing), tout en ignorant (au mieux) les vrais « premières lignes » d’aujourd’hui.

6 exemple, page 5 : « L’odeur de ses cheveux, cuite. Cuisse de lait et petite laine. […] Buvard sa langue à sa mangue à sa menthe rose. »

4 avril 2013

[Chronique] Christian Prigent, L’archive e(s)t l’oeuvre e(s)t l’archive (Christian Prigent, les aventures de l’écriture 5/6)

Christian Prigent, L’Archive e(s)t l’œuvre e(s)t l’archive, Supplément à la Lettre de l’IMEC, coll. "Le Lieu de l’archive", hiver 2012, 32 pages.

A l’occasion du dépôt de ses archives à l’Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine (IMEC), Christian Prigent a écrit cet opuscule qui permet de faire le point sur sa fabrique scripturale comme sur son rapport à la Bibliothèque et à la critique génétique : après le volume Christian Prigent, quatre temps, voici donc le deuxième volet de la réouverture pour inventaire. De quoi s’agit-il ? Celui qui n’a jamais fait part du moindre intérêt pour la question des archives distingue trois types de documents : un dossier lacunaire comprenant brouillons et états divers de ses manuscrits ; les archives dites "familiales" (photos d’enfance et lettres essentiellement) ; des archives sonores et textuelles concernant les avant-gardes et les écritures expérimentales depuis les années 70 (cassettes audio, revues, affiches et programmes de multiples manifestations et colloques…), auxquelles s’ajoutent un ensemble étiqueté "socio-politique", qui témoigne du contexte des années 50-60 et des activités paternelles au sein du PC. Nous attend une surprise de taille : celui qui a fait son entrée dans le champ littéraire en un temps qui proclamait la mort de l’auteur n’est pas prêt à renoncer aux privilèges de l’auctor.

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4 novembre 2009

[Texte] Stéphane KORVIN, « Poème sur page blanche, poème sue »

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 10:14

Stéphane Korvin est né en 1981. Il vit et travaille à Paris. Avec le geste photographique, il saisit les intersections entre espaces réels et imaginaires. Il a travaillé notamment sur des textes d’Aimé Césaire et de Marguerite Duras. Avec les mots il approche, questionne le contour et le lien. Ses travaux sont publiés dans des revues (A verse, ARPA, Pyro, N4728, etc.).
Voici le cinquième extrait de vaste, wasted (lire le quatrième). Cette fois, le poète réunit Eros et Scryptos, retravaillant les motifs à coups de translations, de télescopages et de découpes diverses, s’abîmant dans la langue comme dans les langues (jeu entre français, anglais et latin).

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