Libr-critique

21 janvier 2018

[Livres] Libr-kaléidoscope (2), par Fabrice Thumerel

Le principe du Libr-kaléidoscope : revenir de façon essentielle sur des livres importants parus dans les quinze derniers mois mais qu’on n’a pu présenter jusqu’ici… Ce soir, on appréciera les écritures critiques de Véronique Bergen, Béatrice Brérot, Laure Gauthier, Emmanuèle Jawad ; Vincent Tholomé / Xavier Dubois… [Libr-kaléisdoscope 1]

â–º Véronique BERGEN, Jamais, éditions Tinbad, automne 2017, 124 pages, 16 €.

Jamais est constitué d’une heure de logorrhée qui s’achève ainsi : « Le seul vocable que je tiendrai en réserve et calerai entre mes joues, c’est "jamais" »… Jamais ne s’arrête la narratrice, qui, d’emblée, s’inscrit dans le sillage de Beckett : dépeupleuse, cette polyglotte dont le prénom est révélateur (« "Sarah" et "ça rate" sont logés à la même enseigne ») laisse débonder un discours marqué par les déraillements isotopiques et les télescopages. Entre cette folle de mère enfermée entre les murs de l’hôpital et une fille maniaque du Verbe vogue la galère d’un babil solipsiste qui nous emporte sans que jamais l’on puisse résister.

â–º Béatrice BRÉROT, splAtch !, Color Gang, Saint-Génis-des-Fontaines, été 2017, 48 pages, 20 €.

Voici, dans un superbe livre grand format aux couleurs vives, un agencement répétitif critique (ARC) qui explore avec fracas (splAtch !) et tout en glissements phonétiques et sémantiques les chutes et bévues de notre monde immondialisé. Tandis que nous tripaliumons, d’autres gèrent les flux et pratiquent "le terrorisme du flouze"… Ainsi sommes-nous emportés par la tempête TINA : "tina c’est l’argent roi pour les puissants de ce monde / tina c’est la production de richesses par les pauvres pour les riches /tina c’est un programme où la misère le chômage sont nécessaires"…

â–º Laure GAUTHIER, Kaspar de pierre, éditions La Lettre volée, 52 pages, 14 €.

Kaspar Hauser (vers 1812 – 1833), "l’enfant placard", enfant trouvé / "enfant troué", ne peut qu’intéresser la poésie : "Muré = sans expérience = cœur pur = verbe premier = poésie !"…
Kaspar Hauser, "l’enfant sans source et sans delta" : "Combien d’autopsies poétiquement menées, peau douce et œil pur ?"

Pour Kaspar Hauser, cette ballade musicale, cette magnifique "incantation sans liturgie" par un je/il (jl) "sans mots"… Un agencement répétitif névralgique (ARN) troué d’"abnormités de langage" lexicales et syntaxiques. Pour notre plus grande sidération !

â–º Emmanuèle JAWAD, En vigilance extérieure, Lanskine, automne 2016, 84 pages, 12 €.

Selon Emmanuèle Jawad, la poésie doit faire le mur… pour mieux voir – dans la mesure et la démesure… Depuis Faire le mur, précisément, et aussi Plans d’ensemble, volumes parus en 2015, elle allie poétique et politique : montages et télescopages dénoncent une société de flux qui n’est libérale que pour les capitaux ; pour les dominés et déclassés, ce ne sont que murs, barrières et frontières… Son écriture insidieusement objective est un dispositif poétique érigé contre un dispositif politique : "dispositif de filtre restrictif permis / de circulations reconduites de biens et / de personnes barrière sécuritaire barrière / électronique mur-béton barrière de sable / fossés d’eau sel obstacle barrière mur" (p. 36)…

â–º Vincent THOLOMÉ (textes et voix), Xavier DUBOIS (guitare) et Klervi BOURSEUL (guitare), KAAPSHLJMURSLIS, éditions Tétras Lyre, Liège, livre de 56 pages + CD, 14 €.

"+ + +  nous vivotons hallucinotons petites loupiotes petits fanaux dans le jour hallucinant jour et nuit perdus perdus dans nos rêves"…
Écriture sismographique, étrangeté électro-acoustique, bégaiements et babil enfantinesque se conjuguent dans cette descente en deça du bon-sens. Infantivité et animalité caractérisent ces "fictions déglinguées mi-tragiques et mi-comiques" dont le titre, censé être emprunté à la langue lettonne, est imprononçable : "KAAPSHLJMURSLIS signifie la sensation d’enfermement que l’on peut parfois ressentir dans les transports en commun bondés. Mot parfaitement approprié, à nos yeux, pour désigner notre travail en hôpital psychiatrique" (p. 6).

1 décembre 2017

[Chronique] Du désastre (à propos de Cyril Huot, Secret, le silence), par Jean-Paul Gavard-Perret

Cyril Huot, Secret, le silence, éditions Tinbad, novembre 2017, 154 pages, 18 €, ISBN : 979-10-96415-08-3.

Le héros de Secret, le silence est l’être qui rêve de fusion quoique sachant, dès le départ, la vanité de sa quête puisqu’il porte en lui la mort. Celle qu’on se donne et celle qui nous est donnée. Il n’y a donc pas d’issue. Ni pour lui ni pour l’aimée, l’autosacrifiée à la fois masochiste et sainte, sainte parce que masochiste.  

L’expérience amoureuse  devient un événement d’une certaine manière non vécu puisqu’elle remet en jeu la présence de la présence.  Tout se passe comme étant déjà dépassé dans l’excès et le vide. D’une certaine manière de l’expérience fusionnelle ne sera perçu que son éblouissement noir. Ne restent que cet éclat et son retentissement délétère. Il  brise un langage « sans entente » (Blanchot) et ne peut finir que dans le silence de mort où tout avait commencé.

L’incandescence de la passion, son expérience limite ne sont de fait que la marque de l’exclusion.  Joie ou douleur : les deux protagonistes cherchent à n’en garder que l’intensité – la plus haute comme la plus basse. Mais l’amour est confronté à ce qui devient par la sidération même un vide sidéral.

Le grand désir, le plus âpre est finalement plus religieux qu’orgasmique, moins cosmique que panique. Tout fait retour à une intensité nocturne, au silence sans nom. La fusion qui appelle le hors de soi ne peut ramener qu’au désastre signe de l’approche très approximative de ce qui était désiré.

En dépit de la  sollicitude masochiste de l’aimée, la nuit dernière rejoint la première. Là où même si les êtres ne dorment pas, ils demeurent exposés au sommeil le plus profond. Ce qui n’empêche pas d’entendre l’autre, le sujet d’une telle veille plus ou moins agissante mais aussi son vide.

Huot donne donc à lire une expérience limite et hystérique. Celle qui retire toute autorité aux épris. Ils ne seront rien et à jamais. Pour personne. Pour personne d’autre qu’eux. A l’exception peut-être de Dieu. Si l’on en croit l’histoire d’où le livre est tiré : celle d’une femme morte à 25 ans des affres de l’amour et que la religion canonisa. En guise de modèle. Ou pas.

12 novembre 2017

[News] News du dimanche

Vos RV à venir : agenda de Jean-Michel Espitallier ; rencontres à la Maison de la poésie Paris (Allonneau/Vazquez ; Anne Savelli) ; 15e salon des éditeurs indépendants à Paris ; Elsa Dorlin à Manifesten (Marseille)…

â–º Agenda de Jean-Michel Espitallier :
SHE WAS DANCING (avec Valeria Giuga, Lise Daynac, Aniol Busquets, Roméo Agid)
– 4-9 novembre. Résidence de création, CCN Belfort.
– 16 novembre, Nantes (musée d’art)
– 21 novembre, Nantes (Théâtre universitaire)
– 7 décembre, Paris (Carreau du Temple)
♦ En écoute : deux pièces sonores (« Comptes africains » et «l’ibiscus n’est pas un animal ». Festival Feuilles d’automne, Institut français, Tokyo (avec Anne-Laure Chamboissier).

â–º Vendredi 17 novembre à 19H, Maison de la poésie Paris

â–º L’Autre Livre, 15e salon des éditeurs indépendants : du vendredi 17 au dimanche 19 novembre 2017
Espace des Blancs Manteaux
48 rue Vieille du Temple
Paris 4e — Métro Hôtel de ville

400 auteurs pour 170 éditeurs, parmi lesquels :
– Atelier de l’Agneau (B 04) ;
– Le Cadran ligné (B 07) ;
– Dernier Télégramme (C 16) ;
– Le Grand Os (B 07) ;
– Le Lampadaire (A 01-03) ;
– Lanskine (B 15) ;
– Maelström (B 01) ;
– Nous (A 14) ;
– éditions de l’Ogre (D 22) ;
– Publie.net (stand B 25), avec Anne Savelli, Joachim Séné, G Franck et Lou Sarabadzic.
– Tinbad (A 25)…

 

â–º Jeudi 23 novembre à 20H, Manifesten (59 rue Thiers – 13001 Marseille) : discussion avec Elsa Dorlin, Se défendre.

Se défendre. Une philosophie de la violence est un livre publié chez Zones éditions. Un livre d’Elsa Dorlin. Un livre pour penser et la violence et les techniques d’autodéfense.
Avec cet ouvrage Elsa Dorlin met au jour un dispositif de pouvoir qui légitime la défense pour certain-es et l’interdit pour d’autres. C’est tout une généalogie de ce dispositif qui se déplie dans le livre à partir des thèses de Jon Locke et qui trouve son expression concrète dans la violence raciste des suprémacistes blancs et dans la pratique des justiciers vigilants.
Mais ce livre c’est aussi une histoire des tactiques défensives des corps tenus dans la violence. Une histoire de l’autodéfense. Une histoire de celles et ceux qui n’ont pas légitimité à se défendre. Techniques d’autodéfense des suffragistes anglaises, techniques d’autodéfense du Black Panther Party For Self-Defense, techniques d’autodéfense en Europe de l’Est par les organisations juives contre les pogroms, autodéfense dans le ghetto de Varsovie, patrouilles d’autodéfense queer…
En s’appuyant sur les analyse de Franz Fanon, Elsa Dorlin, s’intéresse à la manière dont le sujet politique fait irruption dans le fait de retourner la violence et de ne plus la subir. Ce livre est donc aussi une histoire politique du déploiement d’un muscle. Ou comment la proie devient sujet.
A écouter sur le site laviemanifeste.com un entretien avec Elsa Dorlin > http://laviemanifeste.com/archives/11584
Elsa Dorlin est professeure de philosophie politique et sociale au département de Science politique de l’université Paris VIII. Elle a notamment publiée en 2006, La Matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la Nation française.

â–º Vendredi 24 novembre à 20H, Maison de la poésie Paris : rencontre avec Anne Savelli animée par Sébastien Rongier

Depuis « Fenêtres open space » Anne Savelli arpente les espaces urbains et sa mémoire, liant son intimité aux lieux de la ville. Avec « Décor Daguerre » et « À même la peau » parus en 2017, l’œuvre d’Anne Savelli se poursuit et s’intensifie. Nous parlerons donc de ses livres, de ses projets, de ses collaborations d’écriture et de ses vies numériques qui tissent un vrai monde littéraire contemporain.

Soirée proposée par remue.net

À lire – Anne Savelli, « Décor Daguerre », éd. de l’Attente, 2017 – « À même la peau », publie.net, 2017.

tarif : 5 € / adhérent : 0 €



2 mars 2017

[Chronique] Jacques Cauda, Comilédie, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Cauda, Comilédie, Paris, Tinbad Roman, février 2017 (en librairie depuis le début de la semaine), 172 pages, 20 €, ISBN : 979-10-96415-01-4.

Peintre, photographe, documentariste, poète et écrivain, Jacques Cauda publie ce qu’il estime son « chef-d’œuvre » après vingt ans de lutte pour le faire publier. Il est difficile de comprendre les résistances des éditeurs contactés. S’agit-il d’une frilosité depuis qu’est mis un frein voire un veto sur tout ce qui paraît hybride. Il est vrai qu’en France, le rire littéraire n’est guère apprécié. Du moins par les décideurs. Ils préfèrent souvent les moules aux gâteaux.

Les lecteurs à l’inverse seront ravis par cette sotie, cette fatrasie hirsute où l’auteur au besoin se fait savant pour mieux savonner la planche où ses personnages glissent afin d’aller d’un lit de stupre à une autre de fornication.

Jouant des listes à la Rabelais et de biens des gargouillis de non-sens, voire de certains bruits corporels peu cultivés en littérature, un grand strip-tease verbal a lieu. Via Irma qui elle aussi quitte collants « polyamythe, playtexte, fumantes, moreilles ». Si bien que le lecteur rêve d’en devenir le gigolo.

Le désir s’attrape par la queue des satrapes et autres trappistes mais aussi par la trapéziste de la barre, pour peu qu’elle ne soit pas oblique. La diction marche dans les fossés des bouges et sur les jolies jambes des dames. Cauda mélange Philippe Roth et Kafka aux glandes mammaires en plaçant des pétards affriolants dans les interstices de la langue maternelle.

Le régal est à chaque page. Et il y a bien plus que chez Barthes un vrai plaisir du texte en ce bar-tabac. Sur les racines judéo-chrétiennes de la littérature poussent des rhizomes que Deleuze n’avait pas prévus. Il se peut que, dans sa tombe, lisant ce texte il rie john Coltrane. Il lui a été sans doute rarement donné de lire une fiction jazzistique où les sires encaustiquent leur promise par tous les trous possibles.

Les élues passagères en ombres retournées optent pour l’assomption de leur mont Sinaï afin de prendre un pied beau. Elles poussent enfin la note bleue qui chez Freud est l’apanage des hystériques. Cauda est plus lucide et il entre chez les masseuses comme un peuple en lutte. Bref ce livre est un K d’école pour belles de cas d’X et ceux qui les chérissent.

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