Libr-critique

2 juillet 2016

[Création] Yannick Torlini, Cela (4/4), introduction de Sébastien Ecorce

La langue est soumise à une force. Une contrainte. Le silence fait partie du langage. Le corps est habité d’un silence, d’une nuit, d’une série de nuits pour une alliance. Un champ de voix couplé à des formes de désincarnation liées à des structures énonciatives (apostrophe, appel, promesse, adresse, invocation). Un se Taire fixateur, initiateur, fondateur d’une langue que l’on laisse aux morts. Qui ne parle qu’aux morts. On met l’index dans la bouche du mort. On en invoque pour ne pas dire convoque les frères, présents absents à venir, Une énergie exténuante tourne insémine informe l’enveloppe de ces textes. Parler ne peut se faire sans fracas, sans désastres. Mais il faudra bien parler ou franchir, en suturant ces plis, ces trous, les creux et les failles de ce monde. Face au silence, la structuration d’un Nous qui amplifie. Y. Torlini n’endosse jamais le Je, qu’il pluralise, ou ré-instancie en des formes plurales (Nous…), des dispositifs ou scénographies qui recontextualisent le flux continu (renouvelé) d’une Parole entre finir et a(d)venir, à entendre cette parole, si elle peut choisir de ne plus parler, de se placer au bord, en déséquilibre, dans une visée du « toujours plus que la fin ». Les relations complexes qui dissonent et consonnent des situations, de négations qui ouvrent à la confrontation d’un monde, de nuit, de langue dans les langues …

Présupposé existentiel (mémoire discursive du texte) et de montée en tension par des cycles de vitalités, des sensations peuvent échapper par calcification ou ossification. Avec ce risque d’un savoir de la langue qui se perd ou mue, la présence d’éléments de concrétion (pierres, glaise…), alternance du Tu et du Vous, une écriture de type oraculaire où les deux isotopies du savoir et de la langue se mêlent. Non pas une initiatique en termes de parcours, mais un devenir, « nous deviendrons moins que nous deviendrons l’infime et bien moins… », à donner partition à ce mouvement du devenir moins que : la chose, moins que et entre les choses, vers une cessation : et la promesse de l’accompagnement. Avec des formes oraculaires : vous saurez enfin vous verrez que notre silence n’a pas de limites. Au silence adjoint la solitude, et de ne pas laisser l’angoisse nous traverser, nous ne saurions plus rien que l’angoisse, l’idée du désastre et de cette force volonté, dans un mouvement qui ne ravaude pas le désastre mais lui donne sa puissance d’apparition dans la possibilité d’un éveil, ou de champ de tension et de bifurcation, une autre typologie de l’écoute, du regard (regarder vous tout au bord), le temps continuera lorsque nous cesserons enfin, notre langue morte rendue aux morts et à leur langue de morts enfin. Physique du corps et de la langue, sur le sens de ce qui lie les corps, corps entre les corps, frères dans toute la profondeur temporelle, des spectres et ses éléments naturels, les choses entres les choses, en un espace commun, formes accomplies ou désaccomplies de la relation, espace préexistant tout en étant aussi à recréer. /Sébastien Ecorce/     [Lire Cela 3]

 

plus rien. plus rien nous ne savons langue, plus rien savoir de langue nous ne savons plus rien. tout parle et ce qui dans les creux, tout parle sans langue nous parlerons sans langue tout parle. rien, et plus rien. ce que vous ne saurez, plus rien langue et creux. plus rien planches, fondations, charpentes. plus rien murs, cloisons ou clôtures plus rien. vous ne saurez plus ni langue ni habiter. tout parle et ce qui parle encore sans nous. vous saurez. vous saurez lorsque nous ne serons plus. vous saurez le quotidien et les matins clairs, les nuits douces et les saisons changeantes, la châtaigne et le coing. plus rien, vous saurez que plus rien, lorsque nous au-dessous bien au-dessous de nos langues, à ceux qui parlent et arpentent toujours la terre fertile de nos ancêtres. vous saurez que rien, plus rien, sans langue. vous saurez notre désir sans langue notre désir de n’être rien vous saurez que nous avons été.

ce qui ne tient pas et s’oppose. ce qui tient et refuse encore vous saurez. cascades et torrents, collines et combes, pins et roches, mousses et lierres, saumons et ours. vous saurez que nous avons été. vous saurez tous les désastres dont nous avons été. vous saurez ce qui nage et vole, ce qui coule ou glisse, ce qui rampe ou saute. vous saurez l’infinité de ce qui semble infime ou négligeable. vous saurez chaque mouvement chaque atome de la matière en mouvement. vous saurez que rien, plus rien et notre raison de refuser cela, à force, à bout de forces vous saurez. vous saurez que rien la langue, rien les mots, rien les idées, rien chaque parole prononcée, adressée à la viande. vous saurez que rien et peut-être bien moins ce rien. vous saurez lorsque nos os dissous dans le silence minéral vous saurez.

vous saurez qu’il ne sera plus nécessaire d’entasser remords, doutes, souffrances et sacrifices inutiles. vous saurez que chaque frère est proche, chaque frère dans la moindre motte de terre de ce monde vous saurez, à n’en plus douter. à ne plus douter de vos corps, des liens invisibles entre la bouche et le sentier, entre la jambe et la souche d’arbre, entre la main et chacune des aspérités de la roche qui fait obstacle vous saurez. vous saurez qu’il ne sera plus nécessaire, que rien ne sera plus nécessaire. nous en faisons la promesse, à nos frères éternels à nos frères innombrables et aux plaines silencieuses. nous en faisons la promesse.

nous connaîtrons l’épuisement. nous connaîtrons la résignation, l’angoisse des sentiments lourds et l’inutilité de nos vies. nous connaîtrons cela. nous connaîtrons cela et tout cela. nous éprouverons le désespoir et la peur l’effarement de nos corps qui luttent contre la nuit nos corps luttent dans la nuit. nous éprouverons le désespoir. nous éprouverons cela et tout cela. nous serons seuls absolument seuls et quelques milliers à ne plus essayer, à ne plus avoir le désir la force d’essayer encore, à être seuls toujours seuls dans le reflux des ombres, des gestes vains et des bouches emplies de terre. nous ne saurons plus devenir, nous ne saurons plus. nous connaîtrons les déserts du temps et de l’existence, les déserts dans chaque marge de ce monde qui s’efforce encore de signifier. chaque marge et quelques ornières encore nous connaîtrons cela et tout cela. nous ne perdrons pas patience. seulement notre force et à bout de forces nous le savons. nous le savons. nous savons que seuls les pierres et le ciel n’abandonnent pas. que seuls les pierres et le ciel peuvent tenir encore un peu dans ce désastre, dans l’immensité noire de ce désastre.

nous deviendrons l’infime. nous deviendrons l’infime et bien moins. nous deviendrons moins que la poussière et le temps qui s’accumule sur les êtres qui ne sont que de passage. nous deviendrons moins que les cendres et la masse des étoiles éternelles sur nos têtes nous deviendrons moins. nous deviendrons moins et bien moins, toujours bien moins jusqu’à l’infime et le ridiculement petit. le sang n’irriguera plus nos veines. nos cœurs battront moins vite nous n’entendrons plus le battement de nos cœurs dans nos tempes grises. tout ralentira tout cessera vous saurez que tout cessera en nous, tout s’arrêtera dans l’épuisement et le désespoir résigné. vous saurez que tout de nous cessera lorsque le monde et seulement le monde, lorsque seulement et plus la langue plus rien seulement. vous saurez. vous saurez ce monde. vous saurez ce que ce monde a fait de nos frêles présences.

vous saurez cela et tout cela. vous saurez. aux frères seuls nous offrirons nos solitudes, nous offrirons nos chairs mortifiées nos os rongés. aux frères seuls délaissés et sans voix vous saurez, vous saurez que nos solitudes vous accompagnent. aux frères seuls nous tairons tout ce qui vit encore en nous. vous saurez. vous vous saisirez de cette force si moindre et si désastreuse, nous tairons aux frères qui ne pourront plus vous saurez que notre échec vous accompagne. vous saurez que nos os auront servi à construire chaque abri frêle et fragile de ce monde, vous saurez, vous saurez nos os et chaque abri qui tiendra encore. aux frères seuls vous saurez enfin. vous verrez que notre silence n’a pas de limites. vous saurez enfin.

aux frères seuls à chaque instant seuls, nous ne vous promettrons pas de vous accompagner. aux frères seuls pardonnez-nous, nous n’en aurons pas la force, nous n’avons jamais eu la force. aux frères seuls nous dirons que chaque solitude devra être travaillée, assumée et portée comme seul le malheur peut se porter seul, à bout de bras, à force et à bout de forces. aux frères seuls nous dirons cela, nous promettrons de ne plus promettre, de ne pas laisser l’angoisse gagner chaque nerf et chaque recoin du crâne. aux frères seuls nous vous promettrons de ne pas vous accompagner sur le chemin du désastre. nous serons solidaires, sans jamais nous connaître vous savez, les siècles nous séparent et nous séparerons toujours. vous savez, frères seuls et sans force, vous savez que nous ne pourrons rien pour vous, comme vous ne pouvez plus rien pour nous. chaque solitude devra être affrontée. vous saurez comme nous l’avons su, frères seuls et obstinés.

vous saurez nos chemins vains, nos langues creuses et tues. vous saurez que partout où nos ombres nous auront accompagnés, partout, la solitude demeure. vous saurez cela, aux frères seuls nous abandonnons nos certitudes résignées, les chemins terreux et les angoisses chaque matin. nous laissons cela. nous vous laissons cela. cette situation est ainsi, depuis mille et mille et mille ans. vous savez. vous saurez.

nous ne saurons plus rien de ce qui nous entoure, plus rien à force de parler pas parler hurler notre langue de rien, notre langue des pierres, notre langue boueuse, notre langue qui s’étale dans ce désastre sans nom. à force d’appeler de nommer nous ne saurons plus rien. nous entasserons nous nous entasserons. nous entasserons tout ce qui nous a entassés. nous entasserons langue et pierres et essoufflements. nous entasserons nous ne saurons plus rien de ce qui nous a faits, de ce qui nous a entassés. frères vous vous rendrez compte de nos erreurs, de nos échecs et de nos soumissions, vous vous rendrez compte. frères vous saurez que nous avons essayé, malgré tout. vous saurez que la terre est plus dense que nos carcasses, que nous n’avons pas la force des lierres, que les rivières sont bien plus éternelles que nos rires, vous saurez. vous saurez que le sable est plus aride que nos bouches. vous saurez que le silence nous habite comme la nuit, que les racines entravent nos gestes, que la pluie empêche nos yeux et nos pensées. vous saurez. vous saurez cette langue que nous ne parlons plus. vous saurez ce silence que nous refusons. vous saurez que nos chairs empilées ne font ni un corps ni une présence. aux frères seuls vous saurez que nous ne saurons plus rien que l’angoisse.

de ce qui dure et persiste. de ce qui brûle et s’éteint. de ce qui se fane et pourrit. de ce qui frémit et blesse. de ce qui se répète, s’enroule autour des doigts, s’enroule autour de la langue, de ce qui glisse dans la nuit. de ce qui tremble et luit, de ce qui est doux et parfois rugueux, de ce qui résiste ou se déchire. de ce qui respire ou s’essouffle, de ce qui se croise ou se plie, de ce qui enfle ou diminue. nous ne saurons rien, plus rien. nous entendrons seulement les échos et l’appel sans nom des lendemains.

les nuits se succèderont. chaque éveil amènera un autre désastre. pourtant nous continuerons, pourtant jusqu’au bout, jusqu’à la fin. pourtant tout continuera avec le silence et la fin. chaque matin lent et inévitable pourtant, chaque effort comme le dernier, chaque silence toujours. nos voix sous les collines, dans les profondeurs des lacs gelés, sous chacune des pierres qui patientent dans les friches et les steppes. les nuits se succèderont vous saurez que les nuits se succèderont sans un geste. le temps continuera bien malgré nous. aux frères qui espèrent nous cacherons notre désespoir face aux forces tenaces qui peuplent et habitent ce monde. le temps continuera lorsque nous cesserons enfin, notre langue morte rendue aux morts et à leur langue de morts enfin. tout cessera et les nuits se succèderont. frères à venir par pitié ne suivez pas nos traces ni nos échecs flagrants et terribles. aux frères à venir les chemins se rejoignent puis bifurquent les chemins se rejoignent toujours pour bifurquer. nos voix ne traceront pas une carte frères à venir et bien plus lorsque nous nous tairons enfin et pour de bon.

flaques, ruisseaux, torrents et rivières, fleuves et océans. tout grandira tout grandira pour glisser vers l’anéantissement. tout grandira vous saurez que nos os ensemencent les collines vertes et fertiles. aux frères pas encore advenus nous ne laisserons pas notre résignation. terres et mers et forêts et plaines, et tout ce qui vit tout ce qui pousse et fleurit et existe frères nous serons partout lorsque la langue nous aura abandonnés, lorsque nous retournerons à l’origine lorsque nos poumons respirerons sous les racines du chêne frères vous sentirez notre présence millénaire. nous serons partout lorsque nos chairs seront devenues boue et silence. dans l’entièreté de ce monde peu vivable nous serons frères. frères encore, frères vous en serez persuadés, notre souvenir accompagnera chacun de vos gestes futiles et usés. pourtant, pour que ce monde demeure, vous poursuivrez les gestes. aux fleurs et aux chênes, aux orties et aux ronces, aux buis et aux lierres, à la fougère et au champignon, nous laisserons tout ce que nous ne sommes pas devenus, nous adresserons chacune de nos promesses intenables, nous tairons toute force en nous. aux frères et aux chênes nous nous tairons de toute force et à bout de forces, dans ce qui murmure encore vous entendrez vous ne nous entendrez plus frères, frères morts et à venir ceci est notre promesse solennelle.

tout cela finir. tout cela finir épines, écorces, ronces. tout cela finir terre tout cela qui ne tient pas tout cela ce monde ne tient pas. et comme une pâte nous tenons les interstices, comme une pâte nous tenons chaque élément avec son opposé, comme une pâte une glu chaque chose de ce monde tient, vous savez. vous savez que tout tient malgré tout. vous savez que chaque chose aura sa raison d’être vous savez, que de notre cruauté naîtra l’amour puissant et tenace. que de notre cruauté naîtra l’amour des êtres qui savent qu’ils retourneront à la glaise. vous savez lichens, vous savez pollens, vous savez blés et semences sauvages et indisciplinées. vous savez, ce monde n’aura pas besoin de nous.

tout cela, tout cela finir et toujours plus que finir, toujours bien plus au bord, toujours plus que la fin. tout cela à force finir et à bout de forces la fin. regardez-vous. regardez-vous tout au bord. regardez-vous en déséquilibre tout au bord. regardez-vous, les mains fébriles, les jambes frêles, regardez-vous ne plus respirer tout au bord. tout cela, tout cela finir et quoi d’autre que finir, quoi d’autre que la fin des commencements, la fin dans les commencements. regardez-vous la peau et la bouche et l’écho dans vos côtes. regardez-vous, tout ce qui palpite encore et tout à la fin, tout au bord, tout au bout de la fin et ce qui tremble, regardez-vous, regardez comme vous tremblez encore.

comme une boue vous tremblez regardez comme vous tremblez. comme une boue vous et nous. comme une boue notre langue et notre peau. comme une boue ce qui palpite tout au fond du sol et des côtes. vous et nous comme une boue le reste et tout le reste, tout ce qui reste lorsque les mots ne tiennent plus tout ce qui reste. comme une boue dans nos yeux et sous nos têtes comme une boue tout ce qui tient de vous. comme une boue tout ce qui vit et grandit en ce monde, tout ce qui meurt et ensemence et pousse à nouveau. aux frères sans armes face à l’inévitable, aux frères doux et résignés, aux frères nos mains comme une boue vous sont destinées. aux frères las, aux frères effrayés, aux frères sans devenir, comme une boue ce monde vous avalera. chaque désastre aura sa raison d’être. chaque désastre adviendra chaque désastre. vous entendrez nos voix lorsqu’elles se seront tues.

vous entendrez tout ce qui a choisi de ne plus parler. vous entendrez les siècles et la terre lourde sur nos épaules vous entendrez. vous entendrez ce qui suinte du temps qui ne passera plus. vous entendrez vous entendrez encore. vous entendrez les voix mortes et oubliées des frères sans vie, vous entendrez leurs voix, vous entendrez frères nos frères et leurs voix et tout ce qui lutte dans l’obscurité. comme une boue tout prendra forme, lorsque notre silence recouvrira chaque forme de ce monde. comme une boue vous entendrez, comme une boue lorsque nous refuserons de parler, de chanter, de murmurer ce qui travaille la matière de ce monde. à force et à bout de forces nos langues craqueront comme les branches sèches, ramperont comme les racines deviendront arbres, chênes, forêts. comme une boue tout viendra de la boue. tout viendra vous entendrez tout ce qui viendra.

nous garderons la tête haute, les épaules droites, et même lorsque bien au-dessous du sol nos corps. nous garderons la tête haute. nous avancerons encore nos nerfs et nos os, et quand bien même gratter la terre avec la chair et les ongles. quand bien même creuser nous avancerons pour garder la tête haute nous avancerons. à l’obscurité et aux eaux intranquilles, à la nuit et à l’effraie, nos yeux vous seront destinés. aux frondaisons et aux ronces vous deviendrez le repos de nos membres. vous deviendrez. nous garderons la tête haute et nos épaules nous saurons, nous saurons que des forêts sans âge pousseront sur nos corps allongés. nous saurons que les steppes patientent sous nos crânes. aux pierres et aux racines qui demeurent, notre sang luira dans vos nuits. nous garderons la tête haute et les épaules droites, dans ces jours très-bas et ressassés nous tiendrons.

25 juin 2016

[Création] Yannick Torlini, Cela (3), introduction de Sébastien Ecorce

La langue est soumise à une force. Une contrainte. Le silence fait partie du langage. Le corps est habité d’un silence, d’une nuit, d’une série de nuits pour une alliance. Un champ de voix couplé à des formes de désincarnation liées à des structures énonciatives (apostrophe, appel, promesse, adresse, invocation). Un se Taire fixateur, initiateur, fondateur d’une langue que l’on laisse aux morts. Qui ne parle qu’aux morts. On met l’index dans la bouche du mort. On en invoque pour ne pas dire convoque les frères, présents absents à venir, Une énergie exténuante tourne insémine informe l’enveloppe de ces textes. Parler ne peut se faire sans fracas, sans désastres. Mais il faudra bien parler ou franchir, en suturant ces plis, ces trous, les creux et les failles de ce monde. Face au silence, la structuration d’un Nous qui amplifie. Y. Torlini n’endosse jamais le Je, qu’il pluralise, ou ré-instancie en des formes plurales (Nous…), des dispositifs ou scénographies qui recontextualisent le flux continu (renouvelé) d’une Parole entre finir et a(d)venir, à entendre cette parole, si elle peut choisir de ne plus parler, de se placer au bord, en déséquilibre, dans une visée du « toujours plus que la fin ». Les relations complexes qui dissonent et consonnent des situations, de négations qui ouvrent à la confrontation d’un monde, de nuit, de langue dans les langues …

Présupposé existentiel (mémoire discursive du texte) et de montée en tension par des cycles de vitalités, des sensations peuvent échapper par calcification ou ossification. Avec ce risque d’un savoir de la langue qui se perd ou mue, la présence d’éléments de concrétion (pierres, glaise…), alternance du Tu et du Vous, une écriture de type oraculaire où les deux isotopies du savoir et de la langue se mêlent. Non pas une initiatique en termes de parcours, mais un devenir, « nous deviendrons moins que nous deviendrons l’infime et bien moins… », à donner partition à ce mouvement du devenir moins que : la chose, moins que et entre les choses, vers une cessation : et la promesse de l’accompagnement. Avec des formes oraculaires : vous saurez enfin vous verrez que notre silence n’a pas de limites. Au silence adjoint la solitude, et de ne pas laisser l’angoisse nous traverser, nous ne saurions plus rien que l’angoisse, l’idée du désastre et de cette force volonté, dans un mouvement qui ne ravaude pas le désastre mais lui donne sa puissance d’apparition dans la possibilité d’un éveil, ou de champ de tension et de bifurcation, une autre typologie de l’écoute, du regard (regarder vous tout au bord), le temps continuera lorsque nous cesserons enfin, notre langue morte rendue aux morts et à leur langue de morts enfin. Physique du corps et de la langue, sur le sens de ce qui lie les corps, corps entre les corps, frères dans toute la profondeur temporelle, des spectres et ses éléments naturels, les choses entres les choses, en un espace commun, formes accomplies ou désaccomplies de la relation, espace préexistant tout en étant aussi à recréer. /Sébastien Ecorce/     [Lire Cela 2]

 

aux frères morts et à venir, aux frères morts et petits frères des jours passés et pas encore advenus, aux frères nous laisserons l’enveloppe vide et sèche de la langue, aux frères morts et à venir nous trouverons d’autres lieux, d’autres moyens pour ce monde, nous trouverons. la lumière frémissante des matins d’avril, les tempêtes tenaces des soirs de novembre, la léthargie des nuits d’août, tout ce qui marque et marquera nos jours rugueux. cela, et tout cela. tout ce qui vit et existe. tout ce qui avale et respire. tout ce qui voit, est vu. tout ce qui avance, vers l’est, vers l’ouest, le nord ou le sud. cela, et tout cela qui ne dit pas son nom. nous trouverons d’autres lieux, d’autres moyens, ce monde et d’autres mondes aux frères morts et à venir. nous trouverons et lorsque sans langue et sans voix, nous tairons, nous trouverons. nous pourrons faire encore maintes promesses après cela. nous le pourrons, il faudra y croire.

rien ne nous frappera rien ne nous tuera, lorsque nous grandirons d’autres paroles d’autres corps, nos corps seront bien au-delà. rien, rien ne nous tuera. ce refus toujours, rien, absolument rien ne nous atteindra. nous en aurons l’intime et l’infime conviction, nos idées seront portées par chacune des parcelles de ce monde infini. nous serons dans chaque pierre, chaque arbre, chaque animal magnifique, minuscule ou majestueux. nous serons dans chaque vallée et chaque désert, nous serons dans chacun des creux de ce monde, arpentant, ensemençant, grandissant. nous serons cela, et tout cela à force et à bout de forces. plus rien ne nous atteindra. nous deviendrons calcaires, mousses, lichens, lierres, écorces, épines, aiguilles. nous deviendrons sève, boue, rosée, pluie, océans. nous n’existerons plus à force d’exister. nous serons la matière qui engendrera la matière et vivra en son sein même. nous serons cela, et tout cela. il n’y aura plus de limites à nos désirs.

nous vivrons plus loin que ceux qui ont choisi de rester. pas ailleurs qu’ici, dans la boue, les friches et les ronces. nous vivrons au-delà et en-deçà des mots séculaires. nous inventerons d’autres langages, d’autres poèmes, d’autres cris et nos vies ne deviendront que le cri de la matière appelant la matière. chaque instant sera radical, aussi radical qu’une guerre. aux frères morts et à venir nous promettons cette guerre sans armes, sans violences et sans répressions. nous promettons les luttes enthousiastes et les fraternités réelles. nous ne parlerons plus cette langue, nous la laisserons à ceux qui ont choisi de mourir pour rien, et bien moins que rien.

aux approches des ombres et la nuit encore, ce qui dira la nuit fuyant la nuit, la place de chaque élément dans un souvenir de lumière. il n’y aura rien à dire de cela, seulement le cri et la promesse, la guerre pour elle-même seulement, pour la joie de la guerre sans cause et sans destruction. nous serons toujours sur le qui vive, aux frères qui se sont assis et ont patienté leurs vies longues et misérables. nous vous entendrons.

aux approches de ce qui sera, de ce que nous espérerons être. aux approches de l’ombre et de l’écho, aux approches de cette violence sans nom et sans but, sans devenir même. pour tous les instants de lutte et de doutes, pour tous les instants terreux et éthérés, pour tous les instants d’angoisse et de révolte, aux approches de ce qui sera, nous serons absolument, absolument sûrs et sereins, face à cela plus parler. plus rien, sereins, sans doute et sans peur. à force et à bout de forces nous choisirons. nous choisirons de ne plus parler aucune autre langue que la roche et ce qui rampe. le faste des jours lents et entiers. aux approches encore frères éternels nous ne passerons pas sans bruit. nous ne ferons pas le grand saut sans un regard pour ceux qui n’ont pas voulu. nous continuerons d’entasser matières minérales, végétales et ce qui reste d’animalité dans nos bouches. rien ne se fera sans le fracas des guerres millénaires. aux approches de ce qui fut, frères, nous serons. nous continuerons.

les mains ne saisissent rien. les torses ne respirent plus. les jambes n’avancent pas les bras ne soutiennent rien. les têtes ne pensent pas les bouches ne laissent plus échapper un mot. quelles oreilles pour entendre, quelles langues pour goûter. quels yeux pour ne plus voir. les sensations échappent et la peau se calcifie, les muscles se fossilisent. aux frères qui ne lutteront plus nous adresserons notre salut terreux et minéral. aux frères qui continueront de parler la langue, nous offrirons notre langue des pierres, rugueuse et lourde comme un millier de civilisations. lorsque tout cessera, lorsque nous continuerons, lorsque nous serons sol et ciel, lorsque d’autres bouches nous parleront nous refuserons de parler. lorsque cela et tout cela, nous se serons qu’un, nous ne ferons qu’un avec le désastre que nous fertiliserons de nos échecs. ce monde parlera encore, s’étendra pendant mille ans, vaste champs de pierres aux frères éternels qui comprendront un jour notre choix. ce monde parlera encore.

nous leur laisserons paroles et poèmes, sang et sueur, cette langue morte qui ne s’adresse qu’aux morts. nous ne parlerons plus, nous laisserons la langue à la langue nous choisirons de vivre plutôt. plutôt vivre. face à ceux qui chantent et haïssent, face au meurtre et au merveilleux, face aux massacres et aux temples multiples, face aux débats éclairés et aux gémissements de ceux qui s’aiment. nous abandonnerons paroles et poèmes, aux morts nous laisserons leur langue, aux vivants notre promesse solennelle et notre force jamais résignée. notre lutte aura lieu ailleurs dans ce monde sans issue.

nous ne saurons pas dans un premier temps. seulement l’échec et tâtonner sans cesse et encore. d’abord nous ne saurons pas. il faudra avancer comme l’enfant ou le vieillard, avec peur et étonnement. nous ne saurons pas. les os de nos descendants nous apprendront. nous hésiterons. puis nous inventerons des géographies inversées, des héritages sans fin, la vie sans merci et sans barrières face à ce monde que nous grandissons et qui nous grandit. nous ne saurons pas, d’abord, puis viendront les lendemains radieux.

aux frères morts, à venir ou jamais venus, nous ne laisserons aucune trace de notre silence magnifique. lorsque nous ne parlerons plus, rien de nous ne demeurera, ceci est notre choix suprême et terrible. aux frères qui resteront ou partiront, aux frères qui feront ce choix ou non, vous ne nous trouverez pas. nous serons plus infimes que le cloporte ou le plancton. nous serons plus grands que les astres et le désert éternel réunis. nous serons dissimulés, silencieux et patients, dans chacune des enclaves de cette langue muette que nous refusons. aux frères morts, aux frères qui ne sont pas, aux frères à venir, à notre descendance improbable, ne riez pas de nous, ne riez pas, notre guerre vaut bien vos millions de crânes entassés. notre guerre lasse vaut bien tous les crimes commis en notre nom seul. ne riez pas. aux frères à venir nous laissons le sérieux de nos os, détachés de la chair.

pas parler creux pas parler. pas creux pas rien. nous ne parlerons plus, dans les creux, dans les plis et les failles de ce monde. nous ne parlerons plus collines et combes, nous ne parlerons plus lacs et rivières, plus la moindre étendue d’eau miroitante et tenace. nous ne parlerons plus les concrétions multiples et les falaises sans fin. cette langue des sillons et des roches. cette langue plus parler plus rien parler cette langue, nous laisserons cela aux frères immobiles et silencieux, nous le laisserons aux frères qui ont choisi de ne plus choisir, qui ont choisi de devenir l’humus des terres pierreuses ou fertiles, aux frères qui, dans les vallées, dans les combes, et sous les collines verdoyantes. nous ne parlerons plus et seulement en ce monde, au plus profond des aspérités et reliefs, nous ne parlerons plus que ce monde. nous offrirons nos os à tout ce qui a choisi l’énigme du vertical. nous offrirons nos chairs, nos muscles et nos yeux à tout ce qui se tient frêle, immobile et aveugle. nous ne parlerons plus la langue des morts, seulement nos corps et au sein même du corps de ce monde. nous établirons les paroles lumineuses, les fraternités magnifiques, les civilisations fondées sur la compréhension universelle et bienveillante. à la moindre brindille, à chaque grain de sable, chaque caillou et chaque nuage, nous promettons d’essayer, de continuer d’essayer, encore et encore.

nos dents ensemenceront les vertes prairies, nos dents blanchies comme champs de pierres, stèles et temples. tout notre être se tendra et se morcellera enfin. nous trouverons notre place en ce monde à la beauté terrible, nous fleurirons comme les genêts dans la lumière, nous grandirons comme les blés et le maïs déjà mûr. nous grandirons jusqu’à devenir ce monde dans sa totalité exacerbée. sans plus ruminer, sans plus pâlir face aux désastres qui adviennent vous savez frères à venir les désastres adviendront toujours, se répèteront, continueront les désastres continueront sans cesse, les désastres. nous le savons, sans langue et sans paroles nous ne perdons pas foi en l’avenir de ces jours lointains.

silence encore et tout au bord du silence. silence au bord tout au bord et dans l’équilibre des angoisses encore. silence au bout tout au bout et sans fin, sans un regard pour tout ce qui a toujours refusé de se taire. silence encore et dans le silence nos yeux se tournent vers l’avenir radieux et éclairé. silence et tout au bord du silence, nos promesses solennelles de faire partie de cette guerre universelle. silence et tout au bord du silence et sous les strates de ce sol froid et rugueux, sous les strates bien au-dessous bien au-delà quelque chose s’invente, quelque chose, bien au-dessous, bien au-delà, nos seules silhouettes nos seules ombres dans le crépuscule. au bord et tout au bord notre ténacité sans limites et notre souvenir face à ceux qui se sont effondrés.

sous les mers, sous les steppes, sous les neiges éternelles, sous les racines et les pierres dressées, sous les monolithes les falaises les montagnes mortes et érodées. sous le monde et bien au centre de ce monde, nos bouches inutiles au-dessous bien au-dessous et au centre. ceux qui comme nous ont choisi de se taire, ceux qui comme nous ont choisi les bouches inutiles, ont choisi. sous les tempêtes et les tremblements du sol, au-dessous bien au-dessous, ceux qui restent et demeurent. patientez, patientez encore, nous vous accompagnerons dans vos moindres gestes, au-dessous bien au-dessous et au centre de ce monde. patientez. patientez encore.

demeurant ici et bien plus loin que les ruines nous demeurerons, ici et bien plus loin que chaque mur effondré, lorsque plus rien ne tiendra, lorsque plus rien nous demeurerons. nous serons encore et bien plus. nous tracerons les cartes de ces mondes à venir. nous creuserons vallées, combes et abysses insondables. nous érigerons des reliefs nouveaux, planterons des forêts sans âge et construirons des villes à la mesure de la grandeur humaine. nous creuserons encore, ici et bien plus loin nous demeurerons, rien autre rien d’autre que ce monde. nous laisserons tout le reste à la langue et aux morts oubliés. nous laisserons la langue et tout le reste à la langue, lorsque notre promesse, aux frères qui nous succèderont. notre promesse. nos frères nous succèderont.

à force, à bout de forces et dans chacun des recoins de nos crânes, chacune des douleurs de nos corps. dans chaque veine, chaque nerf, chaque articulation, chaque repli de chair à force, à bout de forces, ce que nous ne serons plus, ce que nous nous refuserons d’être encore. à dresser listes et inventaires des désastres restants, de nos morcellements futurs et inévitables nous nous morcellerons vous le savez. nous nous diviserons pour peupler chaque espace de ce monde à venir. nous ne parlerons plus la langue de ceux qui rassemblent. nous ne chercherons plus à rassembler ni ressembler. aux frères épuisés vous connaîtrez nos transformations radicales, nos visages et nos silhouettes méconnaissables. aux frères craintifs et placides vous saurez que ceci deviendra notre guerre lasse et continue. vous saurez que nous n’avons pas eu le choix.

que les routes, vous saurez les routes. que les murs vous saurez les murs, les pierres, les briques, vous saurez que. les ponts, les tunnels, que les radeaux vous saurez les radeaux. vous saurez que les pirogues, les sentiers, les trébuchements. vous saurez. vous saurez que les jambes et les bras. vous saurez que les yeux et les lanternes. vous saurez que les cartes le ciel et le soleil. vous saurez que tout ce qui mène, conduit ou est conduit. vous saurez que nous deviendrons cela et tout cela, vous saurez que dans les possibilités multiples vous ne trouverez que nos fragments. vous saurez vous le saurez, ce monde fertilisé par notre refus unanime et catégorique. ce monde fertilisé par notre fugue hors de tout ce qui s’est efforcé de faire monde. en vain. vous saurez, vous le saurez, et dans ce mouvement toujours une langue que nous ne parlerons plus. vous saurez, que tout ce, tous ceux qui mènent sont menés, vous le saurez. en vain vous chercherez notre piste. vous saurez notre peau à chacune des frontières de ce qui vit et demeure.

14 juin 2016

[Création] Yannick Torlini, Cela (2), introduction de Sébastien Ecorce

La langue est soumise à une force. Une contrainte. Le silence fait partie du langage. Le corps est habité d’un silence, d’une nuit, d’une série de nuits pour une alliance. Un champ de voix couplé à des formes de désincarnation liées à des structures énonciatives (apostrophe, appel, promesse, adresse, invocation). Un se Taire fixateur, initiateur, fondateur d’une langue que l’on laisse aux morts. Qui ne parle qu’aux morts. On met l’index dans la bouche du mort. On en invoque pour ne pas dire convoque les frères, présents absents à venir, Une énergie exténuante tourne insémine informe l’enveloppe de ces textes. Parler ne peut se faire sans fracas, sans désastres. Mais il faudra bien parler ou franchir, en suturant ces plis, ces trous, les creux et les failles de ce monde. Face au silence, la structuration d’un Nous qui amplifie. Y. Torlini n’endosse jamais le Je, qu’il pluralise, ou ré-instancie en des formes plurales (Nous…), des dispositifs ou scénographies qui recontextualisent le flux continu (renouvelé) d’une Parole entre finir et a(d)venir, à entendre cette parole, si elle peut choisir de ne plus parler, de se placer au bord, en déséquilibre, dans une visée du « toujours plus que la fin ». Les relations complexes qui dissonent et consonnent des situations, de négations qui ouvrent à la confrontation d’un monde, de nuit, de langue dans les langues …

Présupposé existentiel (mémoire discursive du texte) et de montée en tension par des cycles de vitalités, des sensations peuvent échapper par calcification ou ossification. Avec ce risque d’un savoir de la langue qui se perd ou mue, la présence d’éléments de concrétion (pierres, glaise…), alternance du Tu et du Vous, une écriture de type oraculaire où les deux isotopies du savoir et de la langue se mêlent. Non pas une initiatique en termes de parcours, mais un devenir, « nous deviendrons moins que nous deviendrons l’infime et bien moins… », à donner partition à ce mouvement du devenir moins que : la chose, moins que et entre les choses, vers une cessation : et la promesse de l’accompagnement. Avec des formes oraculaires : vous saurez enfin vous verrez que notre silence n’a pas de limites. Au silence adjoint la solitude, et de ne pas laisser l’angoisse nous traverser, nous ne saurions plus rien que l’angoisse, l’idée du désastre et de cette force volonté, dans un mouvement qui ne ravaude pas le désastre mais lui donne sa puissance d’apparition dans la possibilité d’un éveil, ou de champ de tension et de bifurcation, une autre typologie de l’écoute, du regard (regarder vous tout au bord), le temps continuera lorsque nous cesserons enfin, notre langue morte rendue aux morts et à leur langue de morts enfin. Physique du corps et de la langue, sur le sens de ce qui lie les corps, corps entre les corps, frères dans toute la profondeur temporelle, des spectres et ses éléments naturels, les choses entres les choses, en un espace commun, formes accomplies ou désaccomplies de la relation, espace préexistant tout en étant aussi à recréer. /Sébastien Ecorce/     [Lire Cela 1]

 

il faudra bien, dans les remous et le pire toujours le pire. dans le pire il faudra bien, que quelqu’un ne parle plus que quelqu’un taise enfin bien pire, toujours bien pire ce qui derrière les côtes ne parle plus ne peut plus. nous n’irons pas plus loin, pas au-delà des pierres, pas hors des sentiers et chemins si longtemps arpentés, pas dans les sables installés, pas sous le ciel brisé, pas dans la langue rêche. nous n’irons pas plus loin. nous laisserons cela aux morts et aux frères à venir. nous laisserons cela à ce qui tremble et passe, à ce qui se couche et se lève, à ce qui tombe et avance, aux friches éternelles, aux goudrons de nos os, à l’amplitude de nos muscles, nous laisserons cela. nous leur laisserons. seulement taire le reste et ce qui reste, nous ne parlerons plus ce monde plus de ce monde, la langue terrible de ce monde, boues et argiles. pas plus loin que les pierres, les souches, les nuits, les herbes frémissantes et les grillons incessants. plus loin, pas plus loin que la racine, les terres dévastées, l’ampleur des désastres nous ne parlerons plus. seulement pierres seulement. ce reste. il faudra bien que quelqu’un taise ce reste. taise l’horrible langue de ce reste et ce qui reste.

nous ne passerons pas sans bruit. pas le silence ni la résignation. avec fracas nous ne tasserons pas l’espace infime entre chaque chose. nous n’irons pas plus loin que la peau, que la terre et la glaise, que les branches sèches et les lichens rugueux. cette parole végétale qui précède le devenir animal. nous n’irons pas plus loin. nous laisserons nos regards errer vers l’est, l’ouest, le nord et le sud, comme ils l’ont toujours fait. nous laisserons le ciel sur nos épaules et la terre sous nos pieds, le vent dans nos poumons et la tempête sous nos os. nous laisserons tout cela. nous abandonnerons tout cela. les matins radieux et l’espérance des soirs, la solitude des steppes et le devenir des frondaisons, le bois et la roche à l’origine de toute chose, les sables éternels et la poussière qui vaincra malgré tout. nous laisserons cela, tout cela, et cette langue qui s’est brisée entre deux silences. sans bruit, nous ne passerons pas, nous ne parlerons plus, seulement nos morts et nos frères à venir que nous continuerons de pleurer. il faudra bien, il le faudra bien. il faudra bien l’exigence d’un monde futur, limpide et lumineux. nous laisserons tout cela derrière nous. et bien plus. et bien moins.

bien moins nous serons. bien moins. bien moins en nombre et en force. bien moins forts que le reste. bien moins que ceux qui parlent et nous tairons finalement. nous serons moins bien moins que la fourmi, que l’escargot, que la mouche et la libellule qui hantent les lieux liquides et sans âge. nous serons bien moins que tout ce qui peuple et anime ce monde. bien moins et pourtant mille et mille et bien plus nous serons. lorsque tout se taira et que nous suivrons le mouvement terrible de ce monde. bien moins nous serons. bien moins dans le mouvement, dans la langue terreuse, les silences laborieux, ce regard des morts qui nous hantent, frères à venir et jours promis, regardez-nous, bien moins, nous sommes bien moins que vous qui avez fait l’effort. nous espérerons bien plus pourtant. il le faudra bien, à force, à bout de forces et tout au bout, à force de tasser, d’entasser, d’empiler ce qui ne fait pas une possibilité. à continuer de recueillir ce qui se divise. nous poursuivrons bien moins, minuscules et invincibles à force de minuscule.

à bout de forces. pourtant, à continuer frères à venir, morts immenses et écrasants, à bout de forces vos désastres nous guident et continueront de nous guider, frères, morts, frères morts nous continuerons à force de nous taire. de refuser. de croire en un autre espace possible et imaginable entre nos côtes maigres et faibles. à force et à bout de forces nous continuerons, en silence et dans la discrétion de la terre qui recouvrira nos bouches épuisées. morts anciens, frères à venir, nous vous faisons cette promesse solennelle et irréaliste, à force, à bout de forces et jusque dans la matière indivisible de nos langues longues et lasses.

ni espoirs ni désastres. ni efforts ni résignations. ni cris ni murmures. ni mers ni ciels. ni peau ni écorce. rien de tout cela rien, rien croire de tout cela sans voix, sans langue. nous nous tairons aux frères éternels, aux morts venus de si loin, de bien plus loin que notre mémoire grégaire. nous tairons aux frères éternels, nous tairons dans cette promesse de tout dire enfin et sans repos. à force, à bout de forces ce monde, notre promesse irréaliste aux êtres faits de chair et d’os, de sang et de muscles, de peau et de roches, de plumes et d’écailles, de fourrure et de plaies, de terre et d’humus, de branches et de cavernes, d’océans et de nuits. nous vous promettrons. nous vous promettons. de vous laisser tout cela qui nous hante, nous vit et nous tue, nous vous promettons. de vous abandonner cette voix déjà éteinte, minuscule et jusque dans le minuscule et le moindre. cela qui n’est pas dit.

nous promettons. nous promettons aux frères morts et à venir, aux frères qui arpenteront cette terre, l’arpentent ou l’engraissent de leur viande, nous vous promettons l’irréaliste et l’impossible, l’angoisse éternelle de réussir malgré tout. frères nous vous promettons de dire tout ce qui s’est tu. frères, frères morts, frères sans voix, nous vous tairons jusque dans le moindre geste et le fruit de nos désastres, chacune des saillies du néant qui guette. ces mots qui appellent sans cesse et ne deviennent plus, nous vous tairons jusqu’à d’autres vies possibles, d’autres agencements de la matière, d’autres façons de se mouvoir et d’avancer à force à bout de forces. tout cela, toute cette langue qui s’entasse et s’accumule, toute cette langue que nous ne parlerons plus, cette voix des morts et des sables, à la fin tout à la fin nous la tairons. nous la tiendrons à bout de bras, à bout de corps et de forces. nous ne parlerons plus. frères, que vous parcouriez la terre et ses multiples chemins, que vous fertilisiez les sols de votre passé lourd, nous vous faisons cette promesse solennelle et irréaliste.

le monde plein d’échos et muet pourtant, empli de souvenir et d’angoisses, de regrets et de désirs insatiables. le monde est plein, il déborde des voix qui se sont déjà tues, des voix qui nous feront écho ou non. ce monde déborde de notre place, ni pierre ni vague, ni écume ni nuage, ni herbe ni concrétion rocheuse, ni violence aveugle ni douceur résignée. nous débordons de ce monde et tout ce qui ne dit rien de ce monde, tout ce qui ne dit rien, ce monde plein d’échos et de morts millénaires. nous nous tairons pour seulement entendre ce que les os ont à nous dire. pour seulement entendre, à force, à bout de forces et de langue, à force de taire et sans dire, les mots plus loin que nos mains creuses, frères, frères éternels notre promesse est en marche.

ce qui vit et meurt, ce qui nage et rampe, ce qui vole et saute, ce qui chasse et cueille, ce qui siffle et crie, ce qui creuse et grimpe. cela et tout cela, comme monde et bien moins que monde. comme silence et résignation. comme la première voix du premier amas de viande, hostile à sa propre condition de viande. nous prenons conscience de cela, de tout cela, de la lourde réalité de tout cela. nous prenons conscience des siècles qui pèsent sur nos épaules, des voix qui s’entassent dans nos têtes, des montagnes qui s’érodent sous la neige et la pluie et des gestes qui se transmettent sans un mot. nous prenons conscience de cela, de tout cela, de l’indivisible totalité de cette force brute qui nous a précédés, et nous suivra.

nous prenons conscience de l’immense et du moindre, du plat et du volumineux, du lisse et du rugueux, du liquide et du solide. nous prenons conscience des différents aspects qu’a pris notre langue terrible et rêche. nous prenons conscience que le silence n’est pas le signe avant-coureur de notre extinction souhaitée et probable. nous savons que d’autres avant nous ont tenu et résisté malgré eux. nous prenons conscience de cela, de tout ce qui fait cela, dans notre déclaration solennelle aux animaux, aux insectes, aux minéraux, aux végétaux, aux bactéries et aux êtres unicellulaires, notre déclaration solennelle de ne plus rien parler de la langue dont nous sommes faits. nous prenons conscience de la démesure de notre choix dans la démesure de ce monde. nous prenons conscience.

nous prenons conscience des bouleversements qui auront lieu, des effondrements, des empilements de remords et de reproches. nous prenons conscience de l’angoisse des jours et de ce qui se tapit dans l’ombre. nous prenons conscience des souvenirs terribles et des espaces qui seront réinventés à chaque geste. nous ne ferons qu’énumérer des listes sans nombre et sans fin, pour chaque chose disparue et à venir. pour cela, et tout cela, lorsque nous nous tairons lorsque nous vivrons à côté de nos langues. nous prenons conscience de cette matière qui ne sera plus laissée au hasard. cette voix que nous laisserons aux morts nous entendrons nous les entendrons, comme le vent qui appelle entre les branches, les pierres, et les souvenirs plus anciens le vent appelle nous appelle. nous les entendrons, nous les appellerons, sans voix et sans force. nous le promettons, aux frères qui viendront, à ceux qui choisiront de partir, à ceux qui ne resteront qu’un songe et sans avoir même effleuré cette terre vaine. nous promettons les grands bouleversements de ceux qui se taisent. nous continuerons d’appeler ce monde à force et à bout de forces.

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