Libr-critique

21 juin 2007

[REVUE/chronique] Carbone n°3

carbone-3 [cliquer]Carbone n°3, ed. Le mort qui trompe, 128 p. ISSN : 1953-681X // ISBN : 978-2-916502-04-5, 8 €.
[site de la maison d’éditions]
Sommaire :
Entretien avec Sarah Vajda par Laurent Shang.
Récits : Helena de Angelis, Pascal Torres, Alban Lefranc, Aurélie Champagne et Laurent Schang
Critique : Alain Jugnon, Frédéric Saenen, Andy Verol, Valérian Lallement, Yvan Gradis et Otomo Didier Manuel
Poésie : Patrice Maltaverne
Cahier graphique : agence_konflict_systm.

Présentation :
Le sabotage, comme cela est indiqué d’emblée sur le visuel de couverture réalisé par l’agence_konflict_sysTM, n’est pas d’abord un acte qui s’attaque à une structure, mais une forme « d’entreprise généralisée » du pouvoir s’attaquant à la vie, aux devenirs singuliers des individus. Le saboteur, en tant qu’individu introduisant de l’entropie dans le plan du pouvoir, fait d’abord le constat que le pouvoir vient court-circuiter ses potentialités individuelles. Son geste est la conséquence d’un constat. Le pouvoir et son monopole, par sa force, sclérose les intensités, les fait périr, les anéantit.
Alain Jugnon exprime parfaitement cette idée dans son article : Nous sommes sabotés. À partir d’une relecture de Debord, en passant par Marx et Nietzsche, il met en évidence, en quel sens à partir de la vision monoccidentaliste théiste liée au travail et à l’aliénation biopolitique, il y a eu une forme de court-circuit de la vie des hommes, à savoir de leur devenir intensité. Son article fort intéressant, ainsi propose de « saboter le sabotage » en inversant le « mouvement ontologique qui consistait à faire de nous des « malgré nous » civilisés et au travail » [p.46] et ceci afin de re-prendre « notre pouvoir, de rejeter la dépossession de nous-mêmes » [p.45].
On le comprend, ce nouveau numéro de la revue d’histoire potentielle, aborde la question du sabotage non pas seulement selon l’ordre de l’idéalisation, mais selon une réflexion pragmatique liée à une nécessité critique. Si le sabotage fait histoire, c’est qu’il entre toujours dans un contexte d’intervention qui demande à être réfléchi. C’est en ce sens que la couverture graphique, le schéma X-pensée, met en perspective des dates déterminantes de l’histoire du sabotage depuis le début du XIXème siècle : 1812 : Ned Ludd, et le mouvement des ouvriers contre les machines de la production, 1913, Emile Pouget et son histoire du sabotage, 1943 : Colonel Nicholson et la légendaire résistance des soldats britaniques devant consruire le pont de la rivière Kwai, 1968, les graffitis des enragés, venant perturber l’espace horizontal de la ville.
Cette histoire potentielle mène ainsi jusqu’au XXIème sièce aux dernières expériences de sabotage. Cela apparaît parfaitement avec l’intervention d’Yvan Gradis [découvrir YG ici], militant anti-pub, qui depuis les années 1990, appelle à une forme de sabotage : celui de l’emprise publicitaire agissant sur les consciences urbaines [+ d’infos sur wikipedia]. Dans ce n°3 de Carbone, il donne à lire le texte Pour une solution civque non-violente aux excès de l’affichage publicitaire, ouvrant à la « réappropriation des affiches par le citoyen auquel elles sont destinées » [p.57]. Le sabotage de l’emprise commerciale esthétiquemet établie dans l’espace public est ainsi lié à une reprise et à une reconfiguration de l’objet saboté. Saboter n’est pas détruire, mais produire, inventer, créer.
Ce numéro de Carbone est ainsi tout à la fois retour sur les causes et les possibilités du sabotage comme acte de résistance, mais aussi ouverture à des gestes de sabotage, tels ceux de Baader dont nous reparle Alban Lefranc, ou bien encore ceux de Pierre Guyotat dans et par son écriture, qu’analyse avec précision Valérian Lallement dans son article, écrivant à propos de Quelques procédés du sabotage dans l’oeuvre de Pierre Guyotat, qu’une « langue qui voudrait faire apparaître le refoulé de toute langue ne suppose pas seulement un rejet théorique de la représentation, mais sa mise en oratique à travers une suite de stratégies textuelles que l’écriture met en place pour se saboter elle-même » [p.119].
Ce numéro est assez riche et répond parfaitement à son thème. On y découvrira aussi le texte hilarant de Pascal Torres Baiser, ou bien encore l’article sur Contre-culture et monstruosité d’Otomo Didier-Manuel. De même en son coeur, pourront être découverts les schémas de l’agence_konflict_sysTM, qui tout en thématisant le sabotage, expérimente, une suite de court-circuits de la logique rationnelle du schématisme historico-politique. C’est avec plaisir que nous voyons se répandre ses schémas, que nous avions découvert lors de la publication de l’un d’eux [ici] puis que nous avions redécouvert avec la publication d’Avril-22, ceux qui préfèrent ne pas.

12 janvier 2007

[Revue] Carbone

Revue Carbone n°1 [thème : Esclave], éditée par la maison d’éditions Le-mort-qui-trompe, 125 p. ISSN : en cours. [site de la maison d’éditions]. prix : 8 €.
carbone152.jpgSommaire :
Entretien avec Juan Asensio par Laurent Shang.
Récits :
Lucien Suel : Le collectionneur d’esclaves.
Jean-Mac Agrati : Le retour de Joséphine de Beaumarchais.
Helena de Angelis : Mea Culpa.
Andy Verol : Histoire des derniers Cow-boys français.
Jean-Claude Tardif : Connaissez-vous Montgomery.
Critique :
Jean-Paul Gavard Perret : Artaud le mécréateur.
Axele Felgine : La théorie du bétail humain chez Sozo Numa.
Valérian Lallement : Pierre Guyotat : autopsie de la machine.
Mohammed Chaouki Zine : Servitude et finitude dans l’herméneutique d’Ibn ‘Arabi.
Philippe Di Folco : Magic box
Otom Didier Manuel : Paysages imaginaires des enfants de la cté monstre dans le Japon contemporain.

Premières impressions :
Il s’agit là d’une nouvelle revue, fondée par Valérian Lallement et Axelle Felgine, deux ex-membres des Hermaphrodites, avec qui ils sont restés en lien étroit, du fait qu’ils aient fondé ensembles une maison de diffusion : Le cartel. En cela ce premier numéro évite de nombreuses erreurs que font beaucoup de nouveaux créateurs de revue : ce numéro sur « esclave » d’emblée est mature, très bien mis en page, original dans la conception du traitement du thème : trois sections distinctes, qui apportent trois angularités qui se répondent. Car le choix des textes a été exigent.
Assez rapidement, on retiendra au niveau critique, et en ce qui concerne spécifiquement les centres d’intérêt de libr-critique : Jean-Paul Gavard Perret, qui réfléchit sur un Artaud qui se tient dans une position paradoxale : « puisqu’il est à la fois prisonnier de lui-même et hors de son être », ce qui le conduit à la recherche d’une forme de libération qui en passe, comme Françoise Bonardel l’avait magnifiquement analysé dans son Artaud : par une transfiguration, lui permettant de rompre avec l’aliénation qui le vampirise, et ceci notamment lors de sa quête chez es Tarahumaras au Mexique. L’analyse de JP Gavard Perret est très bien référencée et à partir du thème de l’esclave, montre parfaitement la force du langage d’Artaud. De même le texte de Valérian Lallement sur Guyotat est trs bien établi, par un réel connaisseur de cette oeuvre, car en effet, V. Lallement a étabi l’édition critique des Carnets de bord de Pierre Guyotat [Lignes Manifeste en 2005]. Son article interroge la langue de la prostitution, de l’esclavage et de la soumission en tant que condition de possibilité de la liberté, car tel qe l’écrit P. Guyotat : « Vous hommes libres, vous aimez boire le sang, et recevoir la semence des esclaves; alors pénétrés jusqu’au fond de l’âme, par un feu ancien : la liberté par soumission aux forces du ciel. » Et pour finir avec les articles théoriques, mentionnons le très bel essai de Philippe di Folco, qui à partir d’une réflexion sur notre hypermodernité et ces processus de fictionalisation de l’existence, pose les affects, inquantifiables, en tant que vectorialités performatives qui se jouent en rapport avec la Memory-box. Derrière son texte, au style assez percutant, outre une analyse de Brazil de T. Gilliam, se dessine une réflexion sr la boîte-carnet magique telle qu’elle a été pensée dans les derniers textes de Freud : cet espace où cela s’écrit et s’efface simultanément. Au niveau des fictions, outre le texte très critique de Lucien Suel, qui entre en écho avec ces derniers livres publiés, il faut aussi découvrir pour ceux qui ne le connaissent pas, l’un des nouvellistes qui nous semblent parmi les plus importants actuellement : Jean-Marc Agrati, don nous reparlerons en mars pour la sortie de son troisième recueil de nouvelles aux éditions Hermaphrodite : Ils m’ont mis une nouvelle bouche. Son petit texte une nouvelle fois avoisine l’hallucination éveillée : avec une écriture à la Bukowski, il décrit une scène sacrificielle selon une trajectoire totalement fantastique et absurde.
Au vue de la qualité de l’ensemble et du prix de la revue, nous ne pouvons que recommander celle-ci, en attendant son numéro 2 portant sur le thème de la « fin »

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