Libr-critique

31 janvier 2021

[News] News du dimanche

Après notre édito libr&critique (« Les aplatis »), vous retrouverez avec plaisir une nouvelle aventure d’Ovaine et découvrirez notre sélection de Livres reçus

Édito : Les aplatis

Dans son article publié vendredi dernier dans AOC, « Parole et pollution », Marielle Macé dresse ce constat : « l’actualité récente a souvent révélé, s’il en était besoin, quelque chose comme des états pourris de la parole, pourris à force de déliaisons, de rétrécissements, d’inattention, de bâclage, de négligence, de morgue, de dédain. Des états pourris de la parole politique, de la parole médiatique, et de nos propres échanges, c’est-à-dire des phrases que nous mettons dans le monde et entre nous, dans la rue, dans le travail, sur les réseaux, dans les tweets, ces « gazouillis » ». Comme si l’accumulation des déchets qui polluent notre planète allait de pair avec rien de moins que la déchéance de l’humanité…

Et ce n’est pas tout : ce pourrissement accompagne l’aplatissement de notre Terre, « par la masse énorme, qui grandissait sans cesse, et qu’on n’arrivait absolument pas à éliminer, dont on n’arrivait absolument pas à se défaire, de bêtises, stupidités, imbécillités, idées reçues, clichés, tautologies, discours vides, mots creux, bref de platitudes, le terme s’imposait, oui, de platitudes  qui s’échangeaient à chaque instant et finissaient par avoir un effet »… D’où la situation qui est encore la nôtre selon Leslie Kaplan (cf. ci-dessous) : confinement, évaluations, ennui, « régression générale »… Question : quel avenir pour les aplatis ?

 

Les nouvelles aventures d’Ovaine, par Tristan Felix

Au village, las! plus un seul son de cloche. « Fondues pour faire du chocolat ! »,  soupçonne-t-on avec un soupçon de bave.

Pour résister à la tentation, Ovaine décide d’élever trois cents coqs, avec alarme et tic tac intégré. 

Sous le kiosque enguirlandé, elle les entraîne à sonner du gosier toutes les trois heures.

A vêpres, armé d’un silencieux, un homme osseux soudain s’approche.

D’un coup de glotte pétante, Ovaine déclenche l’alarme. Et tous le coquailler de retentir à toute volée pour couvrir le bruit du silencieux.

Les poules en cacao, gloussantes de ferveur, défilent alors avec leur truc en plumes.

 

Livres reçus (présentations éditoriales)

► Alexander DICKOW, Déblais, Louise Bottu, Mugron (40), janvier 2021, 104 pages, 14 €.  

L’aphorisme (peu importe comme on le nomme) peut être l’image en tout petit du grand système, le « hérisson » de Schlegel ; pourtant il bée aussi vers d’autres fragments, chacun ouvert puisque sériel, un-parmi-les-autres, indéfinitif. Voici un recueil qui essaie de dire des choses vraies, simplement, depuis cette perspective mienne. J’échoue nécessairement, j’espère non sans quelques splendides faux-fuyants. /AD/

 

► Frédéric FORTE, Nous allons perdre deux minutes de lumière, P.O.L, en librairie le 11 février 2021, 80 pages, 13 €.

Nous allons perdre deux minutes de lumière est une phrase entendue par l’auteur à la télévision, prononcée par une présentatrice météo. Frédéric Forte l’a aussitôt perçue comme un titre de livre potentiel. Et plus qu’un titre, comme modèle, matrice d’autres phrases et de vers. Ce livre est ainsi un travail sur la phrase comme objet poétique familier, pour faire du poème une expérience à la fois intime et partageable, une parole à laquelle chacun peut s’identifier. L’idée était bien de confronter cette phrase matricielle à ce qui fait un quotidien, à « l’infraordinaire » cher à Georges Perec, au processus d’écriture même.

La forme du poème est déterminée par la structure même de la phrase (sept mots, douze syllabes), avec sept chants, et chaque chant composé de sept strophes, chaque strophe de douze vers, chaque vers de douze syllabes (dodécasyllabes).

Chaque chant est déterminé par le mot qui lui correspond dans la phrase-titre, de « Nous » à « lumière ». Nous : la communauté humaine ; allons : le déplacement, le mouvement ; perdre : l’échec, la désorientation, la mort ; deux : le couple, la dualité ; minutes : le temps ; de : la provenance, l’association ; lumière : la vue.

Pour les titres de chaque chant, ces mots ont été cryptés en « braille », référence à la perte de lumière mais aussi à une anecdote familiale évoquée dans le chant final.

 

► Leslie KAPLAN, L’Aplatissement de la Terre, suivi de Le Monde et son contraire, P.O.L, en librairie le 18 février, 238 pages, 15 €.

« Tout le monde s’en souvient : ce matin-là au réveil la nouvelle tournait en boucle, quelqu’un était tombé en dehors de la Terre. Pas dans un trou, pas dans une crevasse, pas dans un abîme. »

Ainsi commence le nouveau conte politique, drôle et cruel de Leslie Kaplan, L’aplatissement de la terre, dans la même veine que Désordre. Un ensemble de cinq textes sur le même thème : le monde dans lequel nous sommes est un monde devenu « plat », aplati par le système dominant. Leslie Kaplan imagine, de façons différentes, plusieurs réponses à ce monde, à la recherche d’une « issue » pour reprendre un terme de Kafka. On peut se servir de rêves, de films, ou de livres, de musiques, on peut faire des rencontres, comme cette femme qui « sort du cinéma », ou au contraire se laisser envahir par un « ennemi invisible ». Mais le possible et le commencement sont là, et c’est toujours « encore une fois le monde ».

Le Monde et son contraire est le monologue d’un acteur qui joue le personnage de Kafka, et qui, comme lui, « se bat ». Ce monologue est adapté au théâtre par Elise Vigier, mis en scène notamment à la Comédie de Caen au printemps 2021.

► Ana TOT, Nique, Louise Bottu, Mugron (40), disponible début février, 198 pages, 15 €.

17 mai 2020

[News] News du dimanche

Si l’on cherche coûte que coûte à faire les fonds de tiroir de l’espoir, à défaut de voir la fin du tunnel, au moins ceci : faute de livres nouveaux, certains chercheurs d’or sont allés naviguer de la belle aube au libre soir, ivres de pépites… D’où une belle activité numérique – qu’encouragent nos Libr-brèves… Qui précèdent les désormais fameux « Mots-croisés insolubles » de Marcel Navas…

Libr-brèves

â–º Dans la dernière livraison de son VITAL JOURNAL VIRAL (Déboîtements #9 : 10-16 mai 2020), la veille du déconfinement, Christophe Grossi constate un revirement des pratiques de lecture : « Je remarque que les lectrices et lecteurs de ce journal sont deux fois moins nombreux depuis deux semaines. Est-ce dû à la fin du confinement qui se précise ? Trop de propositions à lire ? Un ras-le-bol général ? Un manque d’intérêt soudain pour les écritures personnelles ? Envie de lire des textes qui seraient moins reliés à l’actualité ? Ou est-ce moins bien écrit ? Est-ce moins intéressant ? Comme la ville, vous ai-je soûlé.e.s ? Dans le même temps, de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux annoncent qu’elles arrêteront d’écrire, de publier et de partager à partir de ce soir. C’est dommage. Nous ne sommes qu’en liberté provisoire et surveillée. Et même si le pire n’est jamais certain, j’ai de bonnes raisons de penser que ce qui arrive ne sera pas toujours beau à vivre et qu’il serait bon de continuer à témoigner. »

 

â–º Sur YouTube mais surtout La Vie manifeste, signalons la série de Philippe Maurel, « RUN RUN RUN » : pour l’instant, la saison 1 compte 6 épisodes, dont le 3e « Contrôle des flux » (« Survivre, c’est discriminer… »).

 

â–º On découvrira le blog de Thomas Seto, en commençant par « Limite (2020) – Mr & Me Impérieux »

 

► Ne pas manquer la troisième partie du long et passionnant entretien de Laure Gauthier avec Guillaume Richez sur Les Imposteurs.

Installation sonore de T. Saraceno (décembre 2018)

 

â–º La réouverture des écoles vue par La Vie manifeste dans « Les Quatre Côtés d’un carré. Les jeux de l’empire » : Comment rendre bêtes les enfants en les faisant tourner en rond dans le pré carré de la République ? Une dizaine de minutes durant, la Parole-Cucul – chansons incluses – montre comment les enfants sont conditionnés au Nouvel Ordre hygiéniste qu’impose un Empire néo-libéral responsable de la mondialisation économico-sanitaire : « la réouverture des écoles à la Blanquer » tente la gageure d’opérer « l’introjection/gestion du flic par le corps professoral »…

 

Marcel Navas, Mots-croisés insolubles
Problème n° 5

Horizontalement

  1. Il ne tient pas en place et par conséquent il n’y est pour personne. – II. La même légende mais jamais sous les mêmes images. – III. Font des étincelles en versant de l’huile sur le feu sacré. Figure par laquelle sont rompues les amours platoniques. – IV. Ils travaillent dans des trous qui ne sont pas tous dans des trous. Feuilles volantes qui tombent à l’eau. – V. Tout simplement jaloux de lui-même. Dose de somnifère. Lui au moins il ne se cache pas derrière l’apparence. – VI. Voyage dans le temps. Tourne à vide. -VII. Il trompe la faim de la femme, et l’homme par la même occasion. Broie du noir avec du gris. – VIII. Tirent les ficelles et finissent par s’embrouiller dans les cordes. Bouquet fatal. – IX. En voilà des manières ! Pas le seul zouave qui travaille dans la presse, mais certainement le plus doux. – X. Ils visent à l’objectivité mais ne sauraient jamais l’atteindre. – XI. Pas moyen de lui en vendre treize à la douzaine. – XII. Il est du bois dont on fait les portemanteaux à défaut des flûtes. Il se prend pour un trait d’union et n’est qu’une pomme de discorde.

Verticalement

  1. Quand on s’y attache, il ne faut plus espérer s’en décoller. – 2. Une couverture sous laquelle on risque de perdre sa chemise de nuit. Chameaux ! – 3. D’un rien ils se font un monde où la vie est invivable. – 4. Petits porteurs de valises. Décore les pots de chambre et les assiettes à soupe. – 5. Au début il fait le service, après il dessert, et à la fin il ne sert plus à rien. Plaisir solitaire qu’on se donne en public. – 6. Un drôle de cas. Une drôle de tête. Ce n’est pas à eux qu’il faut faire l’aumône d’une plaisanterie. – 7. Quelles que soient les routes qu’elles empruntent, elles se laissent griser par la vitesse. – 8. On connaît son adresse mais pas son domicile. Elle est mise à toutes les sauces. Pont suspendu. – 9. Brune piquante dont les piquants se sont émoussés. Détective privé de travail. – 10. Il n’a vraiment aucune tenue ! Mélange d’états d’âme et de sons de cloches. – 11. Pas une grosse perte. Planche de salut qui peut être mortelle. – 12. Paradis du parfait petit conformiste. Déteint après un lavage de cerveau.

25 avril 2020

[Chronique] Fabrice Thumerel, Sous covid-20 (Libr-critique dans l’espace littéraire actuel)

Covid-19 : coronavirus disease 2019 (à tout ce qui est important, n’est-ce pas, on confère un nom anglo-américain). Mais pour nous, c’est covid-20 : comment vivons-nous sous covid-20 ?

Et pour ce qui nous concerne plus particulièrement, quels sont les effets du covid-20 sur le champ littéraire actuel dans toutes ses composantes ? Sans prétendre mener ici une étude approfondie, contentons-nous d’en énumérer cinq, en nous concentrant sur les mutations.

Regard panoramique sur le champ littéraire sous covid-20

1. Le coup d’arrêt porté à la publication des nouveautés de mars-avril et plus généralement à la diffusion des livres a pour corollaire une récession économique, certes, mais qui s’accompagne –paradoxalement, vu la pénurie – d’une quantité non négligeable d’offres consubstantielle à la logique consumériste : se devant de s’adapter à toutes circonstances, le Marché s’emploie à satisfaire les lecteurs-consommateurs en leur proposant livres et magazines en version numérique (beaucoup plus rarement en version papier). Bien évidemment, comme toujours le système en place favorise les poids lourds de l’édition comme de la vente en ligne. Cependant, signalons l’opération « Les livres de mars font le printemps », qui regroupe huit maisons d’édition indépendantes (Asphalte, La Baconnière, Aux Forges de Vulcain, Le Nouvel Attila, L’Œil d’or, La Peuplade, les éditions du Sonneur et les éditions du Typhon) dont l’objectif est de promouvoir auprès des libraires les livres qu’ils ont publiés en mars.

Au reste, tous les acteurs institutionnels se mobilisent pour suivre une logique de divertissement, à titre gratuit le plus souvent : c’est la foire aux podcasts, aux rétrospectives et aux offres disponibles !

Parmi les nouvelles stratégies qu’a occasionnées la pandémie, retenons la mise à disposition gratuite de certains titres (Le Seuil, La Fabrique…), les précommandes avec extraits en « teasing », etc.

2. Les préoccupations de l’espace sociopolitique liées à cette pandémie sont omniprésentes dans l’espace littéraire mais traduites de manière spécifique (effets de champ) par des clivages entre conservateurs et progressistes, tradition et innovation, pratiques orthodoxes et pratiques hétérodoxes… Si l’on voulait tracer une ligne de démarcation entre pôle (semi-)commercial et pôle autonome, on pourrait opposer la topique du confinement (que faire chez soi de « culturel » ? et si on témoignait de sa façon-propre-de-vivre-son-confinement ? bref, comment réussir-son-confinement !) à la poétique ou problématique créatrice (entre autres, la viralité, aux sens médical et informatique, comme objet formel ou réflexif).

3. Arrêtons-nous un instant sur l’émergence d’une forme pseudo-originale : le journal-de-confinement. Contrairement à ce qui a pu être avancé, ce n’est pas nouveau à proprement parler : qui a oublié le fameux Journal d’Anne Franck ? Que l’on songe également aux Carnets de la drôle de guerre, publiés après la mort de Sartre, et nettement moins connus il est vrai.

Les journaux de confinement que, désÅ“uvrées, certaines stars littéraires publient dans des médias mainstream n’ont rien à voir avec le « journal de rien » du philosophe ; ce sont journaux des riens petit-bourgeois : grisaille-famille-Paris, entrailles-hygiène-propriété…

Le propre du pôle opposé est de renouveler le genre et d’inventer des formes singulières : dans les NEWS de LIBR-CRITIQUE, nous en signalons ; et on découvrira, de Philippe BOISNARD, le « Journal de confinement en quête de réseau »

4. Nombreuses sont les prises de position des acteurs du champ les plus divers qui confinent à des discours d’emprunt tout aussi divers : virologique, épidémiologique… politique, statistique, économique, sociologique, journalistique…

5. Quant aux penseurs les plus divers, ils tombent pour nombre d’entre eux dans l’hybris intellectuel, qui oscille entre catastrophisme et prophétisme. Sans même parler des chiens de garde dont le flair opportuniste n’est plus à démontrer, passés maîtres dans l’art de se soumettre aux puissances médiatico-politiques, allant jusqu’à vêtir un président néolibéral de lien sartrien et de probité candide (Comment peut-on sainement et décemment affirmer une telle énormité : « Jamais nous n’avons été plus sartriens que sous le confinement mondial » ?)…

 

LIBR-CRITIQUE sous covid-20…

« Il devrait y avoir autant de revues qu’il y a
d’états d’esprit valables » (Antonin Artaud, Bilboquet, n° 1, 1923).

« Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque
où rien n’adhère plus à la vie » (Artaud, Le Théâtre et son double, 1935).

« ce que j’ai à dire
je le lis d’abord
sur une paroi innommable
ce qui a plusieurs sens mais ici on retiendra celui de très sale
dont l’obscénité de sang et de merde vous couvre d’ivresse »
(Dominique Fourcade, Magdaléniennement, P.O.L, mai 2020).

 

La question que pose Jean-Claude Pinson dans son dernier essai, Pastoral. De la poésie comme écologie (Champ Vallon, mars 2020), est des plus légitimes : « L’art est-il sommé de traiter à chaque fois de l’époque dont il est le contemporain ? » L’évidente dimension rhétorique de l’interrogation donne à penser. Et le parti pris de LIBR-CRITIQUE consiste à laisser place au regard rétrospectif et à favoriser une pluralité de lignes de fuite, ce qui explique la grande diversité thématique et formelle. Il n’est donc pas question, comme c’est le cas pour les médias et les réseaux sociaux, de saturer notre espace de covid-20.

Sous covid-20, contrairement à certains blogs/sites dont le titre arbore fallacieusement les coquilles vides « libre(s) » et/ou « critique(s)/critik », LIBR-CRITIQUE accentue sa lutte contre ces sept virus capitaux : éclectisme consumériste/promotionnaliste ; conservatismes politiques et institutionnels ; patrimonialisme ; cuculturalisme ; suivisme ; tiédisme ; irénisme.

Dans le prolongement de notre position que synthétise l’article intitulé « La Place de LIBR-CRITIQUE dans l’espace des revues », plus que jamais il s’agit de viser une radicalité qui, sans rapport avec un extrémisme ou un militantisme quelconque, a trait aux recherches formelles et réflexives sur les questions traitées : contre la littérature des « situations moyennes » (Sartre), contre l’imposture postcritique qui se pose comme dissensuelle pour mieux rejoindre les valeurs consensuelles du demi-monde littéraire (Christophe Honoré plutôt que Valère Novarina !), notre voie est l’irreprésentable / l’innommable et notre état d’esprit est la mise en crise de nos idées sur la vie sociale et littéraire pour adhérer un peu plus à cette nouvelle vie qu’impose une civilisation en sursis.

C’est ainsi que LIBR-CRITIQUE est, non pas dans le post-, mais dans le faire, et dans un faire impétueux qui ouvre les possibles : en plus des chroniques et des NEWS qui se réfèrent à des pratiques exigeantes, les créations à lire/voir/écouter que regroupe le work in progress « covid-20 » vous propose des perspectives diversement libr&critiques (carnavalesque, épidémiK, fakepoetry… Sans oublier les transpoèmes de Laure Gauthier, qui jouent sur la tension entre parole et silence, visuel et sonore).

© 3 photo(montage)s : Philippe Boisnard et Joël Hubaut

28 novembre 2019

[Chronique] Alessandro Mercuri, Holyhood vol. 1, par Guillaume Basquin

Alessandro Mercuri, Holyhood vol. 1, art&fiction, Lausanne, printemps 2019, 212 pages, 12 €, ISBN : 978-2-940570-55-3.

 

Le titre, d’abord : Hollywood, le « Bois du houx », est devenu « Holyhood », la Cité du sacré selon l’éditeur… Pourtant, dans « hood », je lis plutôt « capote », « capuchon », « capuche » ou « cagoule », voire « gangster ou truand » (slang US). Los Angeles, cité non plus des Anges mais des Saints Truands ? C’est une voie d’interprétation qu’ouvre ce livre à la fois possible uchronie (Los Angeles a-t-elle été engloutie ? Est-elle réapparue à quelques centaines de kilomètres au nord-ouest sous la forme d’un mirage pharaonesque : « L’antique cité de Ramsès II gît sous le sable au bord du rivage. Les vestiges pharaoniques flottent dans les limbes d’un souvenir lointain, si lointain… » — Si je t’oublie, Los Angeles !… Ou bien est-ce tout à fait autre chose ?) et dérive-enquête sur un monde d’illusions, de spectres et de faux-semblants : les studios hollywoodiens en décomposition. Leurs ruines gigantesques et dérisoires à la foi. Les gangsters en col blanc semblant avoir définitivement remplacé les nababs flamboyants d’autrefois… L’argumentaire de presse de l’éditeur met en avant cet aspect « enquête » du livre : « Les frères Cohen à la dérive sur Mulholland Drive… » Que révèle cette investigation ? Hum… ce n’est pas très brillant : ici, on apprend l’existence de la première martyr de Hollywoodland : l’actrice Lillian Millicent « Peg » Entwistle, qui se jeta dans le vide en 1932, à 24 ans, du H du panneau publicitaire géant Hollywoodland qui venait d’être installé en haut du mont Lee ; là, ce ne sont que meurtres plus crapuleux les uns que les autres : celui de Robert F. Kennedy à l’Ambassador Hotel (abandonné depuis) en 1968, ou celui du propriétaire du Silent Movie Theatre, Larry Austin, en 1997, par un jeune spectateur soudoyé par le projectionniste du dernier (il n’y survécut pas non plus) cinéma entièrement dévolu aux films muets de la Cité des Anges. On se rappelle de cette élégie de Bertolt Brecht en exil à L.A. : « Every morning, to start earning my bread / I visit the market where lies are bought and sold / Full of hope / I take my place there with the other sellers » (The Hollywood Songbook) : tout est à vendre ! Même les meurtres…

Ce livre plein d’ironie n’est pas sans faire écho au très beau livre Hollywood Babylone de Kenneth Anger (éd. Tristram pour la traduction française), qui montrait déjà toute la folie et les névroses qu’engendra ce monde de strass rempli de suicides et de meurtres plus spectaculaires les uns que les autres ; mais il y a plus : il en est le contrepoint contemporain : que reste-t-il de ce monde ? L’immense décor de la ville de Pharaon pour le tournage de la première version de The Ten Commandments (1923) de Cecil B. DeMille est déjà complètement recouvert par le sable des dunes de la plage de Guadalupe. Qu’en restera-t-il dans disons 50 ans ? Les traces de désertification qui abondent partout ne prêtent pas à un optimisme délirant… Un peu à l’intérieur des terres, « l’endroit est baigné par les eaux disparues d’un lac asséché, le Soda Dry Lake » ; le lit de la Los Angeles River est « tout […] bétonné » et son « cours souvent à sec » : ce sont des autoroutes (comme celle qui mène à CalArts, où l’auteur résida un moment) qui ont remplacé les anciennes rivières : leur flux est la circulation automobile, leur « lit un ruban de béton ». « Le destin de la Californie est scellé. Il n’en restera rien, bientôt réduite en poussière, comme emportée par le Big One. »

Parfois, dans ce livre qu’on pourrait qualifier de gonzo pour sa subjectivité un poil déjantée, on assiste à de « drôles » de collisions : « En 1953, à Moscou, Staline trépassait. La même année, dans la banlieue de Los Angeles, Disney achetait soixante-cinq hectares de terre vierge californienne. » Et si c’était « ça », la « vraie » Histoire : son envers ? C’est ce que pensait déjà Greil Marcus dans son indispensable ouvrage Lipstick Traces — A Secret History of the Twentieth Century(Havard University Press, 1990) : l’Histoire véritable est forcément underground, et souvent seule une dialectique du high and low la peut faire émerger de tout un tissu complexe de propagandes et mensonges militaro-industriels ; qu’un Européen francophone (Alessandro Mercuri est franco-italien) se soit attelé aux mêmes types de montages d’événements en apparence très éloignés et inconciliables ne laisse pas de nous réjouir. Par exemple, l’artiste contemporaine Orlan y est cachée, en son beau milieu, dans une drolatique scène de casting à la Paramount ; mon lecteur, saurez-vous la retrouver ?

10 septembre 2019

[Chronique] Karine Parrot, Carte blanche, l’état contre les étrangers, par Ahmed Slama

Karine Parrot, Carte blanche, l’état contre les étrangers, La Fabrique, printemps 2019, 304 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-35872-179-0.

Les ouvrages traitant des immigrés ou plus précisément de la condition des immigrés en France sont assez rares, voire inexistants en dehors du champ universitaire. Voilà pourquoi « Carte blanche », publié aux éditions de la Fabrique, est un ouvrage unique, permettant de saisir d’une manière assez concrète le système qui régit, actuellement, le contrôle des étrangers en France. L’ouvrage que nous livre Karine Parrot est fascinant à bien des égards ; la composition d’abord, fluide et claire composée de quatre parties se focalisant, chacune, sur une question afférente à la condition des étrangers en France ; la nationalité, la frontière, le contrôle de l’immigration légale et enfin le contrôle de l’immigration illégale. Nous procéderons donc à une exploration succincte de ces quatre parties en gardant à l’esprit qu’il est impossible de rendre minutieusement compte d’une telle somme, tant abondent les exemples – tirés de cas concrets, Karine Parrot étant membre du GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigré.es) –, les discours d’hommes et de femmes politiques ou encore les textes de lois.

Distinguer pour mieux contrôler

Commençons donc par la question de la nationalité, concept qui ne va pas de soi, et qui dispose d’une histoire bien à lui.  S’intéresser à cette « pure construction juridique », c’est s’attaquer au fondement de cet « outil façonné par l’état pour scinder en deux la population présente sur son territoire » (p. 11). Et c’est en explorant l’historicité de la notion de nationalité que Karine Parrot parvient à dégager la manière dont l’état instrumentalise la « nationalité » dans sa gestion des populations. Ainsi les quatre constitutions élaborées entre 1791 et 1799 disposent chacune d’une définition du « citoyen français », mais aucune n’isole la qualité de français de celle de citoyen ; « le fait de s’établir en France est bien l’élément déterminant de la citoyenneté » (p. 13). Mais c’est avec Napoléon Bonaparte et le Code civil de 1804 que se forgeront les prémisses de la nationalité telle que nous la connaissons aujourd’hui ; « est français l’enfant né d’un père français » portant « un premier coup – déjà presque fatal – à ce lien politique entre l’individu et l’état » (p. 14) et qui ne va cesser de s’aggraver au fil des décennies, restreignant de plus en plus les conditions d’accès à la nationalité française.

À partir de 1921, et l’instauration de la carte d’identité, les réformes successives vont illustrer des usages nouveaux de la population étrangère : « repeupler, coloniser, déporter, tandis que la distinction avec l’étranger est elle-même utilisée pour alimenter un discours autour de la race ou de l’identité française ». Validant ainsi les deux acceptions de « distinction » ; distinguer dans le sens de différencier, mais également distinguer en valorisant l’un au profit de l’autre. Un mouvement qui ne va cesser de prendre de l’ampleur jusqu’aux proportions que l’on connaît aujourd’hui.

Affermir les barrières

 Tout comme la nationalité, le contrôle des frontières nationales est une pratique assez récente. Elle remonte à la Première guerre mondiale qui « marque une première étape vers la gestion des frontières : pour la première fois, l’appareil d’état entreprend d’organiser l’immigration. » L’objectif étant de remplacer la main d’œuvre françaisepartie au front en organisant « le transport, le recrutement puis le retour de près de 220 000 travailleurs importés des colonies françaises et de Chine » (p. 50). Avec la Grande guerre, les frontières vont faire l’objet d’une surveillance accrue. La frontière étant l’élément principal d’entrée des étrangers sur le territoire, s’y opérera le tri des individus susceptibles de faire (ou non) leur entrée sur le territoire selon les besoins de l’état en main d’œuvre, assignant les étrangers aux besoins du marché du travail. L’état cherche systématiquement à éviter que les étrangers ne s’émancipent de leur condition, en mettant en place « la carte d’identité et de circulation » qui va permettre d’exercer un contrôle continu sur les étrangers, notamment en matière d’emploi. Il sera impossible à un étranger ayant obtenu une carte de « travailleur agricole » d’être dans tout autre domaine ; l’étranger est cantonné, de fait, aux emplois les plus pénibles et les plus précaires. La libération et l’après-Guerre mondiale sont le témoin du développement d’une mythologie encore à l’œuvre aujourd’hui, celle de l’assimilation, qui distingue, dans la population étrangère même, l’étranger désirable (les émigrés italiens par exemple) de l’étranger indésirable (essentiellement nord-africain), ce dernier étant considéré comme « inassimilable ». Mais c’est surtout avec 1962 et l’indépendance de l’Algérie que l’appareil répressif étatique va être mis en branle (et ce jusqu’à aujourd’hui) avec une violence exponentielle, et qui fait bien souvent fi du droit élémentaire des individus. Violence accrue par la construction européenne qui verra les pays de l’union se doter de moyens militaro-policiers pour empêcher toute entrée illicite sur un territoire devenu difficile, voire impossible d’accès[1].

Immigration légale et illégale, trier, contrôler, précariser, discipliner 

Les frontières verrouillées, il sera d’autant plus simple à l’état de trier et de choisir les éléments les plus utiles parmi les millions d’hommes et de femmes désirant quitter ou fuir leur pays. Ainsi s’opère un tri minutieux des étrangers susceptibles d’entrer sur le territoire français ou plus généralement européen. Ce tri a pour premier critère l’argent, « les personnes riches de nationalité étrangère n’éprouvent le plus souvent aucune difficulté à franchir les frontières, obtenir le droit de vivre en France, faire venir leur famille, exercer le métier de leur choix. » Quant au reste de la population étrangère, si celle-ci a pu obtenir le précieux sésame lui ouvrant le droit au séjour en France, le chemin sera ardu, l’état veillant à précariser de plus en plus la vie des étrangers en France – et cela passe d’abord par l’effacement de la carte de séjour pluriannuelle, en la remplaçant dès que cela est possible pour l’état par des cartes de séjour disposant de durée de validité courte, un an, quand ce n’est pas quelques mois pour les employés. En automatisant de plus en plus les préfectures, transformant ce qui ne devrait être qu’une formalité, à savoir renouveler sa carte de séjour, en véritable chemin de croix, quand le renouvellement n’est pas refusé arbitrairement selon des critères qui échappent à l’étranger ou l’étrangère qui se voit refuser le séjour (légal) en France. L’état agit de deux manières : « il durcit sans cesse les conditions à remplir pour être admis au séjour et, dans le même temps, il précarise à l’infini les personnes admises à vivre en France » (p. 123).

Nous pourrions continuer longtemps ainsi au sujet de cette carte blanche donnée à l’état pour le contrôle et la domination des étrangers et étrangères. Ceci n’étant qu’un bout de la lorgnette de l’abjection à l’œuvre et dont Karine Parrot rend compte de manière chirurgicale, une lecture à la fois difficile, mais ô combien libératrice pour celui qui écrit ces lignes et qui s’est confronté (se confronte encore) à cette machinerie ; car c’est en comprenant et saisissant les déterminismes qui nous agissent que nous obtenons la capacité d’infléchir le cours de choses.

[1]Lire au sujet de la question des visas l’excellente fable politique d’Arno Bertina, Des lions comme des danseuses, La Contre Allée, 2015.

4 septembre 2017

[Textes] La Rentrée La Rentrée La Rentrée, par Marc Guimo et Cuhel

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Marc GUIMO et CUHEL vous en font bouffer de la Rentrée… de quoi la rentrer bien profondément… colère rentrée ?

La rentrée
C’est marrant ce terme
Vu qu’on est peut-être parti
Mais pas vraiment sorti
Des limites de la société
La rentrée
C’est le mirage en bande organisée
Le frottement de mains mondial
Des équipes marketing
Les surfaces deviennent grandes
Les cerveaux convertibles
Les listes hautement tactiques
A ce moment aussi
Les rayons ne sont plus solaires
Aucune fenêtre pour contredire
Et dans ce dispositif rituel
Aussi drôle qu’un rappel d’impôts en 3D
Les objectifs sont simples
On n’est pas loin du mantra fauché
Dans la bouche d’un illuminé
Je vais voir de plus près
Je veux pousser du caddie moi aussi
Je veux ma part du butin
Ma part d’abondance
Même si je n’ai aucun besoin
Dans l’instance
La règle à bord
Tu rentres tu paies après
Cartes bancaires en cours de soumission
Et je vois dans les allées
Les enfants qui managent leurs parents
Les parents bien élevés par le système
Affaires de classe
Classe affaires des marques
Vendre du neuf à des vieux précoces
Vendre du vieux dans de la lingerie neuve
Des palettes chargées de livres ou de viande
Même combat
Des livres qui se demandent ce qu’ils font là
Et nul ne leur répond
Et nul ne se plaint au bout de la chaine
Des caisses en Burn-out
Je commence à reculer
Comme si je venais de voir mon chef dans mon lit
La rentrée c’est pour tout le monde
Gueulent les panneaux
Ils ont bloqué les sorties sans achat
Et posté de nouveaux vigiles
Bien plus balaises que les précédents
Je leur demande si je peux rentrer chez moi
Si je peux quitter la file discrètement
Ils me répondent d’un autre monde
Doigt tendu vers l’infini des codes-barres
La rentrée c’est ici
On a le monopole

Marc GUIMO

♦♦♦♦♦

Comme tous les homoncules
pour la RentréeTM j’me suis fait un p’tit pécule
pour les fournitures les garnitures les tas d’ordures

RentréeTM
l’alloc pour la loque
Rentrée des prix
des prisés et des méprisés
des primés et des dé-primés
des lettrés et des illettrés
Rentrée des listes
To-Do
what could we do
sorties séries et chieries
Best-au-lit

Fini les Reine-Claude
la Rentrée sera chaude

Échaudés par la canicule
les homoncules se magnent le cul
à fond les manettes
sans se prendre la tête
ils ouvrent leurs écoutilles
allez on s’émoustille
on rallume le monde en veille
on se lisse on se hisse
et on crie Ô merveilles !
Mais quoi se faire niquer ?
par une bombe H
H comme Hyper
ça ferait quoi de la chair à conso
en bouillie ?

Béni chaque jour que l’Homoncule fait
vive la Rentrée avec ses vœux pieux
à qui mieux-mieux
vive la RentréeTM
des z’animateurs
des boni-menteurs
des promos
et des gogos
vive les nouvelles têtes d’affiche
de godiche
de gondole
de farandole
chaque jour sera fête !

CUHEL

26 février 2017

[Album CD] COUAC, no[NOUS]us, par Fabrice Thumerel

COUAC (Duo Sébastien Lespinasse et Heddy Boubaker), no[NOUS]us, CD, Paris, Trace Label / 044, hiver 2016, 10 € [acheter le CD].

1. Train-train #1
2. Solitude (publicité)
3 . Questions rhétoriques
4 .Interlude
5. Solitude (écouter l’autre)
6. Esthétique de la noyade #1
7. Esthétique de la noyade #2
8. Interlude
9. Solitude (pelote)
10. Kyrie Eleison
11. Interlude
12. Esthétique de la noyade #3
13. no(nous)us
14. Train-train #2

Heddy Boubaker : Basse électrique
Sébastien Lespinasse : Voix, textes & souffles
Enregistré les 21 et 22 avril 2016 au studio DE LA PIERRE VIVE.
enregistrement/Mixage : Rodolphe Collange.
Mastering : Patrick Müller.
Remerciements : Marie Baltazar, A.C. Hello, André Rober, Théâtre le Hangar, collectif IPN, La Poutre.

Présentation éditoriale

Duo vibratif & performatoire : Sébastien Lespinasse défait les identités, marche sur la crise, bruisse le quotidien à pleine bouche, improvise des noms d’oiseaux au bout de la langue, pendant que Heddy Boubaker maltraite sa basse électrogène avec amour et philosophie.

 

Note de lecture

En ce temps de régression où "le présent presse", allons-nous assister à "l’épuisement du possible" ? à notre effacement ?

"Ça nous parle / à travers / en travers / nous"… Quoi ? L’absurdité… Ce n’est pourtant pas le ON qu’il faut écouter, mais l’Autre…

Dans notre univers régi par les flux marchands et médiatiques, Sébastien Lespinasse et Heddy boubaker veulent introduire un COUAC. Le mixage et le montage de sonorités dramatiques associées à un sociotexte recyclé (sonotexte) leur permettent de déconstruire le discours dominant, de passer à la moulinette critique les mots du pouvoir : "identité", "naturalisation", "Français d’origine musulmane", "immigration", "jeune immigré"…

Souffles, bruitages, bourdonnements/bégaiements ressortissant à une "esthétique de la noyade" traduisent l’engloutissement de la subjectivité dans la masse. Contre cette aliénation, les deux compères proposent une rare écriture du NOUS : « Nous disons "nous", non pour résoudre mais pour commencer la question qui nous fonde »… Et si l’on suit Alain Badiou dans À la recherche du réel perdu, ce NOUS opère le passage au réel démocratique. Ce NOUS est donc à mettre en pratique : une écoute collective est possible sur le site de Trace label. À nous de partager cette expérience inouïe avec nos proches, nos amis, nos élèves, nos étudiants !

17 juillet 2016

[Texte] CUHEL, Libr-carnet critique : f/RANCE/debout…

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Contributeur de longue date à LC, en ce temps effarant où ça tangue, CUHEL nous livre trois feuillets de son Libr-carnet critique…

 

8 avril 2016

[Livre – news] A.C. Hello, Naissance de la gueule

À l’occasion de la rencontre de ce soir au Connétable (à 21H30, lectures A.C. Hello / Jérôme Bertin pour son Retour de Bâtard sur lequel nous reviendrons en détail : Le Connétable, 55 rue des Archives 75003 Paris), revenons sur l’un des textes les plus inouïs que nous ayons pu lire ces dernières années. Et, de l’auteure, on ne manquera pas de lire "Qui sort de la bouche", tout juste paru ce matin sur DIACRITIK.

A.C. Hello, Naissance de la gueule, Al dante, automne 2015, 120 pages, 13, ISBN : 978-2-84761-739-9.

"Ma gueule est une guerre dont
La vérité ne suffit pas" (p. 113).

Trop tard… vous avez franchi l’antre infernal, vous êtes tombé dans la gueule monstrueuse et grotesque… Dans un monde insensé. Ravagé. Dont les résumés internes de partie peuvent donner un aperçu :

1. Collision : "La fille à la bouche ouverte dont aucun son ne sort, remplie d’un gros fils de pute, stationne plusieurs semaines devant le périphérique pas loin d’une méduse. Elle dort chez une bouchère qui lui vole sa maison. Elle rencontre un poète qui habite avec des loutres. D’emblée un problème se pose : tout autour, il y a un petit type avec une tête de biscuit. Puis deux lèvres, un nez, un menton la poursuivent dans les rues et la frappent près du périphérique. Elle est emmenée à l’hôpital Saint-Louis. Sinistre en pays d’occupant et morte avec en plein dans les yeux le singe, elle demande une cigarette qu’on lui refuse. Et frappe un infirmier. Sortant de l’hôpital, elle découvre que son compte en banque a été vidé. Avec l’argent que le poète lui prête, elle achète un billet d’avion."

2. Kill : "La fille débarque en Floride. Un type, Stanislas, la ramasse au bord d’une plage sur laquelle elle vomit un carnaval. Il la loge dans une maison avec Emmy, une fille de dix-huit ans, qui s’imagine qu’elle est un baril de pétrole. La fille se fait des amis. Tous boivent beaucoup et deviennent idiots. Leurs conversations sont bizarres. Mais la fille parle à nouveau. La fille rentre soudain à Paris. Elle achète un cubi qu’elle prend pour son chien. Elle fait une performance à la Défense avec son cubi. Andy, un éditeur téléguidé par une puce, l’emmène un soir chez un artiste niais. Le, LE, fils de pute se redéploie brutalement dans la tête de la fille qui descend dans la rue."

Vous naissez de/dans cette gueule/golem issue de l’abîme des mots, de l’abîme des morts : "La bouche : cathédrale de rats morts. La bouche, ne souhaitant plus être un espace transitionnel pour l’intellectuel, le professionnel, le commercial, le culturel, le policier, le rationnel, l’artificiel" (p. 78). La gueule, c’est la mort de la bouche comme voie sociable, socialement lissée, c’est la bouche d’égout. Du dégoût qu’inspirent la Belle-Langue, la Langue-lisse des acacadémiques, celle des "belles figures définitives" (51) ;
le "monde surpuissant et sordide" des grandes surfaces (53) ;
Paris – cette "ville de merde, remplie de corbeaux oxygénés" (72) – et ses artistes domestiqués : "Artiste. Un statut chic, branché, moderne, partiellement saltimbanque, faussement subversif" (74)…

La gueule, c’est le flot de rage que rien ne saurait arrêter : "Strictement rien n’arrêtera cette rage, qui se concentrera exclusivement sur le malaise ontologique de ces blaireaux de merde, en habits d’apocalypse, dont la cervelle remplie d’attractions illimitées, tend des sucreries à des jambes, des poitrines, des nez et des crânes, afin d’établir des contrats" (72). La gueule, c’est une langue abâtardie, une langue coupée, une langue claque-tête, une langue idiolectale qui fait parfois penser à celle de Guyotat. La langue dérape pour dire le nauséeux, le vertigineux. Une langue dont la forme poétique éclate dans la dernière partie ("Claque-tête"), qui donne des coups d’R dans le Réel :

"[…] Tout un
Peuple mis au rencart par la ran
Cune. Marchandises rangées
Sous l’autorité carcasse des rapa
Ces avides. Enfiler les vêtements
Râpés que tendent les rapiots
Tandis que les rascasses rapinent
Les émeraudes et le bacarat. Des
Coups de feu se rapprochent ra
Pides. Le sang coule raide. On
Rapporte les corps. Un haut dé
Gradé fait son rapport. La vie se
Raréfie, la Race raque, rasibus en
Tre les éclats, sa rapûre mise au
Feu, le crâne rasé, rapetissé, l’es
Poir raccourci. Les rats rassasiés
Ricanent de bile noire puis se ras
Soient, rassérénés : dix corps ra
Tatinés à leurs pieds, ça les rassu
Re les rassis […]" (88-89).

Avec cette "Chanson rabâchée de bâtard lan / Gue arrachée" (90), ce "monologue boiteux sans co / Quille" (99), on est bel et bien à cent lieues du VRAI si souvent plébiscité de nos jours, d’un Vrai qui, "nom d’une pute borgne, est un sale mot trop facile" – "Le Vrai, cette garce terne, plate en tout sens, cette fouine qui s’est photocopiée, décourageant la sincérité" (53).

30 septembre 2015

[Chronique] Lettre ouverte de Nicolas Huguenin à Nadine Morano

Parce que le texte de Nicolas Huguenin nous paraît plus libre & critique – et plus efficace ! – que celui de deux pseudo-intellectuels qui fantasment le rôle des intellectuels et aujourd’hui et, surtout, cherchent à remplacer l’œuvre par la manœuvre (cf. le "Manifeste pour une contre-offensive politique et intellectuelle"), nous le publions avec l’aimable autorisation de son auteur.
Le léger recul dont nous bénéficions nous permet d’analyser le succès de cette lettre ouverte sur les réseaux sociaux comme le signe qu’une ligne rouge a été franchie. La déclaration de Nadine Morano est-elle "républicaine" ? Le fait est qu’elle est symptomatique pour plusieurs raisons : non seulement elle révèle la stratégie politique de la frange radicale des "Républicains", mais en outre elle traduit l’extrême-droitisation de notre univers social ; désormais, la "droite décomplexée" ne craint plus de se revendiquer des anti-Lumières en prônant un identitarisme sectaire, un anti-intellectualisme démagogue, un ostracisme réactionnaire, une xénophobie sécuritaire, un nationalisme rétrograde… Et de se faire ainsi l’auxiliaire de l’obscurantisme. /Fabrice Thumerel/

 

Madame,
Je n’ai pas regardé votre prestation télévisuelle hier soir. Je sortais d’un concert où de magnifiques artistes avaient interprété des œuvres de Liszt, de Brahms et de Chopin, et, après tant de beauté sonore, l’idée de vous entendre débiter vos âneries avec une voix de poissonnière lepénisée me répugnait légèrement. Non, complètement, en fait. Mais ce matin, j’ai quand même pris sur moi et j’ai regardé huit (longues) minutes de votre intervention. Et permettez-moi de vous dire, madame, que la maladie dont vous souffrez – dite « maladie de la bouillie de la tête » – vous fait dire n’importe quoi.
Vous parlez de « race blanche » et de religion, en associant l’une et l’autre. Passons sur le fait que la « race blanche » n’existe pas, et que plus personne n’en parle depuis que les derniers théoriciens nationaux-socialistes ont été pendus à Nuremberg. Mais associer une religion à une couleur de peau, là, il fallait le faire ! Les Albanais sont blancs et musulmans. Desmond Tutu est noir et chrétien. Le pays musulman le plus peuplé du monde est l’Indonésie, habitée par… des jaunes. Ah, c’est compliqué, hein ! D’ailleurs, si on ne peut pas changer de couleur de peau, à part Mickaël Jackson, on peut toujours sans modifier son teint abandonner une religion ou en changer. Tenez, moi j’ai renoncé à la mienne et je ne suis pas devenu transparent pour autant – sauf quand j’essaie de draguer un grand brun aux yeux bleus dans un bar gay, mais ceci est une autre histoire. Et, au passage, en affirmant que la France est « de race blanche », vous laissez entendre que la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, la Réunion et Mayotte, ce n’est pas la France. C’est bien les patriotes en peau de lapin d’extrême-droite, ça ! Ça nous rebat les oreilles avec la France, mais ça raye de la carte cinq départements d’un coup.
Vous expliquez ensuite que la France a une identité judéo-chrétienne. Et là, pour une fois, vous n’êtes pas allée assez loin – sans doute parce que vous ne connaissez pas mieux l’histoire de la France que sa géographie. Non, madame, la France n’est pas judéo-chrétienne. Elle est catholique. Et elle l’est parce que, pendant mille trois cents ans, on n’a pas permis aux Français d’être autre chose. Juifs, cathares, vaudois et protestants le savent bien. Entre 496, date à laquelle Clovis a (selon la formule célèbre) embrassé le culte de son épouse, et 1790-1791, date à laquelle on s’est résolu à considérer les juifs et les protestants comme des citoyens à part entière, la religion n’a pas été une affaire de choix personnel. Ni même collectif. Les Français n’ont pas voulu être catholiques. Ils ont été contraints de l’être. Ce que les libéraux appellent « la concurrence libre et non faussée » n’est appliquée, en matière de religion, que depuis deux siècles. Le chevalier de la Barre était déjà mort. Jean Calas aussi. Et tous ceux qu’on avait massacrés au nom de Dieu, avant eux ; rançonnés par Philippe Auguste, marqués de la rouelle par Saint Louis, expulsés du royaume par Philippe le Bel, massacrés par toutes sortes de croisés, immolés par l’Inquisition, trucidés par Charles IX, pourchassés par les dragons de Louis XIV… Au passage, je trouve parfaitement dégueulasse votre tentative minable de récupérer les Juifs et les protestants pour alimenter votre petit commerce de la haine. Quand on sait ce qu’ils ont subi en France pendant des siècles… Il fallait une sacrée persévérance pour ne pas être catholique en France, alors. Heureusement, ce n’est plus le cas. Et moi, contrairement à vous, je m’en réjouis. En laissant les Français librement choisir leur religion, ou choisir de ne pas en avoir, on a des surprises. Et alors ? Cela porte un beau nom, madame Morano. Cela s’appelle la liberté de conscience.
Et c’est enfin la troisième et dernière remarque que je voulais vous faire, madame. Vous vous plaignez que, dans certains quartiers, on ne célèbre plus que 5 baptêmes, là où il s’en célébrait 250 il y a encore quelques décennies. Mais la faute à qui ? Aux musulmans, qui « envahissent » nos villes, ou aux catholiques, qui renoncent à l’être et n’obligent plus leurs enfants à fréquenter le catéchisme ? Et vous ne vous demandez pas pourquoi l’Église faisait fuir les fidèles ? Non ? Vraiment, vous n’avez pas une petite idée ? Ne serait-ce pas, je ne sais pas, moi, par exemple, parce qu’elle condamne encore les femmes qui prennent la pilule, et les hommes qui emploient un préservatif ? Ou parce qu’il est devenu insupportable d’affirmer, comme le font certains évêques, qu’une femme violée qui avorte est plus coupable que son violeur ? Ou parce que ça commence à se savoir, que certains curés tripotent les enfants de choeur dans les sacristies ? Ou parce que répéter que le mariage est un sacrement indissoluble, dans un pays où un tiers des couples divorcent, ça fait un peu “ringard” ? Ou parce que le double discours d’une Église riche à milliards en faveur des pauvres n’est plus tout à fait pris au sérieux ? Ou, tout simplement, parce que la foi, dans notre monde moderne, n’apporte plus de réponses suffisantes aux masses ? Et d’ailleurs, rassurez-vous, les catholiques ne sont pas les seuls concernés. Tenez, je vous parie que, dans deux ou trois générations, les musulmans de France ne mettront pas plus souvent les pieds dans une mosquée que moi dans une église… ou que vous dans une bibliothèque. C’est dire… Déjà, un tiers d’entre eux ne fait plus le ramadan.
Tout cela pour vous dire, madame, que votre vision d’une France réduite à ses seuls habitants « de souche » est non seulement insupportable moralement, mais aussi sacrément dépassée. Et que votre peur panique de tout changement, de toute modernité, est pathétique. Et presque risible. « Nous avons éteint dans le ciel des lumières qu’on ne rallumera plus », disait le député René Viviani en 1906. Et ce n’est pas en allumant les feux d’une guerre civile que vous ferez croire aux électeurs que vous brillez, madame. Tout le monde le sait : vous n’êtes pas une lumière.

18 février 2015

[Chronique] Bernard Desportes, Le silence de Barbarin

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Après sa lettre ouverte à la ministre de la culture, l’écrivain et polémiste Bernard Desportes, bien connu par les Libr-lecteurs, s’attaque à la position ambiguë de l’Église sur l’antisémitisme ambiant.

 

Inexorablement, méthodiquement, masqué ou ostensible (de plus en plus), l’antisémitisme se répand, progresse, s’affirme, s’impose : en France, en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, en Belgique, au Danemark… il métastase à travers toute l’Europe comme il triomphe au Moyen-Orient, comme il a triomphé, ici, dans les années trente.

Ici même, en France, la haine multiséculaire des Juifs relève son groin de haine, de bêtise et de barbarie. Enlèvement, séquestration, torture (Youssouf Fofana, du “gang des barbares”), assassinat d’enfants (Merah), assassinats de groupes en France (Ahmedi Koulibaly), en Belgique (Mehdi Nemmouche), au Danemark (Omar Abdel Hamid El-Hussein), discours suivis et acclamés des sinistres Soral ou Dieudonné M’bala M’bala… Le voile brun immonde de l’antisémitisme s’étend à nouveau sur l’Europe quelques décennies seulement après Hitler et Pétain.

Dans les années trente, cette haine avait pour noms Action Française et Eglise catholique ; pendant l’occupation de l’Allemagne nazie, elle avait pour noms pétainisme et Eglise catholique ; dans les années cinquante, elle avait pour nom poujadisme et Eglise catholique ; aujourd’hui elle a pour noms Front National, islamisme et silence de l’Eglise catholique…

Et c’est toujours les mêmes ingrédients :

  • la haine de l’Autre,

  • la haine de la différence,

  • la haine de la démocratie,

  • la haine de la liberté de penser,

  • la proscription et la condamnation du blasphème,

qui trouvent leur fondement dans le totalitarisme et le fanatisme religieux.

Obscurantisme auquel il convient d’ajouter la faillite intellectuelle de tous ceux qui drapent leur antisémitisme rampant du prétexte hypocrite et fallacieux d’une condamnation de la politique de l’Etat d’Israël.

Au bout du compte, toutes ces haines obsessionnelles trouvent leur point de rassemblement et d’aboutissement dans l’antisémitisme.

 

Dans un pays (la France) qui connut un régime (celui de Pétain, adulé par l’immense majorité de la population, largement d’obédience catholique) ouvertement et légalement antisémite, c’est une honte majeure que d’assister à l’effrayant silence de certains, notamment quand il s’agit de gens investis de responsabilité nationale, à commencé par le terrible silence du “primat des Gaules”, chef de l’Eglise catholique – alors que se déchaînent à nouveau en France les propos, les actes et les crimes antisémites.

Trempée jusqu’au cou depuis le début de son histoire dans l’antisémitisme, l’Eglise catholique (qui n’a jamais fait l’auto-critique de son soutien sans faille au régime antisémite de Pétain) se tait. A commencé par son chef, le cardinal-archevêque-primat des Gaules Philippe Barbarin.

D’où vient ce silence ?

Ce Barbarin si bavard pour dénoncer le droit à l’avortement et le mariage homosexuel ; si omniprésent, bavard et gesticulant dans les manifestations contre le mariage pour tous aux côtés du Front national, des UMP et autres dignitaires catholiques et musulmans – que dit-il face aux crimes antisémites qui souillent l’être humain comme ils souillent la France ces derniers jours ? Rien.

Oserez-vous dire plus tard, Barbarin, comme le fit l’Eglise catholique après la chute d’Hitler : on ne savait pas ?

Après le “silence” de Pie XII (dont on dit que ce si bon pape François envisage la canonisation, c’est une manie…) face a la volonté nazie d’extermination des Juifs, ne sentez-vous pas, Barbarin, que votre “silence” est odieux et indigne ?

D’où vient votre mutisme devant l’antisémitisme, primat des Gaules ?

D’où vient que vous n’appeliez pas à manifester contre cette barbarie, Barbarin ?

7 février 2014

[Chronique] Patrice Maltaverne, Venge les anges, par Jean-Nicolas Clamanges

Patrice Maltaverne, Venge les anges, Minicrobe # 40, Revue Microbe C/O Launoy 4, B-6230 Pont-à-Celles, Belgique. D/2013/6555/3.

 

Ce petit livre s’intitule Venge les anges, car riment en ange une kyrielle de villes de la vallée de la Fensch en Moselle, haut-lieu – naguère – de la sidérurgie française. Sur ces villes, désormais, « Les corbeaux volent sur le dos pour ne plus voir la misère des travailleurs », aux termes d’un graffiti génial remontant à la grande période des luttes contre les fermetures d’usine, dans les années 80 du siècle précédent.

Aujourd’hui, les dernières convulsions de la lutte des classes dans cette région mettent aux prises, comme chacun sait, les travailleurs de Florange et des environs avec l’industriel ArcelorMittal. Autant dire que ce libellus de Patrick Maltaverne est embrayé au réel. HAVANGE, HERSERANGE, RODANGE, EUTRANGE, RUISSELANGE… Ce sont vingt proses brèves et denses, rageuses et v(a)ngeresses, hallucinées et ultra-précises (c’est la même chose), mystérieuses et ouvertes, aimantes aussi, tendres même.
– Et puis tellement désespérées.

Et écrites aujourd’hui. On y parle dru la langue courante, avec les mots qui d’ordinaire ne disent plus rien, mais ici tellement secoués, chahutés, tournés et retournés que les voilà comme neufs, pour un appel en urgence qui vrille notre surdité. Ici le peuple s’abrutit parfois « sur des visions de limbe du cul », on cuit un œuf « au chalumeau par crainte de la radioactivité », le ciel est « malade d’orage à perpétuité », les portes des wagons sont « dégondées comme le piano du pauvre », « la douleur pousse plus loin que l’hébétude ».
– Et puis quelqu’un pleure, « victime d’un cœur dépressurisé ».

Ici, il y a pas mal de monde : des anges évidemment, les noirs, les blancs, quelquefois cloués aux portes, une drôle de femme en ferraille clignotante, des bébés abandonnés entre des rails ou aspirés par des douves, des Dalton du Nord, des enterrés qui ressuscitent aux heures vagues, des paysans aux champs de bataille, des cueilleurs de champignons irradiés, des sans-le-sou et le crucifié dans la plaine, avec ou sans Kobolds autour, une fillette baguée de partout, des estivants bronzant sur un quai désaffecté, l’auteur en marcheur de fond dans nulle-part, des noyés aux belles teintes de vitraux glauques, des fiancés envolés (ô Chagall !), la femme du boulanger, un jeune pas assez hargneux quoique …, les ancêtres des parchemins qui connaissent les chemins invisibles de derrière l’infini.
– Et puis les gueux qui reviennent.

Ici rôde une sacrée gueule d’atmosphère : « dans ces vallées minières la vêture des arbres et des maisons s’épaissit comme s’ils avaient été plongés trop longtemps dans la boue » : on nage dans le fuel, on roule le long des « bois noirs en absence d’usine », le nuage de Tchernobyl n’arrête pas de stagner à la frontière du Luxembourg, on longe un étang plein de voitures volées où ne se suicide pas (de justesse !) une fille fringuée gothique, on rigole en parpaillot des clochers abonnés à la foudre des orages d’été en maraude.
– Et puis vapeurs, brumes, brouillard en nappes, comme un deuxième pays plus profond que l’original où surgissent des visions de plus jamais : « vos villes de passe seront des leurres ».

Ici, c’est clairement la vallée des anges sinistrés à la frontière du Nord, mais c’est aussi le miroir du monde entier tel qu’il nous arrive aujourd’hui, comme une irradiation dans le spongieux des champignons : « regarde-moi ces chapeaux aux courbes qui préparent leur voie lactée », comme une mémoire de guerre indélébile : « on a beau boire. Il fait froid au fond des trachées » ; c’est que rôde encore à l’horizon des friches industrielles, le temps où « la guerre va sans doute succéder au passage du train ». Quant à l’enfance ici, c’est paradis foutu : « Rien de joli vraiment, c’est comme si une boite à sucres en morceaux avait été pilée : l’enfance en garnit ses poches ».
– Et puis alors ?

Alors ? Rien d’autre que l’incessant de plus rien.

Le no future enragé de Maltaverne s’écrit comme ça :

DUDELANGE

 

Ici où nous faisons tourner les autos pour l’essence il n’y a qu’un seul sens. La circulation ininterrompue des moteurs nous électrise plus que les reflets dans l’eau. Nous n’en finissons pas de passer illico d’un silence à l’autre. La traversée des vallées d’usure devient une preuve de vie. […] Il ne reste plus que l’abandon dans ces parages. Avec une quantité non négligeable de rêves salis.

 

 © Photo en arrière-plan : Alain Pras, haut-fourneau de Hayange.

 

Patrice Maltaverne anime le poézine Traction-brabant (55 numéros papier depuis janvier 2004) : « au fond, une revue, qu’est-ce que c’est ? Sinon un flux d’écritures dont la convergence mériterait de durer aussi longtemps que l’espèce humaine capable de se remettre en cause » (édito du n° 55, 24 janvier 2014 « J’ai dix ans… alors… gare ta gueule à la récré ! »).

Il anime également les microéditions Le Citron Gare.

Publications récentes : Prélude à un enterrement sur la lune (36° Édition, 2012), Faux partir (Le manège du cochon seul, 2009), Souvenirs d’une ville illégitime (Encres vives, 2008), Merci pour la musique (Gros textes, 2008), Sans mariage (Polders-Décharge, 2007).

Contacts et blog

http://traction-brabant.blogspot.fr/

http://lecitrongareeditions.blogspot.fr/

http://poesiechroniquetamalle.centerblog.net/

 

 

 

 

19 décembre 2013

[Chronique] Jean-Louis Sbille, De la machine à laver

Déjà donnée en public – avec Maxime Moyaerts au piano -, la drôle de machine mise au point par Jean-Louis Sbille est présentée comme un "monologue philosophique post-moderne 100% pur vintage"…

Jean-Louis Sbille, De la machine à laver, monologue philosophique, Bruxelles, éditions MaelstrÖm, coll. "CompAct", #29, automne 2013, 42 pages, 5 €, ISBN : 978-2-87505-161-5.

"Il n’y a pas à dire, mais je me demande si, vraiment,
l’avenir du monde tourne encore et toujours autour du monologue
de machine à laver d’un vieux jeune resté jeune
et qui radote son bruit de fond…" (p. 34).

En ces temps de lavage de cerveaux et de lessivage par le travail, l’ingénieuse machine à laver de Jean-Louis Sbille s’avère des plus efficaces : elle décape, paradoxe, désintoxe, sel-minarise… Recycle la vie (cycle mémoire) : "Que de souvenirs bien repassés, rangés dans nos trous de mémoire !" (30). Dans la Cité ouvrière du Pays Noir, il y a d’abord les grands-parents, "Bobonne Bertha qui sentait le savon Sunlicht et bon-papa", qui "ont appris beaucoup de belles choses à l’école"… à 12 ans, le narrateur se taille un bel avenir de fonctionnaire à coups de latin et de participes passés… à 16 ans, sa révolte est labellisée Che Guevara… et à l’âge de la retraite, il arbore une belle-âme 100% écolo : "Ma génération a marqué notre époque parce que, aujourd’hui, nous trions nos déchets, respectons les papillons et les grands singes en voie d’extinction, et, de plus, nous mangeons bio et évitons le sel et les sucres" (22). Ah, la génération 68 : "Une génération jeune, born to be wild et immortelle" (33)…

L’autodérision n’est qu’un aspect d’une ironie qui s’attaque aux discours dominants. Soit la phrase : "L’amour est fun comme un paradis fiscal off-shore, fun comme un fonds de pension" (29). La contamination isotopique dévoile la domination de la sphère économique et financière. Si la machine nettoie/essore le vécu social, néanmoins son rôle ne s’arrête pas là. Elle propose encore un cycle progressiste : "Soyons convaincus : tout finit par aller mieux, même la mort" (11). Le progrès progresse assurément vers plus de modernité, et  notre avenir est de synthèse. Ce qui ne contrarie pas le pari sbillien : à chaque seconde, prendre le parti de la vie… Soit, pour une durée de vie moyenne, deux milliards et six cent millions de paris renouvelés.

Alors, sage celui qui a "vieilli à l’ancienne, sans lifting, sans Botox" (34) ? Suffisamment pour qu’on ne néglige pas son point de vie : "ces jeunes, qui  ont tout ce que nous, nous n’avions pas, et qui ferment jamais leur pot de Nutella, ils attendent quoi ?" (37)…

25 juin 2013

[Texte – série] Daniel Bourrion, Cantiques de la bienséance #15 & 16

Par l’auteur du Cantique de la paranoïa, les cantiques de la bienséance 15 & 16 : avec son ironique agencement répétitif, cette série s’avère tout aussi décapante. [Lire la précédente livraison]

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7 mai 2013

[Texte – série] Daniel Bourrion, Cantiques de la bienséance #13 & 14

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 20:01

Par l’auteur du Cantique de la paranoïa, les cantiques de la bienséance 13 & 14 : avec son ironique agencement répétitif, cette série s’avère tout aussi décapante. [Lire la précédente livraison]

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11 avril 2013

[Texte – série] Daniel Bourrion, Cantiques de la bienséance #11 & 12

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 13:52

Par l’auteur du Cantique de la paranoïa, les cantiques de la bienséance 11 et 12 : avec son ironique agencement répétitif, cette série s’avère tout aussi décapante. [Lire la précédente livraison]

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