Libr-critique

29 décembre 2019

[Chronique] Ryad Girod, Les Yeux de Mansour, par Ahmed Slama

Ryad Girod, Les Yeux de Mansour, P.O.L, printemps 2019, 224 pages, 18,50 €, ISBN : 978-2-8180-4744-6. [Prix Assia Djebar 2019 ; Prix Révélation 2019 de la Société des Gens de Lettres (SDGL)]

Lire un texte est toujours une expérience singulière. Les résonances que peuvent induire une lecture ou les interprétations auxquelles elles conduisent ne sont pas seulement inhérentes à la matière ou manière même du texte, elles renvoient à nos dispositions, sensibilités, nos connaissances ou encore nos intérêts, du moins les intérêts du moment. Toute lecture se révèle être d’abord et avant tout dévoilement et esquisse des lunettes dont on dispose et par lesquelles nous avons traversé le texte. Il est des Å“uvres plus que d’autres qui permettent d’opérer ce type de « révélation », Les Yeux de Mansour de Ryad Girod en fait partie, et ce bien évidemment par la manière dont ce roman est écrit, composé, les problématiques qui le traversent et qui font écho à ce que je nommerais rapidement les contextes d’émission et de réception. Commençons par ces derniers ; dans le cas qui nous occupe, ils sont doubles, l’Algérie par l’entremise de Barzakh, maison capable du pire (Kamel Daoud) comme du mieux (Mustapha Benfodil ou Ryad Girod) ; l’autre est (vous l’aurez déduit) la France au travers de P.O.L.

Les lunettes de la réception

Si je me permets d’évoquer ce pire qui est arrivé notamment par Barzakh (et Acte Sud), ce n’est pas tant pour le plaisir de ce que l’on nomme aujourd’hui le clash – la polémique, on le sait, n’est plus. Plutôt pour se prémunir de certains détournements[1] hasardeux dont pourrait souffrir ce roman. Comme s’y essaye Le Figaro qui, au travers d’un articulet, tente d’articuler une sorte de « mouvement littéraire » algérien appelé « génération 88 », défini de la manière qui suit :

« Remarquée en France grâce à Kamel Daoud, cette génération littéraire englobe une volée d’écrivains arrivés à l’âge adulte au moment des manifestations d’octobre 1988 qui ont débouché sur l’adoption d’une nouvelle constitution, la victoire des candidats du Front Islamique du Salut (FIS) au premier tour des législatives de 1991, l’annulation du scrutin et une guerre civile de dix ans. »[2]

Notons d’abord le résumé des plus sommaires au sujet des troubles qui ont secoué l’Algérie et que l’on nomme aujourd’hui la décennie noire, résumé qui omet tout de l’implication de l’armée algérienne et du DRS dans cette « sale guerre ». Manière également d’inclure le roman dont il est question dans les discours qu’a porté et que porte encore Kamel Daoud, discours racistes s’il en est[3], fait d’essentialisme envers un peuple qui lui démontre aujourd’hui la fausseté de ses analyses.

La manÅ“uvre du Figaro est d’autant plus efficace pour un roman qui dépeint une décapitation pour blasphème prenant place en Arabie Saoudite. Voici comment l’un des thèmes qui traversent le roman vient résonner avec les préoccupations et les valeurs actuelles du Figaro.

 Autre média, autres lunettes, celles de L’Humanité ; « le roman de Ryad Girod dresse le bilan de l’obscurantisme religieux et de l’hypocrisie coupable de la belle âme vendeuse d’armes. » Étrange que Le Figaro n’évoque aucunement ce pan du roman. La vente d’armes de la France à l’Arabie Saoudite, nous supposons que Le Figaro reste tout de même très discret au sujet du méfait de son propriétaire qui fait partie des fournisseurs de cet état si peu enclin aux droits de l’homme[4].

Montage à travers l’Histoire

Et nous quelles lunettes révélera notre lecture des Yeux de Mansour ?

Loin d’être simple dénonciation de l’islam wahhabite tel qu’il est appliqué en Arabie Saoudite, Les Yeux de Mansour est d’abord et avant tout une Å“uvre littéraire singulière, et c’est bien par les moyens de la mise en scène des personnages, de l’écriture et de la composition littéraire que cette Å“uvre agit et nous agite.

Mansour, un Syrien réfugié en Arabie Saoudite, est condamné à mort pour blasphème, il se trouve être le descendant de l’émir Abdelkader – figure historique de la révolution algérienne. Cette histoire nous est rapportée d’une manière qui relègue de fait l’intrigue au second plan. Elle amorce une véritable réflexion. Et pour en saisir l’ampleur, il faut nous arrêter sur cet art du montage dont use Ryad Girod avec brio – montage qui n’est pas sans nous rappeler celui que pratiquait en son temps Claude Simon – et qui permet, par l’écriture même, de plier l’espace et le temps, établissant un lien dans et par l’écriture entre Mansour son glorieux aïeul luttant contre la colonisation française.

« Peut-être qu’Abdelkader, pile au milieu du XIXe siècle, avait eu le même regard [que Mansour] lorsqu’on lui demanda de prendre la pose, pour la photo » ou encore :

« Toute prière, tout recueillement, devant rester lettre morte parmi le sable stérile et sec de l’Arabie, de l’Orient…

Tout comme un siècle et demi plus tôt, les dignitaires français avaient accueilli les complaintes de l’émir avec le même mépris et, peut-être pire que du mépris, de l’indifférence… »

Manière de lier les espaces, les histoires et l’Histoire. Tissage des plus rigoureux qui croît tout au long des deux cents pages du roman et annihile par sa manière toute lecture manichéenne que l’on pourrait commettre de l’Histoire, rendant de fait sa complexité au monde. La toponymie saoudienne est essentiellement faite d’anglicismes (Kingdom Tower, Mekkah Raod, Kingdom Hospital, Al Safah Sqaure), les descriptions s’éloignent d’un certain orientalisme éculé, tel qu’on peut les subir en des productions traitant de contrées dites exotiques.

Le fil d’une Histoire perdue

Cette toponymie résonne comme l’effacement de l’Histoire à laquelle il ne reste que ces procédés d’un autre temps pour s’inscrire dans un prolongement. Le fanatisme religieux n’est pas accolé à de l’essentialisme. Toute manière d’être s’inscrivant dans le fil d’une Histoire avec ses figures et que l’on remonte depuis le IXème siècle par l’entremise de l’art du montage.

« Effarés de constater que le seul mécanisme pérenne depuis la grande époque de Bagdad ou de Damas était celui de souks et des étals… transformés aujourd’hui en buildings étincelants et enseignes de luxe, avec tout autour, un fourmillement de petites mains pour maintenir l’éclat artificiel de la ville (…) des riches et des millions de pauvres qui ne vivent que pour devenir riches, avec, transversalement, des milliers de pauvres convaincus qu’ils ne seront jamais riches et qui veulent tout faire sauter et centaines de riches qui subventionnent cette entreprise désespérée au cas où celle-ci deviendrait rentable. »

Pas d’essentialisme comme on peut le trouver dans certaines proses commises ici ou là. C’est bien d’une histoire qu’il s’agit avec (et c’est là que se révèlent mes lunettes) les ravages du néolibéralisme et de la mondialisation qui affectent le monde dans son ensemble. La seule fin devenant l’enrichissement personnel au mépris du savoir ou de quoi que ce soit d’autre.

« Ibn Sina (Avicenne, pour les non-arabophones), lui-même, s’il lui était permis de revenir d’entre les morts, retournerait immédiatement auprès des morts ou fabriquerait habilement de l’argent pour le dépenser frénétiquement chez Zara ou Zwarovski. »

[1] Voir l’article de Thierry Discepolo (fondateur des éditions Agone) dans Le Monde diplomatique, sur la manière dont une pensée néoconservatrice a récupéré l’oeuvre de Georges Orwell : https://www.monde-diplomatique.fr/2019/07/DISCEPOLO/60049

[2] https://www.lefigaro.fr/livres/les-yeux-de-mansour-de-ryad-girod-une-etrange-defaite-20190321

[3] https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/11/les-fantasmes-de-kamel-daoud_4863096_3232.html

[4] https://www.bastamag.net/Ventes-d-armes-a-l-Arabie-saoudite-les-services-de-renseignement-multiplient

6 octobre 2019

[Chronique] Mustapha Benfodil, Alger, journal intense, par Ahmed Slama

Mustapha Benfodil, Alger, journal intense [Version française ; édition originale : Body writing, Barzakh, Alger, avril 2019], éditions Macula, septembre 2019, 256 pages, 22 €, ISBN : 978-2-86589-119-1.

Il y a des instants ainsi où l’on retrouve une écriture connue et goûtée. La redécouvrant, cette écriture, dont on a abandonné le cours, quelques années plus tard, renouant le fil rompu, constatant son évolution, le chemin parcouru. J’y reviens donc, à Mustpaha Benfodil, après combien ? un peu plus de dix ans, je crois, et Archéologie du chaos amoureux ; j’y reviens par l’entremise de cet Alger, journal intense. Remarquable objet, publié aux éditions Macula, que ce livre à la conception soignée, à même de porter la singularité de cette curiosité littéraire. Assumant de manière effective son titre ; d’abord par l’intensité de l’histoire d’une ville, l’intensité d’un journal, celui de Karim Fatimi.

Une vie, un journal

Au fil des pages tournées et des pages exhumées, nous assisterons à la reconstitution du journal de Karim Fatimi, tragiquement disparu lors d’un accident de voiture. Ainsi découvrirons-nous l’histoire, la sienne, par son journal et par le filtre de la subjectivité de celle qui partageait sa vie, Mounia. Dans l’alternance des fragments de ce journal et la mise en scène de sa femme le recherchant, se déploie ce que l’on pourrait nommer l’archéologie du chaos de l’amour propre à cette femme Mounia. Loin de toute linéarité ou de toute convention romanesque, se reconstitue fragment par fragment la figure de ce Karim Fatimi et par capillarité c’est bien l’histoire de toute une ville, Alger. Son quotidien bien sûr, ces phrases lâchées dans les cafés :

« L ’amour provoque des hémorroïdes – لغرام إيجيب لبواس »

Les troubles qui l’ont traversée, depuis trente ans. Défilent, par le fil de ce journal, octobre 1988 bien sûr, et la décennie noire qui a suivi.

À ras l’histoire

Histoire que raconte le journal sur le moment et à ras des évènements. « … les infos défilent avec frénésie, pas toujours sûres, mélange de faits, de fantasmes, d’exagérations, de projections, de souvenirs imprécis, de rumeurs illuminées et de manip’ à outrance. Les récits se complètent ou se contredisent au gré des locuteurs. » Mais ce qui reste sûr, c’est bien l’horreur, celle de cette population prise dans l’étau des militaires et de ceux qui ont pris les armes pour le FIS (Front Islamiste du Salut). Deux figures qui se retrouvent dans leur haine de toute intellectualité, et plus particulièrement de la catégorie des étudiants : « Tout le monde nous prend pour des glandeurs de luxe auxquels l’état alloue une bourse pour lire des revues pornos, batifoler et aller conter fleurettes à des tchamoutate dîplomées de Dar Ennakhla (1)». Et comment et pourquoi écrire dans ce contexte ? Comment continuer à écrire dans le désabusement ?

Réponse : « Plus de roman. Juste ce journal, cette chronique éclatée en mille morceaux comme l’arbre fou de la vie. (…) Je l’ai fait, sans doute, fort maladroitement, d’une façon décousue superficielle et fragmentaire. (…) Collecte et collage des mots que je ramasse sur le trottoir ; poésie concrète ; poésie positive abrasive ; littérature brute [de décoffrage], débarrassée des sophistications des communicants et des finasseries flaubertiennes (2) des orfèvres du style. »

L’inconscient algérien

Parti pris qui se cristallise donc par cette langue expansive, et qui ne vise pas l’efficience ou l’efficacité du verbe, mais plutôt l’enveloppement de ces figures et des événements qu’ils et elles traversent dans leur totalité ; pari périlleux certes, mais qui permet au travers du journal de Karim Fatimi et du monologue intérieur de son épouse le surgissement d’une sorte d’inconscient social algérien, tout empreint de superstitions diverses et de fatalité quant à un avenir qui va et qui ira forcément mal.

Reproduction dans et par le travail de l’écriture, de la recomposition de cet inconscient algérien que des décennies de malheurs, l’établissement de ce système sécuritaire ont persuadé de son impuissance. De son inefficience sur sa destinée, tous et toutes en quête partout de signes, et qui se matérialisent par l’entremise d’un fatum, et de l’ensemble de ces superstitions (rêves, signes avant-coureurs). Inconscient algérien qui comme son histoire traverse et affecte l’ensemble du corps social, sans distinction de classe ou de genre. Inconscient qui pourrait être condensé par cette phrase du journal : « Un Algérien, c’est quelqu’un qui est arrivé jusqu’à  la lune et l’a trouvée fermée. »

 

(1) Nom d’une célèbre maison close.

(2) Le grand admirateur de Flaubert que je suis récuse la manière dont Karim Fatimi désigne l’écriture de Gustave. Manière qui entretient le mythe ou la mythologie du travail de l’écriture considéré simplement comme ornement.

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