Libr-critique

22 novembre 2020

[News] News du dimanche

En ces temps lugubres, choisissons notre Libr-confinement, qui s’accompagne de la présentation de deux livres qui viennent de paraître (signés Jacques Barbaut et Bruno Fern)…

Libr-confinement…

â–º Agenda POL :

En décembre 2020

·        Suzanne Doppelt Meta Donna (poésie)

·        Charles Pennequin Père ancien (poésie)

·        Patrick Varetz Deuxième mille (poésie)

·        Trafic 116 (revue de cinéma)

En janvier 2021

  • Marianne Alphant  César et toi
  • Olivier Cadiot Médecine générale
  • Mathieu Lindon Hervelino
  • Shane Haddad Toni tout court
  • Mathieu Lindon le livre de Jim-Courage #formatpoche

► On pourra découvrir le catalogue de publications numériques qu’offre La Marelle (Friche la Belle de Mai à Marseille).

► Ou sans attendre, rendre visite aux Fées Spinoza de Marc Perrin…

► Ou encore ouïvoir « Welcoming the Welcoming the Flowers » (performance de Jean-Michel Espitallier avec Anne-James Chaton et Thurston Moore), samedi 21, ars musica, Bruxelles.

â–º Mercredi 25 novembre 2020, de 9h30 à 18h, Station d’arts poétiques : Journée d’études consacrée à Séverine Daucourt, à la Villa Gillet le matin (25 rue Chazière 69004 Lyon) ; à l’ENSBA Lyon l’après-midi (8bis, quai Saint-Vincent 69001 Lyon).
La journée d’étude se conclut par une performance poétique en amphithéâtre à 17h.

Signalons au passage l’hommage que Patrick Beurard-Valdoye, qui enseigne à l’Ecole Nationale Supérieur des Beaux-Arts de Lyon, vient d’adresser à Bernard Noël à l’occasion de ses 90 ans : écouter.

 

LIBR-CRITIQUE vient de recevoir et recommande…

► Jacques BARBAUT, C’est du propre. Traité d’onomastique amusante, éditions NOUS, coll. « Disparate », Caen, 208 pages, 20 €.

Présentation éditoriale. Le poète explore la question du nom sous toutes ses formes, du patronyme au pseudonyme en passant par l’anthroponyme, le prénom et le patronyme. Les jeux typographiques, les listes, les calligrammes et les rapprochements fantaisistes accompagnent les citations de philosophes et de critiques littéraires comme Derrida, Starobinski, Barthes et Deleuze.

â–º Bruno FERN, Dans les roues, éditions Louise Bottu, coll. « Contraintes », Mugron (40), 66 pages, 8 €.

Présentation éditoriale. Voici les rêveries - ou plutôt les jeux de pensée, comme disait Arno Schmidt dans ses Calculs – d’un cycliste en solo. Ça roule mais l’image n’arrête pas de sauter et tout est emporté par la succession de divers mouvements giratoires : la lecture de chaque fragment, de même que l’ensemble du livre, doit être aussitôt recommencée avant de poursuivre. Cette spirale sans fin entraîne les multiples « impuretés » qui font que « la vie est un perpétuel détournement qui ne permet même pas de se rendre compte de quoi il détourne. » (Kafka, Journal)

25 août 2020

[Chronique] Jacques Demarcq, La Vie volatile, par François Huglo

Jacques Demarcq, La Vie volatile, éditions Nous, en librairie depuis le 20 août 2020, 400 pages, 30 €, ISBN : 978-2-370840-81-3

 

« Le poète est semblable au prince des nuées » ? Pas tout à fait, cher Charles. C’est le poème, ou la page, qui est un vol (« de gerfauts » éventuellement, « aux bords mystérieux du monde occidental » : aux confins du hiéroglyphe et de l’idéogramme). Voilà pourquoi Jacques Demarcq zoziote, et toute la poésie « visuelle » ou « spatiale » avec lui. La Vie volatile prolonge Les Zozios : ni retombée, ni chute, accomplissement plutôt, et perfectionnement —dix ans de travail ! — d’un tour du monde spatial et temporel. Vie des volatiles (plus de 250 rassemblés dans un index avium) et nos vies volatiles se croisent, se font signe entre écriture, photo et peinture.

Comme d’autres « Ni Dieu ni maître », Demarcq pourrait écrire : ni linéarité, ni filiation. Sauf des livres : « Qui lit descend au moins autant des auteurs qu’il a rencontrés que de son milieu (…). Je n’est pas tant un autre que plusieurs, une troupe de caméléons prenant les formes d’écritures les plus variées (…). Il faut être inculte, idiot, ou crétinisé par l’inculture de masse, pour penser qu’on écrit à partir de sa seule expérience. On peint mieux dans son atelier qu’à la campagne : Corot, Monet, etc. On change de monde dans sa bibliothèque : Montaigne… ». Demarcq écrit comme s’il peignait : il remonte de la linéarité de l’écriture à l’instantanéité du tableau, qui « se montre tout entier d’un coup, avant que l’esprit ne serpente dans le réseau de ses motifs, échos et tensions. Aucun poème, même bref, n’a cette instantanéité saisissante ». Même si les pages de la première et de l’avant-dernière partie du livre, « Aux Amériques » et « Du Sénégal », ressemblent à celles d’un journal, s’y insèrent des images et des poèmes où s’insèrent des images. Dans leur typographie même. Demarcq cite Barthes (Essais critiques) : « Toute secousse imposée par un auteur aux normes typographiques d’un ouvrage constitue un ébranlement essentiel […]. Attenter à la régularité matérielle de l’œuvre, c’est viser l’idée même de littérature ».

C’est « la nouveauté plastique des calligrammes » qui « a pu influencer Picasso », affirme d’abord Demarcq : « Apollinaire insuffle de l’air entre les mots et les lignes ». Il revient un peu plus loin sur cette idée, car « une ligne d’écriture n’aura jamais l’intensité d’une droite tracée à la main, la fluidité d’une courbe, la sensualité d’une arabesque —surtout de Picasso — Des caractères typographiques séparés la font graphiquement bégayer, leur lisibilité parasitant leur visualité ». Mais c’est visuellement que les calligrammes de « Suite Apollinaire » et de « L’envol moderne » rendent hommage au rousseau, au picapo, à l’arp, aux delaunay, aux monet, aux brancusi, au kandinsky, au malevitch, aux mondrian, aux klee, au miró, à l’ernst, au giacometti, au léger, au matisse, délestés de toute majuscule, comme si Demarcq les traitait de noms d’oiseaux, leur ouvrait les cages des musées, celles de l’espèce : « J’ai feint de parler oiseaux par refus de l’anthropomorphisme, cette auto-idolâtrie de l’espèce ». Il dénonce l’ « incroyable prétention d’imaginer que, s’il y avait des dieux, ils s’intéresseraient d’abord à l’humanité ». Jaime Joycé le mène à Andrade, « porte-voix d’une conscience déchristianisée », où « l’esprit refuse de se concevoir sans corps ». Le Brésil a « découvert le bonheur avant que les Portugais découvrent le Brésil ».

Demarcq réécrit des tableaux comme il réécrit (et peint) « Le Corbeau » de Poe et « Zone » d’Apollinaire. Changement de décor à vue et en couleurs, l’Hourloupe de Dubuffet devient « D’Ubu fait dure loupe ». Le tableau s’éveille poème, le poème tableau : Demarcq réécrit et repeint en même temps, comme un jazzman s’empare d’un standard. L’improvisation en jazz ressemble à l’instantanéité photographique, à celle de la notation : « le feuillage frémit, telle la peau d’une caisse claire sous les balais de Max Roach (…) j’aurai vécu ce frisson de lumière, ce jazz de printemps ». Loin du « cratylisme dénicheur de racines naturelles », il retient « l’idée qu’a Meens d’un signifiant non sémiologique ». Les vols découpés, insérés dans sa page, ne sont pas auspices. Son écriture intègre « de plus en plus d’images », ses photos « souvent détournées, voire recomposées, sont des clins d’œil faussement documentaires », l’emprunt à la nature devenant « un signifiant parmi d’autres ». Le réel est « du vivant inarticulé », et effronté : quand le poète sort son appareil, la bergeronnette « regarde droit l’objectif ». Mais il y a quelque chose du geste définitif du peintre, du jazzman, dans « M’attire l’œil et vite le téléobjectif le vol stationnaire d’un martin-pêcheur ».

Car c’est maintenant ou jamais, now or « never more ». La biosphère a déjà rétréci pour les survivants que met en scène l’ « oziatorio » final, « et si une révolatilution ». Dilution, évaporation du vivant, d’où le titre du livre. Les vœux pieux font FLOP (onusien entre autres) : « Forum Limité aux Options de Prières ». Les mêmes nous bercent de « promesses de sauver la planète qu’ils bousillent chaque jour davantage ». On invite l’Indien, l’Océanien, « pour le folklore, pas pour (les) entendre ». Le Grand corbeau en appelle à Hitchcock, à Edgar Poe, pour éborgner « leur morgue aux idéologues ». Le Canard chipeau crie « vive la grève des z’ailes ». Pour Macounaïma l’Indien, « la nature, envahie d’humaines fictions, a pu se laisser contaminer jusqu’à se mentir ». Car « les hommes sont d’un naturel pervers : contre nature ». Assumée, la précarité devient allègement, et entre les interlocuteurs volent ces répliques : « vivons (…) avant de nous volatiliser (…) dans nos airs, prenons du champ, et dansons légers ! ».

1 septembre 2019

[News] News du dimanche

« ABOLITION DE LA RENTRÉE LITTÉRAIRE », proclame d’emblée le dernier numéro de TXT… Donc, intéressons-nous à l’autre face de ce mois de septembre, moins visible mais plus inventive : l’agenda de Christian Prigent ; le tonitruant programme des prochaines parutions Al dante/Presses du réel ; les RV du mardi à Marseille ; « En lisant, en zigzaguant » ; et notre sélection Libr-10

Agenda de Christian Prigent

♦ Christian Prigent à Paris. Lecture dans le cadre de l’exposition « De proche en proche » du photographe Marc Pataut. Le mardi 10 septembre 2019, à 18 h 30. Au Musée du Jeu de Paume, 1, Place de la Concorde, Paris 8ème. Contact : martaponsa@jeudepaume.org. T. : 06 75 91 34 41.

♦ Christian Prigent à Paris. Lecture pour le BACON BOOK CLUB, dans le cadre de l’exposition Bacon en toutes lettres au Centre Georges Pompidou. Le jeudi 12 septembre 2019, à 19 h, dans l’exposition Francis Bacon. Contact : dorothee.mireux@centrepompidou.fr. T. : 01 44 78 46 60.

Al Dante aux Presses du réel, parutions à venir :

Septembre :
– Sylvain Courtoux : L’AVANT-GARDE, TÊTE BRÛLÉE, PAVILLON NOIR («c’est à vous de décider de votre niveau d’engagement»), Livre + CD, 21x30cm, 360 pages, 27 euros.
– Jacques Sivan : NOTRE MISSION («Vous aller accomplir ici avec moi la mission la plus important de ma vie»), 14x19cm, 408 pages, 27 euros.
– Louis Roquin : JOURNAUX DE SONS («Image et partition se métamorphosent en un lieu d’entente»), 14x21cm, 544 pages, 30 euros.

Octobre :
– Julien Ladegaillerie : LACRYMOGENÈSE («Nous subissons le sens des coups sans comprendre»), collection « PLI », 12x17cm, 72 pages, 10 euros.
– Daniel Pozner : DÉFENSE, ILLUSTRATION, IMPATIENCE ET ÉPLUCHURE DE LA LANGUE FRANÇAISE («Avis de tempête / Condition humaine / Cheese-cake»), collection « PLI », 12x17cm, 72 pages, 10 euros.

Dits du Mardi (Marseille) : programme

Les dits du Mardi (19H), coorganisé par Philippe Allio et Julien Blaine au café littéraire (25 de la rue de la République à Marseille)

Les principaux auteurs et poètes du 13 et des départements limitrophe + quelques invités plus lointains… présentent leur dernier livre ou le dernier numéro de leur revue ou toute autre manifest’a©tion de leur choix (2 poètes à partir de 19 heures).

03.IX : Mathieu Farizier & Adriano Spatola présenté par Bianca Maria Bonazzi & Julien Blaine.
10.IX : Antoine Simon & Patrick Sirot
17.IX : Véronique Vassiliou & Florence Pazzottu
24.IX : André Robèr & Hélène Sanguinetti
01.X : Nathalie Quintane & Jean-Marie Gleize
08.X : Colette Tron & Pierre Tilman
15.X : Cédric Lerible & Dominique Cerf
22.X : Christian Tarting & Danielle Robert
29.X : Claude Ber & Frédérique Wolf-Michaux
05.XI : Claudie Lenzi & Julien Blaine
12.XI : Adrien Bardi & Marius Loris
19.XI : Nadine Agostini & François Bladier
26.XI : Liliane Giraudon, Frédérique Guétat-Liviani
03.XII : Laura Vazquez & Maxime H. Pascal
10.XII : Stéphane Nowak Papantoniou & Michaël Batalla
17.XII : Carmen Diez Salvatierra et Vaninnna Maestri.

En lisant, en zigzaguant…

♦ « On peut tout répéter, sauf la naissance. […] c’est ce qui fait la valeur des « premières fois » : elles sont comme des naissances, impossible à répéter » (Didier ARNAUDET, Les Jambes sans sommeil, Le Bleu du ciel, Libourne, printemps 2019, p. 52).

♦ Perdons-nous dans ce tourniquet qui, orchestré par divers procédés redoutables (anadiplose, symploque = anaphore + épiphore…), dévoile l’infernale mécanique qui régit notre monde :
« les algorithmes suivent les règles
les règles des algorithmes suivent une séquence d’opérations
les opérations suivent des instructions sommaires
les instructions sommaires suivent les règles
les employés du Ministère ne doivent pas enfreindre les règles
les employés de tous les Ministères ne contrarient pas les règles
les colonies de fourmis n’échappent pas aux règles
le calcul des chemins des colonies de fourmis entre dans la catégorie des algorithmes « 

(Maxime Hortense Pascal, L’Usage de l’imparfait,
Plaine page,  Barjols, été 2019, p. 62).

Libr-10

♦ Collectifs aux Classiques Garnier : Andrea Del Lungo et Pierre Glaudes dir., Balzac, l’invention de la sociologie, 2019, 352 pages, 39 €.
– Aurélie Adler et Anne Coudreuse dir., Romanesques, n° 11 : « Romanesques et écrits personnels : attraction, hybridation, résistance (XVIIe-XXIe siècles) », été 2019, 292 pages, 42 € pour deux numéros annuels.

♦ Théo CASCIANI, Rétine, P.O.L, août 2019, 284 pages, 19,90 €.

♦ Christian DÉSAGLIER, Leçon d’algèbre dans la bergerie, éditions Terracol, coll. « Toute la lire », Mézidon (14), printemps 2019, 848 pages, 25 €.

♦ Le MINOT TIERS, L’Oncle de Vanessa, La Ligne d’erre, Orthez, août 2019, 208 pages, 13 €.

♦ Florian PENNANECH, Poétique de la critique littéraire, Seuil, coll. « Poétique », 620 pages, 34 €.

♦ Emmanuel PINGET, Tulipe blues, Louise Bottu, Mugron (40), 194 pages, 14 €.

♦ Nicolas TARDY, Monde de seconde main, éditions de l’Attente, 112 pages, 13 €.

TXT, éditions Nous, Caen, n° 33, août 2019, 144 pages, 15 €.

♦ Daniel ZIV, Ce n’est rien, Z4 éditions, 200 pages, 14 €.

18 juin 2019

[Libr-retour] Campos, Galaxies, par Guillaume Basquin

Haroldo de Campos, Galaxies (1963-1976), traduction du portugais de Inês Oseki-Dépré, NOUS éditions, Caen, rééd. printemps 2019, 144 pages, 17 €, ISBN : 978-2-370840-66-0.

J’attendais ce livre depuis que j’en avais entendu parler (par l’ami Anton Ljuvjine, auteur de Fantasia (2017) – rendons à César ce qui appartient à César), sa précédente (et première) édition en français, chez La Main courante (1998), étant épuisée depuis longtemps. Sa réputation de livre-somme, « dans la lignée des Cantos d’Ezra Pound », doublée d’une écriture expérimentale déponctuée dans la veine de Paradis de Philippe Sollers, avait tout pour exciter ma curiosité. Était-ce le chaînon manquant entre le monologue de Molly Bloom à la fin de l’Ulysses de Joyce et Paradis ? Les premières pages nous fixent assez vite : aux mots-valises près, on est plus dans la lignée d’une méditation sur le destin de l’écriture de Paradis ou des Cantos que dans un monologue intérieur « à la Molly Boom » : pas de narration dans les Galaxies ; mais un flux de pensées sur la « fin » et les moyens de la poésie en cette deuxième mi-temps du déjà vieux alors 20e siècle : « je m’élance écrire millepages écrire mille-et-une pages pour en / finir avec en commencer avec l’écriture en finircommencer avec l’écriture ». Non plus le nombril de Molly (malgré tout le respect et l’admiration que j’ai pour ce chef-Å“uvre inouï de la littérature universelle), mais le monde autour du nombril du poète : « tout serait selon un livre-nombril / du-monde un monde-nombril-du-livre un livre de voyage où le voyage est le livre / l’être du livre est le voyage » « où tout serait fortuit » selon les bonnes ou mauvaises humeurs du poète « concret » (du nom du mouvement de poésie que cofonda de Campos au Brésil dans les années 50). Ce qui compte, ce ne sont plus les sentiments du poète, mais la couleur des mots, voire les rapports de couleur locale entre eux, ou les rapports de son, comme ici : « un vermeil si violet qu’il semble bleu un orange si sanguin qu’il glisse / vers le rouge et le jaune caverneux jaune mat Å“uf jaune d’œuf pourrissant ». Ou bien là : « un essaim de blanc / le blanc un essaim de blanc de la chaux d’espagne la chaussée cailloux ronds et l’arc blanc contenant le / blanc qui caille calla et chaux travaille un mur de blancheur ». La syntaxe devient secondaire dans une telle poésie ; ce qui compte, comme dans les arts plastiques les plus avancés de l’époque (Art conceptuel, Expressionisme abstrait et NouveauRéalisme), c’est la compression, le « all over » ; d’ailleurs l’un des « mots d’ordre » du groupe était de ramener le langage à son essence : le mot. Le poème devient une suite de mots ou de sons, sans plus forcément de mélodie ni d’harmonie (comme en musique dodécaphonique) : « et égout et égal et aiguille et vétille et nib et nibergue et niberte et nif ». (On notera qu’un poète contemporain français comme Philippe Jaffeux, et après les poètes objectivistes américains, s’en souviendra, de ce concrétisme.) Les mots peuvent être compressés (comme dans une compression de César : « cette mer cette merlivre », « ocrecuivre du guadalquivir », « dédalejournée », etc.) ou coagulés (comme dans une accumulation d’Arman : « l’aujourd’huidemainhier l’avanthier l’avantdemain le transavanthier » etc.) ; rien n’est interdit ; les vannes de tous les possibles sont ouvertes (quelle joie, pour les créateurs qui viennent après « cela » !)… Peu importe la syntaxe, pourvu qu’on ait l’ivresse auditive : « machines mitraillent trailles criaillent raillent mer morte d’égout ».

On saura gré à la traductrice d’avoir laissé en langue originale tous les emprunts d’Haroldo de Campos aux autres langues que la sienne (le portugais du Brésil), comme l’espagnol (très souvent), l’anglais, l’allemand, l’italien : « attenzione vorsicht molto fragile leicht zerbrechlich dommage qu’elle soit / une ptyx she’s a whore » etc.
— On parle toutes les langues, ici ?!
— C’est les brigades internationales…
On notera tout de même que cette traduction ne permet pas de savoir quels furent les emprunts de Campos à notre langue ? Seule une publication bilingue, en vis-à-vis, aurait permis un tel gai savoir… On regrettera aussi qu’une présentation non justifiée du texte ne permet absolument pas de comprendre pourquoi de Campos est allé à la ligne à tel ou tel endroit et pas à un autre ? Et ce d’autant plus que la fiche Wikipédia de la « Poésie concrète » donne ceci : « S’inspirant des arts plastiques non figuratifs, ces auteurs ont cherché à mettre en avant la structure du poème, en l’associant à la disposition spatiale des mots, pour exprimer du sens. Il s’agit de repenser non seulement le poème, mais son support, qui est la page blanche considérée comme espace à part entière. Selon la forme du texte et la disposition des mots, le rythme de lecture diffère du rythme de lecture linéaire habituel. » Seule une consultation du texte original permet de voir/entendre tous ces « o » en fin de vers : « umbigodomundolivro », « o livro », « o começo », « um livro », « do livro », « o conteúdo » (pour s’en tenir au premier chant du livre). Ce livre-futur reste à venir…

14 mars 2019

[Chronique] Gertrude Stein, Tendres boutons (réédition, Nous), par Christophe Stolowicki

Gertrude Stein, Tendres boutons, traduit de l’américain par Jacques Demarcq, postface d’Isabelle Alfandary, éditions Nous, Caen, automne 2018, collection « NOW », nouvelle édition en poche, 128 pages, 14 €, ISBN: 978-2-370840-59-2.

De briques et de broches, pour objets ses mots seuls, ses tendres boutons, en abyme toute, Gertrude Stein. À plusieurs jeux de miroir sans que rien ne distingue les mots « lexicaux et grammaticaux » (Isabelle Alphandary), cannibalesque incestueuse qui transgresse tous tabous syntaxiques, sémantiques, sans italiques ni guillemets. Ou d’un livre roboratif comme il en est peu, écrit (probablement) en 1911, (auto-)publié en 1915, la fracassante feutrée entrée en lice d’une géante de la poésie. Un taquinisme de l’absurde (tease récurrent, « La taquinerie est tendre et pénible et pensive »), une sourde jubilation transmutent la lumière, le mouvement.

Gertrude, précurseur absolu. Des mots parasites s’infiltrent, allègent l’aporie (« Une protection mélangée, très mélangée avec la même inétrangeté intentionnelle et équitation ») ; des registres en grand écart, sous une même rubrique affichent un plain-pied moqueur (« un manque de langueur et davantage de blessures à l’aine »). Un humour d’appoint sans rire comprime compresse à rime qui voudra. Déconstruite, déjantée, écartelée la syntaxe, aplatie dérapant en parataxe, étalée écrasée la phrase au sol, amortie comme par un buvard – de ses miettes recollées le sens se reconstitue à l’encontre de tous les non-sens. L’absurde chancelle, du sens affleure dont la liaison s’est égarée. Sous les encombres sourd une comptine, se suspendent de latentes charades de peintre cubiste, le tout à étiage de ses parties. De « façon tordue » (a bent way), une métonymie fait oxymore, le discours hoquette son essence, décline ses substances molles. Chauffé à la loupe, écrit à la vitesse de l’éclair qui éclaire la lente ingestion d’une neuve culture picturale, le texte se décompose dans l’alentissement caudal. De conviction imperturbable, de drôlerie esquivée, en syncope hoquetée lisse de toute exclamation, lemmes et théorèmes ouvrent l’aporie, démonétisent le paradoxe. Son contemporain Tzara laissé bien en arrière, Breton n’en parlons pas, il faut remonter en France jusqu’à Gherasim Luca, en Amérique à Alice Notley qui insère des statistiques dans le poème, pour trouver de Gertrude un altère écho. Sinon Joyce – à moindre coût.

Précurseur. Davantage que d’aucun écrivain, du jazz à reprises, retouches, biffures en grappes de notes de Thelonious Monk, près d’un demi-siècle après Tendres boutons. De son piano solo (Thelonious Alone In San Francisco, 1959) tout en anacoluthes, syllepses, zeugmes – sans parler des évidentes anaphores et épistrophes (Epistrophy l’un de ses titres). Tout en rétropédalages, hoquets, regrets de peintre qui répondent à pas de chat, à pas de côté à l’interrogation, celle dont Gertrude a aboli le point. A no, a no since, a no since when, a no since when since, a no since when since a no since when since, a no since, a no, a no since a no since, a no since a no since, gonfle roule un jazz que fêlent ses temps faibles.

To be a wall with a damper « un mur avec sourdine » a stream of pounding « un courant de martèlement » éthique, étique & tic encolle engramme la pure poésie mieux que l’association libre ou l’écriture automatique. Brièveté en sauts de puce, salves de monosyllabes pour un élargissement final – on pense au fourmillement de cymbales qui clôt en points de suspension maints morceaux de jazz. Une « harmonie de l’hésitation » surmultiplie dans l’américain la politesse anglaise. De brut alizé Gertrude écrit un américain enchérissant d’américain sur l’anglais, de l’américain exposant mille comme Finnegan’s wake est du concentré sucré salé d’anglo-irlandais pétri d’Europe ; elle est ce blanche nègre qui jaillira bientôt en jazz.

Eating he heat eating he heat it eating, he heat it heat eating. He heat eating excellemment rendu par Demarcq par « Manger en jet manger en jet j’ai mangé. En jet manger. » Ou It is so a noise to be is it a least remain to rest, is it a so old say to be, is it a leading are been. Is it so, is it so, is it so, is it soi s it soi s it so traduit par « C’est un tel bruit d’être, est-ce un moindre reste de reposer, est-ce si vieux disons d’être, est-ce un assenant ont été. Est-ce un si, est-ce un si, est-ce un si, est-ce un si ainsi ainsi ainsi », le martèlement final transposé avec une géniale hardiesse. Mais ce sont des exceptions. Si les hoquets d’anaphore ou d’épistrophe sont rendus avec inventivité, beaucoup d’allitérations sont perdues par une traduction textuelle. Ne pouvant rendre la rime anglaise facile de terminaisons en ing ou en er, rifs bottant en touche, il fait rimer quelques mots français rajoutés, d’effet moins entêtant. Dans un passage du chapitre Cuisine dont, après alas the wedding butter meat « hélas la viande au beurre du mariage », la chute est alas the back shape of of mussle, il ne rend pas le double sens de mussle entre muscle et mussel (moule), il aurait fallu augmenter le texte. On aimerait, n’aimerait pas être à sa place.

Une poète américaine trace traque fin la fin des fins afin que l’on devine ce qui se cache sous la faim : une soif de voir comme voient les peintres novateurs qu’elle découvre et dont elle collectionne les toiles dans son appartement parisien : Picasso, Matisse, Cézanne, Juan Gris. Aux traducteurs le dilemme : la transposer ou la traduire littéralement ? À lire la lumineuse postface d’Isabelle Alfandary (« La phrase s’auto-engendre s’auto-fertilise de la manière la plus singulière et la plus efficace qui soit. L’anaphore et l’allitération sont séminales à cet égard : les sons essaiment par accumulation ou par déclinaison agrammaticale. […] Par affinités sonores, analogies phoniques et contiguïté allitérative, se composent les pièces d’un puzzle improbable. Le poème est un morceau de pure jubilation orale […] Le son engendre l’image et aiguille le dire »), aucun doute, la transposer. Viendrait-il à l’idée de quiconque de traduire mot à mot Finnegan’s wake ? Or quand on lit, en avant-postface, les propos recueillis le 6 janvier 1946 (l’année de sa mort) à Paris par Robert Barlet Haas, on tombe des nues. Interrogée sur ce qui suscite ses poèmes, Gertrude ne répond que par des choses vues : « Je prenais des objets sur une table, comme un gobelet ou un autre, et je tentais d’en saisir l’image claire et distincte dans mon esprit et de créer une relation verbale entre le mot et les choses vues. […] Je tente de rappeler comment les choses apparaissent, notamment à l’œil d’un peintre. C’est difficile et demande pas mal de travail et de concentration. J’ai tenté de le montrer sans faire appel à rien d’autre. » Ou encore : « Il y a tant de choses à écarter pour garder constante la douceur de la suggestion. » Peut-on, épuisée il est vrai par l’épreuve (elle a vécu la guerre en France, en zone libre), être aussi inconsciente de son propre génie ? – Ou n’est-ce pas plutôt qu’il faut la prendre à la lettre, ici comme dans ses textes ? À ceci près que la traque de ce que voit en mouvement Matisse ou Picasso diffère de l’adéquation au regard d’Ingres ; et que tous les points en suspens que l’absurde creuse et dépareille, tout ce qu’il éveille et déconstruit et circonscrit, provoquent ce martèlement sourd à bout de vision, quand lâche la vision.

« Une banale colline, une qui n’est pas celle qui n’est pas blanche rouge et verte, une simple colline ne fait pas soleil et le montre sans aucune gêne. Donc la forme est là et la couleur et le contour, et le misérable centre. Il n’est pas très sûr qu’il y ait un centre, une colline est une colline et aucune colline n’est contenue dans une descente de lit rose tendre. » C’est une poésie descriptive (shows récurrent), dont les contradictions sont des nuances, dirait Nietzche. Mais descriptive en trompe-l’œil comme une peinture surréaliste expliquée aux grands enfants d’un coup de crayon à mine tendre. Se concentrant à visionner, l’œil feuillette le surréel, ce réel à valeur ajoutée – ce jeu de cartes, cet accordéon, cette pâte à modeler le temps. Isabelle Alphandary, de toute son intelligence n’y a vu que du feu et Jacques Demarcq est justifié, au prix de quelques juteux délices perdus, à avoir traduit pour l’essentiel en direct.

Dans l’anagramme qu’entretient cette amphore l’idée d’anaphore fore son chemin de crêtes et de caroncules à qui traduit Gertrude en pintade, en pivoine, en pavane pour une in-fante de la poésie.

7 mars 2019

[Chronique] Benoît Casas, Précisions, par Bruno Fern

Benoît Casas, Précisions, éditions NOUS, Caen, collection « Antiphilo-sophique », 2019, 386 pages, 22 €, ISBN : 978-2-370840-63-9.

Une fois encore, cet ouvrage de Benoît Casas est celui d’un dévoreur de livres (1) qui tire la matière même de son écriture des textes qu’il a lus. D’autres que moi, ici ou là (2), ont déjà exposé la méthode utilisée, à savoir le montage de prélèvements uniquement issus de notes de bas de page, méthode qui fut inventée, comme le rappelle l’auteur lui-même, par Gérard Wajcman. Cela dit, au-delà d’une performance textuelle qui pourrait s’inscrire dans le cadre des jeux oulipiques, il s’agit d’une véritable réussite, aussi bien à l’échelle de chacun des textes (qui, tenant sur une seule page, comportent entre deux et douze énoncés) qu’à celle de l’ensemble qu’ils forment indéniablement, ce que la numérotation de chaque fragment vient souligner.

Bien entendu, le titre peut au moins se lire de deux façons : la première tient à la nature des éléments prélevés car en règle générale une note de bas de page sert à fournir des précisions qui, dans le cas présent, se rapportent paradoxalement à un vide puisque le texte de départ est absent et qu’en dehors de quelques exceptions il semble impossible de l’identifier ; la seconde renvoie au travail minutieux de l’auteur grâce auquel chacune de ces 2458 pièces a été insérée dans le mécanisme tout en y ménageant du jeu. De ce fait, le lecteur se retrouve face à une imprécision calculée ou, si l’on préfère, à une suite de calculs aléatoires – et il y a incontestablement plus d’un coup de dés là-dedans, Mallarmé étant présent tout du long, ainsi que Lucrèce, et ce dès les citations liminaires où est affirmée la volonté de (se) lancer pour inventer du neuf.

Sur les deux tiers inférieurs de chaque page – le tiers laissé en blanc correspondant au(x) texte(s) manquant(s) – sont donc disposées des lignes qui constituent un texte, ce dont peuvent témoigner plusieurs indices. Tout d’abord, on distingue souvent un début et une fin : par exemple, on passe de « 1326. Aux jours brefs : en hiver. » à « 1330. Aux jours longs : en été. » ou de « 1989. [« Erotica »] » à « 1996. Il y a du phallus dans l’air. » ; par ailleurs, d’autres textes présentent une forte cohérence thématique : ainsi le Witz pour celui de la p. 131. De plus, au fil du livre, on entrevoit de multiples lignes de force : l’amour, la mort, les questions politiques, la lecture, etc., sans oublier l’écriture mise en œuvre, tant nombreuses sont les allusions au protocole choisi et notamment à la disparition élocutoire de l’auteur qui en résulte, même si cette dernière est relative : « 1608. Le décentrement du sujet implique un « sujet vide », et non une fin (une disparition) du sujet. » En effet, si le corpus requis (où dominent la littérature, la philosophie, l’histoire de l’art et la psychanalyse), la récurrence de certains traits biographiques (par exemple, l’Italie et sa langue) et les partis pris (« 649. En particulier parce que le système hégélien n’a pas laissé d’éthique et, par conséquent, ne sert à rien. / 650. On peut adresser à la philosophie de Heidegger les mêmes reproches. ») évoquent l’individu singulier Benoît Casas, l’objectif d’atteindre, selon la fameuse formule de Gertrude Stein, « l’autobiographie de tout le monde », est régulièrement rappelé : « 621. C’est le va-et-vient incessant entre le particulier et le général. » ou bien encore « 1183. On pourrait étendre cette réflexion au statut mouvant de la personne dans le chœur antique grec, qui transite sans fin du nous au je. »

Cette fluctuation fondamentale est pareillement sensible dans l’intervalle plus ou moins grand entre chacun des fragments qui, pour certains, tendent à l’aphorisme (3) : on relève des suites apparemment logiques, voire syntaxiquement compatibles, comme si une phrase originelle avait été simplement segmentée (« 2419. Les formes pour les larmes. / 2420. Se séparent en une averse. / 2421. Et puis descendent de nouveau. / 2422. Presque comme toute chose »), mais également des enchaînements dont l’étrangeté donne d’autant plus matière à penser : « 801. La linguistique structurale consiste elle aussi à ramener toute propriété à une relation. » / « 802. « Le Néant condensé en Mystère, bulles du rien dans les choses… » / « 803. Elle dut alors traverser son propre manque de réponses. » Ces décalages permettent parfois de faire preuve d’humour : « 508. « Pris dans son tout, le langage est multiforme et hétéroclite. » F. de Saussure, Cours de linguistique générale. » / « 508. Le panettone est une brioche fourrée de raisins secs et de fruits confits. »

De ce livre « labyrinthe », « fourmilière », « poème-puzzle », « toile d’araignée », « fantastique magasin de bric-à-brac », qui ne saurait avoir de fin, le lecteur sait qu’il n’est heureusement pas près de sortir : « 135. La complète intelligence de ce qui suit exige bien sûr qu’on relise ce texte. »

(1) « 995. Quelle nourriture ! Riche en calories et en vitamines mentales ! »
(2) Voir les sites Sitaudis, Poezibao et Diacritik.
(3) Ce dont l’auteur est conscient, Lichtenberg étant cité à plusieurs reprises.

22 juin 2018

[Chronique] TXT n° 32 : le retour, par Christophe Stolowicki

TXT, n° 32: "Le retour", éditions Nous, Caen, juin 2018, 96 pages, 15 €, ISBN : 978-2-370840-57-8.

Occasion ou jamais où jauger une performance à l’aune de la lecture reposée. Pour ce numéro du retour après vingt-cinq ans sous les mers d’une revue rivalisant jadis avec Tel quel et Change (créée en 1969 dans le sillage

de mai, par un groupe d’amis estimant à l’instar de Denis Roche que la poésie est inadmissible – d’autres ne comprenant pas qu’on puisse encore être poète – elle poursuit le combat sur le long cours d’un quart de siècle jusqu’à se tauper en 1993), les mêmes blanchis sous le harnais, passibles de la hart nés, de la camarde au moins, thème récurrent tout en gaîté sans qu’explicitement ils se soient donné le mot. Ce soir (8 juin) à la librairie parisienne À Balzac à Rodin, revue en poche juste feuilletée, j’assiste à plusieurs exploits de trapézistes de hauts fonds, le plus performant en sautes de timbres et de registres et de noms de capricante définition Jean-Pierre Bobillot, de chanteur après poète réaffirmant dans ses chutes Tzara. Le grand absent Jean-François Bory, appelé héroïque sous le drap ô de la guerre d’Algérie avouant « On m’a cru brave parce que j’avais peur de me sauver ». De prestation de pur fond à fond l’accès sans effet cabotin, à étiage de foison d’or, d’ « intégrAal » à tenir les promesses de l’oral, Pierre Le Pillouër.

 

À l’écrit, huit jours après, la faucheuse revient en force, bravement niée (La mort existe pas, d’Éric Clémens, grimacier dru, celle qui est dans la vie (Jean-Pierre Bobillot), celle sur qui Le Père Lachaise s’assied (Jean-Pierre Verheggen), en lettres de la fin (Jacques Barbaut), celle qui gesticulait tout en tessons se défaussant à présent en ricanements. À l’exception de Typhaine Garnier cooptée pour ce numéro, rien que des hommes – non que je veuille me faire le chantre de la parité, de l’anima peut-être. La pornographie quintessenciée de Christian Prigent dont l’écholalie hale tout l’internet, que le jubilatoire bile en « bye/Bye : it’s time to die ! » Valère Novarina en son théâtre du pieux mensonge renouvelé, ici la cathédrale Notre-Dame le 18 mars 2018 dans une conférence de Carême, apologétique de la Croix (« In hoc signo vinces, Par ce signe tu vaincras »), celle offerte à Constantin dans un rêve auquel je préfère celui d’Alexandre rapporté par Freud d’un satyre dansant sur un bouclier (σαΤυρος, Tyr est à toi). Roboratif dans la foulée Éric Clemens (« sortir des ombres haut la caverne []génuflexion pose à couillons »). Fermant le numéro les variations logiques dé-mentes de Charles Pennequin, ontologie de la poussière d’être, du poussier d’être été, syllogismes en quête d’auteur, vanité des vanités que vent coulisse d’étire lyre. Creusés plus avant dans la glèbe, « gale de Galerie et venin de mygale », ressortent l’onirique brut net de tout onirisme de Pierre Le Pillouër, son heurté du poème vertical (« st / / AJT // St / Agité ») alternant avec « l’allonge » tant de la boxe que du divan, dans une écriture où coexistent et se dépistent la superficialité rase de la paronomase et le travail en profondeur sur la langue de la faux-lie où « tout est bille, tout s’habille », de poésie guérisseuse.

 

11 mars 2018

[News] L’Autre salon du Livre

En fin de semaine, on ne manquera pas de se rendre à ce RV alternatif où l’on retrouvera des éditeurs/lieux de publication que nous apprécions/défendons : entre autres, Atelier de l’Agneau, éditions de l’Attente, CIPM, MaelstrÖm, Tinbad, Tituli…

UN NOUVEAU SALON DU LIVRE, salon « off Versailles », de l’autre LIVRE

Fondée en 2002, l’association l’autre LIVRE donne depuis 2008, un rendez-vous incontournable d’échanges entre et avec les éditeurs indépendants – plus de 200 en 2018 – : sur leur situation, celle du livre, de la lecture et de la marchandisation des biens culturels, le salon de l’autre LIVRE d’automne. Il s’installe pour 3 jours aux Blancs Manteaux en plein cœur du Marais, à Paris. C’est un lieu stratégique pour défendre toutes ces maisons indépendantes et une réelle possibilité de rencontrer de nouveaux lecteurs et alerter les citoyens sur la situation du livre et son rôle dans le débat d’idée et le lien social.

Il devenait urgent, afin de satisfaire un plus grand nombre d’adhérents, de proposer un second salon dans l’année. Ce sera l’autre salon, dont la toute première édition se déroulera sur trois jours, les 16, 17 et 18 mars 2018 au sein d’un autre haut lieu parisien, le mythique palais de la Femme, 94 rue Charonne, 11°, qui appartient à l’Armée du Salut.

Il tombe par hasard en même temps que le salon du livre de la porte de Versailles LIVREPARIS et fait figure de « off » avec entrée gratuite. Il n’a pas pour but d’alimenter par ses recettes les fonds de pensions américains… Son intention est bien de lier les auteurs, les éditeurs et leur public sans passer par une ringarde foire aux best-sellers alimentée par des coups de promotion exorbitants, où se bouscule un public anesthésié, inconscient des difficultés de l’édition indépendante, poussé à faire des queues de plusieurs heures pour un autographe du Prix Machin — l’un de ces Prix qu’entre Vrais Pros de l’édition on se repasse d’année en année, en bons copains qui savent se partager « le gâteau » et tous ses avantages.

A l’autre LIVRE, les lecteurs viendront parler directement avec éditeurs (dont belges et suisses) et auteurs, découvriront des genres souvent abandonnés par médias et librairies comme la poésie, les livres d’artistes, la véritable édition de création. Ouverture : vendredi 16 de 14h à 20h Samedi 17 de 11h à 20h Dimanche de 11h à 20h entrée gratuite   SITE www.lautrelivre.fr.

Une librairie est ouverte depuis plus de deux ans au 13 rue de l’école polytechnique 5° (sauf w.end)

16 novembre 2017

[Chronique] Mina Loy, Il n’est ni vie ni mort (poésie complète), par Christophe Stolowicki

Mina Loy, Il n’est ni vie ni mort. Poésie complète. Traduit de l’anglais par Olivier Apert. Éditions Nous, Caen, septembre 2017, 320 pages, 24 €, ISBN : 978-2-370840-42-4.

De cérébralité prodigue, stature passionnelle, se jouant des avant-gardes, Mina Loy (1882 – 1966) de son nom d’auteur, née Mina Gertrude Lowy, métissée de juif et d’Anglaise comme le diamant, ballerine de l’intellect, Madame Teste. Féministes, encore un effort, dit-elle. Peintre connu, longue, délicate, spirituelle, retorse, entre futurisme et dadaïsme misant d’atout la carte de sa cristalline beauté, dans le mare nostrum atlantique à trois points cardinaux, Paris, Florence, New York, dédaignant les plus célèbres pour se lier d’amour indissoluble à Arthur Cravan le boxeur insolent, veuve inconsolée – elle se taille à vif, à facettes de poésie verticale ou abrupte un habit, un scalpel, une loupe qui découd, irradie la langue. Dans la traduction magistrale d’Olivier Apert, ainsi qu’un parfum fort en son flacon d’avers éclatant le mur de langue.

 

En hommage au père migré de Hongrie « au paradis    de la livre sterling / où le juif domestique    / au lieu / du knout    est fouetté par les langues », entée d’entame elle fait battre au pas de deux le cœur de son métissage comme seul le poème, par touches de blancs et de vif d’arythmie cardiaque ; de largesse dans la lucidité, les mots dans les yeux. « Ainsi [] la rose / qui fleurit / dans le flot rouge / au flanc du Christ /s’épine-t-elle des calculs / propres à la descendance / de l’antique Jéhovah ». De mère puritaine, « essuyant  / sa rose paralysie / sur l’aube de la raison » (l’apex du traducteur). Nantie de siècles « l’enfant ne trouve aucune nouveauté dans les choses / seulement dans les mots / mystérieux ».

 

Tout en ricochets, plus lierre que volubilis creusant d’encoches le réel ; happant la balle au bond en tessons d’intériorité, jamais peut-être la poésie verticale, lâchant son mot à mots comme d’une fronde, n’a caillouté Poucet d’aussi implacable intelligence ; pierreuse alternée de plages et de criques qui « donne chair / au mot » projectile, « Iris / translucide / qui déplace / son / interstice / irradiant » de blancs en verve, de blanc en neige floculant ; dans sa désinvolte gaîté de haut voltage, voltige à grands écarts de grand escient, sautillant de vers en vers à la marelle de part & d’autre de ses scintillants ruisseaux ; dansante boxeuse à la manière de son amour décochant les railleurs crochets d’un savoir long ; dans les aléas de la modernité frayant sa ligne d’entre-deux ô où « compromis / Entre le perpendiculaire et l’horizontal / quelque vagabond s’adosse ».

 

Quand dans un « filet à papillons de nuit / de métaphores et de miracles [] des ornithologues / observent le vol / d’Éros obsolète », une éthologie du dicible capte des limbes les traits essentiels à retentissements millimétrés, en « essuyant la sueur inflorescente ». Renonçant à retrouver Arthur Cravan vivant, à l’instar d’Hölderlin Scardanelli elle ensevelit dans un silence avare les trente dernières années de sa vie, se repliant dans une méticulosité pointilleuse à tâtons subliminaux. Dans le quartier pauvre de Bowery quelques scènes de la vie new-yorkaise aussi compassionnelles et distanciées que la parisienne de Baudelaire. Quand le « présent troque / un  réel improbable / contre la sur-évidence de l’irréel », le surréalisme mis à nu.   

 

12 novembre 2017

[News] News du dimanche

Vos RV à venir : agenda de Jean-Michel Espitallier ; rencontres à la Maison de la poésie Paris (Allonneau/Vazquez ; Anne Savelli) ; 15e salon des éditeurs indépendants à Paris ; Elsa Dorlin à Manifesten (Marseille)…

â–º Agenda de Jean-Michel Espitallier :
SHE WAS DANCING (avec Valeria Giuga, Lise Daynac, Aniol Busquets, Roméo Agid)
– 4-9 novembre. Résidence de création, CCN Belfort.
– 16 novembre, Nantes (musée d’art)
– 21 novembre, Nantes (Théâtre universitaire)
– 7 décembre, Paris (Carreau du Temple)
♦ En écoute : deux pièces sonores (« Comptes africains » et «l’ibiscus n’est pas un animal ». Festival Feuilles d’automne, Institut français, Tokyo (avec Anne-Laure Chamboissier).

â–º Vendredi 17 novembre à 19H, Maison de la poésie Paris

â–º L’Autre Livre, 15e salon des éditeurs indépendants : du vendredi 17 au dimanche 19 novembre 2017
Espace des Blancs Manteaux
48 rue Vieille du Temple
Paris 4e — Métro Hôtel de ville

400 auteurs pour 170 éditeurs, parmi lesquels :
– Atelier de l’Agneau (B 04) ;
– Le Cadran ligné (B 07) ;
– Dernier Télégramme (C 16) ;
– Le Grand Os (B 07) ;
– Le Lampadaire (A 01-03) ;
– Lanskine (B 15) ;
– Maelström (B 01) ;
– Nous (A 14) ;
– éditions de l’Ogre (D 22) ;
– Publie.net (stand B 25), avec Anne Savelli, Joachim Séné, G Franck et Lou Sarabadzic.
– Tinbad (A 25)…

 

â–º Jeudi 23 novembre à 20H, Manifesten (59 rue Thiers – 13001 Marseille) : discussion avec Elsa Dorlin, Se défendre.

Se défendre. Une philosophie de la violence est un livre publié chez Zones éditions. Un livre d’Elsa Dorlin. Un livre pour penser et la violence et les techniques d’autodéfense.
Avec cet ouvrage Elsa Dorlin met au jour un dispositif de pouvoir qui légitime la défense pour certain-es et l’interdit pour d’autres. C’est tout une généalogie de ce dispositif qui se déplie dans le livre à partir des thèses de Jon Locke et qui trouve son expression concrète dans la violence raciste des suprémacistes blancs et dans la pratique des justiciers vigilants.
Mais ce livre c’est aussi une histoire des tactiques défensives des corps tenus dans la violence. Une histoire de l’autodéfense. Une histoire de celles et ceux qui n’ont pas légitimité à se défendre. Techniques d’autodéfense des suffragistes anglaises, techniques d’autodéfense du Black Panther Party For Self-Defense, techniques d’autodéfense en Europe de l’Est par les organisations juives contre les pogroms, autodéfense dans le ghetto de Varsovie, patrouilles d’autodéfense queer…
En s’appuyant sur les analyse de Franz Fanon, Elsa Dorlin, s’intéresse à la manière dont le sujet politique fait irruption dans le fait de retourner la violence et de ne plus la subir. Ce livre est donc aussi une histoire politique du déploiement d’un muscle. Ou comment la proie devient sujet.
A écouter sur le site laviemanifeste.com un entretien avec Elsa Dorlin > http://laviemanifeste.com/archives/11584
Elsa Dorlin est professeure de philosophie politique et sociale au département de Science politique de l’université Paris VIII. Elle a notamment publiée en 2006, La Matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la Nation française.

â–º Vendredi 24 novembre à 20H, Maison de la poésie Paris : rencontre avec Anne Savelli animée par Sébastien Rongier

Depuis « Fenêtres open space » Anne Savelli arpente les espaces urbains et sa mémoire, liant son intimité aux lieux de la ville. Avec « Décor Daguerre » et « À même la peau » parus en 2017, l’œuvre d’Anne Savelli se poursuit et s’intensifie. Nous parlerons donc de ses livres, de ses projets, de ses collaborations d’écriture et de ses vies numériques qui tissent un vrai monde littéraire contemporain.

Soirée proposée par remue.net

À lire – Anne Savelli, « Décor Daguerre », éd. de l’Attente, 2017 – « À même la peau », publie.net, 2017.

tarif : 5 € / adhérent : 0 €



29 août 2017

[Livres] Libr-vacance (2)

On profite de la fin de l’été pour prendre le temps de faire le point : qu’a-t-on pu manquer ces derniers temps comme lectures importantes ?… Une Libr-sélection de 5 livres vous est d’abord présentée, puis 30 titres vous sont recommandés. [Libr-vacance 1]

Libr-sélection /FT/

â–º Jacques BARBAUT, H ! Hache ! Hasch !, Nous, Caen, 2016, 112 pages, 16 €.

On connaît l’attrait des Lettristes et des Oulipiens pour les lettres de l’alphabet. Dans cet opus plein de fantaisie, qui ressortit à la fois à l’ouvroir poétique, au dictionnaire de littérature, des formes et des symboles, l’auteur alterne divagations, graphismes et citations passionnantes et érudites.

â–º Guy BENNETT, Ce livre, traduit de l’américain par Frédéric Forte et l’auteur, éditions de l’Attente, 2017, 96 pages, 11 €.

À la suite des Poèmes évidents, Ce livre fonctionne de façon ironique, dévoilant les stratégies scripturales / éditoriales. N’est pas épargné « le monde de l’édition en ligne, où l’écriture se dit simplement "contenu", les écrivains "fournisseurs de contenu" et les plateformes d’édition en ligne […] "systèmes de gestion de contenu" » (35)… Vous y attend tout l’outillage moderne et contemporain : réflexivité, autoréflexivité, post-littérature, édition post-matérielle

â–º Jérôme BERTIN, Lettre à Nina, Atelier de l’Agneau, St-Quentin-de-Caplong (33), été 2017, 20 pages, 9 €.

Moins légère que les rimbaldiennes "Réparties de Nina", cette Lettre à Nina – Nina, "garçonne à cheveux corbeau" – qui commence par "Cher Amour" constitue un oasis azuré dans l’œuvre de Jérôme Bertin : le romantisme noir se fait bleu-rose et l’écriture tire un peu du côté du symbolisme, voire du surréalisme :

"que je vertige en ré mi
sol tranché par
ta pro-

messe masse noire
de tes che-
veux fous" (14).

â–º Paul de BRANCION, L’Ogre du Vaterland, éditions Bruno Doucey, été 2017, 120 pages, 14,50 €.

Où il est question d’un père "retors jusqu’à la fellation du monde", de "Ich" que ne peut supporter Léon Jacques S., d’une configuration familiale digne du conte – d’un récit qui dialogue avec des extraits des contes de Perrault. Un bonheur de lecture vous attend avec cette autofiction fantaisiste en double bande.

"Ich aimais Platon et Socrate car ces deux pédérastes-là ne trouvaient pas grâce aux yeux de Léon Jacques" (43).

â–º Laurent GRISEL, Climats, Publie.net, hiver 2015-2016, 88 pages, 9,50 €.

Voici "une épopée" du climat, avec chiffres, histoires et Histoire… Et ce type d’agencement répétitif pour mettre en évidence les mécanismes implacables : "la lutte entraîne la répression / qui entraîne la lutte / qui entraîne la répression / qui entraîne la lutte" (p. 13) ; "moins d’eau donc moins d’arbres / donc moins d’eau des nuages accrochée par les arbres / donc moins d’arbres / donc, de saison en saison / de moins en moins / d’eau" (27)…

Libr-critique a reçu, a lu et recommande

♦ Nadine AGOSTINI, Ariane, éditions Contre-Pied, coll. "Autres & Pareils", Martigues, automne 2015, 28 pages, 4 €.

♦ Jean-Luc BAYARD, P.O.L nid d’espions, P.O.L, été 2015, 222 pages, 16 €.

♦ Sereine BERLOTTIER, Louis sous la terre, Argol, 104 pages, 18 €.

♦ Jean-Pierre BOBILLOT et Sylvie NÈVE, Vers de l’âme-hors, Plaine page, Barjols, automne 2016, 54 pages, 10 €.

♦ Nicolas BOUYSSI, Décembre, P.O.L, printemps 2016, 496 pages, 22 €.

♦ Mircea CARTARESCU, La Nostalgie, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, P.O.L, février 2017, 496 pages, 29,90 €.

♦ Angela CARTER, Les Machines à désir infernales du Dr. Hoffman, éditions de l’Ogre, hiver 2015-2016, 356 pages, 23 €.

♦ Franck DOYEN, Collines, ratures, La Lettre volée, Bruxelles, automne 2016, 58 pages, 14 €.

♦ Virginie GAUTIER, Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire, Publie.net [version papier + numérique], 2014, 84 pages, 12 €.

♦ Liliane GIRAUDON, L’Amour est plus froid que le lac, P.O.L, décembre 2016, 106 pages, 13 €.

♦ Rada IVEKOVIC, Réfugié-e-s. Les Jetables, Al dante, Marseille, été 2016, 88 pages, 13 €.

♦ Gabriel JOSIPOVICI, Infini. L’histoire d’un moment, traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, Quidam éditeur, Meudon, hiver 2015-2016, 158 pages, 18 €.

♦ Anne KAWALA, Le Déficit indispensable, Al dante, 2016, 152 pages, 17 €.

♦ Claudie LENZI, Elle t’enceinte, Plaine page, 32 pages, 5 €.

♦ Cédric LERIBLE, Giratoires, Plaine page, Barjols, printemps 2015, 70 pages, 5 €.

♦ Cécile MAINARDI, L’Histoire très véridique et très émouvante de ma voix de ma naissance à ma dernière chose prononcée, éditions Contre-Pied, hiver 2016-2017, 36 pages, 4 €.

♦ NATYOT, Je suis d’accord, Plaine page, "Les Oublies", été 2017, 28 pages, 5 €.

♦ Leopoldo María PANERO, Ainsi fut fondée Carnaby street, Le Grand Os, Toulouse, automne 2015, 88 pages, 12 €.

♦ Anne PORTUGAL, Et comment nous voilà moins épais, P.O.L, mai 2017, 124 pages, 13 €.

♦ Dominique QUÉLEN, Éléments de langage, Publie.net, coll. "L’Inadvertance" dirigée par François Rannou, automne 2016, 272 pages, 20,50 €.

♦ Jacques REBOTIER, Black is black, Plaine page, coll. "Les Oublies", 14 pages ([petit coffret original], 5 €.

♦ Jean Louis SCHEFER, Squelettes et autres fantaisies, Main courante 5, P.O.L, printemps 2016, 160 pages, 14 € ; L’Image et l’Occident. Sur la notion d’image en Europe latine, ibid., printemps 2017, 142 pages, 13 €.

♦ Patrick SIROT, Procès verbal, Plaine page, 110 pages, 10 €.

♦ Pierre-Yves SOUCY, Neiges. On ne voit que dehors, La Lettre volée, Bruxelles, hiver 2015-2016, 80 pages, 15 €.

♦ Juliana SPAHR et David BUUCK, Une armée d’amants, traduit de l’anglais (USA) par Philippe Aigrain, Publie.net, 2016, 150 pages, 15 €.

♦ Anne de STAËL, Le Cahier océanique, La Lettre volée, hiver 2015-2016, 160 pages, 19 €.

♦ Rudolf di STEFANO, Vive le cinématographe !, Al dante, hiver 2014-2015, 200 pages, 17 €.

♦ Jean-Jacques VITON, Cette histoire n’est plus la nôtre mais à qui la voudra, P.O.L, hiver 2016-2017, 80 pages, 13 €.

♦ Julie WOLKENSTEIN, Le Mystère du tapis d’Ardabil, P.O.L, hiver 2015-2016, 384 pages, 23 €.

31 juillet 2017

[News/Livres] Libr-vacance (1)

Voici de quoi réussir votre mois d’août : deux festivals à ne pas manquer ; notre Libr-sélection (5 livres présentés) ; LC a reçu, lu et recommande 25 livres.

Libr-événements

â–º Du 1er au 5 août 2017, festival TOURNEZ LA PLAGE à La Ciotat. L’Art Hic&Hoc lance cet été son tout premier festival d’écritures contemporaines : l’événement se déroulera donc simultanément avec le festival de Jazz.
Les événements se dérouleront entre La Boutique, Le Cercle de La Renaissance, la Place Gauthier, La Librairie "Au Poivre d’Âne" et l’angle de la Rue Foch (Arnoux).

On pourra apprécier/découvrir les œuvres de nombreux artistes locaux :
Stéphane Nowak Papantoniou, Julien Blaine, André Robèr, Maxime Hortense Pascal, Claudie Lenzi, Eric Blanco, Nadine Agostini, Cédric Lerible, François Bladier, Patrick Sirot, Lili le Gouvello, Françoise Donadieu, Frédérique Guétat-Liviani, Laurence Denimal, Dominique Cerf, Olivia Rivet (exposition à la Boutique) ainsi que Cassandra Felgueiras, Caroline Derniaux et Zagros Mehrkian, étudiants à l’École Supèrieur d’Art de Toulon, et l’association "Lignes de Partage".

â–º Le Bruit de la Musique #5, Festival d’aventures sonores et artistiques, du 17 au 19 août 2017 à Saint-Silvain-sous-Toulx, Toulx-Sainte-Croix, Domeyrot et La Spouze (Creuse) : avec notamment Laurent Bigot, Lionel Marchetti, Arnaud Paquotte, Sébastien Lespinasse… Pour plus d’informations : ici.

Libr-sélection /FT/

â–º Bohumil Hrabal, La Grande vie, poèmes 1949-1952, traduit du tchèque par Jean-Gaspard Pálenicek, éditions Fissile, Les Cabannes (09), printemps 2017, 136 pages, 24 €, ISBN : 978-2-37171-019-1.

Retour aux origines de l’œuvre, c’est-à-dire à la poésie : "Parce que la société moderne s’est accoutumée aux sensations et aux singularités, le poète mourant se fichera ses lunettes dans le cou et filtrera sa vie à travers le verre embué" (p. 43)… Des formes variées retenons "SUPERSEXDADAISME ?" : "Recherchons vacanciers bénévoles / Séjour payant à Founetainebleau / Entrée génitale amaigrissante" (63)… La belle vie, en somme !

â–º Yoann Thommerel, Mon corps n’obéit plus, éditions Nous, Caen, hiver 2016-2017, 80 pages, 12 €.

Le lecteur est averti : "Il serait bien plus prudent de voir dans ce fatras graphique la manifestation de troubles réactionnels sévères, une forme de défense face aux exigences d’application et de lisibilité imposées par la norme, un poème-refus, allant à l’encontre du modèle attendu" (p. 33). De façon symptomatique, dans ce poème-refus, le corps refuse d’obéir… Un corps qui est lieu de vie, d’envie, d’ennui… lieu de tentation consumériste… et de poésie ! Une poésie litanique et visuelle.

â–º Alain Jugnon, Artaud in Amerika. La Place de la femme dans le plan américain, Dernier Télégramme, Limoges, mai 2017, 80 pages, 12 €.

Ce cinémArtaud met en scène quatre "personnages conceptuels" : "La dame de Shanghai ou Rita Hayworth, André Bazin, Orson Welles et Antonin Artaud". Ces voix se mêlent à celle de l’essayiste pour évoquer/analyser avec brio, entre autres éléments passionnants, telle image-cristal, la langue jaune du fascisme, le rôle de "la femme blanche chez Welles et Artaud" : "c’était la révolution permanente à l’écran et en direct" (p. 69)…

â–º Michel Deguy, Noir, impair et manque, dialogue avec Bénédicte Gorrillot, Argol, coll. "Les Singuliers", hiver 2016-2017, 292 pages, 29 €, ISBN : 978-2-37069-012-8.

Quel animal est donc Michel Deguy ? Détour par l’œuvre de ce poète et revuiste qui figure parmi les écrivains contemporains les plus importants, dans un dialogue dense et intense avec une spécialiste du genre. Une nouvelle pièce de choix dans cette superbe collection qui associe entretiens, inédits et documents divers. Clôturée de fort belle manière par un abécédaire signé par l’auteur lui-même.

â–º Carole Aurouet, Prévert et le cinéma, Les Nouvelles éditions, avril 2017, 128 pages, 10 €.

En quatre chapitres, la spécialiste de Prévert évoque la poésie cinématographique de l’illustre écrivain qui était fasciné par les burlesques américains et par Fantômas : les ciné-textes des années 20-30, son cinéma visible (les grands films des frères Prévert et de Carné/Prévert) et invisible ("scénarios détournés", c’est-à-dire qui n’ont pas abouti à des films tournés). Humour et détournement surréaliste au programme ! Sans oublier que Carole Aurouet a su faire revivre pour nous tout un monde fascinant.

LC a reçu, a lu et recommande

♦ Christian PRIGENT : Chino aime le sport (P.O.L, juin 2017, 176 pages, 18 €) et Ça tourne, notes de régie (L’Ollave, coll. "Préoccupations", été 2017, 70 pages, 14 €) ; La Contre-Attaque, éditions Pontcerq (Rennes), printemps 2017 : dossier Prigent, p. 65-73 et 127-194. [On pourra découvrir leur présentation fin août sur le blog Autour de Christian Prigent]

 

♦ Pierre Bergounioux, Esthétique du machinisme agricole, suivi de Petit danseur par Pierre Michon, Le Cadran ligné, Saint-Clément (19), été 2016, 48 pages, 13 €.

♦ Eric Brognier, Tutti cadaveri, traduit de l’italien par Rio di Maria et Cristiana Panella, L’Arbre à paroles, Amay (45), juin 2017, 48 pages, 10 €.

♦ Hervé Brunaux, Homo presque sapiens, éditions PLAINE Page, Barjols (83), coll. "Connexions", 2015, 44 pages, 5 €.

♦ Rémi Checchetto, Le Gué, Dernier Télégramme, Limoges, printemps 2017, 64 pages, 10 €.

♦ David Christoffel, Argus du cannibalisme, Publie.net, printemps 2017, 104 pages, 12,50 €.

♦ Claro, Crash-test, Actes Sud, août 2015, 236 pages,19,50 €.

♦ Olivier Domerg, Rhônéo-Rodéo, poème-fleuve avec quinze photographies de Brigitte Palaggi, Un comptoir d’édition, Sainte-Eulalie en Royans (26), juin 2017, 144 pages, 15 €.

♦ Jacques Dupin, Discorde, P.O.L, édition établie par Jean Frémon, Nicolas Pesquès et Dominique Viart, juin 2017, 240 pages, 23 €.

♦ Frédéric Forte, Dire ouf, P.O.L, mai 2017, 96 pages, 11 €.

♦ Mihàlis Ganas, Marâtre patrie, traduit du grec par Michel Volkovitch, Publie.net, 2017, 80 pages, 13 €.

♦ Jean-Marie Gleize, La Grille, Contre-Pied (Martigues), coll. "Autres & Pareils", hiver 2016-2017, 32 pages, 4 €.

♦ Mary Heuze-Bern, Rendez-vous à Biarritz, éditions Louise Bottu (Mugron), coll. "Contraintes", juin 2016, 36 pages, 4,50 €.

♦ David Lespiau, Équilibre libellule niveau, P.O.L, mai 2017, 112 pages, 11 €.

♦ Patrick Louguet, Jean, Antoine, Mouchette et les autres… Sur quelques films d’enfance, Artois Presses Université, hiver 2015-2016, 268 pages, 20 €.

♦ Dominique Meens, Mes langues ocelles, P.O.L, novembre 2016, 384 pages, 21 €.

♦ Emmanuelle Pagano, Sauf riverains, Trilogie des rives II, P.O.L, janvier 2017, 400 pages, 19,50 €.

♦ Dominique Quélen, Avers, éditions Louise Bottu, Mugron (40), mai 2017, 116 pages, 14 €.

♦ Sébastien Rongier, Cinématière. Arts et Cinéma, Klincksieck, 2015, 252 pages, 23 €.

♦ Claude Royet-Journoud, La Finitude des corps simples, P.O.L, mai 2016, 96 pages, 13 €.

♦ Robine-Langlois, […], éditions Nous, Caen, octobre 2016, 96 pages, 14 €.

♦ Ana Tot, Méca, Le Cadran ligné, Saint-Clément (19), juin 2016, 72 pages, 13 €.

♦ Antoine Wauters, Nos mères, Verdier, hiver 2013-2014, 154 pages, 14,60 €.

 Bientôt sur LC…

De fin août à fin septembre, vous découvrirez, entre autres :

♦ Créations : Daniel Cabanis, CUHEL, Olivier Matuszewski, Mathias Richard…

Entretiens : Véronique Pittolo, Bernard Desportes, Claude Favre…

Recensions/chroniques : des spéciales sur Véronique BERGEN et sur Philippe JAFFEUX (à propos de leurs trois derniers livres)…
Vous attendent encore : Dictionnaire de l’autobiographie (Champion) ; La Poésie motléculaire de Jacques Sivan (Al dante) ; Patrick Bouvet, Petite histoire du spectacle industriel (L’Olivier) ; Bernard Desportes, Brève histoire de la poésie par temps de barbarie (tentative d’autobiographie), La Lettre volée ; Sébastien Lespinasse, Esthétique de la noyade (PLAINE Page) ; Valère Novarina, Voix négative (P.O.L) ; Nadège Prugnard, MAMAE (Al dante) ; Sébastien Rongier, Les Désordres du monde. Walter Benjamin à Port-Bou (Pauvert) ; Martin Winckler, Les Histoires de Franz (P.O.L)…

20 mars 2017

[Chronique] Lisa Robertson, Le Temps, par Tristan Hordé

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 21:41

Lisa Robertson, Le Temps, traduction de l’anglais (Canada) par Éric Suchère, NOUS, 2016, 80 pages, 14 €, ISBN : 978-2-370840-31-8.

 

Deux ensembles alternent dans le livre, l’un formé de proses sur les jours de la semaine (dimanche, lundi, etc.), chacun caractérisé par une météo particulière. L’autre, constitué de vers libres, est plutôt lié aux faits et gestes du "je" présent ; chaque pièce est titrée "Résidence à C [Cambridge]", sauf la dernière, "Porchevers" (après "samedi"), et le livre s’achève par une "Introduction au Temps". En exergue, une citation de Walter Benjamin oriente la lecture : le temps, la mode et l’architecture « se tiennent dans le cycle du même éternellement, jusqu’à ce que le collectif s’en saisisse dans la vie politique et que l’histoire émerge. » Parler du temps qu’il fait est en effet souvent un moyen d’engager la conversation avec quelqu’un que l’on ne connaît pas, et les conversations entre familiers débutent régulièrement par des considérations sur la couleur du ciel, le froid, etc. Ce caractère social du temps est abordé de manière complexe par Robertson.

   Est d’abord défini un lieu, « ici », qui peut être n’importe où, « Ici il y a des dermes et des manoirs et des mines et des bois et des forêts et des maisons et des rues [etc.] », et s’y installe un "je". Il faut entendre que les ciels et leurs transformations (vocabulaire abondant et précis concernant les nuages), point de départ du discours de la météorologie, sont aussi figure du temps comme durée, support des fictions. Donc, quoi qui puisse être dit la variabilité du ciel (weather) s’appliquera autant à la succession des jours (time), « Les jours s’amoncellent sur nous » : la phrase est reprise plusieurs fois. Le caractère à peu près imprévisible de l’état du ciel et de ce qui se produira au cours des mois accompagne les mouvements du sujet parlant. La description du ciel en tant que telle n’est pas ce qui importe, mais la relation entre les changements observés par celle qui regarde et ce qu’elle vit, ressent.

   L’intrication du temps météorologique et du temps compté est restituée dans la dynamique, fort complexe, du livre.  À la succession des deux ensembles en alternance fait écho constamment la construction, à plusieurs niveaux, d’oppositions de forme A vs B, ou A incompatible avec B ; ainsi, deux noms, ou deux adjectifs : « frais et brillants », « crêté et trouble », etc. Aussi souvent, deux domaines hétérogènes sont en même temps liés et séparés : « Un vent vif ; nous sommes du papier projeté contre la barrière » ; il s’agit le plus souvent de formulations renvoyant à la nature et à la culture, associées et opposées, comme weather et time. La répétition (A puis B) est également fréquente, tout comme l’accumulation ou la syntaxe brisée, manières également d’exprimer à la fois la diversité du temps météorologique et la complexité du vécu, le réel et l’imaginé. Le choix de la semaine signifie elle-même la possibilité de la répétition, de la reproduction indéfinie — parallèlement, le compte rendu d’une résidence se termine par une virgule : l’inachèvement et l’inachevable.

   L’ensemble des séquences titrées « Résidence à C. », construit autour du "je", n’est pas seulement parallèle aux développements autour du temps, ciel et jour. Outre la présence de la narratrice dans les deux ensembles, d’autres éléments les lient. Quand est relatée la lecture de La bâtarde (de Violette Leduc), lui sont associés des termes relatifs à la météorologie (vent, air) ; par ailleurs la bâtardise, c’est-à-dire l’image d’un temps sans origine, peut être rapprochée d’un passage du premier ensemble constitué d’une interrogation sur des femmes absentes suivie d’une série de prénoms féminins (sans patronyme).

   Il faut louer le travail du traducteur qui restitue la vigueur du texte de Lisa Robertson : c’est le poète Éric Suchère qui est ici à l’œuvre, avec le même bonheur que dans sa traduction de Jack Spicer.

20 décembre 2015

[News] News du dimanche

Pour bien terminer l’année, ce soir avec Reinhard Priessnitz/Christian Prigent ou encore Nicolas Ancion, soyons libr&critiques ! Et découvrons la 2e livraison de la revue Syncope

 

â–º Reinhard PRIESSNITZ, 44 poèmes, édition bilingue, traduction d’Alain Jadot, préface de Christian Prigent, éditions NOUS, coll. "grmx" dirigée par Yoann Thommerel, novembre 2015, 160 pages, 18 €, ISBN : 978-2-370840-23-3.

Avec ce poète autrichien mort à 40 ans (1945-1985) – qui aurait donc dû/pu avoir le même âge que lui -, Christian Prigent est contre "ce que sont en train d’imposer le consumérisme moderne et la dictature du spectacle : un pragmatisme réactionnaire, moralisateur, intellectuellement étriqué, qui dilue toute singularité dans l’afflux des stéréotypes linguistiques nécessaires au cimentage d’un lieu progressivement commun". Mais qu’est-ce qui peut bien attirer l’auteur de Ceux qui merdRent chez cet écrivain apparemment aux antipodes des avant-gardes ? « Un lyrisme non de l’expressivité subjective, mais de la capacité qu’a la langue, lancée à partir d’un suspens délibéré des significations données, de réinventer des "illuminations" »…

 

â–º Nicolas ANCION, Invisibles et remuants, MaelstrÖm ReEvolution, Bruxelles, été 2015, 328 pages, 17 €, ISBN : 978-2-87505-221-6.

"Votre crise n’existe pas.
Votre crise n’est qu’un état d’urgence imposé par vos agences de notation à tout le vieux monde industrialisé.
Vous ne vous contentez plus d’éluder l’impôt, de dicter les lois par la voix de vos lobbyistes, de distraire le peuple par des élections sans enjeu et des torrents d’informations sans intérêt : il vous en faut toujours plus.
Vous avez conquis nos pays avec vos armées de banquiers, d’assureurs et de mercenaires financiers, mais ce n’est pas assez.
Vous avez installé la terreur.
[…]
Les Etats se sont sentis obligés de rogner de tous côtés dans les dépenses publiques.
[…]
Votre crise n’existe pas, mais elle renforce notre rage" (p. 165).

Tel est l’appel désespéré et intransigeant de Maria, journaliste au chômage dans l’Espagne de l’après 2008. Les temps sont-ils à l’action armée contre la dictature des marchés et des financiers ? Ce roman critique – mais de facture très "classique" – dresse un parallèle entre terrorisme et épidémie virale : "le contre-terrorisme fonctionne exactement comme la médecine : lorsqu’il n’y a pas de remède connu contre une maladie, le dépistage ne sert pas à grand chose" (36)…

 

â–º Syncope#2 – Climax est maintenant disponible (numéro papier au prix de 20 euros + 2,75 frais de port).

Syncope donne sur papier la possibilité d’incarner selon la perspective qu’elle propose, mais sans grille d’analyse et au risque d’antinomies, un dialogue entre écrivains et artistes sur la place d’Eros (et comme il s’en faut : relever parfois, et souvent, sa flagrante contradiction) dans notre contemporanéité libre (libérée, comme on dit) mais si vaporeusement policée.

Y voir, y lire, y entendre, maintenant :

Alain Marc, Annabelle Guetatra, Annie Descôteaux, Antoine Brea, Benjamin Défossez, Bernard Barbet, Carla Demierre, Catherine James, Catherine Larré, Cécile Richard, Charles Bosersach, Christophe Manon, Christophe Marchand-Kiss, Christophe Pairoux, Damien Comment, David Besschops, Dominique Quélen, Elodie Petit, Florence Darpier, Fox Harvard, Frederic Dumond, Geoffroy Bogaert, Herve Ic, Jacques Cauda, Jans Muskee, Jean-Marc André, Laura Vazquez, Laurent Benaim, Laurent Bouckenooghe, Laurent Herrou, Maldo Nollimerg, Marc Molk, Marc Perrin, Marie-amélie Porcher, Mathieu Lefebvre, Méryl Marchetti, Michel Castaignet, Michel Hanique, Miron Zownir, Nicolas Rollet, Olivier Larivière, Panayiotis Lamprou, Patrick Varetz, Peter Franck, Reno Louchart, Ronald Ophuis, Tom de Pekin, Vincent Herlemont, Yann Legrand, Yannick Torlini.

Vous pouvez faire votre commande ici, et vous ne serez pas déçus :

Crimen Amoris
75 rue du Becquerel
4 cour Bouchery
FR- 59370 Mons-en-Baroeul
(par chèque, à l’ordre de Crimen Amoris) 

28 mai 2015

[Chronique] Michaël Batalla, Poésie possible, par Emmanuèle Jawad

Michaël Batalla, Poésie possible, éditions NOUS, coll. "Disparate", avril 2015, 208 pages, 20 €, ISBN : 978-2-370840-10-3.

 

Dans une expérimentation formelle et une approche visuelle, Poésie possible de Michaël Batalla rassemble des séquences écrites sur quinze années.

 

Plein centre, écrit en 2006 – et dont la première parution fut remarquée dans la revue Mir, revue d’anticipation en 2007 et 2009 – amorce l’ensemble. Se situant, selon l’auteur, « entre le poème, l’histoire et l’article », les trois sous-titres de la séquence mettent en évidence une démarche, un positionnement dans l’appréhension du réel (il est question de « dispositif », d’« approche », de « tentative d’observation »), d’une réalité sociale qui a trait aux interpellations dans la rue (demande de papiers d’identité) ainsi qu’aux centres de rétention administrative.

« et l’observateur toujours

celui qui regarde avant d’écrire qui ainsi prétend agir ».

Dans l’avancement du texte, un même questionnement sur une observation qui serait participante, dans l’enregistrement des réalités sociales.

Ainsi, « je me demande si des notes manuscrites

peuvent être considérées comme des prises de vue ».

La distanciation dans le positionnement, au regard d’une réalité ainsi rapportée, se retrouve dans le titre de la seconde section du livre « Le boulevard Magenta objectivé », portée également par une fonction de transmission, dans une autre section :

«.. énoncer dans ce qui a été vu ce qui demeure et doit être transmis

dire : voici ce que j’ai vu ».

Dans ce placement de l’auteur, l’objet d’observation et d’écriture se situe dans le champ social aussi bien que dans un cadre environnemental. Ainsi, le domaine forestier devient motif transversal dans les séquences de PLX et de La chute de la branche du chêne Saint-Jean.

 

Cette cohérence dans la démarche se retrouve dans la composition du livre. Les différentes sections qui le structurent reposent sur une logique formelle, chacune des séquences comportant une quantité de textes suffisante pour qu’une forme s’y installe. Les sous-titres des sections, dans l’ensemble du livre, sont autant de jalons structurants, en référence à un registre littéraire et formel (« phrases », « chant », « poèmes purs », « poème enregistré », « journal court », « cycle »…).

 

Les séquences de Poésie possible abondent d’éléments hétérogènes entrant en relation dans une introduction de schémas, signes, codes (pouvant être flèches de liaison, formules chimiques), agencement de fragments épars, annonces, notices, lettres. L’hétérogénéité, dans la mise en place d’une pluralité de sphères narratives notamment, apparaît dans 14 études pour un univers, provoquant, dans des amorces successives de narration, un effet décousu qui paradoxalement, dans la régularité et la récurrence de ses phrases syncopées, trouve logique et sens dans son expérimentation formelle. Variations chrono poursuit sur cet axe des tentatives formelles « un journal sans trace ou une trace qui est potentiellement toutes les années » dans des marquages temporels sinon exhaustifs, réguliers et suffisants pour y reconnaître la forme d’un journal, une tentative de journal. Des éléments de marquage (datation sommaire, jour/mois sans l’année mais horaires précis) structurent la séquence, le journal reposant sur une période de 11 jours (à la suite, avec saut de quelques jours), constituant alors la forme d’un « journal court ».

 

Une logique formelle se retrouve également dans la composition et l’agencement, au sein de chacune des sections du livre. Ainsi, sept mots en lettres capitales, comme autant de mots-clés, notions, qualités, choses, dans une hétérogénéité grammaticale et lexicale, sont associés, dans Etudes pour une épigramme, à un distique. Si la forme choisie (7 mots-clés suivis d’un distique) est récurrente, faisant système dans la section, les distiques restent sémantiquement déconnectés de leurs mots-clés de référence.

L’hétérogénéité peut relever également des matériaux mis en connexion (une insertion de cartes et de documents iconographiques, lettre également à caractère documentaire et historique dans La fragmentation du diamant, fiche technique d’un véhicule militaire dans une autre section).

 

Dans une recherche formelle remarquable, l’inventivité typographique retrouve la rigueur de composition. « S’il n’y avait le plaisir typographique

aucune distance ne pourrait être maintenue

l’avenir du poème serait impraticable

: je veux dire ce qu’il s’obstine à taire »

On peut noter en clin d’œil ou écho au livre F.aire L.a F.euille d’Anne Kawala, le « F.aire L.a Mouche » de Michaël Batalla (p. 65).

Au plus près du texte, les éléments graphiques et signes de ponctuation fonctionnent, dans leur mise en place, en adéquation étroite avec les éléments textuels qu’ils servent.

Le signe de ponctuation, et le point en particulier dans Cumulus, participe pleinement au texte et en devient l’élément central. Réitéré, double ou fonctionnant par trois jusqu’à un étirement de points, point-bulle lorsque, marqué en gras, il s’évide, bulles indexées en hauteur, comme à la puissance d’un mot, les formes que prennent le signe de ponctuation sont multiples.

Ainsi des points en oblique encastrant dans son assise l’adverbe de lieu «  », « deux corps » précédés d’un double point, une quantité de points en relation avec une quantité exprimée dans le texte, points du « i » de « irise » venant se joindre aux formes de points qui le précèdent, astérisque de petit format faisant point, point introductif plutôt que de clôture, etc.

 

Dans la recherche visuelle, le texte, dans ses strates, devient occasionnellement calligramme, circulaire, boucle, pouvant emprunter à l’alphabet grec certaines de ses lettres, fragments indicés à d’autres dans un répertoire élargi des polices typographiques, texte énumératif, formes exponentielles de mots dans un renouvellement incessant des approches graphiques.

 

Les créations lexicales jalonnent cette multiplication de formes, ainsi, faisant lien, à la jonction d’un paysage poème/ lieu poème, le « topoème » (pouvant faire écho à un précédent livre de Michaël Batalla, Poèmes paysages maintenant), les mots collés (« noiréteint », « commégarée », « je suisétais ») ou encore « feuilles (…) dérangées de frappes. Légèrement  tranpolinantes ». Dans l’expérimentation des formes d’écriture, une éclosion visuelle et sonore.

 

23 avril 2015

[Chronique] Sonia Chiambretto, Etat-civil, par Emmanuèle Jawad

Sonia Chiambretto, État-civil, éditions Nous, coll. "grmx", avril 2015, 80 pages, 12 €, ISBN : 978-2-370840-11-0.

 

Questionnant remarquablement les rapports document/création, proximité/distance dans une visée descriptive et critique où le politique met en situation les points de vue d’une réalité sociale, Etat civil se compose de témoignages, de dialogues entre administrés et agent public issus des Bureaux Municipaux de Proximité à Marseille.

 

Ces bureaux permettent l’obtention de renseignements et l’accomplissement de démarches administratives. Ils font l’objet d’une liste en dernière partie du livre. L’objet des demandes mises en situation dans Etat civil se réfère à des contextes familiaux et sociaux complexes et souvent difficiles : certificat d’hérédité, passeport, carte d’identité, sortie de territoire, naturalisation, annulation de reconnaissance d’un enfant, demande de rectification du prénom et nom (inversion) où la fiction s’immisce dans les méandres administratifs (irruption de Walter Benjamin), carte électorale, changement d’adresse sur carte d’électeur, changement de nom dû à une reconnaissance tardive etc…

 

S’apparentant à ce qui pourrait être une succession de saynètes dans une approche théâtrale, les dialogues entre administrés et agent public sont introduits par une numérotation (suite numérique en ordre croissant supposée par ordre d’arrivée des demandeurs), des didascalies (indications vestimentaires), notations concernant sexe, âge approximatif éventuellement, mention de la filiation entre les personnes présentes où peuvent s’ajouter, au cours des dialogues ou les clôturant, des apartés (à part).

 

Si les difficultés concernant les situations familiales et sociales de référence restent prégnantes dans ces dialogues et si ces derniers apparaissent décalés, entre l’agent et l’administré, marqués par l’indifférence le plus souvent des représentations administratives, Etat civil parvient à faire émerger de cette matière sociale et humaine sombre une incroyable drôlerie dans ce décalage rendu entre les attentes des administrés et les propos émis par le représentant de l’administration et la mise en évidence d’une machinerie administrative jusqu’à l’absurde.

 

Ces dialogues laissent transparaître la dureté des situations sociales dans lesquelles se trouvent certains administrés. En émerge également, au regard de ces situations, le caractère froid d’une réponse donnée par l’agent public pris dans l’argumentaire administratif.

Ainsi L’AGENT PUBLIC. Je n’y suis pour rien, vous n’y êtes pour rien.

La carte est repartie le 2 février. Et quand un document repart, il

faut recommencer à zéro. Vous devrez patienter jusqu’à mi-avril.

LA FEMME. Je vais avoir de gros problèmes avec le juge.

L’AGENT PUBLIC. Je n’ai pas le temps Madame, j’ai du monde.

Ou encore une situation se rapportant à des personnes hébergées, risquant l’expulsion du territoire français.

 

Sonia Chiambretto, dans un travail s’attelant à rendre visible des réalités sociales, questionne la place de l’auteur dans un cadrage ici large, le champ d’observation et de restitution des échanges incluant ainsi les dialogues entre administrés et agent public ainsi que les commentaires éventuels de l’agent public sur une situation donnée, exprimée frontalement à l’administré ou sous forme d’un aparté, d’un commentaire à part :

« Pourquoi venir à tout prix en France, alors que son mari a une bonne situation là-bas ? » ou, à part, « Mayotte, Comores, je ne me risque pas. Ils se prêtent les enfants », ou encore, à part toujours, «  Lui, il n’est pas net. Il pose beaucoup trop de question. »

L’attitude du représentant public peut néanmoins exprimer une forme de bienveillance (ainsi l’agent compatissant face à l’inquiétude d’une mère p. 29).

 

Les réalités mises en évidence dans Etat civil se rapportent à un registre à la fois social et administratif (circuits administratifs, circulation de documents et règlementations, quantité de papiers listés pour l’obtention de documents, « ça fait beaucoup » p. 31) ainsi que professionnel révélant dans un monologue entre un agent remplaçant, de renfort, et un agent public, les conditions de travail difficiles des employés.

 

Si les dialogues occupent une place prépondérante sous une forme réitérée, Sonia Chiambretto introduit, dans ce qui pourrait être un document poétique, les marques d’une intervention graphique où l’on retrouve un espace poreux entre témoignage et inventivité formelle (ainsi les dernières lettres du mot cheveux éclatées dans le haut de la page 20, la ponctuation des échanges par des émoticônes graphiques et en exergue de l’ensemble, une émoticône graphique de grand format marquant un sourire indifférent).

 

Dans l’articulation des formes et du rythme, un bloc de texte en lettres capitales avec motif et réitérations, un document iconographique d’un document administratif introduisant paradoxalement un caractère fictif au texte, un panneau-affiche dans la clôture du livre ainsi qu’un avant-dernier texte intitulé Rêve sur une thématique des migrants où la porosité faits/ témoignages/création est à son comble, viennent rompre l’homogénéité formelle de l’ensemble.

Avec Etat civil, Sonia Chiambretto poursuit ainsi son travail d’écriture en lien avec l’oralité et le témoignage ; grâce à sa démarche parfaitement maîtrisée, elle réussit à mettre en évidence l’enjeu éthique et politique visé.

 

Older Posts »

Powered by WordPress