
Pour commencer un mois ordinairement riche en événements : Spécial PRIGENT ; Libr-événements (rencontres avec Bruno Fern, Patrick Bouvet, Daniel Foucard, Cécile Mainardi, Stéphane Korvin… Carte blanche au Bleu du ciel).
Mercredi 28 novembre à partir de 19H, soirée des éditions Les Petits Matins : 100 titres, ça se fête ! RV au Comptoir général (80, quai de Jemmappes 75010 Paris ; 01 43 48 77 27). C’est l’occasion de (re)découvrir la collection dirigée par Jérôme Mauche : "Les Grands Soirs"…
Ralbum, CD audio 12 titres + livret des textes 54 p., ed. Léo Scheer, col. Laureli, ISBN: 978-7561-0132-3. 19€50 [myspace].
Mathieu Larnaudie, Pôle de Résidence momentanée, postface d’Arno Bertina, ed. Les petits matins, 148 p.
ISBN : 978-915-87932-2 // Prix : 12 €.
[site des éditions Les petits matins]
4ème de couverture :
Participation = anticipation = adaptation = satisfaction.
Le plaisir, ça c’est important.
Mathieu Larnaudie est né en 1977. Il vit et travaille à Paris.
Il est également l’auteur de Habitations simultanées (éditions Farrago/Léo SCheer 2002. Il co-dirige les éditions et la revue Inculte.
Extrait :
L’annonce prochaine des résultats de notre Pôle pourrait, ainsi valider nos méthodes de travail comme étant les mieux adaptées aux dispositions actuelles du jeu. Ce qui signifiera sans doute également, et inévitablement devrait-on dire, l’adoption rapide de méthodes similaires par la majorité des Pôles concurrents, qui ne voudront pas continuer à nous laisser littéralement mener la danse sans réagir. Nous pensons avoir fait figure de pionniers en matière de restructuration, et nous voulons croire que ce statut nous assure, aujourd’hui encore, un avantage certain sur tous nos concurrents, celui de l’expérience. Avantage qu’il nous appartient désormais de faire reconnaître et fructifier, en nous appuyant sur lui pour valoriser et singulariser les futurs programmes qui seront mis en place.
Notes de lecture:
[Nous ne dirons plus rien sur le graphisme. Sauf : parfois ce qui paraît être à la mode, surtout en design, se périme très vite. Le lecteur ressentira malheureusement peut-être une lassitude, malgré la très grande jubilation que peut faire ressentir ce texte de Mathieu Larnaudie.]
Ce n’est sans doute pas un hasard, si Jérôme Mauche qui dirige cette collection poésie aux éditions Les Petits matins, a publié ce texte de Mathieu Larnaudie, il y a déjà quelques mois. Comme je le précisais, il a de cela peu dans une présentation du dernier livre de Jérôme Mauche publié aux éditions Seuil : La loi des rendements décroissants, cet auteur s’est intéressé à la possible reprise des discours économiques, politiques, d’analyse financière dans une forme de micro-perturbation généralisée, où l’amplification progressive des blocs textes vient accentuer une forme de brouillage idéologique. Le texte de Mathieu Larnaudie se construit comme une autre forme possible d’approche critique des système économiques et politiques. Approche fondée sur un certain ludisme du discours, qui construit une logique hyperbolique à partir des idéologies ambiantes.
Le pôle de résidence momentanée est en fait le livre lui-même, celui de Mathieu Larnaudie. Mais loin de se donner selon la volonté d’une critique explicitement et littéralement en rupture avec les discours qui régissent l’espace économique et politique, il fonde sa propre existence selon ces mêmes discours afin de mieux les perturber. En divergence, avec une poésie qui recherche plutôt l’idiolecte pour marquer la rupture, le texte de Mathieu Larnaudie tente de montrer, en quel sens il est possible de trouver des lignes d’intensité qui sont hétérogènes aux structures hégémoniques de contrôle, en se réappropriant leur phrasé.
Tout à la fois drôle, et très bien structuré, ce livre est une nouvelle pièce à conviction pour le dossier des formes actuelles d’écriture qui tout en renonçant à certains a priori modernes, pour autant n’en abandonne point leur intention critique.
[Par contre nous ne dirons rien de la postface, qui si elle est la marque d’une amitié d’Arno Bertina et de Mathieu Larnaudie, n’apporte rien ni au texte, ni même à l’approche du travail de l’auteur. Trop vite écrite sans doute, sans réel souci de s’adresser à un lecteur, elle paraît assez inutile.] /PB/
Jérôme Mauche, La loi des rendements décroissants, éditions Seuil, coll. déplacements, 191 p.
ISBN : 978-2-02-093179-3 // Prix : 16 €.
[Site de la collection]
4ème de couverture :
Il y aurait d’un côté l’entreprise, les chiffres, l’ordre, et de l’autre les poètes, la littérature, les raconteurs d’histoires.
C’est là pourtant que Jérôme Mauche établit son travail de langue. Une subversion douce, une mise à nu qui s’amuse. Tout ce qui est cité ici et renversé, l’économie politique, les notes de service, les micro-anecdotes, du quotidien de l’entreprise, est ressaisi dans l’interrogation de la langue sur les choses, le monde, la vie des hommes.
Les 202 fragments s’enchaînent par ordre de taille croissante, comme un défi. Placer tout cela joyeusement sur une table d’autopsie, la com’, Internet, la sécurité sociale et charger la barque, si poésie s’ensuit.
Notes de lecture :
Tout nouveau, puisque venant juste de sortir, ce titre est le troisième de la collection déplacements, initiée par François Bon aux éditions Seuil. Pour lire une présentation de la perspective de cette collection, je renvoie à ce qu’il écrit sur le tiers-livre.
Nouveau livre de Jérôme Mauche. Ce texte pourrait en quelque sorte, être considéré en écho, ou bien encore comme une forme de verso de ce qui avait été entrepris dans Superadobe, que j’avais énormément apprécié.
Superadobe, texte construit sur des micro-narrations, donnait à suivre des micro-gestes de survie, des êtres qui pris dans des situations, cherchent une forme d’équilibre, certes précaire parfois, mais leur offrant la possibilité de se tenir en vie, de retrouver un sens d’existence. Superadobe, titre emprunté au vocabulaire de l’économie alternative, décrivait ainsi des gestes de résistance, souvent insignifiants, souvent imperceptibles, mais nécessaires et essentiels pour chaque individu. Ce livre au bleu du ciel, faisait déjà suite en quelque sorte à Électuaires du discount, qui déployait dans chaque partie, une forme de thérapeutique linguistique, poétique.
Verso ?
Verso, du fait qu’il ne s’agit plus ici de la constitution de singularités, mais de l’observation, par micro-déplacements (et ici ce titre résonne très bien avec le titre même de la collection) du plan général où l’aliénation de l’homme est entreprise : pas tant le travail comme réalité empirique, mais les énoncés constitutifs de l’idéologie du travail, les énoncés qui structurent la conscience et qui l’établissent dans son rapport à l’entreprise, au marché, aux désirs qui ne peuvent se réaliser que par cette entremise.
Verso, au sens où, comme l’auteur l’explicite en post-face, ce texte se donne à lire comme une forme de contre-littérature, ou plutôt, comme cela se dessine une sur-littérature, « qui ne sera pas le contraire de ce qui s’écrit, mais s’écrira tout contre ».
Ce tout contre se définit en tant que possibilité de dilater certains interstices des discours d’entreprise, économiques, afin de « rendre suspects le vocabulaire, la chose désignée, le geste de la désignation ».
Littérature critique, mais non pas dans la forme de la représentation, et dans l’écart de la langue, c’est-à -dire selon la construction d’un idiolecte, mais selon une forme de dialectique négative qui opère la langue même qui est à critiquer, qui l’investit, la gangrène, la fait décroître quant à ses possibilités d’aliénation.
Le titre déjà explicite cela : un rendement décroissant.
[Présentation sur remue.net par Philippe Rahmy]
Programme de l’émission n°5 du 7 octobre, en direct dur Libr-critique.com à 11H du matin.
News du web-littéraire :
[+] Une expérience flash violente et enthousiasmante Young Hae Chang Industries Lourdes
[+] Le blog d’Eric Chevillard.
[+] Une belle installation web trouvée par Jérôme Bonnetto et qu’il a publié en tant qu’invité. Les photos de Pascal Tarraire.
[+] Le blog de Maud Piontek : analyse, digression, paroles légères et non moins souvent pertinentes.
[+] Les coups de sang de Le Pillouër sur sitaudis. Sitaudis cherche l’affluence par le viscéral.
[+] L’affaire du site La lettrine : arnaque aux agents littéraires. J’ai découvert cette affaire par François Bon sur le Tiers-livre, et elle a été relayée aussi par La feuille. Anne-Sophie Demonchy, qui édite le blog de La lettrine, suite à une mise en lumière des agissements criticables d’un agent littéraire, s’est vue retirer l’accès pendant une demi-journée à son site. Ce que j’ai pu voir en direct par le message d’erreur de netvibes. Deux affaires en une seule : 1/ le développement de certaines arnaques liées à internet et ses niches. 2/ Le rapport des hébergeurs de site ou des plateformes de site avec leurs clients.
Livres reçus :
Aujourd’hui nous parlerons exclusivement de la collection Déplacements de François Bon, car viennent de sortir les deux nouveaux titres :
[+] La loi des rendements décroissants de Jérôme Mauche.
abadôn de Michèle Dujardin.
DOSSIER :
La littérature à l’ère du numérique. Nous discuterons de la question de la littérature en rapport au numérique, afin de présenter le forum organisé par la SGDL le 8 octobre.
le flux des mots – adresse : 26, rue de Belleville – 75020 Paris – 01 47 97 87 04 – leflux.desmots@orange.fr
[site de la revue]
n°1 : Bertrand Limbour – n°2 : Jérôme Mauche – n°3 : Sophie Coiffier. ISSN : 1952-8280. 5 euros le numéro.
Les revues qui pensent leur format se faisant rare, il faut donc parler de la petite revue le flux des mots, « petit objet mais une grande page », dirigée par Bertrand Limbour.
Au recto de cette grande feuille de 63 cm sur 41 pliée à la verticale, à la trés belle impression offset sur papier bouffant velours, le travail d’un auteur invité, et au recto, de courts textes d’autres auteurs. Cette revue-affiche est une revue de poésie contemporaine, qui défend « l’alphabet », la langue, donc pas d’image, même si le travail poétique des auteurs publiés est plutôt trés visuel.
Le n°2 est consacré à Jérôme Mauche, son « Tortue Magazine » est un texte recouvert de ratures et gribouillis qui en gênent la visibilité et en coupent la lisibilité, texte raturé, biffé, plié par les plis du pliage, qui se cache et se découvre dans les entrelacs de lignes, pour interroger justement l’entremêlement des trajectoires individuelles et leur visibilité. Le texte est en effet une froide succession de petits trajets d’individus pris dans leurs occupations sociales, familiales, profesionnelles : « Au termes de ses heures l’employe quitte l’établissement, il explique a la fille qui le remplace les premiers manipulations a effectuer avant de prendre son poste et si possible avec un maximum de précautions, il arrive devant sa voiture dont la portiere arriere a ete fracturee, sur le parebrise un mot anonyme lui declare qu’on t’aime et un numero de telephone qui lui dit non, le soir son epouse lui propose d’aller chez des amis […] ». Ces petites histoires sont de fragments prélévés dans un plus grand ensemble selon la logique du copier/coller, et retranscrite tel quel, brut, avec un clavier américain d’où l’absence d’accent, explique Bertrand Limbour dans une petite pré- ou post-face au texte : « Et pourquoi ne pas regarde Tortue Magazine comme la représentation d’une violente mutation des usages de la langue et du langage générés parla multitudes des moyens de communication ? »Le n°3, offre sa page à Sophie Coiffier, plasticienne et écrivain, pour Plates-bandes, un poème visuel et presque sonore dans sa dimension onomatopéïque. « Plates-bandes c’est la coexistence de plusieurs univers dans un seul espace, la coexistence de plusieurs types de langage, de codes autour de nous, le paradoxe d’une certaine tendance à l’unifomisation des désirs à l’intérieur d’une société qui semble pouvoir réaliser Babal dans le même temps ». En ouvrant la page, des pronoms personnels nous sautent aux yeux, surgissent presque de façon orale, et semble parler à travers la graphie dynamique et mouvante du texte, pour raconter des fragments d’histoires. « Sophie Coiffier intéressée par le travail des acteurs nous invite à regarder ces pronoms personnels comme des coquilles vides, tels des acteurs qui se se doivent d’embrasser es personnages romanesques, leur donnant vie en les jouant ». Mulplicité des voix pour un petit théâtre poétique et une danse lettriste au recto, mais on trouve aussi au verso cette dimension ludique de l’éclatement de la langue avec les textes de Estelle Bénazet, Frédéric Blanc-Règne, Yves Bressandre, Maulice Calême, Claude Chuzel, Bertrand Limbour, Saïd Nourine et Ferdinand Tache.
Nous attendons donc avec impatience le n°4 de cette revue joyeuse et légère, qui sera consacré à Frédéric Dumond.
Vient d’être présentée lors de ce salon du livre 2007, la nouvelle collection du Seuil, Déplacements, dirigée par François Bon. D’emblée, l’horizon est donné dans la plaquette de présentation : il s’agit d’une collection ouverte à l’expérimentation littéraire, et c’est pourquoi François Bon exprime le fait que le titre de cette collection est repris à Henri Michaux.
On le comprend immédiatement, et ceci par le pluriel qui marque le titre de la collection, il ne s’agit pas de marquer un mouvement, ou encore de faire école, mais bien de donner à lire, une diversité de lignes littéraires consistantes, qui peuvent tout à la fois se recouper et être hétérogènes.
Pour renforcer cette prégnance, François Bon a demandé à chaque auteur — ce qui est absent par exemple dans la collection Fiction & cie, dirigée actuellement par Bernard Comment et qui vient d’éditer Emmanuel Rabu dont nous avons parlé — d’écrire une postface libre qui vient expliquer, indiquer ou témoigner des enjeux d’écriture que l’auteur engage dans son texte. Ceci est à souligner, au sens où, il est vrai que certains textes parfois peuvent paraître se dérober de l’appréhension immédiate, mais aussi permet de comprendre comment, des enjeux littéraires interrogent notre monde, aussi bien politique, que social, technologique ou économique. On retrouve ici le souci de François Bon, qui s’indique dans le terme de contrer présent dans la présentation. La littérature comme lieu de mise en oeuvre et en crise de l’état du monde, en-deçà de ce que le monde et ses représentations conventionnelles représentent comme leur propre état.
De plus il va renforcer la présence de ces auteurs en leur laissant une place sur son propre site, présentant dès lors des travaux encours, ou de nouvelles voies explorées [tierslivre.net]
Livres prévus :
Jérôme Mauche Superadobe, éditions Bleu du ciel, isbn : 2-915232-26-1, 330 pages, 25€.
4ème de couverture :
Au-delà des constructions nouveaux riches, iconiques et pharaoniques, l’Iranien Nader Khalili, Prix Aga Kahn d’Architecture 2004, a développé un prototype d’habitat – système dit Superadobe. La technique de base de cette construction consiste dans le remplissage de sacs avec de la terre et leur disposition sur un plan circulaire par couches successives. Pour stabiliser l’ensemble, du fil de fer maintient la structure en assise. Parce qu’elle utilise des ressources locales (la main d’oeuvre et la terre), cette entreprise représente un excellent exemple de viabilité (aptitude à vivre d’un organisme).
J.-M. P., Architecture Aujourd’hui, n°238.
Premières impressions :
Jérôme Mauche dès cette 4ème de couverture, nous amène dans l’horizon de la structure, des esthétiques de la construction, des ressources et des efforts pour former celle-ci. D’emblée, nous sommes confrontés à la monstruosité d’un enfant, »atteint d’une maladie appelée progéria statistiquement dans à peu près l’apparence d’un homme de quatre-vingt dix« . D’emblée construction monstrueuse qui appelle moyens et ressources personnels : « Aidez ses parents à réaliser son rêve qui est de récolter le plus de stylos publicitaires, fonctionnant ou pas, afin qu’i puisse se voir inscrit dans ce livre« . Superadobe s’ouvre donc comme la mise en évidence, et ceci dans la disruption, du décadrage constant de la phrase, de la possibilité de construire face à la circonstance, face à toute forme de circonstance. Vies individuelles, architectures, Etats, Construction Européenne, etc = structures, esthétiques de la mise en espace et en circonstance. Cet effort, s’il apparaît avec le foisonnement ininterrompu des petites histoires, des détails de description de lieux, de choses, de bâtisses, de véhicules, d’espaces, reste qu’il est celui d’abord et avant tout, de ce Je témoin, qui approfondit lui-même un espace, s’en fait l’expérimentateur linguistique. Car c’est bien une sorte de résistance dynamique dans lequel la narration hachée nous entraîne. Résistance dynamique aux événements, à l’anodin qui implique des rapports de spatialisation, de structuration de la circonstance.
Avec Superadobe, Jérome Mauche semble poursuivre son travail d’exploration tout à la fois de Fenêtre, porte et façade, [du fait de cette omni-présence des éléments de spatialisation et de leur juxtaposition rapide, et sans cohérence accentuée par le fait que « l’usage de la langue tombe régulièrement sur le plus mauvais coté de la pièce ou quelque fois sur son tranchant » (FPF, p.62)] et d’Electuaire du discount, qui proposait un certain nombre d’application et de zone d’application de l’électuaire, « substance employée pour combattre la maladie« , électuaire transformé en anecdotes tranchantes rapide, aux narrateurs distincts.
Cadrages/décadrages
Tout a lieu dans Fenêtre, porte et façade, longue prosodie, selon la question du regard, d’un regard qui établit le livre comme une vision synthétique de lui-même, comme ce qu’il aurait vu et dont il devrait se séparer pour poursuivre sa propre vue. Ainsi, ce livre, de Jérôme Mauche apparaît immédiatement comme une sorte d’accumulation de détails du visible, redonnés d’un point de vue général parcellisé : « le panorama compile, vus de si loin, des faits et des gestes regardables » , nous explique-t-il. En effet, par les portes, les fenêtres, ou caché par les façades, dans les tiroirs ou les placards, ce qu’il donne à voir n’est pas tant le remarquable, que le regardable, ce qui peut s’inscrire dans la vue et qui parfois s’échappe d’elle si elle recherche trop le remarquable, à savoir ce qui sort de l’ordinaire, car « la porte est perforée de toute part pour ouverture et renfermement facile » .
Ce livre, serait donc un recueil du regardable regardé, le recel des remarques sur le vu de la vue, qui accueilli pourtant s’échappe du simple constat pour s’exprimer à hauteur de langue.
En effet, Jérôme Mauche nous prévient d’emblée, sans en avoir l’air, au cours d’un premier texte qui est une lettre qu’il adresse à son livre. Une lettre, où il explique qu’il y aura bien eu jeu de la langue, jeu de cette langue qui s’est joué de ce qui a été vu au cours d’un voyage en Allemagne, créant par sa matérialité des « pièces montées contentieuses et des joint-ventures préparées à la va-vite ». Ainsi le regardable ne sera pas seulement un regardé passif, mais l’acte d’appropriation linguistique d’une nouvelle prise en garde de ce qui n’est pas le remarquable. Le livre se déploie comme un ensemble de notes, disjointes et distantes, qui renvoient à un anodin transfiguré par la langue, rejointé, déjointé, voire déjanté parfois dans les tours et détours de celle-ci.
Donc : fenêtre, porte et façade, se présente comme le lieu de torsions et de pivot entre la perception visuelle et le perçu articulé, entre le sensible dans sa donation et le sensible redonné dans le témoignage de celui qui le reçut.
L’ensemble du texte se constitue alors comme un flux dense de notes, qui se succèdent sans logique, comme si l’œil avait été pris d’un clignotement intempestif face au regardable, sautant de plan en plan, les recomposant sans chercher à les enchaîner, à les lier, à les constituer comme un tissu homogène. Ce qui est recherché, semble-t-il, c’est la conservation de séquences éphémères qui se dissolvent dans le magma immanent du monde, et que seul la perception et sa remise en jeu dans la langue peut conserver. Car si le remarquable, c’est ce qui tient, survit, marque la mémoire au point qu’elle ne puisse s’en jouer, mais n’en être que la surface passive de réception bien souvent, ce n’est pas du tout le cas face aux « séquences hilarantes positivement dotées d’une espérance de survie moindre » qui constituent l’inapparent du réel, car elles pourraient disparaître dans l’anonymat du flux qui amnésique paraît tout renvoyer dans l’imperceptible du bain amniotique urbain. C’est pour cela que ce qui a lieu là , comme forme de témoignage littéraire, est bien plus qu’un flux sans ordre, aux formulations parfois, voire souvent absconds : « un soupçon de vérité frôle le témoignage qui croqua le morceau » .
Dès lors, le titre semble prendre toute sa mesure : il n’y aurait qu’à compter dans le livre le nombre d’occurrences de chacun des termes qui le constitue, mais aussi de percevoir leur porosité avec les autres points de vue possible : le balcon, le tiroir, le seuil, la boîte, le panier, la toiture, etc… Ainsi, si « une définition un peu stricte de la fenêtre ne permet de s’y accouder que d’un seul côté » , le regardable permet d’en dépasser cet aspect et de la faire devenir lieu de croisements entre intériorité et extériorité, le regardable se croisant dans la réversibilité de la vue possible : regard de l’extérieur vers l’intérieur, regard de l’intérieur vers l’extérieur. De même pour chaque cadre de vue, n’impliquant aucune unilatéralité du sens, mais toujours ouvert dans le double sens de la perception. Ces pivots de la vue sont les lieux de la distorsion de la langue, ses spectres au sens photographique, lieu où le regardé se déplie et se recompose selon l’œuvre de la langue, qui ne se veut aucunement administratrice de cela qu’elle reçoit, mais seulement le lieu d’un dépôt sensible du vu par sa transfiguration imagée, car « l’administration est accusée de décerner des actes frauduleusement vieillis avant l’heure » .
Par ce travail de prose poétique ce qui ressort du livre de Jérôme Mauche tient alors à la mise en évidence du sujet littéraire comme lieu de reprise du sensible par sa transformation, déflagration linguistique. En quelque sorte, il rejoint ce que pouvait exprimer Christian Prigent dans La langue et ses monstres lorsqu’il parlait de la « littérature moderne » : une volonté de retarder toute éclosion du visuel par le jeu de la langue, « espacer l’apparition des associations visuelles, c’est-à -dire les enchaînements de figures, d’images, de blocs de significations, de représentations fantasmatiques, de scènes, dont l’exploitation esthétique caractérise les formes artistiques plus ou moins liées à la tradition surréaliste » ou post-surréaliste. Le jeu linguistique ne se découvre pas comme association ou reformulation de significations sensibles devant créer un onirisme du monde, mais comme des mélanges de qualités (pragmatiques, sensibles, conceptuelles, sociologiques, cliniques ou thérapeutiques), mélanges qui repoussent justement le visuel au profit de la matérialité linguistique donnant le regardable dans la nécessité de la dialectique de cette autre vue de la pensée, comme pouvait l’expliquer Lyotard dans Discours, Figures.
Par conséquent, le regardable-source n’est plus de la même nature que le regardable donné par le livre, plus de la même qualité, au sens où justement, ce qui tient du regardable vu par l’auteur est issu de ce tissage entre ce donné perceptible qu’il a vu et ces données intellectives dont sa pensée est striée.
« Le renversement qualitatif de la proposition profita du clair de lune pour résoudre son vrai-faux problème entêtant »
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