Libr-critique

6 avril 2018

[Livre – double chronique] Nathalie Quintane, Ultra Proust, par Jean-Claude Pinson et Fabrice Thumerel

Nathalie Quintane, Ultra Proust. Une lecture de Proust, Baudelaire, Nerval, La Fabrique éditions, mars 2018, 188 pages, 12 €, ISBN : 978-2-35872-161-5.

Jean-Claude Pinson  : Habiter le monde (de Proust ?)…

Vif, enlevé, insolent, roboratif, un livre qui donne aussi beaucoup à penser sur l’inépuisable question des liens entre littérature et politique. 

La thèse de Nathalie Quintane (pour aller très vite) : la littérature est là pour aggraver les choses, faire le négatif, et non pour réparer le monde (selon le titre d’un livre récent d’Alexandre Gefen). À bas la bonté !, il s’agira donc d’arracher Proust à une doxa lénifiante, bourgeoise (à "Madame Figaro"), qui ne veut voir en lui que la sensibilité et le style, oblitérant ce que Walter Benjamin appelait sa "malice abyssale". 

L’aggravation, comme "pratique poétique résolument moderne" n’est toutefois pas simple "travail de la langue" (qui se réduirait à lui-même comme "objet d’auto-contemplation"). Ce qui revient à poser à nouveaux frais la question de l’engagement (de la "valeur d’usage" de la littérature). Et là nous sommes comme paralysés par "la peur de faire quelque chose de bête – dogmatique caricatural". On a beau souvent proclamer que le roman est une "arme politique", ce n’est là, concernant la littérature mainstream, qu’une "métaphore à usage strictement littéraire et commercial, en cette rentrée 2017".

Nathalie Quintane de se tourner alors vers Nerval, ce "contrebandier des lettres", "dé-francisé et affranchi par le romantisme allemand" et son Witz. Nerval et sa "poétique du dérangement" qu’elle range parmi les "irréguliers de la narration", lui consacrant, à la suite du Proust du Contre Sainte-Beuve, des pages incisives.

À la suite de Nerval (de Baudelaire, de Bataille…), il s’agit donc de "refaire de l’infaisable", d’inventer à nouveau. Et Quintane d’ajouter : "Parlant d’infaisable, je ne pense pas par là à des sorties qui ne seraient qu’esthétiques, mais à des actes simples et symboliques forts, comme ce geste d’arracher la chemise d’un directeur de ressources humaines (un beau geste au demeurant)".

A-t-on, en juxtaposant ainsi ces deux sortes d’"infaisables" (des textes et des gestes politiques), avancé d’un pas dans la pensée des liens entre littérature et politique ? Pas sûr.

Au risque de proposer quelque chose de "bête et de dogmatique", je reviendrai encore, pour ma part, vers la vieille idée, hölderlinienne, d’une "habitation poétique de la terre". Elle porte avec elle, me semble-t-il, une promesse émancipatoire qui est de l’ordre d’un positif "indéconstructible" (le mot est de Derrida à propos de Marx). Loin d’être étrangère à l’horizon révolutionnaire, elle lui est, selon moi, consubstantielle. Elle est à l’œuvre, par exemple chez Vallès (un "irrégulier de la narration" très injustement sous-estimé), quand il défend l’idée d’un "luxe commun" qui serait un "luxe pastoral". Et cette idée pastorale, ce rêve subversif d’une Arcadie, il ne serait sans doute pas difficile de la trouver aussi chez Nerval, dans son écriture où se conjoignent les deux registres du "naïf" et du "sentimental" (tels que Schiller les a pensés).

Fabrice Thumerel : Débanaliser Proust…

Inspiré, je retente l’expérience ultra-proustienne, retire de leur écrin les huit volumes de poche ocres et rouges, numérotés de 30 à 37, que j’avais dévorés entre quatorze et quinze ans (en bonne logique proustienne, n’est-ce pas, tout bon lecteur doit toujours relire une œuvre dans ce qui pour lui constitue l’édition originelle !) : inoubliable senteur du papier, ineffable saveur d’un monde né tout entier d’une tasse de thé… bercements au rythme cadencé des phrases, heures exquises dans les ek-stases des réminiscences… sacerdoce du style, salut par l’art… Comme si la résurrection du passé ne s’accompagnait pas d’une insurrection contre son temps – contre le temps même…

À quoi sert la littérature aujourd’hui, si ce n’est à passer son BAC ? Dit autrement, dans le dialogue croustillant qui inaugure l’ouvrage iconoclaste : "La littérature, en 2017, c’est comme pisser dans le violon de Morel" (p. 23) – référence ô combien proustienne. Et Proust aujourd’hui, justement ? En un nouveau siècle où la conception idéaliste de Proust a triomphé, pour Nathalie Quintane, l’auteur de la Recherche est devenu "l’abbé Pierre du roman moderne" (21), récupéré qu’il est par des lectures moralisantes et esthétisantes. Qui plus est, un abbé dont le bréviaire est beuvien… L’essence de la littérature réside désormais dans la quête de soi par l’écriture, c‘est un fait entendu… Mais aussi dans la quête biographique qui permet à un Compagnon de s’étendre sur un "porte-cigarettes Tiffany" assez compromettant pour l’icône des Lettres… D’où le verdict de l’écrivaine : un "Oubli Obligatoire de Proust, pendant un demi-siècle"… Rien moins que cela.

Car, pour elle, on confond souvent écriture et pain d’épice : nulle sucrerie chez Proust, Baudelaire ou Nerval… Au reste, l’auteur de la Recherche a su débarrasser ces derniers de leur gangue aseptisante. Il ne faut jamais oublier les excès de Proust, Baudelaire ou Nerval, leur travail du négatif : c’est ce qui constitue leur modernité. Si "génie" de Proust il y a, il ne se réduit pas à nous ramener à nous-mêmes en catimini, il ne réside nullement dans la maîtrise de la langue – quelle prétention ! Combien de fats aujourd’hui encore se drapent dans le lin blanc du Beau-Style ! Comme Baudelaire, Proust vise non seulement à fustiger la bêtise ambiante, mais encore à travailler au corps sa propre part de bêtise ; et Proust comme Baudelaire et Nerval sont pris à part entière par leur travail de dérangement :
« Le "travail de la langue" est une chose absurde quand on ne comprend pas qu’il ne se réduit pas à lui-même comme objet d’auto-contemplation ; ou plutôt, quand on l’a oublié. Baudelaire n’a pas écrit les Petits poèmes en prose pour "révolutionner le langage poétique" et coiffer Gautier au poteau ; la rage contenue qu’il y met, y compris à l’égard de lui-même, prouve assez qu’il entendait littéralement faire déchanter le second Empire » (54).
« Le polygénérisme d’Angélique, dans Les Filles du feu, redoublé par le polygénérisme du livre lui-même, peut être entendu comme un acte, au sens quasi juridique du terme […], puisque Nerval y manifeste clairement son intention de poser la littérature (et le poète) comme ce qui "fait tout déranger" » (79-80).

En cela, Nathalie Quintane rejoint l’ambition qu’assignait Pierre Bourdieu à une critique de type sociohistorique : opérer une réactivation de l’expérience créatrice, une historicisation des œuvres afin d’en offrir la débanalisation et la réinterprétation.

22 novembre 2015

[Chronique] Écrire après…, par Pierre Le Pillouër et Fabrice Thumerel

Face à des innocents lâchement assassinés par d’infâmes fanatiques, la poésie peut peu, pour le dire à la façon de Christian Prigent. Ça, le moderne ? Quoi, la modernité ? Cois, les Modernes… Face à l’innommable, seul le silence fait le poids ; comme à chaque hic de la contemporaine mécanique hystérique, ironie de l’histoire, l’écrivain devient de facto celui qui n’a rien à dire. Réduit au silence, anéanti par son impuissance, son illégitimité. Son être-là devient illico être-avec les victimes et leurs familles. Nous tous qui écrivons ne pouvons ainsi qu’être révoltés par l’injustifiable et nous joindre humblement à tous ceux qui condamnent les attentats du 13 novembre. Et tous de nous poser beaucoup de questions.

Surtout à l’écoute des discours extrémistes, qu’ils soient bellicistes, sécuritaires, islamophobes ou antisémites sous des apparences antisionistes.  C’est ici que ceux dont l’activité – et non pas la vocation – est de mettre en crise la langue comme la pensée, de passer les préjugés et les idéologies au crible de la raison critique, se ressaisissent : le peu poétique ne vaut-il pas d’être entendu autant que le popolitique ? Plutôt que de subir le bruit médiatico-politique, le spectacle pseudo-démocratique, les mises en scène scandaculaires – si l’on peut dire -, ne faut-il pas approfondir la brèche qu’a ouverte dans le Réel cet innommable, ne faut-il pas appréhender dans le symbolique cette atteinte à l’entendement, ce chaos qui nous laisse KO ? Allons-nous nous en laisser conter, en rester aux réactions immédiates, aux faux-semblants ?

Une seule chose est sûre, nous continuerons tous à faire ce que nous croyons devoir faire. Sans cesser de nous poser des questions. [Ci-dessous, "pense-bête idiot" signé Daniel Cabanis]

 

Ce communiqué, signé de Pierre Le Pillouër et Fabrice Thumerel, est publié simultanément sur les sites

Libr-critique

Littérature de partout

Sitaudis

 

 

20 juin 2013

[Livre] Liliane Giraudon, Madame Himself

"Une attention particulière aux livres peu lus"… "Le concept d’actualité considéré comme inexistant"… Tout un programme qui sied parfaitement à Libr-critique. Après les pénétrants Pénétrables, ce livre est une somme d’expériences quintessenciée d’un autre genre.

Liliane Giraudon, Madame Himself, P.O.L, juin 2013, 96 pages, 16 €, ISBN : 978-2-8180-1906-1.

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25 mai 2013

[Chronique] Christian Prigent, Les Enfances Chino (Christian Prigent, les aventures de l’écriture 6/6)

Pour clore le dossier "Christian Prigent, les aventures de l’écriture", voici une chronique sur Les Enfances Chino, qu’il convient de lire comme une étape supplémentaire du travail en cours sur les dernières autopoéfictions prigentiennes et en lien étroit avec l’extrait publié il y a deux mois ("Blues de l’enfant plié en quatre"), sans oublier, pour ce qui est du réelisme prigentien, du rapport de l’écrivain à l’archive et à la peinture, voire de son écriture carnavalesque, (auto)parodique et intertextuelle dans les précédents romans, l’entretien intitulé "Christian Prigent, un ôteur réeliste", ma chronique sur L’archive e(s)t l’œuvre e(s)t l’archive et les articles de Typhaine Garnier.

Christian Prigent, Les Enfances Chino, P.O.L, mars 2013, 576 pages, 23 €, ISBN : 978-2-8180-1791-3.

"Je raconte seulement pour ôter aux choses leur façon de pose" (Une phrase pour ma mère, P.O.L, 1996, p. 167).

« Si effort autobiographique il y a, dans toute cette histoire,
c’est là, dans ce retour amont vers le point aveugle que fixe le mot "enfance" »
(Christian Prigent, quatre temps, rencontre avec Bénédicte Gorrillot, Argol, 2008, p. 200).

Ciné Chino (histoires et Histoire)

Si Grand-mère Quéquette (2003) se déroulait du lever au coucher du soleil et Demain je meurs (2007) se circonscrivait entre un tombeau initial et un tombeau final inversé, Les Enfances Chino a pour bornes deux dessins de Goya (Les Jeunes (La Lettre)), le premier étant surplombé à gauche d’un Chino /putto de face et le second à droite d’un Chino/putto de dos. Entre ces deux jalons, une demi-journée, un itinéraire de 2 kms et 553 pages. Le récit prigentien se présente donc comme un parcours : celui, initiatique, d’un Chino pluriel (peut-on avoir vécu autre chose que des enfances ?) – d’une initiation particulière, puisqu’elle condense en une infime unité spatio-temporelle la fin des années 50 et le début des années 60, mêlant « du d’avant régurgité avec du pulvérisé d’après qui floute » (321). Mais également celui d’une écriture, avec ses caprices et zigzags. Dont ce genre d’excentricité : « Ici Rayon X aggrave le récit. Car se mêle à lui de l’ultraviolet : physique du souvenir + chimie hormonale d’envie = vue medium » (282). Foin de l’orthodoxie littéraire : on n’est pas sérieux quand on est « métreur du démesuré » (76)…

 

Au reste, à quelle mesure confronter ce que nous appelons « réel » ? Le « réel », c’est ce qui excède nos représentations, se situant dans un en-deça ou un au-delà. Ce que nous tenons pour la réalité n’en est que la représentation spectaculaire : « Ces panneaux dits "monde", ce n’est pas le monde que tu vois dessus mais la réclame du monde. Pas la vie : la pub de la vie » (77). Dans une telle caverne médiatique, on ne peut que se heurter à l’impossibilité même du dire : « Bientôt il dira qu’on lui a dit que quelqu’un disait qu’on lui avait dit et au bout du dire y a plus comme causeur qu’une tête d’épingle […] » (267)… Comment faire face à l’irreprésentable quand on est écrivain ? Le réalisme critique de Christian Prigent consiste à ne pas prétendre appréhender directement la réalité sociale ou l’expérience humaine, mais à la viser obliquement, au travers de ces prismes que sont les tableaux de Goya, les textes des bibliothèques (culture officielle, littérature enfantine ou populaire) et les discours les plus divers (dont celui, dominant dans le milieu ambiant, du PCF). C’est dire qu’au récit unilinéaire il préfère l’objet narratif pluridimensionnel : kaléidoscopique, polyphonique, multifocal… Les Enfances Chino allie prose et poésie, fiction et (auto)biographie ; varie les vitesses, alterne le micro- et le macroscopique ; juxtapose vues et visions, flashes et flash-back, cadrages et encadrés… Vu le retrait du « réel » et les manques de la mémoire, le roman n’est pas reflet d’un quelconque référent, mais réfraction de fragments épars, « compressé plastique de choses vues reconfigurées » (62) ; son objectif est de « faire courant continu avec l’évidemment discontinu », « fixer le bougé, former poterie avec de l’informe, lier ce qui s’obstine à délier tout lien » (76), proposer « du bariolé non figuratif » (355), des représentations floutées en pointillés, une bande son « en pizzicati plicploqués sur soupe au gras d’harmonie coupée de blancs exaspérants » (341)… Ainsi l’esthétique prigentienne est-elle inscrite dans un texte qui représente un véritable palais de glaces aux mille réflexions et autoréflexions.

 

Là, n’existe que ce qui est évoqué/invoqué/convoqué par l’écriture : faits et lieux ; fantômes, fantasmes et fantasques ; images et imageries, souvenirs et (micro-)récits fictifs ; hyperesthésies, amnésies et réminiscences… D’où, en lieu et place de la sempiternelle narration ultérieure, une écriture actualisée dont la puissance de présentification repose en partie sur de nombreux déictiques (clin d’œil au Nouveau Roman) : dès lors que « l’enfance incarne […] la vie au présent » (CP, quatre temps, 198), il importe de « poser sans bouger dans un présent de généralité » (EC, 269). Sur la scène de son petit théâtre autofictif, le scripteur dialogue avec les personnages comme avec les lecteurs. S’y succèdent entrées, saynètes et didascalies ; chants, chœurs, fugues et pastorales… Y défilent chipies et harpyes, lutins et diablotins, une sarabande de figures ô combien suggestives : « Nez-de-Fouine, la garce à Cul-d’Rat », « Touche-à-Tout , greluche de Trucmuche alias la donzelle à Julot »… « Prigent I Monojambe, clip clop la dégaine, Prigent II le Bien-Aimé, Prigent III Face-de-Castor vu les longs chicots » (542-43)… Cela dit, le modèle narratif majeur est emprunté au cinéma, certains passages confinant même au script (champ/contrechamp/hors-champ, plongée/contre-plongée, zooms, travellings et panoramiques, fondus enchaînés et coupes franches…) : histoires et Histoire sont projetées dans la camera obscura du narrateur ou de Chino, sont élaborées dans « la petite lucarne, ou boîte à malices, ou lanterne magique » qu’est l’espace du dedans (Demain je meurs, 20).

 

Entré dans le champ dans les années 70, Christian Prigent préfère à la perspective diachronique une suite de coupes synchroniques ; c’est bel et bien une conception spatiale de l’histoire/Histoire qui sous-tend sa pratique scripturale : ce n’est pas tant avec du temps qu’avec de l’espace que l’on fait du roman ; dans la mesure où « la réalité, c’est du découpé dedans pour bloquer en instant du temps » (27), Les Enfances Chino est une succession d’instantanés, de stases et de stations, de tableaux (aux sens pictural et théâtral). Réfutant tout essentialisme, l’écrivain pose l’impossibilité de toute totalisation (l’Histoire n’est qu’ « avec trous à reconstituer » – 478) et opte pour un relativisme des points de vue (d’où les différentes versions sur le sort du grand-père durant la Grande Guerre). La vérité historique étant inatteignable et les reconstructions historiques lacunaires, il ne saurait être tenté par « le vertige en panoramique » (468) des grandes fresques ; privilégiant l’Histoire par la porte étroite du vécu, il opère des zooms sur des épisodes locaux – faits divers, drames et actualités « vues en très grossi de cul de bouteille » (383). Pour le plan large, il recourt à l’épitomé, cet art du raccourci épiphanique qui met en miroir histoire locale et Histoire, cette technique simultanéiste qu’ont utilisée les romanciers américains, de même que Sartre ou Giono : « Dans l’intervalle aura le cigare de Fidel Castro conquis La Havane avec les barbus en jeep et casquette traviole toutes les deux et Gilbert Bécaud sur tréteaux dressés dans les Promenades en cravate à pois effacé d’un souffle à cent mille volts […]. Le travail du temps annule Mendès-France et bouffe Ben Bella happé en plein vol dans ses oubliettes pour de longs balais. Mais Moulinex passe au moulin électrique sous le bip bip du Spoutnik » (387). Dans son hétérodoxie, ce télescopage sans ponctuation est à l’image d’un roman qui tourne d’autant plus le dos à l’Histoire officielle qu’il la tourne en dérision : « Tout ça casse les couilles, dit Broudic, c’est loin. Presque autant que Vase de Poissons, Godefroy la Soupe ou l’Arche de Noël » (462).

Ciné Chino : Mélancolie et Carnaval

« Voyez ici Chino, fils de Lucien Le Cam alias Lapin Lecon »… « Chino descend du lapin. Du lapin il a l’œil sur le côté et le poil qui tremble entre les oreilles » (454-55)… Ecce Chino, « fils de désespérance » (140)… En fait, revoici le Chino de Grand-mère Quéquette, « Chino, le petit bossu, alias Courte-patte » (GMQ, 345), à qui on lance des cailloux… Celui qui est « ridiculement harnaché pour ce monde » (citation de Kafka en exergue des Enfances Chino) : celui qui a chuté parce que quelque chose clochait en lui – et dans son nom même… Comment expliquer « la tache au moral du mal qui fait boiter » (199) ? Angoisse et portement du nom…

 

Or, Chino étant associé à « chicots », se trouve affecté le nom même de Prigent – via la grand-mère et Face-de-Castor (Prigent III)… Ne pouvant faire le deuil de son enfance perdue, l’écrivain s’y replonge dans l’ex-stase, dans cette parenthèse hors du temps – dans cette aventure intemporelle – qu’est l’écriture. Rivé à la Chose qu’il ne peut introjecter1, il incorpore le paradis rural perdu, pratiquant une écriture mélancolique qui intègre les langues mortes ou anciennes (latin, ancien français, breton), les bibliothèques paternelle et maternelle. Les matériaux romanesques (souvenirs et/de lectures) subissent un traitement par oralisation/analisation qui procède à la compensation de la perte – à l’érotisation de l’angoisse. Car, sous les auspices de « Saint Méen, l’apôtre des Gredins, des Sots, des Enfantins » (307), tel est le seul cheminement viable : le passage de la melancholia artificialis à l’homo carnivalus, de la Nausée au rabaissement carnavalesque, de la tristitia à l’extremitas, du MEMENTO MORI à l’ « Armor de rire ». C’est ainsi qu’il faut faire tomber de leur piédestal les sommités de la Laïque : « Villon le truand, Baudelaire le droguiste, Balzac l’allumé à la cafetière, Poe le poivrot, Musset le pleurnichard, Vigny le soudard, massacreur de loups, Barrès le belliqueux, Richepin le faux gueux, […]. Le Maurice Carême qui coupe l’appétit ! Paul Verveine, le poète soporifique » (410-11)… C’est ainsi qu’il convient de voir le monde dans une bouse… Merde à ceux qui nous ont faits ! Rien de noble dans le vivant : « La matière en toi comme autour de toi, c’est du coulis de chromosome. C’est de la cellule poilue du pourtour qui torticole, scinde, déteint sur tout et épidémise. Son sirop fruit. Tu es le trou par où ça fuit. Et quand ça se carre dans du mesuré sans gesticuler, c’est que ça est, ou toi, mort » (422) ; « Seul le vivant pue : du goulot, des pieds, des fesses, des aisselles » (450)… Si prière il y a, c’est pour nous rappeler à notre réalité biologique : « Pauvres corps qui dormez putrides sous nos pattes, […] oxydation et fermentation, produits de vos transformations, chauffent le feu d’enfer […] » (381). Si oratoire il y a, c’est en l’honneur de « l’apôtre des emmerdés » : « saint Vuydeboyau, patron des coliquards. Celui qui nous aide à passer la vie qui fait chier » (385)… C’est ainsi que, à l’instar de Pilar, il nous faut considérer le monde cul par-dessus tête : « Tous les hommes dont toi, moi, lui et les autres naissent pitres à l’envers et gogols à l’endroit » (408)… Aussi la vision du grand-père à la Grande Guerre est-elle emblématique : « dégringolé par terre à faire le bousier le dos dans la crotte agité des pattes sans rien pouvoir faire pour vivre à l’endroit » (480).

 

La dé-figuration carnavalesque est le moyen détourné de réussir la figuration du nom – de le faire parler en propre. Voyez comment « Chino, fils de Lucien Le Cam alias Lapin Lecon », évoque les ébats de la Madelon avec son militaire : « Ça a lapiné, aux dires de Broudic, entre le muret et l’édicule pieux avec la syllabe qui gêne à la rime. Lapin et lapine et la pine aussi, hi hi » (458). Faire clocher le monde à l’endroit, le regarder de travers et par en bas pour faire tomber à la renverse le lecteur, est une façon d’habiter poétiquement son nom, c’est-à-dire de se faire un nom et de bâtir avec sa « tour de babil » (93). Ce babil, nommons-le langtourloupe, pour donner à voir/entendre la torsion carnavalesque, le travail de dé-familiarisation de la langue commune, le vilain tour joué aux usages linguistiques comme aux habitudes de lecture : inventions morpho-lexicales (par translation : lunatiquer, promiscuiter, populer… ; par déformation ludique : « merdicraman », barbiturisque »…) ; jeux phoniques (calembours et à-peu-près : lapine/la pine, Nabot Léon… ; paréchèses : « Son son », « Empire pire »… ; homéotéleutes : « ouille, ouille, ouille. Papouille et farfouille »…)…

 

« Je tente d’écrire comme on retombe en enfance […] une enfance de la langue », a dit le poète (CP, quatre temps, 199).



1 La différence entre incorporation (appropriation de l’objet de désir – et donc refus de sa perte -, absorption du manque sous forme de nourriture, réelle ou imaginaire) et introjection (accomplissement du deuil) a été établie par Nicolas Abraham et Maria Torok dans « Introjecter-Incorporer. Deuil ou mélancolie », Nouvelle Revue de Psychanalyse, Gallimard, n° 6 : « Destins du cannibalisme », automne 1972.

4 avril 2013

[Chronique] Christian Prigent, L’archive e(s)t l’oeuvre e(s)t l’archive (Christian Prigent, les aventures de l’écriture 5/6)

Christian Prigent, L’Archive e(s)t l’œuvre e(s)t l’archive, Supplément à la Lettre de l’IMEC, coll. "Le Lieu de l’archive", hiver 2012, 32 pages.

A l’occasion du dépôt de ses archives à l’Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine (IMEC), Christian Prigent a écrit cet opuscule qui permet de faire le point sur sa fabrique scripturale comme sur son rapport à la Bibliothèque et à la critique génétique : après le volume Christian Prigent, quatre temps, voici donc le deuxième volet de la réouverture pour inventaire. De quoi s’agit-il ? Celui qui n’a jamais fait part du moindre intérêt pour la question des archives distingue trois types de documents : un dossier lacunaire comprenant brouillons et états divers de ses manuscrits ; les archives dites "familiales" (photos d’enfance et lettres essentiellement) ; des archives sonores et textuelles concernant les avant-gardes et les écritures expérimentales depuis les années 70 (cassettes audio, revues, affiches et programmes de multiples manifestations et colloques…), auxquelles s’ajoutent un ensemble étiqueté "socio-politique", qui témoigne du contexte des années 50-60 et des activités paternelles au sein du PC. Nous attend une surprise de taille : celui qui a fait son entrée dans le champ littéraire en un temps qui proclamait la mort de l’auteur n’est pas prêt à renoncer aux privilèges de l’auctor.

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22 février 2013

[Texte] Daniel Pozner, Dans le vide

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 13:23

Après "Quelque chose est grand et petit", à coups de télescopages, Daniel Pozner revisite cet emblème de la modernité qu’est la ville.

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20 mai 2012

[News] News du dimanche

En attendant la sortie ce mercredi du très attendu Témoignage de l’objectiviste américain Charles Reznikoff (P.O.L) et de retrouver Libr-critique ce jeudi lors de la Rencontre "La littérature hors les livres", découvrez l’époustouflant dernier recueil de Christian Prigent, La Vie moderne, ainsi que la réédition de Plateau, de Fred Griot – qui sera également présent à Lille ce jeudi 24 mai 2012. /FT/

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19 février 2012

[News] News du dimanche

Après un premier post consacré à ce qui ressortit et à l’actualité la plus brûlante et à la nécessaire réflexion sur un clivage régissant le champ éditorial, dans ces NEWS pleins feux sur l’essai fondamental de Bernard Desportes, Le Présent illégitime ; puis, nous retrouvons notre rubrique satirique Libr-campagne

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6 décembre 2011

[Dossier Ernaux – 4] « Ã‰crire une histoire, c’est tarte » (Annie Ernaux, L’Atelier noir), par Isabelle Grell et Fabrice Thumerel

Annie Ernaux, L’Atelier noir, éditions des Busclats, automne 2011, 208 pages, 15 €, ISBN : 978-2-36166-009-3. [Lire le 3e volet du Dossier]

Reconnue au moment même où les études génétiques étaient en plein essor, comme bon nombre d’écrivains majeurs, Annie Ernaux prend soin de son patrimoine avant-textuel : jusque La Place (1984), dont il ne lui reste que les feuillets non repris dans la version publiée et le roman commencé sur son père, elle ne garde pas ses manuscrits et brouillons ; depuis Une femme (1986), elle « conserve tous les brouillons, et depuis La Honte, premier texte saisi sur ordinateur, une grande partie des tirages » (entretien avec l’auteure). Un passage de L’Atelier noir, dans lequel le futur antérieur programme un effet de lecture, va nous permettre de saisir tout l’intérêt qu’il y avait pour elle à publier, après une partie de son journal intime (Se perdre en 2001, en plus de quelques fragments en revues), son journal d’écriture : « Ce qui sera bouffon, si on publie un jour ce journal d’écriture, en fait de recherche à 99%, c’est qu’on découvrira à quel point, finalement, la forme m’aura préoccupée. Bref, ce qu’ils appellent la littérature » (p. 125). Nous entraîner dans son laboratoire d’écriture, c’est souscrire à la définition flaubertienne – qui deviendra un canon de la modernité – de la littérature comme souci de la forme, et par là même répondre à ses détracteurs qui l’accusent de « facilité ».

Ayant eu accès à l’essentiel de ce journal de recherche qui couvre les années 1982 à 2007 (soit la période allant de 1989 à 1998 : p. 51-166 dans ce volume), j’ai pu analyser dès 2002 le processus scriptural propre à Annie Ernaux (cf. « Littérature et sociologie : La Honte ou comment réformer l’autobiographie », dans Le Champ littéraire français au XXe siècle, Armand Colin, 2002, p. 83-101). Du reste, les pages datées de 1989 et de 1998 ont paru en 2001 dans la revue Les Moments littéraires (Anthony ; p. 15-31). Cela dit, m’intéresse ici l’orientation de ce livre : cette chambre noire où se trouve gravé l’instant se concentre sur ce « passage » que constitue « l’histoire d’une femme de 1940 à l’an 2000 », c’est-à-dire Les Années (p. 137). Je tiens à remercier Isabelle Grell de m’avoir envoyé son texte en me proposant de me joindre à elle pour l’article. /FT/

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9 octobre 2011

[Spécial Al dante – 2/6] Kaléidoscope al dantesque

Avant de passer aux articles sur chacune d’elle, voici un aperçu des quatre dernières publications d’Al dante mentionnées dans l’entretien avec Laurent Cauwet : Sylvain Courtoux, Stillnox, et Jérôme Bertin, Bâtard du vide ; David Sillanoli, Le Jus de la nuit ; Contre-attaques, n° 2.

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7 juillet 2011

[Chronique – hommage] Sylvain Courtoux, Ce n’est pas dans le journal / que j’ai appris la mort de Pierre Courtaud…

Au moment où nous apprenons que La Main courante pourrait être reprise – au moins pour un temps -, nous vous proposons la seconde partie de l’hommage écrit dans le pur style courtousien. [Lire la première partie]

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30 juin 2011

[Livre-news] Confrontations, Bulletin de la Société des Amis de Louis Guilloux, n° 24

Filed under: Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 19:39

CONFRONTATIONS, Bulletin de la Société des Amis de Louis Guilloux, n° 24, été 2011, 104 pages, cotisation annuelle de 20 €.

Cette livraison peut en partie être placée à l’enseigne de la modernité : Christian Cavalli montre en quoi l’écriture romanesque de Louis Guilloux est un lieu de tension entre parole et silence ; Valérie Fournaison-Poussard s’attache à la déconstruction du personnage ; enfin, il sera question du "dialogue posthume" entre Christian Prigent et Louis Guilloux (intervention de l’écrivain, suivie d’un article de Fabrice Thumerel, "Prigent/Guilloux : un dialogue carnavalesque" – version remaniée de l’article paru dans le numéro 21-22 de la revue Il particolare, hiver 2009-2010).

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22 juin 2011

[Manières de critiquer] Sébastien Ecorce, Note sur UNS de Mathieu Brosseau (2/2)

Voici la seconde partie de la longue analyse philosophique de Sébastien Ecorce, qu’on gagnera à lire en regard du texte de Mathieu Brosseau. [Lire la première]

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11 juin 2011

[Manières de critiquer] Sébastien Ecorce, Note sur UNS de Mathieu Brosseau (1/2)

Mathieu BROSSEAU, Uns, préface de Jean-Luc Nancy et dessins de Winfried Veit, Le Castor astral, juin 2011, 104 pages, 12 euros, ISBN : 978-2-85920-863-9.

Peu après la parution de La Confusion de Faust, que nous avions saluée, voici Uns, livre dont l’importance nous incite à publier en deux temps la longue analyse philosophique de Sébastien Ecorce et à vous en faire écouter des extraits lus par Jean-François Baille. [De Mathieu Brosseau, on lira en parallèle sur le site "Autobiographie du Nous" et «Portrait d’un "travailleur perdu de la langue" » – entretien en deux parties]

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14 janvier 2011

[Dossier] De la subversion aujourd’hui…

Jusque l’automne 2011, nous proposons un Dossier sur la subversion aujourd’hui qui, sous la forme d’un work in progress, regroupera différentes pratiques (poétiques, artistiques, universitaires…) et approches (synthétiques ou analytiques ; générales ou particulières ; théoriques, historiques, sociologiques…).

On commencera, après avoir exposé quelques interrogations et pistes de réflexions (cf. ci-dessous), par un diptyque sur les deux derniers livres de Didier Éribon (Bernard Desportes sur Retour à Reims et Fabrice Thumerel sur De la subversion).

Dans les semaines et mois à venir, suivront les contributions de Giney Aymé, Sylvain Courtoux, Cuhel, Annie Ernaux, Joël Hubaut, Pierre Ménard, Sandra Moussempès, Christian Prigent, Emmanuel Rabu, Colette Tron… du caricaturiste Joël Heirman, des universitaires Chris Beighton (Université de Canterbury), Sébastien Ecorce (EHESS), Aurélien Marion (Université de Strasbourg)… Ont également été contactés ou ont manifesté leur intérêt : Pierre Jourde, Jean-Luc Nancy, Francis Marcoin, Joachim Montessuis, Anthony Poiraudeau… [Bien d’autres noms viendront s’ajouter]

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17 juillet 2010

[Revues] Feu d’artifices revuiste (2/2)

Le "feu d’artifices" ne peut qu’amener Fusées… De cette dix-septième – et riche – livraison, on retiendra surtout la préface de Philippe Beck ("Propositions sur l’avant-garde"), le dossier sur Bernard HEIDSIECK et quelques travaux en cours (Bruno Fern, "Des tours" ; Mathieu Brosseau, "Ici dans ça" ; Bénédicte Gorrillot, "Trompettistes").

Fin août, nous reviendrons sur le somptueux numéro 4 de Lgo et sur le dossier de Littérature, "Effacement de la poésie ?" (n° 156, hiver 2009-2010, 110 pages, 20 €), dans lequel nous retrouvons Jean-Claude Pinson («"Lançons donc du blé à travers l’éther"», p. 16-35) et un article de Bénédicte Gorrillot, "Christian Prigent : l’effacement poétique à l’œuvre" (p. 65-78), qui constitue le pendant de celui qu’elle a publié sur LIBR-CRITIQUE, "Christian Prigent : l’écriture du commencement".

â–º Fusées, Carte Blanche, n° 17, été 2010, 120 pages, 15 €, ISBN : 978-2-905045-54-6.

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