Libr-critique

2 mai 2018

[News] Poésie et performance aujourd’hui

Libr-critique vous invite à une soirée organisée par Remue.net à la Maison de la poésie le mercredi 23 mai (Passage Molière, 157 rue Saint-Martin 75003 Paris : tarif : 5 € / adhérent : 0 €) : c’est dans trois semaines tout juste… il est donc temps de s’inscrire : ici

Rencontre & performance 

Mercredi 23 mai – 20h 

« Poésie & performance aujourd’hui »

Gaëlle Théval & Mathias Richard

Rencontre animée par Fabrice Thumerel 

En un XXIesiècle où tout festival et toute soirée poétique de bon ton affichent des performances, où tout tend à devenir performance, qu’en est-il véritablement de ce que l’on appelle « performance » dans l’espace poétique actuel ? En quoi se différencie-t-elle d’une simple lecture, d’un one-man-show, voire d’une saynète ? Toute action publique et éphémère est-elle performance ? « Que fait la performance à la poésie ? » (Abigail Lang).

 

Poésie sonore, poésie-action, poésie orale, happening, poésie pop, audio-poésie, vidéo-poésie, poésie sonique, poésie scénique, lecture-performance, poésie-performance… Que signifient ces appellations ? Quels sont leurs rapports effectifs à la performance poétique ?

Quelles pratiques aujourd’hui, verbales et non verbales ? Quelles lignées ? Quelles lignes de force ? Quels noms ?

 

C’est ce dont nous débattrons avec Gaëlle Théval, universitaire et critique spécialisée dans les poésies expérimentales, auteure de Poésies ready-made(2015), qui vient de publier avec Olivier Penot-Lacassagne le volume collectif Poésie & Performance (2018). Participera également à la discussion, après sa performance, Mathias Richard, chef de file du mutantisme, cet avant-gardisme qui se nourrit de nouveaux imaginaires (SF, jeux vidéos, etc.) et nouvelles techniques au carrefour de la performance, de la poésie sonore et de la poésie multimédia, tout en s’érigeant à l’encontre des dérives ultra modernistes : nous aurons le plaisir d’apprécier avec nos yeux, nos oreilles et notre imagination ces pratiques originales. 

 

À lire – Olivier Penot-Lacassagne & Gaëlle Théval, Poésie & Performance, éditions Cécile Defaut, 2018.

 

Mathias Richard et alii, Manifeste mutantiste1.1, Caméras animales, 2011 ;
Mathias Richard, Mutantisme : patch 1.2, Caméras animales, 2016 ;
– syn-t.ext, Tituli, 2016.

  

23 juillet 2016

[Chroniques-livres] La révolution mutantiste est en marche

Après un premier manifeste collectif, Manifeste mutantiste [blog Mutantisme], voici le deuxième qu’on attendait, accompagné d’un volume de syntextes signé du seul Mathias Richard : cette simple présentation sera suivie d’une étude plus approfondie.

Mutantisme : patch 1.2, Caméras animales, 2016, 324 pages, 20 €, ISBN : 978-2-9520493-8-2 ; Mathias Richard, syn-t.ext, éditions Tituli, 2016, 248 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37365-049-5.

"Le travail poétique est un chemin qui peut nous mener à la connaissance de la réalité extérieure" (Mutantisme, p. 58).

Le postulat fondamental du mouvement : à la mutation anthropologique que nous sommes en train de vivre doit correspondre une révolution artistique à même de la comprendre et de l’accompagner. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que le mutantisme s’inscrive en droite ligne des avant-gardes : recours au manifeste, éthique et esthétique de la rupture [voir « Pour un déclin du mot "roman" »]… sortie de la littérature, du style, de l’expressivité : "Je n’écris pas, je copie. Ma bouche ne veut pas parler" (56). Désormais, place aux protocoles d’une création plus ou moins collective.

Le mutantisme est un avant-gardisme qui se nourrit de nouveaux imaginaires (heroic fantasy, SF, jeux vidéos…). Ce qui ne l’empêche pas de s’ériger à l’encontre des dérives ultra modernistes : "le mutantisme : une nouvelle manière d’être inadapté à un univers qui est une gigantesque boule de négativité, une pyramide de désespoir"… L’alliance des contraires est du reste souvent recherchée : hommes / machines, animalité / technicité… [Cf. "Poéscience dans la Préhistoire électronique"];

Face au flux d’images et de discours qui constitue désormais notre monde, bon nombre d’écrivains jugent salutaires tous types de recyclage (cut up et échantillonnages divers) ; pour sa part, Mathias Richard a mis au point la technique du syntexte, au carrefour de la performance, de la poésie sonore, de la poésie multimedia… À vous de découvrir, Libr-lecteurs : pour avoir un très large aperçu de ce processus créatif, il suffit de taper dans le moteur de recherche ci-dessus (en haut, à droite) "amatemp" ou "syntexte".

22 juillet 2014

[Création] Mathias Richard, LALIBARTA

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 20:42

Avant la parution chez Al dante de son prochain livre, l’auteur du Manifeste et du blog mutantistes nous livre un texte d’une rare puissance d’attraction/destruction. [Lire/voir la dernière contribution de Mathias Richard à Libr-critique]

 

 

24 mai 2014

[Création] Mathias Richard, Poéscience dans la préhistoire électronique

L’avenir sera assurément mutantiste… Nous remercions Mathias Richard – dont nous avons mis en ligne bon nombre de créations et réflexions – de nous avoir donné à publier en avant-première un extrait du livre collectif à venir, qui fait suite à Mutantisme 1.1 : Mutantisme : PATCH 1.2.

 

Le poète dans la technique

 

Tout comme le transhumanisme, le mutantisme a un fort rapport avec la technologie, avec la science, et leurs prospectives, mais (contrairement au transhumanisme) ce n’est pas du techno-enthousiasme béat, plutôt de la Realpolitik car une grande partie de la vérité de l’époque (du changement d’épistémè qui lui correspond) s’y trouve.

La science est une drogue mentale. L’environnement techno-scientifique agit comme un shoot sur le cerveau et fait rêver, créer, écrire, penser sous d’autres angles.

Un exemple parmi mille autres : la Singularité Technologique, ou la théorie-prédiction de la possibilité de l’avènement d’une intelligence artificielle (IA) s’auto-reproduisant et s’auto-améliorant de plus en plus vite, reléguant en quelques années l’humanité à l’état de seconde intelligence sur la planète. Dans cette perspective, on peut voir l’humanité comme un trait d’union permettant l’avènement d’un autre type d’intelligence la dépassant.

 

(Van Gogh : "être un cheval de fiacre qui traîne voiture de gens qui vont jouir du printemps : anneau dans la chaîne des vivants, utile à des gens qu’on ne connaît pas").

 

En relation avec l’obsession de l’avènement-IA, le premier ensemble de syntextes, Réplicants, propose de décrire les pensées (scriptopsies sous formes syntextuelles) de différents types d’IA robotisées (réplicants), souvent plus humaines que les humains.

Ainsi, concernant cet exemple, la question n’est pas de savoir si la Singularité Technologique est vraie ou fausse, possible ou impossible, mais comment cette information, cette théorie, cette possibilité, nous impacte, modifie notre vision du monde, en quoi elle est fertile pour créer des formes et des idées.

 

Le mutantisme est la machine à penser et fantasmer et créer qui accompagne l’intensification de notre environnement techno-scientifique.

 

 

Religion cargorobo (roboculte)

 

Le machinisme est désormais intégré dans les consciences.

Le sacré a été transféré à la technique. Nous sommes dans le règne de la technique sacralisée. Techno-dépendants, techno-addicts. Aujourd’hui tout s’organise et s’explique par la technique.

 

L’art mutantiste est imprégné de l’imaginaire scientifique et technologique (volontairement ou non).

Il montre et opère des retours des processus technologiques et informatiques dans les comportements, la création, l’humain, le biologique.

On veut imiter avec nos corps et nos pensées les processus informatiques et technologiques, faire de l’informatique sans ordinateur.

 

Le geste mutantiste favorise les techniques "mentales" (le travail sur la pensée, la sensation, le langage) à la maîtrise d’outils software : se fabriquer des logiciels de pensée, des logiciels mentaux, des plugins d’actions et comportements.

 

De leur côté, les machines s’humanimalisent à coup de bugs et glitches.

 

Les virtuoses de la technique sont nombreux. Les mutantistes sont des êtres traversant la technique, traversés par elle, sans forcément chercher à la comprendre ou la maîtriser, sans viser à l’expertise ou à la spécialisation mais à être comme des sauvages de la religion des cargos vénérant les avions et les stations de radio et imitant les militaires et techniciens en construisant des micros en bois et des pistes d’atterrissage sur des chemins. De même nous cherchons par des actions cabalistiques à imiter les robots et les ordinateurs et les appareils et machines (pour échapper à la souffrance, à la faiblesse, conjurer le vide et nous sentir plus forts et performants, tendus entre résistance et adaptation, et nous trouvons de nouvelles idées, grésillants d’électricité).

 

Notre religion des cargos est la religion des ordis et des robots.

Le geste mutantiste utilise les outils à disposition (exemple : technologies de l’information) sans chercher à les maîtriser, mais à les traverser et à être traversé par eux et témoigner de ces frictions et traversées.

 

Entre Homme et ordi : échanges, feedback, circulation (breakdance).

Exemple : le syntexte vocal (diction, processus, sources, modes). Plus largement, la plupart (sinon la totalité) des machines mutantistes.

 

 

La science-poésie, ou poéscience

 

Après la SF ou science-fiction, il faut enrichir la palette des écrits créatifs liés à la science avec la SP, la "science-poésie", ou poéscience (poésie-science).

La mutantiste veut un geste poétique qui n’ait pas pour thème la SF mais qui soit de la SF en lui-même.

 

Poéscience : utiliser (détourner) le vocabulaire, le lexique et les codes de la science à des fins poétiques.

Poéscience : utiliser des matériaux scientifiques (discours, images, sons…) à des fins poétiques (artistiques)

 

La poéscience est la réponse des grands singes que nous sommes à l’environnement techno-scientifique, qui est pris comme sujet d’inspiration, thématiquement et dans les processus créatifs/poétiques/formels eux-mêmes.

 

 

 

6 novembre 2013

[Texte] Mathias Richard, amatemp999 [dégénérescence totale]

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 18:17

Voici un nouveau syntexte, écrit "au bord de la crise de nerfs" par l’auteur de Machine dans tête et du Manifeste mutantiste 1.1. [Lire le dernier amatemp]

 

 

Je sais des choses qui vous concernent | je dors pendant que je danse | © Internet | catégorie : handipoésie | Plus on vieillit, plus chaque jour devient le repère d’un deuil différent. | Vous savez qu’il existe un remède à la Personnalité et ce remède est à un clic de vous: | Chaque pas crée le suivant / je me sens fort quand je me couche | (crié) je suis intellectuel _ (crié) JE SUIS INTELLECTUEL | Papa ? Je peux t’appeler Maman avant que Papa revienne ? | on ne jouit pas par politesse | la langue est énorme dans la bouche | une langue aussi grande qu’un visage d’enfant | j’aimerais avoir un ami comme moi | l’impression de ne pas faire partie de la même espèce que les autres, d’être l’exemplaire paumé et isolé d’une autre possibilité | si tu veux partir tu peux rester | Merci de votre compréhension – ou pas. | faire des choses alors qu’on sait qu’elles ne sont pas bonnes pour soi / le savoir ; le faire | langue bite à graines vivantes | et des yeux vides poussent |

 

Pendant des années je me suis serré la ceinture, je travaillais dur, vivais mal, mangeais mal, dans des appartements minuscules, et économisais pour des jours meilleurs.

Puis un jour j’ai réalisé qu’il n’y aurait pas de jours meilleurs, mais que des jours de plus en plus durs.

Alors j’ai décidé de ne plus travailler, de ne plus économiser, et de prendre le meilleur de ce que je pouvais chaque jour, en abandonnant tout projet et en dépensant tout ce que j’ai sans regret.

 

untitled united | J’ai une carte d’interdit de tous les clubs de Marseille. | je vois tout comme si j’étais bourré, mais en permanence et sans être bourré. | Tricherie à l’envers. Faire croire que ses propres textes sont écrits par des nègres, alors qu’en fait on les écrit soi-même. | Personne ne pige rien à tout… | Tout tourne pour rien. |

et

c’est là

que

je L’ai

rencontré

dans le club des losers-tarés,

auto-intoxiqué par ses propres rejets indestructibles :

du bitume et du caca mélangés conçus avec la fonction déconstruire,

bras et jambes dégoulinant en escaliers | des lèvres en forme d’anus, blessures fraîches comme des fleurs | attrapant des coups de soleil dans le noir | buvant la tisane aux mégots | MON FILS…

mon fils

je lui dis tout

sauf

"drogué"

et "pédé"

mon fils

n’hiverne pas il éterne

mon fils

Fait Maintenant Partie de Ceux Qui Savent s’y prendre

MON FILS

n’arrive pas à s’endormir

MON FILS

n’arrive pas à s’réveiller

MON FILS

raconte des blagues aux gens pour les tuer pendant qu’ils sourient

mon fils

à présent

traduit fidèlement les mensonges des autres

 

Je vais BIEN.

Je dors BIEN.

J’aime ma VIE !

 

Le gouvernement est en fuite sur Mars. | Quand on ne sait plus où en est, quand on est en plein délire, prendre ce délire comme un état stable, puis le cartographier. | Je dors pendant que les gens vivent, m’éveille quand ils déclinent. | Le gouvernement est en fuite sur Mars. |

et c’est là

que

je L’ai

rencontrée

dans le club des louseuses-tarées,

un bouchon d’oreille dans le coeur | revendiquant son conformisme avec fureur | Aux âmes mal nées la médiocrité n’attend pas le nombre des années. | Un certain type de personne ne s’épanouit que dans la haine. | MA FILLE…

ma fille

a un superpouvoir :

transformer les mecs en toutous

ma fille

elle a

des phéromones

d’aliens

ma fille

elle a peur des corps

et elle a peur des mots

ma fille

se réveille avec des maux de tête pire qu’un cauchemar

à l’intérieur d’elle il y a un monde de souffrance

MA FILLE ne désire

que le sommeil

et l’absence de rêves

ma fille

dort quelques heures

juste après être revenue de son travail,

et elle dort deux heures avant d’y retourner,

afin de totalement isoler sa vie libre de sa vie aliénée

Elle est un puzzle quel que soit l’angle, visage/corps/pensée/vie. Connaissez-vous l’histoire de la fille-garçon-puzzle, à la personnalité fracturée, fractionnée, faite de milliers de fragments attachés : un fragment gris, un fragment vert / un bout de plastique, un bout de prairie / un tourbillon de coton, un bouton d’ordi.

 

Je suis voyante, j’ai eu un flash vous consernant.

Je vous embrasse très fort et vous dis à tout de suite.

Bien à vous,

Votre Medium

PS: je vous conseille de vous munir d’un stylo et d’une feuille, afin de pouvoir bien noter toutes mes prédictions.

 

1/ L’avenir appartient à ceux dont les ouvriers se lèvent tôt. | 2/ l’avenir envoie des ondes dans le présent | 3/ T’es manifestement un prototype _ on réussira jamais à te faire marcher. | 4/ L’anti-cryptographie est l’art de trouver le message le plus clair possible. | 5/ Tu As Reçu Un Ordre Direct Du Soleil | 6/ poème de luxe _:_ Sous la route | 7/ Pour vider un humain de son sang, faut qu’1,2 million de moustiques le piquent d’un coup. | 8/ [texte écrit les yeux fermés avec des lunettes noires] | 9/ y a un conflit entre ma santé physique et mon moral : l’augmentation de mon moral se fait au détriment de ma santé, et vice-versa | 10/ Nos plus récentes études démontrent que la lettre « W » n’a tout simplement plus sa place au sein de l’alphabet. | 11/

 

et c’est là

que

j’ai

rencontré

TA GRAND-MERE

 

et c’est là

que j’ai rencontré

TON ARRIERE-GRAND-ONCLE

 

et c’est là que j’ai rencontré

ZOBI LA MOUCHE

BABAR

GEORGES BUSH

MICHEL

TATA

& SUPERSPOUTNIK

 

 

 

26 septembre 2013

[Manières de critiquer] Mathias Richard, Pour un déclin du mot « roman »

Filed under: chroniques,manières de critiquer — Étiquettes : , , , — rédaction @ 6:26

En ce temps de "rentrée-littéraire", et donc de triomphe-du-roman, nous remercions Mathias Richard – l’auteur du Manifeste mutantiste 1.1 – de nous permettre de partager avec son site Mutantisme cette réflexion critique des plus salutaires.

Introduction

Vient un moment où certains mots ne semblent plus correspondre aux choses qu’ils désignent. C’est d’abord une impression, un mouvement instinctif, avant d’être un mouvement intellectuel, articulé.

C’est, pour moi, le cas de l’usage du mot « roman ». Ce dernier, apposé aux travaux les plus divers, semble aujourd’hui être vidé de sens. Sinon celui d’une logique de vente (rassurer le lecteur sur le potentiel de distraction de l’écrit en question), qui est certes une logique puissante et que l’on aurait tort de négliger (celle de l’argent), mais ce n’est pas une logique liée à la réalité des écrits.

Je pourrais, comme tout le monde, m’en satisfaire, m’en foutre, m’arranger avec cela comme d’un pis-aller.

Mais je trouverais plus juste 1/ de ne pas utiliser ce mot ; 2/ sinon de ne l’utiliser qu’en certains cas précis ; 3/ de créer et utiliser d’autres mots. Cela s’origine dans une recherche, celle de ne pas être pris dans le langage et la culture comme de simples passagers qui ne questionnent rien.

La littérature devrait être l’école de la liberté, sa pratique (ce qui fait qu’elle ne peut être dans une position confortable, elle doit toujours être lutte, échappement, recherche, questionnement, doute, remise en question, pied de nez, déplacement) ; or elle est constamment menacée par l’académisme et le conformisme social.

Pour moi, la lecture, l’écriture, les livres, les textes, furent une école de la liberté, de la compréhension du monde, un lieu de partage des cerveaux et sensations entre corps isolés dans l’espace et le temps, permettant de ne pas être complètement prisonnier de ses origines et déterminismes.

La littérature est une école de la liberté, une ouverture à l’autonomie de pensée, un mode de connaissance, et je suis sensible aux mots qui emprisonnent, ou détournent de, ou faussent, ce à quoi ils sont censés référer.

 

Constat : omniprésence

On constate un choix (des éditeurs, auteurs, ensuite repris (vectorisés) par les journalistes, les bibliothécaires, les professeurs, les lecteurs…) : apposer, sur les couvertures, pour des raisons extérieures à la littérature, le mot « roman » à tout et n’importe quoi.

Il s’agit d’une véritable épidémie. Le mot roman est un mème qui a réussi. En littérature, il sert de mot-valise, alibi, talisman, placebo. C’est un mot que tout le monde fait rouler dans sa bouche par imitation et pour avoir un impact social.

Remplaçons le mot « roman » par « bouloutch » :

– je suis en train d’écrire mon dernier bouloutch

– alors dans votre bouloutch

– la théorie du bouloutch

– le nouveau bouloutch

– devenirs du bouloutch

– le bouloutch en question

Etc.

On se demande si le signifié du mot « romancier » n’est pas essentiellement un « homme bourgeois en chemise et veste posant assis à la terrasse d’un café de centre-ville ».

 

Hypothèse 1 (version officielle) : le roman est un genre vaste, immense, protéiforme, indéfinissable et insaisissable.

 

Il y a une théorie, une supposition : celle que le roman serait un vaste genre protéiforme, une forme blobesque illimitée qui engloberait, absorberait, intégrerait, amalgamerait tout.

Le roman, « catégorie littéraire la plus vaste et la plus indifférenciée au point de vue du marché du livre », est une forme, un genre, qui ne peut être défini. Il tolère en son sein toutes les formes possibles, tous les discours, ignore ses propres frontières : il n’a pas de dehors.

Cet ensemble disparate résiste aux propositions synthétiques : hyperplastique, polymorphe, transformiste, omnivore, de tout pour peu que cela raconte quelque chose, c’est de tous les genres le plus flexible, le plus changeant, multiforme (il a pu prendre pour principe sa négation même, ou l’aberration volontaire de ses codes). « Le propre du grand roman moderne a été de se vouloir un genre total absorbant en lui tous les autres. » Il n’est le lieu d’aucune spécificité : aucun langage, aucun registre, aucun objet, aucune poétique ne le qualifient, n’en sont le propre. Mais tout est lui.

 

 Hypothèse 2 (version mutantiste) : le roman n’existe pas.

 

Mais alors, si le « roman » est sans contrainte, si l’on peut tout y mettre, tous les contenus… pourquoi garder ce mot ? Comment quelque chose qui est sans contrainte peut être opératoire ? Si c’est opératoire, c’est qu’il y a de la contrainte, ou au moins un cadre, des règles. Si c’est la liberté totale, il est alors bizarre de garder ce mot « roman », d’y tenir.

On en vient parfois à cet étrange argument tautologique : le roman est parce que le mot roman est. Le roman est parce que le roman est. – Un roman ? C’est un roman.

Cet « argument », assené comme une évidence indémontrable, est le signe et le vecteur d’un dressage par les mots.

Nous concluons plutôt ceci : le roman ne peut être défini, car il n’existe pas.

Le mot « roman » n’est pas opératoire pour définir, rendre compte d’une partie de la littérature placée sous cette appellation.

« Roman » est un mot-valise que l’on agite et appose à des formes diverses et qui n’ont guère en commun.

A certaines époques il a pu signifier quelque chose de précis. Ce temps-là n’est plus. Cette appellation a des justifications historique et économique mais n’a pas aujourd’hui d’existence formelle objective.

Le terme de roman devrait être remplacé par celui de livre ou de texte (à la rigueur : littérature).

 

Tenter de définir le roman relève de la théologie ; cela revient à discuter du sexe des anges.

Il suffit de lire les ouvrages qui lui sont consacrés. Des milliers de pages et pas une seule définition claire.

Balayons certains arguments : le multifocal, la polyphonie et le rapport au « réel » ne sont pas une spécificité du « roman ». Le théâtre, la poésie, le document, l’essai, peuvent tout autant avoir ces caractéristiques.

Tout mettre sous le nom de roman est juste une vieille habitude.

Cette appellation est principalement un argument de vente. Sur les couvertures, la mention générique « roman » est une simple convention éditoriale et commerciale.

L’usage de ce mot apparaît souvent comme absurde, tournant à vide (vidé de sens). La standardisation de cette appellation laisse perplexe ou semble peu pertinente.

Le roman a certes une existence historique, mais n’est pas une forme pouvant être aujourd’hui définie selon une série de critères objectifs : un flux de conscience, des jeux sur le langage, une description de 100 pages sans personnage, des collages/montages de documents, tout cela est allègrement mis sous la même bannière « roman ».

La phrase du roman n’est pas différente dans ses caractéristiques de certains vers. La phrase du roman n’est pas différente en intensité de la phrase de la poésie. Et inversement. La poésie fictionne, explore, utilise toutes sortes de voix et voies.

Un certain « roman » recourt à ce que le poème traditionnellement mobilise (fragmentation, art de la coupe et du montage, souci du mètre, spatialisation du texte, surdétermination typographique, etc.), tandis qu’inversement le « poème » ne rechigne ni à la prose – chose entendue par lui depuis longtemps – ni à la narration, ni même à la construction d’intrigue.

De scénario à récit à poésie, à conte à théâtre à pensée, à essai à article à roman, à biographie à historiographie à document… : mélanges, alchimies. Des romans sont des poèmes, des essais sont des écrits mystiques, des articles de critique rock sont des épopées. Avec le « Nouveau Roman », il y eut abandon de l’intrigue, du personnage, de la psychologie, de l’omniscience. Il arrive que le texte entier d’un « roman » ne soit plus que langue et rythme, ou document, ou description, créant un rapport « désintrigué » (sans intrigue) au temps et au sens.

Le fait de déclarer aujourd’hui que le roman est en perpétuelle évolution et renaissance, indéfinissable, cannibale et multiforme, plutôt que de simplement constater qu’il n’existe objectivement pas, et que la réalité devrait être découpée autrement, témoigne d’une difficulté (peur, méfiance) des gens à penser hors des catégories qui leur sont données, à penser out of the box (hors de la boîte, hors des cases) pour reprendre l’expression anglaise.

Aujourd’hui, le roman est :

– un concept éditorial (un mot que l’on met sur des couvertures) ;

– une fiction sociale (il y aurait quelque chose que l’on appelle le "roman").

Dans la réalité, il y a des textes, avec des compositions, des structures différentes, et si l’on voulait les classer, il faudrait inventer, utiliser, des genres et des catégories différentes de celles existantes.

La littérature a craqué de partout, tout est mélangé, recomposé.

Ce n’est pas le roman, ou la poésie, qui absorberait l’autre, ou les autres genres ; c’est l’ensemble de la littérature qui a peu à peu pris ses aises, découvert sa liberté, et comme des peaux mortes les catégories qui lui étaient apposées (qui la vêtaient) sont tombées.

 

 Croisée des chemins

 

Après le design/graphisme du support/objet (forme, couverture, format, tranche, 4e de couv, couleur, image, photo, épaisseur, papier, disposition, maquette, type d’écran/affichage…), le genre est le premier échange implicite entre le texte et le lecteur.

Sur les couvertures des livres, le mot « roman » m’emmerde.

Je propose donc de changer de paradigme et de changer les mots (les appellations) pour décrire les travaux littéraires.

Si les études herméneutiques (herméneutique = art de la lecture/explication/interprétation des textes) concluent que les distinctions roman/poésie ne sont pas valides, alors il faut appliquer ces conclusions et arrêter d’utiliser ces distinctions dans l’édition, la bibliothèque, la librairie, etc., car ces catégorisations faussent et limitent la perception des œuvres, et la production d’œuvres libérées de ces délimitations artificielles.

Passé d’erreur-errance sympathique à rouleau compresseur aveugle, le mot « roman », en français, n’a pas à se coller à toute chose écrite sous prétexte qu’elle comporte des éléments narratifs.

Le champ littéraire a évolué et il ne faut pas l’enfermer dans des mots anciens et mal adaptés (des mèmes triomphants mais vidés de sens).

Le mieux à mon avis (les deux solutions me conviennent et ne sont pas incompatibles) :

1/ soit on évite de nommer un texte de création par un genre et on garde simplement la catégorie « texte » (ou « littérature ») (= table rase) ;

2/ soit on crée des nouveaux mots, genres, catégories, on redécoupe le langage pour l’enrichir (et du coup enrichir toute la réalité, puisque le langage structure notre vision du monde), y créer de nouveaux plis. (= reconstruction)

Dans le vocabulaire existant sur le sujet, seuls les mots "texte" ou "livre" signifient quelque chose

C’est à partir de la restriction à ces mots qu’il est à nouveau possible, dans un second temps, de définir des formes et des genres.

C’est le parti pris mutantiste, qui propose la table rase des genres existants, et une reconstruction à partir de cette table rase.

Cet acte tire conséquence de la littérature des siècles passés.

 

Restriction du terme

Est-il souhaitable que l’infini de la créativité soit toujours mis sous la même bannière d’un seul mot ? Nous pourrions avoir 1000 mots à la place de ce que l’on nomme « roman ».

A défaut de pouvoir détruire immédiatement ce mot (ce qui me semble bien plus simple et souhaitable, destruction que j’ai appliquée dans mon cas personnel, tant en tant qu’auteur qu’éditeur), mais pour atteindre cet objectif ultérieurement, on peut stratégiquement le réduire à son cliché et éviter, refuser de l’utiliser pour d’autres textes plus inventifs ou simplement différants.

A défaut de pouvoir se débarrasser immédiatement et totalement de ce mot (son ancrage social étant trop fort pour cela), nous proposons de circonscrire le mot « roman » à une définition stricte, et laisser les textes qui ne veulent pas être appelés « roman », les laisser libres de toute définition générique, ou créer des mots et termes et genres supplémentaires pour les formes infinies que prend l’esprit humain sous forme d’écriture.

Nous pouvons resserrer le sens du mot, réduire cette appellation standardisée à sa forme la plus standardisée et schématique.

Cette catégorie textuelle correspond alors à ce que l’on pourrait appeler l’industrie de la fiction, ou la fiction industrielle, ou encore la littérature de compétition commerciale.

Sa définition est une narration, disons de plus de 80 pages, organisée de façon claire et distrayante en chapitres mettant en scène des actions et personnages (intrigues, événements, psychologie, histoires…), construite avec un début et une fin.

Cette catégorie textuelle est un peu le spectre de ce que fut le roman triomphant au XIXe siècle.

Nous serions tentés de dire que, d’un point de vue « plaisir de consommation de fiction » / « shoots fictionnels », aujourd’hui les séries télévisées, les films, les mangas et les jeux vidéos racontent de meilleures histoires que ne le font les livres, et ils le font mieux : l’ignorer, c’est se condamner, comme nombre de romans contemporains, à ne produire que des décalques de films ou de sitcoms, des synopsis.

Il ne s’agit pas ici de nier le plaisir et l’intérêt de la fiction industrielle, mais de rappeler que cette forme dominante circonscrit en fait un tout petit champ en regard de l’étendue du possible, de l’imaginaire, de l’immensité sans limite des galaxies écrites.

 

 

Vers la machine [réinitialisation/exploration/reconstruction]

 

Si l’on enlève la fiction à la littérature (le malentendu est tel que certains ne voient la littérature que comme un réservoir à scénarios), il est intéressant de voir ce qu’il en reste : la spécificité littéraire, l’écriture, sismographie et boîte noire de la conscience humaine.

L’écriture est un instrument de recherche, un moyen d’investigation de l’esprit, de l’homme. Les textes n’ont pas de limites, ils sont à la fois philosophie, épopée, psychologie, histoire…

La littérature peut être considérée comme un outil neurobiologique et éthologique de témoignage de conscience et système nerveux des grands singes, une notation, un relevé sismique d’intensités (hautes, basses, médiums…), prenant toutes sortes de formes (et non pas trois ou quatre).

Nous tenons avec la littérature l’occasion de formuler des hypothèses divergentes, de faire des expériences, d’éprouver de nouvelles façons d’être.

Dans tous les domaines de la création, des expérimentations effacent délibérément les repères, transgressent les codes, inventent des modes hybrides d’effectuation, rénovent et amplifient leur efficace.

Beaucoup de textes tendent aujourd’hui à des formes plus proches de ce que l’art contemporain appelle installation, c’est-à-dire une juxtaposition d’éléments entre lesquels on puisse circuler, un texte préparé comme le sont les pianos, bref, une machine.

Tout comme la poésie classique a créé les rondeaux, les sonnets, les fables ou la poésie en prose, l’écriture d’aujourd’hui peut créer des formes et des formats.

Cette réinitialisation dans le champ littéraire est un schéma qui peut être appliqué à d’autres champs, en particulier le champ politique, et le champ religieux.

Les catégories actuelles n’y ont plus de signifiance.

Tout doit y être repensé, réorganisé, reconstruit.

Au lieu de reprendre des formes socialement répandues, mais en réalité périmées, j’encourage chaque écrivant à développer, créer, ses propres formats et formes.

 

***

 

– Chérie, c’est quoi une "machine mutantiste" ?

 

 

– Ce sont des outils créant des formes qui créent de nouveaux genres et catégories, mon amour.

 Tant de choses sont à renommer et repenser aujourd’hui… Les mots des siècles passés ne nous sont pas d’une très grande aide !

 

 Conclusion

 

– Mais, Monsieur Mutantiste, pourquoi est-ce tellement important pour vous cette histoire de roman ou pas roman ? On s’en fout non ? Il y a des choses plus importantes dans la vie !

– Ce n’est certes pas le seul usage de mot que je critiquerais. Il se trouve que, dans la culture française, il est exemplaire et révélateur d’une frénésie de conformisme s’emparant de formes initialement anticonformistes.

L’usage de ce mot me semble révéler une acceptation sans questionnement du monde tel qu’on nous le donne à la télévision, à l’école, l’université, à la radio, dans les journaux, dans l’édition, sur internet, dans les bibliothèques et dans tous les relais de la culture : un dressage par les mots.

L’usage des mots révèle notre pensée, et constitue un positionnement. On peut se contenter de reprendre le monde des autres. On peut tenter de le modifier et/ou de l’enrichir.

Un jeune homme ulcéré m’a dit un jour : « mais tout ça on le sait déjà ! » (il évoquait ma critique des catégories littéraires constituées) mais après m’avoir déclaré cela, j’ai constaté qu’il continuait de plus belle, au quotidien, dans ses actes, ses paroles, ses créations, à évoluer dans cette distinction poésie, roman, essai, etc. Conclusion : il ne suffit pas de « savoir » quelque chose, il faut l’appliquer dans les actes, les pensées et le langage.

Je suis persuadé si 1/ aucun genre (solution 1), ou 2/ une multitude de genres différents (solution 2) étaient indiqués sur les couvertures et circulaient dans les bouches, cela bougerait peu à peu quelque chose, tant dans la position et l’attente des lecteurs que dans le mental et la production de ceux qui écrivent.

30 mai 2013

[Chronique] Mathias Richard, Machine dans tête

…"nous sommes au 21e siècle maintenant, c’est-à-dire nulle part"… Entre France et Croatie, mais surtout dans ce trou de Babel/babil qu’est la tête de Dorian Durand, prend forme ce Nulle Part. Dès les premiers mots, celui qui est, non "un poète mais une situation comique", non un penseur mais un "dé-penseur" (151-52), nous donne le la : cette autopoéfiction au romantisme noir et exalté est un incantat, une incantation lyrique et satirique qui, aux plans rythmique, typographique et topographique, met en place un(e) (m)onde à croissance géométrique.

Mathias RICHARD, Machine dans tête, éditions Vermifuge, 2013, 192 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-917826-17-1.

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31 janvier 2013

[Création – chronique] Formes mutantistes

Tout d’abord, suite aux syntextes publiés en 2012, nous vous invitons à découvrir un exemple de film mutantiste que ElFuego Fatuo a créé en collaboration avec l’auteur du Manifeste mutantiste, Corpus : voir la vidéo Corpus.

Concentrons-nous ensuite sur le CD dans lequel nous retrouvons Mathias Richard et ElFuego Fatuo.

Sonopsies, Caméras animales, décembre 2012, 16 pistes / 80 mn,10 euros [à commander sur le site].

Dans ces autopsies sonores qui ressortissent plus au champ des cultures alternatives qu’au champ littéraire ou artistique proprement dit, on trouve l’ambient cybernétique de SÆomulçi∝ Gonn≥c, les miniatures psychédéliques et beefheartiennes de M. Savant Stifleson, la musique industrielle d’Awkwardist, les improvisations poétiques de Méryl Marchetti, l’électro-rock mutant de R3PLYc4N, la pop industrielle de Flatline Skyline, la poésie sonore ambientée d’ElFuego Fatuo, les paysages sonores, narratifs et minimalistes de Mushin, les glitches d’Ichtyor Tides, le black métal bluesy de Forakte, le dub post-industriel et psychédélique de Sun Thief et la poésie lo-fi de Thierry Théolier.
80 minutes de voyage à travers des créations d’aujourd’hui, microcosmes de sons, exigeants et variés.

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24 octobre 2012

[Texte] Mathias Richard, Amatemp 14

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 17:41

C’est avec plaisir que nous publions le dernier syntexte de cette deuxième série, tout aussi fascinant que les précédents : un grand merci à l’auteur du Manifeste mutantiste 1.1, que nous retrouverons bientôt. [Lire Amatemp 13]

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26 septembre 2012

[Texte] Mathias Richard, amatemp13

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 17:33

Est-il possible de ne pas lire un texte mutantiste ? Cette suite de fulgurations est le nouveau syntexte que vous propose l’auteur du Manifeste mutantiste 1.1. [Lire amatemp12]

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17 juillet 2012

[Texte] Mathias Richard, amatemp12

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 19:44

Nous sommes heureux d’entamer une nouvelle série de syntextes avec cet amatemp12 [lire amatemp10] ; entre temps, Mathias Richard a publié le désormais fameux Manifeste mutantiste 1.1.

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29 novembre 2011

[Dossier Mutantisme] Mathias Richard et alii, Manifeste mutantiste 1.1 (2/4)

Après la théorie, la pratique : voici l’un des modules scriptosiques pour oreille ("Rachel Tyrel") créés par Mathias Richard dans "Réplicants" ("ceux qui donnent la réplique"). [Lire la présentation du dossier].

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