Libr-critique

22 août 2020

[Chronique] Philippe Jaffeux, Pages, par Christophe Stolowicki

Philippe JAFFEUX, Pages, éditions Plaine page, coll. « Calepins », été 2020, 56 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-30-2. [Deux extraits sur Libr-critique : « John Coltrane » ; « Ornette Coleman ».]

 

Une musique, un musicien, un groupe ou un instrument par page, de graphologie savante ou inspirée : si festival n’était pas gangrené par son mercantile emploi, tout ce que ce mot comporte de festif concentré s’appliquerait au présent ouvrage, auquel seuls les parfums manquent pour répondre au vœu baudelairien. En autant de musiques que l’année comporte de semaines, Jaffeux allie ici plus spectaculairement que jamais sa puissance de performance à une intériorité creusée au scalpel.

De Thelonious Monk « l’introspection musicale », la « pianistique percussive », l’ « exact contrepied » des accords attendus, les « notes écorchées », la « densité d’un défi asymétrique », les « mélodies elliptiques » d’ « autodidacte rigoureux » (excellente définition du poète) appellent un cadrage surligné de la page rompu par un accès minimal.

De Bach-Jaffeux, aux « répétitions radieuses [qui] soulignent les rebonds d’un thème pour consolider l’envol musical d’un écrit désarticulé », répond pleine page la « fugue inimitable » d’une pointe sèche de crayon.

Du Boléro de Ravel la montée lancinante est rendue de ligne en ligne, du corps puce au Gros-Canon, par le « crescendo » en format de leurs caractères.

De Gershwin « le fond paradoxal de jazz symphonique », la « vitalité puisée dans une trépidation urbaine », la « musique légère et populaire [qui] s’ajuste avec une œuvre savante et expérimentale » sont sobrement soulignées par le jeu du crayon, tout le long de la page, d’angles droits en aigus pour de virtuelles insertions.

De Miles Davis le « climat intériorisé », l’« expérience minimaliste du jazz », la « vibration inimitable » sont modulés en positif négatif par l’alternance de lettres blanches sur fond noir et leur inverse comme il a su allier, seul entre tous, le cool et le bop.

Le « chef-d’œuvre de clarté » de la 40ème Symphonie de Mozart, à « enchaînements réguliers de climats » et « exposée à une intensité mélancolique », se décline en lignes diagonales encadrées pour une contrapunctique composition.

Un quadrillage de kilt écossais soutient le son de la cornemuse, mi-« pastoral », mi-militaire. John Coltrane est moins bien servi.

La culture musicale de Jaffeux et son vaste éclectisme ne me permettent pas de le suivre en détail de Ska aux Doors, de la Surf Music aux Who, du Reggae à Little Richard, je les énumérerais en vain, mais de ce coiffe art, na, homme il me reste, prouvant sur fond écrit qu’un poète vaut tous les musicologues, la déambulation de page en page de géométries non euclidiennes, où sont évoqués ou figurent hoquets de politesse (celle de Monk) et déglutitions (celles railleuses de Sonny Rollins), pouce d’identité carcérale (Monk a fait de la prison pour usage de drogue, interdit des clubs où l’on jouait ses œuvres), diagonale du bel été, celui d’être et d’être été, convulsivement, rigoureusement, notre contemporain capital, minimal, expérimental, de clair métal à vif.

Plaine page : Jaffeux ne pouvait choisir pour ce livre éditeur plus indiqué, qui a reproduit en couverture les cinquante-deux pages (lesquelles ont été exposées à la galerie Les Frangines de Toulon, une par semaine, de février 2019 à février 2020), outre quelques-unes en supplément, versions non retenues (alternate takes).

12 juillet 2020

[Livres] Libr-vacance (1), par Fabrice Thumerel

Le printemps 2020 ne fut ni celui des auteurs, ni celui des éditeurs pour cause de crise sanitaire : avant la saturation de la fameuse Rentrée-littéraire, c’est vraiment le moment de faire le vide pour lire-méditer-écrire… Voici donc notre première livraison de LIBR-VACANCE : non pas un temps de loisir cool-et-ludique, mais un temps d’évidement salvateur…

 

â–º Mathieu BROSSEAU, L’Exercice de la disparition, Le Castor Astral, juin 2020, 134 pages, 10 €, ISBN : 979-10-2780-075-9.

« La vraie question est là : quel est le nom de notre absence ? »
(Mathieu Brosseau,  Et même dans la disparition, éditions Wigwam, 2010).

« L’écriture comme démarche ou comme transe n’a aucune socialité.
Comme le drogué est isolé dans son rêve, l’écrivain  vit dans l’alcôve
mortelle de ses jaillissements . Il écrit sa vie et, dans ce maelström, il
est cette coque de noix, il joue des humeurs de la mer et de son courroux :
il apprend à comprendre les flux » (L’Exercice de la disparition, p. 14).

L’Exercice de la disparition a pour point de départ un préambule paradoxal aux pages noires, en forme de faire-savoir, qui en appelle à la destruction des mythologies dominantes de l’espace, de la sincérité et de la transparence, de la propriété et de l’identité, celles des dualités innocence / culpabilité, dedans / dehors, Éros / Thanatos… D’où la résistance du poète à ce mal du siècle que constitue toute forme d’attachement, y compris et surtout l’enracinement dans « la médiocrité du sol » (55)…

Ce moment négatif vise l’avènement d’ « un temps nouveau, qui n’est plus humain, post-historique, un espace sans mémoire de part en part, un temps formé dont on sait l’origine et la fin, qui appelle la clairvoyance et qui pourtant est plus mobile que la lumière, dans son intérieur et son extérieur vibrant, c’est une forme obscure, une lumière noire, corps solaire brûlé à son éclipse »(25).

L’expérience de la disparition : faire sans pour faire sens.

 

â–º Philippe JAFFEUX, Pages, éditions Plaine page, coll. « Calepins », été 2020, 56 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-30-2.

Donner à ouïvoir un voyage musical dont les étapes sont des créateurs et Å“uvres célèbres, voire des instruments (saxophone, cornemuse, xylophone), tel est le projet de Philippe Jaffeux dans son dernier opus – dont on trouvera deux extraits sur Libr-critique : « John Coltrane » ; « Ornette Coleman ».

On ne peut qu’être admiratif devant l’inventivité de cette poésie visuelle qui est à la fois formelle et spirituelle. Les aficionados du poète retrouveront son attention au hasart et sa passion de l’alphabet.

Sans nul doute, vous vibrerez au Poème de l’extase de Scriabine tel que Philippe Jaffeux en décrit les résonances…

► Juliette MÉZENC, Journal du brise-lames, éditions Publie.net, printemps 2020, 160 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37177-584-8 ; version numérique, avec jeu vidéo.

Journal du brise-lames : tout sauf confiné… Ouf !

Donner la parole à un brise-lames a cet avantage indéniable de se libérer de l’humain, trop humain : « Les humains, c’est fâcheux, ont tendance à tout ramener à eux, à des figures connues, identifiées » (p. 19)…

Cette distanciation permet de porter un regard trouble sur notre monde – aux antipodes de notre sacro-sainte transparence, donc. Faire fi de la mimèsis, c’est trouer le monde-réel qu’impose l’idéologie dominante pour faire place à un Ailleurs : cap vers ce lieu « où les rêveurs restent le temps nécessaire pour se reconstituer puis repartent affronter ce qu’ils appellent « le monde tel qu’il est »Â Â» (87) !

 

 

8 avril 2020

[Texte] Philippe Jaffeux, John Coltrane (extrait de PAGES)

C’est avec plaisir que nous publions ce deuxième extrait de Pages [voir le premier], prochain recueil de Philippe Jaffeux  qui devrait être édité cette année par les éditions Plaine Page. Pages est composé avec 52 (2X26) pages qui tentent d’articuler l’immédiateté des images (poésie spatiale) avec celle de la musique. 52 représente aussi le nombre de semaines dans une année. [Écouter Coltrane : My Favorite Things]

 

Une seule phrase dépourvue de ponctuation s’allonge pour évoquer une élévation horizontale de John Coltrane, des mots déstabilisés explorent l’étendue d’une composition qui s’équilibre sur les improvisations d’un espace méditatif, le savoir mystique d’une ignorance étaye l’expansion spirituelle d’une musique minimale, des lignes musicales poursuivent l’élan d’un chaos créateur grâce à des sons qui tournent autour d’eux-mêmes, une page bousculée rencontre des lettres traduites par le souffle d’un saxophoniste inspiré, un blues répétitif s’étire dans le cadre d’un jeu décalé avec des variations troublantes, un instrument bouleverse la mélodie ou l’harmonie pour parler à l’interprétation d’une longueur complexe,  une respiration de l’Afrique et de l’Orient accélère ou ralentit une image grâce au tempo d’une écriture incertaine, des lignes s’ouvrent sur l’évolution d’un risque qui est mis en mouvement par des sons en quête de liberté, le renouvellement incessant d’un torrent de notes existe soudain dans un éveil de l’univers, l’alphabet perd ses repères dans un flot continu de sons obsédants qui attirent le cri d’un animal, une vibration de la mer est mise en résonance avec une plongée dans le monde d’une longueur mélancolique, l’écoute inquiète d’un horizon désinvolte assoupli une page qui rompt avec une écriture conventionnelle,  la place d’un quartet légendaire occupe la situation d’une langue décrite par de nouvelles sonorités, la respiration d’un saxophoniste ténor époustoufle des mots grâce à une vingtaine de virgules soutenues par la pulsation chancelante d’une seule phrase, des lettres s’échappent dans un tourbillon de notes qui scandent les envolées d’une rythmique lancinante, la dimension vocale d’un saxophone exacerbe une tension extatique grâce au timbre d’un alphabet phonétique

7 février 2020

[Texte] Philippe Jaffeux, Ornette Coleman (extrait de Pages)

C’est avec plaisir que nous publions ce premier extrait de Pages, prochain recueil de Philippe Jaffeux  qui devrait être édité cette année par les éditions Plaine Page. Pages est composé avec 52 (2X26) pages qui tentent d’articuler l’immédiateté des images (poésie spatiale) avec celle de la musique. 52 représente aussi le nombre de semaines dans une année. La galerie « Les Frangines » à Toulon a donc exposé depuis le 26/02/ 2019 une page différente (format affiche) chaque semaine… jusqu’à 26/02/2020. [Écouter Ornette Coleman]

 

28 décembre 2019

[Chronique] Philippe Jaffeux, Mots, par Guillaume Basquin (Dossier 2/2)

Philippe Jaffeux, Mots, Lanskine, mai 2019, 176 pages, 20 €, ISBN : 979-10-90491-99-1. [Pour découvrir le travail de Philippe Jaffeux, lire cet entretien fondamental]

Comme tous les livres de Philippe Jaffeux (sauf Deux, aux éditions Tinbad ?), le sommaire (ou la forme, dans d’autres volumes) de Mots tourne autour du chiffre 26 (comme les 26 lettres de l’alphabet). Ce sont 26 mots qui donnent autant de titres à 26 chapitres. Citons les plus significatifs dans la « philosophie » (sagesse ?) de l’auteur : Hasart (avec un « t »), Nombres, Alphabet, Silence, Corps, Expérimental, Musique, Chaos, Jeu, Vide, etc. Le poète expérimentateur s’assagit ici sur la forme de son ouvrage, pour en donner autant d’explications que de chapitres (un peu comme le bien-nommé Explications de Pierre Guyotat, si vous voulez) ; et il se pourrait bien qu’il ait fourni là la meilleure exégèse de son œuvre déjà publiée. Cela a mauvaise presse, mais les écrivains sont souvent les mieux placés pour parler de leur œuvre (ainsi, certains admirateurs de Céline pensent que la meilleure critique du Voyage au bout de la nuit reste la fameuse lettre d’introduction qu’il envoya à Gaston Gallimard le 14 avril 1932) ; comment et pourquoi parler de ce livre, après ça ? Words are words are words are words… Essayons tout de même, et après Christophe Stolowicki ici même.

Tout le livre tourne autour de deux axes, il me semble : le jeu des permutations (tel qu’en le Yi King, ou Livre des permutations, grande référence chinoise du poète), et l’alphabet (titre de son grand chef-d’œuvre aux éditions Passage d’encres, rappelons-le ici). Jaffeux joue, et jouant il perturbe nos plus vieilles habitudes : « Les propositions des situationnistes s’actualisent-elles lorsque l’alphabet détourne l’écriture à l’aide d’un jeu irréductible à une culture du spectacle ? » (Est-ce pour cette raison même que les « grands » journaux n’ont jamais parlé de son œuvre ? Les bonnes vieilles habitudes du spectacle médiatique seraient-elle par trop bousculées ici ? On sait qu’un journal comme Libération n’a admis Guy Debord qu’après sa mort…). On apprend ici à mieux connaître les goûts de Jaffeux : le jazz (« L’écriture aléatoire met le sérieux de notre langue en jeu ; elle me permet, pour le mieux, de jouer avec les mots comme un jazzman joue, dans le temps présent, de son instrument »), le cinéma (« Les films procurent un plaisir visuel plutôt qu’intellectuel ; ils mobilisent l’esprit et la forme stupéfiante de l’enfance »). Le poète avoue ici passer plus de temps à regarder des films qu’à lire, et même, pour d’évidentes raisons pour ceux qui le connaissent, qu’à regarder le monde extérieur et « réel » ; cet intérêt pour « l’enfance de l’art » n’est pas sans faire écho à son désir, écrivant, d’être comme privé de savoir : enfant, du latin infans, « non fans », « celui qui ne sait pas encore parler ». Jaffeux donne d’ailleurs ce mot à son premier chapitre (et ce n’est certainement pas un hasart !…) : « L’acte d’écrire accompagne, dans le meilleur des cas, l’état d’un enfant qui s’abandonne et s’ouvre au temps présent » (incipit du livre). On sait que le cinéaste expérimental Stan Brakhage, dont Jaffeux pourrait être un équivalent acceptable en poésie littérature, voulait filmer ce qu’un enfant verrait pour la première fois avec un œil non éduqué ; tel est bien l’état rêvé de notre poète : « Comment écrire en vue de percevoir les vibrations de l’enfance ? »

On sait que la structure mathématique du Yi King impressionna Leibniz qui y aurait vu la première formulation de l’arithmétique binaire ; cela n’a pas échappé à Jaffeux : « Le Yi King s’apparente aussi à un manuel d’écriture abstraite ; toutes les combinaisons de trigrammes sont des signes graphiques qui vident notre alphabet grâce à un appel inespéré des nombres. » Cette creative method faisant largement appel au hasard (ou hasart) est un réservoir infini de potentialités poétiques : « L’alphabet s’articule avec le hasart pour ouvrir un texte sur tous les possibles » ; ainsi Courants blancs, Autres courants, Alphabet, Entre, Deux et Glissements…

On ne sera pas surpris d’apprendre, dans le chapitre « Cinéma », que Jaffeux, projetant ses tapuscrits (qu’il dicte, pour des raisons physiologiques) sur grand écran chez lui, soit tenté par une écriture plastique (voir Entre et Glissements, surtout) : « Chaque page se transforme en une image projetée sur un écran ; celui-ci agite des mots qui sont sous l’emprise de la fantaisie et d’un risque. » Elle est retrouvée ! quoi ? la grande abstraction ! c’est l’image allée avec le texte : « Des lettres ou des phrases, comprises comme des idéogrammes, indépendants des sons, se rapprochent des nombres ; elles peuvent aussi se confondre avec le dessin ou avec des taches. »

Pour finir, je suis d’accord avec Stolowicki : Mots est bien un grand cru de plus de Philippe Jaffeux !

18 juin 2019

[Libr-retour] Campos, Galaxies, par Guillaume Basquin

Haroldo de Campos, Galaxies (1963-1976), traduction du portugais de Inês Oseki-Dépré, NOUS éditions, Caen, rééd. printemps 2019, 144 pages, 17 €, ISBN : 978-2-370840-66-0.

J’attendais ce livre depuis que j’en avais entendu parler (par l’ami Anton Ljuvjine, auteur de Fantasia (2017) – rendons à César ce qui appartient à César), sa précédente (et première) édition en français, chez La Main courante (1998), étant épuisée depuis longtemps. Sa réputation de livre-somme, « dans la lignée des Cantos d’Ezra Pound », doublée d’une écriture expérimentale déponctuée dans la veine de Paradis de Philippe Sollers, avait tout pour exciter ma curiosité. Était-ce le chaînon manquant entre le monologue de Molly Bloom à la fin de l’Ulysses de Joyce et Paradis ? Les premières pages nous fixent assez vite : aux mots-valises près, on est plus dans la lignée d’une méditation sur le destin de l’écriture de Paradis ou des Cantos que dans un monologue intérieur « à la Molly Boom » : pas de narration dans les Galaxies ; mais un flux de pensées sur la « fin » et les moyens de la poésie en cette deuxième mi-temps du déjà vieux alors 20e siècle : « je m’élance écrire millepages écrire mille-et-une pages pour en / finir avec en commencer avec l’écriture en finircommencer avec l’écriture ». Non plus le nombril de Molly (malgré tout le respect et l’admiration que j’ai pour ce chef-Å“uvre inouï de la littérature universelle), mais le monde autour du nombril du poète : « tout serait selon un livre-nombril / du-monde un monde-nombril-du-livre un livre de voyage où le voyage est le livre / l’être du livre est le voyage » « où tout serait fortuit » selon les bonnes ou mauvaises humeurs du poète « concret » (du nom du mouvement de poésie que cofonda de Campos au Brésil dans les années 50). Ce qui compte, ce ne sont plus les sentiments du poète, mais la couleur des mots, voire les rapports de couleur locale entre eux, ou les rapports de son, comme ici : « un vermeil si violet qu’il semble bleu un orange si sanguin qu’il glisse / vers le rouge et le jaune caverneux jaune mat Å“uf jaune d’œuf pourrissant ». Ou bien là : « un essaim de blanc / le blanc un essaim de blanc de la chaux d’espagne la chaussée cailloux ronds et l’arc blanc contenant le / blanc qui caille calla et chaux travaille un mur de blancheur ». La syntaxe devient secondaire dans une telle poésie ; ce qui compte, comme dans les arts plastiques les plus avancés de l’époque (Art conceptuel, Expressionisme abstrait et NouveauRéalisme), c’est la compression, le « all over » ; d’ailleurs l’un des « mots d’ordre » du groupe était de ramener le langage à son essence : le mot. Le poème devient une suite de mots ou de sons, sans plus forcément de mélodie ni d’harmonie (comme en musique dodécaphonique) : « et égout et égal et aiguille et vétille et nib et nibergue et niberte et nif ». (On notera qu’un poète contemporain français comme Philippe Jaffeux, et après les poètes objectivistes américains, s’en souviendra, de ce concrétisme.) Les mots peuvent être compressés (comme dans une compression de César : « cette mer cette merlivre », « ocrecuivre du guadalquivir », « dédalejournée », etc.) ou coagulés (comme dans une accumulation d’Arman : « l’aujourd’huidemainhier l’avanthier l’avantdemain le transavanthier » etc.) ; rien n’est interdit ; les vannes de tous les possibles sont ouvertes (quelle joie, pour les créateurs qui viennent après « cela » !)… Peu importe la syntaxe, pourvu qu’on ait l’ivresse auditive : « machines mitraillent trailles criaillent raillent mer morte d’égout ».

On saura gré à la traductrice d’avoir laissé en langue originale tous les emprunts d’Haroldo de Campos aux autres langues que la sienne (le portugais du Brésil), comme l’espagnol (très souvent), l’anglais, l’allemand, l’italien : « attenzione vorsicht molto fragile leicht zerbrechlich dommage qu’elle soit / une ptyx she’s a whore » etc.
— On parle toutes les langues, ici ?!
— C’est les brigades internationales…
On notera tout de même que cette traduction ne permet pas de savoir quels furent les emprunts de Campos à notre langue ? Seule une publication bilingue, en vis-à-vis, aurait permis un tel gai savoir… On regrettera aussi qu’une présentation non justifiée du texte ne permet absolument pas de comprendre pourquoi de Campos est allé à la ligne à tel ou tel endroit et pas à un autre ? Et ce d’autant plus que la fiche Wikipédia de la « Poésie concrète » donne ceci : « S’inspirant des arts plastiques non figuratifs, ces auteurs ont cherché à mettre en avant la structure du poème, en l’associant à la disposition spatiale des mots, pour exprimer du sens. Il s’agit de repenser non seulement le poème, mais son support, qui est la page blanche considérée comme espace à part entière. Selon la forme du texte et la disposition des mots, le rythme de lecture diffère du rythme de lecture linéaire habituel. » Seule une consultation du texte original permet de voir/entendre tous ces « o » en fin de vers : « umbigodomundolivro », « o livro », « o começo », « um livro », « do livro », « o conteúdo » (pour s’en tenir au premier chant du livre). Ce livre-futur reste à venir…

13 juin 2019

[Chronique] Philippe Jaffeux, Mots, par Christophe Stolowicki

Philippe Jaffeux, Mots, Lanskine, mai 2019, 176 pages, 20 €, ISBN : 979-10-90491-99-1. [Pour découvrir le travail de Philippe Jaffeux, lire cet entretien fondamental]

Encore un grand cru de Jaffeux. Comme l’écru des crus il décroît et s’entrecroise aux effluves de la teinture rongeante du bain d’abstraction. Trêve de plaisanterie quand l’amer gronde et que du rivage.

Ou le livre des mots, de la chair de sa chair, dont faire chère lie, bombance et redondance, don d’anse et de volute, bien ivre sur la page compacte – aux trois petits blancs près d’entrée de paragraphe, ici supprimés et reportés en fin de page jusqu’à la pénultième incluse. De visuel il n’est pas ici d’autre procédé dont abuse & mésuse à bout touchant le poète.

Récapitulatif, testamentaire, teste âme en terre de ses mots, d’auteur, de ses titres, de modique microcosmique gloire, que contre tout usage et politesse la quatrième de couverture égrène : dix en neuf ans, un précipité, un collyre, encollé et labile, une vie d’écriture mode d’emploi. Il n’est que Nietzsche, se penchant sur La Naissance de la tragédie, pour oser cela.

Qui ne se souvient de découvrir dans Courants blancs (2014), après deux coups d’envoi, de lever de rideau, un poète se déployant en inextricables mais exorables apories aussi naturellement que Corneille en alexandrins. Ici, dressé un bilan de l’aventure scripturale abolissant le jeu qui l’a suscitée, dans un parti pris d’explicite absolu à bout d’énigmes fertiles (« j’écris avant tout pour questionner le sens des mots », « chaque mot est un événement prêt à transformer une phrase », « les lettres remplacent l’être, toujours à point nommé », « La marche de l’enfant, ouverte sur une dérive séditieuse, imprégnée d’une multitude d’ambiances fugitives »), on croit, à l’œuvre une cohérence là où manœuvrait l’incohérence élective, détordu l’objet noué naguère en foire conceptuelle, rétractée l’expansion du je en jeu à présent que le je est moins haïssable et moins occulté – à une mise à plat de l’aporie que confirme l’emploi nouveau, mouillant le vin de brève, tranchant la veine, d’un (voire deux, trois) point-virgule explicatif léger, effleurant.

Or non. Autotélique, autocentrée, une Critique de la raison aporétique déjoue les amalgames, la modération du jeu conceptuel et verbal accomplit une profession de cinquante fois il n’était ni moi ni je mais soi. « Un effacement de ma personne articule l’activité d’écrire avec une joie tragique ; le mental est secondé par un second mental » ; « une joie s’approfondit au moyen d’un enthousiasme tempéré ». À force d’aplanissement à l’élémentaire, l’aporie redouble de croiser ses impasses en impair, passe & manque (« Puis-je voir avec mes oreilles pour dévoiler l’énigme d’une image lisible ou d’une écriture visible ? »). Le contraste devient par moments insoutenable entre le corps réduit à l’immobilité par la maladie et l’agilité décuplée de cette pensée qui ne craint plus de s’appesantir où le bât blesse. Une éloquence délocalise la loquacité de la transcendance en immanence heureuse. Je pense à la verve de Matisse, à sa renaissance, très diminué physiquement, dans l’œuvre finale des papiers gouachés découpés en jazz, à son art pensé, toujours créativement pensé – là où Jaffeux enfièvre et dénerve, innerve la pensée. De la mise à plat à la remise en aporie, toutes les nuances de la (dé)raison dialectique à l’œuvre et à l’ouvrage.

Le tour de vis de l’abstraction desserré d’un perceptible quantième.

D’une macrocosmique « éclipse de l’espace et du temps » émerge un espace-temps vécu, un bon siècle après qu’on l’a conçu enfin vécu, comme seule vivre et concevoir « aiguise une transfiguration de la souffrance ». Dans la cannibalesque chair de sa chair torturée en bouillie de chaos, l’Inca Jaffeux incarne cas par cas « l’espace paginal ». Ce qui vagit là dans « un chaos gigogne » (les Incas ne distinguent pas en quechua l’espace et le temps) altère alterne, de « hasart sidéral », le haut re ô, le large à plat. « Corrigible à l’envi », « corrigeable à l’infini » la « mauvaise élocution » qu’induit et aggrave la maladie.

Ponctué de récurrents « dans le meilleur des cas », « pour le mieux », « au mieux », nuancé en « pour le meilleur ou pour le pire », un enthousiasme d’enfant philosophe passé par les fourches caudines d’une non-vie aporétique – puisatier épuise de la musique, de la peinture suprématiste, de la culture, du rêve même les distorsions fécondes. Exhaustif d’une vie. En un glossaire amoureux d’un soi, celui d’un autre, à vingt-six entrées de l’être alphabet. Quand des théories de théories processionnent et procèdent sans jamais sourdre haleine, ah si l’intelligence pouvait tenir lieu de tout.

Le tour de vis de l’abstraction resserré d’un perceptible quantième. L’abstraction concrète épandue.

Vertigineux sanglé que le sanglot n’apaise. À l’absurde préférant « le nonsense anglais » plus chargé de sens, d’essences subtiles où « l’antinomie trouve sa cohérence dans la contradiction ». À l’affut d’alphabet, l’alpha et le bêta, et l’omicron et l’oméga, de précision conceptuelle inégalée, égarée. À qui primitives et premières « la métrique et la cadence restituent la grâce insolite des nombres » (la villanelle et la sextine lui donnent raison, et les premiers comptages, la lunaison pour décimale). Pris de « vertige du zéro […] compris comme un nombre qui nomme tous les autres nombres ».

L’intellect, qui a ses héros et ses martyrs, ses hérauts d’armes et son aloi, déploie toute la largesse d’« un cri panoramique ». D’effilé aplomb l’âme jaffeuse de Jako Van Dormael surplombe Toto le héros.

21 août 2017

[Chronique] Spéciale Philippe Jaffeux, par Christophe Stolowicki

En cet été 2017, trois publications  de Philippe Jaffeux : Deux, éditions Tinbad, 236 pages, 21 €, ISBN : 979-10-96415-04-5 ; Glissements, éditions Lanskine, 56 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-54-0 ; 26 tours, éditions Plaine page, Barjols, 60 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-05-0.

Trois livres parus à peu d’intervalle : un épais volume, une plaquette haute, un livre-objet. De « IL » en « nous » deux personnages en quête d’auteur croisent décroisent un écrivain prolifique, « protéiforme », happant l’émulation de ses lecteurs. « Les inachèvements inacceptables de son inaction inavouables inaugurent l’inamovibilité » d’un, apophatique qui démontre sinon l’existence de Dieu celle de son suppôt, sautant l’obstacle de l’automaticité de la négation de clocher en clocher d’un steeple-chase alternatif, d’antiphrase en paraphrase, de triple à quintuple dérobade. Son nuancier de l’être épris de glissements, pris de convulsions, une colossale performance le laboure en boustrophe. À preuve par neuf fois 26 tours une somme de soustractions épouse épuise la matière critique d’une prodigalité nerveuse. Nul commentaire ne l’épaississant assez pour défaire le nœud gordien dont nous nargue la tranche, son exhaustivité devançant les objections en y abondant, au gré de la dissociation libre, de la contrainte assistée par ordinateur – nous nous le rappelons et il voyage, rimbaldien Génie qui abolit, surmultiplie le mallarméen « hazart ».

 

Deux. Un très fort joueur de whist, d’échecs, de bridge à pont d’aplomb du Pantalon d’une commedia dell’arte s’installant dans la petite ville de notre microcosme, une passion du jeu s’empare des piliers de fumoir qui ne mangent ni ne boivent à son instar – rajoutée aux Diaboliques de Barbey d’Aurevilly cette hypertrophie de l’intelligence, cette « mise en abyme d’un vide tautologique » dont l’auteur est le critique et la plaie, la victime et le dérouleur d’un supplice savant. Aux contraintes de temps et de lieu, à la déclamation cornélienne un classique contemporain substitue celles de l’abstrait récurrent. « Les mots qui ouvrent sa bouche savent pourquoi nous sommes enfermés dans une langue qui nous ignore », le pasticheur allonge d’une rasade d’eau claire un vin de grande garde.

 

Un tireur de cartes numériques traque une suite de métathèses imprononçables. Plutôt que Bételgeuse ou Altaïr un appoint à la ligne suscite Becrux,  Hadar, Zubra, chaque fin de vers semant en décrochage alphabétique la dent de lait de géant du vers suivant. Par glissements un poète sériel déplace lacunaire de proie en proie aux commissures priseuses de la langue le curseur de son déboîtement. Muet à tire d’ailes « un gentil cul prend le pouls d’un outil avec le fusil d’un fils saoul. »

 

Quand ellipse, hyperbole, parabole, les trois sections coniques ont leur répondant littéraire, la spirale manque à l’appel, laissant pendre dans le vide de métaphore ses anneaux rouillés – Jaffeux en 26 tours de son trope favori, 26 coups de cachet tournant sur les parois d’une grotte platonicienne en trompe-l’œil magrittéen, piégeant du non-sens en ses volutes répare une lacune.

 

La poésie expérimentale relevant non du laboratoire de la langue mais de la vie à vie à mort en mots, prendre Jaffeux au sérieux discursif non au tragique serait le trahir.    

5 juin 2017

[News] Libr-poésie

Sans vous y perdre et sans être exhaustif, faites votre Marché de la poésie : avec Anne Savelli, Suzanne Doppelt, Philippe Jaffeux, Guillaume Basquin, Daniel Pozner, Juliette Mezinc, Frank Smith… les éditions Al dante, de l’Attente, Castor Astral… Et n’oubliez pas la Nuit remue #11 !

 

â–º Jeudi 8 juin à 19H, Bibliothèques de Montreuil (14, Bd Rouget de Lisle – 93) : Anne Savelli, Décor Daguerre

Paris, les années 70, la vie quotidienne et la vie d’artiste… Bienvenue à la bibliothèque Robert Desnos pour découvrir Décor Daguerre d’Anne Savelli, livre inspiré en partie par le documentaire d’Agnès Varda Daguerréoypes, dont nous verrons quelques extraits, ainsi qu’un passage de Stella, film de Sylvie Verheyde.

 

â–º Samedi 10 juin, rencontre avec Suzanne DOPPELT :

â–º Du 7 au 11 juin, Marché de la poésie, place St Sulpice à Paris : mercredi 7 juin de 14h à 21h30 ; jeudi 8, vendredi 9 et samedi 10 juin, de 11H30 à 21H30 ; dimanche 11 juin de 11h30 à 20h.

Éditions Al dante, de l’Attente, Nous : stand 110/112

Éditions du Castor Astral : stand 400

Éditions L’Atelier de l’Agneau (et revue L’Intranquille) : stand 614. La Passe du vent : stand 423 (Katia Bouchoueva, Laurent Fourcaut..) ; association Entrevues : stand 700 (avec la présence de François Rannou pour sa revue Babel heureuse).

â–º Vendredi 9 juin, de 16 à 18H stand 202 : Philippe Jaffeux signera et dédicacera à 16 heures son dernier ouvrage de théâtre expérimental, DEUX, qui sort le 10 juin chez Tinbad.
A 17 heures, au même endroit (stand 202, celui des éditions de Corlevour), Guillaume Basquin signera son (L)IVRE DE PAPIER, paru l’an dernier.

â–º À l’occasion de la parution de son dernier livre, À la lurelure, rencontre avec Daniel Pozner pour une séance de signatures au Stand de Propos 2 Éditions (508-512) : samedi 10 juin 2017 à 16h au Marché de la poésie, place Saint-Sulpice, Paris.

â–º Samedi 10 juin, de 18 à 20H : RV avec Juliette Mezenc pour une séance de signatures (Laissez-passer)…

â–º  La Nuit Remue #11, samedi 10 juin à 18h30,

Bibliothèque Marguerite Audoux, 10 rue Portefoin, Paris 75003 
Accès : Métro : Temple, République, Arts et Métiers  [
La Nuit remue 11 a été imaginée par Emmanuèle Jawad et Marie de Quatrebarbes, avec l’aide amicale de Mathieu Brosseau.]

Programme

18h30 Accueil du public

19h00 Premier round :

Stéphane Bouquet
Frédérique Iledefonse 
Emmanuel Laugier
Vannina Maestri
Jennifer k Dick
Franck Leibovici

20h00 – 20h30 Pause

 

20h30 Deuxième round :

Philippe Jaffeux
Emilie Notéris
Olivier Quintyn
Hortense Gauthier
Florence Pazzottu
Benoit Casas

21h30 Fin des réjouissances.

â–º Samedi 10 juin à Pantin, 15H30 : Frank Smith, Le Film des visages

ÉCRANS LIBRES
Les Écrans Libres donnent la parole à des cinéastes lors d’une séance qui leur est intégralement dédiée. Frank Smith est écrivain/poète, réalisateur et vidéaste. Il a publié une douzaine de livres, dont Guantanamo, sacré meilleur livre de poésie de l’année par The Huffington Post aux États-Unis. Il réalise également des « films-poésies ». Il est représenté par la Galerie Analix Forever à Genève.

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LE FILM DES VISAGES
Frank Smith – France, 2016, 50’
En s’appuyant sur une manifestation qui s’est tenue
à Alexandrie en juin 2010 pour protester contre le
régime du président Moubarak et la mort du jeune
militant Khaled Saeed, Frank Smith mène une réflexion
sur les visages de la révolte. En dépassant la dualité
entre foule et individu, Le Film des visages traque les
gestes d’un nouveau peuple en mouvement, et sonde
le visage comme surface sensible insurrectionnelle.
Une expérience dédiée à Chantal Akerman.

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PLUS D’INFOS : bit.ly/2rGwcyr
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INFOS PRATIQUES
Ciné 104
104 avenue Jean Lolive
93500 Pantin

Métro ligne 5 – Église de Pantin
Bus lignes 249, 170, 61
Station Vélib’ devant le cinéma

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TARIFS
Entrée : 5 €
Tarif réduit : 3,5 €
Pass festival : 15 €

16 mai 2017

[News] Libr-news

Les agendas sont bien remplis en ce mois de mai : RV à Nantes autour des éditions de l’Attente ; avec Aden Ellias pour son dernier roman ; avec Marie-José Mondzain à Aix-en-Provence ; à Bordeaux pour la soirée série Discrète / revue Muscle ; à Paris autour de Perec et pour la fameuse Nuit remue (#11 !)…

 

â–º Jeudi 18 mai 2017 à 19H30, Le Lieu unique à Nantes (Quai Ferdinand Favre) : les 25 ans de l’Attente, avec Juliette Mézenc et Stéphane Gantelet.

Nourris de la rencontre avec la littérature et la micro-édition américaine des années 90, Franck Pruja et Françoise Valéry fondent en 1992 les éditions de l’Attente. Attentifs à déverrouiller les a priori, voilà 25 ans qu’ils œuvrent à publier des livres à la limite de la poésie, de la philosophie, des écrits d’artistes, des essais, des traductions. Installée à Bordeaux, la maison produit avec grand soin divers formats (livres, livrets, plaquettes dépliantes, livres audio) traduisant la passion des éditeurs.

Entretien avec l’éditeur animé par Alain Girard-Daudon, suivi de Journal du brise-lames, jeu vidéo littéraire avec Juliette Mézenc (poète) et Stéphane Gantelet (sculpteur numérique)

Juliette Mézenc est une auteure en mouvement, son moteur étant à la fois son paysage, ses ressentis, ses vibrations, et aussi les ressorts qu’offre le numérique en matière de publication évolutive et d’écriture multi-média. L’écriture immersive de Juliette Mézenc s’apparente souvent à une géographie intime, un voyage à l’intérieur. Le lecteur visite, découvre, au fil des mots tantôt sautillants, flottants ou pointus et graves. Elle a publié aux éditions de l’Attente « Elles en chambre » (2014) et « Laissez-passer » (2016).
Stéphane Gantelet est un artiste qui explore la modélisation 3D. Ses réalisations sont souvent inspirées de motifs naturels, végétaux, organiques, et prennent corps dans des matériaux comme le papier, le bronze ou les résines, ou virtuellement dans ses réalisations numériques comme les jeux vidéos.

â–º Jeudi 18 mai à 20H, Librairie L’Éternel Retour (77, rue de Lamarck 75018 Paris) : rencontre avec Aden Ellias pour son roman Hyperrectangle.

Soirée cuboïde avec Albert Camus, alias Aden Ellias, l’auteur d’un roman qui parodie les procédés de l’"autofiction" : invention formelle et comédie sociale eu rendez-vous…

Plus d’infos : http://www.editions-mf.com/livres/hyperrectangle/

â–ºMardi 30 mai à 18H, Institut de l’image d’Aix-en-Provence : rencontre avec Marie-Josée Mondzain.

En 2015, Alphabetville, l’Ina Méditerranée et l’Institut de l’Image invitaient la philosophe Marie-José Mondzain à partager un temps de travail, fait de réflexions et d’échanges, autour du thème « L’image entre guerre et paix » : face au choc et aux questions que nous posèrent les premiers attentats de Paris en janvier de cette année-là, et qui furent suivis de plus terribles en novembre. Puis d’autres, en France, en Europe, dans le monde…

 

 

A l’occasion de la publication de son livre « Confiscation des mots, des images et du temps. Pour une autre radicalité » (Les liens qui libèrent, 2017), Marie-José Mondzain donnera une conférence, suivie de la projection du film L’anabase de Eric Baudelaire.

 

Nous vous remercions de votre attention et de bien vouloir informer votre public :

Le 30 mai à l’Institut de l’Image d’Aix-en-Provence

 

18h00

Conférence à partir de son livre Confiscation des mots, des images et du temps. Pour une autre radicalité, éditions Les liens qui libèrent, 2017

20h00

Projection de L’anabase de Eric Baudelaire

 

â–º Dimanche 21 mai, 14H-20H : La séance d’écoute #1 Georges Perec lit La Vie mode d’emploi.

 

Le 7 décembre 1977, Georges Perec (1936-1982) est venu lire au Centre Pompidou, avant publication, des extraits de La Vie mode d’emploi. Œuvre majeure dans l’histoire de la littérature, ce roman-puzzle qui se déroule dans un immeuble parisien et raconte les aventures de ses divers occupants, sera publié l’année suivante, en 1978, chez Hachette. Ce document exceptionnel est issu du fonds d’archives sonores du Centre Pompidou.

La durée de sa lecture est de 48 minutes.
Diffusion de l’archive sonore, en continu de 14h à 20h, dans Petite salle du Centre Pompidou, Forum -1

Contact : Aurélie Olivier / aurelie.olivier@centrepompidou.fr

 

â–º Dimanche 21 mai, 18H : soirée série Discrète / revue Muscle à Bordeaux.

â–º  La Nuit Remue #11, samedi 10 juin à 18h30,

Bibliothèque Marguerite Audoux, 10 rue Portefoin, Paris 75003 
Accès : Métro : Temple, République, Arts et Métiers  [
La Nuit remue 11 a été imaginée par Emmanuèle Jawad et Marie de Quatrebarbes, avec l’aide amicale de Mathieu Brosseau.]

Programme

18h30 Accueil du public

19h00 Premier round :

Stéphane Bouquet
Frédérique Iledefonse 
Emmanuel Laugier
Vannina Maestri
Jennifer k Dick
Franck Leibovici

20h00 - 20h30 Pause

 

20h30 Deuxième round :

Philippe Jaffeux
Emilie Notéris
Olivier Quintyn
Hortense Gauthier
Florence Pazzottu
Benoit Casas

21h30 Fin des réjouissances.

 

29 avril 2017

[Entretien] L’Intranquille Agneau, entretien de Françoise Favretto avec Fabrice Thumerel

Avant que de présenter quelques titres de la collection "Architextes", nous remercions la passionnée Françoise Favretto d’avoir bien voulu répondre à cinq questions sur les éditions de l’Agneau, leur revue L’Intranquille et leurs collections.

 

FT : On commencera par le commencement : pourquoi avoir choisi ce nom, l’Atelier de l’agneau ? Il est vrai que la Bergerie française de l’édition est envahie par les loups…

FF : N’étant pas à l’origine des éditions, je les ai reprises avec leur nom que je n’ai pas modifié. C’est dans l’ancien atelier d’un peintre que l’Atelier de l’agneau a vu le jour. Dans une rue au centre-ville de Liège, la rue de l’agneau. Je n’ai pas connu ce lieu mais je sais qu’il y avait une presse à gravure, des artistes, des écrivains, et comme figure fondatrice et unifiante Jacques Izoard. L’écrivain Eugène Savitzkaya fait partie des fondateurs, il devint assez vite un auteur reconnu publié chez Minuit et il apprécie que j’aie pu continuer les éditions.

 

FT : Pourriez-vous retracer votre itinéraire personnel, puis votre parcours au sein de cette maison ?

FF : Diplômée en littérature et linguistique, je n’ai enseigné que de façon sporadique, trouvant davantage de liberté dans le travail des revues (j’en ai réalisé 4), plus spontané, qui privilégie les échanges. J’ai donc commencé avec la revue 25. Puis l’édition. J’ai beaucoup écrit de critiques de livres et de revues, et je continue, lisant toujours un crayon à la main… Parler de lectures… Annoter les manuscrits… J’écris aussi des textes personnels, je dessine, voyage, photographie et crée des livres d’artistes… organise des lectures publiques. J’essaie de créer un espace pour la littérature exigeante.

 

FT : Sur votre site éditorial est indiqué que vous préférez des textes qui privilégient la « forme » … Qu’entendez-vous par là ? De quelle « forme » s’agit-il ?

FF : Je ne parle pas, bien sûr, des formes fixes comme le sonnet, la ballade… Par exemple, si j’aime les arbres, c’est surtout pour leur forme, ovale ou ébouriffée. Et leur ombre fantomatique dans la nuit, effrayante. L’impact, l’ombre, le contour… Je regarde d’abord cela et ensuite ce qu’ils produisent : des cerises, des kiwis…

De même pour les textes, la narration ne m’intéresse pas vraiment, n’étant pas lectrice de « romans ». La « forme » pour moi c’est au sens spécifique de gestalt en allemand, qui vient du verbe gestalten, « mettre en forme mais en donnant une structure qui donne du sens ».

La poésie n’advient qu’avec le travail de la forme, qui peut s’adjoindre le son. Qu’on me raconte n’importe quoi, je n’y suis sensible que si je vois/sens/entends une construction, un mouvement, une intention, un rythme. Quelque chose de structuré. En ce sens, cela peut être de la prose, je ne vois pas de grande différence entre ces genres s’il y a un travail de la pâte, soyez de bons boulangers…

A part quelques textes d’art brut, directs, tellement bouleversants, où l’on ne peut que s’incliner – mais ils sont très rares – je ne crois pas à la poésie spontanée, au « jet fulgurant ». Le poète doit trouver « sa » forme. Je dois parfois expliquer cela aux jeunes poètes : écrire est un travail…

 

FT : Le nom de votre revue, L’Intranquille, convient parfaitement à votre projet éditorial, non ?

FF : Agités du bocal, poissons rouges dans une écume blanche, rejetons de l’impossible, traducteurs du miroitement, décalés du corps et de l’âme, revisités à l’aune de l’intrépide, remués et remuants, troublés et troublants, les auteurs de l’intranquille vous saluent.

Le livre de l’intranquillité de Pessoa a donné son nom à la revue. On a aussi penché pour « Le sel des Garamanthes », symbole des longues marches des peuples du désert qui ne vivaient que de vente de sel. L’image âpre qui y était connotée révélait une nostalgie première et un peu trop ascétique, alors que « l’intranquille » dit bien l’époque. Des thématiques ont surgi d’emblée : « dégage » en 2011, « le triple A » (pour amuser les artistes visuels), « genres d’après », « servitude volontaire », « concrétisez ! » par exemple. Présenter de nouveaux poètes nous a semblé indispensable et aussi des traductions de tous pays : indiens d’Amérique (sioux), langue de Mauritanie, femmes d’Iran et tous pays européens. Une partie critique abondante termine le numéro après un passage dans l’histoire littéraire, du XVIIIe à nos jours, en essais ou journaux intimes (Michel Valprémy, Ford Madox Ford, Flaubert, Doris Lessing, etc.). Des artistes actuels illustrent ces 90 pages, surtout de dessins.

 

FT : Pourriez-vous maintenant esquisser l’archéologie de votre collection « architextes », qui a une place particulière dans votre maison ? Quel a été son fil rouge ? Quels liens établissez-vous entre des auteurs aussi différents que Edith Azam, Jean-Pierre Bobillot, Jacques Demarcq, Sébastien Dicenaire, Philippe Jaffeux, Marius Loris, ou encore Sylvie Nève ?

D’autres collections aussi : « transfert », « 25 », « Litté-nature » (Virgile, Rousseau, Thoreau, Reclus), « archives », « géopoétique », « ethnopoésie »…

Pour « architextes », donc : une annonce parue dans un journal comportait une coquille « cherche architextes » au lieu de « architectes ». Alors je me suis mise à en chercher… avec un pochoir (encore la forme), un critère : archi = excès, débordement…

J’ai établi une règle interne et personnelle que voici :

Les textes doivent déborder de la norme jusqu’au syntagme. Le mot doit donc être attaqué dans le procès de démolition de l’ordre langagier établi. A partir de cela, s’est formé (oui, encore la forme) un collectif de 29 auteurs, « ARCHITEXTES 2 », préfacée par Guilhem Fabre. Puis une collection du même nom : 26 livres à ce jour et plusieurs autres en cours.

Les auteurs que vous citez dans votre question remuent les mots, peuvent casser à outrance ou pas, mais s’activent dans la destruction/recomposition.

Azam est l’invention même, achoppe sur les mots, tourbillonne et refait. Demarcq à partir des bruits d’oiseaux retrace des itinéraires poétiques. Jaffeux qui scinde, troue et perce. Dicenaire imagine une « potentiologie » où la poésie peut sauver le monde. Marius Loris tend à l’excès dans la retranscription sonore de ses textes : les lisant, il dégrade les syllabes par sa vitesse d’élocution et finit sans plus pouvoir respirer…

Et Sylvie Nève qui a toujours joué du langage comme d’une scie, Bobillot, théoricien savant,  allant à l’extrême du verbe relooké…

De mon point de vue, ils ne sont donc pas différents. Tous passent par la voix, le sonore. J’en ajouterais quelques autres : les logorrhées surinvesties du si discret Denis Ferdinande (5 livres), le multilinguisme de Christoph Bruneel « ga’goes’ goet’ gro groins », les indépassables narrations de L.M. De Vaulchier envahies de dessins, Jandl et Mayröcker traduits par Lucie Taïeb pouvant passer allègrement de la collection « transfert » (traductions donc) à « architextes » tant les expériences comiques pour l’un, sensuelles pour l’autre, donnent modèle aux nouveaux auteurs.

 

 

8 mars 2017

[Chronique] Philippe Jaffeux, Entre, par Christophe Stolowicki

Philippe Jaffeux, Entre, Lanskine, février 2017, 72 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-41-0. [Lire un extrait sur LIBR-CRITIQUE : ici.]

Happés par des pronoms tournant comme les signes du zodiaque, des verbes de neutralité critique « transporte[nt] » les substantifs d’une prosopopée géante, d’une garden-party de l’abstrait. En peu d’années instillant sa façon dans le paysage de la poésie contemporaine, écrivant couramment naguère dans son étouffoir lumineux aux trois ou quatre temps du syllogisme en combinatoire aporétique d’antonymes, comme nos classiques en alexandrins, Philippe Jaffeux ajoure ici sa prose de blancs variables en guise de ponctuation – renvoyant le point aux vieilles lunes, l’exclamation, la suspension aux affres d’un cinéma muet ; ainsi que de calligrammes interstitiels il évide ses pages de triangles, cercles, carrés de silence, trous blancs cannibales faisant office de bottes d’enjambement, conjugue son moi aux huit personnes pronominales, « elles » presque un hapax, en roulement discontinu d’un présent de l’indicatif qu’aère un sporadique impératif peu injonctif, écart de baguettes sur la grosse caisse – paradoxalement se resserre, s’accourcit, se densifie. Dans l’entre deux ou trois l’oxymore se décale, prend du flou, de la marge. Les antinomies tangentes se dissolvent en tautologies approximatives, ne tiennent qu’à un fil, une connaissance de soi se déprend. La représentation même devenue l’objet sensible de la peinture, une complexité retorse profile ses ombres chinoises dans la caverne de Platon revue en trompe-l’œil par Magritte. Les « battements interlinéaires », un « éventail de vibrations » secouent d’un beat de jazz l’édifice de Bach. Ligaturées les trompes de Jéricho, croule le mur du sens. La chute se dérobe en « fuite ». Des mots freudiens ou apparentés, « résistance », « déficience », « carence », impriment de leur sillage le travail d’un funambule unijambiste sur fil d’aragne, athlète roboratif luttant dans un fauteuil élévateur, ce n’est plus un secret, contre une maladie dégénérative, qui convulse de sa critique la raison pure. 

7 décembre 2016

[Texte] Philippe Jaffeux, Un glissement (extrait)

En attendant la publication d’Entre par les éditions Lanskine et de Deux par Timbad au printemps prochain, voici un "glissement" inédit extrait de Glissements. "Glissements tente d’évoquer le nombre 26 au moyen de 26 textes-images qui s’assemblent grâce à des effets de chevauchement" (Philippe Jaffeux).

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Le avisge d'un décalage ébranle l’enjeu d’un paysage masqué

Une lettre déplacée afbrique une tribu de phrases ensauvagées

Le goût d’une alngue s’évanouit sur le sol d’un caractère ému

Une aberration arobortive libère un message inédit de la lecture

Une atrjectoire du hasart se perd dans une atmosphère déréglée
Une horde de avocbles factices falsifie une écriture idéalisée
Les pulsions d’un aregrd augmentent le savoir d’un écart
L’œuvre d’un mouvement détourne al loi d’un style rusé
Une lettre arenversnte formule la volonté d’un mot imagé

Des aexplictions inutiles disparaissent dans des choix superflus
Le amgnétisme d'une erreur sculpte l’identité d’une redondance
Un silence visible célèbre al reproduction d’une lettre conquise
L’encre sécrète un achos qui intègre la place d’une chose vue

Le destin d’une absurdité évolue dans la arésonnnce d'une lettre

Une atrce renversée du cosmos soigne un tas d’octets malades
Des mots sont lus apr une lettre qui atteint le but d’un chaos

L'œil de l'alphabet amplifie l’image d’une alngue désorientée
Une durée abizrre répond à l’instinct d’une écriture démontée

Un motif atrgique apparaît dans l'innocence d'un jeu arbitraire

L’os d’une aimge sauve une ligne avec le nerf d’une lettre

Des mots monstrueux animent la figure inventée d’un vide abét

L’histoire d’une position constitue le jugement d’un aécrt

La voie d’une perspective aexmine l’angle d’un espace cruel

Le monde d’une lettre crée la amtière d’une destruction

Un mot retourné blasphème le destin d'un hasart ainexplicble

L'inversion d'un support se confronte au asvoir d’un caractère

L'alphabet apprend à servir un choc contre une joie atrgique
Des erreurs sulfureuses s'incarnent adns un glissement rugueux

Une lettre trouve des mots qui amtérialisent un trouble créatif

Une afute providentielle accueille la découverte d'une dérive

Un vertige jubilatoire se arpproche d'un enfant curieux

Un tissu de ruptures s'accorde avec une perspective aexttique

L'incarnation d'un cri se amélnge à l’expression d'une énigme

Le hasart est pris en aotge par la consistance d'une lettre perdue

Le présent s'inscrit dans l'apparition d’un silence aextrvagant

L'évolution d’une distorsion oriente la amgie d'une intuition

Des mots font écho à une image qui sort d’une alngue superflue

Une culbute atrnscendante porte l’immanence d’une fuite

La survie d'une énergie prend la forme d'un sens acirconstncié

aL lumière d'une encre désorientée protège une révolte décodée
Une lettre mariée à des octets engendre l'invention d'une apge
Des mots sidérés s’exposent à l’élan d'un alphabet ainctuel

Un fond s'unit à une aclligraphie qui déjoue un art prédateur

Le retour d'une lettre se synchronise avec un mot aexpérimentl

La cause d'une asouffrnce anime le souffle explosif du hasart

L'imagination areconnit des mots qui rompent avec un art irréel

Un sens aincontrôlble affirme une expression de la musique

Le mystère d'une unité s'écoule adns un univers sorcier

L'échappée d'une lettre restitue al découverte d'une limite

Le achnt d'un nombre promulgue la loi d’une action gratuite

Un 51ième œuf aprépre l'envol d’une majuscule déplcée

                                                                                 a
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11 septembre 2016

[Chronique] De l’image à la lettre, une cinétique du silence, par Marie-Josée Desvignes

Philippe Jaffeux se livre ici à un exercice périlleux, celui de parler de son travail d’écriture, tant il dit réprouver «un discours qui risquerait de prévaloir sur le contenu [de ses livres] ». [Entretien de Philippe Jaffeux avec Emmanuèle Jawad]

Philippe Jaffeux, Écrit parlé, entretien avec Béatrice Machet, Passage d’encres, coll. "Trait court", été 2016, 40 pages, 5 €, ISBN : 978-2-35855-121-2.

 

Ecrit parlé, titre donné à cet entretien avec Béatrice Machet, tente donc de dépasser l’opposition entre ce qui a été écrit et ce qui se dit ensuite sur… Ça dit aussi son expérience originale de l’écriture pour lui qui n’a plus que la parole orale comme moyen d’expression écrite-parlée.

Ça renvoie aussi peut-être à ce désir de dépasser tout simplement l’opposition entre les mots verbalisés et ceux qui ont été mentalisés, une façon de dissoudre la frontière du langage, diffracter voire annuler la notion de temps entre les deux.

« Mais cet entretien a pour seule ambition de t’inviter à voyager dans ma tête et à partager mon expérience avec l’écriture », répond-il à Béatrice Machet.

Bien sûr, on peut parler à l’infini de l’écriture de Philippe Jaffeux, on peut plus encore parler de son expérience de l’écriture, une écriture à propos de laquelle Béatrice Machet évoquera la « tentation apophatique », avec cette dualité présente dans sa conception de l’écriture qui englobe une chose et son contraire. Béatrice Machet emploiera même le terme de « post-poésie et les nombres », parlera d’une écriture de « la poésie contre la poésie ». Une poésie qui englobe les chiffres et les lettres, l’alphabet et les nombres, « l’envers et l’effondrement du je », pour atteindre à une perception fine de ce qui se cherche dans le langage, une expérience quasi mystique ou en tout cas qui a à voir avec le mystère.

Et c’est ce mystère de l’écriture de Philippe Jaffeux qui est passionnant, son rapport à la langue, à ce besoin de dire, à cette nécessité à la fois de dire et de taire.

L’écouter écrire est tout aussi étonnant que le lire. On a vu déjà comment Alphabet et ses Courants blancs se construisaient. Alphabet empruntait à un processus de construction et d’associations mentales, voire à un processus de déconstruction où les lettres sont des trous noirs dans la cinétique du silence continu, jouée par la ponctuation, peut-être dans un désir d’atteindre à une conscience cosmique. J’écris pour m’oublier et me perdre, j’écris surtout pour m’ignorer, nous dit Philippe Jaffeux en substance.

« Alphabet invoque la nécessité d’exprimer une multitude de connexions avec ce continent intérieur inexploré ».

La construction d’Alphabet interpelle l’art visuel et le livre se fait tout seul, il s’invente, rythmé par le souffle d’associations impromptues qui refusent le lyrisme (ou alors un lyrisme de l’électricité comme il l’explique ailleurs) et où seul préside le hasart1.

Essayer de s’abstraire de la poésie alors qu’on n’en a jamais été aussi proche peut-être par l’exaltation d’une langue « buissonnante » et musicale.

« Le rythme est un moyen de m’extraire de l’écriture par l’écriture car la nature de mon activité s’appuie surtout sur la source abstraite de la musique ».

Sans doute est-ce dans cette abstraction comme on dit « retrait » qu’on atteint le mieux à la poésie et donc à la joie. Même si angoisse et peur président ensemble au surgissement en tant que « stimulants qui me propulsent au-delà de la réflexion vers un éveil de ma langue, vers des distorsions baroques qui néanmoins n’entachent pas mon admiration pour les règles de l’harmonie classique ».

L’essentiel est de disparaître derrière l’écriture, de se laisser déborder, l’activité alors « se construit essentiellement avec des mesures, des coupes inexprimables, des agencements de fragments, des successions d’instants, des phrases dont le point de départ est primordial. »

Une poésie que Philippe Jaffeux nomme « spatiale » ou numérique parce qu’essentiellement travaillée à l’ordinateur et à la voix, l’informatique lui permettant de dépasser les codes de l’écriture, de jouer avec l’abstraction des nombres et les lettres. « Un dialogue entre l’électricité et mes nerfs malades », dans une perspective d’incertitude, d’aléatoire, de hasart.

En ce sens, « Alphabet organise plutôt un glissement de l’écriture vers l’image », c’est un jeu fascinant pour le lecteur où le code binaire de l’ordinateur dans ces « courants » est à l’image du Yi-King, il réinvente la notion de mouvement, entre mutations, changements, transformations dans une rencontre des contraires.

« A l’instar de mon corps, mes textes sont traversés par une multitude incontrôlable de courants électriques ».

La tension électrique à l’origine du débordement verbal, organise et « entretient une lumière qui occulte mon ego et qui m’aide, par conséquent, à fabriquer des phrases. » Dans cette tension des extrêmes entre dire et taire, entre jet continu et calme, entre veille et sommeil, le fil de la pensée se tend, annule le calcul laborieux de l’ego, ne laisse place qu’à l’instant présent, sans fioritures pour une production où le hasart seul et l’abstraction présentent « des empilements de fragments, de mouvements immobiles ».

Il s’agit alors de trouver un moyen d’écrire sans écrire (d’où l’oubli de soi), de s’ouvrir à l’inconnu, « révéler une oralité de l’écriture, une langue de l’intuition ».

Dans sa recherche d’une poésie qui s’écrit seule, dépouillée de l’ego, un langage qui s’énonce sans calcul, presque intuitivement l’aléatoire du numérique, de l’ordinateur seul nous ramène à une réalité quand tout est tentative pour s’extraire du monde, de façon à transcender les souffrances de l’auteur en une joie quasi mystique.

« J’essaie d’associer l’acte d’écrire à un exercice spirituel qui m’aide à sortir de moi-même et à intégrer des expériences avec l’éternité. »

Dans une spirale ou une boucle, la flèche de l’écriture lancée vers cet ailleurs transcendé rejoint l’origine du verbe pour retrouver « l’éternité et la simplicité d’un alphabet », quitte à employer une langue décalée, compulsive, obsessionnelle. L’écriture fragmentaire alors s’apparente dans sa projection, par le rythme, à la musique, par la construction à un montage cinématographique, par accumulation, épaisseur des silences, dans un montage aléatoire des mots, il faut savoir « prendre le risque d’une sauvagerie ».

Philippe Jaffeux n’écrit-il pas de la poésie contre la poésie ?, lui demande Béatrice Machet, très justement. Peut-on encore appeler poésie ce qui émerge d’une langue en proie à ce vertige ? Oserais-je ? Oui, sans doute, si la poésie est ce quelque chose qui, en chacun de nous, fait trace.

« Dans l’idéal, il serait préférable que je n’entende pas ni ne comprenne ce que j’écris afin de rejoindre la dimension universelle d’une vacuité extatique, d’un style abstrait, d’un épanouissement dans une absurdité tragique et presque naturelle ».

 

1Le mot hasard, orthographié volontairement « hasart » par Philippe Jaffeux très souvent dans ses textes, renvoie à faire entrer du jeu, de l’invention, dans l’art… Le hasart prend la place du temps s’il joue avec une lettre qui gagne les faveurs du jeu (T36, in Courants Blancs).

21 juillet 2016

[Texte] Philippe Jaffeux, Entre (extrait)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 20:41

Nous tenons à remercier Philippe Jaffeux de nous avoir donné cet extrait inédit de son prochain livre. Dans son dernier, Écrit parlé (entretien avec Béatrice Machet, Passages d’encres, mai 2016), il confiait : "Le hasart et les contraintes libèrent mon inconscient en révélant des possibilités ignorées de ma langue" (p. 23). Cette précision est fondamentale pour aborder le texte ci-dessous, qu’il commente ainsi : "Entre est ponctué à l’aide d’une paire de dés. Les intervalles entre chaque phrase s’étendent donc entre deux et onze coups de curseur. Entre est un texte aléatoire qui est accompagné par l’empreinte de trois formes transcendantes : le cercle, le carré et le triangle." [Sur LC, entretien de l’auteur avec Emmanuèle Jawad]

 

L’élan d’une paire de dés reconstitue les recherche
d’un jeu vital       Le lieu d’un ton se renverse sur une
image imprononçable    L’alchimie de ses humeurs
régénère un désert d’interstices   La mort de ton
écriture prend en compte ma langue fantomatique
Sa position catalyse une forme qui se situe à la
charnière d’un texte et d’une image             Le
rayonnement de votre indifférence renouvelle
la définition d’un risque      L’absurdité de tes
abstractions rompt avec l’histoire d’un sens          Un
débat entre ses marges et vos blancs intensifie ma
conception du vide       Ses phrases se jettent dans le
salut d’une chute attendue      Nos interruptions
aléatoires disloquent la figure d’un ordre         Mes
chutes servent de moule à l’espace d’un épuisement
Je pacifie des intervalles qui défendent de l’air
barbare      Le jet d’une paire de dés s’ancre dans la
résistance d’un doute nécessaire   La musique du
hasart aspire à produire une lumière incontrôlable
Il s’ouvre sur un vide qui se défait d’une écriture
ennuyante          Sa solitude d’analphabète révèle
nos angoisses incontournables   Une paire de dés
me donne l’occasion de repousser tes lettres
malchanceuses      Nos intervalles font un signe à
vos paroles creuses     Des accidents arment la
nature d’un mouvemen                   t  invisible    La
cinématique d un espa                     ce tombe entre
des interlignes bricolé                       es      Son
instinct défend une pai                   re de dés qui
observe nos oublis           Son alphabet symbolique
interagit avec un vide littéral        Des courants
d’interlignes rafraichissent un éventail de vibrations
lisibles      Nos ombres sont au service d’un écart qui
appartient à ta lumière        Un ordinateur corrompu
se conne    cte avec la tension d’une image  Il relie
la circu          lation de mes silences à la fluidité de
vos c               ontradictions        Elles passent devant
des                     pauses qui négligent un travail de
no                        s mots            L’univers d’un
espace contemple le destin de nos illuminations
Son étrangeté radicale approfondit l’action de notre
alphabet     Un sens imprévisible interroge les
réponses d’un vide expérimental    Les détails de
mon ignorance perfectionnent la science d’une image
L’organe de son errance sert la libération d’un souffle
cosmique       Il entre entre des phrases qui habitent
une ponctuation répétitive     L’appel d’un fond se
relie au jeu d’un silence construit     La matière de sa
résistance s’écarte d’un vide saturé           La
description d’une méditation atroce s’enferme entre
nos intervalles           Obéissons au maître intérieur
d’un alphabet sans but       Elle se construit à
l’image d’un regard qui incarne notre texte             La
source d’une écriture virtuelle se connecte à la
lumière de nos actions    Vos paroles sont des signes
qui s’accrochent à la                        joie de nos
silences La marque                         de nos oublis se
règle sur un vide spo                       ntané
L’aventure de tes fulg                      urances sillonne
la trajectoire d’un sup                      port   Une
abstraction prend soi                       n de nos chocs

24 juin 2015

[Texte] Philippe Jaffeux et Carole Carcillo Mesrobian, IL

Du spirituel en poésie avec Philippe Jaffeux et Carole Carcillo Mesrobian : ces cinq pages inédites constituent un dialogue radical in abstracto entre deux nombres entiers multiples de 2…

 

N°8 : Le trajet de nos répliques délimite un territoire inabouti. Personne n’ose y remuer car les déplacements résonnent par delà un champ dialectal. Une trappe y aspire les mots lorsqu’ils tentent de s’aboutir.

 

N°6 : IL hante des coulisses qui se répartissent sur la profondeur de notre scène dérobée. L’intensité de notre attente éprouve la santé de nos sensations inopinées. IL nourrit son silence avec des lettres qui orthographient la fin de l’écriture.

 

N°8 : Le terme de son accomplissement se confond avec le commencement de notre disparition. Des lettres s’articulent autour d’un point focal où IL rencontre le centre de notre scène.

 

N°6 : IL prévoit la fin de tous ses espoirs en définissant la disparition de ses désirs. Le rôle de son absence désorientée joue avec la place de notre attente. IL entretient ses objectifs impénétrables grâce à nos tergiversations abstraites.

 

N°8 : – Son ineffable vacuité retranche les lettres d’une chronique apocryphe. Nous conjuguons des verbes dissyllabiques avec des mouvements échelonnés sur une diachronie inaboutie.

 

N°6 : L’action de ses jours immensurables désigne la substance de sa lumière. L’être des choses nomme le flottement de son silence outrancier. La position de son rythme inspire la gestuelle de notre dérive surréelle.

 

N°8 : IL capture chacune de nos inhalations dans une densité recouverte d’une masse translucide. L’épaisseur de son masque ne se devine que lorsque nous ajoutons le vide à son absence.

 

N°6 : L’unité de ses pages se combine avec les lois d’un cercle vide. IL purifie son union avec des cycles cosmiques au moyen de son absence extatique. Nos consciences sont absorbées par une ivresse qui transfigure son irréalité irresponsable.

 

N°8 : IL entoure l’espace de notre disparition. Sa circularité se calcule à partir d’un nombre continu.

 

N°6 : Notre respiration se situe dans la source de sa transparence théâtrale. Nous créons une attente qui se projette dans le lieu d’une image immanente au cosmos.

 

N°8 : La racine de nos paroles s’encre sous une souche analphabète. Nous articulons des sons avec des regards d’aphasiques.

 

N°6 : Sa lumière soulève une peinture qui inspire le cadre de notre attente. Nous parlons pour nommer la mesure entre chacune de ses interlignes. Nous fabriquons une conversation qui s’accorde avec la fréquence de ses pauses dissonantes.

 

N°8 : IL disparaît à chaque fois que nous effaçons son absence. Un chiffre incalculable le découvre lorsque nous calculons l’allégorie de notre métamorphose.

 

N°6 : Une circulation d’énigmes traduit une information de nos traces. Nos contemplations sont créées par les objectifs d’un chaos divin. Son silence émane d’un dogme qui met en péril le langage de nos regards.

 

N°8 : Nos mouvements laissent des traces mensongères sur un inventaire extradiégétique. IL expire un oxygène imaginaire comme les entrées d’un dictionnaire.

 

N°6 : Séparons son histoire de nos illuminations pour solidifier notre rotation autour d’une grâce solaire. Son ordinateur menaçant éclipse la créativité de nos oublis. La nature de son silence prend la forme d’une vibration impossible. Notre spectre prend la place d’une radiation opportune. La décomposition de nos rôles personnifie l’intensité de sa transparence. L’intimité d’une énergie intemporelle exprime l’évidence de son inexistence.

 

N°8 : Une respiration acronymique suspend l’espace d’une page immémoriale. IL altère la douleur de notre ignorance en recouvrant le récit de sa disparition de l’attente de sa réalité.

 

N°6 : Une foule d’octets étonnés communie avec le chant de ses lettres hallucinées. Ses intuitions se connectent avec nos immersions dans une vision contradictoire de son absence. Le tranchant de nos illusions exprime la finalité de son existence symbolique. Nous échappons à l’autonomie étouffante de son espace pendant que nos paroles se confondent avec notre respiration.

 

N°8 : Notre conscience inhume une terreur apocalyptique. Nos pensées enferment le chaos dans un discours amphigourique. IL oppose une vérité tentaculaire à la certitude des anamnèses.

 

N°6 : Le fond d’un couple de nombres habille un effondrement de nos apparences. Notre ignorance est un mouvement qui configure une désagrégation de son inexistence silence. Une rencontre entre nos voix et son alphabet détermine une fuite du présent.

 

N°8 : La parabole de notre manque anthropophage dessine une ombre allégorique. Nous ne la suivons que parce que nos masques tamisent la lumière de notre absence.

 

N°6 : IL réglemente sa paresse pour planifier l’apprivoisement de nos efforts. IL modèle son double avec des gestes qui saisissent les lois d’un hasard. Son réseau de pauses équilibre sa séparation avec nos cordes vocales.

 

N°8 : L’énergie d’une écriture tribale retourne le silence contre lui-même. IL aspire le son de nos voix pour absorber l’édifice de son absence.

 

N°6 : La danse de notre jeu rebondit sur une scène hantée. Notre hôte habite l’atmosphère d’un manque qui capture le terrain de notre liberté. Piégeons les limites de son alphabet avec la trace de nos nombres.

 

N°8 : Le calcul de notre liberté retranche son mutisme de notre scène. IL compte avec des nombres dont la totalité est égale à la soustraction.

 

N°6 : Maudissons l’intelligence de son alphabet afin d’adorer l’ignorance d’une ponctuation divine. IL créé les lois d’une aventure qui détermine notre rencontre avec le hasard. La dynamique d’un chaos construit notre gravitation autour d’un vide vital.

 

N°8 : IL tisse une toile imitée du vide. Sa transparence cosmique s’aperçoit lorsque nous achevons de croire en sa disparition.

 

N°6 : La cinétique de son silence transgresse l’allure vigoureuse de son destin. La marche de son avenir emporte nos pas vers son absence illuminée.

 

N°8 : La restitution d’une opération algébrique retranche le début d’un sommaire à la quantité des pages d’un Ex-libris. Un discours holophrastique retient le terme de sa disparition.

 

N°6 : Les emplacements inespérés de notre attente révèlent les formes de son jeu imprévisible. Le relief de nos répliques assure le spectacle de ses interlignes esseulés. Nos illusions désignent une expression inaudible de sa hauteur.

 

N°8 : Nous apercevons l’altitude de son absence en penchant nos corps vers nos ombres. Ses dimensions inimaginables dépassent notre culture. Notre histoire assimile des coïncidences à un discours microcosmique.

 

N°6 : Un passage vers l’inconnu nous relie aux ouvertures de son alphabet. La géographie de ses dissolutions pénètre l’histoire de nos personnages. La place de notre pièce circule entre des portes qui nous enferment dans son mutisme.

 

N°8 : Une bousculade hors de l’espace de notre théâtre clôt l’entrée de notre décor sur le vide. Nos rôles suspendent nos déplacements par dessus une ébauche du chaos.

 

N°6 : IL donne un sens à son absence en cachant nos paroles avec ses pages absurdes. Ses pensées ennuyeuses jouent avec une expression magique de nos rôles. Exposons la mécanique de nos répliques à la précision rhétorique de sa vacuité.

 

N°8 : Un mouvement oscillatoire recouvre un vide exogène qui travestit l’asthénie alvéolaire de toute transcendance.

 

N°6 : L’air est brûlé par nos paroles à l’instant où nous communions avec le foyer de son absence. IL relie le rayonnement de notre dérive aux appels géométriques de sa transparence. Sa rage se niche dans le vide car IL attache sa meute de lettres à un nuage d’octets invisibles.

 

N°8 : Notre imaginaire prend appui sur un écran culturel primitif. Nous traçons des lettres avec des mots archaïques.

 

N°6 : Nos corps sont possédés par nos voix. Car IL s’enferme dans un silence qui ne lui appartient pas. Le feu de nos nombres conjure la tiédeur de son alphabet. Un débordement de notre imagination attise la crise d’un chaos trop exact.

 

N°8 : IL disparaît par ellipses parce que nous parlons avec des lettres invisibles.

 

N°6 : Son relief statufie la dimension d’une fresque barbare. L’architecture de nos apparitions encadre un jeu entre ses pauses et le travail de nos voix. IL habille ses excès avec le décor de notre ignorance minimale. Une lumière surnaturelle fête ses disparitions dans le paysage d’une intuition nue.

 

N°8 : Un opuscule recense nos tentatives de nous taire. Nos personnages s’appuient sur une marge verticale pour ne pas disparaître sous la linéarité de notre discours.

 

N°6 : Le rôle de nos paroles joue avec un texte qui est habillé par la gestuelle de son silence. Le message de notre attente est mis en scène par son jeu fantomatique. Nous interprétons le drame d’une création qui est représentée par le spectacle de son absence.

 

N°8 : La surface de sa disparition reflète l’illusion d’une fiction spectaculaire. Notre décor aspire la représentation de notre scène. Nous n’existons qu’autour du cercle de notre incorporation.

 

N°6 : Echappons-nous dans un vide qui accèdera aux réponses d’un mouvement divin. Questionnons sa voix perdue en écoutant l’éclat de ses interlignes. Les lois de son rôle obéissent à une libération absurde de notre interprétation.

 

N°8 : Nous parlons avec la sauvagerie d’arrêter de nous taire. IL regarde notre crâne par au-dessus parce qu’IL sait qu’aucun mot ne se prononce.

 

N°6 : Nous attendons la chute d’un rideau qui nous enveloppe dans une cape en papier. Enfermons-nous dans une arène afin de combattre ses pages rectangulaires. Notre scène illusoire démasque un fantôme de toréro qui rougit de honte.

 

N°8 : Le pas chimérique d’une mythologie du chaos abroge toute mesure pour évaluer l’altitude de nos croyances dénaturées. IL raconte une histoire préhistorique car son texte occupe l’espace de sa disparition.

 

N°6 : Nos paroles transfigurent son absence pour formuler une trace surnaturelle de son silence. Nos voix se mêlent à l’écoulement d’un air qui exclu la résistance de ses pages. La marche de nos intuitions accompagne une disparition de son alphabet démonstratif.

 

N°8 : IL énonce dans une langue holophrastique pour voir l’envers des mots.

 

N°6 : Sa transparence illustre les blessures de ses interlignes tranchants. Son tissu d’émotions inaudibles aiguille les découvertes de notre attente. L’énergie de notre pureté se conforme à la férocité de sa transparence expérimentale.

 

N°8 : La rupture de nos mouvements déplace l’abstraction d’une évasion. Les planches de notre scène soutiennent le répit de notre disparition.

 

N°6 : La puissance de son absence investit l’intensité de notre conversation. L’univers de son silence se confond avec la dimension d’un vide inouï. Nos présences dévoilent des apparences qui décrivent ses pauses irresponsables.

 

N°8 : Un déséquilibre fait pencher nos costumes du côté d’une nudité transfigurale. IL attend dissimulé sous une absence contradictoire car il sait que nous sommes découverts à chaque représentation. Le théâtre de notre destitution édifie le canevas de notre évasion.

 

N°6 : Nous parlons pour trahir des nombres qui habillent la vérité de nos corps. Le potentiel de notre langue détermine notre relation avec son alphabet virtuel. Les continuels recommencements de notre attente reflète la force d’un théâtre imaginaire.

 

N°8 : La transparence d’un rythme perpétuel configure l’impossibilité d’établir une terminologie conceptuelle. Nous habitons un espace archaïque parce que nos néologismes s’écrivent sur une page interminable.

 

N°6 : La flamme de son théâtre se déroule sur une vague de planches. Glissons nos lèvres entre l’écume de ses interlignes bestials. Flottons sur l’étendue de sa blancheur enragé. Nous chevauchons des ondes qui dépassent son démembrement insaisissable. Une fuite de l’air nous enferme dans son cauchemar instable. Nous chutons dans des rôles qui redressent la direction de son déséquilibre.

 

N°8 : L’énumération de son amenuisement masque l’accroissement de son retranchement. Nos répliques construisent une agglutination de morphèmes vernaculaires. IL destitue nos néologismes parce qu’IL connaît le radical du silence.

 

N°6 : IL agit à l’aide d’un alphabet qui nous éloigne de nos corps. Applaudissons un public de nombres miraculeux. Encadrons l’élaboration de nos visions avec des paroles comprises.

 

N°8 : IL accrédite le mensonge de notre représentation avec une démesure paralogique. Nos personnages affectent la chair de leur substance en renversant la texture de leurs répliques. Leur monologue délie l’ambition de leur discours.

 

N°6 : IL glisse la tenue de son corps sous le vêtement de sa chair. La nature de l’air recouvre une expression de sa vacuité. L’élégance de son absence exhibe l’uniforme d’un manque. IL dévoile ses renaissances en se camouflant sous sa peau nue.

 

N°8 : L’immanence de sa bestialité innerve nos personnages. Nous croyons en l’édification d’un spectacle indigène parce que nos mouvements s’articulent dans un idiolecte parasynthétique.

 

N°6 : IL associe son jeu à la fonction d’un rôle qui accélère ses disparitions. La maîtrise de nos paroles résiste à son utilisation irresponsable du papier. Le visage d’une abstraction rythme la figure de notre langue.

 

N°8 : Une enluminure monochromatique absorbe la trace de son passage. L’illusion d’un imaginaire ontologique endigue la fuite de sa disparition.

 

N°6 : Une électricité primitive transforme notre présence en un souffle psychique. La chimie de son absence illuminée fait barrage à l’énergie de notre salive.

 

N°8 : Son absence s’insinue dans notre culture. La redondance de notre vocable avec le vide édifie une réalité phonétique.

 

N°6 : Son silence approximatif optimise ses disparitions sur une scène dévastée. IL entend ce qu’il attend et IL est donc compris par une parole erronée. IL transporte la chaleur de son absence dans l’énergie d’un trouble qui conserve le foyer de sa transparence.

 

N°8 : Nous habitons nos rôles pour ne pas absorber nos personnages. Une énergie circulaire rend l’oxygène inhabitable. IL sait recouvrir nos costumes par un déguisement anachronique.

 

N°6 : L’intérieur de nos visions recouvre un rayonnement mystique de son spectre. La trajectoire de notre trac traverse sa transparence pour traduire les traces transcendantes de notre transe tragique. IL oppose son dualisme à des contradictions qui incarnent l’unité paradoxale de son absence supraterrestre.

 

N°8 : Notre dialogue divulgue des paroles qui n’existent pas. Un discours facsimilé alourdit le poids du silence. Nous parlons dans une langue doublée de sa substance.

 

N°6 : IL construit le fond de son silence avec des objets qui contiennent la destruction de notre relation. Echappons-nous dans la création inexplicable de sa transparence dévorante.

 

N°8 : IL épaissit l’ambiguïté d’un miracle apocryphe en relativisant l’exactitude de nos invraisemblances. Nous assemblons des lettres paroxysmiques pour masquer notre ignorance.

 

N°6 : L’histoire de nos rôles commente notre conversation avec une trace de ses oublis. Un alphabet de l’infini oriente la base cosmique de ses positions. Neutralisons sa métaphysique inaudible avec le corps d’un dialogue électrisant.

 

N°8 : IL parle comme ce qui n’existe pas parce qu’IL ressemble à son immanence. Nous perpétuons l’absence de sa finitude en tentant d’affirmer la permanence de notre imperfection.

 

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