Libr-critique

26 février 2021

[Chronique] Jacques Sicard, Vingt-cinq photographies de Chris Marker, par Guillaume Basquin

Jacques Sicard, Vingt-cinq photographies de Chris Marker, La Barque, en librairie depuis le 19 février 2021, 48 pages, 13 €, ISBN : 978-2-917504-47-5. [© Chris Marker]

 

Il est à peu près certain que, profitant de cette crise d’hystérie et d’hygiénisme de 2020-2021 qui tend à exterminer tout contact (voir le dernier texte du philosophe italien Giorgio Agamben publié sur le site de son éditeur Quodlibet, Filosofia del contatto, encore inédit en français, tout du moins jusqu’à sa prochaine parution dans Les Cahiers de Tinbad – n° 12), toute friction, les zélés serviteurs du virtuel et du distanciel ont dû effacer jusqu’aux dernières traces de toute l’ancienne chaîne mécanique et photochimique du cinématographe (plus grande machine jamais construite par l’homme selon le cinéaste et théoricien Hollis Frampton) : fini les planches-contact, les tirages, les bains d’acide polluants (je souligne), les traces de doigts sur les bandes perforées ; enfin débarrassés de la pénible vision en commun de cet art, faut-il le rappeler, né en même temps que la psychanalyse et les transports en commun !

Il ne nous reste plus que quelques traces écrites qui nous rappellent les « dernières traces de la souffrance » (selon Godard), dont ces incises sur le matériau de Jacques Sicard, dans son dernier opus en date, que publient les éditions La Barque : « La forme ignore la motricité du corps vivant, […] elle est animée […] comme un panoramique de cinéma dont la vitesse excessive brouille les limites des objets et des êtres, effrange plus qu’à l’accoutumée le halo des couleurs, les mélange dans la vibration d’un continuum…. » On se souvient alors de ces effrangements, de ces vibrations, de ces halos, de ces flous filandreux… quand aujourd’hui tout n’est plus que sauts de pixels, trop plein et « trop de réalité » (ainsi que le pense et écrit Annie Lebrun)… Ou bien, l’écriture du poète réanime en nous de curieux souvenirs d’étranges procédés : « Jour produit par des temps de tirage différents, blancs pâles et profondeur sans cesse augmentée des noirs » : résurgence des anciennes formes de pathos… Ou encore, on « révise » avec Sicard l’ontologie de la photographie (car rappelons que le film de Chris Marker qui déclencha l’écriture de ce livre, Si j’avais quatre dromadaires…, fut composé au banc-titre à partir de 800 photographies fixes) : « Être au bord de ce qui est à venir, […] est-il une situation compatible avec la photographie ? […] Non. Rien ne vient jamais, pas de hors champ. Tout est dans le cadre et dans l’imaginaire du cadre. »Ça a été, point. On ne dépassera jamais cette formule de Roland Barthes. « Ça a été » du présent – définitivement passé désormais. Mélancolie automatique…

« Rêver, c’est entrer dans le domaine des formes » : ici, au bord coupant d’un pont sur la Neva, Sicard rêve mieux que jamais : « Avec son cheval lipizzan / Serguei Mikhaïlovitch Eisenstein / Divisa le monde un matin / Il fit ce qu’au secret je sens / Si j’avais un cheval lipizzan ».

P.-S : On regrettera, pour d’absurdes mais bien réelles histoires de droits (et alors que les auteurs ne devraient avoir que des devoirs (Godard, encore)), que Sicard n’ait pas eu la possibilité économique de reproduire les 25 photographies élues pour écrire ses ciné-rêveries ; voici cette contrariété de lecteur ici en partie réparée.

22 décembre 2020

[Chronique] Michel Weber, Covid-19(84) – ou la vérité politique du mensonge sanitaire : un fascisme numérique, par Guillaume Basquin

Michel Weber, Covid-19(84) – ou La vérité (politique) du mensonge sanitaire : un fascisme numérique, éditions Chromatika, 230 pages, 20€, ISBN : 978-2-930517-68-1.

 

Peut-être tenons-nous là le premier livre important sur la crise de la Covid-19, qui paralyse à peu près toute vie sociale et culturelle depuis maintenant 9 mois ? Son titre, déjà, est extrêmement bien choisi : Covid-19(84) – ou La vérité (politique) du mensonge sanitaire : un fascisme numérique. Tous les concepts qui permettent désormais de penser cette crise, y sont : 1984, la dystopie politique de Georges Orwell ; le politique ; le mensonge sanitaire ; le fascisme ; le numérique ; la vérité. Mais commençons notre « critique » par une diversion, citons des propos de Gilles Deleuze de 1977 repris dans Deux régimes de fous : « Le vieux fascisme si actuel et puissant qu’il soit dans beaucoup de pays, n’est pas le nouveau problème actuel. On nous prépare d’autres fascismes. Tout un néo-fascisme s’installe par rapport auquel l’ancien fascisme fait figure de folklore […]. Au lieu d’être une politique et une économie de guerre, le néo-fascisme est une entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d’une “paix” non moins terrible, avec organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de micro-fascistes, chargés d’étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son quartier, sa salle de cinéma. » Quiconque vit en 2020 ne peut que ressentir dans sa chair la véracité de ces propos du grand philosophe français ; qui n’a pas entendu parler de dénonciations suite à des non-respects de voisinage de telle ou telle règle du confinement ? Qui n’a pas été témoin de scènes d’agressivité entre pro-masques et anti-masques ? Autant de situations où les micro-fascistes ont pu s’exprimer au grand jour – et avec la « meilleure volonté » du monde : protéger la société etc. Michel Weber, professeur de philosophie et thérapeute, commence son ouvrage très fort : « La rapidité avec laquelle les sociétés dites démocratiques sont remodelées à l’occasion de cet événement doit nous inciter à un questionnement politique (radical au sens étymologique, en profondeur donc) » ; ce livre est l’histoire de ce questionnement : comment a-t-on pu basculer si vite dans une restriction sans équivalent connu (en temps de paix) de nos libertés à la fois collectives et individuelles ?

Weber cite plusieurs fois les travaux de Michel Foucault sur le contrôle biopolitique, et il a bien raison ; citons à notre tour un extrait de Surveiller et punir consacré à l’étude de l’usage du dispositif disciplinaire en période de peste, le panoptisme : « Cet espace clos découpé, surveillé en tous ses points, où les individus sont insérés en une place fixe, où les moindres mouvements sont contrôlés, où tous les évènements sont enregistrés, où un travail ininterrompu d’écriture relie le centre et la périphérie, où le pouvoir s’exerce sans partage, selon une figure hiérarchique continue, où chaque individu est constamment repéré, examiné et distribués entre les vivants, les malades et les morts – tout cela constitue un modèle compact du dispositif disciplinaire. » Foucault va jusqu’à parler de « rêve politique de la peste », car jamais en conditions de paix une population ne pourrait accepter des privations de liberté aussi dures et injustifiées quand il ne s’agit justement pas de peste, mais d’un coronavirus de plus (certes virulent, parce que nouveau justement). Il semble évident qu’avec la téléphonie mobile et la 4G, nous approchons des conditions optimales d’un contrôle social total des individus hyper-connectés. Ce qui devait libérer (la mobilité), enchaîne : tout mouvement libre est devenu impossible ; et la surveillance, via les drones et/ou la reconnaissance faciale, s’annonce sophistiquée et totale comme jamais. Big Brother pourra(it) savoir à tout moment où vous êtes, ce que vous faites – et avec qui. Il est donc naturel que Weber ponctue, tout du long, son ouvrage de citations de 1984, toutes plus effrayantes les unes que les autres quand nous réalisons que nous y sommes (presque)… Oui la crise n’est pas que « sanitaire, mais politique », « et aucune des mesures liberticides n’est fondée scientifiquement ». « Le système politique qui se met en place », largement copié du « modèle » chinois, « est totalitaire, c’est-à-dire que toutes les facettes de la vie des citoyens seront pilotées par une structure idéologique mortifère » (#sauvezdesvies / #restezchezvous !) « ne différenciant plus les sphères privées et publiques. » (La simple recommandation du nombre d’invités à la table de Noël et du port du masque facial chez soi (sic !), arrivée après l’écriture de ce livre, confirme hélas cette « prophétie ».) « Ce totalitarisme sanitaire sera fasciste et numérique » (c’est moi qui souligne). Il convient de préciser ce qui constitue l’essence du totalitarisme : « Toute pensée qui s’immisce dans la sphère privée est totalitaire (destruction de la sphère publique, imposition de comportements intimes, généralisation de la peur de l’autre, etc.). » Restez chez vous, consommez et vivez séparés les uns des autres ! À qui profite le crime ? Follow the money : « Le totalitarisme fasciste est conçu par et pour les nantis » qui gouvernent le monde : les dirigeants des GAFAM et des Big Pharma. Ce qui est foncièrement nouveau, dans cette crise (mais qui était en fait en germe depuis les lois d’exception antiterroristes), c’est que le totalitarisme « est maintenant numérique (il procède par quantification, surveillance, traçage, gouvernance…) et sanitaire (le grand récit qui le justifie est viral ; le remède est hygiénique) ». Le vrai fascisme, disait Roland Barthes, n’est pas d’interdire de dire, mais de forcer à dire ; dans cette crise, pour être un bon citoyen (à la chinoise ?), il faut afficher publiquement qu’on reconnaît la Terreur (sanitaire), via entre autres le port du masque facial, et la distanciation (dont on ne sait plus si elle est physique, ou sociale). Quiconque s’y dérobe est vu comme un mauvais sujet… À la faveur d’une crise d’envergure opportune (pour certains), « le politiquement impossible » devient « politiquement inévitable » : le confinement aveugle de toute une population saine, le traçage, l’imposition du masque à tous, partout, etc. L’état d’urgence sanitaire devient, même en Occident, permanent…

Il est évident que sans les technologies numériques, cette épidémie n’aurait pas du tout pu être ce qu’elle a été, et continue d’être : une hypnose, sur le nombre de « cas », de morts en quasi temps réel, etc. Le simple test RT-PCR, mis au point par l’Allemand Christian Drosten dès le 20 janvier, qui ne dit absolument rien de l’état clinique d’un patient, mais mesure des fragments d’ARN du virus dit SARS-CoV-2, n’aurait pas été possible, avec ses nombreux faux cas positifs, ou cas asymptomatiques et donc pas malades (et pas ou peu contagieux), sans les technologies informatiques. Rappelons, après Weber, qu’« en mai 2016, l’initiative “ID2020” de l’ONU promeut la généralisation d’une identification numérique de la totalité de la population mondiale » : les germes d’un possible et futur « passeport sanitaire numérique » sont déjà là… « En 2017, lors du Forum économique mondial de Davos, la “Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies” est créée, sous l’égide, entre autres, de la Fondation Bill & Melinda Gates » : « En pratique, les multinationales sont considérées comme des états souverains. » On ne laisse pas d’être inquiet de voir que ce sont ces mêmes multinationales, toutes numériques, les GAFAM, qui sont à l’origine des très nombreuses censures de paroles dissidentes sur la gestion sanitaire (traitements, confinements, vaccins, etc.) de cette crise : « filtrage de l’information, à commencer par celle qui circule dans les réseaux sociaux », rupture de « l’accès à la Toile » des propagateurs de nouvelles considérées comme « fausses » (c’est-à-dire, dissidentes), etc. On notera, avec Weber, que dans cet achèvement du passage des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle fondamentalement psychotiques, même la sexualité n’est pas épargnée : « La psychose hygiéniste institue un nouveau puritanisme qui exige une vie sans contact. […] La forme la plus aboutie de totalitarisme fasciste exige finalement l’interdiction des relations sexuelles. » La sphère privée doit être dissoute dans la sphère publique, et cela doit nous inquiéter. L’ironie de l’Histoire est telle que le prosélyte fanatique du confinement, Neil Ferguson, de l’Imperial College de Londres, a été lui-même viré de son poste à cause de relations sexuelles ayant brisé les « lois » du confinement britannique…

Je pourrais ainsi continuer à commenter et commenter ce livre sur une dizaine de pages Internet, mais je préfère laisser mon lecteur s’y reporter directement ; non sans souligner, dans ce tableau assez apocalyptique de notre situation, cet éclair d’espoir, à la fin du livre : « Optimisme, car le futur n’est pas écrit », et (après Victor Hugo) : « Rien n’est plus imminent que l’impossible. » On notera pour vraiment conclure (provisoirement) que ce qui a permis l’établissement du fascisme techno-sanitaire, les technologies numériques, sont aussi ce qui permet de lutter contre icelui, avec ses propres armes contre lui retournées, dans une sorte de guérilla numérique : éternelle histoire de David contre Goliath. Tout en ne se privant pas d’être furtifs, au sens d’Alain Damasio dans son ouvrage éponyme, en cas de besoin…

28 mai 2020

[Chronique] Christophe Stolowicki, L’enfer des bibliothèques

Depuis longtemps Sade, adopté comme le Vieux par Maupassant, pendant de Rousseau dans la généalogie d’André Breton, apprivoisé en bloc d’abyme poétiquement correct par Annie Lebrun, a cessé de remplir son office d’épouvantail à moinillons. « Attaquer le soleil » ? Au mieux, retarder d’un micron le big crunch dans notre banlieue stellaire.

Il a ses dévots qui ont achevé de le tirer d’enfer, Maurice Heine son premier éditeur moderne, Gilbert Lely surtout, auteur d’une monumentale Vie de Sade, mais d’un lyrisme parfois désuet (« le chant zénithal de Sade » ou « La Coste, ô naissance, ô ruines ! poussières qui m’avez fait prince. Dans la vallée du Calavon tous les amandiers sont en fleurs. Vous êtes là, Sade. Je sens s’infléchir contre ma bouche les rais de votre invisible sourire », Ma civilisation, 1961). Il a ses séides médiocres tel Hugues Rebell (Le fouet à Londres, 1905), son cuistre nomenclateur (Krafft-Ebing), un pertinent lecteur célèbre, Roland Barthes relevant sa parenté avec Proust, de composition rhapsodique plutôt que suivie, et sa délicatesse toujours pensée et transgressive ; un autre disert, discursif, asséché par la prise de distance obligée, Maurice Blanchot lisant La nouvelle Justine comme le scandale absolu alors que cette dernière mouture, systématique, excessive, ne communique pas l’émotion des simples infortunes de la vertu ni surtout de Justine ou les malheurs de la vertu, la version centrale, plusieurs fois rééditée du vivant de l’auteur ; le « son » d’une cloche, celle de l’église de « Sainte-Marie-des-bois » où l’héroïne sera prise au piège de sa piété, résonne davantage en moi que les « mugissements » d’une voix de victime déformée par un casque.

(Qu’Agnès Rouzier, de lyrisme exact, au plus près de « regarder le soleil ou la tache aveugle », qui a réinventé en genre le « nul part », d’écriture chauffée à blanc comme on tire à blanc à ballets rouges, ait pu se méconnaître jusqu’à envier la continuité de Barthes et Blanchot.)

Deux siècles ont passé. Désormais jubilatoire, brandes en feu et flammes, Sade est perçu tout en re dont danse, bien ivre sur l’escarpement de langue. Celle du siècle des Lumières qui culmine en lui rassure – déliée, alerte, gargantuesque en érotisme. De donjon en bastille une œuvre accomplie la tête contre les murs et le vit à la main, lais vite à l’âme, l’évite-alarme pour l’insatiable libertin, n’effraie plus et son idiome occulte  ce qu’en son temps elle eut de tragique, de sulfureux. « Ce n’est pas ma façon de penser qui fait mon malheur, écrit-il de prison à sa femme, c’est celle des autres. »

Vivre à hauteur de pensée, dit Nietzsche. Ou penser en descente de vivre ? En vrille ascensionnelle de désir transmué en art obsidional ?

Comme tout grand poète ou presque, Sade est inégal. La charge érotique et langagière des cent vingt journées de Sodome, de Justine ou les malheurs de la vertu, de l’Histoire de Juliette, sa sœur ou les prospérités du vice, ne se retrouve nulle part ailleurs dans son œuvre pourtant considérable. Rimbaud retour d’Abyssinie s’installe en homme de lettres, romancier, nouvelliste. Au début d’Aline et Valcour, un roman par ailleurs insipide, et dans maintes nouvelles des Crimes de l’amour ou esquisses des Historiettes, contes et fabliaux, l’autofiction fleurit avec une fraîcheur aussi naturelle que frelatée de nos jours, et en plusieurs versions l’on retrouve les aventures embellies d’un gentilhomme de bonne famille aux prises avec les parvenus fanatiques de la noblesse de robe. Quelques nouvelles font exception, surtout Augustine de Villeblanche (figurant on ne sait pourquoi dans les Historiettes) où impertinent d’un sexe en trompe-l’œil, pour une double séduction paradoxale Sade préfigure Wilde, et Eugénie de Franval dont l’héroïne éponyme, éduquée à dessein, est l’objet d’un amour plus total qu’incestueux où s’exprime toute la délicatesse relevée par Barthes.

Théâtre de la cruauté, impossible si les victimes ne tiennent pas leur rôle de composition en gémissant au moment opportun. Dans les prospérités du vice Juliette monte un couvent dans son parc pour que son amant le ministre Saint-Fond et son ami aient le plaisir de le dévaster, y loge une famille qu’il a déjà persécutée pour de lubriques retrouvailles.

La couleur, la charge. Ce mauve, ce trébuchement de Thelonious Monk. Ce susurrement à pointes de feu de Miles Davis. Le fer rouge imprimant sur l’épaule de Justine une fleur de lys est celui même à mille rebours et retours qui inscrit les lettres de feu de grâce perverse qu’exhale l’embastillé.

Sade l’homme pivot, dont les origines remontent aux croisades et à Laure chantée par Pétrarque, membre de la Section des Piques aux côtés de Robespierre (« Français, encore un effort si vous voulez être républicains ») ; son œuvre cardinale secouant l’aigrette tous azimuts, poussant ses antennes par delà Nietzsche, la psychanalyse et le surréalisme.

Tous à poil, dit-il, qui ne comprendrait rien au Japon.

Dans l’enfer des bibliothèques, un autre lui a succédé. La nouvelle ère glaciaire qui l’épargne et néglige les dits « scandales littéraires », telle Histoire à l’O de rose, telle lettre ouverte au colin froid, fusées d’artifice mouillées, qui préserve Céline et autres collabos de plume, y a précipité son descendant de moindre envergure, encore plus poète que lui, Tony Duvert.

Entretemps Alain Robbe-Grillet multiplie exhaustivement ses descriptions de minutie obsessionnelle avant d’abandonner le Nouveau Roman à son mauvais sort pour le cinéma, où il exerce plus efficacement sa filiation sadienne. Dès Portrait d’homme couteau (1969), Tony Duvert  fissure cet univers implacable sous la poussée d’un désir de l’enfant qui répare l’enfant soi. Alternés, indissociablement fusionnels imparfait et présent toujours indicatifs, première et troisième personne, troisième et tierce d’un singulier singulier vitrifient au scalpel, délassent en poésie la prose la plus sèche. Le descriptif sans mode d’emploi déploie un mode d’envoi. Cette liberté a un prix : le récit est le meurtre, tout en reprises et variations, d’un garçonnet de dix ans attiré dans une vaste maison isolée, parfois en ruines, qui rédime la blessure de l’enfant soi dont barrant le ventre est tapie l’inamovible cicatrice dès les premiers paragraphes – bientôt tourne en quelques laisses contemporaines sans autre ponctuation que de blancs. La violence sourd, n’éclate pas, le descriptif clinique s’embue : « Un courant d’air passe sur son corps ; la peau frissonnante se granule puis s’apaise » ; « Je me suis penché, mes mains fouillent sous les chiffons souillés de crasse qui me cachent sa peau, son ventre, ses cuisses blanches. Je ne veux pas l’apprivoiser, mais lui faire mal » ; « Une image belle comme une vie à refaire passe dans la rue. »

Dans Paysage de fantaisie (1973), une loupe concentre ses rayons sur « le dessous du gland l’échancrure en fer de lance que le frein partage filet mince étiré par les vagues de peau qu’il retient et qui roulent sous les deux volutes de ce cœur à l’envers ». Indiqué comme roman, le livre est un pur poème où la pornographie enfantine, fixée à un âge que l’auteur n’a pas quitté, parle avec la musicalité de comptines d’Arrabal la langue que nous avons perdue à tout jamais, échouée sur la grève où s’entrecroisent guerre des boutons et retour à Roissy : « ils me tuent vraiment et je ne verrai jamais les poils de zizi que j’aurais eu sauf au paradis si ça y pousse » ; « il a des bras pleins de biceps il les arrondit un peu à la costaud » ; « il se tripote avec nous et sa mère crème fouettée monte entre ses cuisses ». Sur fond d’un pensionnat de prostitution garçonnière, deux voix principales alternent, de vieillard et de garçonnet, également torturés, récits frappés à la demi-volée de l’entre-deux songes. D’enfant qui « usine contre [des murs] d’urine », les « yeux de menthe gris ». Par antiphrase enfants tortionnaires, vieillards victimes dont le vice versicolore vers ça rampa.

Las, Tony Duvert (1945 – 2008) ne s’est pas contenté d’être ce prosateur poète parmi les plus grands, il lui manquait d’être reconnu comme moraliste – d’un moralisme à rebours dénonçant « l’ordre hétérosexuel […] un système de mÅ“urs fondé sur l’exclusion de presque tout plaisir amoureux et sur l’instauration d’inégalités, de falsifications, de mutilations corporelles et mentales chez les hommes, les femmes, les enfants » (Journal d’un innocent, 1976). À prétendre nous normaliser se dénonçant comme pathologique, sombré dans le militantisme pédo-pornographique, il est mort complètement délaissé depuis longtemps.      

19 octobre 2019

[Chronique] Et Macé remet Sade le politique en jeu, par Jean-Paul Gavard-Perret

Gérard Macé, Et je vous offre le néant, Gallimard, coll. « Blanche », octobre 2019, 144 pages, 19 €, ISBN : 978-2-07-285447-7.

Il faut toujours revenir à Sade pour comprendre ce que la littérature engage. Gérard Macé le sait et le fait. Il montre que sous le Divin Marquis fascinant, révoltant, se cache le fomenteur d’une oeuvre opaque, inépuisable. L’auteur a répandu des flots de vérités pas bonnes à dire envers et contre tout et tous.  Mais de Sade n’est retenu que le névrotique, le fornicateur, le condamné. S’est perdu en route le révolté, l’athée, le moralisateur (et oui !) qui laisse derrière lui (ou devant) une Å“uvre énorme.

Trop souvent nous avons oublié ou perdu le discours politique, voire ethnographique sans mesure de cette hydre de mots. Macé le rappelle. Comme il signale que le marquis a encore beaucoup à dire. A mesure qu’elle se détache de son époque, l’oeuvre s’autonomise et permet de prendre tout son sens. Car derrière le pouvoir que certains de ses héros font peser sur d’autres, l’Å“uvre elle-même est la plus fantastique machine désirante contre les pouvoirs : ceux de son temps, ceux de toujours..

Si l’écriture sadienne a donné lieu à de nombreuses études (on notera parmi les plus connues celles de Norbert Sclippa, Annie Lebrun, Michel Delon, Philippe Sollers ou encore Roland Barthes bien sûr), il reste beaucoup de zone d’ombres que Macé contribue à éclaircir. Dans Sade, Fourier, Loyola Barthes avait d’ailleurs soulevé un lièvre capital que l’essayiste reprend. Il souligne la théâtralisation que le Marquis a opéré dans l’écriture afin d’illimiter le langage. Macé reprend la balle au bond et montre comment chez Sade « Ã§a » parle comme nulle part ailleurs.

D’autant que c’est au moment même de la période révolutionnaire – aboutissement d’un siècle de démythificationn et de démystification – que le Marquis écrit dans cet esprit qui animait la société mais qui chez lui dépasse la critique habituelle des écrivains « classiques » des Lumières. Le roman considéré jusque là comme frivole et secondaire prend, dans sa version theâtralisée, une manière de désobéir à une organisation rigide et étroite.

Et si la liberté d’écriture de l’auteur ne provient pas directement d’une volonté de renier les codes littéraires, elle constitue un choix délibéré pour transmettre des idées subversives. En optant pour une écriture laissant la part belle au théâtral, Sade cherche non pas une marge mais à donner une compréhension plus profonde des rapports qui « unissent » et régentent les êtres entre eux face aux abîmes des maîtres et le néant qui se cache derrière. Il nous l’a remis sous le nez. A nous d’en faire bon usage.

22 février 2017

[Chronique] Jean Follain, Célébration de la pomme de terre, par Tristan Hordé

Jean Follain, Célébration de la pomme de terre, illustrations Marfa Indoukaeva, postface Élodie Bouygues, Héros-Limite, 2016, 64 p., 12 €, ISBN : 978-2-940517-51-0.

Repris par les éditions Deyrolle en 1997, le livre de Jean Follain a d’abord paru en 1966 dans la collection "célébrations" que publiait Robert Morel — collection aux titres variés, où l’on a pu lire une célébration de l’âne et une de l’épingle à nourrice, du pissenlit et de la sardine, du maïs (par Frédéric Jacques Temple) et de la boule (par Jean-Christophe Bailly). La célébration de la pomme de terre convenait bien à Jean Follain : quel légume est plus banal ? Il retrace rapidement l’histoire de son introduction en Europe, au xviiie siècle, rappelle son adoption rapide dans plusieurs pays, dont l’Irlande, mais son absence en Angleterre et son peu de succès en France jusque dans les années 1780. Les quelques pages d’histoire s’achèvent sur les noms qu’a portés le tubercule, par exemple "truffe (rouge)" (on ajoutera, parmi d’autres, "poire  de terre") et sur les couleurs de la fleur (« celle de l’Estetingen blanc verdâtre, celle de la Pépo, rose, celle de la Belle de Fontenay, bleue [etc.] » et sur le moyen de cultiver la pomme de terre en toutes saisons, si l’on dispose d’une cave.

On achète rarement telle ou telle espèce de pomme de terre, puisqu’un nombre très restreint est disponible sur les étals ; elles sont pourtant très nombreuses et Follain développe quelques considérations à propos de l’une d’entre elles, la Early Rose (littéralement, « levée de bonne heure »), espèce hâtive cultivée autrefois dans le Cotentin et l’on allait chercher du sable d’estuaire (la « tangue »), entreposé à Saint-Lô, pour obtenir de belles récoltes. Souvenir d’enfance : « Mon père, chaque année, y venait pour commander cet engrais indispensable à nos Early. » Un juge des environs ayant donné quelques plants de vitelotte à sa grand-mère, Follain se souvient « des purées violettes : joie d’enfance » qui étaient préparées à partir de cette chair « peu succulente ». Il a aussi le souvenir d’une spécialité de sa grand-mère, « un excellent entremets » à base de pomme de terre.

Élodie Bouygues note que Follain était attentif « aux plus infimes détails du monde qui l’entoure » et c’est pourquoi il relève les emplois variés du légume (soupe, salade, gratin, purée, chips, etc.). Il énumère quantité de recettes, s’étonne qu’un chef ne cuise pas les pommes de terre dans le ragoût au prétexte qu’elles se défont : il déplore cette pratique qui gâte l’accompagnement et ajoute que, pourtant, il en est qui se tiennent à la cuisson, « ne serait-ce que des rouges de Bretagne » — Follain écrivait avant l’envahissement de la culture intensive…

Outre le plaisir de se remémorer les jours de l’enfance et d’aligner les recettes possibles, la célébration est aussi prétexte à citer des écrivains, Ponge pour l’épluchage de la pomme de terre en robe des champs, Barthes à propos des frites, Alexandre Dumas pour une recette, Ilarie Voronca dont il propose un poème, le hongrois Gyulia Illyes pour une "ode au champ de pommes de terre" qu’il a adaptée en français. Pour Robert Morel, que cite Élodie Bouygues, la collection des « Célébrations » visait « mettre en arrêt le lecteur du xxe siècle devant les mille riens de la vie quotidienne qui, à force d’usage, perdent couleur, saveur, présence. » C’était un des soucis de Follain de ne jamais oublier les simples faits et gestes de la vie ; il a écrit un poème autour de la pomme de terre qui a trouvé place dans le recueil D’après tout, où l’on peut lire aussi ce premier vers d’un poème, « Le cœur des vaches bat dans le pré »…

19 octobre 2016

[Chronique] L’Å“uvre photographique d’Adrienne Arth, par Matthieu Gosztola

Si « parler, ce n’est pas voir » (Maurice Blanchot, L’Entretien infini), s’il existe « une disjonction entre le voir et le dire » (Gilles Deleuze, Pourparlers), l’œuvre d’Adrienne Arth invite à une théorisation de la pratique photographique. Cette pratique du soleil sur le monde.

« Avec la Photographie, nous entrons dans la Mort plate », prévient Roland Barthes dans La Chambre claireSarah Moon, de qui Adrienne Arth est fille, même si elle entretient également des liens étroits avec des artistes comme John Batho, Mario Giacomelli ou encore Saul Leiter, ne nie pas l’étreinte de la photographie avec la mort, écrivant : « Toutes les photographies sont le témoin, si ce n’est le souvenir d’un moment qui autrement serait perdu pour toujours ». Ce moment élu devient dramatique à hauteur de son élection, sauvé de la mort autant que renvoyé à elle. Parvenant au présent de nos vies tout en signifiant irrévocablement sa distance, son passé.

Mais Adrienne Arth comme Sarah Moon s’attachent à montrer ― précisément ― en quoi « le regard est l’instrument par où la lumière s’incarne », ainsi que l’écrit Jacques Lacan dans « Qu’est-ce qu’un tableau ? » « [J]e suis regardé, c’est-à-dire je suis tableau », ajoute le psychanalyste.

Afin de faire en sorte que tout ce qui est regardé soit tel, Adrienne Arth s’attache à retravailler incessamment l’image, au moyen de la surimpression, par exemple, mais ce procédé, s’il est le plus visible, est loin d’être le seul : dégradations écloses lors du « développement » minutieusement orchestré (l’ordinateur ici n’est que le prolongement d’une sensibilité) ; tâches, accidents de lumière ; légers flous permis par un mouvement impromptu claquemuré librement dans son imprécision au moyen ― peut-on penser ― du temps agrandi de la pose…

Y a-t-il chez cette photographe une volonté de transformer la réalité, de la détourner à son profit ? Les modifications apportées sur le terrain originel de l’image sont surtout, contrairement à ce qu’il semble de prime abord, façon de rendre sensible la beauté de ce qui s’impose. De ce qui s’impose au point de tenir entièrement captive l’attention pour la faire se révéler à elle-même autant qu’à ce qui est.

Retravailler l’image, oui, mais pour lui permettre de se fondre en sa nudité originelle, celle-ci serait-elle fantasmatique. Aussi les modifications apportées naissent-elles entièrement de ce qui est capté, de son surgissement, de l’inattendu que cela projette et au sein duquel cela se meut.

Adrienne Arth nous force à renouveler notre rapport au monde, à faire en sorte qu’il devienne musical. Elle nous invite à considérer ce qui s’offre aux sens comme un ensemble infini d’harmoniques face auxquelles il s’agirait de s’accorder, les yeux ouverts – comme une main peut s’ouvrir – dans le cours du visible, nappe phréatique communiquant avec toutes les strates de l’émotion.

Et elle va plus loin que la photographe allemande Germaine Krull qui avançait : « Chaque angle nouveau multiplie le monde par lui-même ». Elle va jusqu’à cet aveu de Sarah Moon : « Quelquefois je ne suis même pas sûre d’avoir vu ce que j’ai cru voir ». Alors s’agit-il pour Adrienne Arth d’agrandir ce trouble, en pétrissant la pâte de l’image. « Une œuvre d’art », notait déjà Valéry, « devrait toujours nous apprendre que nous n’avions pas vu ce que nous voyons ».

 

Voir également :

http://www.fwm-lukm.com/photos/

http://www.transfiguring.net/fr/les-artistes/adrienne-arth

&

Méditerranée : d’une terre l’autre, photographies d’Adrienne Arth, textes de Claude Ber, Dan Bouchery, Yves Boudier…, Paris, Éditions de l’Amandier, collection Photo-Graphie, 2007. 

Méditations de lieux, photographies d’Adrienne Arth, textes de Claude Ber, Joëlle Gardes…, Paris, Éditions de l’Amandier, 2010. 

Des poètes dans la nature, photographies d’Adrienne Arth, textes de Sophie Loizeau, Roland Nadaus, Mario Urbanet…, Parc naturel régional de la haute Vallée de chevreuse et Maison de la poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines / Éditions de l’Amandier, 2011.

11 septembre 2014

[Chronique] Pierre Patrolin, L’homme descend de la voiture, par Périne Pichon

La marquise descendit à cinq heures, disait-on… Désormais : L’homme descend de la voiture… Et pourtant : L’homme descend du singe, disait-on… De la mythologie de la voiture (au sens où l’entendait Roland Barthes), de l’étrange familiarité qui caractérise le rapport de l’homme hypermoderne à cet objet culte de la société de consommation, Pierre Patrolin tire un récit obsessionnel dont il a le secret.

Pierre Patrolin, L’Homme descend de la voiture, P.O.L, septembre 2014, 320 pages, 17,90 €, ISBN : 978-2-8180-2112-5.

 

Dans ce troisième roman de Pierre Patrolin, une voiture presque neuve est achetée par un couple. Ils habitent sans doute à la campagne, pas loin d’une grande ville, où tous les deux travaillent. Le roman se partage entre ces deux lieux : la ville, avec ses magasins, ses panneaux publicitaires, ses voitures… Et la campagne, avec ses chemins de terre, les arbres et leurs parfums. La voiture fait la jonction entre ces deux lieux, conduite par un narrateur anonyme.

 

Celui-ci est particulièrement attentif aux détails, si bien que chacun d’eux acquiert une importance significative, comme les taches laissées par quelques gouttes de pluie sur la carrosserie de la nouvelle voiture. Nouvelle, mais « presque neuve ». La précision donne déjà au véhicule une aura un peu mystérieuse. De quoi laisser progressivement s’installer l’obsession du narrateur pour sa voiture, la conduite de sa voiture, l’odeur surtout de sa voiture. Celle-ci permet de créer un espace nouveau, entre la ville et la campagne. Elle creuse cet espace à chaque voyage, tout en devenant pour son conducteur un observatoire mobile de l’extérieur. Les descriptions très détaillées se succèdent, comme pour donner son relief à ce monde aperçu de part et d’autre de la voiture.

 

La narration produit cependant une légère inquiétude : malgré les détails perçus et rapportés par le personnage, l’accès à son intériorité est réduite au strict nécessaire. La perception est immédiate, et n’est pas suivi d’une analyse ou réaction psychologique de la part du narrateur. Ainsi, certains actes semblent obscurs, certaines choses sont inexplicables, comme les non-dits du héros à sa femme, Françoise. Alors qu’il lui disait tout, voilà qu’il accumule des petits secrets depuis l’arrivée au foyer de la nouvelle voiture.

 

Le vin et la cuisine, le goût et l’odorat sont au centre de la relation du couple. L’odorat, surtout, intervient dans l’ensemble du récit. Les mots en viennent à posséder les senteurs qu’ils évoquent. Il ne s’agit pas seulement de décrire les parfums présents, mais également d’anticiper les senteurs futures et de se souvenir des odeurs passées. Et parmi le bouquet parfumé – vin, pot-au feu, et rêve de framboisiers – l’odeur de la voiture, persistante au point d’en devenir écœurante éclipse presque les autres : «  […]cet unique parfum, entêtant, de plastique cuivré, de matière synthétique. De faux cuir, et de résine. D’infusion de polyéthylène. De chlorures de vinyles polymérisés. ».

 

Obsession automobile à laquelle il revient toujours, l’homme qui descend de sa voiture. Voici qu’elle acquiert l’aura d’un objet fantastique. Sa présence, son usage et usure progressive ont des conséquences mystérieuses sur la vie et la conduite (humaine incluse) de son propriétaire. L’ambiguïté du langage instaure une fusion de l’homme et de sa voiture :

 

Je roule encore un long moment, sans toucher le volant, quand le soleil descend. Sans accélérer. Sans peser mon pied sur la pédale. Ma vitesse décroît. Mes reins se calent. Mon dos s’appuie su le dossier. Mon corps s’alanguit. Il se détend. Je roule.

 

L’automobile envoûte. Depuis sa naissance, sans doute. Pourtant, le mot « automobile » est déjà assez inquiétant : qu’est-ce qu’un objet capable de se mouvoir seul ? La voiture, fétiche masculin, devient la complice des secrets du narrateur, voire sa gardienne : un fusil, l’appel de la chasse, le retour à la nature primitive de l’homme, qu’une pré-histoire réécrite par Pierre Patrolin fait descendre de la voiture.

Par curiosité, on peut se demander ce qu’il advient si la femme descend de la voiture…

 

 

 

 

 

4 septembre 2014

[Libr-retour] Des modernes et des antimodernes

Dernière mise à jour pour le moment, un article qui, publié en 2006, n’était plus du tout disponible sur Libr-critique : il s’agit d’une réflexion sur l’opposition entre moderne et antimoderne – qui se subdivise entre antimodernisme conservateur et antimodernisme progressiste.

 

Mais comment peut-on encore être moderne ?, telle est la question que ne cessent de marteler depuis un quart de siècle tous ceux qui sont demeurés étrangers aux avant-gardes des années 60-70 ou qui ont pris leurs distances par rapport aux derniers avatars de la modernité. Dès 1981, dans Le Ruban au cou d’Olympia, le déjà classique Michel Leiris stigmatisait la « merdonité », cette dérive spectaculaire qui, suivant l’irrésistible flux capitaliste, tend à confondre modernité et actualité : « Notion stimulante mais caduque […], la modernité […] n’a-t-elle pas, camouflet à son nom même, cessé d’être moderne ? » (Gallimard, p. 248). Débutait une ère souvent qualifiée de « postmoderne », où l’on ne se contentait pas de dénoncer la dégradation de la modernité en modernisme — cette quête effrénée de la nouveauté —, ou encore les excès formalistes (purisme) et idéologiques (activisme révolutionnaire) : l’heure de la revanche sonnait pour tous les naufragés de la vague textualiste, qui s’empressaient de sonner l’hallali des avant-gardes pour claironner le retour à des valeurs sûres.

 

L’antimodernisme conservateur

A l’écart des polémiques qu’au sein de ce qu’on appelle « la vie littéraire » entretiennent les intellectuels médiatiques et des revues comme Esprit ou Le Débat, l’université n’est pas en reste, en la personne d’un de ses plus illustres représentants, Antoine Compagnon, professeur de notoriété internationale qui enseigne et à la toujours prestigieuse Sorbonne (Paris IV) et à l’Université Colombia de New York. Peu après Les Modernes (1984) de Jean-Paul Aron, mais sans tremper sa plume dans la même encre satirique, cet ancien disciple de Barthes entreprend de commencer un bilan qui s’apparente à une liquidation. Les Cinq Paradoxes de la modernité (Seuil, 1990), tout d’abord, mettent en relief les apories d’une modernité avant-gardiste dont l’éthique et l’esthétique de la rupture aboutissent au formalisme stérile et au progressisme illusoire, à la fétichisation du nouveau et de la théorie. « Le démon de la théorie » est précisément celui qui s’empare de ceux que l’on pourrait nommer les « terroriciens » si l’on voulait employer un mot-valise offrant un clin d’œil au Paulhan des Fleurs de Tarbes : dans leur lutte sans merci contre le sens commun, « ils soutiennent des paradoxes, comme la mort de l’auteur, ou l’indifférence de la littérature au réel », de sorte qu’ils échouent à débarrasser les études littéraires de la doxa (Le Démon de la théorie. Littérature et sens commun, Seuil, 1998, pp. 277-278). Avec beaucoup d’érudition et un art subtil de la nuance, l’historien de la littérature procède ainsi à une démythification de la théorie qui le conduit au constat d’échec des « Vingt Glorieuses » avant-gardistes. Pour légitime et salutaire que soit cette démarche, elle doit néanmoins être jugée à l’aune de ses conclusions : une suite d’apories ressortissant à une logique consensuelle de l’entre-deux. La justification qu’en donne l’auteur doit se lire conformément à la ligne directrice de l’ouvrage, à savoir le triomphe du sens commun : « L’aporie qui termine chaque chapitre n’a donc rien d’accablant : ni la solution du sens commun ni celle de la théorie n’est bonne, ou bonne toute seule. On peut les renvoyer dos à dos, mais elles ne s’annulent pas l’une l’autre, car il y a du vrai de chaque côté » (p. 281). Les meilleurs exemples de cette pensée molle se trouvent à la fin du chapitre sur le style, où l’on apprend que « le style existe bel et bien » (p. 208), et de celui sur l’auteur : « la présomption d’intentionnalité reste au principe des études littéraires […], mais la thèse anti-intentionnelle, même si elle est illusoire, met légitimement en garde contre les excès de la contextualisation historique et biographique » (pp. 98-99).

 

En fait, malgré la posture d’épistémologue modéré qu’adopte Antoine Compagnon, corrélative d’une position de surplomb (se différenciant de la théorie littéraire, sa théorie de la littérature se pose comme une critique de la critique, un archidiscours déontologique chargé d’évaluer la recherche littéraire avec scepticisme et relativisme), on peut se demander si, dans sa conclusion générale, il ne nous livre pas lui-même l’explication de son engagement critique : « L’attitude des littéraires devant la théorie rappelle la doctrine de la double vérité dans la théologie catholique. Chez ses adeptes, la théorie est en même temps l’objet d’une foi et d’un désaveu : on y croit, mais on ne va quand même pas faire comme si on y croyait tout à fait » (p. 278). Témoigne sans doute encore de cette projection l’illustration supplémentaire qu’il donne de cette attitude dans Les Antimodernes (Gallimard, 2005), manifestant à cette occasion une incomparable ingéniosité de casuiste : « En théorie, Barthes défend des idées modernes ou même d’avant-garde, mais en pratique il ruse avec ses idées […] » (p. 418). De même, la formule paradoxale de Barthes qu’il cite — « être d’avant-garde, c’est savoir ce qui est mort ; être d’arrière-garde, c’est l’aimer encore » (p. 433) — n’éclaire-t-elle pas sa propre position ? Se reconnaître dans l’antimodernisme tel qu’il le définit, c’est-à-dire « l’arrière-garde de l’avant-garde », n’est-ce pas se repositionner en fonction de sa situation universitaire ? Sinon, comment comprendre une telle réactualisation de la Querelle entre Anciens et Modernes, ou plutôt cette parade triomphale de néo-Anciens ou Modernes traditionalistes dans un paysage littéraire d’après la bataille — ciel de traîne après la perturbation —, cette tentative pour réhabiliter les «réactionnaires de charme » (p. 448) et faire des antimodernes « les vrais modernes, non dupes du moderne, déniaisés » (p. 8), « des modernes en liberté » (p. 14), des consciences critiques qui ont « été les véritables fondateurs de la modernité et ses représentants les plus éminents » (p. 19) ? La parenthèse théoriciste (terroriciste ?) achevée, il s’agit désormais de remettre à l’honneur certaines notions (« l’auteur », « le monde », « le style »…), des figures mises au rebut par les récentes avant-gardes (Benda, Paulhan, Gracq…), des valeurs comme le respect de la tradition, le goût du sublime, ou encore l’amour de la langue, sans oublier la discipline reine de la Sorbonne que constitue l’histoire littéraire — dont l’auteur de La Troisième République des lettres (Seuil, 1983) redore le blason au travers de l’hommage rendu au « grand patron des études littéraires en France » (Lanson)i, et qui, apanage des savants, reste (redevient) pour lui le fondement de la recherche universitaire1. Ainsi la stratégie démonstrative à l’œuvre des Cinq Paradoxes de la modernité aux Antimodernes, en passant par Le Démon de la théorie, peut-elle se condenser en cette formule : dater les Modernes qui ont voulu faire date et exhumer les « inactuels ».

 

Dans cette perspective, Antoine Compagnon dresse un portrait tout en nuance et en profondeur des antimodernes : loin d’être de simples réactionnaires ou conservateurs traditionnels, ce sont des êtres politiquement, éthiquement et esthétiquement ambivalents — « modernes déchirés », « modernes intempestifs » (p. 7), « modernes vus de dos » (p. 441), terriblement sublimes, « à la droite de la gauche comme à l’arrière-garde de l’avant-garde » (p. 445)… Et puisque ces inactuels sont plus actuels et plus modernes que les plus modernes des contemporains, il convient de substituer aux appellations péjoratives celles de Paulhan et de Barthes : mainteneurs, conservatifs ou réactifs, au lieu de conservateurs ou réactionnaires… Cette logique du retournement paradoxal prévaut jusque dans la définition qui inaugure la première partie (« Les Idées ») : « l’antimodernité entendue non comme néo-classicisme, académisme, conservatisme ou traditionalisme, mais comme la résistance et l’ambivalence des véritables modernes » (p. 17). Rien d’étonnant, donc, à ce que la section consacrée à la cinquième composante antimoderne procède à un détournement de Kant, pris en tenaille entre Emerson et Burke, « premier théoricien de la contre-révolution » (p. 111) : ignorant la relecture qu’opère Lyotard de la Critique du jugement esthétique dans Le Postmoderne expliqué aux enfants, à savoir que « c’est dans l’esthétique du sublime que l’art moderne (y compris la littérature) trouve son ressort, et la logique des avant-gardes ses axiomes » (Le Livre de Poche, 1988, p. 20), Antoine Compagnon fait du sublime une caractéristique de l’antimodernisme sous prétexte que, même chez Kant, la terreur — « l’émotion sublime par excellence » pour Burke (p. 111) — fait toujours partie intégrante de cette catégorie. Or, l’esthétique antimoderne se rattache au beau, et non au sublime, dans la mesure où elle se détermine, entre autres traits distinctifs, par le fini, le continu et la terreur, et non par l’infini, le discontinu et l’horrible (qu’on se rappelle l’aphorisme de Jarry au principe d’un art de l’informe : « J’appelle monstre toute originale inépuisable beauté »ii).

 

La tentative d’annexion de ces trois hérauts de la modernité que sont Flaubert, Baudelaire et Barthes n’a rien de surprenant non plus : à ce stade, on ne saurait craindre d’avancer que nous avons bel et bien affaire à une subversion du moderne par amalgame. Comment peut-on en effet ranger sous la même bannière de Maistre ou Bloy et Baudelaire ou Flaubert, dont Bourdieu a montré le rôle prépondérant dans l’invention de la modernité, le premier en imposant un nouveau nomos (l’autonomie artistique) et le second en révolutionnant le roman par la subordination du sujet à la forme ? Comment mêler des écrivains politiquement conservateurs et esthétiquement traditionalistes (Barbey d’Aurevilly, Bloy, Bourget, Barrès…) à d’autres plus novateurs et progressistes (Breton, Bataille, Barthes… — pour rester dans la liste des noms commençant par la deuxième lettre de l’alphabet) ? Comment mettre sur le même plan Gracq et Barthes : si tous deux ont pratiqué l’écriture fragmentaire et sont philologues, au sens d’amoureux de la langue, est-ce de la même langue qu’il s’agit ? A celui dont l’écriture préférentielle s’ancre dans un XIXe siècle qui s’achève avec Proust, la verve satirique, le beau style, la finitude rhétorique et le purisme linguistique ; au maître du structuralisme, au sémiologue, au fervent défenseur des avant-gardes, à l’écrivain jouisseur du texte, le ludisme, la langue absconse, l’infinitude vertigineuse de l’espace scriptural… A l’évidence, pour réussir à intégrer ces deux figures antithétiques dans la catégorie fourre-tout des antimodernes, il a fallu tirer le plus moderne vers le classicisme et le plus classique vers le surréalisme… Au problème de l’aplanissement — lequel est poussé jusqu’à la provocation dans l’affirmation finale : « L’antimoderne est le neutre où Barthes rejoint de Maistre » (p. 448) — s’ajoute celui de la survalorisation : est-il légitime de réduire au même deux auteurs qui n’ont pas joué un rôle égal dans l’histoire de la littérature contemporaine ? Plus généralement, la notion d’antimodernisme est trop équivoque et trop large, d’autant plus floue que manque une étude contextuelle des conditions dans lesquelles, pour chaque état du champ, s’effectue le rejet d’une modernité particulière. La volonté de réévaluer une vague tendance idéologico-esthétique ne pouvait qu’aboutir à une double erreur de perspective, historique et méthodologique : l’hyperfocalisation (ou effet de zoom) rend à ce point aveugle qu’on en vient à décréter que la quasi-totalité de la littérature post-révolutionnaire est antimoderne… (Et que faire des Stendhal, Hugo, Zola, Jarry, Breton, Bataille, Malraux, Queneau, Sartre, Beckett, Genet, Ionesco, Camus, Simon, Duras, Butor, Perec, Guyotat, Novarina ou Prigent, pour ne citer que quelques représentants majeurs de la modernité ?). Rendons cependant à Antoine Compagnon ce qui lui appartient : une hyperlucidité qui lui fait reconnaître à la première page de sa conclusion que sans doute « trop d’antimoderne tue l’antimoderne » (p. 441).

Se positionnera parmi les Antimodernes que décrit Antoine Compagnon l’auteur de L’Enfer du roman. Réflexions sur la postlittérature : la postlittérature, c’est la disparition de la littérature dans un univers sans autorité ni valeurs, où triomphent la haine de la langue, le ludisme et le politiquement correct. Et Richard Millet de préférer la civilisation qui favorise la ferveur du sens, le vertical à l’horizontal, le singularisme à l’universalisme et les anti-Lumières au progressisme laïc : fustigeant un Nouvel Ordre Moral qui, pour lui, englobe le « révisionnisme littéraire », les Droits de l’Homme comme les minorités ethniques, religieuses et sexuelles, il se pose comme adepte d’une esthétique normative et d’une langue hypostasiée, se range du côté de la spiritualité chrétienne, de l’aristocratisme, de la vérité auctoriale, de l’œuvre, du style et de la métaphore.

 

L’antimodernisme novateur

 

Si, à la fin de la même année 2005, dans Dada et les arts rebelles (Editions Hazan), Gérard Durozoi se détermine également par rapport à l’idéologie moderniste, il ne propose pas pour autant la même définition de l’antimodernité : selon lui, il s’agit d’une résistance novatrice à la « surenchère formelle » (p. 8) qui a fait dériver les Modernes jusqu’à la « post-modernité ». Non que le critique d’art ne soit pas conscient des questions que l’on peut légitimement se poser face à toutes les avant-gardes : « Quelle portée attribuer à une contestation qui, tout en se prétendant radicale et définitive, doit périodiquement resurgir ? Cette crispation sur la négativité, cette réactivation des démarches agressives contre le goût et l’art tel qu’il continue à être admis, ces indifférences multiplement répétées à l’égard de l’avenir comme du passé, n’indiquent-elles pas amplement leur vanité ? Quelle confiance accorder à des mouvements qui déprécient au lieu d’exalter, et qui semblent piétiner rageusement, mais de manière impuissante ? » (p. 11). Mais, se penchant sur « l’horizon mental » constitutif de notre contemporanéité, il en vient à une conception clivée de l’avant-gardisme pour appréhender un fait artistique et philosophique majeur : la critique des excès esthétiques et idéologiques qu’en un siècle ont perpétrés les avant-gardes modernistes par des « avant-gardes rebelles » qui, de Dada au lettrisme et au situationnisme, en passant par le surréalisme, Cobra, Fluxus ou l’actionnisme viennois, se sont souvent révélées tout aussi virulentes et subversives, mais pas de la même façon.

 

Sans vouloir dresser un parallèle systématique entre deux ouvrages très différents, un essai original et un vade-mecum qui, appartenant à la collection « Guide des arts », contient de courts articles classés par ordre alphabétique dans trois parties (« Techniques et concepts communs », « Mouvements » et « Artistes »), concentrons-nous sur les deux séries d’antinomies qui s’en dégagent. La première confronte à une modernité remontant aux Lumières une antimodernité conservatrice : Contre-Révolution, Anti-Lumières versus Révolution, Lumières ; antidémocratisme, antirationalisme humaniste, voire idéaliste vs rationalisme matérialiste, antihumanisme ; conservatisme (poids du passé et de la tradition) vs progressisme (priorité à l’avenir et à l’innovation) ; « théologie du péché originel » (p. 88), « vérité éternelle de la Chute » (p. 90) vs « métaphysique moderne du progrès », « hubris sacrilège des modernes » (pp. 88 et 90) ; pessimisme individualiste et mélancolique vs optimisme réformiste ; vitupération des « prophètes du passé » vs lyrisme messianique ; imprécation vs ludisme ; philologie, purisme linguistique vs misologie, purisme formel ; scepticisme, indépendance, ambivalence vs arrogance, radicalisme, activisme politique…

 

La seconde oppose « les avant-gardes rebelles » (antimodernité novatrice) aux avant-gardes modernistes : tabula rasa de toutes les valeurs libérales, de toute tradition, de tout goût officiel, « déterminé davantage par la rumeur et la marchandise que par l’expérience des œuvres » (p. 67) vs rationalisme utilitariste, société de consommation et de communication ; exploitation des forces dynamiques actuelles (« utopie inverse de celles des Modernes », p. 10) vs conception téléologique de l’Histoire, foi en l’avenir ; désengagement vs engagement politique ; créations collectives et éphémères, artiste comme « "monteur" ou organisateur de l’expérience sensible » (p. 10) vs mythologie du créateur et de ses œuvres éternelles ; amateurisme vs esprit de sérieux ; activité du public (cf. happenings) vs passivité ; prédilection pour le chaos, l’informe, les forces irrationnelles, l’automatisme vs prédominance de l’ordre rationnel, la maîtrise de la forme ; promotion du « bricolage ludique » (p. 18), de formes « impures » telles que le ready-made, le photomontage et le collage, qui « conteste radicalement l’opposition entre matériau réputé artistique et déchet banal » et qui, « détruisant l’image homogène, […] découvre une esthétique de l’hétérogène et du contradictoire » (p. 34) vs purisme formel, homogénéité, noblesse des matériaux…

 

Malgré leurs profondes divergences, les deux livres ont comme point commun tout à fait significatif d’assimiler la modernité aux modèles canoniques de l’avant-gardisme — qui, selon Jean Clair, n’est pourtant qu’une « idée clivée de la modernité »iii. Or, de Gide à Desportes, en passant par Proust, Céline, Michaux, Sartre, Camus, la surréflexion (Bonnefoy, Du Bouchet, Dupin, Jaccottet…), Ernaux, ou encore Koltès, nombreux sont les mouvements et les écrivains novateurs et progressistes à avoir résisté au terrorisme groupusculaire, à l’éthique et l’esthétique de la tabula rasa, au lyrisme prophétique, au radicalisme théorico-politique et, plus généralement, aux excès en tous genres (hyperformalisme, libération de l’inconscient, exploration de l’informe, expérimentation des formes hétérogènes les plus extrêmes…).

 

Faut-il être absolument moderne ?

 

Les deux concepts les plus marquants depuis un quart de siècle, ceux de « postmoderne » et d’« antimoderne », révèlent la volonté d’échapper à un certain académisme moderniste. Car si la question s’est posée de savoir s’il faut être absolument moderne, c’est que bien évidemment le paradigme moderniste était devenu une norme. Ce que ne manque pas de souligner Henri Meschonnic, dans Célébration de la poésie par exemple : « […] "la tradition des avant-gardes", tradition de la provocation. L’ennui est justement que c’est déjà aussi une tradition » ; « Le comble […], c’est de se croire moderne parce qu’on fait du bruit dans le contemporain » (Verdier, 2001, pp. 93 et 203). D’où certaines tentatives pour émanciper le contemporain du moderne. C’est le cas de Dominique Fourcade, qui, après avoir posé dans Outrance Utterance et autres élégies la « non-identité du contemporain au moderne » (P.O.L, 1990, p. 12), affirme dans un entretien avec Henri Bauer : « Il me semble que le moderne a été réalisé […]. Il n’y a donc surtout pas, surtout plus, à être absolument ni résolument moderne. Mais il serait beau d’être contemporain, il serait beau et juste de l’être, selon une forme à inventer dans la mesure même où le contemporain, qui est une nuit, s’invente » (Java, n° 17, été-automne 1998, pp. 67-68). Le problème est que le contemporain se confond le plus souvent avec l’actuel, c’est-à-dire la totalité éclectique de ce qui est en vue dans le champ, le fourre-tout anomique de la littérature au présent qu’imposent aussi bien l’univers éditorial ou journalistique que les panoramas universitaires. Reste la notion d’« extrême contemporain », forgée par un collectif prestigieux (M. Chaillou, J. Deguy, D. Fourcade et J. Roubaud) lors d’un colloque en 1986 dont les actes furent publiés l’année suivante dans la revue Po&sie, peu avant que naquît la collection du même nom chez le même éditeur (Belin)… Mais elle est déjà datée, du fait qu’elle constitue un label — qui, en outre, recouvre une entreprise essentiellement patrimoniale.

En définitive, toutes ces critiques de la modernité au profit de la contemporanéité, de l’anti- ou de la post-modernité, oublient que le moderne, qu’il soit ou non d’avant-garde, se définit précisément par une posture critique qui implique une constante remise en question, un perpétuel dépassement. A la fin des années cinquante, Ionesco rappelait que le propre de l’avant-garde est de toujours s’opposer aux normes contemporaines : « […] le véritable art dit d’avant-garde ou révolutionnaire, est celui qui, s’opposant audacieusement à son temps, se révèle comme inactuel » (« Toujours sur l’avant-garde », 1958, dans Notes et contre-notes, Folio, 2003, p. 96). Et depuis les années quatre-vingt, Christian Prigent — qui, dans L’Incontenable (2004) par exemple, montre que derrière des apparences de roman à la mode, « branché à l’idéologie d’époque »iv, Le Surmâle de Jarry est un roman moderne au sens où, creusant « l’Autre dans le Je et l’autre jeu (de langue) dans le jeu (de la fiction précodée) », il est habité par le négatif (l’innommable) — ne ménage pas ses efforts pour nous prévenir que « refuser l’idée moderne, la caricaturer dans la crispation avant-gardiste ou la diluer dans le fourre-tout post-moderniste », c’est oublier qu’« écrire produit, contre les idées, de la pensée »4, que le moderne a l’impossible comme horizon et qu’il est un incessant état de crise, une inlassable érosion « des savoirs d’époque »4, « la conscience du négatif, le rappel têtu du malaise, la dénonciation de l’idylle avec la légende du monde (le monde identifié aux représentations que la "culture" en donne) »4, bref, une conception de la langue comme langue étrangère et de la littérature comme question-de-la-littérature.

 

Indépendamment de tout parti pris, il convient de faire obstacle à ce « démon de la théorie » qui pousse universitaires, écrivains et essayistes à subsumer les pratiques particulières sous de trop vastes et vides appellations — à ce travers qui trouve une explication dans une loi plus ou moins implicite du champ littéraire français, selon laquelle il n’est de position visible sans discours généralisant. Plutôt que de tomber dans l’hypostase, il est préférable d’analyser rigoureusement des postures singulières qui, à chaque état du champ, contribuent à enrichir notre appréhension du monde (et) de la littérature et/ou renouvellent des motifs ou des formes spécifiques.

 

 

 

i Cf. Antoine Compagnon, La Troisième République des lettres, Seuil, 1983, p. 59, et Le Démon de la théorie, Seuil, 1998, p. 20.

ii Alfred Jarry, L’Ymagier, n°2, janvier 1895 ; repris dans Œuvres complètes (édition de Michel Arrivé), Gallimard, « La Pléiade », t. I, 1972, p. 972.

iii Cf. Jean Clair, La Responsabilité de l’artiste. Les avant-gardes entre terreur et raison, Gallimard, 1997. Pour avoir participé depuis un quart de siècle à toutes les polémiques sur « la crise de l’art contemporain » et publié de virulents essais (Considérations sur l’état des Beaux-Arts. Critique de la modernité, Gallimard, 1983 ; De la modernité considérée comme une religion, L’Echoppe, 1988…), le critique d’art reconnu qui a dirigé le Musée Picasso (Paris) de 1989 à 2005 est perçu comme un antimoderne (au sens négatif de contempteur de la modernité).

iv Voir, respectivement, Christian Prigent, L’Incontenable, P.O.L, 2004, pp. 89 et 106 ; Ceux qui merdRent, P.O.L, 1991, p. 28 ; A quoi bon encore des poètes ?, P.O.L, 1996, p. 10 ; Salut les modernes, P.O.L, 2000, p. 29.

8 janvier 2011

[Chronique] Catherine Henri, Libres cours

Catherine Henri, Libres cours. La langue, l’exil, P.O.L, décembre 2010, 160 pages, 14 €, ISBN : 978-2-8180-0650-4.

Après La Centrale d’Elisabeth Filhol (sur la face cachée du nucléaire), Délaissé de Fred Léal et Le Candidat de Frédéric Valabrègue (sur les tribulations d’un médecin et d’un candidat à l’immigration), les éditions P.O.L proposent un autre livre qui rend compte des temps hypermodernes : non pas un brûlot ou un traité de plus sur l’École, mais un essai qui suit librement son cours d’évocations en notations et argumentations subtiles. Les jalons de son itinéraire : le bruissement de la langue – pour reprendre la formule de Roland Barthes, l’une des figures du panthéon de Catherine Henri – et l’exil – celui de l’École dans une société régie par la "barbarie consommatrice" (Philippe Meyrieu, Le Monde, 23 mars 2007), des établissements de banlieue dans l’univers scolaire et culturel, du professeur dans sa classe, des poètes comme des adolescents venus d’ailleurs…

(more…)

Powered by WordPress